sentenced t2 - Chapitre 1 partie 3

Châtiment : Vacances factices dans la ville portuaire d’Ioff (3)

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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La ville portuaire d’Ioff avait été bâtie sur la rive orientale de l’immense baie de Korio et s’était développée comme un pôle stratégique du commerce grâce aux échanges de ses habitants avec les communautés de la rive ouest.

La ville était animée et débordait de vie. C’était l’une des cités les plus développées du royaume après la Première et la Seconde Capitale. Dans le port se dressait une structure connue sous le nom de Tui Jia, ce qui signifiait Tour de Corail, qui ressemblait à une lance rouge et constituait un pilier de la défense maritime. D’innombrables navires colossaux équipés de sceaux sacrés y étaient amarrés, et des chariots marchands entraient et sortaient de la zone tout au long de la journée.

La ville était si importante qu’elle n’était intégrée au domaine d’aucun noble et se trouvait sous le contrôle direct de la Division de l’Administration Alliée.

Quant aux lieux touristiques, le plus célèbre était sans aucun doute sa grande avenue, qui coupait la ville en deux parts égales, d’ouest en est. Connue sous le nom de route de l’Acier et du Sel, elle servait de voie majeure pour d’innombrables personnes et marchandises, depuis l’époque de l’ancien royaume jusqu’à aujourd’hui.

C’était là que Teoritta voulait aller en premier.

— On doit la voir.

Elle était catégorique.

— Venetim et Dotta m’en ont parlé. Ils ont dit qu’il y avait des étals de rue à l’ouest et au nord qui vendaient des objets rares, que chaque jour ressemblait au Grand Échange, et qu’on pouvait manger tout ce qu’on voulait, autant qu’on voulait.

— Ce n’est un buffet à volonté que si tu es Dotta, et ce qu’il fait est illégal.

Je levai les yeux au ciel.

— J’espère ne pas te voir attraper quoi que ce soit que tu n’as pas payé.

Je ne pouvais pas enfermer Teoritta dans les baraquements comme une princesse surprotégée, pas cette fois. Je devais découvrir qui en voulait à sa vie et les capturer tous, sans exception. C’étaient nos ordres en provenance de Galtuile.

Même si Kivia ne l’avait pas formulé aussi clairement, Teoritta servait d’appât pour faire sortir l’ennemi. Il y avait deux raisons pour lesquelles Galtuile accepterait de prendre un tel risque. La première était que, lors de la préparation d’une attaque, le camp qui agissait en premier pouvait décider du moment et du lieu de la frappe, ce qui lui donnait un avantage considérable. Mais utiliser un leurre pour les attirer réduisait fortement cette marge de manœuvre. La seconde raison était qu’il n’était pas possible de rester en état d’alerte maximale en permanence. Les humains n’en avaient pas la capacité mentale, et nous n’avions pas les effectifs nécessaires pour compenser cette faiblesse. Dans l’idéal, nous devions prendre l’initiative, découvrir chaque détail de leur plan, et frapper les premiers.

…Du moins, c’était le raisonnement avancé par Galtuile. J’avais le sentiment que la moitié n’était que des conneries. C’était encore une conséquence de la position bancale de Teoritta.

Mais je me sentais soulagé.

Cela signifiait que les hauts gradés n’avaient toujours aucune idée de la manière dont nous avions tué ce roi-démon.

L’excuse laborieuse de Venetim pour dissimuler l’Épée Sacrée invoquée par Teoritta semblait avoir fonctionné, y compris son explication sur la façon dont nous avions vaincu Iblis.

— Il y avait en réalité un petit noyau à l’intérieur de ce roi-démon. Et nous avons pu le détruire grâce au nombre colossal d’épées que la déesse Teoritta a invoquées.

C’était le genre d’histoire qu’un enfant aurait pu inventer. Mais pour un observateur extérieur, cela aurait semblé être l’explication la plus logique.

L’émissaire de Galtuile avait reçu l’ordre de rapporter tout élément susceptible d’expliquer ce qui s’était produit. Sans aucune connaissance de l’Épée Sacrée, c’était la seule explication dont il disposait.

Venetim excellait dans ce domaine. Il débitait des absurdités improvisées qui, malgré tout, satisfaisaient les objectifs et les obligations de son interlocuteur.

Par conséquent, l’armée considérait désormais Teoritta comme une ressource utile sur le champ de bataille. Rien de plus… probablement. J’avais deux ou trois choses à dire aux gens restés à Galtuile, mais la situation n’était pas aussi mauvaise qu’elle aurait pu l’être.

Nous avions aussi un autre avantage. Nous avions obtenu la coopération du Treizième Ordre des Chevaliers Sacrés. Ils ne semblaient pas ravis de travailler avec un groupe de héros condamnés, mais Kivia prenait son rôle au sérieux. Elle avait visiblement beaucoup réfléchi à la manière de positionner les gardes et de répartir leur temps. Et lorsque Teoritta et moi sortîmes, elle insista pour nous accompagner.

— Je me joindrai à vous pour votre excursion.

Elle l’annonça sans hésiter. Un dévouement sans faille.

— Et lorsque le moment sera venu, je servirai de bouclier et d’épée à la déesse. Vous pouvez compter sur moi.

— …Euh. J’ai Xylo, donc je pense que ça ira.

Teoritta semblait contrariée par cette proposition et tenta de la décliner.

— Mon chevalier et les autres héros devraient largement suffire à me protéger. Vous ne trouvez pas ?

— Déesse Teoritta, nous devons prendre toutes les précautions possibles pour assurer votre sécurité. Par conséquent, je vous accompagnerai.

— …Alors pourriez-vous au moins vous contenter d’observer à distance ?

— Je ne peux pas, Déesse Teoritta. Xylo et moi devons marcher de part et d’autre de vous afin d’éviter toute embuscade. Vous pouvez tout nous confier.

Je voyais bien que cet échange allait s’éterniser si je n’intervenais pas. Mais je n’avais ni le droit de refuser ni celui de m’opposer à la volonté de Kivia. La seule chose que je pouvais faire était de lui donner un conseil tactique.

— Si tu viens en ville avec nous, alors il va falloir faire quelque chose pour ces vêtements, Kivia.

Je la détaillai de la tête aux pieds. Elle portait son uniforme militaire habituel, modifié pour faciliter les mouvements.

— Qu-qu’est-ce que tu regardes ? demanda-t-elle.

Elle se couvrait la poitrine, mais ce n’était pas le problème.

— Porte au moins quelque chose qui montre que tu as compris la mission. Avec des gantelets et une cuirasse, ce sera évident que tu fais partie de l’armée. Et ne mets pas ton uniforme non plus, d’accord ?

— Hmm ? O-oh…

De façon surprenante, Kivia gémit comme si elle venait seulement de réaliser le problème. « O-oh », mon cul. Ressaisis-toi, pensai-je.

— …Je le savais, dit-elle après un instant. — C’est évident. Ton conseil était inutile.

Quoi qu’il en soit, Kivia et ses chevaliers sacrés venaient avec nous. Ça, ce n’était pas un problème. Le souci venait de notre côté. Il fallait choisir quels héros condamnés emmener pour la mission.

Venetim était incapable de protéger qui que ce soit. Il ne ferait que gêner, et s’il le fallait, il utiliserait la personne que nous devions protéger comme bouclier. Dotta, de son côté, ne pouvait pas être autorisé à errer en ville sans être menotté. Et Norgalle ? Il n’était pas fait pour le combat. À vrai dire, il penserait sans doute que c’était nous qui le protégions.

Quant à Tatsuya, il était hors de question de le laisser se promener librement en ville. Si un affrontement éclatait, l’idée de protéger des civils ne lui traverserait même pas l’esprit.

Il ne restait que Jayce. Je décidai donc de passer par les écuries de dragons où il séjournait.

Dire que je fus pris de court par ce que je vis serait un euphémisme. Jayce avait traîné Venetim jusque-là et l’obligeait à l’aider à s’occuper des dragons.

La plupart des chevaliers-dragons se trouvaient à la Première ou à la Seconde Capitale, mais apparemment, six d’entre eux étaient stationnés ici, à Ioff, avec leurs dragons. Sept, si l’on comptait Jayce et Neely. C’était un spectacle impressionnant.

— Quel environnement pourri. Un véritable trou à merde, dit Jayce.

Il martelait sans relâche et mesurait la taille des dragons pendant que Venetim lui tenait une énorme planche de bois.

— Hors de question que je laisse ma chère Neely dans un endroit pareil. Bande d’enfoirés. Franchement, j’aimerais reconstruire ces écuries de fond en comble. Mais puisque je ne peux pas, le minimum est de donner aux dragons assez d’espace pour leurs queues et pour déployer leurs ailes.

— Hé, euh… Jayce ? dit Venetim.

Il tenait la planche, haletant, l’air à deux doigts de s’effondrer.

— Je ne peux pas tenir beaucoup plus longtemps. Et puis, je n’ai pas grand-chose à faire ici, et je dois reprendre mes fonctions de commandant… Alors je peux retourner dans ma chambre ?

— La ferme, escroc, dit Jayce. — « Commandant » ? Tu fais vraiment quelque chose, toi ?

— Bien sûr que oui. Je tiens Galtuile informée de notre situation, je participe à des réunions improductives pour discuter de stratégie…

— Tu pourras faire tout ça plus tard. Dis-moi plutôt, qui est le plus fort de cette unité ?

— …Toi et Neely.

— Alors assure-toi que nous soyons en condition optimale.

Jayce se tourna et se mit à frotter le menton de Neely.

— Encore un peu de patience, Neely. Je t’aurai préparé un bon lit très bientôt.

Neely, la magnifique dragonne azur, roucoula doucement, et ses écailles d’un bleu ciel éclatant ondulèrent comme de l’eau. Les lèvres de Jayce se courbèrent en un léger rictus, comme s’il comprenait ce qu’elle disait.

— Hmm ? …Non. Je mesurais juste les autres dragons, répondit-il. — Je ne regardais pas sous leurs ailes… Je ne l’ai pas fait. Je te le promets.

Ça allait prendre bien plus de temps que je n’en avais la patience, pensai-je. Jayce était dans un monde que je ne pouvais pas comprendre, et il n’y avait rien à faire pour le déplacer tant qu’il s’occupait des dragons. J’abandonnai immédiatement.

Tout cela s’était produit la veille. Kivia et moi finîmes donc par accompagner Teoritta sans Jayce. À sa place, cependant, quelqu’un d’autre se joignit à nous.

— Ils sont vraiment les pires.

C’était Tsav. Il déblatérait sans interruption depuis que nous avions quitté les baraquements.

— Ils faisaient toujours des trucs complètement fous. Ils organisaient au moins un sacrifice humain par mois. Sérieusement. Une société secrète du mal absolu, voilà ce que c’est. Même moi, je le pense, et pourtant, ce sont eux qui m’ont élevé. Ils avaient ce rituel où ils enlevaient des enfants pour les offrir aux déesses. On peut faire plus diabolique ? Franchement. T’as déjà entendu parler de la Communion sacrée ? Eh bien, celle-là…

— Hum… excuse-moi…, grogna Kivia en voyant Teoritta pâlir. — Tu ne te fatigues donc jamais de parler ?

— Hein ? Oh, aucun souci, je gère. Je peux parler sans m’arrêter du lever au coucher du soleil. J’ai suivi un entraînement spécial pour ça.

En le court laps de temps nécessaire pour aller des baraquements à la grande avenue, le bavardage incessant et pénible de Tsav avait déjà mis Teoritta et Kivia à bout. J’étais presque impressionné par la rapidité avec laquelle il y était parvenu. Nous n’avions cependant pas eu d’autre choix que de l’emmener, et Tsav faisait partie des meilleurs candidats pour cette mission précise.

Quoi qu’il en soit, c’est ainsi que Tsav, Teoritta, Kivia et moi nous retrouvâmes à parcourir la Route de l’Acier et du Sel en plein jour.

— Oh, hé ! reprit-il aussitôt. — Frère, tu m’as posé des questions sur l’organisation dont je faisais partie, pas vrai ? Pas sur leurs rituels sinistres et cruels, mais sur leur puissance militaire.

Après une introduction interminable, Tsav allait enfin nous dire quelque chose d’utile.

— La bande d’assassins maléfiques dont je faisais partie… Oh, ils s’appellent Gwen Mohsa. Tu connais l’origine du nom ? Dans la langue de l’ancien royaume, ça signifie « la lumière qui purge le péché ».

C’était un nom que je connaissais. Le groupe appelé Gwen Mohsa avait progressivement gagné en influence à mesure que le Fléau Démoniaque se répandait. À l’origine, ils faisaient partie de la faction orthodoxe du Temple, mais après que leurs croyances eurent été officiellement déclarées hérétiques, ils étaient passés dans la clandestinité. Là, ils s’étaient encore radicalisés et avaient réémergé comme une organisation religieuse indépendante et militante.

Leur doctrine était simple au départ. Ils croyaient que la pureté des déesses, garantes de l’ordre du monde, devait être préservée. Mais cela avait fini par engendrer l’idée que les déesses ne devaient pas être utilisées pour la guerre. Et d’après Kivia, ils avaient récemment commencé à défendre l’idée absurde selon laquelle le nombre de déesses ne pouvait ni augmenter ni diminuer, tout en s’opposant ouvertement à l’existence de Teoritta.

Le groupe avait déjà assassiné des figures clés de l’armée et du Temple pour avoir tenté d’utiliser les déesses à des fins militaires. Ou, selon leurs propres termes, pour avoir « péché et égaré les gens ». C’était ainsi que Gwen Mohsa opérait.

— Et moi, j’étais l’un de leurs membres d’élite, poursuivit Tsav. — Un vrai gros bonnet. J’excellais dans toutes les compétences, et ils m’appelaient un prodige. J’étais l’avenir de l’organisation. Le plus jeune, et pourtant le plus fort, assassin qu’ils aient jamais eu.

Tsav me donna de petits coups de coude répétés en continuant.

— Pas mal, hein ?

— C’est impressionnant…

Je repensai au passé de Tsav. C’était une histoire que j’avais entendue d’innombrables fois.

— Mais tu n’as pas un taux de réussite de zéro pour cent ? demandai-je. — Tu n’as jamais tué tes cibles. Seulement des gens au hasard, sans rapport.

— Ouais, être trop gentil, c’est mon seul défaut. Ça me rappelle l’époque de mon entraînement. Ces jours-là étaient l’enfer. Genre quand ils m’ont abandonné en pleine nature avec juste un couteau. C’était complètement fou. J’ai été attaqué par des bêtes sauvages et par des collègues que je n’avais jamais vus. Tu vois le genre. Ils nous interdisaient de parler ou de traîner ensemble pour éviter qu’on s’attache.

Tsav se tapa fièrement la poitrine, pour une raison obscure.

— Et c’est pour ça que je parle autant maintenant. Mon passé n’est-il pas d’une tragédie sans bornes ? Je pense l’adapter en spectacle d’images, ou un truc du genre. Ça te dirait de jouer avec moi, frère ?

Je n’avais pas l’énergie de répondre et me contentai de regarder Kivia.

— …Je ne voulais pas l’emmener, lui dis-je, — Mais on n’avait pas d’autre choix. On va devoir faire avec.

— C’est vraiment un sacré numéro…, admit Kivia.

On aurait dit que même elle n’avait jamais rencontré quelqu’un comme Tsav.

— Comment une seule personne peut-elle autant parler ? Quel genre d’entraînement a-t-il suivi pour devenir comme ça ?

— Je n’en connaiss pas les détails, mais on dit que sa capacité pulmonaire est surhumaine. C’est peut-être pour ça.

— Quel talent exaspérant.

Kivia posa une main sur son front, comme si un mal de tête la prenait.

— L’ennemi ne nous attaquera pas si nous attirons autant l’attention, poursuivit-elle. — Et dans ce cas, tous nos efforts pour nous fondre dans la masse et passer pour des touristes auront été vains. Tu es d’accord ?

— Oui.

Je jetai à nouveau un œil à sa tenue. Une chemise rustique sous une cape grise, un pantalon, et une ceinture avec une épée courte. Je comprenais ce qu’elle voulait dire.

— Tu es plutôt pas mal, au passage, dis-je.

— …?!

Les yeux de Kivia s’écarquillèrent, et elle s’éclaircit aussitôt la gorge.

— Qu-quelle façon cliché de complimenter quelqu’un. Penses-tu vraiment qu’une remarque aussi bon marché me ferait plaisir ? La prochaine fois, tu devrais mieux choisir tes mots…

— Je ne m’attendais pas à ce que vous vous déguisiez en homme. Tu ressembles à un garde du corps endurci, exactement le genre de personne que j’imaginerais protéger Teoritta. C’est très naturel.

Sa poitrine aurait dû être un peu trop visible pour un tel déguisement, mais sa cape faisait bien son travail. On ne remarquait rien à moins de la fixer de face.

Nous ne voulions pas rendre les assassins trop méfiants, mais nous ne voulions pas non plus qu’il soit évident que nous attendions leur attaque. La déesse faisait du shopping accompagnée de trois gardes du corps d’élite choisis pour l’occasion. C’est ce que nous devions leur faire croire.

— Pas mal, dis-je. — Pas mal du tout. Si ça ne les attire pas, je ne vois pas ce qui le fera.

— …Pour que les choses soient claires. Je ne suis pas déguisée en homme.

Kivia avait l’air très contrariée.

— Et Xylo, ajouta-t-elle, — Fais taire Tsav immédiatement. Nous devons tout faire, même le moindre détail, pour augmenter nos chances de succès.

La manière dont elle enchaîna avec un ordre aussi implacable rendait son humeur parfaitement évidente.

— D’accord.

J’obtempérai. Malgré tout, je ne pouvais m’empêcher de penser que cette mission se déroulerait bien, peu importe la tenue de Kivia ou à quel point Tsav était insupportable.

C’était parce que je sentais une présence. Depuis quelques minutes, j’avais la sensation d’être observé. On nous surveillait. On nous suivait.

Tsav semblait l’avoir senti lui aussi. Il se tourna vers moi avec un sourire éhonté et me fit un clin d’œil.

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