Master swordman t2 - CHAPITRE 2

Un vieux paysan rencontre une voleuse

— On dirait que ça a été éprouvant.

— Ouais. Enfin, je n’ai rien perdu à proprement parler, mais elle m’a filé entre les doigts.

Le lendemain de l’incident, j’instruisais des chevaliers dans la salle d’entraînement de l’Ordre de Liberion. Tout en croisant le fer, je discutais des événements de la veille avec le vice-commandeur, Henblitz Drout. Il venait quasiment tous les jours à la salle pour se consacrer à son perfectionnement, et à présent, sa musculature était déjà un bon cran au-dessus de ce qu’elle avait été la première fois que je l’avais rencontré.

Il participait à des combats simulés avec les autres chevaliers, mais passait aussi du temps à tester toutes sortes d’attaques, y compris des enchaînements qui ne reposaient pas entièrement sur la force. C’était bon de le voir progresser.

Mais je n’ai pas l’intention de perdre, moi ! Même s’il est vice-commandeur de l’Ordre, je l’ai déjà battu une fois. Le vieux que je suis a sa colonne vertébrale et sa fierté à entretenir !

— Bref… fit Henblitz en tournant les yeux vers une femme-chevalier menue qui maniait une énorme épée en bois.

— Voir Curuni brandir une épée à deux mains est une idée, disons-le, pour le moins sauvage.

— Pour l’heure, je trouve que ça lui va bien, dis-je.

Les gestes de Curuni restaient sobres et fonctionnels, elle n’en était pas encore au stade où elle aurait pu manier une zweihänder avec aisance en combat réel. Elle en avait cependant pleinement conscience, et c’est pourquoi elle répétait inlassablement les formes fondamentales et les coupes de base. Je ne distinguais sur son visage ni hésitation ni inquiétude. Elle percevait sans doute le potentiel de sa nouvelle zweihänder, mais je soupçonnais aussi que son ardeur tenait au fait que c’était moi qui lui avais recommandé cette lame. Je reportai le regard sur Henblitz.

— Je pense qu’elle a de quoi s’améliorer considérablement dans un avenir proche.

— Quelle perspective prometteuse, sourit-il d’un air affable. — La progression d’un chevalier se fête toujours. Pas question que je me laisse distancer.

Ses yeux en amande brillaient d’un espoir sincère.

C’était vraiment quelqu’un de bien.

Henblitz faisait preuve d’une grande droiture dans sa manière d’être et, malgré son esprit de compétition, il savait rester franc avec ceux qu’il estimait. Sans compter qu’il était toujours prêt à rendre service.

Il était vrai qu’Allucia jouissait d’une immense popularité, aussi bien auprès du peuple que des chevaliers, mais, à mes yeux, Henblitz n’avait pas à rougir de la comparaison. Bon, j’exagérais peut-être un peu, en matière de popularité pure, il lui était sans doute inférieur. Mais lorsqu’il s’agissait d’incarner un modèle pour les chevaliers, il se hissait sans mal à son niveau.

Allucia donnait une impression de distance qui rendait les approches spontanées plus difficiles, tandis que Henblitz se montrait accessible à tous. Non pas qu’Allucia fût froide ou asociale, loin de là. Ils avaient simplement une manière différente d’exercer leur autorité.

À titre personnel, Henblitz comptait aussi parmi les rares hommes avec qui je pouvais réellement parler. Je n’avais bien sûr rien contre les femmes, mais me retrouver constamment entouré d’elles finissait parfois par m’épuiser. Ce n’était pas que leur compagnie me déplaisait, seulement que, pour le vieux bonhomme que j’étais, il était parfois plus reposant d’avoir un autre homme avec qui échanger.

— À propos de cette voleuse à la tire… reprit Henblitz. — Comment a-t-elle réussi à vous filer entre les doigts ? Avait-elle une compétence particulière ?

— Elle a utilisé la magie, répondis-je. J’ai lâché prise par réflexe.

Pour ma part, je n’avais pas eu l’intention de la laisser partir, mais avec un tour pareil dans la manche, je n’avais pas pu cacher ma surprise.

— De la magie ?

Un seul mot, et Henblitz se tut.

— Ça pose un problème ? demandai-je.

— Ah, non, mais…

Je pensai qu’il allait me reprocher d’avoir laissé s’échapper quelqu’un comme elle, mais il n’avait pas l’intention de me sermonner.

Quel soulagement.

À bien y réfléchir, ce n’était peut-être pas si rassurant. Une voleuse dotée de capacités magiques qui se terrait dans la capitale, voilà qui n’était sans doute pas quelque chose qu’Henblitz pouvait ignorer.

— Normalement, tous les utilisateurs de magie à Liberis sont inscrits à l’institut de magie, expliqua Henblitz. — Ensuite, ils deviennent aventuriers, intègrent la Brigade magique, ou embrassent d’autres spécialisations. Quelque chose cloche ici, une personne assez forte pour pouvoir nous tenir à distance n’aurait pas dû en être réduite à devenir une simple voleuse.

— Mmh…

Ça se tenait. Je pensais la même chose. Avoir une aptitude magique nous garantissait d’office une place parmi les talents. Les sorciers étaient rares, le pays ne pouvait pas les ignorer. En manquer un seul influait directement sur le poids d’une nation et sa force militaire. C’était pour cela que le royaume de Liberis avait établi l’institut de magie et la Brigade magique.

Je ne savais pas comment les autres pays géraient leurs sorciers. Mais, tous facteurs pris en compte, il était difficile d’imaginer qu’un utilisateur de magie reçoive un accueil non chaleureux de l’État. Liberis publiait souvent des avis pour ne pas laisser filer les personnes dotées d’aptitudes, et j’avais entendu dire que les frais de scolarité de l’institut de magie étaient très raisonnables. Si je me souvenais bien, ceux qui atteignaient un certain niveau étaient même exonérés. Après tout, Liberis ne pouvait pas gaspiller un talent immense sous prétexte que l’on n’avait pas les moyens de se former.

D’ailleurs, on ignorait totalement comment et quand s’éveillait le don magique. Des études avaient examiné divers facteurs : liens du sang, environnement d’enfance, et quantité d’autres variables. Mais jusqu’ici, on n’avait identifié aucune cause claire. Élucider cela rendrait le recrutement des sorciers bien plus efficace. Pour l’heure, on ne pouvait que les chercher au loin, aussi largement que possible. Quiconque prenait conscience de ses aptitudes pouvait se présenter à l’institut de magie et, pour ainsi dire, avoir la vie assurée, et tout le monde à Liberis semblait le savoir.

Les sorciers ont la belle vie.

Bref, revenons à la voleuse. Si elle était capable d’user de la magie, s’inscrire à l’institut aurait été une voie bien plus productive que la vie de truand. Rien ne s’y opposait, et une formation officielle lui épargnerait d’aller chaparder. Mais la voleuse d’hier faisait exactement cela, et ce n’était clairement pas sa première fois. Ses mouvements avaient été trop assurés et directs. Elle vivait sans doute de ça depuis un bon moment.

— Si je devais deviner… marmonna Henblitz. — Je suppose qu’il est possible qu’elle ne soit pas une sorcière.

— Comment ça ? demandai-je.

Comment pouvait-on user de magie sans être un sorcier ?

— Un artefact magique. Elle avait peut-être sur elle quelque chose pour faciliter une fuite d’urgence.

— Aaah. Je vois.

Comme on pouvait s’y attendre du vice-commandeur de l’Ordre, il avait trié les hypothèses en un instant. Je n’avais même pas envisagé l’utilisation d’un artefact magique. Mais c’était tellement logique. Bien sûr qu’une voleuse chevronnée aurait un accessoire pour échapper à une capture. Ce scénario avait bien plus de sens que celui d’une sorcière s’adonnant au chapardage.

— Donc, ce n’était qu’une simple petite voleuse.

Henblitz acquiesça.

— Très probablement. Il n’y a aucune raison pour une personne dotée de talent magique d’avoir recours au vol.

Cette explication me paraissait plus ou moins convaincante. Il restait pourtant deux zones d’ombre : pourquoi une voleuse aurait-elle eu besoin d’un équipement magique offensif aussi redoutable ? Et surtout, comment avait-elle pu mettre la main dessus ? L’ensemble se tenait, certes, mais cela ne faisait que raviver mon irritation à l’idée de l’avoir laissée s’échapper.

Inutile de m’y attarder davantage. Cela ne me concernait pas.

J’estimai en avoir assez dit sur cette voleuse et tournai mes pensées vers un autre sujet qui me travaillait.

— La capitale, c’est vraiment un autre monde, remarquai-je.

— Voilà qui ne sonne pas comme un compliment, dit Henblitz. — Eh bien, quand tant de monde se rassemble au même endroit, on finit par croiser toutes les facettes de l’humanité.

Désolé, Henblitz, je n’essayais pas d’être sarcastique — je ne faisais qu’énoncer mon sentiment. Rien de méchant là-dedans.

— Ah, j’allais oublier. En parlant de la voleuse…, fis-je en sortant le pendentif que j’avais ramassé hier à terre pour le montrer à Henblitz.

Le pendentif n’avait pas de lien direct avec elle, mais je l’avais trouvé juste après qu’elle m’eut échappé. La conversation avec Henblitz m’avait rappelé la chose.

— C’est… le bijou de quelqu’un ?

— Oui. Je l’ai trouvé hier soir. Je ne sais pas où le déposer, par contre.

Henblitz fixa le pendentif dans ma main. À sa réaction, il ne s’y connaissait pas des masses. C’était le genre à s’entraîner tous les jours, et je ne valais guère mieux. Je n’avais aucun œil pour les belles choses, et j’étais incapable de dire si ce pendentif avait une réelle valeur.

En revanche, je pouvais dire qu’on l’avait traité avec soin. De ce point de vue, il comptait indéniablement pour quelqu’un. Je voulais le voir rendu à son propriétaire.

— Le QG dispose d’un endroit où l’on peut confier les objets trouvés, dit Henblitz. — Je vous y conduirai après l’entraînement.

— Merci, ça m’arrange.

Parfait, je vais pouvoir cesser de penser à ce pendentif. Il m’aurait été impossible de retrouver seul son propriétaire. J’avais bien plus de chances en m’en remettant à l’Ordre.

— Sieur Beryl, puis-je vous demander une passe d’armes ?

— Bien sûr. Exerçons-nous.

Notre conversation touchait à un bon point d’arrêt, et Henblitz me défia aussitôt en duel.

C’est précieux, une telle passion pour l’entraînement.

Je mis de côté la voleuse et son pendentif et repris mon rôle pour de bon.

— Très bien, nous allons nous occuper de cet objet.

— Merci bien.

Après l’entraînement du jour, je remis le pendentif trouvé à ce qui ressemblait à un poste de garde jouxtant le QG de l’Ordre. C’était là que se trouvait la sécurité, avec aussi un guichet où l’on pouvait faire des demandes. Plusieurs chevaliers s’y tassèrent, d’allure plutôt décontractée, mais dès que j’apparus, ils se redressèrent aussitôt.

Pas besoin d’être si rigides. Je viens juste déposer un objet trouvé.

L’entraînement se passait bien pour tous les chevaliers, y compris ceux du poste. Chacun avait une marge de progression, et même un plouc comme moi avait encore beaucoup à leur apprendre. Bien sûr, personne n’allait métamorphoser sa technique en si peu de temps, mais j’avais déjà constaté des progrès nets. Être instructeur était une expérience éminemment gratifiante. Henblitz gagnait, lui aussi, en tranchant de jour en jour.

À l’inverse de ces jeunes, j’avais déjà atteint le sommet de mon art. J’avais été fier de l’assiduité avec laquelle je m’étais entraîné à l’épée dans ma jeunesse, bien plus que la moyenne. Mais malgré cela, je n’étais pas devenu un héros ou un sauveur ni rien de ce genre. L’âge imposait des limites, c’était certain. Mon père était en bonne santé, mais, cela mis à part, vieillir signifiait décliner en tant que bretteur. Au mieux, il ne pourrait que maintenir le statu quo. S’améliorer une fois devenu vieux relevait à peu près de l’impossible.

Pour le commun, pourtant, j’étais une réussite éclatante.

Après tout, j’étais passé d’instructeur de salle d’armes d’un bled paumé à prendre le poste (largement exagéré) d’instructeur extraordinaire au sein de l’Ordre de Liberion. Honnêtement, je ne pouvais pas demander plus. Pour être franc, je n’avais acquis ce statut que grâce à l’inexplicable intransigeance d’Allucia.

Je ferais mieux de m’arrêter là. Inutile de faire dans de la sensiblerie. J’ai fait ce que je pouvais aujourd’hui, autant aller me détendre à l’auberge. Oui, ça me paraît très bien.

— Bon. Il est temps d’y aller.

Je logeais à la même auberge depuis mon arrivée à Baltrain. Elle convenait à mes besoins du moment, mais je me disais prêt à trouver un vrai chez-moi. Alors, dès que j’avais un peu de temps, je regardais les logements.

Comme on pouvait s’y attendre du quartier central, toutes ces commodités venaient avec un prix ridicule. Toutes les maisons ici dépassaient un peu mes moyens.

Je recevais un salaire de l’Ordre, donc je n’avais pas besoin de déménager tout de suite. Le mieux était sans doute d’économiser un moment, mais je voulais aussi faire du repérage, juste pour voir les possibilités. Comme je n’étais pas pressé, je pouvais simplement guetter une bonne occasion.

En outre, je m’entendais vraiment bien avec l’aubergiste en ce moment. Je me sentais un peu redevable envers lui de m’avoir pris sous son toit, mais c’était son affaire et je le payais. Vivre à l’auberge n’était pas désagréable, et j’hésitais un peu à partir. Cependant, si Baltrain finissait par devenir ma résidence permanente, avoir une maison ne paraissait pas une mauvaise idée.

Bon, techniquement, si je trouve une épouse, je peux retourner dans ma vraie maison à Beaden… mais je n’avance pas sur ce front. Espérer serait idiot.

— Après toutes ces années, qu’est-ce que ce vieux shnock attend exactement de moi ?

Je ne pus m’empêcher de le marmonner à voix haute. Sérieusement, pourquoi m’avait-il mis à la porte ? Je m’y étais plié, emporté par le courant, mais je n’avais en vérité rien fait de mal. Et, à présent, cela commençait à me rester en travers de la gorge.

Cela dit, je n’étais pas vraiment malheureux de ma vie actuelle. D’une manière ou d’une autre, c’était rafraîchissant d’être ailleurs que dans la salle d’armes. Enseigner ici ne me déplaisait pas.

Avec ces pensées en tête, je continuais à arpenter les rues du quartier central.

Le soleil était encore haut dans le ciel, si bien que Baltrain débordait d’animation. Les échoppes ne désemplissaient pas, et tout autour de moi s’étendait un spectacle d’une rare vivacité.

À ce propos, le royaume de Liberis était, comme son nom le laissait entendre, une monarchie. Les récits de sa fondation racontaient que le premier roi, Spokino Ashford Liberis, avait établi son propre royaume à l’extrémité nord du continent de Galean. Je n’étais pas particulièrement féru d’histoire, mais au moins m’avait-on enseigné le nom du premier souverain durant l’instruction générale.

Notre royaume possédait de nombreuses terres fertiles, ce qui favorisait grandement l’agriculture. D’ailleurs, tout le quartier sud de la capitale y était consacré. On y trouvait peu de forêts, mais beaucoup de montagnes et de plaines, ce qui expliquait la richesse et la diversité de la faune. Le royaume longeait également la mer et tirait profit des abondantes ressources de l’océan. En somme, notre pays était favorisé par la nature.

C’est pour cette raison que, jusque dans des villages comme Beaden, les famines et les mauvaises récoltes demeuraient rares. Hormis les attaques de monstres ou de bêtes sauvages, la plupart des habitants pouvaient mener une existence relativement paisible à travers le royaume.

Cela ne voulait pas dire pour autant que tous vivaient dans l’aisance. Mais, après tout, cela devait être vrai de n’importe quel pays. Beaucoup passaient entre les mailles de la politique royale, même si l’on n’en voyait guère dans un petit village comme Beaden. En règle générale, ces laissés-pour-compte finissaient par devenir des truands, des voleurs ou des bandits.

Ils ne se montraient pas vraiment au grand jour, mais ils étaient bel et bien présents en nombre à Baltrain. La voleuse de la veille n’en était qu’un exemple parmi d’autres. On racontait qu’ils se regroupaient surtout dans un quartier bien précis. J’aurais voulu croire que ce genre de personnes ne mettait jamais les pieds dans le quartier central, mais elles étaient manifestement du genre à surgir n’importe où.

— Hm ?

Alors que je ruminais à propos du royaume en marchant dans le quartier central, j’aperçus, sur le bas-côté, une silhouette à genoux, le regard fixé au sol, s’agitant nerveusement. Je me demandai ce qui se passait. Elle n’avait pas l’air d’une mendiante ni rien de ce genre. Les passants jetaient des regards curieux, mais continuaient d’avancer sans l’aborder.

En m’approchant, j’entendis une voix.

— Pas là… Pas là ! Où est-ce que je l’ai fait tomber ?!

La silhouette continuait de fouiller le sol à quatre pattes, indifférente aux regards en biais des passants. Un vêtement usé lui couvrait le corps, si bien que je ne voyais pas son visage. Cette tenue collait assez mal à une rue en plein cœur de Baltrain. J’aurais pu très bien l’ignorer. Cependant, quelque chose m’intrigua. Cette personne, la voix, la tenue… c’était la voleuse.

— Tu cherches quelque chose ? demandai-je.

Par prudence, je gardai mes distances.

— Ta gueule ! Fous-moi la… paix, ok ?!

C’était à peu près la réponse à laquelle je m’attendais. Très probablement, elle avait envoyé promener quiconque avait essayé de lui parler. Mais quand elle se retourna et vit mon visage, sa grimace se tordit, et le message était clair : oh merde.

Hmm. On dirait qu’elle me reconnaît.

Notre rencontre avait eu lieu de nuit, mais l’endroit n’était pas totalement dépourvu de lumière. Elle avait dû faire bien plus attention à moi que je n’en avais fait à elle. Son expression, à présent, était visiblement crispée, la panique suintant par tous les pores de son visage, et je distinguai, qui dépassaient de sa capuche, des cheveux bleu sombre. Elle semblait avoir dans les quinze ans. Du moins, elle paraissait plus jeune que Curuni et Ficelle.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu me veux ?

En quelques battements de paupières, elle tempéra son expression et força la conversation d’un ton abrupt. Elle devait parier sur le fait que je ne me souvenais pas des détails de l’incident d’hier. Je décidai de jouer le rôle du vieux brave type qui propose son aide.

Ça n’allait évidemment pas se passer ainsi.

— Tu chercherais, par hasard, un pendentif ? demandai-je.

— Enf…!

À mes mots, elle plissa les yeux de haine.

— Rends-le ! Rends-le tout de suite !

— Doucement.

Au moment où je mentionnai le pendentif, elle se redressa d’un bond et tenta d’attraper mon col. Je n’allais pas rester planté là à me laisser faire, aussi esquivai-je de côté. À en juger par ses mouvements, elle n’avait aucune expérience du combat. Au mieux, elle avait la dextérité d’une voleuse.

— Vieux c…! grommela-t-elle.

— Allons, du calme. Je n’ai jamais dit que je te le garderais.

Après avoir manqué de m’agripper, elle chancela de deux pas sous l’effet de l’élan. Elle continua de me foudroyer du regard, soufflant par le nez.

Ouh, que c’est effrayant.

Son regard était loin d’être réellement menaçant, et pourtant ce n’était pas le genre d’yeux qu’une enfant aurait dû avoir. J’y vis la rudesse du milieu dans lequel elle avait sans doute grandi. Au fond, ce n’était pas tant l’hostilité de son regard qui me troublait que ce qu’elle révélait de son passé.

D’une certaine manière, il était inévitable que pareils laissés-pour-compte existent dans l’ombre d’un pays prospère, mais cette pensée n’en avait pas moins quelque chose de profondément accablant.

Cela dit, je n’y pouvais pas grand-chose.

Je levai les mains en signe d’apaisement.

— Écoute, je n’aime pas attirer l’attention. Alors calme-toi, veux-tu ?

Je tenais à lui faire comprendre qu’elle ne devait pas provoquer de scène ici, et mes paroles semblèrent faire mouche. Son regard demeura farouche, mais elle se tut. Après tout, se faire remarquer n’allait pas dans son intérêt à elle non plus. Elle avait déjà bien assez à cacher.

— Trêve de détours, dis-je. — Je n’ai pas ce pendentif sur moi pour l’instant.

— Quoi ?

Son expression, déjà dure, se ferma encore.

— Je l’ai confié à l’Ordre aux objets trouvés.

— Tch !

À ce stade, la fille comprenait sûrement l’essentiel de ce qui s’était passé. Je n’avais rien fait de mal. J’avais simplement ramassé un objet perdu, constaté qu’on l’avait traité avec soin, et je l’avais confié à l’une des organisations les plus sûres de Baltrain. La gamine devant moi devait savoir qu’elle n’avait aucune raison de critiquer mon choix. Tout ce qu’elle pouvait faire de son irritation impuissante, c’était claquer de la langue.

— Je ne cherche pas à être méchant, dis-je. — Si je leur dis que j’ai retrouvé la propriétaire, ils te le rendront. En revanche, tu dois venir avec moi.

J’étais persuadé qu’elle avait essayé de me voler ma bourse la nuit dernière, et tout aussi certain qu’elle était une récidiviste. Je n’avais cependant aucune preuve. Son expression haineuse, ses vêtements, tout, dans son allure, criait qu’elle n’était pas nette. Et pourtant, je ne l’avais pas prise en flagrant délit, alors il ne serait pas réaliste de la livrer aux chevaliers.

Cela dit, j’aurais eu un léger scrupule à laisser une criminelle présumée courir.

Elle pourrait très bien essayer d’alléger quelqu’un de sa bourse pendant que j’irais chercher le pendentif près du QG. D’où mon compromis : qu’elle m’accompagne.

Peut-être pourrais-je demander à Allucia ou à quelqu’un d’autre de haut placé de lui passer un savon. Même si c’était une affaire quelque peu futile pour qu’entre en jeu la commandeure de l’Ordre de Liberion.

— Fais chier… D’accord.

Il s’avéra que la fille n’avait pas trouvé mieux. Après quelques secondes d’hésitation, elle choisit de faire comme je disais. Je savais qu’elle ne me faisait pas confiance pour un sou, mais son pendentif devait être assez important pour qu’elle accepte d’obéir.

Si c’est le cas, elle n’avait qu’à ne pas le faire tomber… mais après coup, il n’y a plus rien à y faire.

— On y va ? demandai-je. — Tant que tu ne fais rien, je ne fais rien non plus. Je préfère qu’on soit clair.

— Tch.

Elle claqua la langue avec obstination. Ses manières étaient vraiment déplorables. Je m’interrogeais sur son éducation, mais j’associais aussi malgré moi ce genre de gosse à mes disciples. On nous avait collé quelques véritables teignes, et l’entraînement leur avait offert un exutoire à leur trop-plein d’énergie. Être avec une autre enfant à problèmes avait quelque chose d’assez nostalgique.

— Comment tu t’appelles ? demandai-je à la fille.

— La ferme. J’te dirai rien, le vieux.

Voilà ce que je récolte quand j’essaie d’engager la conversation, hein ?

J’avais bien conscience de me faire vieux, évidemment, mais l’entendre en face avait quelque chose d’un peu déprimant.

— J…Je vois. Bon, je suis sûr que tu as tes raisons, et tu le sais déjà, mais je ne peux pas vraiment applaudir ce que tu as fait hier soir.

— La ferme, marmonna-t-elle.

Même si elle ne voulait pas engager la conversation avec moi, je me disais que je pouvais au moins lui passer un sermon. Tout ce que j’obtins, toutefois, fut une réplique gauche et sèche. À en juger par sa réaction, elle ne volait pas par plaisir. J’étais curieux de ses circonstances, mais je n’étais ni son père ni son tuteur. Je n’avais aucune raison de m’en mêler.

La fille marchait un peu en retrait, sur ma droite. Quelle que soit la façon dont je la regardais, elle était exactement ce qu’elle donnait à voir. Elle n’exhalait pas cette drôle d’atmosphère que dégageait Lucy. Ses cheveux bleu sombre lui arrivaient à peu près aux épaules, et ses joues un peu creuses ne donnaient pas une impression de grande santé. Les coins de ses yeux étaient nettement relevés, et ses iris luisaient d’un mélange de vert et de jaune tandis qu’elle me surveillait de près. Elle paraissait encore plus petite que la frêle Curuni. Sa robe empêchait d’en juger, mais sa silhouette était loin d’être féminine.

Elle semblait plus maigre encore que l’élancée Ficelle. En somme, une gamine maigrichonne à l’attitude franchement agressive. Si elle en était réduite au vol à la tire pour survivre, elle ne devait pas manger à sa faim au quotidien. J’avais l’impression d’avoir ramassé par hasard un chat abandonné. Mais je n’allais pas l’élever ni rien. Nous n’allions sans doute pas nous impliquer l’un avec l’autre au-delà de ce problème.

— On y est. Enfin, je suppose que tu connais déjà l’endroit.

Elle resta silencieuse.

— Je n’ai pas l’intention de te livrer ni rien, repris-je. — Pas pour l’instant, du moins.

À mesure que nous approchions des quartiers de l’Ordre, la fille devint bien plus alerte qu’auparavant. Elle commettait des délits passibles d’arrestation, les chevaliers devaient donc être pour elle une sorte d’ennemis naturels. Cependant, comme dit plus haut, je n’avais aucune intention de la livrer. Je comptais en revanche faire en sorte que quelqu’un d’important la sermonne.

— Excusez-moi.

En amenant la fille, dont l’expression raide trahissait l’envie de détaler à tout instant, j’interpellai les chevaliers derrière le guichet.

— Oui ? Oh ? Mais ne serait-ce pas sieur Gardenant. Vous avez amené un enfant perdu, cette fois ?

— Non, non, pas du tout, répondis-je. — Il s’avère que c’est la propriétaire du pendentif que je vous ai confié.

Celui qui venait de me répondre était le même chevalier à qui j’avais remis le pendentif un peu plus tôt. En regardant la fille, il l’avait prise pour une enfant égarée.

L’Ordre s’occupe aussi des enfants perdus ? L’étendue de leurs activités est décidément vaste.

— Aaah, je vois. Je vais le chercher.

Convaincu par mon explication, le chevalier partit à l’arrière.

— Je te le dis tout de suite, marmonnai-je. — N’imagine pas pouvoir le chiper au moment où il te le tendra.

— Tch.

Elle claqua de la langue une fois de plus, sans que cela y change quoi que ce soit : je lui avais déjà coupé toute échappatoire. À sa place, j’aurais sans doute détalé depuis longtemps. Malheureusement pour elle, le vieux bonhomme que j’étais comprenait très bien la façon de penser d’une gamine aussi agitée.

— Merci d’avoir attendu, dit le chevalier en revenant de l’arrière. — C’est à toi ?

— Oui ! hurla la fille. — Rends-le moi !

Je hochai la tête.

— On dirait bien. D’accord, je le prends.

Le chevalier comprit l’allusion et ne lui remit pas directement le pendentif. Je m’en saisis.

— Hé ! protesta la fille. — Ça suffit pas ?! Rends-le moi !

— Euh… sieur Gardenant ? demanda le chevalier, embarrassé.

Il jeta un coup d’œil en coin à la gamine soudainement pleine de vie.

— Ha ha. Désolé. C’est une petite teigne.

Je le lui rendrai un peu plus tard. D’abord, il faut qu’Allucia ou Henblitz lui passe un long sermon.

— Qu’est-ce que c’est que ce vacarm… Oh, Maître.

Je levai le bras, un sourire en coin aux lèvres, en tenant le pendentif hors de portée de la fille qui tentait de l’agripper.

— Allucia ? dis-je en me tournant vers elle. — Tu tombes à pic.

Vraisemblablement, Allucia avait fini son travail pour la journée et rentrait chez elle. Elle portait la même veste de cuir décontractée qu’elle avait lorsqu’elle était venue me chercher à Beaden. C’était un timing parfait. Amener cette fille au QG ne posait probablement pas de problème, mais je me demandais s’il était convenable de la faire entrer sans demander.

— Euh… Maître, qui est cette fille ?

Son regard, déconcerté, nous balaya tous les trois, Moi, le chevalier et la fille, puis se fixa sur la petite à mes côtés.

— Ah, euh… balbutiai-je un instant. — Comment dire…

— Ce ne serait pas… votre enfant illégitime ?! s’exclama Allucia.

— Absolument pas ! répliquai-je, presque en m’étranglant. — Enfin, pour faire court, il y a eu un incident. Allucia, pourrais-tu nous accorder un peu de ton temps ?

— Ça ne me dérange pas vraiment, mais…

Pour l’instant, je déviai la conversation de cette piste incompréhensible. Il ne me semblait pas judicieux de parler de tout ça dehors. Je préférais passer au QG avant de commencer, d’où ma demande envers Allucia, et cela ne semblait pas la gêner. En revanche, la fille n’avait pas l’air décidé à nous suivre docilement. En voyant Allucia, son expression s’était encore plus crispée. La commandeure de l’Ordre de Liberion était sans doute la dernière personne avec qui une voleuse à la tire souhaitait traiter. Je trouvais aussi intéressant que même ce genre de personnes reconnaisse le visage d’Allucia. Le fait qu’elle se méfie autant des chevaliers montrait que l’Ordre remplissait plus que correctement ses fonctions.

Quoi qu’il en soit, on n’allait pas avancer comme ça. Je voulais entrer si possible, mais la fille allait-elle vraiment nous suivre ?

— Je te l’ai dit, je ne compte pas t’arrêter, dis-je. — Et je te rendrai ça juste après une conversation.

La fille hésita quelques secondes, à contrecœur, puis finit par céder.

— Tch. Très bien. Fais vite.

Au moins avait-elle compris que je ne lui voulais aucun mal. En temps normal, une voleuse aurait profité d’une telle ouverture pour prendre la fuite, car personne ne la retenait, et personne ne semblait se méfier d’elle. Aux yeux des passants, elle n’était guère plus qu’une gamine en haillons accompagnée d’un vieil homme. Si elle ne s’enfuyait pas, c’était donc que ce pendentif comptait énormément pour elle.

Elle savait sans doute qu’au moindre faux pas, elle risquait de se faire arrêter. Et malgré cela, elle paraissait suffisamment attachée à ce pendentif pour accepter ce danger.

Peut-être n’avait-il qu’une grande valeur marchande, mais je n’y croyais pas vraiment : dans ce cas, elle l’aurait déjà vendu. Une voleuse à la tire ne se balade pas avec un objet précieux sur elle quand elle peut le convertir en argent comptant. Au fond, j’ignorais encore la vérité, et sans davantage d’informations, il m’était impossible de l’éclaircir.

— Très bien, dit Allucia en nous adressant un signe de tête, à moi comme à la fille. — Utilisons le QG d’accueil.

— D’accord. Allez, par ici, dis-je à la fille.

— La ferme. Me prends pas pour une gamine.

C’était clairement une gamine, une sale gosse même, mais je gardai cette réplique pour moi. Je ne manquai pas de noter le léger tressaillement du sourcil d’Allucia à la réaction de la fille.

Bien. À ce rythme, la commandeure lui servira une excellente engueulade.

Après avoir traversé un moment les couloirs du QG, nous arrivâmes tous trois au QG d’accueil, le même endroit où j’étais venu quand mon père m’avait mis à la porte. Une fois assis, Allucia se tourna vers moi.

— Alors ? Qui est exactement cette fille, Maître ?

— J’irai droit au but, c’est une voleuse qui a essayé de me prendre mon porte-monnaie hier. Juste après qu’elle a filé, j’ai trouvé ce pendentif par terre. Apparemment, il est à elle, donc elle est venue le récupérer.

— Qu…?

— Je n’ai pas l’intention de la livrer ni rien, ajoutai-je vite. — Pas pour l’instant, du moins.

Allucia resta un moment sans voix.

C’est une expression plutôt rare chez elle.

Toutefois, peut-être par fierté en tant que commandeure des chevaliers, elle retrouva bien vite un visage neutre. Quand elle tourna les yeux vers la fille, son regard se fit glacial.

— Quoi ? grommela la fille, plus tendue encore qu’avant.

Malgré cette tension, elle s’était quand même bien radoucie. Je pouvais comprendre. Emmenée par un vieux qu’elle ne connaissait pas à un entretien à huis clos avec la commandeure de l’Ordre de Liberion, on ne pouvait pas décemment lui demander de se détendre.

Allucia soupira.

— Haaah… Si vous le dites, Maître, nous ne la retiendrons pas.

Même si Allucia avait voulu la faire arrêter, elle n’aurait pas pu. Les lois de ce pays étaient plutôt clémentes. À l’exception des crimes très graves, une infraction ne s’appliquait guère sans dépôt de plainte formelle par la victime ou arrestation en flagrant délit par l’autorité. Pour que cette fille soit arrêtée, il fallait que sa dernière victime (moi) la livre. Sinon, les chevaliers devaient la prendre sur le fait en train de voler quelqu’un.

Honnêtement, ce n’était rien de plus qu’une petite voleuse. Elle ne représentait pas de menace immédiate pour la vie de qui que ce soit, aussi le royaume se montrait relativement laxiste sur ce genre de choses. Et, franchement, j’avais une bonne raison de ne pas la livrer.

— Tu sais, elle ne m’a en réalité rien pris, expliquai-je. — Quand j’ai essayé de l’attraper, elle a utilisé de la magie.

— De la magie… dites-vous ?

J’étais sûr qu’Allucia comprenait où je voulais en venir. Lors de ma conversation avec Henblitz, il avait conclu qu’il était peu probable qu’une personne dotée d’un talent magique en soit réduite à la petite délinquance. Sur le moment, je m’étais laissé convaincre. Mais, même si les artefacts magiques n’étaient ni aussi polyvalents ni aussi précieux que les pouvoirs d’un véritable sorcier, il restait coûteux. J’en avais été forcé de convenir lors de mes achats dans le quartier ouest avec Curuni et Ficelle.

En outre, il était extrêmement rare de trouver des artefacts magiques offensifs capable d’attaquer directement autrui.

Il en existait peu, et ceux qu’on trouvait étaient des objets de haut rang. Après tout, si de telles choses étaient communes, elles feraient grimper la criminalité. Sachant cela, pourquoi une simple voleuse posséderait-elle ce genre d’objet ? L’avait-elle volé ? Ou bien quelqu’un le lui avait-il donné ? Un tel objet se traçait plus facilement qu’un article ordinaire, il serait donc probablement difficile à vendre. D’où l’idée, logique, de l’utiliser elle-même.

Ces flammes venaient-elles vraiment d’un quelconque artefact ? Mon instinct me soufflait que c’était une affaire très importante.

Pas que mon instinct ait toujours raison, mais bon.

— Tu peux utiliser la magie ? demanda Allucia à la fille.

— J’ai pas à te le dire…

— Il le faut. En tant que chevalier du royaume, je ne peux pas fermer les yeux sur quiconque possède le talent de la magie. Tu le sais.

Oooh, tu creuses plus que je ne l’attendais, Allucia.

Et la fille ne réfutait pas. Peut-être était-elle réellement une sorcière. Elle cachait encore possiblement un artefact sous sa robe, mais à vue d’œil, ce n’était pas le cas.

— Si tu peux user de magie, nul besoin de te cacher, poursuivit Allucia. — Par‑dessus tout, nous ne pouvons pas fermer les yeux en te voyant, toi, une fille comme toi, vivre dans des circonstances aussi misérables. Je ne sais pas si nous pourrons être de ton côté, mais au minimum, nous ne sommes pas tes ennemis.

— Ferme‑la…

Allucia menait l’offensive. Elle n’avait, personnellement, rien à gagner à appuyer la recommandation de cette fille auprès de l’institut de magie, mais elle poussait quand même fort. C’était, à n’en pas douter, l’expression de sa droiture.

Je pris la parole à mon tour, espérant lui prêter main‑forte.

— Comme je l’ai dit dès le début, je n’essaie pas de te faire arrêter. Mais nous sommes liés, désormais. Nos vies se sont emmêlées quand tu as essayé de me faire les poches.

Je sentais l’anxiété et la nervosité chez la fille assise à côté de moi, même si une bonne part de sa méfiance semblait s’être dissipée. Quoi qu’il en soit, le lien était vraiment singulier. Je n’avais aucune envie de livrer cette voleuse. Je voulais faire quelque chose pour elle. Malheureusement, je n’étais ni un héros ni un saint, et il m’était impossible de sauver tous les gosses en détresse. Il y en avait cependant qui se trouvaient, par hasard, à portée de ma main. On a naturellement envie d’aider quand on en a les moyens.

La fille se tut quelques secondes puis, avec une résolution ferme dit :

— J’en ai pas assez.

— Hm ?

La douleur et la détermination se lisaient clairement sur son visage.

— J’ai pas assez d’sous pour ressusciter ma grande sœur.

Hein ? Quoi ? C’est ça, l’histoire ? La magie n’a aucun sens pour ce vieux que je suis.

Mes yeux s’écarquillèrent, mais je n’en montrai rien de plus. Je gardai le silence.

Ainsi, il était question de résurrection ? C’était plus que suspect.

À la suite de l’aveu de la jeune fille, un lourd silence s’abattit sur le salon de réception. Que voulait-elle dire par « résusciter » ? Elle employait sans doute ce mot dans son sens littéral… mais alors, de quelle manière sa sœur était-elle morte ? Une telle magie existait-elle seulement ? À partir de ce seul mot, mon esprit s’emballa en une multitude d’hypothèses. Tout cela demeurait encore flou.

— J’ai pas assez d’sous ni d’temps, alors…

— Tu t’es tournée vers le vol, acheva Allucia.

Les contours du chagrin se dessinaient de plus en plus nettement sur le visage de la fille. Elle savait parfaitement que voler était un crime qui méritait punition. Elle ne semblait pas aimer sa vie de voleuse.

Hmm. Personnellement, j’estime que ses mots constituent déjà des circonstances atténuantes plus que suffisantes, mais ce n’est pas à moi d’en juger. Je ne suis qu’un vieux, après tout.

— Cependant… Non, arrêtons‑nous là, dit Allucia, qui s’apprêtait à ajouter quelque chose avant de se raviser.

Ses yeux se tournèrent principalement vers moi. Je compris aussitôt ce qu’elle voulait dire : la magie de résurrection n’existait pas. Pour ma part, je m’efforçais moi aussi de ne pas le dire à voix haute.

Un vieux comme moi ne connaissait rien à la magie. J’ignorais jusqu’aux rouages les plus élémentaires des sorts. Malgré cela, une chose me paraissait évidente : la magie de résurrection n’existait pas. Si elle avait réellement existé, le monde aurait été tout autre. Mais il me semblait inutile de le faire remarquer à cette jeune fille.

Le silence qui pesait sur la pièce devenait de plus en plus lourd, presque insoutenable. Je n’avais jamais supporté ce genre d’atmosphère oppressante. Je n’avais pas davantage l’intention de tourner sa détresse en dérision. C’est pourquoi je décidai d’orienter légèrement la conversation sur autre chose.

— Par curiosité, dis‑je, — il te manque combien ?

— On m’a dit… cinq millions de dalcs, répondit‑elle à voix basse, le regard baissé.

— Ça fait une sacrée somme, murmurai‑je.

Cinq millions de dalcs représentaient une somme bien au-delà de ce que la plupart des gens pouvaient espérer réunir par un labeur honnête. Et ces mots, « on m’a dit », laissaient entendre que quelqu’un lui avait soufflé ce montant. Un mauvais pressentiment, âpre et désagréable, me traversa : celui qui lui avait mis ce chiffre en tête se servait d’elle.

Ah, comme je les détestais, ces gens-là… Oui, vraiment, profondément. Comment pouvait-on pousser une personne aussi jeune à commettre un crime alors qu’elle n’avait pas encore le discernement nécessaire pour en mesurer la portée ? Les adultes capables d’une telle bassesse étaient une honte.

Allucia se leva soudainement.

— Pardon, veuillez m’excuser un instant.

— Aaah, hm, bien sûr.

Sur ce, Allucia quitta le QG. Ce n’était pas à moi d’en faire la remarque, mais c’était inhabituel qu’elle parte sans m’en dire la raison. Peut‑être lui était‑il revenu en tête quelque affaire importante à régler.

Et me voilà, muet à côté de cette gamine.

Hmm. Quelle ambiance de mort. J’ai envie de faire venir Curuni tout de suite.

— Comment ta sœur est‑elle morte ?

C’était le sujet que j’avais choisi pour briser le silence gênant… et je le regrettai aussitôt. Certainement pas la meilleure question pour alléger l’ambiance.

— J’en sais rien. On m’a juste dit qu’elle était morte.

Contrairement à moi, la fille n’en fut pas davantage ébranlée. Peut‑être n’avait‑elle plus la marge pour s’en soucier. Je jetai un coup d’œil de côté. La tête baissée, les mains serrées en poings sur les genoux. J’ignorais pourquoi sa sœur était morte et quelle était sa situation, je n’avais donc aucun moyen de la réconforter. Et si je choisissais mal mes mots, je risquais de l’acculer encore davantage.

— Je vois…

La conversation s’éteignit de nouveau.

Ma diversion n’a guère duré quelques secondes… Je veux déjà qu’Allucia revienne.

Dans le calme de la pièce, je farfouillai dans ma tête à la recherche d’un sujet et me rappelai quelque chose.

— Ah oui. C’est la deuxième fois que je te le demande, mais…

— Quoi ?

Malgré tout ce que nous venions d’échanger, sans être proches pour autant, je ne savais pour ainsi dire rien d’elle.

— Tu peux au moins me dire ton nom, non ? Oh, moi, c’est Beryl Gardenant.

— Mewi… Mewi Freya.

— Alors la petite demoiselle s’appelle Mewi, hein ? C’est noté.

— Arrête ça. J’suis pas une foutue môme.

— Ha ha ha, désolé.

Contrairement à son attitude, son prénom avait quelque chose d’étonnamment mignon. Elle avait l’air de détester qu’on la considère comme une enfant, mais cela ne m’empêcherait pas de continuer à le penser, au moins intérieurement. Contrairement à Lucy, elle était exactement ce qu’elle donnait à voir. Elle devait se situer quelque part entre le début et le milieu de l’adolescence. Inutile de lui demander son âge exact : elle paraissait jeune, presque enfantine par moments, sans pour autant être une petite fille. En revanche, sa manière de parler et son comportement dépassaient largement ceux d’une adolescente ordinaire.

Son environnement y était sans doute pour beaucoup.

Par malheur pour elle, j’étais habitué à ce genre de garnements. Après tout, les gosses qui se prennent de passion pour l’épée ont aussi un certain talent pour les sottises. J’étais déjà satisfait d’avoir réussi à engager la conversation. Mewi inspira alors profondément et, sans que personne n’ait à l’y encourager, se mit à parler.

— Hé, le vieux.

— Hm ? Qu’y a‑t‑il ? Je songeai à lui dire d’éviter le « le vieux », puis laissai couler.

Elle avait raison en soi…

— Ça suffit pas là ? Rends‑le, maintenant.

— Ah, oui, j’ai encore ton pendentif. Désolé. Je te le rends. Mais…

Je levai le pendentif devant elle.

— Quoi ?

— Il va falloir que tu restes encore un peu. Je veux essayer de faire quelque chose pour toi.

— Tch…

Elle claqua de nouveau la langue, mais cela ne sonna pas comme un refus. Du moins, c’était l’impression que j’en eus. Probablement. Maintenant que je connaissais son nom, je pourrais toujours me renseigner sur elle si le besoin s’en faisait sentir. Restait à voir jusqu’où Allucia comptait s’impliquer.

Mewi prit le pendentif, en caressa doucement la surface du bout des doigts, puis le rangea soigneusement dans sa poche. L’espace d’un instant, ses traits s’adoucirent, avant de se tordre de nouveau en cette expression perpétuellement agressive. Quel contraste…

— Il appartenait à ta sœur ? demandai-je.

— Ouais… C’est la seule chose qu’on m’a rendue.

Mewi était encore jeune. À cet âge-là, on ne fait pas si facilement le deuil d’un membre de sa famille. Et, à en juger par son attitude, elle aimait profondément sa sœur. Je me demandai ce qu’il en était de leurs parents, mais je remis cette question à plus tard. Il y avait plus urgent : quelqu’un manipulait Mewi pour la pousser à voler cinq millions de dalcs. Si la magie de résurrection existait réellement, ce serait une autre affaire, mais cela me paraissait peu probable.

La prochaine fois que je verrai Lucy ou Ficelle, je leur poserai la question.

C’est au moment même où notre échange touchait à sa fin qu’Allucia revint dans la pièce.

— Pardonnez‑moi, me revoilà.

— Ah, ce n’était pas trop tôt.

Elle reprit place puis se tourna vers la fille.

— Alors, euh… te concernant…

— Oh, elle s’appelle Mewi, glissai‑je.

Allucia acquiesça.

— Je vois. Alors, Mewi…

— Quoi ?

Les yeux d’Allucia étaient braqués sur Mewi. Il y avait manifestement eu des choses en coulisses pendant son absence. Qu’avait‑elle bien fait dehors ?

— Quelqu’un de l’institut de magie est ici pour confirmer tes aptitudes, dit Allucia. — Nous parlerons de ton avenir, y compris de savoir si tu seras punie ou non, après i…

— Je suis là, Allucia !

Une voix vive fit irruption dans la pièce, en faisant claquer la porte.

— J’ai entendu dire que tu avais déniché une sorcière en herbe ! Hm ? Toi aussi, tu es là, Beryl ? C’est la fille en question ?!

L’intruse fonça droit sur Mewi. Sa longue chevelure blond platine suivait dans son dos.

— T…T…T’es qui, bordel ?!

Mewi était manifestement sidérée par cette irruption. Je comprenais très bien ce qu’elle ressentait. J’avais eu droit au même traitement lors de notre première rencontre. Mais tu sais, Mewi, c’est la grande patronne de la Brigade magique. Hélas.

— Oups. Désolée de t’avoir surprise. Je suis Lucy Diamond, Grande Sorcière de la Brigade magique du royaume de Liberis.

Lucy parvint tant bien que mal à se calmer un peu. Elle était minuscule comme toujours et d’une tête plus petite même que Mewi. Qui ne la connaissait pas aurait jugé impossible qu’elle occupe un tel poste de pouvoir.

— Quoi ? T’es qu’une morveuse.

Lucy en resta suffoquée.

— C’est qui que tu traites de morveuse ?! Morveuse toi-même !

— Du calme, du calme, dis‑je.

Évidemment, ça ne pouvait que tourner comme ça. Mewi avait réagi comme prévu, et Lucy aussi. J’avais eu le même échange avec elle, et une pointe de nostalgie me prit en tentant de les calmer. Je me sentais comme leur tuteur.

— Mewi, c’est bel et bien la Grande Sorcière de la Brigade magique, dis‑je.

— Sérieux ?

Mewi avait visiblement encore des doutes. Pour me convaincre, Lucy avait fait étalage de sa magie. Plus précisément, elle avait invoqué un énorme brasier sans demander… mais ce serait inapproprié en intérieur. On n’avancerait pas tant que Mewi ne nous croirait pas.

Que faire ?

— Voilà. Tu me crois, maintenant ?

— Ah !

Et tandis que je cogitais, Lucy fit naître une petite flamme dans sa paume.

Pourquoi t’as pas fait ça avec moi ?! Pourquoi fallait‑il me balancer un brasier géant ?! C’est pas juste !

— Bon… Je veux bien croire que t’es une sorcière, marmonna Mewi, révisant un peu l’image qu’elle se faisait de Lucy.

Au minimum, seul un sorcier pouvait créer du feu à partir de rien. J’étais reconnaissant que cela suffise à convaincre Mewi, mais j’en avais encore gros sur la patate que Lucy n’ait pas fait la même chose pour moi. Ce n’était toutefois pas le moment de remettre ça sur le tapis, alors je me tus.

— Alors ? Je suppose que c’est toi qui as des aptitudes pour la magie ? demanda gaiement Lucy en éteignant le feu. — Excellente nouvelle. Quel que soit l’âge, on manque toujours de sorciers.

Allucia coupa aussitôt court.

— Avant d’en arriver là… Lucy, elle a certaines circonstances atténuantes.

— Hmm ?

À voir l’air insouciant de Lucy, on ne l’avait manifestement pas mise au courant de la situation de Mewi. J’ignorais ce qu’Allucia avait bien pu lui dire, mais puisqu’elle était arrivée si vite, tout avait sans doute été réglé dans la précipitation. Si Lucy avait connu le passé de Mewi ou entendu parler de cette histoire de magie de résurrection, la conversation aurait sans doute pris une tout autre tournure. En dehors de ses manières habituelles, Lucy se montrait foncièrement sérieuse dès qu’il était question de magie, et elle n’était pas du genre à balayer un sujet pareil d’un revers de main.

— Lucy, je peux te demander quelque chose ?

— Hm ? Quoi donc ?

Je me demandai un instant s’il était bien prudent d’aborder le sujet devant Mewi, puis je pris ma décision. Il faudrait bien, tôt ou tard, lui révéler la vérité. Si la magie de résurrection existait réellement, alors c’était une autre affaire. Mais dans le cas contraire, Lucy ne laisserait jamais passer le fait qu’on ait manipulé une enfant douée d’un rare talent pour la magie en la poussant à devenir une petite voleuse. Et si tout cela n’était qu’une supercherie, il me faudrait être prêt à épauler Mewi.

Je ne pouvais qu’espérer que la gamine ne perde pas son sang-froid.

— La magie de résurrection existe-t-elle ? demandai-je.

L’agitation tapageuse de Lucy, sa gestuelle, tout s’interrompit net. Sa réponse fut à la fois très brève et cruelle.

— Non.

— T…Tu mens !!! hurla Mewi. — Me mens pas comme ça !

Lucy se tourna vers elle, le visage fermé.

— Je ne mens pas. La magie de résurrection n’existe pas en ce monde. J’en mettrais ma main au feu.

L’expression de Lucy était d’un sérieux absolu. Rien, dans son visage, ne laissait croire à une plaisanterie.

J’imagine que je m’étais complètement mépris sur son compte.

En tant que Grande Sorcière de la Brigade magique, on pouvait supposer qu’elle connaissait mieux la magie que quiconque dans ce pays. Et pourtant, cette même femme en niait l’existence sans la moindre hésitation. Peut-être les principes d’une résurrection n’avaient-ils tout simplement pas encore été découverts… mais si tel avait été le cas, Lucy l’aurait dit.

— C…C’est faux ! C’est forcément faux ! Ça peut pas… C’est impossible !!!

— Beryl, Allucia, qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

À voir l’état de panique de Mewi, personne n’aurait pu croire que nous évoquions la magie de résurrection pour une plaisanterie de mauvais goût. Lucy me regarda, tourna ensuite les yeux vers Allucia, puis revint vers moi.

Allez, adresse-toi à Allucia. Entre un vieux bonhomme et la Commandeure de l’Ordre, on choisit la deuxième personne, non ? Pourquoi fallait-il que ce soit sur moi que ça tombe ?

Allucia remarqua bien que Lucy reportait son attention sur moi, mais elle n’intervint pas. On aurait dit qu’elle me laissait le soin d’expliquer.

— Aaah… eh bien…

Je n’avais pas le choix. Je racontai donc à Lucy comment j’avais rencontré Mewi, le type de magie qu’elle utilisait, ainsi que la somme qu’elle croyait devoir réunir pour ressusciter sa sœur.

— Je vois…

Lucy m’écouta jusqu’au bout sans m’interrompre, puis acquiesça. Son visage ne trahissait ni mépris ni pitié. Elle s’était contentée d’écouter, avec le même sérieux du début à la fin.

— Bien. Mewi, c’est ça ? dit Lucy.

— Bordel… Pourquoi ? Pourquoi ?!

Mewi ne répondit pas. Elle baissa la tête. Ses yeux vacillaient, perdus, incapables de se fixer, tandis qu’elle marmonnait pour elle-même. Je m’y attendais : la révélation l’avait violemment ébranlée. Pourtant, elle ne s’était pas effondrée. C’était là un aperçu de sa force de caractère. Elle restait une enfant, dans son corps comme dans son esprit, et le simple fait de tenir bon, même de justesse, relevait déjà presque de l’exploit.

Quand quelqu’un parle de magie de résurrection, il n’est pas déraisonnable de rire ou de refuser d’écouter davantage. L’idée paraissait irréaliste à quiconque possédait un minimum d’instruction. Mais pour un enfant, c’était une autre affaire. Plus encore s’il n’avait jamais reçu d’éducation convenable. À force de mensonges répétés, en lui assenant des contre-vérités encore et encore, des individus sans scrupules pouvaient entraîner un enfant immature sur des chemins inhumains.

Je n’avais jamais vécu cela moi-même, mais je savais que ce genre d’histoire était loin d’être rare. Toutes sortes d’enfants avaient fréquenté notre salle d’armes. Il y avait eu aussi bien des gamins brillants et bien élevés que d’autres qui semblaient n’avoir rien appris du monde. L’univers d’un enfant était d’une étroitesse surprenante. Il y avait forcément des limites à ce qu’un jeune esprit pouvait comprendre. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’ils croient les mensonges d’un adulte en apparence aimable et sensé.

C’était précisément pour cela que je trouvais cette situation impardonnable. L’art de l’épée ne consistait pas seulement à apprendre son maniement. C’était aussi une voie par laquelle on apprenait quantité de choses, l’épée n’étant qu’un moyen parmi d’autres. C’était, du moins, ma conviction. Je n’attendais pas des adultes qu’ils soient tous des saints, mais j’estimais qu’ils avaient, au minimum, la responsabilité d’offrir un peu d’orientation à des enfants qui ignoraient encore tout du monde. Parfois ce rôle revenait à un parent, parfois à une autorité, parfois à un maître.

Quoi qu’il en soit, le criminel qui avait trompé Mewi ne pouvait certainement pas être compté parmi les adultes fréquentables.

Celle qu’il fallait punir sévèrement, ce n’était pas Mewi, mais la tête pensante qui l’avait manipulée jusqu’à la pousser au vol. Non que je sois moi-même capable de faire grand-chose. Je sentais simplement s’accumuler en moi une amertume sourde, mêlée d’une rancœur sans nom, sans le moindre exutoire.

— Hé, Mewi, dit Lucy.

— C’est pas possible… C’est faux, non ?

— Mewi !

— Ah !

Lucy hurla presque, sa voix résonnant dans la pièce. À ce cri, Mewi releva un peu les yeux.

— Qui est celui qui t’a dit ça ? demanda Lucy.

— Pourquoi… tu veux savoir ?

— Pour aller lui casser la figure, répondit Lucy, allant droit au but. — Si quelqu’un trompe une enfant et la force à commettre des crimes, on ne peut pas le laisser courir. De plus, c’est un péché grave que d’outrager les voies de la magie.

Lucy posa sur Mewi un regard sincère. Songe un peu discourtois de ma part, mais cela me surprenait qu’elle se mette en colère pour de telles choses. Je savais déjà qu’elle avait une obsession stupide pour la magie… mais il était logique qu’elle n’eût pas pu diriger la Brigade magique sans un minimum d’éthique. Celui qui avait bourré le crâne de Mewi de pareils mensonges ne pouvait être pardonné. Je souscrivais entièrement à cela, même si je devais laisser la bastonnade à l’Ordre ou à la Brigade magique.

— Faire ça… ne ramènera pas ma grande sœur alors…

Cependant, Mewi ne se jetait pas sur l’occasion. Elle avait commis des crimes, persuadée qu’elle pouvait ressusciter sa sœur. Les paroles de Lucy venaient soudain de pulvériser tout ce qui la soutenait, la laissant hébétée. Malgré tout, c’était une bonne chose que nous soyons arrivés à une compréhension mutuelle.

Malgré son âge, Mewi a une force mentale terrifiante.

— Mewi.

Lucy s’assit à côté de la fille et posa la main sur son poing crispé.

— Ce qui est arrivé à ta sœur aînée est regrettable. Cependant, si ceux qui t’ont menti restent en liberté, alors ta dignité comme celle de ta sœur resteront bafouées. Ça te convient ?

Le regard de Mewi demeura fixé au sol. Difficile de choisir les mots justes dans ces moments-là. Parfois, chercher à consoler un enfant produisait l’effet inverse. Sur ce point, Lucy avait choisi des mots presque parfaits. On avait trompé Mewi. Et, ce faisant, on avait exploité la mort de la sœur pour fabriquer un mensonge, montrant du mépris non seulement pour Mewi, mais aussi pour la défunte.

Je n’étais ni un héros, ni un voleur au grand cœur, ni un justicier. L’indignation me gagnait, certes, mais je n’étais pas assez irréfléchi pour foncer sabre au clair. Et je ne connaissais Mewi que depuis peu. Pour Lucy, c’était différent. Cela lui importait peu, elle agirait même pour quelqu’un qu’elle venait à peine de rencontrer, fût-ce une petite voleuse.

Elle était animée par des élans bien plus purs que les miens. C’était, en un sens, l’essence même de ce qu’elle était, digne de son rôle de Grande Sorcière de la Brigade magique. Comme lors de notre première rencontre, emportée par ses émotions, elle avait voulu éprouver sa force face à moi. Mais cette fois, ces mêmes élans la guidaient dans une direction bien plus juste.

— Non… Évidemment que ça ne me convient pas, articula péniblement Mewi.

Lucy répondit sans hésiter :

— Voilà. Ta dignité, et celle de ta sœur, se doivent d’être préservées. Et il n’y a que toi qui puisses le faire.

Allucia et moi étions devenus de parfaits spectateurs.

Bien qu’elle eût rencontré Mewi après nous, Lucy était sans conteste la plus proche de son cœur. La manière dont elle avait détourné la conversation de l’existence de la magie de résurrection était très bien menée. Elle avait habilement déplacé l’agonie mentale de Mewi vers un facteur extérieur.

Voilà la sagesse d’une vieille femme à l’œuvre. Bon, ce n’est ni le moment ni l’endroit pour la taquiner là-dessus, mais pourvu que ça règle tout.

— J’ai jamais entendu le nom du type qui m’a parlé de résurrection, marmonna Mewi. — Il s’est présenté comme « Crépuscule ».

Ce mot ne m’évoquait évidemment rien. Je pouvais deviner que c’était une sorte d’alias, mais ça ne me disait rien de l’homme.

— Crépuscule, murmura Allucia. — C’est probablement la Main noire du Crépuscule.

— Tu vois de qui elle parle, Allucia ?

C’était à peu près tout ce que je pouvais apporter en tant que spectateur.

— Oui. C’est une bande de voleurs. Le nom revient ces derniers temps aux abords de la capitale. S’il y en a un qui se fait appeler Crépuscule, c’est sans doute le chef.

— J’en ai entendu parler aussi, ajouta Lucy. — Ce ne sont sans doute rien de plus que des rats qui cavalent dans l’ombre.

Il semblait que ce Crépuscule n’avait rien de particulièrement remarquable. S’il était du calibre de cadres de l’Ordre de Liberion ou de la Brigade magique, la situation aurait été bien plus grave, au point d’exiger peut-être le déploiement d’une unité complète pour les neutraliser. Or, rien de tel n’avait été mobilisé. Cette organisation n’était donc peut-être pas si importante. En somme, elle ne devait guère être composée que de simples voleurs.

— Il n’est pas de cicatrice plus grande pour ta dignité que d’être manipulée par de tels rats, dit Lucy. — Rassure-toi, ma petite. Je vais les réduire en bouillie.

— Je l’ai cru. J’ai vraiment cru en lui…

Oups.

Lucy avait mis les pieds dans le plat. Avoir trop rabaissé ce Crépuscule avait seulement rendu Mewi plus accablée. Après tout, elle avait dansé en toute bonne foi dans le creux de ses mains.

— Ah. Oui. Désolée pour ça, marmonna Lucy, gênée.

Pas facile de gérer une gamine que ses circonstances avaient poussée au vol. Si ç’avait été une morveuse turbulente, les choses auraient été bien plus simple.

— Au fait. Tu n’as pas de parents ? demanda Lucy.

Hein ? Tu poses vraiment cette question maintenant ? Il est évident qu’elle a des circonstances particulières. Je serais prêt à parier qu’il n’y a pas de parents dans l’histoire. S’ils avaient été là, elle ne serait sans doute pas devenue voleuse. Franchement, Lucy, je ne te suis plus. Tu sais lire la situation ou non ? Il faudrait peut-être te décider.

— Je ne connais pas mes parents… répondit Mewi. — Je n’ai eu que ma sœur, depuis toujours.

— Serais‑tu, par hasard, une habitante du quartier sud‑est ? demanda Lucy.

Cela piqua ma curiosité.

— Le quartier sud‑est ?

Baltrain se composait d’un quartier central entouré de quatre autres au nord, à l’ouest, à l’est et au sud. Je n’avais jamais entendu parler d’un quartier sud‑est. Il était peu probable que ce fût simplement mon ignorance. Même en mettant de côté les touristes locaux et étrangers, Baltrain voyait affluer une masse considérable de biens et de gens. Une telle ville avait besoin d’une géographie nette. Même Curuni n’avait rien mentionné de tel lors de notre visite du quartier ouest.

— Les terrains situés à la frontière entre les quartiers de l’est et du sud ne valent pas cher, et l’ordre public y laisse à désirer, expliqua Allucia d’une voix empreinte d’une amertume inhabituelle. — Par commodité, les habitants ont fini par lui donner ce nom, et…

Je hochai la tête.

— Ah, ça va, Allucia. Je vois.

C’était plus que suffisant pour que je comprenne. En bref, c’étaient les bas‑fonds. Pour l’Ordre de Liberion, les garants du bon ordre, il devait être difficile d’admettre l’existence d’un tel quartier. C’était comme reconnaître devant tout le monde qu’ils ne remplissaient pas leur mission. Naturellement, l’Ordre n’en portait pas seule la responsabilité. L’existence des bas-fonds signifiait un problème d’administration. Quand un établissement humain dépassait une certaine taille, mille entraves sociales venaient enchaîner les gens. Pas que cela ait quoi que ce soit à voir avec un péquenaud comme moi…

— Pour info, il y a aussi des sorciers qui viennent du quartier sud‑est, coupa Lucy.

Peut‑être avait‑elle trouvé mon échange avec Allucia un peu sévère et y avait‑elle ajouté cette information (franchement inutile).

— Je n’ai rien dit…, dis‑je.

Je n’avais aucune intention de discriminer les gens qui vivaient là. Notre salle d’armes avait formé des tas d’élèves au passé louche ou obscur.

— Peu importe où Mewi est née ou a grandi, elle reste Mewi, ajoutai‑je. — Le seul fait qui compte, c’est que c’est une fille qui a le potentiel de devenir sorcière, non  ?

— C’est exact, confirma Lucy.

Mewi avait tout de même commis un vol, il était donc normal qu’elle encaisse une sanction ou un sermon.

Si cela la rachetait de ses fautes, elle aurait un casier vierge et pourrait entrer à l’Institut de magie sans obstacle. D’abord, il nous fallait l’alléger de ses regrets et de sa culpabilité.

— Pardonnez‑moi, nous nous égarons, dit Lucy. — Mewi, sais‑tu où se trouve ce Crépuscule ?

— Je ne sais pas s’il y est… mais on a une planque dans le quartier central.

— Le quartier central ? marmonnai‑je.

Je n’avais pas examiné le moindre recoin du quartier central, ni n’étais particulièrement familier des lieux, mais je n’y avais vu aucun signe de rassemblement d’un groupe aussi dangereux. À moins que ce ne fût précisément parce qu’ils se cachaient que les citoyens ordinaires ne les remarquaient pas.

— Allucia. Comment l’Ordre de Liberion compte‑t‑il agir ? demandai‑je.

— Voyons… Si nous intensifions nos patrouilles dans l’intention de recueillir des informations et parvenons à localiser leur repaire, l’assaut pourra être envisagé.

La voix d’Allucia était basse, mais une volonté inflexible soutenait chacun de ses mots. Chargée de veiller à l’ordre public dans la capitale, elle ne pouvait se permettre de prendre cette affaire à la légère. Une organisation à laquelle le royaume confiait une telle autorité n’était pas du genre à rester les bras croisés en sachant qu’un repaire de criminels se trouvait à deux pas. Surtout sous le commandement d’Allucia.

Pour ma part, je n’étais pas contre l’idée de prêter main-forte. J’ignorais jusqu’où je pouvais me prévaloir de mon statut d’instructeur extraordinaire, mais cette affaire ne m’était pas étrangère. Si ma force pouvait être utile, alors je voulais m’en servir. Face à de simples voleurs peu versés dans le combat, je pouvais largement me débrouiller.

Lucy tourna brusquement les yeux vers Allucia et soupira.

— Pourquoi tu y mets les formes ? Je vais les écraser tout de suite. Mewi, ouvre la marche.

— Maintenant ?! nous écriâmes Allucia et moi d’une seule voix.

— T…Tu comptes vraiment y aller maintenant ? demandai‑je.

— Bien sûr, répondit Lucy, sans hésitation.

Elle n’avait pas tort : mieux valait intervenir sans tarder. Pourtant, même si son jugement était sans doute le bon, sa décision me paraissait un peu précipitée. Ce n’était pas le genre de chose qu’on réglait à la hâte. Cela dit, ce n’était pas non plus le moment de traîner. Mieux valait extirper le mal à la racine au plus vite. Quoi qu’il en soit, s’en charger ici et maintenant ne s’annonçait pas de tout repos. Cela risquait d’être une affaire autrement plus rude qu’une simple formalité.

— Je vous trouve trop impatiente, dit Allucia. — Nous devrions prendre le temps de préparer et de recueillir des informations.

— Toujours aussi pointilleuse, Allucia, objecta Lucy, le regard sérieux.

Elle avait accueilli ma surprise et l’insistance d’Allucia à préparer les choses, mais sa volonté d’agir sans plus tarder tenait aussi la route. Il y avait du sens à lancer une attaque surprise.

— D’abord, il faut voir ce que vaut ce fameux Crépuscule, dit Lucy en levant un doigt. — Honnêtement, je ne sais pas grand‑chose de lui. Allucia et moi le connaissons de nom, et pourtant nous ne l’avons jamais repéré. Il doit être relativement futé.

— Raison de plus pour ne pas se hâter, protesta Allucia.

J’ignorais quelle position l’Ordre de Liberion et la Brigade magique adoptaient en matière d’ordre public. Au minimum, leur politique n’était pas d’abattre un ennemi à vue. Quelle que fût l’autorité que la nation leur confiait, ce serait bien trop excessif. À l’inverse, ils ne pouvaient pas non plus laisser des scélérats se promener librement.

Dans ce contexte, la Main noire du Crépuscule était un cas épineux : une bande de voleurs suffisamment célèbre pour que son nom soit connu de tous, mais toujours insaisissable. Leur spécialité, à l’évidence, était de disparaître avant qu’on puisse mettre la main sur eux. Allucia en avait conclu qu’il fallait donc préparer l’opération avec le plus grand soin, de manière à ne leur laisser aucune porte de sortie.

— Tu prends le problème à l’envers, dit Lucy. — Ça relève clairement de l’Ordre, mais si vous traînez trop, ils auront encore filé. Toutes les informations que Mewi nous a apportées ne serviront plus à rien.

— Je vois…

Lucy n’avait clairement pas tort. Ces voleurs avaient l’oreille au sol : au moindre mouvement suspect — interrogatoires, patrouilles accrues, agitation inhabituelle — ils seraient immédiatement alertés. Conscients d’être traqués, ils n’attendraient pas pour disparaître. S’ils avaient échappé à la capture jusque-là, c’était justement grâce à leur capacité à réagir instantanément.

L’idée de Lucy était donc de les surprendre d’un seul coup, sans leur laisser le temps de comprendre que nous étions sur leurs traces. En temps normal, il aurait fallu localiser leur repaire par nous-mêmes, mais Mewi changeait la donne. Puisqu’elle connaissait leur cachette, nous pouvions frapper directement.

— Et puis, vous allez faire quoi de Mewi pendant que vous faites tous vos préparatifs ? fit remarquer Lucy. — Si vous la prenez sous protection, ils vont trouver louche sa disparition.

— Je peux très bien survivre sans votre aide…, protesta Mewi.

— Sans voler  ? demanda Lucy.

— Tch…

Probablement pas. Peut‑être pourrait‑elle s’en tirer en continuant à voler, mais, pour son malheur, personne ici n’approuvait cela.

L’autre possibilité aurait été de la confier à l’Institut de magie, mais cela supposait de respecter tout un protocole et d’accomplir plusieurs formalités avant que la chose soit envisageable.

Quoi qu’il en soit, Mewi s’était ressaisie bien plus vite que je ne l’aurais cru. Elle gardait une part de tristesse, bien sûr, mais elle avait retrouvé le mordant qu’elle affichait lors de notre première rencontre. Les circonstances continuaient sans doute de la ronger de l’intérieur. Pourtant, malgré son jeune âge, elle avait probablement fini par comprendre qu’elle n’y pouvait plus rien.

Sa sœur ne reviendrait jamais. Peut-être l’avait-elle toujours su, au fond. Mais incapable d’accepter cette vérité, elle avait continué à voler. Si nous voulions mettre un terme à tout cela, il fallait réduire ce Crépuscule en cendres. Cela dit, ce n’était pas à moi de m’en charger. Se faire justice soi-même restait illégal.

— Très bien. Battons le fer pendant qu’il est encore chaud, comme on dit, déclara Lucy. — En route, Mewi, Beryl.

— Hein ? Moi ?

Moi aussi, vraiment ? Je pensais que tu allais emmener Allucia ! Je ne suis même pas armé ! Mon épée chérie a été brisée en deux… La seule chose que j’ai, c’est du bois.

— Allucia se ferait trop remarquer trop, expliqua Lucy. — Si la Commandeure des chevaliers est vue à traîner dans un coin, ce sera suffisant pour les alerter et les faire détaler.

J’avais envie de signaler que Lucy, elle aussi, ne passait pas inaperçue. De loin, toutefois, elle n’était guère plus qu’une fillette.

— Ça ne me gêne pas d’y aller, mais… je suis désarmé, tu sais ?

— Prends juste une épée en bois, dit Lucy. — Ou bien comptais-tu tuer une bande de minables voleurs ?

— Waaah…

Bien sûr que je ne voulais tuer personne, mais impossible de savoir avec quoi ils étaient armés. Partir sans acier au flanc me semblait tout de même risqué.

— Ne t’en fais pas, avec ta force, tu n’auras aucun problème, insista Lucy. — Et si ça tourne mal, je te protégerai.

— Ah bah d’accord.

Je restais un peu inquiet, mais avoir quelqu’un d’aussi fort que Lucy à mes côtés me rassurait. Si ça sentait trop mauvais, je n’aurais qu’à reculer et à me concentrer sur la protection de Mewi. Lucy, elle, savait très bien se débrouiller, et si elle parlait de me protéger, c’est que ces voleurs ne pesaient rien pour une sorcière de son niveau.

Avant même que je m’en rende compte, Lucy avait pris le contrôle total de la situation. Elle se tourna vers Mewi.

— Ça te va ? lui demanda Lucy.

— Ouais…, fit Mewi, la voix traînante, avant de se taire quelques secondes. — D’accord. Je vous guide.

— Je suis certaine que ce ne sera pas un problème pour vous deux, mais soyez prudents, dit Allucia en guise d’au revoir.

— Mm‑hmm.

— Ouais, merci.

Sur ce, Lucy, Mewi et moi quittâmes le QG de l’Ordre de Liberion.

Le soleil déclinait, frôlant l’horizon à l’ouest. Je voulais boucler cette attaque précipitée avant que la nuit noire ne nous tombe dessus.

Mewi nous guida à travers le quartier central, et Lucy paraissait s’ennuyer à n’avoir rien à faire.

— Oh, au fait, dit‑elle en se tournant vers Mewi. Quelle magie peux‑tu manier ?

Mewi hésita un peu, puis répondit après un instant.

— Je peux sortir un peu de feu… mais c’est tout.

— Hmm. Qui t’a appris les bases de la magie ?

— J’sais pas. C’est venu d’un coup, alors je m’en sers.

— Je vois. Tu es douée.

— Hmph.

Leurs échanges étaient brefs. À les voir, on aurait simplement dit deux petites filles en train de bavarder tranquillement.

Hum… l’image de deux petites demoiselles accompagnées d’un vieux bonhomme manquait quand même d’équilibre.

Si quelqu’un m’avait arrêté pour me demander ce que je faisais là, je n’aurais pas su quoi répondre sur-le-champ. Heureusement que Lucy était avec nous. Grâce à elle, la scène paraîtrait sans doute moins suspecte.

Quoi qu’il en soit, Mewi se servait de la magie avec une simplicité déconcertante, comme si cela allait de soi. Je pris un instant pour réfléchir aux différentes façons dont un sorcier pouvait manifester son don, et tout cela me parut encore plus déroutant que je ne l’avais cru au départ.

Cela expliquait toutefois pourquoi le royaume se donnait tant de mal pour retrouver les utilisateurs de magie. Découvrir un sorcier, c’était un peu comme remarquer un simple caillou au bord du chemin et s’apercevoir qu’il s’agissait en réalité d’une pépite d’or.

Liberis ne pouvait pas se permettre de laisser échapper une pareille aubaine.

Puisqu’on en était à parler de dénicher des sorciers…

— Au fait, Lucy, comment t’as appris toute cette histoire ? demandai‑je.

Je me doutais qu’Allucia l’avait mise au courant en sortant du QG d’accueil, mais j’ignorais comment l’info avait filé jusqu’à Lucy aussi vite.

— J’ai tout simplement utilisé un dispositif de communication magique, répondit‑elle. — On en installe dans les établissements sensibles, comme le QG de l’Ordre et l’institut de magie. J’en ai un chez moi aussi, mais il est bien trop encombrant pour l’emporter.

— Hmm… Pratique.

Donc ce genre d’objet existait vraiment. La magie offrait décidément une liste d’applications interminable. Ça avait l’air diablement commode, mais je n’avais personne à joindre régulièrement, et personne n’avait besoin de me joindre non plus. Ceux qui voulaient me parler me trouvaient en général en passant par le QG de l’Ordre. Et si, par malheur, il arrivait quelque chose de grave, j’allais voir Allucia et l’affaire était réglée.

J’étais curieux de savoir ce qui se passait dans mon patelin. Je me demandais comment mon père et Randrid s’en sortaient à Beaden. En y repensant, mon cercle social était d’une étroitesse affligeante. Enfin, j’étais un bouseux. Quelle que soit la taille du bled, je n’arrivais pas à imaginer une situation où j’aurais eu besoin d’un dispositif de communication magique. À mes yeux, c’était simplement une évidence. Ne pas en avoir ne me posait pas le moindre problème.

— Hé, on arrive bientôt, lança Mewi d’un ton sec, coupant court à notre conversation.

Quoi qu’il en soit, elle était en train de trahir le foyer dont elle dépendait jusque-là. Elle devait avoir l’esprit en feu. Peut-être n’était-elle même pas totalement certaine de vouloir aller jusqu’au bout.

Aussi mal vu que puisse être son mode de vie, celui de voleuse faisait sans doute partie intégrante de son identité. Vu son âge, elle exerçait peut-être depuis presque toute sa vie. Mais, pour le meilleur ou pour le pire, elle avait croisé ma route, ainsi que celles d’Allucia et de Lucy. Les liens noués par ce drôle de concours de circonstances commençaient à fissurer la toile immobile de son existence. Il ne me restait qu’à espérer que la vie nouvelle qui l’attendait ne lui apporterait pas davantage de malheur.

À mes yeux, expier pleinement ses fautes et intégrer l’Institut de magie valait bien mieux que de continuer à dépendre d’une bande de voleurs. Lucy le savait sûrement elle aussi. C’était sans doute pour cela qu’elle lui tendait la main.

— On dirait qu’ils n’ont mis personne de garde, remarquai‑je.

— On est en plein dans le quartier central, dit Lucy. — Avoir des gardes serait justement voyant.

Nous arrivâmes à un endroit à deux rues de l’artère principale du quartier central. Ce n’était pas encore tout à fait le soir, aussi pas mal de gens circulaient. Notre destination ne se distinguait en rien des autres maisons. Sans le guidage de Mewi, nous serions facilement passés à côté.

— Mewi, tu es certaine que c’est cette maison ? demanda Lucy.

— Ouais. J’en suis sûre.

Bon, comment on attaque ?

J’ignorais la disposition intérieure de cette maison, j’ignorais même combien de personnes s’y trouvaient. Ce n’était sans doute pas bondé, mais on ne pouvait rien présumer. Après tout, cette planque était un emplacement idéal pour leurs affaires. Il y avait du monde et des étals tout autour, de quoi se fondre dans la masse et trouver amplement de proies. Peu probable qu’une bande de voleurs veuille lâcher un tel endroit si elle pouvait le garder. Donc, même sans guetteurs, ils avaient sans doute de quoi mobiliser du monde en un instant.

Il suffisait de raisonner comme pour l’assaut d’un donjon : toujours présumer le pire, se préparer et agir pour franchir les obstacles.

Tandis que je m’enfonçais dans mes réflexions, Lucy s’avança vers la maison.

— Très bien. On y va ?

— Hm ?

Elle ne va quand même pas lâcher sa magie, hein ? On est en plein dans le quartier central de Baltrain, au beau milieu de la ville. Il y a des maisons mitoyennes. Raser la planque depuis l’extérieur serait plus qu’aberrant.

— Jeeee meee permeeets ! cria Lucy en ouvrant la porte à la volée.

Aaah, voilà son plan. Foncer par la porte d’entrée. J’ai l’impression d’avoir perdu mon temps à cogiter une stratégie. Mais bon, c’est bien son genre…

— Qu…?! Qui va là ?!

Comme pour l’imiter, une porte plus au fond claqua, et quelqu’un cria de colère.

— Hein, juste une morveuse. Qu’est‑ce qu’il y a, fillette ? Tu t’es perdue ?

Dès qu’il vit Lucy, son attitude changea un peu. Au fond, tout ce que Lucy avait fait jusque‑là, c’était ouvrir la porte de façon théâtrale. Ces types avaient installé leur base dans le quartier central, et il y avait foule dehors. Ils n’avaient probablement aucune envie de faire un esclandre et d’attirer l’attention.

Ce serait idiot, pour des voleurs, de faire quoi que ce soit de vraiment voyant. Mais les gars… vous auriez au moins pu fermer à clé. Vous êtes carrément négligents pour une bande de voleurs chevronnés.

Quoi qu’il en soit, le visage de Lucy ne semblait pas très connu du public. Je pensais que quelqu’un comme elle, Grande Sorcière de la Brigarde magique, sauterait aux yeux de tout le monde. Pourtant, l’homme en face d’elle ne semblait pas reconnaître son statut.

— Hmm… C’est toi, la Main noire du Crépuscule ? demanda Lucy.

L’homme tressaillit.

— Hein ?!

D’un geste, il agrippa Lucy par la nuque. J’eus tout juste le temps de l’entendre marmonner un « Hé bien », avant que l’homme ne la projette à l’intérieur et ne claque la porte.

— Merde ! Quelle plaie ! m’écriai‑je.

Voilà ce qui arrive quand on fonce sans se soucier de rien !

Je me précipitai vers la porte, mais apparemment, cette fois, ils avaient verrouillé. J’eus beau pousser et tirer, elle ne bougea pas.

— Hmm… Je la défonce ? Non…

Ce n’était pas très recommandable de défoncer la porte comme ça. Je tendis l’oreille et perçus des bruits à l’intérieur, mais l’agitation de la rue couvrait presque tout. Et je n’avais pas l’ouïe si fine.

— Gyaaaah !

Cependant, comme pour se moquer de mon indécision, un cri d’homme retentit dedans, assez fort pour rendre mon acuité auditive parfaitement secondaire.

— Aaah ! Bordel de merde !

J’ignorais ce qui se passait dedans. Mais ce cri n’était pas celui de Lucy, donc je doutais qu’il lui arrive quoi que ce soit de fâcheux. N’empêche, quelqu’un hurlait. Je n’avais plus le temps d’hésiter.

— Mewi, recule !

— H…Hé ?!

Je pris appui sur mes jambes et me mis à frapper la porte de toutes mes forces. Avec une véritable épée d’acier, une simple porte en bois n’aurait pas tenu longtemps, mais je n’avais sur moi qu’une arme de bois. Il ne me restait donc qu’à faire les choses à l’ancienne. À chaque impact, mon inquiétude grandissait à l’idée de celui qui tirait les ficelles de toute cette affaire.

En réalité, la serrure n’était pas si résistante. Après quelques coups, elle commença à se tordre et à émettre un grincement sinistre.

— C’est ouvert !

Précisément, la serrure venait de casser. Au dernier coup bien appuyé, j’entendis le mécanisme rompre dans un claquement métallique. Je poussai la porte et me ruai à l’intérieur.

Un homme se tordait de douleur au sol. Les deux mains plaquées sur le visage, il laissait filtrer entre ses doigts un mince filet de fumée.

Ouais, ça, c’était sûrement Lucy. Elle lui avait probablement brûlé la figure.

Même si ce type était une crapule, je me surpris à prier pour qu’elle y soit allée mollo et que son sort ne lui laisse pas une brûlure trop moche. Je ne voudrais certainement pas que ça m’arrive.

— V…Vous êtes qui, bande de connards ?!

Je n’avais pas encore tout le tableau, mais Lucy avait clairement fait quelque chose. D’autres individus patibulaires se trouvaient dans la maison, et tous paraissaient furieux. L’entrée donnait sur un salon assez vaste. Une table ovale trônait au centre, ses chaises renversées gisant à terre. D’après ce que je voyais, y compris l’homme qui se tordait par terre, ils étaient cinq hommes et une femme. Et comme un escalier montait plus loin, je me dis qu’il pouvait y en avoir d’autres à l’étage.

Au milieu de tout ce raffut se tenait Lucy.

— Oooh, Beryl. Beau travail. Enfin, quel goujat, me lancer à l’intérieur comme ça !

Elle ne paniquait pas le moins du monde et n’affichait pas la moindre gêne. L’homme à terre avait cessé de gémir, mais il se roulait encore, les mains sur le visage. Un autre homme s’adressa soudain à moi, la voix montée d’un ton.

— Aaah ? T’es avec cette petite morveuse ?!

Le reproche et l’agacement perçaient nettement dans sa voix. Pourtant, face à cet événement soudain et incompréhensible, aucun des voleurs ne bougea.

Eh, c’était toujours mieux que de les voir nous sauter dessus.

— Deux mioches louches et un vieux type…, grommela l’un des hommes en promenant son regard entre nous.

Puis ses yeux se fixèrent sur Mewi.

— Hm ? Hé, toi, la gamine derrière. Où est‑ce que je t’ai déjà vue ?

Son ton avait peu à peu glissé de la perplexité à la certitude. Mewise figea lorsqu’il la pointa du doigt.

— Ignore‑le, dis‑je en posant ma main sur sa tête. — Tu fais ce qu’il faut.

Mewi n’avait aucune raison de se blâmer. Même si ce que nous faisions était mal, Lucy et moi étions ceux qui lui avions imposé ça. Aux adultes d’en assumer les conséquences. Sur un coup de tête, j’avais fini par lui poser la main sur la tête, mais l’épaule aurait peut‑être été plus indiquée. Je n’avais pas envie que la gamine me déteste trop. Notre relation, de toute façon, n’était pas fameuse en l’état.

— N… Non, tu…tu…

Le doigt de l’homme trembla légèrement. Incapable de soutenir ce regard réprobateur, Mewi baissa les yeux vers le sol.

— Putain de morveuse !

Une force hostile venait de surgir dans leur planque accompagnée d’une voleuse connue, pas bien difficile de comprendre ce qui se tramait. À cette révélation, l’un des hommes, furieux, se jeta sur Mewi. Mais pas de chance pour lui. Au moment où il tendit la main, j’abattis mon épée de bois sur son poignet.

— Guh ?!

— Désolé, mais je m’en mêle.

— Très bien, Beryl. Fais‑leur passer un sale quart d’heure, dit Lucy, toujours d’un air désinvolte en regardant notre brève passe d’armes.

Tu pourrais t’y mettre toi aussi, bordel ! C’est pas ton boulot, ça ? Non, laisse tomber, évite plutôt d’y aller trop fort. Bon sang, je ne sais jamais quand ni comment agir avec les sorciers.

Quoi qu’il en soit, il était difficile de manier une épée dans cette pièce étriquée. Mais à en juger par le niveau de l’homme qui nous avait foncé dessus, cette bande n’était pas spécialement douée pour se battre. Ça allait sans doute s’arranger d’une façon ou d’une autre.

Aussitôt après avoir repoussé l’attaque, un silence étrange s’abattit sur l’endroit. Ce calme ne fut rompu que par l’apparition d’un grand gaillard qui se pencha depuis l’escalier du fond.

— Qu’est-ce que c’est que tout ce bordel ? demanda-t-il.

— C…Chef ! Des intrus ! rapporta la voleuse d’une voix aiguë.

Chef, hein ? Ce grand type commande sans doute. S’il c’est le fameux Crépuscule qu’on cherchait, on pourra peut-être en finir vite.

Au moment même où l’idée me traversait l’esprit, Mewi murmura son nom d’une voix sombre.

Oh, donc c’est bien lui. J’aimerais le démonter et déguerpir. Mais ça s’arrangera dans tous les cas si on laisse le nettoyage aux chevaliers.

— Vous êtes qui, bordel ? lança Crépuscule. — Sacré comité d’accueil que vous nous offrez. On est en plein dans la capitale, vous savez ?

L’homme descendit les marches, bien plus calme et posé que je ne l’aurais cru au vu de sa carrure. Il était vraiment grand, plus que moi. Et malgré ses vêtements, je voyais bien qu’il avait le corps bien bâti. À chacun de ses pas, un cliquetis de métal se faisait entendre. Il portait toute une ribambelle d’accessoires, colliers et bracelets. Ses longs cheveux étaient noués en arrière, et il avait à la hanche une courte épée plutôt petite et bien usée.

Je voulais m’assurer que c’était bien lui.

— Alors, c’est toi Crépuscule ? demandai-je.

— J’ai pas à te répondre, répliqua l’homme d’un ton désinvolte.

Le simple fait qu’il ne le nie pas me suffisait. J’étais certain que c’était lui. Son sous-fifre avait hurlé à propos d’intrus, c’était donc à coup sûr un repaire de voleurs. En plus, elle l’avait appelé Chef, il était évidemment aux commandes. Même s’il n’était pas Crépuscule, on avait de quoi tous les embarquer.

Le pire scénario, aurait été que Mewi nous ait menti, ou qu’elle se soit trompée et nous ait menés chez un simple civil. J’étais heureux qu’on ait évité ça. Ce serait du plus mauvais effet que l’Ordre et la Brigade magique se mettent à maltraiter des gens ordinaires. Et Lucy était vraiment à cran. Si elle avait blessé un innocent, ç’aurait été pire encore.

— Oh ? fit l’homme que je supposais être Crépuscule, posant le regard sur la fille à mes côtés. — Tu es… t’appelles comment déjà ?

Il se frotta les cheveux comme pour fouiller sa mémoire.

— Ah, oui. Mewi, c’est ça ? Ouais, c’est ça. Alors, c’est quoi ton problème ? Pourquoi tu nous amènes des gens aussi violents ? Tu ne voulais pas ressusciter ta grande sœur avec la m…

À l’instant même où ces mots franchirent ses lèvres, l’atmosphère dans le bâtiment changea. Lucy exsudait une soif de sang terrible.

— Tu oses souiller le noble nom de la magie ? siffla-t-elle, sa voix d’une froideur pénétrante résonnant dans la pièce.

— Ah ? C’est qui, la morveuse ? Attends… t’es Lucy Diamond ?

L’attitude de l’homme changea aussi. De toute évidence, il avait reconnu qui était Lucy, ou plutôt ce qu’elle représentait. Il n’avait pas l’air sûr de lui, pourtant.  J’avoue que j’étais un peu curieux. Qu’avait-il vu, au juste, qui l’avait trahie ?

— Hmph. Penser qu’un misérable malfrat connaîtrait mon nom.

— Ha ha ha ! C’est un honneur de te rencontrer, dit l’homme. — Alors, c’est toi qui as trompé notre petite Mewi ?

— N’inverse pas les choses, répliqua Lucy.

— Oooh, j’ai peur. Quelle cruauté de ta part.

Ils restèrent dans l’hostilité verbale. Crépuscule s’approchait lentement mais sûrement de Lucy. Je voyais bien qu’il nous jaugeait, qu’il testait s’il pouvait nous faire déguerpir à coups de paroles seules.

Bon, que faire ? Avancer ?

Je savais très bien à quel point Lucy était forte, donc nul besoin de la protéger. Mais on était à l’intérieur, et l’espace manquait pour un affrontement d’ampleur. Elle ne pouvait pas lancer de la magie à tout-va sans trop impacter les alentours. Quand elle m’avait attaqué sous prétexte d’un duel amical, elle avait choisi un grand espace ouvert du quartier central avec très peu de gens et de bâtiments.

Les compétences de Crépuscule restaient inconnues. Impossible de prévoir ce qu’il ferait. S’il était vraiment un guerrier, plus il était proche, plus l’avantage penchait de son côté. Le laisser approcher était un peu trop risqué. Pendant que j’hésitais, il s’était rapproché de Lucy, à une distance telle qu’à un pas de plus, il pourrait tendre la main et la toucher.

— Bon, pour l’instant… lança Crépuscule, les yeux luisant d’un éclat acéré. — Et si vous creviez ?

Il leva la main droite, et le cliquetis du métal résonna dans toute la pièce. Les autres voleurs se détendirent, expressions mêlées de soulagement, de mépris et d’assurance retrouvée. Ils devaient avoir une grande confiance dans les talents de leur chef.

Voyons voir, que vont faire Crépuscule et Lucy maintenant ?

Tous les regards étaient braqués sur eux, y compris le mien.

La première à bouger fut Lucy Diamond. Elle poussa un léger soupir et leva la main droite.

— Hrk…

L’instant d’après, les yeux de Crépuscule se révulsèrent et il s’affaissa piteusement à genoux.

— Haah… Quelle naïveté.

Lucy avait l’air excédée. Elle n’affichait ni l’exaltation d’une victoire, ni la satisfaction dont elle avait fait preuve pendant notre duel. Elle se contentait de provoquer l’homme à terre, d’un regard froid, comme pour exprimer sa déception.

Attends. Qu’est-ce qu’elle a fait ? Crépuscule a levé la main, puis Lucy a levé la sienne, et ensuite il… s’est écroulé ?

— Q-Qu’est-ce que c’était que ça ? marmonnai-je malgré moi.

Depuis la touche, je n’avais rien vu d’autre que Crépuscule tombant sans raison. Si je n’avais pas su que Lucy était une sorcière, j’aurais cru qu’il venait de tomber lui-même.

— Hm ? Beryl, tu ne l’as jamais vu ? fit Lucy.

— Hein ? Aaaah.

Je fouillai ma mémoire un instant, puis ça me revint d’un coup.

C’était ça…

Lors de ma première rencontre avec Lucy, quand elle m’avait forcé à me battre, elle avait lâché une magie puissante à la toute fin, un atout caché. Je n’avais réussi à l’éviter que par hasard. Je ne savais pas comment s’appelait cette magie. Je savais seulement qu’elle était difficile à esquiver ou à parer, et qu’un impact direct était fatal.

— Rassure-toi, je ne l’ai pas tué, ajouta Lucy.

— Oh, si tu le dis.

Ça n’y ressemblait pas, mais je n’avais d’autre choix que de la croire. De toute façon, je n’y pouvais rien.

— Un, deux, trois… six ? Quelle plaie, dit Lucy en quittant Crépuscule des yeux pour regarder ses sous-fifres.

— Hiii !

La violence inimaginable dans les yeux de la petite fit déglutir les voleurs. Je les comprenais. Je n’avais pas envie non plus de me prendre de la magie.

— Beryl, dit Lucy. — Occupe-toi du reste.

— Ouaaah…

Après avoir jeté un coup d’œil aux voleurs restants, Lucy me confia tout et fit signe à Mewi de la rejoindre. Elle prépara deux chaises, puis se laissa tomber sur l’une d’elles. Mewi ne savait manifestement pas quoi faire, mais Lucy l’écrasait tant de sa présence qu’elle s’assit maladroitement.

L’expression de Mewi, extrêmement mal à l’aise, me frappa.

« Occupe-toi du reste », qu’elle dit. Et je suis censé faire quoi, moi ? On ne va quand même pas les laisser filer, si ? C’est physiquement impossible de tous les capturer. Je me contente de les assommer pour les empêcher de courir ?

— Merde… Puuuuutain !

L’un des voleurs se fit violence et rugit en me chargeant. Ces gens n’avaient clairement pas le profil de combattants, bien plus lents que le chevalier moyen, sans parler d’Allucia ou d’Henblitz. À vue de nez, je m’en sortirais, même s’ils me tombaient tous dessus en même temps.

— Hop.

— Argh ?!

J’esquivai aisément son coup télégraphié, levai mon épée en bois dans le même mouvement et la lui rabattis sous la mâchoire sans défense. Ça ne le tuerait pas du moment qu’il ne se mordait pas la langue. Je m’entraînais sans cesse avec les chevaliers de l’Ordre de Liberion. L’écart de niveau entre moi et ces voleurs était immense.

Ce seul coup suffit à l’assommer. Même s’il avait eu le corps entraîné au combat, il n’aurait pas pu rester debout après un tel choc à la mâchoire. J’adressai une brève prière en silence. Je le plaignais, mais je n’étais pas un saint au point de m’attendrir.

— Enfoiré ! hurla l’un des survivants. — Tous ensemble, chargez !

Cela ranima les autres, qui avaient flanché en voyant leur camarade s’effondrer, et tous se tournèrent vers moi d’un même mouvement.

Ce n’était pas une si mauvaise idée. Je ne pouvais pas très bien bouger dans cet espace étroit, donc leur meilleure chance d’arracher une victoire improbable consistait à me happer dans une mêlée confuse et serrée. Mewi n’était pas une combattante, et Lucy jouait les spectatrices pures et simple.

J’étais donc, en pratique, seul contre tous. Dans ces cas-là, le nombre valait toutes les armes. Cela ne valait toutefois que pour une équipe bien entraînée capable de coordonner ses attaques sous une direction solide… ou, à la rigueur, pour des bêtes sauvages capables d’agir de concert par instinct. Je ne me jugeais pas assez faible pour tomber face à une bande de voleurs qui ne connaissaient rien au combat.

— Hmpf !

Deux hommes me chargèrent presque en même temps. Je fis un demi-pas de côté pour éviter la prise du premier. Le second arriva un battement plus tard, et je lui enfonçai la garde en plein visage. Ce deuxième s’écroula, et j’abattis mon épée sur la nuque du premier. Il tomba sans un son, sans même avoir le temps de crier.

— Ooooooh !

— Tiens.

Un autre se jeta sur moi, une dague brandie au-dessus de lui, et je lui portai une estocade à la gorge, grande ouverte. Je m’étais quand même pas mal retenu, mais il s’évanouit quand même sur le coup.

Mes condoléances.

— Salaud !

Un autre tenta de me plaquer, et j’abattis mon coude en plein sur son crâne. Parfois, le corps valait mieux que n’importe quelle arme. En particulier quand la vitesse primait sur tout. Le maniement de l’épée n’avait pas été ma seule pratique toutes ces années, même si c’était bien sûr ce dans quoi j’excellais.

— Ugh…

Après un coup à l’arrière du crâne, l’homme s’affaissa face contre terre. Je lui donnai un coup de pied dans le cou pour la forme. Il poussa un bruit de grenouille écrasée, puis cessa de bouger.

— Hiiiii !

— Doucement.

À voir les hommes s’effondrer l’un après l’autre, la dernière femme recula d’un pas, terrifiée.

Hmm, je n’aime pas trop lever la main sur une femme, mais c’est une voleuse. Pardonne-moi, mais tu vas piquer un petit somme.

— Désolé pour ça.

— Agh !

Je fis deux pas vers elle, puis lui abattis l’épée dans le ventre. Le choc de mon épée en bois la projeta en l’air avant qu’elle ne percute le mur

Ah, désolé. J’ai peut-être pas assez retenu le coup.

— Pfiou…

Avec ce dernier coup, tous les voleurs furent au tapis. La maison, qui avait été si bruyante, était désormais gagnée par un silence étrange.

— Hé, le vieux… t’es vraiment fort…, grommela Mewi en regardant le résultat.

— Hm ? Eh bien, contre une bande pareille, oui.

Si cette petite démonstration l’avait convaincue que j’étais fort, c’est qu’elle n’avait jamais vraiment été confrontée à la bagarre, à l’entraînement ou à ce genre de milieu. Je m’en doutais un peu. Si Mewi avait été autre chose qu’une simple voleuse, si elle avait trempé dans la violence ou même dans des affaires de meurtre, j’aurais bien été incapable de savoir comment réagir. Je n’avais aucune envie d’avoir à lever la main contre elle.

— Hwaaah… Beau travail, dit Lucy en étouffant un bâillement. — Avec le chef, ça nous en fait sept, n’est-ce pas ? C’est largement assez pour ouvrir une enquête.

— Une enquête ? répétai-je, décontenancé.

 Maintenant qu’on avait mis la main sur ce Crépuscule et sa bande, ce n’était pas terminé ?

— Regarde un peu ce qu’il porte.

— Hm ?

Je fis ce que Lucy me disait et jetai un coup d’œil à Crépuscule, toujours inconscient, mais je n’avais pas vraiment l’œil pour ce genre de babioles.

— Eh bien… chouette collection.

— Ce sont tous des artefacts magiques.

— Hein ?

Des artefacts magiques ? Comme ceux dont Ficelle raffolait ? Ces objets capables de produire toutes sortes d’effets surnaturels ? C’était exactement le genre d’articles que j’avais aperçus à la boutique d’artefacts magiques, quand j’avais fait le tour du quartier ouest avec Curuni et Ficelle.

— Pour un simple voleur, il était sacrément bien équipé, remarquai-je en revoyant mon jugement sur Crépuscule.

Les artefacts magiques coûtaient cher, et Crépuscule en portait une quantité invraisemblable.

Je n’y avais jeté qu’un regard rapide, et je ne m’y connaissais pas assez pour en estimer précisément la valeur, mais même à vue d’œil, son attirail devait représenter une petite fortune. Si chacun de ces objets était réellement magique, même sans savoir exactement à quoi ils servaient, alors il avait dépensé une somme délirante pour se les procurer.

— Il y a fort à parier que quelqu’un fournit ces rats en artefacts magiques, dit Lucy. — Je parierais que c’est le véritable cerveau.

— Je vois…

Donc, quelqu’un s’embêtait à approvisionner des voleurs de bas étage en artefacts magiques coûteux ? Rien de très engageant. Quel est l’objectif ?

À ce stade, ça ne me concerne plus vraiment…

— Très bien.

Lucy se leva de sa chaise et balaya la pièce du regard.

— Je vais prévenir l’Ordre pour qu’il s’en charge.

— Je ne peux sûrement pas porter tous les voleurs dehors tout seul, dis-je.

Laisser l’Ordre de Liberion prendre le relais était la voie la plus sûre et la plus fiable. Malheureusement, je n’avais pas l’autorité pour mobiliser qui que ce soit, donc Lucy devait aller prévenir Allucia.

Je n’y avais pas beaucoup pensé, mais quel était exactement mon statut au sein du pays ? Je n’étais pas chevalier ni rien de tel, mais comme j’étais l’instructeur extraordinaire de l’Ordre, je n’étais pas tout à fait un civil non plus. Avais-je réellement l’autorité d’appréhender et de juger des criminels ? Cette fois, il n’y aurait pas de problème, puisque la Grande Sorcière de la Brigade magique était avec moi.

Mais si quelque chose comme ça m’arrivait alors que je suis seul ? Quelle serait la bonne conduite à tenir ?

Je n’avais aucune idée de ce que j’étais autorisé à faire. Il faudrait que je pose la question à Allucia. Si je ne faisais qu’enseigner le maniement de l’épée au QG, ce ne serait pas un gros souci, mais ce n’était clairement pas le cas. Rien ne garantissait que je ne me retrouverais pas de nouveau embarqué dans une histoire de ce genre, autant donc connaître mes limites.

— Beryl, garde la maison pour moi.

— Ah, d’accord. Eh bien, c’est comme ça.

Lucy nous laissa. Vu qui nous avions sous la main, il était plus efficace que je surveille les voleurs pendant qu’elle allait faire son rapport. En vérité, nous n’avions pas d’autre option. Je me retrouvai seul avec Mewi.

— Quoi ? fit la gamine en remarquant mon regard.

— Rien…

Nous n’avions pas besoin de parler, mais l’atmosphère embarrassée de la pièce me pesait. Nous étions au milieu d’une planque de voleurs, entourés de six hommes inconscients et d’une femme évanouie. Nous n’avions rien fait de mal, mais je me sentais un peu coupable. Mewi fixait Crépuscule avec une expression des plus complexes.

Elle devait ressentir de la colère et de la déception. Pourtant, sans doute avait-il fait partie de ceux qui s’étaient occupés d’elle. On ne pouvait pas attendre d’une enfant qu’elle fasse aussitôt la paix avec de tels sentiments mêlés. Le mieux était sans doute de lui offrir un peu de soutien. Randrid, qui se trouvait actuellement à Beaden, excellait dans ce domaine, mais moi, je ne savais pas trop quoi faire.

— Quoi qu’il en soit, au moins, ligotons-les, marmonnai-je.

Ce serait embêtant que les types se mettent à s’agiter par terre ou à s’enfuir. Je pouvais gérer ça facilement, mais autant éviter de me faire passer un savon par Lucy.

— Très bien. Il doit y avoir de la corde dans le coin.

Mewi se mit à fouiller la pièce. Elle avait opéré depuis cette base, elle semblait donc avoir une idée générale de l’endroit où se trouvaient les choses. J’ignorais ce qui lui passait par la tête. Je m’étais retrouvé mêlé à elle par hasard, mais était-ce égoïste de vouloir lui offrir une vie plus heureuse et plus épanouie ? Me montrais-je trop présomptueux ? J’avais beau avoir vécu un bon nombre d’années, le monde restait plein de mystères.

— Trouvé. Hé, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Mewi, coupant court à mes réflexions quelque peu mélancoliques.

— Hm ? Non, rien. Attachons-les vite.

Pas question de laisser une enfant s’inquiéter pour moi. Je perdrais la face en tant qu’adulte. On n’arrêtait pas le cours du temps, et il ne se rembobinait pas non plus. Mewi comme moi n’avions qu’à accepter la réalité telle qu’elle était.

— Voilà. Mewi, tu peux m’apporter ça ?

— Tch. D’accord.

Mon premier travail d’équipe avec Mewi se transforma en la corvée peu réjouissante de coffrer une bande de voleurs. Les inconscients étaient bien lourds.

Personne ne peut aimer faire ça. Moi, sûrement pas.

Après avoir aligné au sol les sept voleurs ligotés, je m’assis sur une chaise voisine.

— Je suppose que ça ira comme ça.

— Je suis crevée… grommela Mewi en se laissant tomber sur une chaise, lessivée.

— Bien joué, lui dis-je. — Ça sonne un peu bizarre vu la situation, j’imagine.

— Hmph.

À présent, nous avions fait tout ce que nous pouvions.

Je n’allais pas interroger les voleurs tout seul, donc il ne nous restait qu’à attendre le retour de Lucy.

Le temps s’écoula lentement. Nous n’avions rien à nous dire. Je n’avais rien contre le fait de parler aux enfants, et je n’avais rien contre Mewi non plus. J’avais enseigné à pas mal d’élèves de son âge à la salle d’armes, je n’étais donc pas spécialement maladroit avec les enfants. N’empêche que la situation restait bien trop chaotique. Nous avions fait irruption dans une planque et mis tout le monde au tapis

alors que dire de plus ? Alors nous restâmes silencieux, à écouter de temps à autre les gémissements des hommes à terre.

Lucy, reviens vite.

Soudain, la voix de Mewi fendit mes pensées.

— Je fais quoi…?

— Hm ?

Attiré par ses mots, je me tournai vers elle. Son visage était figé.  Seules ses lèvres remuaient à peine.

— Je suis censée faire quoi maintenant ?

Je n’avais aucune réponse satisfaisante à lui offrir, et il était hors de question de parler à la légère : Mewi restait une enfant. En seulement quelques années, elle avait déjà accumulé assez d’expérience pour se forger sa propre vision du monde et ses propres repères. Il devait forcément exister une voie capable d’apaiser, d’une manière ou d’une autre, ses doutes sur ce qu’elle ressentait, sur l’avenir qui l’attendait et sur la place qu’elle occupait aux yeux des autres. Je ne pouvais pas prétendre n’avoir aucune idée de ce qu’elle aurait pu être, mais malgré cela, c’était un problème bien trop vaste pour que je puisse le résoudre à moi seul.

— Bah, ça s’arrangera d’une façon ou d’une autre, dis-je. — Ça relève entièrement des adultes maintenant.

— Ha ha… Ah ouais ?

Mewi eut un rire fébrile. Évidemment qu’elle n’accorderait pas foi à de tels mots. Nous n’avions pas noué de relation amicale, et nous n’avions pas eu le temps d’en bâtir une. Pourtant, mon sentiment était exactement celui-là. Maintenant qu’une ribambelle d’adultes s’en mêlait, c’était notre devoir de la remettre sur pied. Ce serait un fardeau sur nos consciences à tous si nous l’abandonnions après avoir mis le nez là-dedans.

La conversation retomba. Je ne savais pas combien de minutes s’étaient écoulées quand Lucy poussa la porte d’entrée.

— Je suis de retour !

Contrairement à Mewi et à moi, sa voix restait aussi insouciante que d’habitude. Derrière elle se trouvaient la Commandeure de l’Ordre de Liberion ainsi que plusieurs autres chevaliers. Tous portaient des armures de plates et gardaient un œil vigilant sur les environs.

— Merci pour tous vous efforts, Maître.

— Merci Allucia.

Enfin, ça s’est réglé assez rapidement.

— Ce sont les coupables ? demanda Allucia, posant sur les hommes que Mewi et moi avions maîtrisés un regard glacé.

C’étaient là les yeux d’une commandeure des chevaliers royaux digne de confiance, et rien n’était plus rassurant en cas d’urgence. Pourvu qu’elle ne me regarde jamais ainsi.

Ce vieux que je suis veut une vie tranquille.

— Oui, je peux à peu près garantir que ce sont les personnes que vous cherchez, répondis-je.

— Je présume que ces rats se sont rendus coupables d’autres crimes aussi, ajouta Lucy. — J’ai affaire avec eux, donc je participerai à l’interrogatoire.

— Entendu.

Sur ces mots, Lucy s’assura une place au sein de l’enquête de l’Ordre. En tant qu’Grande Sorcière de la Brigade magique, elle devait avoir une belle marge de manœuvre.

— Emmenez-les, ordonna Allucia.

— Oui, chef !

Les chevaliers derrière elle s’avancèrent et commencèrent à emporter les voleurs. Certains avaient repris connaissance et se débattirent, mais même sans les liens, ils n’auraient eu aucune chance face à des chevaliers entraînés. Ils furent donc emmenés sans encombre. J’ignorais à quoi ressemblerait l’interrogatoire, mais puisqu’il s’agissait d’Allucia, il ne s’agirait probablement pas de torture. Je ne pouvais pas en dire autant de Lucy. Elle est bien capable de faire quelque chose d’assez imprudent.

— Au fait…

Même si j’aurais voulu dire que tout était réglé, il restait une question à trancher. Je me tournai vers Allucia et Lucy.

— Qu’est-ce qu’on fait de Mewi ?

Elle n’avait plus de toit. Nous savions tous qu’elle utilisait cet endroit comme sa base. Pourtant, Lucy, l’Ordre et moi venions de retourner la maison. Lui dire de rester ici toute seule et de se débrouiller n’était pas une conclusion acceptable. La mettre dehors serait tout aussi irresponsable. Maintenant que des adultes s’en mêlaient, il fallait aller jusqu’au bout. C’était naturel.

— Le QG dispose bien de chambres où l’on peut rester, mais… fit Allucia en jetant un coup d’œil aux chevaliers qui emmenaient les voleurs.

Je connaissais assez bien le QG. Il y avait, à proprement parler, de quoi passer la nuit, mais ce n’était pas vraiment un bâtiment fait pour y vivre. Je serais mal à l’aise à l’idée de laisser une petite fille seule dans cet environnement. En plus, Mewi ne connaissait qu’Allucia, Lucy et moi. La jeter au milieu d’une troupe de chevaliers pouvait créer des frictions inutiles.

— J’habite pour l’instant à l’auberge, alors…

Cela dit, il me serait difficile aussi de m’occuper d’elle. Chez moi, à Beaden, je me débrouillais toujours pour gérer un gamin d’une manière ou d’une autre, mais ici, à Baltrain, je logeais dans une chambre simple. Et surtout, Mewi n’aurait sûrement aucune envie de vivre à l’auberge avec un vieux bonhomme. Si l’héberger était la seule solution, ce n’était pas le moment de faire le têtu… mais ça ne pourrait pas durer indéfiniment non plus. Ma bourse n’était pas exactement pleine à craquer.

Lucy nous adressa un regard plein d’entrain.

— C’est une sorcière en devenir. On peut me la confier quelque temps. J’ai aussi une gouvernante.

Jusqu’au moment où Lucy prit la parole, l’atmosphère était restée plutôt pesante. Elle, en revanche, donnait l’impression que toute cette morosité glissait sur elle sans l’atteindre. À vrai dire, je ne m’étais jamais demandé dans quel genre de demeure elle vivait. Elle avait tout de même dirigé la Brigade magique pendant des années. Son foyer devait être à la hauteur de son rang. Et puisqu’elle parlait d’une gouvernante, ce n’était sans doute pas une maison ordinaire. Au fond, combien pouvait bien toucher un membre de la Brigade magique ?

En résumé, nous ne pouvions pas laisser Mewi ici, le QG de l’Ordre n’était pas un endroit approprié, et ni Allucia ni moi n’étions réellement en mesure de l’héberger. La proposition de Lucy s’imposait donc d’elle-même.

— Hmpf.

Mewi renifla en nous regardant, nous autres adultes, régler la situation entre nous. On était loin d’un accueil chaleureux, mais ce n’était pas un refus non plus. Au moins comprenait-elle que, pour l’heure, le plus simple était de s’en remettre à Lucy. L’idée ne l’enthousiasmait pas, sans pour autant lui déplaire.

— J’imagine qu’il est temps de rentrer, maintenant ?

Le silence s’était installé, si bien que mes paroles résonnèrent d’une manière étrange. Je n’avais pas envie d’en rester là. J’aspirais surtout à un endroit où nous pourrions enfin souffler un peu. Le QG de l’Ordre de Liberion paraissait tout indiqué.

— En effet. Nous ne pouvons pas rester ici indéfiniment, dit Allucia.

Elle donna alors ses instructions à l’un des chevaliers restés en attente. Les voleurs présents avaient été arrêtés, mais rien ne disait que d’autres n’utilisaient pas encore cette cachette. Allucia ordonna donc de boucler les lieux et de les placer sous la garde de l’Ordre jusqu’à ce que nous ayons une vision plus claire de la situation.

— J’en ai déjà bien assez fait pour aujourd’hui, dit Lucy. — Je ferais mieux de rentrer moi aussi.

— Tu parles… répliquai-je.

Elle affichait un grand sourire, mais j’avais tout de même l’impression d’avoir abattu l’essentiel du travail. Même s’il ne s’agissait que d’amateurs, j’en avais affronté cinq ou six. Cela dit, les véritables capacités de Crépuscule demeuraient floues, et peut-être aurait-il très bien pu m’infliger une défaite cuisante.

— Tch.

Mewi claqua de la langue, sans doute peu à l’aise face à cette ambiance soudain trop harmonieuse. Ou plutôt, ce n’était peut-être pas qu’elle n’aimait pas cela. Elle n’y était simplement pas habituée. D’une certaine manière, elle avait vécu tout l’inverse d’une existence paisible. Je ne savais encore presque rien de ce qu’elle avait traversé, mais s’il y avait quelque chose que je pouvais faire pour elle, alors je voulais le faire.

C’était la responsabilité qui incombait à l’adulte qui s’était retrouvé mêlé à ses affaires. D’une certaine manière, Mewi me donnait l’impression d’être le genre d’enfant qu’on ne pouvait pas laisser livrée à elle-même.

Je ne pensais pas qu’elle allait soudainement exploser ou quoi que ce soit du genre, mais sans quelqu’un pour veiller à ses côtés, elle me semblait fragile au point de pouvoir craquer à tout instant. Ce n’était qu’une intuition, certes, mais j’avais vu grandir assez d’enfants pour savoir m’y fier. Même si toute mon expérience venait d’une simple salle d’armes de campagne, mon instinct, lui, ne me trompait pas souvent.

Et si je me trompais, tant mieux. Mais si j’avais vu juste, alors je voulais faire équipe avec Allucia et Lucy autant que possible.

— On y va ? demandai-je.

Sans même y réfléchir, je lui tendis la main. Mewi faisait la dure, mais elle avait encore l’âge où un adulte devait la guider. Je savais bien qu’elle n’était pas du genre à obéir gentiment en attrapant ma main, mais ce geste m’était venu naturellement.

— Hmpf.

Comme je m’y attendais, Mewi ne la prit pas. Se promener main dans la main avec un vieux bonhomme dans les rues de Baltrain devait lui sembler insupportable. Pourtant, à voir son expression, elle n’avait pas l’air contrariée.

Cela me suffisait amplement.

Bon. Retour au QG.

Allucia, Lucy, Mewi et moi regagnâmes l’entrée du QG de l’Ordre de Liberion. Au final, des chevaliers avaient été chargés de surveiller la planque des voleurs. Mewi et moi ne pouvions pas rester là, et en tant que dirigeantes de leurs organisations respectives, Allucia et Lucy ne pouvaient pas se laisser entraver. Heureusement, la maison se trouvait en plein milieu du quartier central, entourée de nombreuses résidences ordinaires.

Il était peu probable qu’il arrive quoi que ce soit de dangereux. Et si quelque chose survenait, les chevaliers avaient l’habitude des conflits. Dès que nous eûmes franchi le seuil du QG, Allucia interpella l’un des chevaliers qui avaient amené les voleurs pour interrogatoire.

— Où sont-ils ?

— Commandeure. Ils ont été enfermés au sous-sol.

Tiens. J’ignorais que le QG avait un sous-sol. Sans doute n’avais-je jamais eu de raison d’y descendre.

L’Ordre de Liberion, en tant qu’organisation, n’était pas qu’une façade, et ses chevaliers ne servaient pas qu’aux cérémonies. Dans une ville aussi immense que Baltrain, ils maintenaient l’Ordre public et disposaient d’unités déployables à tout moment, comme cela avait été le cas aujourd’hui. Je n’étais pas assez naïf pour croire que l’Ordre de Liberion avait les mains parfaitement propres en toutes affaires, tant publiques que privées, mais je doutais qu’ils fassent quoi que ce soit d’ouvertement illégal.

Ils tenaient l’équilibre entre le bien et le mal, il y avait donc sans doute des zones grises dans l’organisation. Peut-être que ces facettes s’appliquaient même à cette affaire… mais cela ne me concernant pas, je n’allais pas m’en soucier.

— Fort bien. Je vais me retirer, dit Lucy. Je repasserai demain. — J’ai beaucoup de questions à poser.

— Euh, oui, fis-je en hochant la tête. Merci pour… euh, pour aujourd’hui.

Était-ce seulement approprié de la remercier ? Je n’en étais pas certain. J’avais l’impression que Lucy m’avait baladé au gré de ses humeurs. Mais enfin, elle s’était tout de suite mise en mouvement par souci pour Mewi, et de ce point de vue, il était normal que je lui témoigne ma gratitude.

Lucy se tourna vivement vers Mewi et lui attrapa le bras.

— Allez, tu viens avec moi.

— Tch. Ça va, j’ai compris. Lâche-moi.

Je regardai Lucy entraîner Mewi.

Cette scène me donne l’impression d’être parent. J’espère que la rudesse de Lucy l’aidera à s’entendre avec Mewi.

— À plus tard, Mewi, lançai-je.

— Hmpf.

Mon adieu ne récolta qu’un reniflement. Mewi ne me détestait probablement pas, mais ma position était étrange. Je ne savais pas comment me comporter avec elle. Au fond, j’étais plus qu’une simple connaissance, mais moins qu’un ami. J’en savais trop sur sa situation pour rester en dehors, et j’étais bien trop vieux pour être, de près ou de loin, un partenaire de quoi que ce soit. Les relations maître-élève que j’avais cultivées avec mes disciples ne laissaient place à aucune ambiguïté. Si j’avais eu quelque chose de semblable avec Mewi, nos échanges seraient sans doute différents.

— Bon, alors.

Je levai les yeux vers le ciel. Une lumière rouge éblouissante irradiait de l’horizon, comme si elle voulait teindre tout le continent de Galean d’une nuance cramoisie. Dans un dernier combat pour la lumière du jour, mon ombre s’étirait longuement à mes pieds, et elle allait bientôt être engloutie par l’obscurité.

D’une manière ou d’une autre, nous avions réglé l’affaire avant la fin du jour.

Je n’étais pas fatigué physiquement, mais avec tout ce qui s’était passé, je me sentais un peu entamé. Cela dit, ma part dans ce bazar était terminée. Lucy avait évoqué l’existence probable d’un commanditaire tirant les ficelles, mais ce n’était pas à moi de le chercher. Cette tâche dépassait largement mes attributions d’instructeur extraordinaire et, franchement, je n’avais aucune envie d’y fourrer mon nez.

— Je dois revoir la fréquence de nos patrouilles et leurs itinéraires, dit Allucia, coupant court à mes pensées vagabondes. — Comptez-vous sortir, Maître ?

— Oui… Je vais rentrer à l’auberge pour aujourd’hui.

Ce changement d’itinéraires avait sans doute à voir avec les voleurs arrêtés aujourd’hui. Leur planque se trouvait dans un endroit inattendu, en plein cœur du quartier central, et je doutais qu’on les eût tous attrapés. Les chevaliers allaient devoir resserrer la sécurité.

— À demain, alors, Maître.

— Oui. Ne te tue pas à la tâche, Allucia.

Sur ce, je quittai le QG. Allucia était, au fond, une personne très sérieuse, alors j’essayais de l’inciter à ne pas s’épuiser.

Elle n’a sans doute pas besoin que je le lui dise, je suis sûr qu’elle sait gérer sa santé. Mais, au cas où, je me suis permis de le rappeler.

— Pfiou…

Je soupirai. D’une manière ou d’une autre, la journée avait été sacrément mouvementée. Je pris la route de l’auberge d’un bon pas. Tout ce que je voulais, c’était arriver vite, trouver une taverne proche et m’enfiler un verre. Rien de tel pour chasser la fatigue.

Je ne maîtrisais pas encore toute la géographie de Baltrain, mais à force d’y vivre depuis quelque temps, je commençais à me remplir la tête d’échoppes et de repères locaux. Parmi eux, je connaissais plusieurs tavernes à proximité — proches de l’auberge, pas particulièrement bruyantes, et qui servaient de bonnes choses à boire et à manger.

Des destinations de choix, évidemment.

Pour certains, faire irruption dans un repaire de voleurs aurait été un événement majeur, mais moi, j’étais étrangement à l’aise. À la fin de la quarantaine, ce genre de péripétie n’allait pas bouleverser ma vie.

Je ne m’attendais pas à de grands rebondissements dans l’affaire, et je ne les souhaitais pas non plus.

— Bah, je ferai ce que je peux.

Ça ne servait à rien d’y réfléchir davantage.

Mes murmures s’envolèrent dans le ciel de Baltrain. L’interrogatoire des voleurs prendrait sans doute du temps. Je ne savais pas s’il y avait une véritable tête pensante, mais s’il y en avait une, l’Ordre aurait besoin d’informations solides avant d’agir. Ce genre d’enquête ne se bouclait pas en un jour ou deux.

Donc, mon travail quotidien d’instructeur extraordinaire resterait inchangé. Comme toujours, je n’avais qu’à me consacrer à l’entraînement des chevaliers.

De toute façon, me donner à fond dans mes fonctions, ce sera pour demain. Aujourd’hui, je veux me récompenser pour mes efforts.

— Si je me souviens bien, c’est dans cette ruelle… Ah, la voilà.

J’arrivai devant une taverne à un pâté de maisons de l’auberge. Même si l’endroit n’était pas sur l’artère principale, il ne souffrait pas de la concurrence. Il y avait toujours pas mal de clients.

Après une journée fatigante, rien ne vaut un bon verre dans une taverne de ce genre.

J’ouvris les deux battants, et le brouhaha d’une agitation feutrée se répandit dans la rue.

Les affaires doivent être bonnes. Ça me fait plutôt plaisir de voir l’un de mes établissements préférés prospérer.

Après avoir jeté un coup d’œil circulaire, j’entrai.

— Bonsoir.

C’était l’heure d’un bon verre et d’un bon sommeil.

Après ça, il ne me resterait qu’à faire de mon mieux et à continuer comme d’habitude.

Lucy et Allucia avaient sûrement la situation en main.

Il était temps de boire un bon coup et de dormir enfin. Après ça, je n’aurais plus qu’à faire de mon mieux et reprendre comme d’habitude.

Lucy et Allucia avaient sûrement les choses en main.

Comme on dit… à chaque jour suffit sa peine. Demain est un autre jour.

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