sentenced t2 - CHAPITRE 4 PARTIE 1
Châtiment : Évacuation et sauvetage des habitants du district Cheg d’Ioff (1)
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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Nous nous trouvions dans un centre de commandement provisoire, construit à la hâte.
Cela dit, les lieux qui nous étaient attribués, à nous les héros condamnés, comportaient toujours des termes comme « provisoire » ou « spécial ». Les installations dignes de ce nom étaient réservées aux soldats réguliers, pas à nous. Même ce centre de commandement n’était rien de plus qu’une petite remise de stockage, adossée aux écuries des dragons.
Lorsque Teoritta et moi entrâmes dans la pièce, il était déjà là. Debout à côté de Venetim, les bras derrière le dos, un léger sourire aux lèvres. Comme toujours, d’un calme irritant.
— Eh bien, si ce n’est pas mon bon camarade Xylo, dit Rhyno. — Tu as l’air en forme. Tant mieux. On dirait que tu as traversé des moments difficiles pendant mon absence. Mon cœur souffrait pour vous tous chaque jour que j’ai passé en isolement.
Son attitude ne correspondait pas à celle d’un homme enfermé seul pendant si longtemps, mais il avait toujours été ainsi. Il parlait comme un prêtre ou un professeur, aimant faire la leçon à ceux qui l’entouraient.
— Est-ce donc la déesse dont j’ai tant entendu parler ?
Il plissa les yeux en direction de Teoritta. Elle recula visiblement. Tu as raison, sur ce point, Teoritta. Rhyno est un type louche. Sans se soucier de son silence, il poursuivit :
— C’est un plaisir de vous rencontrer, Déesse Teoritta. Je suis Rhyno, artilleur de l’Unité de Héros Condamnés 9004. Le camarade Xylo ici présent est, d’une certaine manière, mon partenaire. Ensemble, nous combattons pour le bonheur de toute l’humanité.
— Tu racontes toujours autant de conneries, à ce que je vois.
La seconde moitié de sa déclaration était un mensonge.
— Venetim, je commence à me dire qu’on l’a peut-être libéré un peu trop tôt.
— Quoi… ? Mais c’est toi qui m’as ordonné de le faire sortir, coûte que coûte…
Venetim donnait l’impression d’avoir traversé mille épreuves, mais j’avais du mal à le croire. Il faisait sortir Rhyno en permanence. L’isolement, pour lui, c’était comme une auberge favorite. Il violait les ordres sans arrêt, sans jamais montrer le moindre signe de regret ni la moindre volonté de s’améliorer. Un récidiviste pur et dur. Il passait généralement la moitié de l’année enfermé.
…Je me rappelai la dernière fois qu’il avait combattu aux côtés de Jayce.
Sans prévenir, Rhyno avait quitté son poste et s’était dirigé vers une colonie voisine. Là-bas, il s’était mis à attaquer seul une horde de féeries, forçant l’armée à défendre la colonie. Apparemment, la stratégie militaire du moment consistait à abandonner toutes les colonies situées à l’ouest de la ligne de défense. Mais quand Rhyno l’avait appris, il avait abandonné la mission et agi de sa propre initiative.
Dit comme ça, cela ressemblait à une histoire réconfortante. Il avait permis aux habitants de fuir et sauvé leurs vies. Mais pour celui qui commandait, cela avait dû être extrêmement irritant. Qu’une décision soit bonne ou mauvaise importait peu. Une armée ne pouvait pas fonctionner si chacun faisait ce qu’il voulait. Il était logique qu’il ait été enfermé. En réalité, j’avais du mal à croire qu’il s’en tire à chaque fois avec une sanction aussi légère.
— Je ne peux pas rester les bras croisés quand quelqu’un est en danger, dit Rhyno avec un mince sourire. — Et je pense que c’est notre mission de protéger les faibles, abandonnés par leur nation, leurs vies détruites par les féeries. Tu n’es pas d’accord, camarade Xylo ?
Seul Rhyno pouvait dire ce genre de chose sans sourciller. C’était le seul membre de l’unité des héros condamnés à être arrivé ici sans avoir commis de crime. Probablement. J’avais entendu dire qu’il s’était porté volontaire. Qui ferait une chose pareille ? Quel genre de personne choisit de mener un combat sans fin, dont même la mort ne permet pas de s’échapper ?
Je lui avais déjà posé la question, mais il s’était contenté de répondre :
« Je le fais pour le monde, camarade Xylo. Mon seul souhait est de servir l’humanité. »
Ça n’avait aucun sens. En réalité, ça me donnait la nausée. Il comptait vraiment trimer comme héros condamné pour l’éternité, au nom d’idéaux stupides et naïfs ?
Et pourtant, ce taré pouvait afficher un sourire en faisant sauter une ou deux maisons, voire trois, tant qu’il pensait que c’était le meilleur moyen de sauver des vies. Rien n’avait de sens. Franchement, travailler avec lui était la dernière chose dont j’avais envie, mais je devais admettre qu’on avait besoin de lui.
Il était compétent. L’artillerie était encore une branche récente de l’armée, et elle exigeait des connaissances spécialisées ainsi qu’une compréhension des sceaux sacrés impliqués. Où il avait appris tout ça restait un mystère, mais il possédait des compétences qu’aucun de nous ne pouvait reproduire.
— Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le moment de nous battre entre nous, dit Rhyno d’une voix d’un calme écœurant. — Nous devons coopérer et surmonter l’obstacle qui se dresse devant nous. Je compte aussi sur vous, Déesse Teoritta.
— O…oui…
Teoritta bégaya légèrement, mais acquiesça avec fermeté.
— Bien sûr. Vous pouvez compter sur moi ! …Que devons-nous faire en premier, mon chevalier ?
— Hmm…
Teoritta était motivée et prête à agir, alors je ravalai mes protestations. Je jetai un bref regard au sourire vide de Rhyno, puis reportai mon attention sur Venetim.
— D’abord, je dois confirmer la situation. La ville est attaquée ?
— Oui.
Venetim désigna une carte posée sur le bureau. Elle comportait quelques annotations manuscrites et représentait la ville d’Ioff, étirée du nord au sud. L’extrémité de son doigt se posa sur une zone portuaire au nord : Ioff Cheg. Le nom signifiait « côté nord » et désignait le quartier portuaire d’Ioff.
— Ici. Des témoins ont vu des féeries arriver depuis l’océan, ou peut-être par la voie maritime côtière. La horde s’est dirigée ici, d’abord…
Son doigt parcourut la carte pendant quelques instants, avant de s’arrêter sur un coin, sur un bâtiment en bord de mer, une île artificielle surmontée d’une tour rouge pointant vers l’océan, entourée de murs fortifiés en forme de six pétales de fleur. La tour servait à la défense côtière d’Ioff, en plus de faire office de phare.
— Tui Jia, la Tour de Corail, a subi une attaque surprise et est tombée. L’ennemi en a désormais le contrôle.
Je regardai par la fenêtre et aperçus une fine colonne de fumée s’élevant de la tour rouge. Tui Jia, ces mots provenaient de la langue de l’ancien royaume insulaire de Kioh, à l’est. Ils avaient construit cette tour et son île artificielle comme un symbole de bonne volonté lors de la formation du Royaume Fédéré.
L’objectif de cette île était de se défendre contre tout Fléau Démoniaque venant de la mer, et elle était équipée de nombreuses armes. Alors comment avait-elle pu être occupée aussi rapidement ? Peut-être que la tour n’était tout simplement pas préparée à faire face à des attaques fulgurantes venues de la terre. Venetim poussa un profond soupir et reprit son explication.
— Un roi-démon se trouve au sein de la horde qui a attaqué la tour, et les effets du Fléau démoniaque se propagent rapidement. Ce n’est qu’une question de temps avant que Tui Jia elle-même ne soit corrompue par le Fléau et ne se transforme en féerie.
— C’est un piège.
— Clairement un piège.
Rhyno et moi parlâmes presque en même temps. Tss. Je lui lançai un regard noir, mais il se contenta de me sourire avant de reporter son attention sur la carte.
— Il semble que mon camarade et moi partagions la même opinion. J’en suis ravi, dit-il. — Compte tenu de la direction et de la vitesse actuelles du vent, je pense que presque tout Ioff Cheg peut être atteint par l’artillerie depuis Tui Jia, ce qui la rend quasiment imprenable.
— Ça se tient. Notre meilleure option serait d’appeler une déesse capable d’attaquer hors de portée de l’ennemi, mais…
— …Cela prendrait du temps, et nous serions contraints d’abandonner Ioff Cheg.
— Autrement dit, ils prennent toute la population en otage. Bordel. C’est évidemment un piège.
Mais c’était un piège que nous ne pouvions pas ignorer. Il fallait en peser les avantages et les inconvénients.
Ioff était un centre commercial extrêmement important du Royaume Fédéré, et ce port en était un nœud essentiel. Les dégâts seraient catastrophiques si les navires, les entrepôts ou les chantiers navals étaient détruits. Et il y avait énormément de monde ici.
Je n’ai pas envie d’être d’accord avec Rhyno, mais…
Je lançai un regard noir à l’artilleur en continuant à me trouver des excuses dans ma tête.
Oui… Ce n’était rien d’autre qu’une question d’avantages et d’inconvénients. Nous devions peser nos options. Comment l’armée pouvait-elle poursuivre cette guerre si elle n’était même pas capable de protéger ses propres citoyens ? Elle était sur la défensive, et personne ne savait combien de temps cela durerait encore.
Cela dit, j’avais le sentiment de savoir ce que les hautes sphères allaient décider…
— Venetim, que doit-on faire ? Quels sont les ordres de Galtuile ?
— Il semble qu’ils soient d’accord avec Rhyno et toi. C’est un piège. Par conséquent… euh…
Venetim s’efforça de prendre un air sérieux en parlant.
— Le Treizième Ordre des Chevaliers Sacrés sera déployé près du bâtiment administratif d’Ioff. Les gardes de la ville doivent se retirer immédiatement, tandis que l’unité des héros condamnés défendra le port d’Ioff Cheg à leur place. Nous devons tenir jusqu’à l’arrivée du Neuvième Ordre avec des renforts pour reprendre le contrôle de Tui Jia.
— C’est une blague ? Je rêve ou quoi ?
Les ordres de Galtuile étaient toujours imprudents, mais nous demander de tenir jusqu’à l’arrivée de renforts dans une situation pareille ?
— Une grande partie de la population est concentrée à Ioff Cheg, sans parler des ressources. Cela pourrait déclencher une émeute.
— …Les biens de la noblesse seront en sécurité. Ils sont tous stockés plus à l’intérieur des terres, là où nous sommes à l’abri des attaques venues de la mer.
Venetim marqua une nouvelle hésitation, puis pointa le bâtiment administratif. On pouvait voir un groupe d’entrepôts séparés d’Ioff Cheg par quelques rues et des murs intérieurs.
— Vu l’influence que les nobles exercent sur Galtuile, poursuivit-il, — Ca ne m’étonnerait pas qu’ils aient tiré quelques ficelles pour nous faire prioriser leurs biens.
— Ils ont complètement perdu la tête.
— …pitié, ne t’énerves pas contre moi, dit Venetim. — Je ne fais que transmettre les ordres.
Qu’est-ce que ces nobles comptaient faire une fois l’humanité anéantie ? Offrir leur richesse accumulée aux rois-démons en échange de leur vie ?
On aurait dit qu’ils nous demandaient de perdre la guerre progressivement, tant que cela leur profitait.
— Hé, euh… j’ai une idée…
Venetim observa d’abord mon humeur, puis prit son courage à deux mains pour parler.
— Je pense que se mettre en danger ne servirait à rien. Alors… pourquoi ne pas rester discrets un moment ? On pourrait s’approcher autant que possible de la limite extérieure de la zone de combat et commencer à crier. Ça donnerait l’impression qu’on essaie d’attirer l’ennemi dehors.
— Pardon ? Tu devrais avoir honte, Venetim !
Sortie de nulle part, Teoritta, restée silencieuse jusque-là, prit la parole d’une voix ferme et furieuse.
— Comment peux-tu te prétendre chevalier courageux de la Déesse Teoritta en disant ça sans broncher ! La situation peut sembler désespérée, mais la vie des gens est en danger ! …Xylo !
Son ton paraissait autoritaire, mais il était évident qu’elle suppliait, espérant que je sois d’accord avec elle.
— Les habitants doivent être sauvés, et pour l’instant, nous sommes les seuls à pouvoir le faire… pas vrai ?
Ses yeux s’embrasèrent.
— C’est un combat qui vaut la peine qu’on y risque nos vies.
— Tss. T’es toujours aussi pressée de te sacrifier pour les autres.
— Heh-heh. Regarde-toi, Xylo. Tu es seulement en colère parce que tu sais que j’ai raison.
Elle redressa le dos et pencha la tête vers moi.
— Qu’en dis-tu, mon chevalier ? Mes paroles sont admirables, n’est-ce pas ?
Mais au moment où j’allais lui répondre, Rhyno ouvrit sa grande bouche et gâcha tout.
— Quelle détermination remarquable, Déesse. C’est magnifique, même. Je suis humblement d’accord. Nous devons protéger les vies, les moyens de subsistance et le bonheur des habitants du port.
Il sourit en plissant les yeux. Insupportable.
— Camarade Xylo, c’est le moment pour nous de combattre. Ai-je tort ? Joignons nos forces et œuvrons ensemble pour le bonheur de toute l’humanité.
— La ferme. C’est juste du boulot.
Je fis un geste de la main pour que Rhyno cesse de me fixer, mais Venetim avait toujours l’air mal à l’aise.
— Nous sommes des soldats, dis-je. — Si on nous donne des ordres, on les suit.
— Je comprends, Xylo, mais tu as un plan ? demanda Venetim. — Pour être franc, je n’ai pas la moindre bonne idée pour l’instant.
— Rien de nouveau.
— Je devrais essayer de les convaincre d’alléger nos ordres ?
— N’y pense même pas. Je sais comment tu négocies. Tu chercheras juste à sauver ta peau.
Compter sur Venetim, notre soi-disant commandant, pour régler la situation avec l’armée serait une erreur.
On dirait que ça repose sur moi… Réfléchis…
Je me creusai la tête pour trouver un moyen de sauver les habitants d’Ioff Cheg. Impossible de faire le tour du quartier pour évacuer tout le monde un par un, alors que faire ? Quelle était notre meilleure option ? Avions-nous seulement une option ?
…Est-ce que je pouvais vraiment réussir quelque chose ?
— Xylo.
Teoritta murmura mon nom, et je remarquai qu’elle souriait.
— Tu trouveras une solution. Je crois en toi.
Elle a raison.
Je savais qu’elle avait raison, ou du moins, je m’en convainquis.
Je suis efficace sous pression. Je trouverai quelque chose, comme toujours.
Il y avait quelque chose de malveillant dans nos ordres, comme d’habitude. Par moments, on avait l’impression qu’on nous poussait à l’échec. D’autres fois, que les hautes sphères cherchaient à nous briser mentalement. Quelqu’un tirait les ficelles dans l’ombre et nous imposait des tâches impossibles.
Je ne vais pas jouer à ton jeu.
Hors de question de me laisser manipuler. S’il y avait vraiment quelqu’un qui prenait plaisir à nous voir paniquer et échouer, alors j’allais lui effacer ce sourire.
Je devais me concentrer sur le problème immédiat. C’était à la fois une bataille défensive et un repli tactique. Je devais revenir aux fondamentaux, les bases de la guerre : attaquer les faiblesses de l’ennemi, éviter de jouer sur ses points forts, et ne livrer que des combats que l’on peut gagner. Peut-être que ce n’était que des idéaux. Après tout, si c’était possible, toutes les armées feraient exactement cela.
Mais ce sont des idéaux que je dois toujours poursuivre.
Je pensai aux faiblesses des féeries, ou plutôt à la faiblesse du Fléau Démoniaque lui-même, et la réponse s’imposa d’elle-même.
— Très bien, on y va, dis-je. — On va se battre pour gagner.
— Merveilleux. Voilà bien le camarade Xylo, dit Rhyno. — Pourrais-tu nous éclairer sur ton plan ?
— D’abord, on se prépare au combat. Allez enfiler vos armures. J’expliquerai en route.
Je posai une main sur la tête de Teoritta et passai mes doigts dans ses cheveux dorés. Ce n’était pas comme si j’en avais envie, mais je n’avais pas le choix.
— On va enfin faire un travail digne d’une troupe de chevaliers de la déesse.
— Oui ! Oui, mon chevalier. C’est une bataille honorable, pour une cause qui en vaut la peine !
Des étincelles picotèrent la paume de ma main tandis que Teoritta souriait. Ce serait encore une mission désespérée, sans issue, et pourtant elle débordait d’enthousiasme. Elle était vraiment une sacrée déesse.
— Venetim, tu as un rôle à jouer toi aussi, dis-je.
— Hein ? M…moi ?
— J’ai besoin de Jayce et Neely dans les airs, et j’ai besoin que tu obtiennes l’autorisation. On nous a interdit d’utiliser le dragon depuis l’incendie à la ville l’autre jour. Alors bouge-toi.
— Encore un de tes plans suicidaires… Pourquoi moi ?
Venetim avait l’air sur le point de pleurer… Parfait, pensai-je.