sentenced t2 - COMPTE RENDU DE PROCÈS

Dotta Luzulas

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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Un léger remous parcourut la foule au moment où Dotta Luzulas apparut au tribunal. Le confesseur et le comité judiciaire, de l’autre côté du mince voile, furent visiblement pris de court. Peu importe, pensa Dotta. Ce n’était qu’un endroit destiné à l’humilier publiquement tout en prouvant au monde entier qu’il était un idiot.

Ça me gêne quand même… un peu.

Il se frotta inconsciemment le moignon là où se trouvait autrefois son bras gauche. Du coude jusqu’en bas, il ne restait rien, si ce n’est la douleur fantôme qui accompagnait sa perte. En ce moment, un dragon se tenait à ses côtés, ce qui ne faisait qu’aggraver la sensation. Le dragon était une créature massive, semblable à un lézard, dotée d’écailles vert vif d’une beauté saisissante, d’ailes et de quatre pattes munies de griffes puissantes. Accroupi, il ne semblait pas plus grand qu’un cheval, mais s’il se redressait sur ses pattes arrière, il mesurerait au moins trois fois la taille de Dotta.

Son erreur avait été de croire la rumeur selon laquelle les dragons verts étaient plus bienveillants que les rouges. Il avait retenu la leçon. Il n’existait pas de dragon doux.

J’ai merdé.

Le regret l’envahit. Pas parce qu’il avait commis un crime. Non. C’était l’exécution médiocre et le mobile qui le dérangeaient.

Je ne volais pas pour moi. C’est pour ça que j’ai échoué. Pourquoi suis-je comme ça ?

Toutes ces pensées se bousculaient dans son esprit et menaient à une seule conclusion.

Il manquait cruellement de patience.

C’était le trait de caractère qui avait déterminé toute sa vie.

Le problème, c’est que ses talents de voleur étaient extraordinaires. Personne ne pouvait attraper Dotta. Techniquement, il avait déjà été capturé trois fois par le passé, mais il parvenait toujours à s’échapper… Jusqu’à maintenant. Sa chance avait fini par tourner lorsqu’il avait été capturé une quatrième fois et enfermé dans une cellule du château.

— Accusé Dotta Luzulas, déclara solennellement le confesseur. — Vous êtes accusé de plus d’un millier de crimes.

C’est tout ? pensa Dotta. Il avait volé bien plus que ça.

— Mais aujourd’hui, vous ne serez jugé que pour l’un d’entre eux. Après avoir été arrêté pour de multiples motifs, vous vous êtes évadé de votre cellule.

Le confesseur marqua une brève pause avant de reprendre.

— Et vous avez dérobé ce dragon dans les écuries.

Dotta fut pris totalement au dépourvu par cette accusation.

...Quoi ?

C’était absurde. Quelque chose ne collait pas. Il manquait quelque chose d’important. Dotta était assis, enchaîné à sa chaise, la tête penchée sur le côté par confusion. Le dragon était là. C’était une preuve. Mais l’autre figure clé était introuvable. La véritable preuve, ce qu’il avait réellement voulu voler, avait disparu. Le dragon n’était qu’un moyen de fuite. Alors où était-il ?

— Accusé Dotta Luzulas, expliquez au comité et à moi-même comment votre évasion.

— Oh, je…

C’était simple, en réalité. Dotta possédait déjà la clé de sa cellule bien avant d’être jeté dans la prison du château. À l’époque, il n’avait aucune véritable raison de la voler. Il s’était dit qu’il le pouvait, alors il l’avait fait. Rien de plus. Mais Dotta se préoccupait bien davantage d’autre chose à cet instant.

— Attendez… Euh… A…avant ça…

Même lui entendait que sa voix tremblait.

— Où est le gamin ?

— De quoi parlez-vous ?

— Si je suis ici, c’est pour lui, non ?

Dotta parla aussi fort qu’il le put. C’était censé être le crime pour lequel il avait été arrêté. Son unique échec. Pour Dotta, l’échec ne se mesurait ni à la méthode ni au résultat. Le problème, c’était le mobile. Un vol devait se faire sans trop réfléchir, pour des raisons bien plus stupides. C’était pour cela qu’il avait échoué.

— Le prince héritier !

Un remous parcourut le comité judiciaire, procurant à Dotta une légère satisfaction, même si cela ne signifiait rien.

— C’est lui qui m’a demandé de le sauver ! Je dis la vérité. Le prince héritier a été enfermé dans le château et…

— Accusé Dotta Luzulas, ça suffit. Contente-toi de répondre à la question.

La voix digne du confesseur couvrit celle de Dotta.

— Cessez ces balivernes. Le prince héritier ne vous a jamais dit une chose pareille, et il n’a jamais tenté de fuir

— Quoi ?

Il était certain que le confesseur mentait. Dotta était bel et bien tombé sur le prince héritier en tentant de s’échapper du château.

D’après ce que Dotta avait vu, le premier prince du Royaume Fédéré devait avoir une dizaine d’années, et ses yeux tremblaient de peur. C’était sans doute la première fois que Dotta voyait quelqu’un de plus effrayé que lui. Le prince lui avait dit qu’il s’était enfui et qu’il voulait que Dotta le sauve. Il était désespéré. Il avait réellement peur de quelque chose et était prêt à tout pour s’en éloigner. Il avait même été prêt à demander de l’aide à un prisonnier évadé. C’était dire à quel point il était acculé. Mais décider d’aider le gosse, c’était là que Dotta avait merdé.

Je suis vraiment trop gentil.

Même s’il était souvent mal compris, Dotta pensait avoir, lui aussi, une conscience. Il n’y avait simplement pas beaucoup de gens capables de la faire émerger. Plus précisément, il avait un faible pour ceux qui étaient plus faibles que lui. C’étaient les seuls qu’il envisageait d’aider. Il n’avait aucune envie de faire quoi que ce soit pour les forts et les puissants. Le problème, c’est qu’il y avait peu de personnes au monde plus faibles que Dotta. Le prince remplissait ce critère essentiel, de justesse.

Mon mobile était impur, pensa-t-il. C’était le résultat de ma propre faiblesse.

Mais… entendre dire que ça n’est jamais arrivé, ça me mettait vraiment en colère. Le prince avait besoin d’aide. Peu importait que ce soit moi ou non. Quelqu’un devait le sauver.

C’était ridicule. En quoi dire tout cela l’aiderait-il ? Son côté rationnel lui disait de se taire, que discuter ne servait à rien. Mais Dotta n’avait jamais laissé son côté rationnel l’emporter, et cette fois ne ferait pas exception.

— Je… je dis la vérité, affirma-t-il d’une voix rauque. — C’est ce qui s’est passé. Le prince a dit qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas avec la famille royale, et qu’il vivait comme un prisonnier.

Dotta tenta de se lever de sa chaise, mais les chaînes qui le maintenaient en place le rappelèrent immédiatement à l’ordre.

— Il a dit que le roi se comportait bizarrement depuis longtemps, et que le chancelier…

— Silence, Dotta Luzulas.

— Non ! Il se passe vraiment quelque chose de grave ! La famille roy…!

— Silence !

— M…mais le prince était même prêt à demander de l’aide à un type comme moi ! Vous vous rendez compte ? Normalement, quelqu’un comme lui ne viendrait jamais demander de l’aide à un petit voleur comme m-moi, surtout juste après que je me sois évadé de p-prison. Je…

Soudain, un garde lui couvrit la bouche par-derrière. Un bâillon fut plaqué contre son visage.

— Ç…ça n’a pas besoin d’être moi ! Envoyez n’importe qui ! Sauvez juste le prince ! C…c’est de la folie !

Mais ses paroles furent étouffées lorsque le bâillon lui fut enfoncé dans la bouche. Le comité judiciaire sembla pris de court, mais dès que le confesseur fit tinter la cloche qu’il tenait en main, la salle retomba dans le silence.

— Il semble que le procès ne puisse pas se poursuivre, déclara-t-il.

Personne ne s’y opposa. Cela signifiait que tout était déjà décidé.

— Les procureurs réclament la peine de mort… Toutefois…

Le confesseur parut hésiter. Il était difficile de distinguer son visage de l’autre côté du voile, mais il semblait perplexe. Il jetait sans cesse des regards vers un morceau de papier qu’il tenait en main.

— Confesseur.

L’un des membres du comité judiciaire prit soudain la parole. Sa voix était calme, mais portait d’une manière étrange.

— Je pense que la peine de mort est appropriée. Nous ne pouvons réduire sa sentence, quelles que soient les circonstances.

— …Oui. Mais dans le cas de cet accusé… je dois prononcer une peine encore plus sévère.

— Sur ordre de qui ?

— Cette proposition a été transmise par l’Alliance nobiliaire centrale et porte le sceau royal.

Dotta n’y comprenait rien. Tout ce qu’il parvenait à saisir, c’était qu’un sort pire que la mort l’attendait. Il ne pensait qu’à l’ampleur de son échec. C’en était presque douloureux physiquement. S’il avait une seconde chance, il réussirait à voler le prince, cette fois aussi. Il devrait être plus désinvolte, plus détaché. Ne pas se laisser emporter par l’excitation ou les nerfs. Sinon, il manquerait encore de patience.

Merde. Voilà. Si je suis en colère, c’est parce que j’ai échoué.

Il devait faire ça pour lui, pas pour le prince. Quoi qu’il arrive, même si le prince refusait de venir, même s’il mourait et que Dotta devait emporter son cadavre, il allait voler le prince et le faire sortir de ce château.

C’était tout ce à quoi il pensait.

— Dotta Luzulas, pour avoir tenté de voler un dragon appartenant à la famille royale, en plus des mille autres vols et de vos calomnies dirigées contre la famille royale, je vous condamne à un sort bien pire que la mort, déclara le confesseur. — Je vous condamne à la Sentence du Héros.

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