Master swordman t1 - Chapitre 2

Un vieux paysan rencontre une mage

— On va s’arrêter là pour aujourd’hui. Beau travail, tout le monde.

— Merci beaucoup !

Je conclus l’entraînement des chevaliers, et tous répondirent avec entrain. Tout le monde était couvert de sueur. Je quittai aussitôt la salle d’entraînement, pressé de regagner l’auberge pour me glisser dans un bain.

Depuis mon duel avec le vice-commandeur Henblitz, je venais quasiment chaque jour à la salle d’entraînement de l’Ordre de Liberion pour servir d’instructeur extraordinaire. À l’origine, je ne devais enseigner que quelques fois par mois, mais comme mon vieux m’avait foutu dehors, je n’avais nulle part où aller. Jusqu’ici, tout s’était arrangé et Allucia paraissait sincèrement ravie de ce changement de plan, Curuni aussi. Et, contre toute attente, Henblitz également.

— Sieur Beryl ! Merci pour votre travail !

— A Ah. Toi aussi, Henblitz. Tu t’arraches tous les jours, hein ?

À peine sorti de la salle, Henblitz me courut après. À l’instant où j’entendis mon nom, je m’arrêtai et me tournai. Il me tendit une serviette propre qu’il avait manifestement attrapée pour moi.

Après notre petite joute, il avait décrété qu’atteindre mon niveau ferait partie de ses objectifs. Depuis, il me collait aux basques, qu’on soit ou non en plein entraînement. Je me demandais bien ce que faisait un vice-commandeur des chevaliers royaux à se comporter ainsi… mais Allucia, à sa manière, n’était pas moins indépendante.

J’avais aussi appris une chose sur les chevaliers depuis que je venais ici. L’Ordre de Liberion avait des patrouilles et des réunions régulières, mais hors service, ils avaient en général pas mal de temps libre. Évidemment, gâcher ce temps ruinerait leur réputation de chevaliers, alors la plupart le consacraient à l’exercice et à la pratique.

Autrement dit, tant qu’aucun incident majeur n’était en cours, la vie d’un chevalier tournait essentiellement autour d’un entraînement constant.

— J’ai désormais un grand objectif à atteindre, dit Henblitz. — Alors chaque jour est épanouissant !

— Je vois. Tant mieux…

Je pris la serviette qu’il m’offrait et me mis à m’essuyer le visage.

— N’empêche, je n’arrive pas à bouger comme vous. Il faut que je m’entraîne plus.

Je laissai échapper un rire bref.

— Bah, si un type comme moi y arrive, tu y parviendras vite.

Bon sang, il s’était rudement attaché à moi, maintenant. Ce n’était pas vraiment gênant, mais un tel accueil dépassait honnêtement tout ce que j’avais imaginé. Je n’avais pas encore pris la mesure de mon rôle d’instructeur extraordinaire de l’ordre, et je n’étais certainement pas habitué à toute cette attention.

— Maître ! Vice-commandeur ! Beau travail aujourd’hui !

— Salut, Curuni… Beau travail également.

Alors que je bavardais avec Henblitz, une autre femme chevalier nous rejoignit, l’une de mes anciennes élèves, Curuni, elle aussi couverte de sueur. Elle ne portait pas son armure de plates. Elle était en tenue simple, prévue pour l’entraînement. La sueur collait le tissu à sa peau. Elle était menue, mais bien faite, et ses attributs féminins s’en trouvaient fortement mis en valeur. Je dus détourner les yeux.

Mauvais pour mon cœur, ça…

Curuni fondit sur moi sans sembler capter le moindre signe de mon conflit intérieur.

— Vous êtes habitué à la vie dans la capitale, Maître ?

Arrête. Ne te rapproche pas. Je ne sais pas où regarder.

— Eh bien, je suppose que oui, répondis-je en fuyant obstinément son corps du regard. — Mais je ne suis pas parti plus loin que le quartier.

C’était vrai, je faisais surtout l’aller-retour entre l’auberge et le siège de l’Ordre, donc je ne connaissais que les environs immédiats. Honnêtement, ça ne m’avait pas vraiment posé problème. La plupart de mes journées étaient dédiées à l’entraînement, je n’avais ni le temps à perdre en tourisme, ni beaucoup de raisons d’aller voir ailleurs.

— Quel dommage, dit Henblitz. — Baltrain a beaucoup d’endroits à visiter.

Il n’avait pas tort. Baltrain était la capitale du royaume de Liberis, célèbre pour être la plus grande ville du pays. Chacun de ses cinq quartiers avait ses particularités et attirait de nombreux touristes, locaux comme étrangers.

— Je vous ferai visiter ! lança Curuni avec enthousiasme, toute remontée.

Arrête. Pas la peine de t’enflammer pour une simple balade en ville.

Bon, au fond, c’était le revers de la bonne volonté de Curuni. Elle mettait du cœur à tout, même à jouer les guides.

— Ha ha, je vais accepter alors, dis-je. — Mais seulement après qu’on se soit changés.

— D’accord ! Je suis trempée !

Il était encore un peu tôt pour rentrer à l’auberge piquer un somme. Depuis que je m’étais posé à Baltrain, j’étais, d’une manière ou d’une autre, souvent accompagné par Allucia, si bien que je n’avais quasiment jamais passé de temps avec Curuni en dehors de l’entraînement.

— Curuni, veille à ne pas manquer de respect à sieur Beryl, dit Henblitz.

— Oui, monsieur ! répondit-elle gaiement avant de disparaître dans le vestiaire.

J’allai me changer, moi aussi.

— Maître ! Merci d’avoir attendu !

— Ce n’est rien. Je n’étais pas là depuis longtemps.

Comme prévu, j’étais prêt avant Curuni. Je l’attendais juste devant les bureaux, un peu désœuvré, quand elle déboula en courant, portant des vêtements propres et décontractés. Aujourd’hui, je comptais flâner en ville avec Curuni puis tester une taverne où je n’étais jamais allé. C’était la capitale, après tout, personne n’allait me reprocher un peu de tourisme.

— Au fait ! Vous veniez souvent à Baltrain avant de vous installer ici ? demanda Curuni.

— Pas souvent. Je suis venu quelques fois il y a des années. Ce voyage avec Allucia, c’était ma première visite depuis longtemps.

Comme je venais de le dire, mon dernier souvenir de Baltrain remontait à loin. La salle d’armes était chez moi, à Beaden. Je n’avais aucune raison de passer une demi-journée en carriole juste pour visiter la capitale. Je reconnaissais bien sûr le palais royal, mais le reste ne me disait rien.

À présent, toutefois, la capitale était ma résidence provisoire. Allucia m’avait donné un ordre de grandeur de mes revenus d’instructeur extraordinaire, je savais donc que l’argent n’allait pas tarder à tomber. Compte tenu de tout ça, je n’étais pas opposé à passer un peu de temps libre et à dépenser quelques pièces en ville.

— D’accord ! s’exclama Curuni. Allons voir le quartier ouest !

— Je te laisse choisir la destination. J’attends de voir.

Ainsi, nous prîmes la direction du quartier ouest, en empruntant une carriole qui faisait le tour des rues de la capitale.

Plus les années s’accumulent, plus une balade tranquille a du bon.

J’aimais avoir mon calme, mais la compagnie vive avait son charme à sa façon.

— Le quartier ouest est surtout un quartier marchand, expliqua Curuni. — Il y a, disons, toutes sortes de boutiques.

Je bavardai avec elle en admirant le paysage.

Baltrain est vraiment une belle ville.

Elle avait un quartier central où se trouvaient le QG de l’Ordre et la Guilde des Aventuriers, ainsi que quatre autres quartiers aux points cardinaux. D’après Curuni, le quartier ouest fourmillait de commerce. On y trouvait un mélange de tout, épiceries, tavernes, boutiques de fournitures générales, forges, et même des échoppes d’objets magiques.

— Le quartier sud est dédié à l’agriculture, donc il n’y a peut-être pas grand-chose à voir, continua Curuni lorsque nous descendîmes du coche et commençâmes à marcher dans le quartier ouest. Au nord se dresse le palais royal de Liberis, et à l’est c’est, en gros, surtout résidentiel. J’habite aussi dans le quartier est.

— Je vois. Donc le quartier ouest est celui qui attire les touristes ?

— Mm hmm. Il en attire beaucoup, mais je dirais que le nord en a le plus. Le palais est très prisé en visite.

Maintenant qu’elle le disait, le palais royal devait être le joyau du pays. Je doutais que les simples touristes soient autorisés à entrer, mais l’extérieur suffisait à contenter.

Rien qu’en descendant la rue, je voyais toutes sortes d’échoppes et de gens. L’énergie de cette ville me saturait les yeux, et c’était une sensation neuve que d’arpenter une route inconnue en laissant mon regard traîner partout.

Je faisais le parfait pequenaud.

De plus, contrairement aux très célèbres Allucia et Surena, Curuni était une femme chevalier tout ce qu’il y a de plus normale, qui travaillait encore à se faire un nom. Ça pouvait paraître rude, mais pour moi, son manque de statut avait un avantage, personne ne lui accordait un second regard. Et moi, j’étais sans équivoque un vieux bonhomme ordinaire. Personne ne posait les yeux sur moi non plus. Franchement, c’était un délice de se promener sans avoir à se soucier des regards.

Au milieu de mon observation des passants, de la visite et des explications de Curuni, une voix monocorde me parvint.

— Ah, Maître Beryl.

— Hmm ?

Si je ne rêve pas… on vient de prononcer mon nom.

Je m’arrêtai et regardai autour de moi pour chercher la source de la voix. Là, une femme en robe qui semblait quitter le quartier ouest. Ses cheveux noirs lustrés étaient coupés droit à hauteur d’épaule, et ses yeux un peu vides étaient braqués sur moi.

— Hm. C’est bien vous, murmura-t-elle. — Ça faisait longtemps.

— Maître ? Qu’est-ce qu’il y a ? Vous la connaissez ? demanda Curuni en se penchant à côté de moi.

La femme aux cheveux noirs ne prêta aucune attention à Curuni et continua de me fixer.

Euh… C’est qui, ça ?

Une bulle de gêne silencieuse se forma autour de moi, de Curuni et de cette femme en robe, semblant étouffer l’animation de la rue.

— Ah ! cria soudainement Curuni, crevant cette bulle au bout de quelques secondes. — C’est Fice !

— Curuni. D’où tu sors ? demanda la femme.

— J’étais là depuis le début !

Ce ne fut qu’après avoir été appelée par son nom que la femme, cette Fice, détourna les yeux de moi pour fixer Curuni. Apparemment, Fice n’avait même pas remarqué la jeune femme chevalier jusque-là.

— Curuni, tu la connais ? demandai-je.

La femme semblait savoir qui j’étais, et elle connaissait aussi Curuni. Moi, en revanche, je ne voyais pas du tout. Autant demander des explications à Curuni.

— Maître… Vous l’auriez oubliée ? demanda Curuni en me lançant un regard inhabituellement sévère.

— Euh…

— Que c’est cruel, Maître Beryl. Si triste. Bouh hou hou, fit la femme aux cheveux noirs, toujours impassible et manifestement en train de feindre des larmes.

Je restai sans voix.

Vraiment, je ne la reconnais pas…

La même chose s’était produite avec Surena, mais dans son cas, mon dernier souvenir d’elle datait d’il y a si longtemps. Elle avait quitté la salle d’armes très jeune, si bien que relier son enfance à son apparence actuelle m’avait été impossible. À l’inverse, Fice semblait du même âge que Curuni. Et puisque Curuni m’accusait de l’avoir oubliée, il était très probable que Fice ait fréquenté notre salle d’armes à la même époque. Pourtant, même si Fice avait reconnu Curuni en un seul coup d’œil, rien ne me revenait.

— Mrgh. Tant pis. Et si je faisais ça ?

Fice gonfla les joues et tira une épée de sa robe.

— Hmm… ?

Je reconnus cette lame, c’était l’une de mes épées d’adieu. Cela signifiait que Fice avait fréquenté la salle d’armes et, qui plus est, qu’elle en était sortie, après avoir maîtrisé tout ce que je pouvais enseigner.

Merde. Ce serait foutrement mauvais si je ne me souvenais pas d’elle, maintenant. Je fouillai loin dans ma mémoire, en décidant de ne pas me fier à son apparence. Les filles changeaient beaucoup en quelques années, et la coiffure n’était pas un repère fiable non plus. Par contre, la couleur de ses cheveux n’avait sans doute pas tant varié.

Je parierais qu’ils étaient déjà noirs, à l’époque.

Son caractère devait être resté proche aussi.

Une fille aux cheveux noirs qui parle par phrases étrangement courtes. Je lui ai donné une épée d’adieu. Fice… Attends, Fice ?

— Ah… Serais-tu, par hasard, Ficelle ? demandai-je.

— Exact, dit-elle, la voix toujours boudeuse. — Mais trop lent. Tellement triste.

Il s’avéra que la femme devant moi était bien Ficelle. Maintenant que je savais qui elle était, les souvenirs me revinrent en masse.

Ficelle Harbeller, l’une des élèves à qui j’avais remis une épée d’adieu. Elle avait fréquenté la salle d’armes en même temps que Curuni. Cependant, à la différence de Curuni, partie au bout de deux ans, Ficelle y était restée environ cinq ans et avait quitté les lieux après avoir maîtrisé notre technique.

Et pourtant… La Ficelle de mes souvenirs faisait un peu plus garçon manqué. Enfant, elle donnait une impression complètement différente. Elle avait les cheveux plus courts et était très mince. Elle n’était pas du genre bavarde, et en dehors du strict nécessaire, elle agitait son épée en silence tout du long. Sa tenue était très modeste, aussi. La Fice qui se tenait devant moi portait une belle robe jusqu’aux genoux, mais je ne me souvenais pas que la jeune Ficelle fût le genre à avoir ce genre d’habits.

Mon dernier souvenir d’elle remontait au moment où j’avais remis l’épée d’adieu. Après avoir esquissé un sourire, chose très rare chez elle, elle avait dit : « J’ai autre chose à faire, maintenant ». On aurait dit qu’elle se rappelait soudainement un rendez-vous urgent et, aussitôt après, elle avait quitté notre salle d’armes.

Il s’était écoulé du temps depuis, et me voilà face à une autre retrouvaille inattendue.

— Bon sang, je me répète à chaque fois que je retrouve mes élèves, mais… tu as tellement changé que je t’aurais pas reconnue.

— Oui, j’ai grandi, dit Ficelle. — Mais c’est quand même triste que vous ne m’ayez pas reconnue tout de suite.

— J…Je suis vraiment désolé.

Même si mon élève avait complètement changé, l’avoir oubliée, alors même que je lui avais remis une épée d’adieu, c’était un manquement de ma part en tant qu’instructeur. Il me fallait y réfléchir.

— Vous ne m’avez pas dit ça à moi… marmonna Curuni dans ma direction.

Je me ratatinai légèrement.

— D…Désolé.

Je suis sincèrement désolé. Tu es très bien comme tu es, Curuni.

— Enfin bref, dit Curuni en retrouvant sa bonne humeur. — Fice est incroyable ! C’est l’élite de la Brigade magique, maintenant !

— Oui, acquiesça Fice. — Je fais de mon mieux. Impressionnant, non.

— Hein ? La Brigade magique ? répétai-je.

Pourquoi ? Pourquoi, après avoir appris l’art de l’épée dans notre salle d’armes, avait-elle rejoint le corps magique ?

Enfin, c’était bel et bien un accomplissement impressionnant. Les mages étaient très rares, même à l’échelle du monde, et les gens ayant l’aptitude à la magie l’étaient naturellement tout autant. Prenez le maniement de l’épée, même sans véritable talent, à force d’agiter sa lame, on finissait par arriver quelque part. Mais ce principe ne s’appliquait pas à la magie. Sans talent, on restait bloqué à zéro pour toujours. Sans étincelle innée, aucune marge de progression. Moi-même, je n’avais aucun don pour la magie. Sans exagérer, seuls ceux qui naissaient avec ce don pouvaient devenir mages.

— Donc, après avoir appris l’art de l’épée chez nous, tu t’es mise à entraîner ta magie… murmurai-je. — Tu n’as vraiment rien lâché.

— Mm, c’est ça, dit Ficelle. — Et je tire aussi le meilleur parti de ton épée, Maître Beryl.

— Hein ?

À la salle d’armes, Ficelle avait atteint un niveau largement suffisant pour mériter une épée d’adieu. Si elle combinait des techniques de ce niveau avec la magie… elle devait assurément être un atout de grande valeur. Restait que ses techniques à l’épée avaient-elle une utilité directe pour un mage ? Le talent pour la lame et celui pour la magie étaient deux choses complètement différentes, après tout.

— L’Épéomancie. C’est ce que je fais de mieux, expliqua Ficelle.

— Épé…omancie ?

Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Exactement ce que ça dit, répondit-elle. — Insuffler de la magie au mouvement de l’épée pour projeter des taillades. Envelopper la lame de feu ou de glace. Ce genre de choses.

— H-Hmm. C’est impressionnant.

Elle venait très probablement d’avouer, l’air de rien, qu’elle faisait des choses proprement insensées. Je ne savais pas comment réagir.

— D’autres utilisent ce type de magie ?

— Il y en a d’autres, répondit-elle. — Mais très peu savent vraiment manier une épée.

Honnêtement, je m’en doutais avant même sa réponse. La magie exigeait un don, mais encore fallait-il le cultiver par un grand effort. L’art de l’épée aussi, l’entraînement était nécessaire pour établir la maîtrise. Envelopper une épée de magie, c’était une chose, mais la base de l’attaque restait dans le domaine du maniement de la lame. Dès lors, quelqu’un de plus habile dans ses techniques serait naturellement meilleur. En un sens, Ficelle tenait plus du chevalier mage que du mage. Je n’avais jamais entendu parler d’un tel métier, ceci dit…

Notre conversation sur l’épéomancie toucha à sa fin, et Ficelle changea de sujet.

— Au fait. Pourquoi êtes-vous dans la capitale, Maître ?

— Aaah, à ce propos…

J’expliquai que j’étais désormais instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion et que Curuni me guidait dans le quartier ouest pour une petite visite.

Ficelle m’écouta, puis déclara brusquement :

— Je viens aussi. Ça fait longtemps que je n’ai pas vu Curuni.

— Hein ? Tu es sûre ? demandai-je.

— Ça va. Le travail est fini. Je viens.

— On va vous guider à deux, Maître ! s’exclama Curuni.

Ficelle se plaça à mon côté. Elle tenait déjà un sac dans une main, sûrement ses courses, donc était-ce vraiment bien qu’elle flâne avec moi ? Bah, elle avait dit que ça allait, je n’avais plus qu’à la croire.

Soudainement, ma main droite fut enveloppée de chaleur, et je sentis sa paume contre la mienne.

— Ficelle ? demandai-je en baissant les yeux vers nos mains à présent jointes.

— Le quartier ouest est animé, expliqua-t-elle. — La rue se rétrécit. Ce serait embêtant de se perdre.

Ahh… Bon. Je n’ai aucune vraie raison de la repousser.

— Je vois. Je vous laisse toutes les deux décider de la suite.

— Laisse-nous faire !

— Mm hmm.

Ainsi, nous marchâmes tous les trois dans les rues du quartier ouest, moi au milieu. Le quartier commerçant de Baltrain tenait sa réputation : le flot des passants donnait l’impression que tout le quartier baignait dans un brouhaha continu.

— Les livres, c’est bien. Très reposant.

— Beurk. J’aime pas trop étudier…

— Ha ha ha.

Les yeux de Ficelle pétillèrent devant une grande librairie qui donnait sur l’artère principale.

— Maître ! Celle-ci ?! Et là ?!

— Mm. Je crois que ça te va.

— Très enfantin, comme toi. Pas mal.

— Grrr !

Curuni essayait toutes sortes de tenues dans une boutique de vêtements remplie des dernières modes de la ville.

— C’est… une boutique d’accessoires ?

— D’artefacts magiques. Pour dire simplement, des objets qui ont des propriétés magiques.

— Hmm…

Une boutique vendant bracelets, colliers et autres, tous chargés d’effets magiques, piqua ma curiosité.

Nous arpentâmes tous trois les rues, passant d’une boutique à l’autre. Tantôt nous poussions une porte au hasard et nous animions, tantôt nous nous contentions d’observer en silence. C’était simplement agréable. Le temps fila sans que je m’en aperçoive. À en juger par l’ombre longue qui s’étirait à mes pieds, nous y avions passé un bon moment, et pourtant le quartier ouest bourdonnait toujours d’activité.

— Bon sang, ce quartier a vraiment de quoi happer l’œil, fis-je remarquer. — Même ce dont je n’ai pas besoin attire le regard.

— Ouais ! Ils ont tout, du quotidien aux raretés, dit Curuni. — Les boutiques ici couvrent une énorme gamme d’articles.

Ficelle semblait d’accord.

— Mm. J’aime aussi le quartier ouest. Il y a plein de choses.

Après avoir bien regardé, même si l’on ne pouvait couvrir qu’un périmètre limité en quelques heures, nous fîmes une pause. À ce stade, je ne pouvais tout bonnement pas comparer Beaden à Baltrain. D’ordinaire, je ne faisais jamais de tourisme, et si j’étais resté au village, explorer une si grande ville aurait été pratiquement impossible.

— Hi hi, ricana Ficelle. — Maître Beryl, vous avez les yeux partout.

Je lâchai un petit rire.

— Ahah… Quelle honte. Enfin, je viens de la cambrousse, après tout.

— Maître, il y a quelque chose en particulier qui vous a vraiment plu ? demanda Curuni.

— Voyons voir… Honnêtement, il y en avait des tonnes, mais la boutique d’artefacts magiques était la plus intéressante.

— Le monde des artefacts magiques a de la profondeur, dit Ficelle. — Je suis contente que ça vous intéresse.

Je pensais qu’elle préférait les livres, mais il semblait que Ficelle était encore plus fascinée par les artefacts magiques.

— Tu aimes vraiment ça, hein ? demandai-je.

— Mm hmm. J’en collectionne, marmonna Ficelle, les commissures des lèvres à peine relevées en un sourire.

Peu de gens savaient utiliser la magie, mais apparemment, un bon nombre d’objets magiques circulaient en ville. Ces objets-là étaient magiques par leur matériau : un minerai nommé magicite, qui emmagasinait naturellement le mana. Comme les objets eux-mêmes étaient imprégnés de magie, n’importe qui (même sans le moindre talent magique) pouvait s’en servir.

Je ne connaissais pas vraiment les détails. Je ne suis, au fond, qu’un bretteur.

Cependant, l’équipement magique semblait pouvoir résoudre un large éventail de problèmes, de l’allègement de la fatigue à l’accélération de la guérison, en passant par une certaine résistance aux brûlures et au gel. À tout prendre, cela sonnait comme des objets essentiels pour les aventuriers.

— C’était une belle escapade, dis-je. — Merci, vous deux.

Après avoir trouvé un bon point d’arrêt, je remerciai mes guides. C’était une forme de divertissement que je n’aurais jamais découverte durant mes allers-retours solitaires quotidiens entre l’auberge et le bureau de l’Ordre.

— De rien !

— Mm.

Elles me répondirent en parfaits contraires, mais à leurs expressions, elles étaient toutes deux contentes. Tant mieux.

Elles avaient accepté de traîner avec un vieux bonhomme pour une balade touristique sans grand relief — et le fait qu’elles ne s’y soient ni ennuyées ni agacées, ça comptait beaucoup à mes yeux.

— Bon. Ce n’est pas grand-chose pour vous remercier, mais si vous avez le temps, je vous invite à dîner, proposai-je.

— Hein ?! Sérieux ?! s’exclama Curuni.

Déjà à la salle d’armes, elle avait toujours été une grosse mangeuse et une grosse dormeuse. Elle est vraiment un baume pour le cœur.

Ne change jamais, tu es très bien comme tu es.

— Ça aide. Je meurs de faim, dit Ficelle en baissant les yeux vers son ventre, le visage toujours impassible.

J’acquiesçai.

— Alors c’est décidé. Une recommandation ?

C’était moi qui régalais, me restais un péquenaud tout juste débarqué dans la capitale. Je ne connaissais pas les bonnes enseignes et j’ignorais leurs préférences. Au moins, Curuni donnait l’impression de manger de tout. Ficelle, en revanche, avait l’air du genre difficile.

— Ah ! Moi, je veux aller là-bas ! s’écria Curuni. Là, « Aux brochettes de Regen » !

— D’accord, dit Ficelle. — J’aime bien aussi.

— Des brochettes, hein ? Ça me dit. J’ai hâte d’y être.

L’enseigne en tête, nous nous mîmes aussitôt en marche. J’étais parti pour le quartier ouest avec Curuni juste après l’entraînement, donc moi aussi, j’avais une bonne fringale. En ce moment, Curuni était à ma droite et Ficelle à ma gauche. Une composition très différente de la dernière fois où j’avais parcouru la ville en groupe, mais ce n’était pas désagréable du tout. Je me sentais vaguement comme un parent… surtout à cause de Curuni. Et surtout, je n’avais pas à me soucier des regards et je pouvais simplement profiter du paysage. Qu’un vieux bonhomme soit escorté par deux jeunes femmes faisait un tableau un peu bancal, mais en soi, ça ne méritait pas qu’on y prête attention.

Après avoir marché un moment dans le quartier ouest, nous arrivâmes à une échoppe de brochettes donnant sur l’axe principal.

— C’est ici ! Leurs brochettes de sanglier est un régal !

— Hmm, du sanglier, hein ? marmonnai-je.

Le sanglier était un animal sauvage à peu près de la taille d’un adulte moyen. Les chasseurs de Beaden en ramenaient souvent comme gibier. Sa viande était parfois assez dure, ce qui exigeait de bien la mâcher, mais ça faisait partie du plaisir. La texture pouvait aussi varier énormément selon la préparation. On trouvait des sangliers partout à Liberis, donc les méthodes de cuisine étaient bien établies.

— Patron ! Trois brochettes de sanglier !

— Tout de suite !

Apparemment, on voyait la cuisson depuis l’extérieur. Curuni cria sa commande à ce qui semblait être le chef, et l’homme lui répondit d’une voix joviale en embrochant de gros morceaux de viande crue sur des broches qu’il aligna au-dessus d’un feu de braise.

— Oooh… fis-je en fixant la viande qui rôtissait. Ça a déjà l’air excellent.

Ficelle opina.

— Mm. Ici, le sanglier est exquis. Je garantis.

À voir le sanglier mariné laisser goutter son jus sur le feu, j’avais encore plus faim. L’odeur de la viande qui cuisait et de la sauce sucrée salée vous soulevait l’appétit.

Ça a l’air délicieux. De sacrés morceaux, en plus. Une brochette seule doit caler.

— Ouah, c’est blindé ici, dit Curuni en jetant un regard en passant.

— Oui, répondit Ficelle. —  Plein à craquer.

— Hmm…

Beaucoup achetaient une broche de viande, et je voyais même des passants mâchonner en marchant, la brochette en main. L’échoppe avait un coin pour manger, mais malheureusement, toutes les places étaient prises.

— Curuni, tu habites bien dans le quartier est, non ? demandai-je. — Ça fait loin. On mange en marchant ?

— D’accord ! lança Curuni. — Ça fait longtemps que j’ai pas fait ça !

— J’habite aussi à l’est. Parfait, dit Ficelle.

Ainsi, nous décidâmes d’imiter nos glorieux ancêtres et de dîner sur le pouce.

— Et voilà ! Trois brochettes de sanglier !

— Merci.

Je payai et pris trois brochettes des mains du chef, devant l’échoppe. Oui, elles étaient énormes, et gros point pour les taches de sauce caramélisée sur la viande. Le chef savait vraiment griller.

Cette enseigne était à la hauteur du tampon d’approbation de Curuni et de Ficelle.

— D’accord, Maître ! On mange !

— Mm. Merci pour le repas.

— Oui, tenez. À nous.

Curuni croqua à belles dents, tandis que Ficelle grignotait les bords. Leur façon de manger aussi était diamétralement opposée. À la salle d’armes, elles n’avaient pas paru particulièrement proches ni froides l’une avec l’autre. Peut-être avaient-elles eu plus d’occasions d’interagir ici, dans la capitale. Peu importait. Je n’allais pas fourrer mon nez dans leur vie privée, et rien ne valait des gens qui s’entendaient.

— Mmm. Délicieux.

Je mordis dans le sanglier. Le gros morceau fondit dans ma bouche avec une tendreté surprenante.

Mmm, ils ont dû bien faire mariner le sanglier avant la cuisson.

Un cuistot capable de rendre le sanglier aussi tendre n’était pas le premier venu. À chaque bouchée, le jus s’échappait et se mêlait à la sauce parfumée, me couvrant la langue d’une saveur exquise.

Sacrément bon. Je sentais mes joues se dérider.

Ah, la belle vie.

— Mmmmmm ! Trop bon ! s’extasia Curuni.

— Regarde où tu mets les pieds, conseillai-je.

Ficelle secoua la tête.

— Bon sang, Curuni, parfois c’est pénible de te regarder.

— Mff ! Quelle impolitesse ! protesta Curuni. — Je suis chevalier, je te signale ?!

Nous nous éloignâmes de l’échoppe, tout en nous taquinant.

— Hm ?

Nous nous dirigions tranquillement vers la diligence en dégustant notre repas, quand soudain, un raffut nous parvint de devant. À la différence du brouhaha vivant du quartier commerçant, cette agitation-là était franchement bruyante.

Un cri domina la foule.

— Au voleur ! Attrapez-le !

Un vol à la tire, hein ?

À Beaden, on n’avait pas d’imbéciles pareils. J’imagine que la ville faisait sortir les voyous. Je me tournai vers la source de la voix et repérai un homme qui fendait la foule en courant, s’éloignant d’un étal pas très loin. Il jetait sans cesse des regards en arrière tout en évitant net les passants devant lui.

C’est sans doute le coupable.

À voir son comportement, ce n’était pas sa première fois vu la fluidité de ses mouvements.

— Bon, qu’est-ce qu’on fait, dans ces cas-là ? marmonnai-je.

Par hasard, le voleur courait droit sur nous. Le mieux était de l’attraper bien sûr, car je n’approuvais pas ces actes. Le vol était un crime alors agir était l’évidence même.

— Mm. Je m’en charge, dit Ficelle. Inutile de vous déranger, Maître.

— Ha ha ha, tu me prêtes une sacrée importance.

Inutile de me déranger ? Qu’est-ce qu’ils me trouvent tous, au juste ?

— Curuni, tiens ça.

— Bien rçu !

Ficelle lui tendit sa brochette, puis dégaina sa longue épée de sous sa robe.

— Ficelle, ça ne va pas poser problème d’utiliser une vraie lame ? demandai-je.

— Ça ira. Laissez-moi faire.

Ficelle ne me calcula pas et mit sa lame en garde. Curuni semblait lui faire confiance et restait détendue, une brochette dans chaque main.

— Dégagez !

Le voleur à la tire se rapprocha en sprintant. Un homme d’allure parfaitement banale, de corpulence moyenne. Il paraissait un peu plus jeune que moi et courait à bonne vitesse en menaçant les gens autour. À en juger par ce qu’il portait, il n’était pas fortuné. Enfin, quelqu’un qui soignait son apparence n’irait pas détrousser les passants.

Malgré toute l’attention qu’il attirait, personne ne bougeait pour l’arrêter. Tout le monde regardait, comme si ça ne les concernait pas.

Voilà sans doute ce que c’est, la grande ville.

À Beaden, au moindre délit, tout le village nous tombait dessus à coups de poing, mais ce n’était qu’une différence de culture. Reste que les crimes devaient être punis, où que l’on soit. C’était du bon sens.

— Hah !

Ficelle expira sèchement et dégaina sa longue épée dans une taille fluide. J’aperçus quelque chose filer du bord de sa lame et parvins à le suivre des yeux.

— Hé ! J’vous dis de déga— Argh ?!

Au moment où l’attaque de Ficelle, ce quelque chose projeté de sa lame, atteignit les jambes du voleur ce qui le fit culbuter. On aurait dit qu’il avait buté sur un obstacle invisible.

— Qu’est-ce que c’était ?

C’était sans doute de la magie, mais autant que je pouvais voir, le sort n’avait aucune létalité.

Diablement pratique, dans ce genre de cas.

Je regardai ça comme n’importe quel passant.

— J’ai projeté une frappe de taille à distance, expliqua Ficelle d’un ton placide. — Lui sectionner les jambes aurait été fâcheux, donc je n’ai transmis que l’impact, sans le tranchant.

Elle n’en fit rien de spécial. Et j’imagine que, pour elle, ça ne l’était pas : dans sa tête, elle venait d’accomplir quelque chose de parfaitement naturel. Pour tout le monde, pourtant, son attaque était prodigieuse.

La magie, c’est fou.

— Curuni, occupe-toi du reste, dit-elle.

— D’accord ! Tiens-les ! lança Curuni en lui repassant les brochettes.

Ces deux-là s’accordent à merveille.

Curuni rejoignit le voleur à terre et le maîtrisa aussitôt. Elle avait le geste sûr et rapide, et ça n’avait pas l’air d’être sa première arrestation.

— Q…Qui vous êtes, bordel ?! Merde !

— Ordre de Liberion. Rendez-vous sans faire d’histoires.

Le ton de Curuni était le même que d’habitude, mais, allez savoir pourquoi, il sonnait bien plus glaçant. J’étais un peu surpris de l’entendre parler comme ça.

— Tu es incroyable, Ficelle, dis-je, voulant la féliciter pour avoir couché le voleur si aisément. — C’était dingue.

— Pas du tout, répliqua-t-elle sèchement. — C’était on ne peut plus basique, rien de plus.

Elle resserra sa robe sur elle et détourna le visage.

Oui, le vieux que je suis a gaffé.

— C’est le genre de choses que vous faites au travail ? demandai-je.

— Mmhm. L’Ordre et la Brigade magique relèvent de la juridiction du royaume. On a autorité pour traiter aussi ce genre d’affaires.

Il allait de soi que l’Ordre et la Brigade magique avaient aussi cette facette là, mais je ne pensais pas le voir de mes yeux.

J’avais beaucoup réfléchi à arrêter le voleur, mais toutes les deux avaient agi aussitôt. Elles étaient à la hauteur de leurs fonctions.

— Ça arrive souvent, ce genre de chose, à Baltrain ? demandai-je, toujours en parfait plouc, mais curieux.

Ce genre de problème était extrêmement rare au fin fond de la cambrousse. Et à bien y penser, j’étais franchement ignorant de l’état de l’ordre public dans la capitale.

— Ça dépend du quartier, expliqua Ficelle.

Elle devait estimer que sa part dans cette histoire était finie, et elle s’était remise à manger sa viande.

— Le quartier ouest a beaucoup de boutiques et de monde, donc ça arrive de temps en temps.

— Je vois…

Beaucoup de gens affluaient à Baltrain, donc rien d’étrange à ce qu’il y ait des criminels parmi eux. Tout le monde n’était pas un honnête homme, après tout. Comme instructeur d’art de l’épée, cette idée me laissait un goût mitigé.

— Maître ! Fice ! Passez devant ! cria Curuni en emmenant le voleur, les mains liées dans le dos. — Je dois l’emmener !

— Voilà qui est dit. Ça te va ? demandai-je à Ficelle.

— Mm. Ça ne me dérange pas.

Curuni et Ficelle avaient vraiment l’habitude. À vrai dire, Ficelle aurait dû accompagner Curuni. Même si son attaque n’avait été qu’une onde de choc à longue distance, elle avait tout de même participé.

Il serait malvenu de le lui rappeler, cela dit.

Curuni le savait sans doute et avait décidé de l’emmener seule malgré tout.

Pris d’un attendrissement un peu paternel, je m’exprimai

— Il faudra que j’offre encore quelque chose à Curuni, plus tard.

— Vous la gâtez, rétorqua Ficelle.

— Hahaha ! Tu ne lui fais pas de cadeau.

Donc je ne peux pas la gâter ? Apparemment non. Elle se donne pourtant à fond.

Sur ces pensées, je regardai Curuni emmener l’homme. C’était impressionnant. Elle le tenait fermement et, malgré sa petite taille, elle avait une sacrée poigne.

— On y va ?

— Mm.

Il n’y avait plus rien à faire à ce stade. On n’allait pas rester plantés là toute la journée. Il ne restait qu’à mettre à terme à notre escapade et rentrer.

Au final, voilà à quoi nous avions assisté tandis que nous mangions en chemin.

— On fait quoi de la brochette de Curuni… ? demanda Ficelle.

— Aaah…

Après avoir fixé la brochette de viande à moitié entamée qu’elle avait laissée, nous repartîmes chacun de notre côté.

— Hwaaah…

La lumière du matin inonda la fenêtre et me tira l’esprit du sommeil. Il n’était encore qu’un peu après l’aube. Je me levai et regardai la ville depuis la fenêtre, mais dehors, il n’y avait presque pas de passants. Plus jeune, j’avais toujours été du genre à me coucher tôt et à me lever tôt, mais j’avais l’impression d’avoir perdu cette habitude ces dernières années.

C’est donc ça, vieillir ?

Je m’habillai rapidement et descendis du deuxième étage de l’auberge jusqu’au hall. On m’avait décrit l’endroit comme bon marché, mais comparé aux logis publics perdus jusqu’à Beaden, elle était très bien bâtie.

— Bon, c’est assez malpoli de comparer, marmonnai-je en descendant les marches.

Même la plus pourrie des auberges du quartier central de Baltrain devait tenir un niveau élevé. Sinon, elle mettrait vite la clef sous la porte.

Assis au comptoir d’accueil se trouvait le propriétaire.

 — Bonjour, monsieur Gardenant, dit-il. — Vous êtes encore matinal.

— Oui, bonjour. Une habitude.

Je pensais avaler un repas simple avant d’aller faire une promenade matinale. Après avoir arpenté la ville avec Curuni et Ficelle l’autre jour, je me disais qu’il serait bon d’en apprendre un peu plus sur Baltrain dans son ensemble. Je pouvais très bien tomber sur d’autres curiosités.

— Comme d’habitude, s’il vous plaît, dis-je.

— Tout de suite, monsieur.

Voilà un moment que j’avais choisi cette auberge comme base. Le patron avait déjà saisi ma routine, il pouvait donc me préparer mon petit déjeuner malgré ma demande vague. C’était agréable, à sa manière. Ça me donnait l’impression d’être un habitué, mais un habitué d’une simple auberge, ceci dit.

— Merci pour le repas.

On posa devant moi un petit déjeuner simple, et je claquai légèrement de la langue devant le pain, le lard, les œufs, la salade et le lait. Simple, mais la qualité des ingrédients et le goût d’ensemble étaient remarquables.

Comme on pouvait s’y attendre d’une auberge du quartier central.

— Bon, il est temps d’y aller.

Je me motivai enfin (bon, le terme est un peu exagéré) et quittai l’auberge pour prendre l’air. Je pris d’abord la direction d’une rangée de bâtiments assez hauts. Cette rue était plus étroite que les artères principales, mais elle restait bien pavée et entretenue, rappelant que j’étais toujours dans une ville splendide. Je comptais flâner un moment sans but. Après tout, j’avais encore pas mal de temps avant que les chevaliers ne commencent leur entraînement.

— Mmm, beau temps aujourd’hui. L’air est agréable.

Après avoir un peu marché, je débouchai sur une grande rue déserte. Même s’il s’agissait d’un axe principal, il était trop tôt pour que des carrioles circulent, et les piétons étaient rarissimes.

— On dirait que ce quartier est assez ancien.

Je n’avais pas bien regardé jusque-là, mais aucun bâtiment ne paraissait vraiment récent. À l’état de leurs murs, ils en avaient vu passer des années. C’était le quartier central, sans doute le cœur de Liberis depuis des lustres. Il était logique de supposer que la ville s’était étendue en quatre autres quartiers au fil de l’histoire.

— Toi, là.

Je n’étais ni spécialiste de culture ni historien, je n’avais aucun moyen de connaître les détails du développement de Baltrain. Cela dit, c’était un bon exercice que de laisser mes pensées dériver dans ce genre de direction.

— Toi. Hé ! Tu vas t’arrêter, oui ?

Puisque j’étais dehors, ce ne serait pas mal de rendre visite au palais de Liberis pour la première fois depuis un moment. Voir ce vieux château ranimerait peut-être ma mémoire du lieu et me remuerait d’une façon ou d’une autre.

— Ne m’ignore pas !

— Ouaaah ?! paniquai-je à cette voix soudaine et forte.

Ça m’a foutu une sacrée frousse !

J’entendais quelqu’un parler depuis un moment, mais je n’avais même pas envisagé qu’on s’adressât à moi.

— Euh… Tu voulais quelque chose, petite demoiselle ?

En me retournant, je restai un peu figé devant la personne qui se tenait là. C’était une fillette d’à peine dix ans. Elle avait une opulente chevelure blonde qui lui descendait jusqu’à la taille, miroitant au soleil du matin. Sa peau blanche, presque translucide, éblouissait, et elle affichait une santé éclatante. Sa tenue laissait à découvert ses cuisses et ses épaules.

À la campagne, on ne voyait pas ça. La nouveauté de ses vêtements me désarçonna à elle seule, mais, même d’un coup d’œil, je compris aussitôt qu’ils étaient d’une qualité exceptionnelle. De fines broderies parsemaient çà et là l’étoffe. Quoique plutôt court, le vêtement relevait de la robe, ce qui soulignait encore sa silhouette douce. Voilà l’impression d’ensemble qu’elle me fit.

— Qui tu traites de petite demoiselle ?! cria-t-elle. — Bon sang… Tu es bien Beryl Gardenant, n’est-ce pas ?

— C’est bien moi… Pourquoi ?

La demoiselle n’aimait visiblement pas qu’on la traite en enfant, mais elle était si jeune que je n’y pouvais rien. Plus important, j’étais surpris qu’une gamine aussi petite connaisse mon nom.

— Je suis Lucy Diamond, dit-elle. — Archimage de la Brigade magique du royaume de Liberis.

— Donc la petite demoiselle s’appelle Lucy, hein ?

— Écoute-moi ! Et arrête de m’appeler petite !

Cette gamine serait l’Archimage de la Brigade magique ? Ha ha ha, la bonne blague.

Elle était vêtue comme une magicienne. Elle devait être à cet âge où on les admire, où l’on rêve d’en devenir une un jour.

Enfant, j’étais pareil : je jouais à l’épéiste avec mes amis du village. Quel souvenir.

— Argh ! Tu n’écoutes donc rien ! s’écria Lucy.

— Et ça, alors ?!

Elle leva aussitôt la main. Je crus d’abord qu’elle ne faisait que jouer, mais…

— Hein… ? Quoi ?!

Une flamme jaillit de sa paume.

L’air en fut aussitôt roussi, et un grondement brutal fit naître en moi une peur viscérale.

Les alentours s’embrasèrent de lumière à mesure que le feu gagnait en intensité.

— Tu comprends, maintenant ? demanda Lucy.

— Euh… Quoi ? Sérieux ?

D’un geste désinvolte, elle me pointa du doigt de la main littéralement incandescente.

Pas possible. Sérieux ? Cette gamine est vraiment l’Archimage de la Brigade magique ?

Cette organisation relevait directement de la nation et Ficelle en faisait même partie. Elle est au même titre que l’Ordre des chevaliers royaux, l’une des entités centrales du pouvoir de Liberis.

— Bon, tu n’es manifestement pas n’importe qui, dis-je.

— Hmpf. C’est exact, c’est exact.

Je n’avais aucun moyen de vérifier la véracité de son affirmation. Pour l’heure, je me contentai donc de décider que la fille devant moi n’était pas une enfant.

— Mais, ceci mis à part, je ne pense pas que tu doives allumer du feu comme ça en pleine ville.

— Erk… Mrgh…

Être magicienne ne lui donnait pas licence d’attiser brusquement un brasier au milieu de la rue. Elle comptait faire quoi si ça se répandait ? Je comprenais son envie de me faire reconnaître sa puissance, mais, en tant que vieux bonhomme, je ne pouvais pas fermer les yeux sur des actes aussi dangereux.

— Alors, euh… Lucy ? Tu voulais quelque chose ?

— Oooh, oui, c’est vrai.

Elle détestait visiblement le « petite demoiselle », aussi décidai-je de laisser tomber. À mes yeux, elle restait une toute jeune fille, mais si elle se mettait à piquer une colère et à me brûler, ce serait problématique. Après avoir éteint le feu dans sa main gauche, Lucy revint à la raison pour laquelle elle m’avait abordé, comme si l’objet de sa venue lui revenait seulement.

— J’ai entendu parler de toi par Fice, dit-elle. — Je vais t’emprunter un moment.

Je m’y attendais vaguement, puisqu’elle connaissait mon nom.

Elle a donc affaire à moi en personne.

Je n’avais aucune idée, en revanche, de ce que pouvait être cette affaire.

— Tu as du temps, là, pas vrai ? lança-t-elle.

— Eh bien… je suppose que oui.

Elle avait surgi de nulle part et réclamé aussitôt mon temps. Sa façon d’insister ne me laissait aucune marge de refus. Malgré sa petite taille, cette fille était vraiment hautaine et autoritaire. Comment ses parents l’avaient-ils élevée ?

— Tu as été personnellement réquisitionné par l’Archimage de la Brigade magique, dit-elle. — Tu peux te montrer plus reconnaissant.

— Ha ha ha. Va pour ça.

Bah. Je n’avais rien de précis de prévu ce matin-là, ce n’était donc pas une mauvaise idée de suivre Lucy en profitant des vues de la capitale. Même si j’ignorais totalement où elle comptait m’emmener. Un homme dans la quarantaine partait ainsi en balade matinale avec une fille qui en paraissait dix à tout casser. Hm. J’avais accepté et décidé de me laisser porter, mais… vu de l’extérieur, ça n’avait pas l’air très net, non ? Si possible, j’aurais préféré éviter de me faire questionner par les chevaliers ou la garnison locale.

— Et puis arrête de me traiter comme une enfant, ajouta Lucy. — Je suis sans doute bien plus âgée que toi.

— Hein ?

Encore une formidable plaisanterie. Quoi que je fasse, Lucy restait une fillette. Bien sûr, elle était autrement plus jolie que les gamines de la campagne, elle deviendrait sûrement une grande beauté à l’avenir. Elle avait tout pour ça. Sa beauté différait de celle d’Allucia, mais elle ne manquerait pas de prétendants le moment venu. Enfin…

Elle, plus âgée que moi ?

J’allais sur mes quarante-cinq ans cette année.

— Tu ne me crois pas, hein ? demanda Lucy, son expression relevant plus du sourire amer que de la moue contrariée. — Eh bien, si c’est ce que tu vois, on en restera là.

— Allons, qui pourrait te croire ?

À y regarder de plus près, sa conduite et l’atmosphère qui l’entourait ne correspondaient pas à ce que j’attendais d’une petite. Je m’étais surtout focalisé sur son apparence, qui m’avait fortement marqué, et je n’avais pas réussi à me concentrer sur ce qui en elle était moins tangible avant qu’elle n’évoque son âge. Elle avait aussi utilisé la magie tout à l’heure, alors pour l’instant, je décidai de la reconnaître pour ce qu’elle était : pas une fille ordinaire. Franchement, je n’avais aucune envie de commencer une dispute pour rien, surtout face à une gamine.

— Bon, assez parlé de ça, dit Lucy. — Comme je l’ai dit, j’ai entendu parler de toi par Fice.

— Ah, tu veux dire Ficelle ?

— C’est ça.

Il s’avéra que tout le monde l’appelait Fice, comme Curuni. Je ne donnais jamais de surnoms aux gens, alors en un sens, c’était une nouveauté. Ficelle avait été l’une de mes élèves les plus chères, mais en tant qu’instructeur, je devais garder la juste distance. J’appelais donc tout le monde par son nom en entier.

— Fice s’amuse vraiment beaucoup, ces temps-ci, marmonna Lucy. — C’est sans doute parce qu’elle est retombée sur toi.

— Vraiment…? Ça me ferait plaisir si c’était le cas.

L’expression de Lucy n’avait rien d’enfantin, à aucun degré. Indépendamment de la vérité, le mystère de son âge réel s’épaississait de minute en minute.

— D’après ce que j’ai entendu, tu es le maître de Fice, déclara-t-elle.

— Hmm. Oui. Par contre, la magie, c’est pas mon truc.

Nous nous mîmes à marcher en bavardant. Elle ne m’avait pas dit où nous allions ni quel était son but, mais à en juger par sa foulée, elle avait une destination précise en tête.

— L’Épéomancie de Fice est remarquable, tu sais, dit Lucy. — Elle a, bien sûr, un talent pour la magie, mais sa maitrise de l’épée est tout aussi considérable. Elle a dû avoir un excellent maître.

— Je n’ai rien d’extraordinaire, répondis-je sans forcer. — Les aptitudes de Ficelle sont les fruits de ses propres efforts.

Je n’irais pas jusqu’à dire que je n’avais eu strictement aucune part dans sa progression, mais une large part de ce que Ficelle avait acquis venait de son propre talent et de son travail. Je n’avais aucune intention de prétendre de façon éhontée que sa force ne s’était développée que grâce à moi.

— Eh bien, je suppose que cet endroit fera l’affaire, dit Lucy en s’arrêtant.

— Il y a quelque chose par ici…?

Je ne savais pas depuis combien de temps nous marchions. Le quartier n’était bordé que de bâtiments assez bas, du moins pour la capitale. Pour le centre, l’endroit paraissait presque abandonné. Le soleil avait déjà percé l’horizon : un bon moment s’était écoulé, et pourtant, il n’y avait toujours pas âme qui vive. Un silence presque absolu pesait sur les lieux. Étonnant qu’un pareil endroit existe en plein Baltrain.

— J’adore la magie, vois-tu, commença Lucy en se tournant vers moi avec une expression mystérieuse.

Elle paraissait à la fois ravie et tourmentée. Si elle avait vraiment l’âge qu’elle affichait, une telle expression ensorcelante lui aurait été impossible.

— Je l’étudie et j’en poursuis la recherche chaque jour.

— Je vois. Moi aussi, je manie l’épée tous les jours.

Manier l’épée était relativement simple, mais agiter sa lame à tort et à travers ne faisait pas de nous un meilleur bretteur. La magie devait être bien plus complexe sur ce point.

Le bagage d’un mage reposait sur la sagesse fondatrice des pionniers, et les praticiens modernes accumulaient un vaste savoir au prix d’innombrables essais. Encore aujourd’hui, cet art s’étendait et se développait sans cesse.

— C’est peut-être simplement dans ma nature, poursuivit Lucy, — mais je veux sentir concrètement ma progression. Je veux éprouver les résultats de mes recherches. Je n’ai que ça en tête.

— Pour l’épée aussi. Il faut éprouver ses propres progrès.

Une petite flamme jaillit dans la main gauche de Lucy. Ce n’était pas le brasier énorme de tout à l’heure, seulement gros comme son poing.

— Je veux la mettre à l’épreuve, dit-elle.

Elle conserva son sourire ensorcelant, mais soudain, une soif de sang la submergea.

— Contre un adversaire vraiment fort.

— Hein ?!

Intuition d’épéiste ? Ou simple instinct humain ? Je bondis aussitôt de côté quand une flamme explosa à l’endroit où je me tenais l’instant d’avant.

— Hmm. Réaction rapide, comme prévu. Tu es bien le maître de Fice.

Lucy leva l’autre main. Accompagnant le mouvement de son bras, plusieurs flammes se formèrent et prirent corps.

— Tu ne plaisantes pas, hein ?! m’écriai-je.

Qu’est-ce que je fais ? Je dégaine ?

Si je prenais ses paroles au pied de la lettre, ce n’était sans doute qu’une mise à l’épreuve de ses capacités. J’ignorais de quoi elle avait discuté avec Ficelle, mais Ficelle était une mage en service de la Brigade magique, qui pratiquait l’épéomancie. Ses histoires sur moi en tant qu’instructeur avaient dû piquer l’intérêt de Lucy.

Cependant, je ne portais pas un sabre de bois, mon arme était d’acier, et elle pouvait bel et bien faire couler le sang.

Je sentais chez elle une agressivité sérieuse, et j’en déduisis qu’elle ne projetait pas ces flammes pour s’amuser. Mais à quel point était-elle sérieuse ? Impossible à jauger.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Lucy. — Pas besoin de te retenir. Viens.

— Je n’en ai pas envie, d’accord ?!

Je ne savais pas si Lucy n’arrivait plus à sauver les apparences ou si elle avait choisi de les jeter aux orties. Son ton restait calme, mais elle semblait avoir du mal à empêcher ses lèvres de se courber en sourire. Le décalage entre cette extase et ses traits enfantins la rendait encore plus dérangeante.

Sérieusement, depuis mon arrivée à Baltrain, ma vie n’était qu’une succession de surprises. Il y avait eu Allucia, Surena, et maintenant Lucy. Pourquoi fallait-il que tant de gens forts, comblés par la vie, viennent s’emmêler avec moi comme ça ?!

— Je ne suis pas aussi fort qu’on le raconte, marmonnai-je.

— Drôle d’affirmation.

Sérieusement, qu’est-ce qu’il y a d’étrange là-dedans ? Rien d’étrange !

Après une brève hésitation, je choisis de dégainer. J’avais eu beau insister sur le fait que je n’étais pas fort, c’était le genre de comportement que j’attendais d’elle, elle n’allait rien écouter de ce que je dirais.

— Commençons ! s’exclama Lucy.

— Sauf que moi, je n’ai rien envie de commencer !

Merde ! Tant pis !

En crachant toutes les récriminations qui me venaient, je pris mon impulsion du sol et me ruai sur elle.

— Hop !

— Ouah ?!

Je voulais aussitôt réduire la distance, abattre mon épée et en finir vite, mais un mur de feu me barra soudainement la route.

— Je serai désavantagée si je te laisse approcher aussi facilement, dit-elle.

— La magie, c’est drôlement commode ! criai-je, avec amertume.

Pour un épéiste, pouvoir lancer des attaques à distance sans laisser d’ouverture, c’était à faire saliver. Voir Lucy s’y employer sans pitié m’inspirait respect et stupeur et aussi une pointe d’indignation du genre : « Mais à quoi tu joues ?! »

— Allez ! Allez ! Allez ! Allez ! scanda-t-elle.

— Argh… Espèce de…!

Le combat était une pluie incessante de magie, de magie et encore de magie. Le feu s’enroulait autour de moi, des vents glacés fusaient, et le tonnerre secouait l’air. Rien qu’avec mes jambes, je courais à travers ce paysage infernal. Jamais de ma vie je n’avais affronté un mage. Je n’avais connu que les passes d’armes d’entraînement avec mes élèves et des chevaliers, ainsi que la bagarre contre les bêtes sauvages et les monstres qui rôdaient autour du village. Avant d’arriver à la capitale, je n’avais même jamais rencontré quelqu’un capable d’user de magie. Aussi, me voir forcé d’en découdre avec Lucy m’apprenait ceci, les épéistes avaient la pire compatibilité qui soit face aux mages.

— Shah !

Je tranchai en deux une masse de glace qui me fonçait dessus.

Bordel ! C’était moins une ! Une seconde de plus et je finissais en crêpe !

— Oh, tu as tranché ça ?! Ha ha ha ! C’est excellent !

— Les mages balancent tous leur magie à tort et à travers comme ça ?! lançai-je en me plaignant, tandis que j’évitais les flammes, coupais la glace et me décalais pour esquiver les éclairs. Franchement, je doutais même qu’un mage de cour ait un tel éventail d’effets à exhiber.

— Bien sûr que non ! Il n’y en a pas beaucoup qui peuvent en déployer autant !

Le combat avait été déclenché par la déclaration unilatérale de Lucy. Nous avions commencé à une portée de main l’un de l’autre, mais à présent je me retrouvais à distance, incapable de me rapprocher. Je passais tout mon temps à parer désespérément le bombardement magique pendant qu’elle restait hors de portée de mon épée.

Face à une attaque avec plus de substance physique, j’aurais pu la trancher et avancer. Mais il y avait bien des types de magie qu’une épée ne pouvait pas bloquer physiquement. Et surtout, le déluge de magie qui s’abattait sur moi était incessant. Je ne savais pas si tous les mages en étaient capables, ou seulement Lucy, mais très honnêtement, sa magie me mettait dans une position très délicate.

— Un peu de pitié pour les vieux, ça ne me dérangerait pas ! criai-je.

— Hmph, qu’est-ce que tu racontes ? ricana Lucy. — Je te l’ai dit — je suis plus âgée que toi !

À l’instant où j’essayai d’avancer, une fleur de flammes éclot du sol et me fit trébucher. Je pris vivement conscience d’une chose, se défendre physiquement contre la magie était difficile, mais l’esquiver l’était encore davantage. La magie n’avait pas une « origine » définie comme une arme ordinaire. Elle levait bien la main avant de lancer quoi que ce soit, mais ce n’était pas suffisant pour prévoir quand et où l’attaque allait se matérialiser. Le seul choix était d’esquiver une fois la magie déjà en vol, ce qui était passablement stressant.

— Et ça, alors ?! s’exclama Lucy.

— Bordel !

Au feu, à la glace et à la foudre, elle ajouta maintenant quelque chose comme un jet d’eau sous pression. Je le bloquai du plat de mon épée longue et en détournai la trajectoire. Contrairement au feu et à la foudre, l’eau avait une substance physique. Même magique, elle était bien plus facile à gérer avec une arme.

— Hmm… Qui aurait cru que tu saurais gérer même ça ? Pas mal, remarqua Lucy.

— Tu fais drôlement la maligne !

Personne ne m’avait demandé de virevolter entre des projectiles magiques. Si j’avais eu le choix, j’aurais préféré danser avec une jolie fille. Enfin… encore aurait-il fallu que je sache danser.

Quoi qu’il en soit, si quelqu’un regardait ce combat, il se dirait sans doute que Lucy et moi étions à égalité. Nous manquions tous deux du moyen d’asséner un coup décisif. Je ne pouvais pas m’approcher de Lucy, donc je n’avais aucun moyen de l’attaquer. Lucy n’arrivait pas à me toucher avec sa magie, donc elle ne pouvait pas m’achever.

Très probablement, elle avait de quoi déchaîner sa magie sur une zone bien plus large, mais ce n’était pas un véritable combat à mort. En un sens, ce n’était qu’un test pour comparer nos capacités. Et puis, si elle élargissait l’effet de sa magie, la ville autour de nous en prendrait sérieusement pour son grade. Elle le savait bien et je voyais qu’elle se bornait à des sorts ne visant qu’une seule personne.

— Je n’avais pas prévu de m’impliquer à ce point… murmura Lucy, m’observant tandis que j’évitais une boule de feu en me penchant sur le côté. — Alors, voici un petit supplément rien que pour toi.

— Hm… ?

C’est le moment de réduire la distance ? Je ne sais pas ce qu’elle entend par « s’impliquer », mais elle semble lever le pied sur l’offensive.

L’abattre serait aller trop loin, donc l’assommer du pommeau devrait suffire à mettre un terme net à cette bagarre inutile. J’étais trempé par la magie d’eau. Ma frange avait un peu roussi avec tout ce feu. Mes vêtements étaient marqués par la foudre. Ce n’était pas une bonne idée de laisser traîner ce combat plus longtemps.

— Hein ?!

Au moment précis où j’allais avancer pour réduire la distance, un frisson atroce me parcourut, et un très mauvais pressentiment força tout mon corps à bondir de côté.

— Ma parole… tu as même esquivé ça ?

Moins d’une seconde plus tard, l’espace se tordit à l’endroit où je me tenais.

Bordel de merde. C’était moins une. C’était quoi, ça ?! Ce n’était pas du même acabit que le feu ou l’eau, loin de là !

C’était comme si quelque chose avait dévoré l’espace lui-même. Si le haut de mon corps s’était fait happer, je serais en charpie à l’heure qu’il est. Une peur énorme me saisit face à la magie qu’elle venait d’employer.

— Haaah… Assez ! Assez ! On s’arrête ! cria Lucy.

Alors que j’avalais encore ma salive devant cette attaque inouïe, Lucy mit brusquement fin à cette échauffourée ridicule, celle dans laquelle elle m’avait entraîné, pour commencer. Et elle trouvait même le moyen d’agir comme si ce n’était pas elle qui l’avait déclenchée.

— Satisfaite ? demandai-je.

Lucy leva nonchalamment les deux bras en l’air.

Moi, je ne le suis pas. J’ai plein de choses à dire. Qui, bon sang, s’amuse à embarquer les gens, d’un coup, dans une bagarre inexplicable ? Je ne suis pas un fana de la baston, merde !

— En effet, répondit Lucy, l’air étonnamment rafraîchi. — Même si j’y suis allée un peu trop fort à la fin. Si tu es capable d’esquiver ce sort, je ne peux pas t’abattre par des moyens conventionnels.

— Juste pour savoir, dis-je. — Qu’est-ce qui se serait passé si ce sort m’avait atteint ?

Le feu, l’eau et la foudre existent à l’état naturel. Même si c’était mon premier affrontement contre une magicienne, j’avais de quoi me faire une idée de ce à quoi m’attendre. En revanche, cette dernière attaque dépassait complètement ma capacité à la rationaliser.

— Hm ? Normalement, la partie du corps touchée serait arrachée, et puis voilà, répondit-elle. — Mais détends-toi. Je l’ai ajusté pour que ton corps ne finisse pas dans cet état.

— Heu… Vraiment… ?

Terrifiant. Ne me sors pas ce genre de saloperie de nulle part ! Même en version « ajustée », je suis censé savoir ça comment, moi ?

— Quoi qu’il en soit, tu es bel et bien fort, dit Lucy. — Je comprends pourquoi Fice t’admire.

— Pas du tout. Tu me surestimes, rétorquai-je en secouant la tête. — Dans un combat sans contraintes, je suis sûr que tu aurais pu m’achever à n’importe quel moment.

Avec la puissance dont disposait Lucy, elle aurait pu me battre dix fois. Si elle avait simplement noyé tout ce secteur sous le feu, je n’aurais été qu’un tas de cendres par terre après un seul tir. Enfin, à condition que son but fût de me tuer. Pour des tests, comme ici, cette méthode n’aurait pas convenu.

— Hi hi… Alors tu n’es pas en colère ?

— Hm ? Aaah… Disons-le comme ça : tu as été un sacré fléau.

— Ha ha ha ha ! Désolée pour ça !

Quelqu’un bien au-delà de mes capacités m’avait cherché des noises, d’un coup. Elle m’avait placé en position défavorable et était même allée si loin qu’un faux pas aurait pu signer ma mort. Normalement, la réaction juste aurait été de hurler à quel point elle avait été irresponsable, mais, allez savoir pourquoi, je n’en avais pas envie.

Peut-être était-ce simplement la fatigue. Peut-être la résignation. Après tout, maintenant que le combat était terminé, se plaindre ne servait plus à rien. Peut-être avais-je été tout bonnement ému d’avoir vu de la magie pour la première fois. Mes pensées étaient un fouillis d’émotions, mais, pour une raison quelconque, je ne me sentais pas en colère.

— Eh bien, comment dire ? fit Lucy. — Je sais que j’ai eu tort de chercher la bagarre. En guise d’excuses, viens donc un jour à l’institut de magie. Je pourrai faire en sorte que cela en vaille la peine.

— Je n’ai pourtant aucun talent pour la magie…, marmonnai-je. — Enfin, je passerai si l’occasion se présente.

L’institut de magie était une sorte d’école de formation pour mages, gérée par le royaume.

Tous ceux capables d’user réellement de la magie étaient précieux, si bien que le pays investissait des ressources pour s’assurer de recruter des gens dotés de ce talent. En tant qu’Archimage de la Brigade magique, il était logique que Lucy ait beaucoup d’influence à l’institut.

Cela dit, je ne voyais pas en quoi la magie pouvait être utile à un épéiste comme moi. On pouvait toutefois dire que je m’étais fait une relation avec l’Archimage de la Brigade magique sans en pâtir vraiment. Et maintenant que la capitale était ma base d’opérations, il valait mieux me montrer accommodant. Ce n’est pas que j’y fasse grand-chose, je n’étais qu’un instructeur à l’épée vieillissant de la cambrousse.

— Ah, au fait, une fois mes recherches sur une nouvelle magie avancées, j’insiste pour que tu me serves encore d’adversaire, dit Lucy.

— Ah, je refuse net, répliquai-je aussitôt.

— Pourquoi ?! Tu n’y as pas pris un peu de plaisir, toi aussi ?!

— Ce n’est pas la même chose ! Je n’avais pas assez de vies pour prendre part à un boulot aussi dangereux.

Et c’est ainsi que je fis la connaissance de Lucy.

Une matinée pour le moins… animée.

error: Pas touche !!