sentenced t2 - CHAPITRE 2 PARTIE 1

Châtiment : Enquête sous couverture dans le district coquille de Sodrick (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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Les héros condamnés n’avaient pratiquement aucune liberté en ce qui concernait les repas. On ne pouvait ni se plaindre de la nourriture ni choisir où la manger, sauf exceptions lors des déplacements en mission. Certains rapportaient de l’alcool ou des en-cas pour en profiter dans leur chambre, mais sans compétences particulières, impossible de mettre la main sur ce genre de choses.

Il n’y avait que deux zones de restauration désignées pour les héros dans la caserne d’Ioff : un coin de la cantine des soldats et un emplacement à côté des étables à dragons. Ce dernier n’était autorisé que par dérogation, uniquement parce que Jayce devait s’occuper des dragons.

Pour cette raison, Jayce mangeait presque toujours hors de la cantine. Mais ce jour-là faisait partie des rares exceptions. En arrivant à notre coin attitré, je trouvai Jayce et Dotta assis côte à côte, en train de prendre leur petit-déjeuner.

— On ne voit pas ça tous les jours, lâchai-je en m’asseyant près de Dotta. — Qu’est-ce qui se passe, Jayce ? Neely t’a viré des étables ?

— Ouais, admit Jayce d’un ton grognon, alors que je plaisantais.

Neely était jalouse.

Notre chevalier-dragon se fourra du pain de seigle dans la bouche, comme pour signifier qu’il ne voulait pas en parler. Ça arrivait de temps en temps. Les dragons éprouvaient une affection particulière pour Jayce, et lui aimait s’occuper d’eux, alors ils étaient naturellement toujours autour de lui. Mais lorsqu’une dragonne s’approchait, Neely avait tendance à mal le prendre.

Les choses devenaient particulièrement pénibles à l’heure des repas. Il arrivait qu’un dragon tente de manger aux côtés de Jayce, ou que Jayce partage sa nourriture avec l’un d’eux. C’était le genre de chose qui mettait Neely de mauvaise humeur. Je ne saurais pas dire ce qui déclenchait exactement sa colère, mais je savais que ça arrivait.

J’en avais même été témoin une fois. Des dragons au hasard posaient la tête sur les genoux de Jayce ou sur ses épaules. Certains allaient jusqu’à lui tendre de la viande ou des légumes coincés entre leurs crocs. Ça me rappelait la façon dont de jeunes nobles abordaient les fils de la royauté ou de grands aristocrates lors d’un banquet du soir.

— Hé, Xylo… Laisse-le tranquille, murmura Dotta en me donnant un coup de coude. — J’aimerais éviter que vous repartiez pour une de vos disputes débiles.

— On ne se dispute pas.

— Si, justement. Vous êtes littéralement des incarnations de colère et de violence. C’est à ce point que j’aimerais qu’on vous fasse manger à des horaires différents…

Dotta jeta un coup d’œil derrière moi, puis balaya la salle du regard.

— Hé, elle est où, Teoritta ? Elle n’est pas avec toi ?

— Elle dort encore, alors je ne l’ai pas amenée. Et puis, j’ai un service à te demander, Dotta, et je ne voulais pas qu’elle entende.

— Sérieusement ?

Il n’aurait pas pu avoir l’air moins emballé.

— En fait, non, ça ira. Tu vas juste me faire faire un truc que je n’ai pas envie de faire.

— Ouais.

— Et ça va être dangereux.

— Ouais.

— Un truc tellement dangereux que tu ne peux même pas amener Teoritta.

— Wow. Tu me fais gagner un temps fou sur les explications.

Je me rapprochai de Dotta et mordis dans mon pain de seigle. Ce jour-là, on avait du pain, du fromage et du chou mariné. Là, tout de suite, je tuerais pour un peu de viande.

— Réjouis-toi, dis-je. — Tu vas pouvoir voir la ville sans entraves.

— Ouais, ouais. J’ai entendu ce qui est arrivé à Tsav.

Heureusement, ou malheureusement, Tsav n’avait pas eu besoin d’être « réparé » après avoir perdu une bonne partie de son bras gauche et s’en était tiré avec un séjour à l’hôpital.

— Alors, c’est quoi la mission ? demanda Dotta.

— Cette fois, on a plusieurs objectifs, mais notre priorité, c’est d’infiltrer la Guilde des aventuriers.

— Super… Dotta avait l’air de lutter pour ne pas vomir.

Nous devions examiner la relation entre la Guilde des aventuriers et ceux qui nous avaient attaqués l’autre jour. C’était notre meilleure piste pour découvrir leur identité. En revanche, impossible d’emmener Teoritta. C’était évident que cela ne ferait qu’aggraver la situation.

— Si tu vas à la Guilde des aventuriers, dit Dotta, — Ce ne serait pas mieux d’emmener Rhyno ?

— Il est toujours au trou. Et puis, avec lui, on ne sait jamais ce qu’il va faire. Je ne veux prendre aucun risque.

Rhyno était l’artilleur de notre unité, mais il était actuellement à l’isolement pour avoir enfreint les ordres.

À l’origine, c’était un aventurier, alors il avait probablement beaucoup de contacts à la guilde, mais ce n’était pas quelqu’un sur qui on pouvait compter pour ce genre de mission.

— Tu n’as toujours pas besoin de moi, alors. Et Venetim ?

— Il doit récupérer le roi Norgalle aujourd’hui.

Les responsables avaient enfin réparé la jambe de Norgalle. Autrement dit, ils avaient fini par trouver un morceau de corps compatible à lui greffer.

— En plus, j’ai besoin de tes compétences, ajoutai-je.

— Mmm… grogna Dotta, mais il ne pouvait pas refuser.

Même s’il le faisait, Kivia finirait par lui donner exactement les mêmes ordres.

— On dirait que tu as besoin d’aide, Xylo, intervint soudain Jayce, rompant son silence. — Je peux y aller à la place de Dotta, si tu veux. Ce n’est pas comme si j’avais autre chose à faire aujourd’hui.

— Attends ! Sérieux ?! Alors…

Dotta bondit sur ses pieds, un sourire béat plaqué sur le visage. Mais avant même de se redresser complètement, il se figea. J’étais en train de lui saisir l’épaule.

— Assieds-toi, idiot. Tu veux vraiment que Jayce travaille en ville ?

Il y avait un problème fondamental à faire appel à Jayce, surtout pour une mission sous couverture. C’était parier sur le fait qu’un dragon incapable de comprendre les règles n’allait pas tout faire capoter.

— On ne peut pas se permettre un tel risque. En plus, il n’a aucune idée de ce qu’on fait.

— Si, je sais. J’écoutais. La Guilde des aventuriers… Vous devez vous faufiler dans un bâtiment, c’est ça ? Trop facile. Il y a combien de gardes ? Quelques humains minables ne peuvent pas m’arrêter.

— Tu vois, Dotta ? Voilà pourquoi c’est toi qui viens.

— D’accord…

Dotta ferma les yeux et s’affala sur la table.

— J’en ai marre d’être enfermé toute la journée, et si ça veut dire que je peux me balader un peu en ville… alors ouais. J’accepte.

— Bon, très bien, conclut Jayce avec légèreté, avant de jeter un morceau de fromage dans sa bouche. — Xylo, tu ferais mieux de ne pas attirer d’ennuis à Dotta. Compris ?

Jayce respectait Dotta et avait tendance à se montrer indulgent avec lui. Un jour, il m’avait dit : « Dotta n’a pas seulement essayé d’aider ce dragon à s’échapper, il l’a même laissée lui manger le bras. Il est comme ça. »

Presque étouffé par l’émotion, il avait ajouté : « …Il s’est offert en nourriture à un dragon affamé. Je ne sais même pas si moi, je pourrais faire ça. »

Je préférai ne pas commenter.

— Alors ? Donne-moi les détails.

Dotta leva les yeux vers moi, une inquiétude visible dans le regard.

— Comment tu comptes t’infiltrer ? Ce sera juste toi et moi ? Pas de Teoritta, c’est bien ça ?

— Exact. Laisse-moi t’expliquer…

***

Nous devions attendre le coucher du soleil pour lancer la mission, car c’était à ce moment-là que la Guilde des aventuriers menait l’essentiel de ses activités.

— C’est l’heure, déclara Kivia.

Elle avait l’air si sérieuse que c’en était presque pénible à regarder.

— Dotta, Xylo. Nous allons infiltrer un territoire ennemi. Notre objectif est d’entrer en contact avec Lideo Sodrick, un individu extrêmement dangereux. Soyez prudents.

Je jetai un regard à la tenue de Kivia.

— C’est comme ça que tu comptes t’habiller ? demandai-je.

— Y a-t-il un problème ?

Elle porta la main à son col. Sous une cape couleur lie-de-vin sombre, elle portait une chemise assez ornée, aux manchettes de dentelle, et une  jupe épaisse. Elle aurait facilement pu passer pour une noble fortunée, n’eût été l’épée à sa taille et l’expression excessivement sévère dans ses yeux… En réalité, c’était exactement ce qu’elle était.

— Ou bien tu es encore en train d’affirmer que j’ai l’air d’un homme ? C’est ça que tu veux dire ?

Elle se montrait particulièrement agressive, au point que je voyais bien que cela intimidait Dotta. Il n’arrêtait pas de me donner des coups de coude, comme pour me supplier d’intervenir. D’accord, Dotta.

— …Je n’ai pas dit ça.

Après un court instant de réflexion, je décidai de donner mon impression honnête.

— Tu es très bien. Si je ne te connaissais pas, j’aurais pensé que tu étais une noble très convoitée.

— Oh.

Sa bouche s’ouvrit une seconde, puis elle pressa aussitôt les lèvres.

— La flatterie est inutile. Inutile d’essayer de t’attirer mes bonnes grâces, cela n’aura aucun effet.

— Très bien, répondis-je, — Mais… on est sur le point de s’infiltrer dans la Guilde des aventuriers, alors…

Il y avait un temps et un lieu pour tout, et les vêtements que Dotta et moi portions étaient tout sauf luxueux. Nous ressemblions davantage à des marchands fauchés ou à des artisans, voire, au mieux, à des domestiques au service d’une personne plus riche.

— Quelle est notre couverture ? demandai-je. — Il nous faut un faux contrat.

— Le choix le plus évident serait une demande d’élimination de féeries, dit Kivia. — Demandons-leur de tuer des féeries qui ont construit un nid sur notre territoire.

— Je ne pense pas que ça fonctionne, murmura Dotta. — C’est généralement un travail pour l’armée. Je sais que la Guilde a sa propre armée privée, mais elle n’accepterait jamais un contrat comme ça sans une somme énorme à la clé.

— Alors offrons-leur justement ça, répliqua-t-elle.

— N…non, ça ne marchera toujours pas. Ça nous rendrait juste extrêmement suspects.

— Je vois.

Kivia me lança un regard, comme pour me demander de l’aide. Je n’étais pas expert en affaires, mais je savais au moins quels genres de contrats les aventuriers acceptaient.

— Il y a des bandits dont il faut se débarrasser, proposai-je. — Ça devrait passer ?

C’était banal, mais à l’époque où je vivais avec la famille Mastibolt, nous avions engagé un aventurier pour régler un problème de bandits.

— Des bandits ont été repérés sur notre territoire, et nous avons besoin d’aide pour les éliminer.

— Ces deux options ne sont pas un peu… violentes ? dit Dotta. — Je suis sûr qu’on peut trouver des bandits dans des régions plus reculées, mais…

Il pesait clairement chacun de ses mots pour ne pas nous énerver, et se faire traiter comme un gamin inutile commençait à m’agacer.

— On est à Ioff, tu sais, poursuivit-il. — Il n’y a pas de bandits errants ici, et ceux qui existent déjà versent leur part à la guilde, si tu vois ce que je veux dire.

— Alors…

Kivia fronça les sourcils et croisa les bras.

— Qu’est-ce que tu proposes ? Quel genre de travail la Guilde des aventuriers de cette ville accepterait-elle ?

— Eh bien…

Dotta fit aller son regard de Kivia à moi, jusqu’à ce qu’une idée semble enfin lui venir.

— Vu votre apparence, on peut supposer que vous êtes l’épouse d’un noble, et que toi, tu es son amant secret.

— Pardon ?

— Hein ?

— Vous complotez pour tuer le mari, conclut Dotta. — Alors ? Il y a un noble que vous avez envie de faire disparaître ?

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