sentenced t2 - Chapitre 1 partie 6

Châtiment : Vacances factices dans la ville portuaire d’Ioff (6)

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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L’assassin élancé vêtu de noir ne gaspilla pas son souffle à bavarder inutilement.

Il se contenta de tendre le bras droit devant lui, comme s’il voulait serrer la main.

Cela devait être sa posture de combat.

C’était un style inhabituel. Il n’abaissait pas son centre de gravité et ne formait pas les poings. Sa main gauche était ramenée en arrière, à hauteur de la taille, et il se tenait à environ quatre pas. Teoritta était juste derrière moi.

Ce n’est pas bon.

Il avait coupé la plupart de mes voies de repli, et si je voulais attraper Teoritta et utiliser mon sceau de vol pour mettre de la distance entre nous, je devrais brièvement tourner le dos à l’ennemi.

— Xylo, je… commença Teoritta.

— Reste derrière moi, l’avertis-je en la coupant. — Je vais régler ça vite.

— …Comme on pouvait s’y attendre de mon chevalier.

Teoritta serra brièvement mais fermement l’ourlet de ma chemise derrière moi. Ce ne serait pas facile, mais nous n’étions pas en danger.

Ce n’était rien comparé à la merde que nous, les héros condamnés, avions subie encore et encore.

Cela me donna confiance, et j’interpellai Tsav, toujours accroupi au sol.

— Ne tente rien de stupide, Tsav.

— Je peux même pas bouger, frérot. C’est la merde.

Tsav essayait de resserrer quelque chose autour de son bras gauche, à l’épaule, pour stopper le saignement. On aurait dit qu’une bête lui avait mordu profondément la chair.

Mais malgré la quantité de sang qu’il semblait avoir perdue, il m’adressa un sourire insouciant tandis que la sueur dégoulinait de son front.

— Ce bras est foutu maintenant, dit-il.

— Pas de chance.

— Plus important, frérot, t’as vu leurs bras ? Ils…

Mais l’assassin élancé bougea avant que Tsav puisse finir sa phrase.
Techniquement, il ne fit que déplacer légèrement son poids, mais cela suffit à me faire comprendre qu’il allait attaquer. Il maintint sa garde tout du long.

Je n’ai vraiment pas envie de finir sur la défensive. Surtout face à un assassin.

C’est pour ça que je choisis d’attaquer, dégainant un couteau de ma ceinture et le lançant dans un seul et même mouvement. J’avais répété cette technique encore et encore, jusqu’à en être écœuré. En plus, je touchais toujours ma cible, même en plein vol, alors il n’y avait aucune chance que je rate en étant debout sur le sol.

Je visai en plein milieu de leur front. Je pensais qu’ils allaient se déporter pour esquiver, mais ils choisirent d’intercepter le couteau, le bloquant avec l’un de leurs gantelets, celui qui recouvrait leur main droite. C’est à ce moment-là que j’activai Zatte Finde.

Je dus limiter l’explosion, puisque nous étions relativement proches, mais elle était assez puissante pour arracher net le bras de quelqu’un. Et pourtant, l’assassin élancé chargea à travers la déflagration, le bras droit intact. Il était totalement indemne… Comment ?

Leurs doigts fendirent l’air jusqu’à se retrouver juste devant mes yeux, m’obligeant à me pencher en arrière autant que possible.

À cet instant, une silhouette élancée aux longs cheveux noirs me barra la vue.

— Huff !

Quelqu’un expira. L’épée de Kivia transperça le bras droit de l’assassin par le côté.

J’entendis le choc du métal tranchant tandis que Kivia retenait brièvement son souffle, et l’assassin plissa les yeux. Est-ce qu’il riait ? Il balaya l’air de son bras gauche, visant l’estomac de Kivia.

À ce moment-là, je le sentis. Kivia avançait pour frapper, et même moi je pouvais le voir.

— Stop !

J’attrapai l’épaule de Kivia et la tirai violemment en arrière, nous faisant tomber tous les deux sur le cul comme des idiots. Elle me lança un regard de reproche, mais je m’en fichais. Nous avions évité un coup mortel.

Puis j’entendis quelque chose se fissurer. C’était le bras de l’assassin, ou plutôt le gantelet couleur plomb qui le protégeait. Lorsqu’il avait tendu la main droite, je l’avais vu. L’étrange gantelet semblait se désassembler. Il paraissait en réalité composé de faisceaux de cordes, ou peut-être de câbles d’acier.

Une fois défait, il changea de forme, se tressant et s’enroulant encore et encore, jusqu’à finir par prendre l’aspect d’une mâchoire de bête, garnie d’une rangée de crocs acérés.

Cette mâchoire claqua juste devant les yeux de Kivia, exactement à l’endroit où elle se tenait quelques secondes plus tôt.

Un râle s’échappa de sa gorge pâle. Si elle avait avancé d’un pas de plus, sa trachée aurait été arrachée net. C’était forcément ça qui avait mis en lambeaux le bras gauche de Tsav, et je pariais qu’un petit bouclier formé de ces câbles d’acier avait bloqué mon explosion. Non seulement ce gantelet était rapide, mais il semblait capable de se remodeler en presque n’importe quoi.

Ça doit être une sorte de sceau composé.

C’était probablement une fabrication spéciale, pas encore utilisée par l’armée. D’après ce que je pouvais en juger, c’était un type de sceau de frappe qui augmentait les capacités physiques. Ce n’était pas très complexe, mais c’était difficile à gérer au corps à corps. Il me faudrait une explosion assez puissante pour le vaincre.

Mais était-ce seulement possible ? De quelle ampleur et de quelle puissance aurait besoin une explosion ? Un faux pas dans cette ruelle pourrait faire s’effondrer les bâtiments alentour sur nous. Tant que Teoritta était là, je devais maintenir la déflagration aussi faible que possible.

L’assassin élancé se rua en avant pour frapper pendant que nous étions encore au sol, mais je n’allais pas le laisser faire. Pendant ma chute, j’avais lancé une pièce de la main gauche.

Bouffe ça.

Je l’avais visée au-dessus de sa tête. L’explosion et l’impact furent encore plus puissants que mon tir précédent. L’assassin la bloqua rapidement avec ses gantelets, mais dut bondir en arrière, retombant à quatre pattes.

Il ne s’en sortit pas indemne. Le masque noir de l’ennemi avait été partiellement brûlé par l’explosion, révélant le visage d’une femme maigre. Je m’y attendais, vu sa silhouette et ses mouvements.

Ses yeux sauvages, ceux d’une créature évaluant sa proie, passèrent de moi à Kivia, puis à Teoritta.

— …Tu m’as sauvée, grogna Kivia sans quitter l’ennemie des yeux.

Son expression était aigre, mais je compris que c’était sa façon de me remercier. Cela voulait dire qu’elle pouvait continuer à se battre.

— Ça va encore, Kivia ? Allonge-toi si tu en as besoin.

— Tu te prends pour qui ? Elle fronça les sourcils et se releva lentement. Assez bavardé.

Elle plia les genoux, prit sa posture de combat et fit un pas en avant tandis que j’en faisais un en arrière. Nous nous plaçâmes de part et d’autre de Teoritta. Il le fallait. La situation ne faisait qu’empirer. J’entendais d’autres pas approcher derrière nous, et bientôt six assassins surgirent de l’autre extrémité de la ruelle. Cinq tenaient des bâtons de foudre.

Sérieusement, c’est quoi ce bordel ?

J’en avais marre de ces types. L’organisation derrière tout ça devait être cent fois plus vaste que je ne l’avais imaginé.

— …Ça suffit, Shiji Bau, ordonna l’un des nouveaux venus d’une voix grave et rauque.

J’abaissai mon centre de gravité et tournai aussitôt mon regard dans sa direction.

— Tes chances de vaincre les héros condamnés et leur déesse ne sont que d’une sur mille, poursuivit-il d’un ton las. — Il est temps de te retirer. Il n’y a aucun intérêt à poursuivre un combat dénué de sens.

Cet individu, vêtu d’une robe noire crasseuse, était clairement un homme. C’était le seul parmi les nouveaux arrivants à ne pas porter de bâton de foudre. Son dos était voûté, presque bossu, mais il ferait sans doute à peu près ma taille s’il se tenait droit. Son visage était pâle et maladif. Même ses paroles avaient quelque chose de sombre, comme s’il marmonnait pour lui-même.

— Tu m’as entendu, Shiji Bau ? Tu prétendais être une assassin pro, non ? Dans ce cas, tu devrais savoir quand te retirer.

— Tu es clairement encore un amateur, répliqua la femme appelée Shiji Bau, le visage tordu par une grimace manifeste. — Arrête de balancer les noms des gens comme ça. Ne jamais divulguer d’informations. C’est la base pour un professionnel, Boojum.

Shiji Bau cracha le nom de l’homme voûté comme pour se venger. Boojum. C’était son nom ? Ou seulement un pseudonyme ? Quoi qu’il en soit, Boojum s’inclina poliment devant elle.

— Je vois. Je l’ignorais totalement. Je ne suis pas familier avec ce qui est considéré comme du simple bon sens dans ce milieu, alors je compte sur toi pour…

— H-hé, c’est vraiment le moment pour ça ? intervint l’un des assassins armés d’un bâton, coupant court à ce qui commençait à ressembler à un dialogue interminable. — On doit partir d’ici. Si on ne se dépêche pas, les chevaliers sacrés…

— Désolé, mais j’ai besoin que tu te taises.

Boojum se retourna et agita légèrement la main gauche.

— J’ai une conversation avec Shiji Bau. C’est impoli d’interrompre.

De là où je me tenais, on aurait presque dit qu’il le giflait.

Et ainsi, la mâchoire de l’assassin disparut. Non. Elle fut arrachée net.

Je n’avais aucune idée de ce qui venait de se produire, mais l’homme hurla et s’effondra à genoux. Le sang jaillit tandis qu’il se recroquevillait de douleur.

Les yeux de Teoritta s’écarquillèrent et elle eut un hoquet. Je tendis la main pour lui cacher la vue.

— Hmph, Shiji Bau jeta un regard à l’homme sans mâchoire et renifla. — Maintenant, tu l’as fait. Tu as oublié qu’on nous a dit de ne pas tuer plus que nécessaire ?

— Tuer ? Je n’ai tué personne. J’ai un cœur.

— Tu lui as brisé la mâchoire. Il y a vraiment quelque chose qui cloche chez toi. En fait…

Shiji Bau continua de bavarder tandis qu’elle s’avançait nonchalamment vers nous. Kivia comme moi le sentions au fond des tripes. Elle allait attaquer. Nous savions de quoi elle était capable, et nous voulions éviter le combat rapproché autant que possible.

— Kivia, séparons-nous, proposai-je. — Les autres assassins ont l’air dangereux aussi.

— Très bien. Je m’occupe de la femme aux gantelets.

La lumière commença à illuminer le sol quand Kivia le perça de la pointe de son épée.

— Niskeph !

— Tsk.

Shiji Bau claqua la langue lorsqu’un mur pâle et brumeux apparut sur sa trajectoire. Elle abattit son poing, transformant son gantelet en mâchoires de bête, mais la barrière dévia l’attaque. Le choc résonna dans toute la ruelle. Il n’allait pas être facile pour l’ennemie de percer quelque chose comme la barrière de Kivia, surtout quand elle utilisait son sceau sacré uniquement pour la défense.

Pendant ce temps, je comptais profiter de ce laps de temps pour me débarrasser des autres assassins. Je dégainai un couteau, que j’avais ramassé sur un assassin Gwen Mohsa vaincu.

— Puisque Shiji Bau prend ça si au sérieux, je vais l’aider. Ne tirez pas avec vos bâtons de foudre. Je ne veux pas que vous me touchiez par erreur. Ça pique.

Boojum s’avança en traînant les pieds sur le sol.

— Maintenant, si vous voulez bien m’excuser.

Il plissa les yeux et accéléra soudain. Il était bien plus rapide que je ne l’avais imaginé. Il bondit sur sa gauche, prit appui sur le mur et s’élança dans les airs. Il semblait, lui aussi, vouloir utiliser l’étroitesse de la ruelle pour se déplacer et attaquer en trois dimensions.

Il arrive d’en haut.

Je lançai mon couteau, pensant qu’il ne pourrait pas esquiver facilement en plein vol, mais ce fut une erreur. Boojum tordit son corps et accéléra encore en retombant. Je n’avais aucune idée de ce qu’il faisait, mais pendant un bref instant, on aurait presque dit que son bras droit se pliait comme un fouet. Au même moment, j’entendis un claquement, comme une bulle qui éclate.

Mais qui est ce type ?

Le couteau que j’avais lancé manqua sa cible et explosa en plein air dans un éclair de lumière accompagné d’un grondement.

Ça l’avait peut-être surpris. Sinon, je ne pense pas que j’aurais eu le temps de bondir en arrière pour esquiver. J’atterris assez maladroitement, mais je m’en sortis vivant. Un autre claquement retentit, et un cratère se forma à l’endroit précis où je me tenais l’instant d’avant. J’eus de la chance et l’évitai d’un cheveu. Des entailles, comme laissées par une lame, apparurent partout sur le sol et les murs. Qu’est-ce qu’il faisait ? Quel genre d’arme utilisait-il ? Il n’avait pourtant rien en main, mais peut-être s’agissait-il d’une arme dissimulée, comme celle de Shiji Bau. Beaucoup de choses restaient floues, mais je n’avais pas le temps d’y réfléchir.

— …Une explosion. L’œuvre d’un sceau sacré, je présume. Tu dois être le héros condamné, Xylo Forbartz, celui dont j’entends tant parler.

Boojum réduisit la distance entre nous en un clin d’œil. Sa vitesse était irréelle, ses mouvements bestiaux. Son dos était si voûté qu’il devait lever les yeux pour me regarder, et son regard était empli d’une admiration étonnamment sincère.

— Je ne m’attendais pas à te rencontrer ici. Quand j’ai envisagé tout ce qui pouvait mal tourner aujourd’hui, c’était l’un des pires scénarios possibles.

— Qu’est-ce que tu essaies de dire ? demandai-je en me redressant prudemment.

Ce type était bien trop imprévisible. Comment pouvait-il se déplacer ainsi dans les airs ? Qu’étaient ces marques semblables à des griffures creusées dans les murs et le sol ? Il ne portait pas de gantelets gravés de sceaux sacrés comme Shiji Bau. Il ressemblait juste à un bossu à la santé fragile. Et pourtant, sa présence me mettait étrangement mal à l’aise.

— « Boojum », c’est ça ? C’était quoi cette esquive complètement dingue à l’instant ? T’étais acrobate dans un cirque ou quoi ?

— Non.

Il ne joua pas le jeu de la plaisanterie, et un éclat inquiétant traversa son regard sérieux.

— Toi aussi, tu maîtrises ton art. La précision avec laquelle tu as lancé ce couteau était remarquable. Peut-être es-tu celui qui devrait rejoindre le cirque.

— En fait, j’ai été dans un cirque pendant environ trois ans comme lanceur de couteaux professionnel. J’étais aussi très bon au trapèze.

Boojum hocha la tête à ma plaisanterie stupide.

— Intéressant. Pas étonnant que tu sois si talentueux.

Il était sérieux ? Il venait vraiment de prendre ça au pied de la lettre ?

— À ma connaissance, tu es le meilleur au monde, poursuivit-il. — Je respecte cela.

— Boojum, tais-toi, le réprimanda Shiji Bau d’une voix basse. — Tu parles beaucoup trop, idiot. Arrête de lui donner autant d’informations. Tu commences vraiment à ressembler à un amateur.

— Je vois. Les professionnels ne donnent pas d’explications, c’est ça ? Très bien.

— Ha ha… Ils ont vraiment un sérieux problème, ces types, hein ?

À un moment donné, Tsav avait rampé jusqu’à moi.

— Celui qui est voûté est dangereux aussi, mais Shiji Bau… J’ai déjà entendu parler d’elle. C’est une aventurière célèbre, pas un assassin de l’ordre.

— Je parie qu’elle a un taux de réussite bien plus élevé quand il s’agit de tuer sa cible. Contrairement à toi.

— Probable. Elle a l’air d’être une personne vraiment infecte. Rien à voir avec quelqu’un d’aussi adorable et gentil que moi… Heh…

À en juger par son ton plaisantin, on ne l’aurait pas deviné, mais Tsav perdait encore beaucoup de sang et sa voix était faible.

— Tu devrais éviter de trop bouger, Teoritta, dit-il. — Viens, assieds-toi avec moi. Mon frangin Xylo et cette femme garçon manqué sont forts… Je suis sûr que ça ira… bien…

— Qui traites-tu de garçon manqué ? lança Kivia en fronçant les sourcils.

De toute évidence, elle pouvait encore se permettre de plaisanter. Ça me rassura. Quand on se crispe, le cerveau et le corps ralentissent. Je comprenais pourquoi Kivia était devenue capitaine si jeune. Teoritta, en revanche, ne se sentait pas du tout en confiance.

— Xylo.

Elle agrippa de nouveau l’ourlet de ma chemise par-derrière.

— …As-tu besoin de salut, mon chevalier ? Je pourrais… sûrement…

Son visage était pâle mais sérieux. Elle essayait clairement de prendre une décision.

— Je pourrais… te sauver… Je pourrais… faire… p-pleuvoir des épées…

— Non.

Je posai fermement la main sur son épaule. Elle se poussait trop loin. Elle était terrifiée, luttant contre sa peur et allant à l’encontre de ses instincts, si on pouvait appeler ça comme ça, uniquement par la force de sa volonté. Je savais à quel point c’était insupportablement douloureux pour une déesse d’essayer de faire du mal à des humains.

Impossible d’oublier.

Je connaissais cette douleur. Je pouvais encore m’en souvenir. Je forçai mes pensées à s’éloigner de ce qui s’était produit ce jour-là.

— Arrête, Teoritta. Tu n’as pas besoin de faire ça. Ce n’est pas ton rôle.

— Mais je… peux te sauver. Je peux… le faire… !

Elle essayait de justifier ses actes en les présentant comme un moyen de nous sauver.

— Arrête.

Je saisis de nouveau son épaule et serrai fort.

— Ça va.

— Mais…

Elle attrapa ma main.

— C’est étrange… Il y a quelque chose de bizarre… chez cet homme…

— Attends. Frère, Teoritta… ! Ils sont là !

Teoritta allait dire quelque chose et je voulais l’entendre, mais Tsav nous coupa. Il était temps, pensai-je en lui adressant un signe de tête.

— Ils sont arrivés, Teoritta. Tu n’as pas à te forcer à faire quoi que ce soit.

— Hein ?

— Nous ne sommes plus seuls ici.

Je levai les yeux tandis qu’une large ombre traversait le ciel.

— À terre !

J’attrapai la tête de Teoritta et la plaquai au sol. Kivia nous rejoignit, et Shiji Bau bondit en arrière comme soufflée par le vent. Les autres, en revanche, n’eurent pas le temps.

Un torrent de flammes déchaînées s’abattit du ciel, assez puissant pour te cuire jusqu’à l’os. La ruelle arrière se mit à luire d’un rouge vif, puis, en un clin d’œil, elle déborda de feu. Les assassins hurlèrent d’agonie, se trémoussant presque tandis qu’ils brûlaient vifs, avant de s’effondrer au sol. Boojum était avec eux. Enveloppé par les flammes, il chancela puis s’écrasa contre un mur. En un instant, la ruelle devint un paysage d’enfer. Kivia était hébétée, et je couvris les yeux de Teoritta de ma main. L’horreur n’était pas terminée. En flammes, un assassin tenta de fuir, avant que son crâne ne soit pulvérisé par une lance jetée depuis le ciel.

— Salut.

Une voix indifférente vint d’en haut. Le dragon azur, Neely, déploya alors ses ailes et descendit rapidement au sol avec Jayce. Tsav les avait appelés.

Avec notre chevalier-dragon de retour, nous ne risquions plus d’être isolés sur le champ de bataille.

— C’est quoi ton problème, de nous faire venir dans une ruelle aussi étroite ? grommela Jayce avec sa moue habituelle. — J’en avais pas envie, alors remercie Neely. Tu lui dois ça.

— Je sais.

Je ne pris même pas la peine de discuter. Je devrais les inviter à dîner ou un truc du genre plus tard.

— Désolé, Neely.

— Tu nous as sauvés, Neely, dit Tsav avec un sourire maladroit.

Neely renifla. Je ne savais pas si c’était une réponse ou si elle se moquait de nous, mais quoi qu’il en soit, elle releva la tête tandis que Jayce lui frottait la gorge.

— Tu es sûre ? Tu es tellement gentille, Neely… Bien sûr. On prendra un autre jour de repos pour compenser. On pourra aller à la mer demain, et voler aussi loin que tu veux.

Ça peut paraître fou, mais il y avait quelque chose d’étrangement pittoresque à voir Jayce parler ainsi à Neely au milieu d’une mer de flammes.

— Appelez les pompiers ! cria Kivia, paniquée, en se relevant. — Xylo, contacte le gouvernement local ! Il faut éteindre cet incendie immédiatement !

…C’était ça, le problème quand on utilisait Jayce.

Il ne réfléchissait pas aux victimes civiles. En fait, il estimait qu’il n’avait pas à le faire. Il fallait le tenir en laisse avec son sceau sacré, sinon on courait au désastre. Et comme un dragon était impliqué, on pouvait s’attendre à bien plus de dégâts qu’avec Tsav.

On va prendre plus qu’une simple tape sur les doigts. C’est sûr.

Je jetai un regard par-dessus mon épaule tandis qu’un lourd malaise m’envahissait. Bien sûr, Shiji Bau avait disparu. Elle avait probablement déjà pris la fuite.

Le problème, c’était l’autre. Boojum. Les autres assassins criaient d’agonie en périssant dans les flammes, mais je n’avais pas entendu le moindre gémissement de sa part. Il se contentait de me fixer, presque indifférent, tandis qu’il était englouti par le feu.

— Tu as appelé un dragon en renfort, à ce que je vois. Très impressionnant, héros condamné, dit-il alors que sa peau se mettait à bouillonner.

On aurait presque dit que sa chair se régénérait à mesure qu’elle brûlait.

— Intéressant. Les flammes d’un dragon sont d’une chaleur écrasante. Je manque un peu de sang en ce moment, mais c’était instructif… Maintenant, si tu veux bien m’excuser…

J’hésitai un instant, me demandant si je devais lui poser une question.

— Jusqu’à notre prochaine rencontre, dit-il.

Puis il bondit dans les airs, laissant derrière lui une pluie d’étincelles en prenant appui sur les murs pour gagner le sommet d’un bâtiment.

Il avait les capacités physiques d’un animal. D’un putain de monstre. Jayce le regarda s’enfuir, l’air exaspéré.

— Il s’est juste… enfui ? C’était qui, ce type ? Neely l’a littéralement incendié.

— Je ne sais pas. Mais…

Je marquai une pause, incapable de trouver les mots.

L’homme appelé Boojum n’avait aucun sens. Il avait survécu aux flammes. C’était comme s’il n’était pas humain.

— Teoritta.

Je me tournai vers la déesse. Elle me tenait toujours la main avec force.

— Qu’allais-tu dire tout à l’heure ? À propos de cet homme voûté. Qu’est-ce qui te paraissait étrange chez lui ?

— Je n’en suis pas certaine, exactement. C’est juste que… quand j’ai envisagé d’attaquer ces gens… il était le seul… contre qui j’avais l’impression de pouvoir… frapper…

Son élan s’affaiblissait à mesure qu’elle parlait. Comme si elle commençait à douter d’elle-même.

— Ne t’inquiète pas de te tromper. Dis simplement ce que tu penses. Qu’est-ce que ton instinct te dit ?

— …Il est possible que cet homme ne soit pas humain.

Je n’avais jamais été aussi sûr de moi.

Alors… c’était Spriggan ?

Spriggan était un roi-démon capable de se déguiser en humain, et précisément la créature que Frenci et ses hommes traquaient… Il s’était fait appeler Boojum, mais c’était évidemment un faux nom. Personne ne serait assez stupide pour donner le vrai.

Peut-être que les traces qu’il avait laissées derrière lui contenaient un indice. Mais quand je relevai la tête, je vis un groupe de chevaliers sacrés se précipiter vers nous. Un peu tard, pensai-je. Certains avaient l’air épuisés, et quelques-uns étaient blessés.

On dirait qu’ils ont aussi eu droit à quelque chose de violent. Mais pourquoi ?

Shiji Bau, Boojum et les assassins… Voulaient-ils vraiment tuer Teoritta à ce point ? Pourquoi être venus en si grand nombre ? Sans parler de la facilité avec laquelle la sécurité des chevaliers sacrés avait été percée. Leurs positions avaient forcément fuité à l’avance. Il n’y avait pas d’autre explication.

Génial…

Je regardai les flammes continuer à se propager.

J’y réfléchirai plus tard.

Venetim aurait une meilleure idée de l’ampleur des dégâts causés par l’incendie.

Heureusement, grâce à l’évacuation rapide, aucun civil n’avait péri.

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