Hole in my heart t1 - CHAPITRE 2 PARTIE 5

Telnerica (5)

Konoe rêvait. Un rêve venu de son époque au Japon, fait de souvenirs de son passé.

Sa vie défilait devant lui. Comment il était devenu l’homme qu’il était aujourd’hui. Comment il avait fini par suivre ce chemin.

Dans le voile du rêve, il observait l’enfant qu’il avait été, comme s’il contemplait quelqu’un d’autre, à distance.

Cet enfant vivait seul depuis aussi loin que remontaient ses souvenirs. La première image gravée dans sa mémoire était celle de ses parents quittant la maison, tirant derrière eux de grandes valises.

Le cliquetis des roulettes qui s’éloignaient peu à peu. Leurs silhouettes qui rapetissaient dans la distance, sans jamais se retourner.

Son jeune cœur comprit instinctivement que quelque chose n’allait pas. Pris de panique, il se mit à courir derrière eux. Il s’agrippa à leurs vêtements… seulement pour être repoussé avant de tomber lourdement au sol. Ses genoux s’écorchèrent, et le sang se mit à couler.

Rouge. Un rouge qui semblait ne jamais finir.

La douleur lui arracha des larmes. Mais en retour, il ne rencontra que des regards glacés. Autrefois, lorsqu’il pleurait, ils le prenaient dans leurs bras et restaient près de lui.

Mais maintenant…

…Oui. En une seule nuit, Konoe était devenu indésirable.

Ce souvenir demeurait en lui. Au fond de son cœur persistait encore le désespoir de cet instant.

Il apprit plus tard que les infidélités de ses deux parents avaient détruit sa famille.

L’affection que ses parents avaient autrefois partagée s’était depuis longtemps éteinte. Leur couple ne tenait plus que pour les apparences. Et lorsque cette façade finit par se briser, Konoe devint un fardeau pour l’un comme pour l’autre.

Il n’avait sa place nulle part. Laissé seul dans la maison, sa garde fut confiée à une gouvernante engagée pour s’occuper de lui.

Cette dernière, embauchée davantage pour la forme que par véritable volonté, ne lui adressait que des remontrances agacées. Les repas étaient préparés, les vêtements lavés, mais il n’y avait jamais la moindre conversation.

Elle n’était là que pour faire son travail.

À l’école, ses camarades se moquaient de lui. Ayant passé la plus grande partie de sa petite enfance seul à la maison, Konoe n’avait jamais appris à se lier aux autres. Il ne connaissait que la crainte d’être rejeté. Mis à l’écart dès le début de sa scolarité, il resta isolé jusqu’à la fin.

Les enseignants eux-mêmes le traitaient avec sévérité, le considérant comme un enfant à problèmes qui attirait les ennuis. Même lorsqu’il était exclu du groupe ou assailli de jets de pierres, c’était lui qu’ils tenaient pour responsable.

…Voilà ce qu’était le jeune Konoe.

Toujours seul.

— …

Konoe observait vaguement cet enfant dans son rêve. Dans cette conscience embrumée, il voyait un enfant en pleurs.

Personne n’était à ses côtés, un enfant qui vivait seul et grandissait seul.

…En grandissant et en passant dans des établissements supérieurs, l’enfant resta seul. Il parvenait à tenir des conversations transactionnelles, mais rien de plus.

Parce que Konoe ne connaissait pas la bonté. Il ne connaissait que la malveillance, que le désespoir.

Il avait l’impression que tout le monde le détestait en secret, et une fois cette pensée installée, aucun mot ne venait. Il développa l’habitude de regarder les autres avec méfiance…

— …ah

…Et cela n’avait pas changé jusqu’à aujourd’hui.

Oui, même après toutes ces années, Konoe ne parvenait pas à surmonter le traumatisme de son enfance. Il ne pouvait pas changer. Il ne pouvait pas cesser de douter. Bien sûr, il avait appris que tous les êtres humains n’étaient pas mauvais. C’était ainsi que les choses étaient censées être.

Mais ayant vécu dans une suspicion constante, il s’était figé dans ce moule.

Peut-être qu’un suivi psychologique aurait pu l’aider.  Peut-être que demander de l’aide à ne serait-ce qu’une seule personne aurait fait une différence.  Mais il en était incapable. Il ne pouvait pas vivre ainsi, il ne pouvait pas faire confiance aux gens.

…Au bout du compte, il vécut seul et mourut seul.

Personne ne lui tint la main, personne ne le pleura. Telle fut la vie de Konoe au Japon.

Ceci expliquait cela… à cause de cette vie.

Il y a vingt-cinq ans, ce jour-là, Konoe fut attiré par l’idée d’un philtre d’amour.

Il vit le Salut non pas dans les êtres humains, mais dans une drogue

Il ne pouvait pas faire confiance au cœur des gens, mais une substance, oui, cela, il pensait pouvoir lui faire confiance.

Ceux qui prendraient la drogue l’aimeraient, croyait-il.

Pour cela, il pouvait endurer de vomir du sang. Peu importe la souffrance, il pouvait continuer à avancer. Des années, peut-être même des décennies. Penser à ce jour-là lui donnait la force de poursuivre.

Il savait que c’était faussé. Il savait que ce n’était pas raisonnable.

Mais c’était la seule manière dont il pouvait vivre. Quelqu’un qui avait vécu dans la souffrance ne pouvait être avec quelqu’un que de cette façon.

C’est ce que croyait Konoe…

— Ce n’est pas vrai.

— …?

Hein ? pensa Konoe.

Une voix venait de quelque part. Dans la brume du rêve, il ressentit une sensation étrange. Une voix familière. Une voix qu’il n’avait entendue qu’une seule fois, il y a longtemps.

— Tu n’es pas un enfant brisé. Tu es un enfant bienveillant, capable de faire des efforts pour les autres.

C’était une voix apaisante. Douce, porteuse de chaleur.

Konoe sentit la tension quitter son corps. Il avait toujours été froid, mais à présent, c’était comme s’il était enveloppé de plumes.

— Ça va. Tout ira sûrement bien.

Alors que Konoe s’interrogeait, il sentit sa conscience remonter. Il se réveillait. Son corps flottait, enveloppé de chaleur.

…Et à la toute fin, il eut l’impression que quelqu’un lui avait caressé la tête.

◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇

— …Ah.

Konoe se réveilla. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il se trouva dans une pièce inconnue. Une chambre d’invités du château.

Il séjournait ici depuis une semaine, mais la nuit précédente était la première où il avait dormi dans le lit.

…*Bâille*

Tout en bâillant, il scruta le château et les environs en se redressant. Aucun problème. Aucun signe de monstre à proximité.

La nuit précédente, il s’était réveillé deux fois pour intercepter des bêtes en approche, mais aucune autre attaque n’avait eu lieu. À présent, il ne restait que la présence animée des gens allant et venant.

Konoe se gratta la nuque, demeurant étendu sur le lit.

— …Je me sens bien, d’une certaine manière.

Il murmura ces mots doucement. C’était un réveil étrangement rafraîchissant.

Konoe était du genre à faire souvent des cauchemars lorsqu’il était épuisé. Il s’était attendu à en faire un cette fois encore. Après tout, sept jours et sept nuits comptaient parmi les dix expériences les plus éprouvantes de sa vie.

La pire restait l’examen final d’Adepte.

…Pourquoi ?

Il était étrange de se réveiller en se sentant aussi reposé.

Il ne souhaitait évidemment pas faire de cauchemars. Mais en ayant presque toujours fait, leur absence soudaine lui paraissait étrange. Konoe inclina la tête.

…La divinité ?

Le mot surgit soudainement.

Il n’était pas certain de la raison. Peut-être parce qu’elle lui avait prêté sa force jusqu’à la veille.

Sa présence avait disparu à présent, elle était sans doute retournée à la capitale. Cette dernière était bien occupée, après tout, et ne pouvait pas veiller éternellement sur un seul Adepte.

En parlant de rêves.

Par association, Konoe se rappela une rumeur qu’il avait entendue dans la salle de repos, de la bouche d’autres candidats Adeptes.

On disait qu’emprunter le pouvoir de la divinité pouvait conduire à rêver d’elle.

Lorsqu’on recevait du mana, un lien se formait, et ceux qui avaient la conscience coupable pouvaient voir la voir dans leurs rêves et recevoir une réprimande.

…Enfin, ce n’était qu’une rumeur, sans réelle crédibilité.

Cette fois, il se sentait simplement bien et n’avait pas vu l’être divin. Et puis, si c’était vrai, quelqu’un comme lui, qui imaginait un harem d’esclaves sous l’effet d’un philtre d’amour, se ferait sûrement gronder, pensa-t-il.

…La divinité…

Konoe pensa à elle et à sa blancheur immaculée. Non pas humaine, mais un être supérieur. Une figure céleste.

…C’était probablement pour cela.

Konoe ne pouvait pas douter d’elle.

Lorsqu’il se tenait face à la divinité, sa tension se dissipait. Son sourire, sa bienveillance, bien que sans paroles, atteignaient directement son cœur. C’était une première pour Konoe, et c’était pour cela qu’il revenait sans cesse vers elle.

— Non, assez.

Konoe secoua la tête, interrompant cette pensée.

Il expira profondément. Aujourd’hui, il pouvait se détendre. Après tout, il venait d’achever une mission importante, et son employeuse lui avait dit de bien se reposer.

— …

Juste pour s’en assurer, il vérifia de nouveau les signatures de monstres et observa les mouvements des gens.

S’assurant qu’il n’y avait aucune urgence, il se rallongea sur le lit.

— …Pff.

Konoe expira de nouveau. Son premier travail avait pris une ampleur bien plus grande que prévu.

Ce n’était pas censé se passer ainsi. Il n’avait pas de grands projets, mais il s’était imaginé une tâche plus simple, ouvrir peut-être une clinique pour maladies mortelles, gagner de l’argent régulièrement.

Économiser lentement, atteindre son objectif dans l’année.

Au lieu de cela, tout avait dégénéré jusqu’à sauver une cité entière.

Pourquoi ? Parce qu’il avait recueilli cette fille.

— …

…Non pas qu’il le regrettait.

Il avait suffisamment de bonté pour éprouver de la joie à aider les autres. C’était ce que Konoe croyait de lui-même.

— …Enfin.

Quoi qu’il en soit, son objectif était désormais à portée de main. Dans une vingtaine de jours, il recevrait mille pièces d’or. Assez pour acheter un manoir, des esclaves, et probablement la drogue, cela ne devait pas coûter si cher.

Le harem d’esclaves sous philtre d’amour de Konoe était juste au coin du chemin.

Cette fois, il serait vraiment avec quelqu’un…

— …Hm ?

Alors qu’il y pensait, on frappa à la porte de la chambre.

— Maître Konoe. C’est Telnerica. Êtes-vous réveillé ?

— …Oui, je suis réveillé.

— J’ai apporté vos vêtements.

Entre, répondit Konoe à la question de Telnerica.

Il sortit du lit, ajustant légèrement ses cheveux et sa tenue de nuit. Il regarda la porte s’ouvrir.

— ?

— Maître Konoe, les voici.

Hein, pensa-t-il, clignant des yeux une seconde fois.

Telnerica souriait, lui tendant des vêtements soigneusement pliés.

— …Maître Konoe ?

— …Oh.

Des volants frémissants, une robe noir et blanc agrémentée d’un tablier.

La jupe, à hauteur de genoux, ondulait à chacun de ses pas.

 Konoe cligna plusieurs fois des yeux.

Parce que Telnerica portait une tenue de soubrette.

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