sentenced t2 - pREUVE DE CASIER JUDICIAIRE

Lideo Sodrick

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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Lideo Sodrick se trouvait dans sa chambre lorsqu’il reçut un rapport choquant. Il en resta sans voix, évidemment. Et il était aussi agité.

L’attaque contre les chevaliers sacrés avait été un succès. Les bâtons de foudre récupérés avaient été utilisés à bon escient. Les chevaliers avaient été encerclés avec soin et séparés les uns des autres. Et surtout, Lideo avait envoyé ses deux aventuriers les plus compétents. Ils coûtaient cher, mais valaient largement leur prix.

Impossible de croire qu’ils aient échoué tous les deux.

Il porta son regard sur les deux intéressés, désormais revenus, la femme élancée vêtue de noir et l’homme à la posture voûtée : Shiji Bau et Boojum. Il soupçonnait que ni l’un ni l’autre n’utilisait son vrai nom.

Shiji Bau signifiait « pointe » dans la langue de l’ancien royaume, une référence aux pointes que l’on fixait sous les semelles des chaussures dans le Nord.

Le nom de Boojum restait un mystère. Contrairement à Shiji Bau, qui avait croisé les bras d’un air sombre en fixant Lideo, il s’était assis dans un coin de la pièce et semblait lire un livre.

— C’était un chevalier-dragon, murmura Shiji Bau. Elle faisait rarement du bruit et préférait se déplacer, parler et travailler dans un quasi-silence. — Et il n’avait pas l’air de se soucier des dégâts infligés à la ville. C’était totalement imprévu. Je ne peux pas travailler dans de telles conditions, maître de guilde.

Maître de guilde, tel était le titre de Lideo Sodrick. Il dirigeait la Guilde des aventuriers, une sorte de société d’entraide. La ville portuaire d’Ioff était un centre commercial abritant une multitude de guildes, et la sienne comptait parmi les plus influentes. Seules la Guilde des marchands et la Guilde des aventuriers disposaient d’une armée privée, et donc de la capacité de recourir à des moyens plus coercitifs.

Et c’était naturellement la Guilde des aventuriers qui se spécialisait dans la violence.

Parfait…

Lideo s’enfonça dans une humeur noire. Ce genre d’échec ne va pas faire bonne impression auprès de nos clients.

La violence faisait partie des outils de travail de la Guilde des aventuriers. Plus précisément, c’étaient la peur et l’intimidation qu’elle engendrait qui créaient et garantissaient les profits. En réalité, entretenir une réputation de violence importait davantage que la violence elle-même. C’était ainsi que ces aventuriers gagnaient leur vie.

— Vu les risques encourus, j’attends une récompense plus élevée.

Shiji Bau fixa Lideo, le regard dépourvu d’émotion. C’était peut-être plus un regard noir qu’un simple regard.

— Je comprends votre point de vue, mais…

Lideo la soutint du regard. Il était le maître de guilde. Techniquement, il était son supérieur, même si elle était de loin plus puissante que lui. Malgré cela, il ne pouvait pas se permettre de laisser transparaître la moindre crainte.

— Vous avez échoué tous les deux, et d’après ce que j’ai entendu, vous aviez largement le temps d’accomplir la mission avant l’apparition de ce chevalier-dragon.

— Hmph. Le héros condamné qui la protégeait était bien plus fort que ce que vos renseignements laissaient entendre. Et cet homme-là…

Shiji Bau désigna Boojum du pouce.

— C’est un parfait amateur. Il est peut-être doué pour tuer, mais il a fourni bien trop d’informations à l’ennemi. Vous devriez soit le retirer de cette mission, soit le tuer immédiatement.

— …Vous parlez de moi, là ?

Boojum ne leva pas les yeux de son livre.

— Pourquoi ? Quel est le problème ? J’ai suivi les ordres, et me retirer à ce moment-là était la bonne décision.

— Ce n’est pas ça, le problème. Tu as dit que je ne pourrais pas vaincre ce héros. Pourquoi ?

— Parce que c’est la vérité. Tu n’y serais pas parvenue. Tu n’avais, au mieux, qu’une chance sur mille de gagner.

— Pardon ?

Shiji Bau se tourna vers lui et le fusilla du regard, mais il tourna simplement la page de son livre, sans s’en soucier.

— Oh, mes excuses. J’essayais simplement d’être aimable. En réalité, tu n’avais, au mieux, qu’une chance sur dix mille.

— …Vous voyez avec quoi je dois composer ? dit-elle, exaspérée. — Qu’est-ce qui ne va pas chez cet homme ? Vous l’avez engagé pour me saper le moral, ou quoi ?

— « Saper le moral… » ? Je vois… C’est donc ainsi que tu as interprété ma remarque, répondit Boojum d’un ton sérieux, les yeux toujours rivés sur son livre. — Lideo Sodrick, je vous présente mes excuses. Il semblerait que je l’aie contrariée, alors que ce n’était pas mon intention. Je me contentais d’énoncer la vérité.

Lideo ne dit pas un mot.

Contrairement à Shiji Bau, Boojum était un aventurier inconnu, apparu sur la scène seulement récemment. Lideo avait entendu parler de lui pour la première fois lorsque Boojum s’était battu dans une maison de jeu tenue par la Guilde des aventuriers. Lideo n’en connaissait pas les détails, tout ce qu’il savait, c’est que dix aventuriers s’étaient ligués contre Boojum et avaient perdu.

Aucun n’avait survécu. Tous présentaient des entailles mortelles qui semblaient provenir de griffes ou de crocs de bête. Aucun témoin ne put expliquer comment Boojum avait procédé, mais cela n’intéressait guère Lideo. Tout ce qu’il voulait, c’était un garde du corps contrôlable.

Il avait donc recueilli Boojum en secret au sein de la Guilde des aventuriers, l’autorisant à y séjourner gratuitement.

Au début, je pensais qu’il s’agissait d’un ancien aventurier tombé sur des temps difficiles, mais…

Il y avait quelque chose d’étrange chez lui.

C’était un excellent garde du corps, doté de réflexes bestiaux et d’une capacité presque surnaturelle à sentir le danger. Pourtant, bien qu’il obéisse fidèlement aux ordres, il ne comprenait absolument pas le fonctionnement du monde. Au départ, il ne comprenait même pas comment l’argent marchait.

Ainsi, s’il était impitoyable et excellent dans la violence, Shiji Bau n’avait pas tort, pour tout le reste, il était un amateur.

— …Boojum reste pour le moment, déclara le maître de guilde. — J’ai pris ma décision.

Il était fort. On ne pouvait pas prévoir ce qu’il pensait, mais il était loyal, et cela faisait de lui un pion précieux.

— Shiji Bau, je veux que vous vous occupiez de lui, poursuivit Lideo. — Si vous estimez qu’il est amateur, guidez-le.

— Quoi, je suis sa dresseuse ?

Elle eut un petit souffle de mépris, puis lança un regard à Boojum, toujours plongé dans son livre, avant de hausser les épaules.

— Il va me ralentir. Et en plus, ces gardes sont forts. Il va me falloir un peu plus d’argent.

— Hmph ! Des excuses, encore des excuses. Vous ajoutez des frais simplement parce que l’ennemi est un peu plus coriace ?

— …Oh, vous me provoquez maintenant ?

Son regard s’aiguisait face au rictus provocateur de Lideo, mais en un clin d’œil, quelqu’un s’interposa entre eux.

— Mon frère, dit la voix grave d’une petite silhouette tapie dans l’ombre. — Recule, je te prie.

C’était une fille aux cheveux blond terne. Elle était assez jeune pour passer pour une enfant, mais ses yeux étaient étrangement sombres. Peut-être n’était-ce que la culpabilité de Lideo qui parlait.

— Cette femme est un chien errant. Elle n’a pas de maître… ce qui la rend dangereuse.

Cette fille s’appelait Iri et faisait partie des enfants que Lideo gardait personnellement. Iri était la plus violente du groupe. Elle avait des compétences correctes, mais c’était surtout sa loyauté qui la rendait bien plus précieuse qu’un mercenaire ou un aventurier engagé.

Lideo élevait vingt enfants au total. C’était quelque chose que son prédécesseur lui avait enseigné.

Il investissait dans l’orphelinat de la ville grâce aux dons de la Guilde des aventuriers. En échange, il recueillait les enfants les plus prometteurs et les soumettait à une éducation et un entraînement spéciaux. Cela lui permettait de se constituer une armée privée ne dépendant d’aucun tiers.

D’autres guildes faisaient la même chose. Les organisations de marchands et d’artisans repéraient des enfants au potentiel intéressant et les formaient dès le plus jeune âge.

La seule différence résidait dans le type de « produits » qu’ils manipulaient.

Lideo appelait ces enfants ses jeunes frères et sœurs, et leur demandait de l’appeler leur frère en retour.

Cela, combiné à un traitement de faveur, entretenait un fort sentiment de loyauté.

— Mon frère, tu baisses toujours ta garde, insista Iri, presque sur le ton du reproche. — Je n’arrive pas à croire que tu aies laissé ces gens entrer dans ta chambre… Je peux servir d’intermédiaire si tu le souhaites.

— Je fais simplement comme mon prédécesseur me l’a appris, répondit Lideo.

C’était l’excuse qu’il utilisait systématiquement lorsqu’il voulait clore une discussion rapidement et s’éviter un mal de tête.

— Lorsqu’il y a des affaires importantes à discuter, il faut toujours se rencontrer en face à face. C’est ainsi que l’on sait si l’on peut faire confiance à l’autre partie. Il faut écouter son instinct.

Bien sûr, tout cela n’était pas entièrement vrai. S’il avait convoqué Shiji Bau et Boojum en personne, c’était parce que cette pièce était l’endroit le plus sûr pour lui. L’un de ses « petits frères » attendait dans la pièce voisine, une arme spéciale déjà braquée sur les aventuriers, et Iri se tenait à ses côtés. Le bureau qui séparait Lideo de ses deux invités était même gravé de pièges à sceaux sacrés.

Lideo était d’une nature plutôt lâche, il le reconnaissait lui-même.

C’est ainsi qu’il avait survécu aussi longtemps à un poste aussi précaire.

Shiji Bau était évidemment consciente des pièges gravés dans le bureau, mais Lideo n’était pas certain que Boojum les ait remarqués. Il choisit ses mots avec soin.

— Quoi qu’il en soit, Shiji Bau, j’ai confiance en vos compétences et en votre loyauté envers le contrat que vous avez signé.

Sur ce point, il était sincère. Le respect des accords était fondamental pour un aventurier, et il valait mieux éviter que Lideo, le maître de guilde, parle en mal de vous. Dans ce cas, trouver du travail devenait difficile, même dans d’autres villes.

— Discutons de la suite. Quelque chose d’imprévu s’est produit, et la sécurité autour de la cible va très probablement être renforcée. Compte tenu du risque accru, je suis disposé à augmenter votre rémunération. Cependant…

Lideo tapota le petit sac de tissu rempli de pièces posé sur le bureau, des pièces d’argent de l’ancien royaume.

— Vous devrez également accepter une autre mission.

Il sortit un second sac de tissu de taille identique et le posa à côté du premier.

— Vous n’avez pas terminé le travail confié. Et à mon sens, anticiper l’imprévu fait simplement partie de notre métier. Si vous vous retirez maintenant, je ne verserai pas la prime de fin de mission.

Sa lèvre se retroussa légèrement. Il lui suffisait de lui donner l’impression d’avoir l’avantage.

— Nous ne sommes pas l’armée, après tout.

Il tentait de lui faire comprendre qu’il connaissait son passé. Les armes à sceaux sacrés particulières de Shiji Bau et son style de combat étaient peu communs. Cela avait attiré l’attention de Lideo, qui avait enquêté sur elle et fini par découvrir son véritable nom. Pour résumer, elle était une déserteuse de l’armée, inscrite sur la liste de soldats affectés à une unité expérimentale. Après avoir fui l’armée, elle avait connu des jours difficiles, se battant et acceptant n’importe quel travail pour gagner de l’argent. Les détails restaient flous, mais s’il informait son ancien employeur qu’elle possédait toujours une arme gravée de sceaux sacrés, cela lui compliquerait très certainement la vie à l’avenir.

— Je pense que nous pouvons établir une relation profitable, conclut-il.

— D’accord.

Les mouvements de Shiji Bau furent rapides. Iri réagit lorsque l’aventurière bougea la main droite, mais son gantelet avait déjà changé de forme en un clin d’œil. Les fils d’acier se transformèrent en faucille et balayèrent les deux sacs de pièces hors du bureau.

— Comment osez-vous… ! cria Iri en dégainant son couteau.

Elle était hors d’elle.

— Ce ne sera pas nécessaire, Iri. Recule, ordonna calmement Lideo.

Il comprenait ce que faisait Shiji Bau. Elle pouvait le tuer sans difficulté, même dans une situation comme celle-ci. Les pièges du bureau n’y changeraient rien. L’éliminer serait facile pour elle. C’était ce qu’elle voulait faire passer comme message.

Je comprends ce qu’elle ressent.

Dans ce métier, on ne pouvait pas se permettre de laisser les autres vous manquer de respect. Lideo le comprenait mieux que quiconque.

— Je reviendrai pour le reste une fois le travail terminé, dit-elle. — Préparez trois sacs.

— Ce n’est pas raisonnable. Ne pouvons-nous pas négocier un peu ?

— Non. J’ai des dépenses nécessaires, cracha Shiji Bau avant de se détourner. — Ces gardes étaient plus coriaces que je ne l’imaginais. Je vais devoir engager plus de monde.

— Je peux vous présenter certains aventuriers si vous le souhaitez, proposa Lideo.

Shiji Bau laissa échapper un reniflement dédaigneux.

— Des brutes inutiles sont une perte d’argent, peu importe leur nombre. Tant que l’ennemi aura un dragon, il nous faudra des gens capables d’utiliser des sceaux sacrés. Des professionnels, pas cet idiot.

— Des paroles sages, répondit Boojum. — Je ne serai pas très utile dans des combats à l’intérieur de la ville. Au fait, Lideo Sodrick…

Ce n’est qu’à ce moment-là que Boojum leva enfin les yeux de son livre. Chaque fois que Lideo croisait son regard, il avait l’impression de plonger dans deux trous noirs sans fond.

— J’aimerais également demander une rémunération supplémentaire pour mes services, poursuivit l’homme. — Je souhaite acheter un autre livre.

— Encore un ? demanda Lideo.

Boojum était un lecteur avide et demandait un nouveau livre à chaque mission accomplie. Bien que la requête fût simple et peu coûteuse, elle éveillait malgré tout la curiosité de Lideo.

— Êtes-vous certain que c’est tout ce que vous voulez ? demanda-t-il.

— Absolument. J’ai développé un goût particulier pour cet auteur, Altoyard Comette. Quel poète remarquable.

— Si vous le dites.

Lideo ne comprenait pas la valeur de la poésie, mais cela lui semblait être un loisir intéressant pour un homme qui ne connaissait que la violence.

— Très bien. Dans ce cas, en échange, j’attends de vous que vous obéissiez en toutes circonstances aux ordres de Shiji Bau.

— D’accord. Shiji Bau, je suis prêt à recevoir des ordres.

— …Alors mettons quelques points au clair.

Elle lança à Boojum un regard bref mais perçant.

— D’abord, pas de bavardages. Et quand tu parles à quelqu’un, tu le regardes dans les yeux. C’est compris ? Maintenant, suis-moi.

— Comme tu voudras.

Iri attendit trente longues secondes après que Boojum eut suivi Shiji Bau hors de la pièce, avant de se tourner vers Lideo avec un regard inquiet.

— …Penses-tu vraiment qu’ils peuvent réussir, mon frère ?

— Tu n’as aucune raison de t’inquiéter.

Se sentant oppressé, Lideo tourna son regard vers le monde au-delà de sa fenêtre. Pendant une seconde, il eut l’impression que quelqu’un les observait depuis le bâtiment d’en face. La présence disparut aussitôt, mais il ne pouvait pas simplement mettre cela sur le compte de son imagination. Ils étaient partout. Le premier qu’il avait rencontré était un homme portant un sceau sacré suspendu à sa poitrine, preuve de son statut de prêtre.

Il s’était approché de Lideo avec une proposition, une proposition qu’il ne pouvait pas refuser. Obéir, coexister ou mourir. C’étaient ses seules options, et s’il ne voulait pas mourir, il allait devoir prouver qu’il pouvait être utile.

…Les Coexistants.

Il se remémora le nom de leur groupe. Des humains coexistant avec le Fléau Démoniaque. En parvenant à un accord avec des rois-démons intelligents, ils garantiraient la survie de l’humanité. Lideo connaissait ce genre de marchés, et il les comprenait.

Autrement dit, ils voulaient un système d’esclaves, des gens pour contrôler ces esclaves, et des dirigeants.

…Du moins, c’était ainsi qu’il le percevait.

Les Coexistants laisseraient les rois-démons gouverner et, en échange, deviendraient des surveillants disposant d’un contrôle sur les esclaves. Quoi qu’il en soit, leur influence dépassait de loin tout ce que Lideo avait imaginé.

À ce rythme, l’humanité va perdre.

Il en était presque certain. Et si c’était inévitable, il devait au moins s’assurer une place parmi les surveillants. Ce n’est qu’ainsi qu’il pourrait garantir une bonne vie pour lui-même et pour sa famille : ses frères et sœurs. Iri et les autres n’étaient plus de simples outils pour Lideo. Il s’y était attaché.

Peut-être n’était-il pas fait pour être maître de guilde. C’est ce que son prédécesseur aurait dit, en tout cas. Mais il n’y avait plus rien à y faire.

Je suis probablement déjà un traître à l’humanité…

Il sentit le regard d’Iri tandis que la culpabilité l’engloutissait lentement. Pour Lideo, la culpabilité était un privilège réservé à ceux qui détenaient le pouvoir, comme lui.

…Je n’ai pas le choix. Je dois faire ça pour ma famille.

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