sentenced t2 - Chapitre 1 RAPPORT FINAL

Châtiment : Vacances factices dans la ville portuaire d’Ioff – Rapport final

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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Pour faire court, il y avait un traître parmi nous. C’était la seule explication possible.

Les gardes que Kivia avait déployés dans la ville avaient été séparés et isolés les uns des autres. Un simple regard sur une carte rendait la situation évidente. L’ennemi avait envoyé des groupes d’assassins concentrés vers des points précis, coupant les communications. Plus d’une centaine de chevaliers sacrés avaient été déployés, et plus de la moitié étaient morts ou grièvement blessés.

L’attaque avait pris tout le monde par surprise, et elle avait été brutale. Ce n’était pas quelque chose que n’importe qui pouvait mener. Nous avions capturé un nombre correct de survivants, mais la plupart n’étaient que des sbires de bas niveau ou des aventuriers, à peine meilleurs, et les autres s’étaient donné la mort avec du poison qu’ils avaient dissimulé quelque part sur eux. Si seulement Jayce s’était un peu retenu, pensai-je.

…De retour à la caserne, nous discutions de la situation.

Par nous, j’entendais Kivia, les responsables des unités déployées, et moi. J’étais le seul représentant de l’Unité de Héros Condamnés 9004, car je ne voulais pas que Teoritta entende.

Normalement, notre soi-disant commandant aurait assuré la représentation lors de ce genre de réunions, mais on ne pouvait rien attendre de Venetim en matière militaire, et il était occupé à rédiger une lettre d’excuses détaillant nos erreurs. Par élimination, la tâche me revint donc.

— …Alors, capitaine Kivia… marmonna un jeune homme en levant les yeux de la carte. — Ce que vous essayez de dire, c’est… qu’il y a un traître parmi nous ?

C’était l’officier en charge de l’infanterie. Je croyais qu’il s’appelait Rajit. Il portait une expression dépourvue d’humour, excessivement sérieuse, exactement le genre de visage qu’on s’attendait à voir sous un uniforme militaire.

— Nous n’en sommes pas encore certains, répondit calmement Kivia.

On aurait dit qu’elle retenait volontairement toute émotion.

— Ils pourraient très bien appartenir à une autre unité. J’ai contacté Galtuile au sujet de nos mesures de sécurité et j’ai aussi fait le point avec la force de défense d’Ioff, avec qui nous travaillons.

C’étaient des réactions naturelles pour quelqu’un de l’armée. Elle aurait pu tendre un piège elle-même, mais elle n’était pas du genre à prendre des risques. Je compris et respectai cette décision.

— …Ça ne change pas grand-chose de toute façon. L’officier en charge de la cavalerie secoua la tête, les bras croisés.

Cet homme s’appelait Zofflec, si ma mémoire était bonne. Il se tenait droit, mais parlait parfois avec rudesse et arborait presque toujours un rictus cynique.

— Ça pourrait être l’un de nous, quelqu’un en position de pouvoir, ou même un membre de nos forces alliées, poursuivit-il. — Et on ne peut pas se battre correctement si on ne se fait pas confiance. Nous sommes dans une situation extrêmement mauvaise.

Il poussa un soupir excessivement théâtral et tourna son regard vers un coin de la table.

— Vous êtes d’accord, officier Siena ?

— …Oui, je suis d’accord, répondit une femme de petite taille.

Sa voix semblait contenue.

Siena, restée silencieuse jusque-là, commandait l’unité de tireurs d’élite. J’aurais aimé qu’elle transmette un peu de cette retenue à notre sniper.

— Notre unité a subi le plus de pertes, poursuivit-elle. — Presque tous les snipers déployés ont été tués.

— Ce qui veut dire que nous devons régler ça, et vite, dit Rajit en hochant la tête avec prudence. — Capitaine Kivia, je pense que nous devrions revoir la manière dont nous protégeons la déesse Teoritta. D’abord, nous devrions ne rassembler que ceux en qui nous pouvons avoir confiance, en commençant par ceux présents ici, et envisager…

— Je n’en suis pas sûr. À mon avis, ça n’a aucun intérêt.

Je devrais sans doute me taire, pensai-je en prenant la parole malgré moi. Il s’agissait de protéger Teoritta, après tout… Dès que cette pensée me traversa l’esprit, je soupirai intérieurement.

Se pouvait-il que je…

Essayais-je d’empêcher que la même chose n’arrive à Teoritta ? Pensais-je que cela m’aiderait à reprendre quelque chose que j’avais perdu ? Merde. Teoritta ne remplacerait jamais Senerva, quoi qu’il arrive. Et pourtant, je continuai :

— « Seulement ceux en qui nous pouvons avoir confiance » ? Pour commencer, nous devrions nous méfier de tout le monde dans cette pièce.

— …Quelle audace. Rajit me lança le regard noir, exactement comme je m’y attendais. — Cela vous inclut aussi, héros condamné… En fait, le « tueur de déesse » devrait être en tête de notre liste de suspects.

Il n’avait pas tort. Impossible de le contredire.

Je souris d’un air amer, et Zofflec éclata de rire.

— Bien dit, Rajit ! Je suis entièrement d’accord. Capitaine Kivia, êtes-vous sûre que nous devrions autoriser ce héros à assister à nos réunions de la sorte ?

Il riait, mais ses mots étaient acérés.

— Je me méfie de lui aussi. Après tout, c’est lui qui nous a volé la déesse dès le départ. Rien de ce qu’il fait n’a le moindre sens.

Avec Rajit et Zofflec en train de me tomber dessus, mon malaise grandissait à vue d’œil. Le dernier officier, Siena, m’observait en silence, son expression ne laissant rien transparaître. Typique d’un sniper. Je ne pouvais pas me permettre de reculer.

— Au minimum, nous devons mener une enquête discrète, dis-je. — Nous devrions contacter le Douzième Ordre des Chevaliers sacrés par l’intermédiaire de Galtuile.

Je connaissais cette unité. Elle était spécialisée dans le renseignement. Elle occupait un rôle particulier et constituait le seul ordre qui n’apparaissait jamais en public. Seul un nombre restreint de personnes savait à quoi ils ressemblaient. Même lorsque j’étais capitaine, je ne les avais jamais rencontrés. Certains murmuraient qu’ils n’existaient pas. Mais je savais qu’un groupe spécialisé dans ce genre de tâches existait : le Corps national du renseignement.

— On ne peut pas se battre si on ne se fait pas confiance. Là-dessus, vous avez raison, dis-je. — Et oui, évidemment, je dois paraître le plus suspect de tous, mais dans une situation pareille, on ne peut faire confiance à personne.

— …Je comprends ce que vous cherchez tous à dire.

Kivia se leva lentement, puis se tourna vers quelqu’un d’autre, un homme qui n’était pas assis à notre table, mais installé derrière un bureau au fond de la pièce.

— Qu’en pensez-vous, Mon Oncle ? Je crois que nous devrions revoir notre stratégie, transmettre nos conclusions à Galtuile et mener une enquête interne.

— Oui…, répondit un homme à la voix grave, légèrement rauque.

Il s’agissait du grand prêtre Marlen Kivia, l’oncle de Kivia. Il siégeait au conseil sacré du Temple et se trouvait pratiquement au sommet de la hiérarchie religieuse.

C’était un homme maigre, à la fin de la quarantaine, dont les cheveux étaient constellés de mèches blanches, chacune semblant témoigner d’inquiétude et de stress. Son expression excessivement sérieuse rappelait celle de Kivia, mais chez lui, elle donnait une impression de nervosité plus marquée. Peut-être parce que son regard était plus dur que celui de sa nièce.

— Je viens tout juste d’être affecté à cette enquête, mais…

Marlen Kivia n’exagérait pas. Il était arrivé de la Première Capitale peu de temps auparavant, mandaté par le gouvernement municipal d’Ioff pour agir en tant que consultant auprès des forces de défense. Depuis dix jours, il s’efforçait de comprendre la situation et d’obtenir l’autorité nécessaire pour superviser l’affaire.

La répartition des rôles entre l’armée et le Temple était complexe dans des cas comme celui-ci. Lorsqu’une déesse était impliquée, il y avait presque toujours des exceptions et des arrangements particuliers. L’équilibre des pouvoirs en place et la situation politique du royaume déterminaient généralement qui prenait la main.

— Le fait que nous ne sachions pas en qui avoir confiance, moi compris, est préoccupant, admit-il en tambourinant nerveusement des doigts sur la table. — Cela dit, nous ignorons si le Douzième Ordre peut, ou même veut, nous aider… Par conséquent, notre priorité devrait être de revoir notre plan de sécurité actuel. À l’heure actuelle, je pense que notre seule option est d’augmenter autant que possible le nombre de gardes chargés de protéger la déesse.

Il laissa échapper un long soupir discret, chargé d’une fatigue qui semblait s’être accumulée sur plusieurs jours.

— Il est extrêmement regrettable que nous n’ayons capturé personne disposant d’informations utiles. Comment se sont déroulés les interrogatoires, Patausche ?

J’avais presque oublié que Patausche était le prénom de Kivia, tant je n’avais jamais eu l’occasion de l’utiliser.

— Loin d’être idéaux, répondit-elle en se redressant.

Je voyais bien qu’elle était nerveuse.

— La plupart des individus capturés étaient des aventuriers, et il semble qu’ils ignorent qui les a engagés.

— Je vois.

Le grand prêtre hocha la tête avec froideur. Il y avait quelque chose de très étrange dans sa relation avec sa nièce. Ils étaient beaucoup trop formels l’un envers l’autre. Peut-être que cela venait simplement de la personnalité de Kivia.

Oui, ça devait être ça.

— Je vous présente mes plus sincères excuses. Si seulement nous avions pu capturer ceux qui semblaient savoir ce qui se passait, alors…

Alors que Kivia s’inclinait avec politesse, les lèvres du grand prêtre se courbèrent en un léger rictus.

— Inutile de se tourmenter pour ça, dit-il. — Tu es bien trop sévère avec toi-même. Trop de regrets et d’anxiété ne feront qu’entraver ton travail.

— J’en tiendrai compte.

— Toujours aussi sérieuse. Eh, j’imagine qu’il ne peut pas en être autrement, sinon tu ne serais pas Patausche Kivia.

Le grand prêtre Marlen laissa échapper un soupir presque inaudible. Je me demandai si c’était sa manière de rire.

Il devait être incapable de rire franchement, tout comme sa nièce.

— Quoi qu’il en soit, reprit-il, — Tout ce que nous pouvons faire à présent, c’est nous préparer à la prochaine attaque…

— Un instant, grand prêtre Marlen, l’interrompis-je en levant la main, tout en me disant une nouvelle fois que je devrais probablement me taire. — Il y a encore quelque chose que nous pouvons faire.

À peine eus-je parlé qu’il se tourna vers moi. Il ne me fusillait pas du regard, il semblait plutôt intrigué.

— Oh. Voilà qui est fâcheux. Je ne me souviens pas vous avoir demandé ton avis, héros condamné Xylo. Même si tu as conclu un pacte avec la déesse, nous ne pouvons tolérer que tu ignores les règles et les procédures en un lieu comme celui-ci. Sans cela, notre organisation cesserait de fonctionner.

— Oui, je le comprends, mais je pense que mon avis peut être utile.

— Xylo ! Arrête ! Tu…

Kivia m’attrapa le bras avec agitation, mais il n’était plus question de reculer.

— Nous pouvons probablement obtenir des informations auprès des intermédiaires qui ont engagé les aventuriers, poursuivis-je.

Le grand prêtre Marlen ne me dit pas de me taire, mais son regard acéré se fit encore plus étroit.

— …Prétends-tu savoir qui pourraient être ces individus ?

— Oui, répondis-je. — Au minimum, je connais quelqu’un que nous devrions examiner immédiatement.

Je soutins le regard anxieux de Kivia avec un léger sourire et un hochement de tête. Pour la rassurer, je tapotai doucement la main qu’elle avait posée sur mon coude, mais elle ne sembla pas comprendre mon intention.

— Mmn…

Ses yeux s’écarquillèrent et elle détourna aussitôt le regard, ce qui arracha au grand prêtre un nouveau soupir à peine audible.

— Hmph. Très bien. Je t’autorise à parler. Je suis certain que tu meurs d’envie de nous gratifier d’une idée remarquable.

— On peut dire ça. Sinon, je n’aurais pas levé la main devant quelqu’un d’aussi important que vous.

— Ta manière de parler est provocante, mais elle détend l’atmosphère. Prends-en de la graine, Patausche. Tu n’as pas besoin d’être aussi désinvolte que lui, mais tu peux en tirer une ou deux leçons.

Kivia ravala sa réplique, mais son agacement était évident.

— À présent, héros condamné Xylo… Qui devrions-nous examiner ?

— L’intermédiaire qui attribue les missions aux aventuriers en ville.

— On dirait que tu es très au fait de ce genre d’activités souterraines. Et qui est cet intermédiaire ?

— Ce n’est pas une seule personne. Je marquai une pause avant de donner le nom. — C’est la Guilde des aventuriers elle-même.

***

Il y a encore une chose que je dois ajouter à ce rapport.

Venetim m’attendait lorsque je revins de la réunion.

— …Tout va bien ? demanda-t-il.

Accessoirement, Dotta était affalé par terre, ivre mort et en train de ronfler, une bouteille d’alcool encore à la main.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demandai-je.

— Oh, euh…

Venetim esquissa un sourire mal à l’aise face à ma confusion.

— Je me disais juste que peut-être on était punis, ou quelque chose comme ça…

— Non, tout va bien. Ce grand prêtre est un type très sérieux, comme sa nièce. Il ne nous a rien fait par dépit.

— …Je vois.

Venetim se couvrit la bouche, comme pour réprimer un bâillement. Je n’avais aucune idée de ce qu’il cherchait à dire.

— Alors… comment se sont comportés les autres à la réunion ?

— Quoi ? Il y a quelqu’un qui t’inquiète ? Ne me dis pas que tu essaies de te rapprocher de cette sniper. N’y pense même pas. Elle a l’air compliquée, et je ne compte pas aider.

— Non, ce n’est pas ça…

Il hésita quelques secondes, puis secoua la tête.

 — Laisse tomber.

— Qu’est-ce qui te prend ?

J’étais encore plus perdu. J’attrapai sans scrupule la bouteille d’alcool de Dotta. J’allais probablement en avoir besoin pour me préparer à la tâche du lendemain.

— Au travail, Venetim, dis-je. — Mais d’abord, j’ai besoin de ton aide pour choisir les bonnes personnes.

Au final, Venetim était le seul sur qui je pouvais compter pour ce genre de discussions. Ses remarques inutiles et ses réponses à côté de la plaque m’aidaient à mettre de l’ordre dans mes pensées.

— On va discuter stratégie en buvant ? demanda-t-il. — Je suppose que je peux aider pour ça.

— Comme si tu avais autre chose à faire. En échange, j’écouterai ce que tu veux raconter, vu qu’on dirait que quelque chose te tracasse.

— Rien ne me tracasse.

Son sourire n’inspirait aucune confiance.

— Ce n’est pas ça. Pas du tout.

Venetim restait pour moi une énigme totale. Mais peut-être que tous les escrocs étaient comme ça.

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