sentenced t2 - CHAPITRE 3

Châtiment : Service au Grand Temple d’Ioff

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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— Permission refusée, déclara l’officier en charge, comme s’il était la loi elle-même.

Bien que jeune, il en imposait. Il avait l’air d’avoir vécu beaucoup de choses, et il gérait désormais les prisonniers à l’isolement.

L’officier, Rajit Heathrow, était aussi responsable de l’infanterie au sein du Treizième Ordre des Chevaliers sacrés, et il avait l’air d’être né pour servir dans l’armée, exactement le genre de personne avec qui Venetim ne s’entendait pas.

— Je ne peux pas autoriser le héros condamné Rhyno à quitter sa cellule avant qu’il n’ait purgé sa peine, insista Rajit.

— Oui, je comprends parfaitement, répondit Venetim.

Il mentait. Il n’avait aucune idée du temps qu’il restait à Rhyno à purger, mais il devait jouer le jeu et s’adapter.

Les gens comme Rajit détestaient l’irresponsabilité.

— Cependant, la situation a changé. C’est un cas exceptionnel. Vous devez le libérer immédiatement.

C’était ce que Xylo avait dit à Venetim avant de lui ordonner de faire sortir Rhyno de l’isolement, et Venetim avait senti la violence derrière ses mots. Il avait la nette impression qu’il se ferait pulvériser s’il échouait. Mais il ne semblait pas que ce Rajit lui accorde la moindre attention.

— Je ne ferai aucune exception, dit-il. — La seule manière pour moi de le libérer est de recevoir un ordre du Grand Prêtre Marlen Kivia ou du capitaine Patausche Kivia.

— J’ai déjà reçu l’autorisation, répondit rapidement Venetim en tendant un feuillet.

— Ceci…?

Les yeux de Rajit s’ouvrirent en grand, stupéfaits, car le document portait le sceau officiel du gouvernement de la ville d’Ioff.

— Est-ce authentique ?

— Vous êtes libre de vérifier par vous-même.

Cette fois, Venetim ne bluffait pas. Le document était authentique, une demande officielle de libération émise par le gouvernement de la ville d’Ioff. C’était ce même gouvernement qui avait confié la défense de la ville au Grand Prêtre, ce qui rendait une autorisation de leur part d’autant plus efficace.

Bien sûr, il y avait un stratagème derrière tout cela. La plupart du temps, les gouvernements étaient compartimentés, et la majorité des responsables tenaient à éviter toute responsabilité, ce qui rendait la gestion du personnel extrêmement complexe. Venetim en avait profité. S’il s’était adressé directement au Grand Prêtre Kivia ou à Patausche, il n’aurait jamais réussi à faire sortir Rhyno de sa cellule. Ils n’auraient jamais accepté de libérer un héros condamné ayant désobéi aux ordres.

Mais qu’en était-il du gouvernement local ? Il suffisait à Venetim de masquer légèrement la vérité lorsqu’il rencontra le directeur des forces de défense, un homme qui ne comprendrait guère leur situation. De plus, Venetim s’était présenté à lui en tant que représentant de Patausche, et non comme un héros condamné. Ce mensonge constituait le fondement même de sa supercherie.

Qui plus est, par un pur hasard, le directeur ne pouvait contacter ni Patausche ni le Grand Prêtre ce jour-là, même s’il l’avait voulu, car tous deux étaient partis ce matin-là pour des affaires privées.

Demander la libération d’un héros condamné placé à l’isolement n’avait rien d’inhabituel non plus. À vrai dire, enfermer un héros n’était pas une véritable punition. L’isolement était un endroit sûr, à l’abri de la menace de mort, où l’on pouvait paresser toute la journée, à somnoler. Du moins, c’était ce que croirait quiconque ne connaissait pas Rhyno.

Peu importait l’ordre qu’il avait désobéi, Rhyno devait être puni, le laisser passer ses journées dans une cellule sûre était absurde. C’était l’exact opposé d’une punition. Le directeur des forces de défense n’avait presque même pas remis en question les propos de Venetim. À vrai dire, Rhyno entrait et sortait constamment de l’isolement, et c’était une méthode courante pour le faire sortir en cas d’urgence.

— Patausche Kivia assumera l’entière responsabilité de ce qui arrivera, dit Venetim.

C’étaient les mots magiques. Une fois entendus, plus personne ne se souciait de savoir si Venetim mentait. Que Patausche Kivia prenne réellement ses responsabilités n’était pas la question. Si quelque chose arrivait, ils n’auraient qu’à tout rejeter sur Venetim. Cela éliminait aussitôt tous les problèmes prévisibles. Le coup de grâce, c’était l’assurance sans faille de Venetim et l’aura menaçante et puissante de son partenaire, Tatsuya, qu’il avait amené avec lui.

Au final, libérer un seul héros condamné ne risquait pas de causer le moindre problème, d’autant plus que les sceaux sacrés jugulaire les empêchaient de devenir incontrôlables. Alors, qui s’en souciait ?

— Très bien. Je vais contacter le bureau gouvernemental d’Ioff pour vérifier.

Rajit restait sceptique, mais il accepta les documents que Venetim lui tendait.

Vas-y, fais-toi plaisir, pensa Venetim.

Tout ce qui comptait pour lui, c’était que son travail soit enfin terminé.

J’espère vraiment que Xylo ne va pas encore me donner des missions absurdes.

La seule chose qui pesait encore sur Venetim, c’était l’idée de devoir ramener Rhyno avec lui.

 

***

La matinée avait commencé par une demande déraisonnable de Teoritta.

Ils étaient assis dans le coin réservé aux héros condamnés à la cafétéria de la caserne, et la déesse prenait son petit-déjeuner.

— Je veux sortir aujourd’hui ! déclara-t-elle en étalant du beurre de zeff sur du pain frit.

Le beurre de zeff était une sorte de crème obtenue en barattant du lait de brebis chauffé, et Teoritta semblait en être tombée amoureuse. Elle en mangeait presque tous les jours.

— Je veux sortir aujourd’hui, mon chevalier ! Allons en ville !

— Hmm…

Elle avait attiré l’attention de Norgalle, ce qui rendait la situation dix fois pire. Le roi Norgalle était toujours présent à la cafétéria pour le petit-déjeuner, mais ce jour-là, Jayce s’y trouvait aussi. C’était surprenant, car j’étais sûr qu’il s’était déjà réconcilié avec Neely. Un immense plan était étalé devant lui, sur lequel il travaillait depuis le matin. Il se tournait parfois vers Norgalle pour lui demander conseil, ce qui laissait penser qu’il travaillait à des améliorations pour l’équipement de son dragon.

— Pourquoi ne pas emmener la déesse en ville, Xylo ? Fais-lui visiter, dit Norgalle en découpant élégamment le poisson grillé que Dotta avait fourni.

— Pas vrai ?! Tu es bon, Norgalle ! répondit-elle.

— Évidemment. Je suis roi, après tout. Alors… quel endroit à visiter ?

— Hein ? Oh, euh… Hmm… gémit Teoritta.

Il semblait qu’elle n’y avait pas encore réfléchi jusque-là. Mais c’était naturel, puisqu’elle ne connaissait presque rien de la ville.

— A-as-tu des recommandations ? Je veux aller quelque part digne de mon chevalier !

— Hmm… Dans ce cas, je recommande de passer au musée d’art Dujin.

Norgalle caressa élégamment sa moustache. Le musée en question était assez célèbre, même moi, j’en avais entendu parler. Ioff était un centre stratégique du commerce maritime, et de nombreuses choses, comme des œuvres d’art, y affluaient. Le musée d’art Dujin, géré par l’association marchande locale, avait su en tirer parti.

— Ils possèdent de nombreuses œuvres majeures de la période médio-classique, expliqua-t-il. — Et l’architecture même du bâtiment utilise des techniques modernes de Nashida. Il y a beaucoup à voir à condition d’avoir du temps.

— …Je ne comprends pas. Qu’est-ce qu’il y a de drôle dans les musées d’art ? dit Jayce.

Il continua à travailler sur ses plans sans même nous jeter un regard. Cependant, il semblait avoir suivi la conversation. C’était le genre de personne qu’il était.

— Pour se promener, je suggère la plage. La vue est magnifique quand on vole vers la mer, et en descendant légèrement vers le sud, il y a une forêt parfaite pour la chasse. Voler à travers le petit ravin n’est pas mal non plus.

— Bouffon, comme si on pouvait tous voler…, marmonnai-je.

Aucun de ses conseils n’était utile. Pas du tout. Cet homme voyait tout à travers les yeux d’un dragon.

— Et tu chasses quoi, au juste ? Des ours ?

— Non, ce serait ennuyeux. Je parle de chasser des féeries, évidemment.

Jayce leva brièvement les yeux et m’adressa un sourire provocateur. Il était d’ordinaire de mauvaise humeur, mais il semblait prendre un plaisir particulier à me provoquer.

— C’est cent fois plus excitant qu’un musée. On parie, Xylo ? Voyons qui peut tuer le plus de féeries.

— Certainement pas. Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Qui, de saint d’esprit, passerait son jour de repos à faire ça ?

— Ouais, j’imagine, répondit Jayce en haussant les épaules.

Mais je savais à quel petit jeu il se prêtait. Tout ça, c’était du cinéma.

— Je vois, reprit-il. — Je mène déjà sept à six, et ça ne ferait qu’ajouter une défaite de plus à ton score.

— Attends. Qu’est-ce que tu viens de dire, Jayce ? Sept à six ? Tu comptes encore ce qui s’est passé il y a six mois ? Ce n’est pas juste. C’est Tsav qui…

— Ça suffit, imbéciles !

Le cri tonitruant du roi Norgalle mit instantanément fin à notre dispute.

— Je ne tolérerai pas que les deux plus grands généraux de ma nation se chamaillent comme des enfants ! Utilisez cette énergie contre le Fléau démoniaque. Maintenant, allez-vous calmer !

Jayce et moi n’eûmes d’autre choix que de nous taire. Je n’arrivais pas à croire que Norgalle nous ait dit d’aller nous calmer. À vrai dire, c’était tellement injuste que je n’avais même plus envie de discuter.

— E-euh… Je ne suis pas vraiment sûre de ce qui se passe, mon chevalier, mais…

Teoritta attrapa mon bras. Peut-être avait-elle senti que toute cette conversation avait été une perte de temps.

— Cela m’est égal où tu m’emmènes, que ce soit au musée d’art, à la plage, ou même dans la forêt. Norgalle nous a donné la permission, alors allons-y !

— De quoi tu parles ? En quoi obtenir la permission de Norgalle change quoi que ce soit… ?

Évidemment, je n’allais l’emmener nulle part. Ce serait de la folie.

— Tu as déjà oublié que des gens essayaient de te tuer ?

— Je ne l’ai pas oublié. Je me suis vraiment bien amusée au marché avant que ça n’arrive. Je l’ai même écrit dans mon journal ! Alors retournons-y et…

— Ah, donc tu essayes encore d’attirer l’ennemi, hein ? dis-je en la coupant.

— …!

— Non. C’est une perte de temps.

Je la vis ravaler ses mots. Teoritta voulait nous aider, même si cela signifiait risquer sa vie. Je devais l’admettre. Si ce genre d’attitude m’énervait autant, c’était parce qu’une part de moi ferait exactement la même chose.

J’étais prêt à le reconnaître. Mais c’était différent. Utiliser Teoritta comme appât ne nous aiderait pas. Nous avions appris quelques choses de notre échec. Nous pouvions préparer la meilleure défense possible, mais cela ne servait à rien si l’ennemi frappait directement nos points faibles. Quelqu’un faisait fuiter des informations. Ce que nous devions faire maintenant, c’était trouver la taupe. Tout le reste pouvait attendre.

— Laisse tomber, dis-je. — Nous n’obtiendrons pas l’autorisation de sortir à nouveau. Tu sais qui prend ce genre de décisions, n’est-ce pas ? Patausche.

— Mmm…

Teoritta baissa la tête et enfourna le dernier morceau de pain frit dans sa bouche. Elle n’était pas satisfaite, mais je n’y pouvais rien. C’était trop dangereux d’utiliser Teoritta comme appât alors que quelqu’un transmettait des informations à l’ennemi.

Mais à cet instant, quelqu’un de totalement inattendu intervint.

— En réalité, je pense qu’emmener la déesse Teoritta prendre l’air ne serait pas une si mauvaise idée.

Mes épaules tressaillirent. Je ne m’attendais pas à entendre la voix de Patausche juste derrière nous. Elle tenait un plateau chargé de nourriture. Apparemment, elle passait par là et avait entendu notre discussion.

— Je peux vous accorder la permission de vous rendre au temple voisin. Il est juste au coin de la rue, et il est bien sécurisé.

— Vraiment ?! Patausche !

Les yeux de Teoritta s’illuminèrent aussitôt. Ils brillaient presque.

— Tu as parfois des idées merveilleuses ! Tout va bien ?

— Ouais, c’est étrange, dis-je.

J’observai l’expression de Patausche. Quelque chose clochait. J’avais l’impression qu’elle était plongée dans ses pensées depuis les événements du District coquille de Sodrick l’autre jour.

— Tout va bien.

Elle secoua la tête avec obstination, exactement comme je m’y attendais. Patausche n’était pas du genre à admettre facilement que quelque chose la troublait.

— Hé, Xylo… Ça fait un moment que je me le demande, mais c’est qui, cette femme au juste ?

Jayce pointa sa plume vers Patausche. On dirait qu’elle venait enfin d’entrer dans son champ de vision comme un nouvel humain.

— Je ne sais pas ce qui se passe, mais j’ai remarqué qu’elle traîne toujours autour de toi. Tu es surveillé ?

— C…comment oses-tu suggérer une chose pareille ! s’exclama Patausche. — Je n’ai jamais traîné autour de Xylo ! Retire immédiatement cette accusation !

— Oh. Je m’en fiche un peu, mais soyez moins bruyante, d’accord ?

Jayce se replongea dans son plan.

Au moins, cet échange avait un peu dissipé l’ombre sur le visage de Patausche. Jayce pouvait se montrer utile de cette manière, de temps à autre.

Après s’être brièvement raclé la gorge, Patausche baissa la voix et reprit :

— Xylo, tu dois commencer à prendre en compte la situation de la déesse Teoritta. Elle est pratiquement empêchée de sortir depuis ce qui s’est passé au District coquille de Sodrick. Je sais qu’une simple promenade n’est pas grand-chose, mais tu dois considérer son état mental.

— Tu as entendu la dame, Xylo ! dit Teoritta. — Aide-moi à me remonter le moral !

— Ouais, ouais.

Je supposai que cela ne valait pas la peine de discuter si Patausche elle-même avait autorisé la sortie. Le temple était juste au coin de la rue, comme elle l’avait dit. S’y rendre revenait à peu près à se déplacer de la cafétéria à nos quartiers ou au terrain d’entraînement.

— Très bien.

Je hochai la tête et mordis dans mon pain. Il était dur, comme de l’écorce. C’était le genre de nourriture que nous, héros condamnés, recevions au petit-déjeuner.

— Prête à y aller ? demandai-je. — Ça fait une éternité que je n’ai pas assisté à un office.

— Oui, allons-y ! s’exclama Teoritta. — Merci beaucoup, Patausche !

— Je ferai ce que je peux pour vous, dans la limite du raisonnable, Déesse… Hum, Xylo.

Patausche s’adressa à moi, mais détourna le regard pour une raison quelconque, refusant de croiser le mien.

— Préviens mon oncle, le Grand Prêtre Marlen Kivia, que tu te rends au temple. Je suis certaine qu’il sera ravi de rassembler quelques fidèles pour la déesse Teoritta. J’appellerai également des soldats en qui j’ai confiance. Rendez-vous dans la cour intérieure dans une demi-heure.

— Ah, donc ce sera ce genre de sortie ? dis-je. — Super… Quelle galère.

— Ce n’est pas du tout une galère ! s’écria Teoritta. — Dépêche-toi de finir ton petit-déjeuner pour qu’on y aille !

— Ouais, ouais. Patausche, tu viens aussi, non ? Après tout, tu es sa garde.

— Non, je… je suis occupée aujourd’hui.

Patausche secoua la tête, refusant toujours de croiser mon regard. Il était évident qu’elle cachait quelque chose. Elle était mauvaise menteuse. Ce qui la troublait devait être sérieux.

Je n’insistai pas pour obtenir des réponses. Si elle était à ce point perturbée, cela devait concerner quelqu’un de proche. Avait-elle une idée de l’identité de la taupe ?

Face à ce genre de problème, certaines personnes étaient simplement incapables de parler de leurs inquiétudes. Pour elles, douter de quelqu’un de proche revenait à l’insulter, et plus le lien était fort, plus la situation devenait difficile. Patausche ne dirait sans doute rien tant qu’elle n’aurait pas trouvé de preuve concrète. Je comprenais. Après tout, j’étais pareil.

Pour cette raison, je me contentai de hocher la tête en réponse.

— Très bien, dis-je. — Je veillerai à la sécurité de Teoritta.

— Bien.

Elle me regarda, son regard tendu et sérieux.

— Ne la quitte sous aucun prétexte.

Elle se tourna ensuite vers les deux autres héros, qui agissaient comme si cela ne les concernait pas.

— Norgalle, Jayce, je veux que vous deux protégiez la déesse…

— Malheureusement, j’ai d’autres affaires à régler, dit Norgalle.

— Moi aussi, dit Jayce. — Je n’ai pas de temps à perdre.

Ils répondirent immédiatement. Jayce semblait avoir terminé son plan, et il commença à plier bruyamment la grande feuille, sa plume coincée entre les dents.

— Je dois fabriquer une nouvelle selle pour sortir Neely de sa mauvaise humeur, poursuivit Jayce. — Viens, Norgalle, enfin… venez Votre Majesté. Nous devons ensuite rendre visite au tanneur et au forgeron. Seuls les matériaux de la plus haute qualité feront l’affaire.

— Une tournée des échoppes de la ville, donc ? dit le roi. — Dans ce cas, tu seras mon garde, Jayce. On ne sait jamais quand un terroriste pourrait frapper.

— Je sais… Dégage du chemin, ma grande. On est pressés.

— …Xylo, c’est moi ou… quelque chose ne va pas ici ? demanda Patausche. — Je suis votre supérieure à tous. C’est à moi de donner les ordres, et pourtant…

— Ne perds pas ton temps avec ces deux-là, répondis-je sèchement.

Norgalle et Jayce étaient les deux pires éléments de notre unité en matière d’obéissance, et même les tuer ne réglerait pas leur insubordination.

— Viens, Teoritta. On y va.

…Et c’est ainsi que nous nous retrouvâmes ici.

Pour faire court, la visite de Teoritta au temple se transforma en véritable événement. Tous les regards se tournèrent vers elle dès qu’elle posa le pied dans la chapelle. Elle devint instantanément populaire, au point qu’une foule commença à se former autour d’elle. Les enfants et les fidèles âgés étaient particulièrement enthousiastes.

— C’est la déesse !

— La déesse des épées, Teoritta ! Je peux avoir un autographe ?!

Une nuée d’enfants fut la première à se précipiter vers elle, lançant une séance de dédicaces improvisée.

Les séances de signatures étaient une coutume propre aux temples vouant un culte aux déesses. Les fidèles croyaient que la signature manuscrite d’une déesse possédait un pouvoir semblable à celui d’un sceau sacré, capable d’écarter les calamités… du moins, c’était le cas autrefois. La position actuelle du Temple était que cette croyance relevait de la superstition. La coutume, cependant, subsistait. La signature d’une déesse était toujours considérée comme un porte-bonheur pour les fidèles.

— Déesse, signez mes vêtements, je vous en prie !

— Signez mon livre ! Et ça c’est pour ma petite sœur, s’il vous plaît !

Teoritta débordait d’enthousiasme alors que les enfants se pressaient autour d’elle.

— Hé hé. Approchez. Moi, la déesse Teoritta, je vous accorderai ma bénédiction à tous.

À mesure que les gens recevaient leur signature, nous, les gardes, devions les repousser avant qu’ils ne s’approchent trop près de la déesse. Au total, nous étions trente. Patausche les avait tous sélectionnés personnellement, et ce nombre me paraissait un peu excessif.

Néanmoins, cela s’avéra utile, étant donné la popularité de Teoritta. Nous parvînmes à organiser une file pour que chacun puisse, à son tour, lui parler, obtenir un autographe et lui serrer la main, mais ce fut long et éprouvant. Je n’avais aucune idée de la raison pour laquelle elle était si populaire auprès des enfants, mais je comprenais pourquoi les personnes âgées l’appréciaient. Elle était comme une petite-fille à leurs yeux.

— Je suis si fier de vous, déesse Teoritta.

— Vous n’êtes qu’une enfant, et pourtant vous avez vaincu tous ces rois-démons pour nous.

— Mon fils vit dans l’un des établissements du nord, et… merci. Ce que vous avez fait compte énormément pour moi.

Ils la couvrirent d’éloges et lui offrirent des bonbons. Teoritta accepta tout avec un large sourire satisfait. Je soupçonnai qu’elle essayait d’afficher une bienveillance pleine de grâce, mais elle ressemblait surtout à une enfant félicitée par ses grands-parents.

Je me promis de vérifier plus tard que les bonbons n’étaient pas empoisonnés.

— Alors, qu’en penses-tu, Xylo ?!

Teoritta bomba le torse.

— Regarde comme je suis populaire ! Et comme tu le sais, être vénérée est le plus grand désir d’une déesse.

Elle devait être de très bonne humeur. Ses cheveux commencèrent à crépiter.

— En tant que mon chevalier, tu dois être très fier. Je suppose que je peux partager une partie de ces éloges avec toi ! Je partagerai aussi mes bonbons avec toi plus tard ! Tiens, garde les pour moi pour l’instant !

— Parfait. Merci.

Je hochai la tête humblement, l’image même du chevalier sacré d’une déesse, puis acceptai un sac de bonbons étonnamment rempli. Il faudrait que je les rationne pour éviter qu’elle ne tente de tout manger d’un coup.

C’est alors que je remarquai que quelques enfants ayant reçu l’autographe de Teoritta me fixaient désormais.

— Vous voulez quelque chose ? leur demandai-je.

Mais les enfants détournèrent aussitôt le regard, décontenancés. Peut-être n’avaient-ils jamais vu de héros condamné auparavant. Ou peut-être avaient-ils simplement peur de moi. Ils commencèrent à chuchoter entre eux.

— Psst. C’est lui, non ? Le chevalier sacré de la déesse Teoritta…

— L’Éclair fulgurant ! Le chasseur de rois-démons ! Le Faucon du Tonnerre !

— Ouais, ça doit être lui. Mon père m’a dit qu’il l’avait vu… !

— J’en étais sûr. C’est Xylo Forbartz. T…tu crois qu’il accepterait de me donner un autographe ?

Quoi ? pensai-je. Ils savaient qui j’étais ?

Soudain, quelqu’un me tapota l’épaule par derrière.

— Tu sembles assez populaire, toi aussi.

— Hein ?

Je répondis distraitement et me retournai, pour découvrir le Grand Prêtre Marlen Kivia derrière moi. Son regard perçant ressemblait à celui de sa nièce, mais le sien semblait un peu plus doux.

— Sérieux ? Hum. Comment ces gamins connaissent-ils mon nom ?

J’essayai de parler aussi poliment que possible, puisqu’il était la plus haute autorité des forces de défense de la ville. Patausche était en charge des affaires militaires ici, et il était clairement son supérieur.

— Tu es l’unique chevalier sacré à avoir conclu un pacte avec la déesse Teoritta, et il semblerait que tu aies acquis une certaine popularité auprès des enfants de cette ville après ta victoire éclatante à la forteresse de Mureed et la démonstration impressionnante que tu as donnée dans le district coquille de Sodrick.

C’est absurde, pensai-je en secouant la tête.

— Je suis un héros condamné.

— Les enfants ne comprennent pas encore ce que cela signifie. J’en ai moi-même été surpris. Je n’aurais jamais imaginé que Xylo Forbartz se montrerait aussi dévoué et attentionné.

— C’est parce qu’on peut activer mon sceau sacré jugulaire pour me faire exploser la tête si je désobéis.

— Cela n’en reste pas moins impressionnant. J’ai beaucoup entendu parler de toi par Patausche, mais… tu as largement dépassé mes attentes.

— Elle vous a parlé de moi ? Qu’est-ce qu’elle a dit ?

— Elle fait souvent ton éloge.

C’étaient les derniers mots auxquels je m’attendais. J’étais persuadé qu’elle me descendait dès qu’elle en avait l’occasion.

— Elle dit qu’elle pourrait beaucoup apprendre de toi, en tant que chevalier comme en tant que personne, poursuivit-il.

— …Elle a vraiment dit ça ?

— Elle l’a formulé différemment, bien sûr. Elle dit souvent des choses comme : « Il est toujours aussi imprudent », ou « Je ne sais pas quoi penser de lui. Ses actions vont à l’encontre de tout ce que j’ai appris dans l’armée ».

— Je m’en doutais.

— Hmmm. Je la connais très bien, tu sais.

Le Grand Prêtre me fixa droit dans les yeux. Son expression était sérieuse. Je n’avais aucune idée de ce qu’il cherchait à dire.

— Ma nièce a tendance à accorder plus de valeur à l’honneur qu’à sa propre vie. On pourrait dire qu’elle veut être une véritable championne du peuple. Un souhait fort encombrant. Tu ne trouves pas ?

— …J’imagine, répondis-je vaguement.

Je ne pouvais pas la blâmer. Après tout, Teoritta et moi étions pareils.

— Ce genre d’ambition est courant chez les officiers en devenir dans l’armée.

Surtout chez ceux qui combattent le Fléau Démoniaque plutôt que d’autres humains.

— Vous devez être inquiet, en tant qu’oncle.

— Bien plus que tu ne l’imagines. Patausche est comme une fille pour moi. Je tiens à elle, et je ne pardonnerai à personne de la trahir ou de la faire souffrir.

Où voulait-il en venir ? Je soutins son regard et tentai de lire son expression, mais je ne parvins pas à deviner ce qu’il pensait. Je n’étais pas doué pour ce genre de choses.

À vrai dire, je me méfiais même des jugements basés sur l’apparence et le comportement. Cet homme pouvait être aussi fourbe que Venetim, pour ce que j’en savais.

— Ma plus grande crainte est que quelqu’un aux intentions douteuses tente de la séduire. Écoute, Xylo Forbartz. J’ai entendu dire que tu avais une fiancée, alors prends ceci comme un avertissement. Si tu…

Qu’est-ce que ça voulait dire ? Mais alors que j’attendais prudemment qu’il termine sa phrase, un vacarme assourdissant l’interrompit brusquement. L’air autour de nous vibra sous les coups frénétiques d’une cloche.

Claaang, claaang.

Le son se prolongea, résonnant durement dans le temple, provoquant l’agitation des fidèles. Quelques prêtres, affolés, se mirent à courir.

Je connaissais bien ce son.

— Xylo ?

Teoritta se tourna vers moi, inquiète.

— Que se passe-t-il ?

— Désolé, mais il va falloir écourter ta rencontre avec tes fans. C’est une urgence. Nous sommes…

— …attaqués, coupa le Grand Prêtre Kivia d’un ton pressant. — Cette cloche signifie que la ville d’Ioff est prise d’assaut par l’ennemi.

 

***

Patausche Kivia se trouvait dans l’une des pièces de la caserne lorsqu’elle entendit la cloche. Certaines parties de la ville étaient déjà en flammes, et de la fumée s’élevait dans les airs, signalant le danger.

— Capitaine ! Vous voilà enfin !

Une voix familière s’éleva depuis la porte, l’officier Zofflec, responsable de la cavalerie. Derrière lui se tenait Siena, la femme en charge de l’unité de tireurs d’élite.

— Je m’excuse de vous déranger ainsi, poursuivit-il, — Mais la situation est grave. J’ai envoyé chercher Rajit, mais si possible, nous avons besoin que vous preniez immédiatement le commandement.

— …Très bien, dit Patausche en acquiesçant.

Elle se leva, rangea soigneusement les piles de documents qu’elle tenait dans le tiroir du bureau, et tenta de rester calme.

— Déployez les troupes. Protégez la ville. Vous avez déjà envoyé des éclaireurs, n’est-ce pas ?

— Bien sûr. Nous n’attendions que vous, capitaine. Mais…

Zofflec fronça légèrement les sourcils.

— Que faisiez-vous dans la salle du Grand Prêtre ?

— Je suis venue discuter de la défense de la ville, mais il semble que je sois arrivée trop tard.

Patausche savait parfaitement qu’elle était une piètre menteuse.

Elle repensa aux documents qu’elle avait lus quelques instants plus tôt. Il s’agissait de rapports quotidiens sur la défense de la ville, qui donnaient un aperçu indirect des récentes activités de son oncle, détaillant ses sorties et ses absences au cours de son séjour de dix jours à Ioff.

Après avoir examiné les préparatifs qu’il avait effectués, les réunions auxquelles il avait assisté, les entretiens qu’il avait menés, et tout le reste, Patausche se retrouva face à une seule conclusion, impossible à nier…

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