SotDH T10 - CHAPITRE 1 PARTIE 1

Contes Nocturnes de Sabres Démoniaques : Kikoku – La Lame Hurlante (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Avant l’apparition des salles de cinéma, il n’existait qu’un seul endroit où l’on pouvait voir des images en mouvement : les baraques de phénomènes. Si les salles de cinéma tiraient leurs origines du théâtre traditionnel, celles des baraques de phénomènes remontaient aux tentes de spectacle.

Comme leur nom l’indiquait, elles se spécialisaient dans l’exposition de curiosités, telles que des femmes à moitié serpent ou pieuvre, ainsi que dans des numéros acrobatiques avec des animaux, semblables à ceux d’un cirque, et dans la présentation de restes momifiés de créatures comme des démons ou des kappa[1].

C’était une forme ancienne de divertissement où l’on payait pour voir l’insolite.

Les baraques de phénomènes exposaient une grande variété d’étrangetés, et avec la modernisation et l’arrivée de cultures étrangères, l’exposition d’animaux venus d’ailleurs vint encore enrichir leur collection. Les premières images en mouvement furent également introduites depuis l’Occident et projetées dans ces baraques.

Leur popularité fut telle que des établissements exclusivement dédiés aux films commencèrent à apparaître. En ce sens, les baraques de phénomènes pouvaient aussi être considérées comme les précurseurs des salles de cinéma.

Les salles de cinéma connurent un grand succès durant l’ère Taishô. Mais dans le même temps, le nombre de baraques de phénomènes diminua à mesure que leur nature immorale faisait l’objet de critiques.

Elles faisaient spectacle de tout ce qu’elles pouvaient, des difformités aux actes sexuels, jusqu’à l’abattage d’animaux vivants.

À mesure que la société se modernisait, l’industrie fut remise en question, puis finit par disparaître.

Seules quelques baraques subsistaient encore à l’époque moderne de l’ère Heisei.

Il est dans l’ordre des choses que la fortune aille et vienne. Pour chaque vainqueur qui s’élève, il existe un perdant relégué dans l’ombre.

Mais même si les perdants sont piétinés et oubliés, le ressentiment qu’ils portent demeure.

***

Nous étions à présent en août de la douzième année de l’ère Taishô (1923).

— Tu peux me passer le pulvérisateur, Ryuuna ?

— Mm.

— Merci.

Jinya prit le pulvérisateur de pesticide des mains de Ryuuna et la remercia, puis reprit son travail auprès des hortensias du jardin. Les fleurs, cette année, avaient le même aspect qu’il y a vingt ans. Il éprouvait une certaine fierté pour ce qu’il entretenait, même si personne n’en comprenait la valeur. Le visage impassible, il hocha légèrement la tête, satisfait.

Un an s’était écoulé depuis leur séparation à la gare. La capitale impériale restait aussi animée que jamais, et de nouvelles cultures continuaient d’enthousiasmer la population chaque jour, mais les environs de la demeure des Akase étaient restés inhabituellement calmes pendant un temps.

Yoshihiko et Kimiko étaient plus proches qu’auparavant et sortaient même parfois ensemble. Michitomo ne manquait jamais de se plaindre lorsqu’il l’apprenait, laissant à Shino le soin de le consoler. Magatsume n’avait entrepris aucun mouvement notable, même après la mort de Nagumo Eizen, et Jinya passait ses journées à s’entraîner et à travailler avec assiduité.

Ryuuna, qui trottinait à ses côtés en ce moment, parlait toujours peu, mais elle se comportait davantage comme une enfant. Himawari continuait de rendre visite à la demeure des Akase, affirmant que sa mère n’avait aucune intention d’agir. Elle ne donnait pas de détails sur la raison, mais pour le moment, il semblait que tout resterait calme.

Ils avaient enfin retrouvé la paix. Pourtant, Jinya n’était pas totalement rassuré. Yonabari et la lame Yatonomori Kaneomi du Hurlement Démoniaque n’avaient plus été aperçus depuis leur disparition un an plus tôt. S’il avait accepté d’affronter Eizen, c’était avant tout pour reprendre cette épée démoniaque, et ne pas y être parvenu le dérangeait.

Il ignorait ce que cherchait Yonabari ou pourquoi le démon aurait dérobé cette épée, mais il voulait croire qu’il ne prendrait plus Kimiko ni Ryuuna pour cibles maintenant qu’Eizen n’était plus là. Il ne pouvait pourtant pas en être sûr.

Trop d’incertitudes demeuraient.

Une brise légère passa, laissant à Jinya une sensation désagréable. Il leva les yeux dans la direction où le vent s’était dissipé et aperçut les nuages d’été suspendus bas dans le ciel.

Le soleil estival tapait bien fort, et pourtant un frisson lui remonta l’échine.

— Il serait temps de faire une pause.

Cherchant à chasser ce mauvais pressentiment, il tapota plusieurs fois la tête de Ryuuna, ce qui la fit sourire.

Elle était devenue bien plus expressive au cours de cette dernière année. Il ne lui manquait plus que la parole, et elle serait parfaite.

Jinya sentit sa chaleur à travers la paume de sa main et pria pour que cette paix passagère se prolonge.

***

— Sérieusement… Comment peut-il faire encore aussi chaud ? grommela Izuchi.

Bien que la nuit fût tombée à la fin du mois d’août, l’air restait lourd à cause de l’humidité.

Sa journée de travail au Koyomiza étant terminée, il s’était arrêté boire un verre dans un établissement quelconque, et rentrait à présent chez lui. Il fredonnait en chemin, de bonne humeur grâce à l’alcool.

Sa boisson favorite ces derniers temps était la bière. Son pétillant la rendait facile à boire, au point qu’il en prenait sans doute plus qu’il ne le devrait à chaque fois. Bien qu’il se soit opposé à l’ère Taishô par le passé, il n’avait rien contre la bière ou les glaces à l’eau, toutes deux issues de la modernisation.

— Boire tout seul à chaque fois, c’est quand même un peu triste. La prochaine fois, j’inviterai le Dévoreur de démons.

Et s’il pouvait lui faire payer l’addition, tant mieux. Izuchi n’était qu’un simple contrôleur qui s’occupait aussi du ménage, tandis que Jinya était jardinier pour une famille noble. Il devait bien gagner sa vie, en comparaison.

Izuchi sourit à cette idée, puis leva les yeux vers le vaste ciel étoilé, encore imprégné des traces de l’été. Il poursuivit son chemin dans la rue faiblement éclairée. Même après le coucher du soleil, Shibuya restait assez lumineux grâce aux lampadaires et aux commerces ouverts tard. Contrairement aux crépuscules d’autrefois, on pouvait encore distinguer les visages des passants.

— Hé, Izuchi. Ça fait un moment.

Naturellement, cela signifiait aussi que l’on pouvait voir les visages des démons mêlés à ceux des humains. Devant Izuchi apparut un visage familier, d’une androgynie frappante. On aurait pu le prendre aussi bien pour une femme élégante au charme garçon manqué que pour un homme mince et efféminé. Il portait un canotier de paille, un pantalon et des chaussures en cuir.

Son haut était une chemise blanche de style occidental qui semblait luire dans la nuit. Dans l’ensemble, il ressemblait à un jeune garçon en âge d’aller au lycée, vêtu à la dernière mode et sorti pour séduire.

Izuchi, toutefois, connaissait sa véritable nature. C’était un démon supérieur avec lequel il avait servi Eizen environ un an auparavant. Il leva la main avec désinvolture et salua Izuchi d’un sourire.

— …Yonabari.

Izuchi lui lança un regard acéré.

— Il fait vraiment chaud, pas vrai ? J’ai mangé deux glaces à l’eau rien qu’aujourd’hui.

Yonabari ne prêta aucune attention à son regard et s’éventa d’une main. Sa désinvolture forcée ne fit qu’accroître la méfiance d’Izuchi.

Bien qu’il ne fût qu’un démon inférieur, Izuchi possédait tout de même la force d’un démon, et il connaissait aussi les arts martiaux. Il pouvait se battre, même après avoir perdu sa mitrailleuse Gatling. Mais Yonabari était frêle, et son pouvoir n’était pas adapté au combat. Izuchi ne pensait pas perdre si les choses en arrivaient là.

— Hé, hé, c’est quoi ce regard ? Pas sympa. C’est comme ça que tu traites un ancien allié ?

— Après ce que t’as essayé de faire à la fille des Akase et à Yoshihiko-senpai, je trouve normal de me méfier un peu.

— Donc t’es complètement de leur côté maintenant, hein ? Ça te va plutôt bien, je suppose.

Yonabari ne se comportait pas différemment de l’époque où Izuchi était son compagnon de boisson et un subordonné d’Eizen. Bien qu’il restât sur ses gardes, il se sentait partagé entre méfiance et familiarité.

— Yonabari… Qu’est-ce que tu mijotes au juste ?

— Hm, quoi ? Tu veux savoir ce que je vais manger demain midi ?

— Fais pas le con avec moi. Qu’est-ce que tu manigances ?

Ikyuu voulait renverser le monde de l’ère Taishô. Furutsubaki avait été manipulé pour servir Eizen. Mais les intentions de Yonabari restaient la seule chose qu’Izuchi ne parvenait pas à comprendre.

Il lui avait déjà demandé ses motivations, mais il ignorait dans quelle mesure ses réponses étaient crédibles. Pourquoi servait-il Eizen ? Pourquoi avait-il volé cette lame démoniaque ? Pourquoi avait-il disparu pendant une année entière pour ne réapparaître que maintenant ?

— Rien de spécial. Juste ce que je prépare depuis le début.

D’un ton enjoué, Yonabari afficha un sourire factice.

— J’aime boire du thé, tu vois. Il y a plein de bonnes façons de passer le temps, mais rien ne vaut le fait de se détendre sur la véranda en buvant une bonne tasse de thé.

Sa voix était chantante et terriblement creuse. Izuchi ne percevait aucune tromperie dans ses paroles, ce qui ne faisait que le troubler davantage.

— Je n’ai rien contre les choses nouvelles. Je bois du café, et j’aime porter des vêtements occidentaux. Leur nourriture est bonne aussi, même si j’ai peut-être deux ou trois choses à dire sur les films… Mais tu sais, ça me dérange quand les gens méprisent ce qui est ancien simplement parce que ça l’est.

On ne voyait pas bien en quoi tout cela répondait à la question d’Izuchi, mais Yonabari parlait avec emphase, comme un acteur sur scène. D’un geste fluide, son bras descendit jusqu’à sa hanche pour se poser sur un sabre. À l’intérieur de son fourreau métallique dépouillé ne se trouvait pas une lame ordinaire.

— Moi et toi, on se ressemble. On n’aime pas le monde tel qu’il est. Mais je ne cherche pas à m’en venger, ce genre de choses compliquées ne me convient pas. Je veux juste me défouler un peu. Heureusement, j’ai désormais un moyen de le faire.

Yatonomori Kaneomi. La lame du Hurlement Démoniaque était à présent entre ses mains.

— J’ai servi Eizen-san parce que je voulais ça, mais je ne le détestais pas en tant que personne. Cette époque lui a beaucoup pris. On se ressemblait, d’une certaine manière, alors je me dis que je devrais peut-être le venger.

— Le venger… en tuant le Dévoreur de démons ?

— Non, non. L’ennemi d’Eizen-san, c’était le présent, et c’est aussi le mien. Je ne te l’ai pas déjà dit ? Le monde de l’ère Taishô lui-même est mon ennemi.

Les Nagumo étaient des chasseurs d’esprits qui combattaient pour le peuple, mais cette nouvelle époque avait vu ce même peuple priver les Nagumo de leurs sabres. De la même façon, la modernisation avait privé les démons de leur place dans le monde. Ainsi, l’ennemi de Yonabari n’était ni l’humanité ni les démons, mais l’ère Taishô elle-même. Si cette époque cherchait à faire disparaître les démons, alors c’était elle qu’il fallait affronter.

Les paroles innocentes de Yonabari portaient une malveillance sans fond. Rien dans son expression ne laissait paraître cela, mais ses yeux, où ne se trouvait pas la haine, mais la folie, ne dissimulaient rien.

— Qu’est-ce que t’en dis, Izuchi ? Tu veux m’aider ?

Yonabari fit sa proposition avec la même familiarité qu’il montrait toujours avec lui.

— T’inquiète pas, je ne m’en prendrai plus à Kimiko-chan ni à Yoshihiko-kun. Toi non plus, tu n’aimes pas la tournure que prennent les choses, pas vrai ? Faisons équipe, et opposons-nous de nouveau ensemble à ce monde.

Le corps d’Izuchi se raidit imperceptiblement face à cette proposition. Il s’était joint à Eizen parce qu’il voulait détruire l’essence même de l’ère Taishô. Il souhaitait que les démons demeurent les êtres puissants et redoutés qu’ils avaient été, que les démons restent des démons. Et voilà que Yonabari lui disait avoir besoin de lui.

Lui, un démon pitoyable qui n’avait pas sa place dans ce monde, était nécessaire. Cela le rendait heureux, et pourtant il fixa Yonabari dans les yeux et refusa sans détour.

— Désolé, mais je ne peux pas accepter.

— …Je peux savoir pourquoi ?

— Parce que j’ai compris que j’étais faible.

Une légère autodérision perçait dans la voix d’Izuchi, mais il était fier de cette prise de conscience. Yonabari sembla légèrement agacé par sa réponse.

— Je n’ai pas perdu ma place dans ce monde parce que j’étais un démon. Je l’ai perdue parce que j’étais faible. Je ne peux pas reprocher au monde quelque chose qui relève de ma propre faute. Et puis, je commence à apprécier pas mal de choses que ce monde a à offrir.

— …Je vois.

— Déçu de moi ?

Quoi qu’il en dise, il avait bel et bien abandonné son souhait pour se complaire dans le présent qu’il avait autrefois rejeté. Il n’en voudrait pas à Yonabari de le considérer comme un imbécile ayant simplement renoncé à ses idéaux.

Mais Yonabari secoua la tête en souriant.

— Non. Si ça te suffit, alors ça me va. Mais bon… Avec Ikyuu et Furutsubaki morts, on dirait que je me retrouve tout seul, hein ?

Une pointe de solitude traversa brièvement l’expression de Yonabari. Mais elle disparut aussitôt, dissimulée par son sourire factice habituel.

— Bon, à plus, Izuchi.

— Hé, attends. Où tu crois aller ?

— Ah ah ah, ne t’inquiète pas. On se reverra bien assez tôt, dit Yonabari d’un ton rassurant, avant de disparaitre avec la rapidité du vent.

Les yeux d’Izuchi s’écarquillèrent. Il avait voulu poursuivre Yonabari, lui arracher la vérité sur ce qu’il préparait et y mettre un terme. Mais il n’en fut pas capable. Non pas à cause de ce qu’il ressentait, mais parce qu’il en était physiquement incapable. Sa vitesse dépassait de loin tout espoir de les suivre. Le Yonabari qu’il avait connu auparavant n’était pas aussi doué physiquement.

— Yonabari… toi…

Izuchi resta immobile, sa voix se perdant dans le ciel d’été.

Yonabari ne tarderait pas à agir, et ce que le démon préparait ne pouvait être que source de troubles.

Pourtant, Izuchi n’éprouvait pas seulement de la colère à son égard.

Il ne pouvait ni lui prêter main-forte, ni même lui souhaiter bonne chance dans ce qu’il entreprenait.

Quelque chose dans cela lui faisait mal, sans qu’il sache lui-même pourquoi.

***

Le lendemain, Izuchi rendit visite à Jinya dès le matin.

Les deux hommes se faisaient face dans les quartiers des domestiques, séparés de la demeure principale des Akase. Izuchi raconta les événements de la nuit précédente tout en buvant le thé qu’on lui avait servi.

— Je sais déjà que je suis pas très malin. Au lieu de tirer mes propres conclusions, je préfère laisser réfléchir quelqu’un de plus intelligent, tu vois ? dit Izuchi pour expliquer sa venue.

Yonabari était revenu avec la lame Yatonomori Kaneomi. Avec un plan en tête, il avait demandé à Izuchi de se joindre à lui. Jinya prit en compte chaque élément du récit détaillé d’Izuchi et réfléchit un instant.

— Yonabari, hein…

Jinya n’avait rencontré Yonabari que deux fois, mais Himawari semblait s’en méfier. Elle était même allée jusqu’à dire que Yonabari pouvait être leur véritable ennemi plutôt que Nagumo Eizen, et en tant que fille de Magatsume, ses paroles avaient un certain poids.

— Alors ? T’en penses quoi ?

— Aucune idée. Je ne sais presque rien à ce sujet. Tes suppositions valent les miennes.

— Mince. Bon… j’imagine que c’est normal.

Yonabari préparait quelque chose qui allait bouleverser le monde de l’ère Taishô. C’était tout ce qu’on pouvait en conclure. Il n’y avait tout simplement pas assez d’informations pour aller plus loin.

Izuchi se creusa la tête autant qu’il le pouvait pour essayer de deviner ce que Yonabari préparait. Se disant que n’importe quoi valait mieux que rien, il exprima la première idée qui lui vint.

— Eh bien, Yonabari a dit être à la recherche de cette lame démoniaque, et ce démon s’est enfui plus vite que je ne l’avais jamais vu courir auparavant. Il a dû utiliser le pouvoir démoniaque scellé dans la lame. Peut-être qu’il veut aussi s’en servir pour autre chose ?

— Donc Yonabari utilise la lame du Hurlement Démoniaque… Comme c’est gênant, murmura Jinya.

Izuchi lui lança un regard intrigué. Yonabari comme Jinya semblaient tous deux fascinés par cette lame. Sentant qu’il y avait quelque chose, Izuchi demanda d’un ton ferme :

— Qu’est-ce qui se passe, Dévoreur de démons ? Tu caches quelque chose.

— Pardon ?

— Fais pas l’innocent. Je l’ai entendu de la bouche d’Akitsu le Quatrième. Depuis le début, tu en as après le Yatonomori Kaneomi d’Eizen. Qu’est-ce qu’elle a de si particulier cette lame pour que vous la recherchiez tous les deux ?

L’atmosphère se tendit légèrement, mais Jinya répondit calmement :

— Il existe quatre lames Yatonomori Kaneomi, toutes forgées par Kaneomi, un forgeron de l’époque des provinces en guerre. Ce sont des lames démoniaques créées par la main de l’homme, possédant des pouvoirs. Celle que détient Yonabari possède la capacité Hurlement démoniaque, qui lui permet de sceller des démons en son sein.

— Je ne te demande pas une explication. Je te demande pourquoi vous tenez autant à cette lame. Quel est son secret ?

— Je crains de te décevoir, mais je ne suis pas un expert des armes anciennes, et le seul homme auquel je pense qui aurait pu l’être est mort.

Nagumo Eizen, qui avait tiré la puissance de cette lame, était décédé. S’il existait des secrets à découvrir à son sujet, il les aurait connus, c’était du moins ce que semblait dire Jinya. Izuchi n’y crut pas et lui lança un regard soupçonneux. Il était persuadé qu’il y avait autre chose et ne comptait pas lâcher tant que Jinya n’aurait pas parlé.

— Si tu ne sais rien de cette lame, alors pourquoi la veux-tu autant ?

— Pour des raisons personnelles… non, sentimentales.

— Allez, arrête de tourner autour du pot et parle franchement.

Izuchi le fixa, agacé par la façon dont Jinya éludait sans cesse.

Voyant qu’il ne lâcherait pas l’affaire, Jinya soupira.

— Écoute, je ne sais vraiment pas grand-chose sur cette lame. Mais tu as raison, je te cache quelque chose.

Cela ne concernait que son passé. Un passé qu’il n’avait révélé ni à Michitomo, ni même à Somegorou.

Le regard de Jinya se durcit tandis qu’il déclara d’une voix grave :

— Je voulais reprendre la lame Yatonomori Kaneomi à Eizen.

— La reprendre ? Tu veux dire qu’elle t’appartenait ?

— Non, mais j’ai une dette envers son ancien propriétaire.

C’était pour cette raison que ses motivations relevaient du sentiment.

Izuchi hocha la tête, visiblement satisfait de cette réponse. Jinya voulait la lame du Hurlement démoniaque non pas pour s’approprier sa puissance, mais parce qu’il ne pouvait tolérer qu’un monstre comme Eizen s’en serve. Et puisque ses raisons différaient fondamentalement de celles de Yonabari, il ne pouvait pas vraiment savoir pourquoi ce dernier la convoitait.

— Je vois… Hm ? Attends, alors cette histoire que tu caches à propos de la lame, c’est quoi ? demanda Izuchi.

— Encore une fois, je ne connais aucun secret concernant la lame elle-même. Je connais seulement le nom de son ancien propriétaire, ainsi que celui d’un démon scellé en elle.

Il en avait entendu parler par pur hasard. Après avoir quitté Kyôto, il avait erré sans but pendant un temps et avait entendu une certaine histoire au sujet d’un gardien de village ayant terrassé un démon. Cela n’avait rien d’exceptionnel, l’histoire en elle-même n’était qu’un conte populaire ordinaire. Mais il reconnut les noms du gardien et du démon.

Être un démon signifiait vivre longtemps, et tout comme une longue vie s’accompagnait de nombreuses rencontres et séparations, elle offrait aussi bien des occasions de se retrouver à nouveau.

Le récit que Jinya avait entendu était un événement dont il avait lui-même été témoin autrefois, mais ce n’est qu’en l’entendant raconté qu’il en apprit les détails les plus fins.

La lame du Hurlement démoniaque était une arme légendaire mentionnée dans ce récit, et Jinya l’avait vue de ses propres yeux sceller un démon. Il aurait préféré garder tout cela secret. Mais avec Yonabari qui préparait quelque chose, il valait mieux partager les informations dont il disposait.

— Le démon scellé s’appelle Kaede.

— Kaede ? Qu’est-ce qu’un démon avec un nom pareil a bien pu faire pour être scellé ? Attends… Kaede, ça veut dire « feuille d’érable », non ? C’est une fille de Magatsume ?

— Non. Kaede a été scellée bien avant l’apparition de Magatsume.

Cela ne signifiait pas qu’il n’existait aucun lien entre elles, mais Jinya n’avait aucune raison d’en dire davantage.

Pourquoi Magatsume donnait-elle à ses filles des noms de fleurs, au juste ? Jinya s’était souvent posé la question, mais peut-être était-ce parce que Suzune connaissait depuis toujours le secret de Kaede. Suzune était née de l’union d’un humain et d’un démon, et peut-être avait-elle instinctivement compris que Kaede était comme elle. Elle avait alors pu mal interpréter les choses et penser que les démons devaient porter des noms de fleurs.

Jinya n’avait aucun moyen d’en être sûr, et le savoir n’aurait rien changé. Il garda un visage impassible, feignant l’indifférence tandis que la discussion se poursuivait.

— J’ai l’impression que c’est pas juste une rumeur, dit Izuchi. — Tu connaissais ce démon ?

— Oui. Nous n’avons parlé que quelques fois, mais je lui dois beaucoup. Je n’ai appris que bien plus tard qu’il avait été scellé dans une lame démoniaque.

L’ancien propriétaire de l’épée appelait ce démon Kaede.

 À l’époque, Jinya était encore jeune et n’avait pas fait le lien, mais il avait grandi depuis et appris bien des choses. Il pouvait désormais se faire une idée de ce qui s’était réellement passé ce jour-là.

— Je connais la vérité maintenant…

Jinya avait appris du chef du village que Kiyomasa, le fils de celui-ci, n’avait pas réussi à tirer Yarai de son fourreau. Il en allait de même pour le démon de doté de Clairvoyance qui avait attaqué le village. Mais Suzune, enfant d’un humain et d’un démon, ainsi que Jinya, un humain devenu démon, pouvaient dégainer la lame sans difficulté. Et Shirayuki le pouvait aussi.

Tout cela n’avait pas troublé Jinya sur le moment, mais il en comprenait désormais la portée. Il ignorait pourquoi, mais Yarai ne pouvait être tirée que par quelqu’un possédant à la fois la nature humaine et démoniaque. Et si Shirayuki pouvait la dégainer, alors le sang des démons devait couler dans la lignée des Itsukihime.

En considérant les choses sous cet angle, bien des éléments prenaient un sens différent. Le mode de vie auquel Jinya avait autrefois cru revêtait désormais une teinte plus sombre.

L’Itsukihime ne quittait jamais le sanctuaire et n’était vue que par le chef du village et les prêtresse gardiennes. Ces gardiennes servaient à la fois de protectrices de l’Itsukihime et de tueuses des démons qui menaçaient le village, mais cela n’était qu’une façade. Leur véritable rôle était de tuer l’Itsukihime elle-même si elle venait à représenter une menace pour le village.

C’était pour cette raison que personne n’avait reproché à Jinya de ne pas avoir protégé Shirayuki. Ils connaissaient la vérité sur ce qu’elle était.

Dans la langue japonaise, « Itsukihime » signifiait la « l’Immaculée Femme du Feu ». Mais ce nom pouvait aussi porter un autre sens. « Itsuki » pouvait signifier « celle qui demeure », et « hime » pouvait signifier « yeux pourpres ». Réunis, « Itsukihime » possédait un second sens : « Celle aux yeux pourpres qui demeure ».

Shirayuki n’était pas isolée parce qu’elle était vénérée, mais pour être tenue à l’écart des autres.

C’était un accord tacite sur ce qu’impliquait réellement le rôle de prêtressse gardienne, et sa mort avait toujours été une possibilité admise. Elle n’était rien de plus qu’une zashiki-warashi[2] en cage.

Elle apportait la prospérité, alors on la protégeait. Mais si elle mourait, alors chacun pouvait simplement dormir plus tranquillement, sachant qu’il y avait un esprit de moins à craindre.

Mais cela ne s’arrêtait pas là. Même le sacrifice noble du père adoptif de Jinya prenait un sens différent à la lumière de ces révélations.

— L’ancien propriétaire de la lame démoniaque était Motoharu, le précédent gardien du sanctuaire d’un village sidérurgique appelé Kadono. Le démon scellé se nomme Kaede, ou, comme on l’appelait…

Jinya hésita. Il grimaça en forçant les mots à sortir.

Kaede. Bien qu’il s’agisse d’un seul caractère, ce nom pouvait être décomposé en « arbre » et « vent ».

En héritant de Yarai, elle abandonna la partie « arbre » de son nom et adopta le caractère « nuit »[3] de Yarai pour en former un nouveau.

— …Yokaze, l’Itsukihime.

[1] Le kappa est une créature aquatique. Un yôkai très emblématique du folklore japonais.

[2] Le zashiki-warashi est un yôkai japonais de type « esprit de la maison ». Ces esprits étant généralement représentés par un petit garçon ou une jeune fille. Ils représentent de ce fait la pureté

[3] À titre de rappel du tome 1, chaque itsukihime héritant de yarai change de nom en intégrant le caractère ya/yo de Yarai. Yo ou Ya car sa lecture varie selon le nom dans lequel il s’insère. Ainsi « Kaede » (楓) peut se lire comme l’association de 木 (« arbre ») et 風 (« vent »). En héritant de Yarai, elle abandonne 木 et reprend 夜 (« nuit »), tiré de Yarai, pour devenir 夜風 — Yokaze, « vent nocturne ».

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