sentenced t2 - CHAPITRE 2 PARTIE 6
Châtiment : Enquête sous couverture dans le district coquille de Sodrick – Rapport final
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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L’homme que Dotta avait capturé ne semblait pas le moins du monde effrayé.
C’était Lideo Sodrick, lui-même, et il nous regardait comme si nous n’étions qu’une gêne. Peut-être était-ce simplement sa manière d’être après toutes ces années en tant que maître de guilde, ou peut-être ne nous appréciait-il tout simplement pas. Je n’en savais rien. Ce que je savais, en revanche, c’était qu’il avait à peine opposé de résistance quand on lui avait ligoté les bras. Peut-être savait-il que résister ne lui servirait à rien.
Nous décidâmes d’utiliser la grande salle de la Guilde des Aventuriers pour l’interroger, car il se passait trop de choses à l’extérieur. Le bâtiment de la guilde tombait en ruine, par notre faute, mais au moins il était pratiquement vide. Tous ceux du quartier qui voulaient fuir l’avaient déjà fait. J’étais sûr que Lideo Sodrick avait un bras droit, mais je n’avais vu personne correspondant à ce rôle depuis que la situation s’était calmée. Cela dit, je ne savais pas si cette personne avait pris la fuite ou si elle attendait simplement son moment.
— Je veux un homme en surveillance de chaque côté du bâtiment, ordonna le roi Norgalle avant de prendre place sur l’une des rares chaises ayant miraculeusement survécu au chaos.
Il balaya du regard les aventuriers restants.
— Je vous offre une chance d’expier vos crimes. Obéissez à mes ordres et mettez-vous au service de notre nation.
Visiblement déconcertés, ceux à qui il s’adressait n’eurent pourtant pas d’autre choix que de se mettre en mouvement. C’étaient les hommes qui s’étaient rendus après avoir vu de quoi Tatsuya et Jayce étaient capables, ainsi que les ravages que Norgalle avait infligés au quartier. Ils étaient neuf. Ils échangèrent des regards hésitants, puis s’approchèrent des murs et des fenêtres en ruine et commencèrent à monter la garde.
Patausche et moi allions nous charger de l’interrogatoire.
Tatsuya et Jayce n’étaient pas capables d’une telle tâche, et Dotta était occupé à enchaîner les verres comme s’il venait de terminer une dure journée de travail. Après m’avoir insulté, Frenci envoya ses deux gardes, déjà remis sur pied, fouiller l’intérieur de la guilde. S’ils trouvaient des preuves matérielles, cela aurait sans doute plus de valeur que n’importe quel aveu que nous pourrions obtenir. Pendant ce temps, quant à Teoritta…
— Repens-toi.
La déesse croisa les bras avec arrogance devant Lideo Sodrick, contraint de s’asseoir à même le sol.
— Tu as gardé une féerie comme animal de compagnie, tu t’es tourné vers le crime, et tu nous as attaqués. Tu as commis un grave péché. Si tu en as conscience, alors repens-toi sur-le-champ.
Elle se tourna vers moi.
— Qu’en penses-tu, Xylo ? Regarde son air solennel. Il doit être impressionné par ma présence.
— Tu crois ?
— Je le sais. Impressionnant, non ? …À toi, maintenant. Dis-nous tout.
J’avais proposé de mener l’interrogatoire, mais Teoritta n’en avait rien voulu. Son humeur semblait s’être nettement améliorée, et elle cherchait maintenant à prouver son utilité. Pour être honnête, elle ne faisait pas du bon travail.
— Je ne sais pas grand-chose, répondit Lideo d’une voix sombre. — Oui, j’ai engagé ces aventuriers et tenté de vous faire tuer, en tant que maître de la Guilde des Aventuriers. Mais mon client communiquait par l’intermédiaire d’un messager au masque noir. Je n’en sais pas davantage.
— Mmm…
Teoritta fronça les sourcils en me regardant.
— Dommage, Xylo. Cet homme n’a pas l’air de savoir quoi que ce soit.
— Ne fais pas confiance aussi facilement. Il ment.
— Ohhh… Comment oses-tu me mentir, à moi, une déesse ? Une telle insolence ne sera pas tolérée.
— En effet. Laisse-moi voir si je peux tirer quelque chose de lui.
Teoritta n’y arriverait pas. Les déesses n’avaient ni l’expérience ni le savoir-faire nécessaires pour négocier avec les gens, et leur nature même ne facilitait rien.
Je m’accroupis devant Lideo et le regardai droit dans les yeux.
— Tu te rends compte que tu es en mauvaise posture, n’est-ce pas ? En temps normal, je te livrerais directement aux chevaliers sacrés, mais je n’y suis pas obligé.
— Excusez-moi, Xylo ?
Patausche fronça les sourcils.
— Vous n’avez pas l’autorité pour conclure un accord avec lui.
— Alors je devrais le menacer d’un peu de violence ? Cela dit, quelqu’un comme lui doit y être habitué.
— Si je concluais un accord avec vous…
Lideo prit enfin la parole, une pointe de nervosité dans la voix.
— Seriez-vous prêt à accepter mes conditions ?
Ses lèvres se courbèrent en un semblant de sourire.
Ça a marché.
— On peut t’écouter, dis-je. — J’ai envie de voir quel genre de demandes éhontées tu vas faire.
— Tout ce que je demande, c’est la sécurité de ma famille. Que vous ne fassiez aucun mal à mes frères et sœurs.
— Oh…
Il parlait sans doute de ces assassins. Le regard qu’ils avaient n’avait rien de celui d’enfants.
— On n’a pas pu se retenir pendant le combat. Certains sont déjà morts.
— …Je suis prêt à conclure un accord avec vous, à condition que vous promettiez de ne pas les rechercher.
— Autrement dit, ne pas lever la main sur eux ?
— Exactement.
— Très bien.
J’acceptai.
Patausche grimaça, écœurée.
— Xylo, je t’ai dit que tu n’avais pas l’autorité pour conclure un accord avec lui. Ce sont peut-être des enfants, mais ce sont des criminels. Les hautes autorités t’ont déjà à l’œil. Tu cherches vraiment à aggraver ta situation ?
— Tu me dis d’aller retrouver les frères et sœurs de ce type et de les tuer ? On peut les amener ici et les exécuter devant lui pour le faire parler. Si tu veux, on le fait. Donne juste l’ordre.
— …Je n’ai jamais dit que je voulais ça.
— Alors c’est réglé.
Patausche se tut. Je pris ça pour un accord et reportai mon regard sur Lideo.
— Dis-nous tout ce que tu sais.
Il devait peser le pour et le contre. Il cherchait sans doute à assurer ses arrières, quoi qu’il arrive. Mais pour l’instant, il semblait comprendre qu’il courait bien plus de risques avec nous qu’avec celui qui l’avait engagé. Et puis, il s’inquiétait autant pour ses « frères et sœurs » que pour lui-même. C’était sa faiblesse. Il trahirait probablement son client si cela pouvait leur sauver la vie.
— Hé, Lideo. L’accord est simple. Mais tu dois d’abord nous donner quelque chose.
— …Vous savez déjà ce qu’ils cherchent, lâcha-t-il avec un grognement. — Ils veulent tuer la déesse. Mon client appelait ses gens les Coexistants.
Les coexistants. C’était un nom que j’avais entendu récemment. Le groupe existait depuis le début du Fléau démoniaque et prônait la coexistence avec les féeries.
Sur le papier, cela ne paraissait pas si mauvais. En réalité, ils voulaient accueillir les rois-démons comme dirigeants. Les humains deviendraient des esclaves, et les coexistants seraient chargés de les contrôler.
J’ai l’impression d’en entendre parler beaucoup trop souvent ces derniers temps.
Certains affirmaient que ce n’était que des délires de complotistes, et je le pensais moi aussi jusqu’à récemment. Mais même s’ils existaient, j’avais toujours cru qu’ils étaient rares. Je n’aurais jamais imaginé qu’ils soient assez nombreux pour former une force de cette ampleur.
Mais ils existaient. Je ne pouvais plus le nier.
Ils étaient une menace. Et ils étaient mon ennemi.
— Je n’en sais pas beaucoup plus sur les coexistants, moi non plus, mais…
Lideo baissa légèrement la voix, puis m’adressa un sourire cynique.
— J’ai rencontré l’homme au masque noir pour la première fois il y a dix jours. Ensuite, nous ne nous sommes vus que trois fois. Mais il m’a tout de même donné son nom.
— C’était sûrement un faux, mais dis toujours.
— Mahaeyzel Zelkoff.
— …Hmph. Ridicule.
Patausche fut la première à réagir. Elle fixa Lideo d’un regard sévère.
— Mahaeyzel est le nom d’un saint de l’époque de la Première Guerre de Subjugation. Et en plus…
Son expression changea légèrement.
— Zelkoff. Zelkoff, c’est…
Mais avant qu’elle ne termine sa phrase, une lumière aveuglante se déversa par la fenêtre.
— Aaaah !
On entendit le cri d’un aventurier en faction.
— V…Votre Majesté… !
Je ressentis brièvement de la pitié en pensant que Norgalle les avait forcés à utiliser son titre royal, mais cessai aussitôt d’y penser en regardant par la fenêtre.
— Merde.
J’attrapai Teoritta, puis balayai les jambes de Patausche, la projetant au sol.
— Qu’est-ce que… ?! cria-t-elle.
— À terre !
Je n’avais pas le temps d’écouter ses protestations. La lumière et le bruit atteignirent leur paroxysme.
Un son étrange, semblable à une explosion.
Les piliers soutenant le bâtiment se disloquèrent tandis que le mur était soufflé. Des éclats de bois tourbillonnèrent dans les airs, la poussière monta jusqu’au plafond. Le feu se propagea au sol, gagnant tout le bâtiment, et les craquements jusque-là sporadiques de la structure s’intensifièrent, annonçant les derniers instants de la Guilde des Aventuriers.
— Courez ! Sortez du bâtiment !
Je savais ce que c’était. Dotta et Norgalle aussi, probablement. Jayce fronça les sourcils et claqua la langue.
— Un putain d’artilleur, marmonna-t-il avec irritation avant de rouler rapidement hors du bâtiment à travers le mur détruit.
Le bâtiment était sur le point de s’effondrer.
— Xylo, il faut sortir d’ici !
Teoritta attrapa ma main, paniquée.
J’étais entièrement d’accord, mais Frenci et les autres allaient bien ? …À cet instant, je vis Frenci et ses deux gardes sauter par une fenêtre. Ils avaient réagi vite. Nous devions faire de même.
Il y avait pourtant une idiote qui ne semblait pas comprendre.
— Patausche ! Qu’est-ce que tu fais ?! On y va !
— Attends. Cet homme vient de…
Lideo. Il s’était mis à courir dès l’explosion, se dirigeant vers l’arrière de la guilde en ruine. Y avait-il un passage secret ? Nous lui avions aussi attaché les jambes, donc il devait avoir caché une lame sur lui… Non. Pas le temps d’y penser. Je pourrais regretter mes erreurs plus tard.
— Dehors, tout de suite !
Je savais qu’une autre explosion allait suivre. J’abandonnai donc l’idée de le poursuivre et me concentrai sur l’évacuation. J’attrapai Patausche et la tirai dehors avec moi.
Un second impact retentit bientôt, suivi d’un rugissement et d’une lumière éclatante. Le coup final.
— Pourquoi il a fallu que je me retrouve mêlé à ce bordel ?
Après avoir fui comme un rat affolé, Dotta se glissa derrière Tatsuya pour se cacher.
— Qu’est-ce qui se passe ?! cria-t-il. — Quel genre de type fait ça en pleine ville ?! C’est pas normal !
— Ouais. Et on ne peut rien y faire.
La seule façon de contrer une attaque à longue portée comme celle-là était d’avoir un tireur comme Tsav ou un autre artilleur. Avec Neely, on aurait peut-être eu une chance. Mais sans ça, on était des cibles faciles.
— On se tire d’ici, proposai-je. — On sait maintenant que l’ennemi a un artilleur. Ça ne m’enchante pas, mais on va devoir faire libérer Rhyno de l’isolement. Je demanderai à Venetim d’arranger ça.
— Sérieux ?
Dotta affichait un dégoût évident.
— On est vraiment obligés ? J’aime pas ce type.
— Moi non plus. Mais tu connais quelqu’un de meilleur que lui pour ce boulot ? On n’a pas le choix.
Je jetai un dernier regard à la Guilde des Aventuriers en train de s’effondrer tandis que les tirs continuaient par intermittence. Puis nous battîmes en retraite.
— Allez, ressaisis-toi. Ce n’est pas le moment de rêvasser.
Je tapotai l’épaule de Patausche, figée sur place.
— O-ouais…
— C’est dommage qu’on n’ait plus de piste, mais Lideo Sodrick est toujours en vie. On pourra repartir à sa poursuite plus tard.
— Oui…
Le visage de Patausche était anormalement pâle.
— Faisons ça. On verra s’il mentait ou non quand on l’aura attrapé.
***
Le passage souterrain sous la Guilde des Aventuriers avait été aménagé comme voie de fuite pour des situations de ce genre.
Lideo s’enfonça dans l’obscurité. L’odeur était infecte, mais c’était inévitable, puisque ce passage avait été aménagé à partir d’un ancien réseau d’égouts. Il lui permettrait de quitter la ville, mais cela prendrait du temps.
Pour s’éclairer, il n’avait qu’une petite lanterne alimentée par un sceau sacré, projetant une lueur pâle sur le chemin.
— Grand frère !
Iri accourut aussitôt vers lui. Elle était venue en avance pour sécuriser la route.
— Tu vas bien !
— Tant bien que mal.
Lideo la prit dans ses bras et lui ébouriffa les cheveux.
— On a perdu la guilde, mais on est en vie. Je me suis assuré que vous seriez tous en sécurité aussi… J’ai dû conclure un petit accord avec eux.
— Un accord ?
Les yeux d’Iri se plissèrent, méfiants.
— Tu as révélé des choses que tu n’aurais pas dû ?
— Tant qu’on sort d’ici, tout ira bien. Ce n’est pas quelque chose dont tu dois t’inquiéter.
— Mais moi, je m’inquiète.
Elle leva vers lui ses yeux d’un bleu profond.
— Tu leur as dit quoi, au juste ?
— Je n’avais pas le choix. Rien d’important, mais…
C’est à cet instant que Lideo comprit que quelque chose n’allait pas. Les yeux d’Iri. Les mots qu’elle employait. Pourquoi demandait-elle s’il avait parlé ?
— Je vois.
Iri hocha la tête. Une chaleur se répandit dans la poitrine de Lideo. Puis la douleur suivit.
— Alors je dois le faire, au cas où… Je suis vraiment désolée, grand frère.
Sa voix était mécanique. Avant qu’il ne comprenne ce qui se passait, Lideo tomba à genoux, levant les yeux vers elle. La douleur se mêlait à la confusion.
— Qui…?
Lideo peinait à parler.
— …Tu es… ? Où est… Iri… ?
— Elle est morte. J’utilise son corps et son cerveau en ce moment.
Un sourire presque timide se dessina sur le visage d’Iri. C’était la seule chose qui n’avait pas changé.
— Adieu, cher grand frère.
Ce furent ses derniers mots. Elle se détourna ensuite et fit face aux trois silhouettes dans l’obscurité : Shiji Bau, Boojum, et un homme en armure, qui devait être l’artilleur dont il avait entendu parler, la Baleine d’acier.
— C’est fini. Allons-y, dit Iri.
— Je suis désolé, Lideo Sodrick.
C’était la voix de Boojum. Les épaules affaissées comme à son habitude, il pencha son visage maladif vers Lideo.
— Personnellement, j’aurais voulu vous sauver.
— Et désobéir aux ordres, Boojum ?
La voix d’Iri résonna à nouveau.
— Jamais. J’obéirai. Mais je me pose une question. Aviez-vous prévu que tout cela se produise ?
— Non. J’aurais encore pu me servir de lui. Je n’aurais jamais pensé que tout le district serait réduit en cendres. Quel acte de barbarie méprisable… Ce sont donc les héros condamnés ?
— Je savais qu’il ne fallait pas les sous-estimer après leur victoire contre Iblis, mais je ne pensais pas qu’ils iraient aussi loin. Je vais devoir revoir ma manière de les aborder.
— Je suis d’accord. Il va falloir accélérer le plan. Nous devons éliminer ce chevalier sacré et tuer la déesse à tout prix.
Une rudesse s’immisça dans la voix mécanique d’Iri. Était-ce de la colère ou de la peur ? Lideo n’en savait rien.
— …Puis-je avoir un peu de temps avant notre prochaine mission ? demanda Boojum. — Je voudrais enterrer Lideo Sodrick.
— Ce ne sera pas nécessaire.
— Mais je dois lui rendre hommage. C’est ce que l’on fait pour les morts.
— J’ai dit que ce ne sera pas nécessaire. Tu as reçu l’ordre d’obéir à mes directives. L’as-tu oublié ?
— …Très bien.
Boojum marqua un bref silence.
— Comme vous voudrez. Je suis désolé, Lideo Sodrick. Merci de m’avoir acheté ces livres.
Il baissa la tête, dans ce qui ressemblait à une révérence. Mais cela n’avait déjà plus aucune importance pour Lideo. L’air était glacial. Tout commençait à se troubler.
— J’ai besoin de vous tous pour notre prochaine mission, dit l’entité qui parlait avec la voix d’Iri. — Pas seulement de Boojum. Bien sûr, vous serez payés comme promis.
— D’accord. Mais j’ai une question.
La voix de Shiji Bau était froide.
— Comment dois-je vous appeler ? Voulez-vous que j’utilise le nom de la fille dont vous avez pris le corps ?
— Spriggan.
Le sourire de la petite fille illumina l’obscurité. Le sourire de celle qui avait été la « sœur » de Lideo. Depuis combien de temps avait-elle disparu ? Quand ce monstre avait-il pris son corps ? Lideo ne s’en était même pas rendu compte.
— Appelez-moi tous Spriggan.
— Très bien. Que fait-on en premier ?
— Préparez-vous à détruire la ville. Nous devons éliminer tous ses habitants, y compris les héros condamnés et leur déesse, et réduire cet endroit en poussière. Ils nous barrent la route. J’ai besoin de votre aide pour les éliminer.
Lideo comprit enfin son erreur. Son échec.
Mais il était trop tard pour le regretter.