Master swordman t1 - Interlude
Interlude
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Traduction : Raitei
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À Beaden, les journées commençaient tôt. Les adultes se mettaient au travail au point du jour, insufflant vie au village tout entier dès le matin. Comme pour s’accorder à ce rythme, les enfants se levaient avec le soleil. C’était le quotidien de la campagne.
Récemment, un jeune homme et sa famille s’étaient installés au village.
— Oh, Randrid. Aide-moi un peu.
— Ça marche !
Un vieil homme héla le nouveau venu du village, lui demandant un coup de main pour fendre du bois. Le jeune homme et sa famille avaient souhaité ce mode de vie campagnard et faisaient tout leur possible pour devenir des membres à part entière de la communauté. Le village avait beau être petit, les liens entre les gens y étaient forts, et le moindre frottement pouvait menacer l’écosystème tout entier. Chaque fois qu’un nouveau résident s’installait, les rumeurs allaient bon train. Chacun devait alors se faire sa propre idée du nouvel arrivant. La réputation de Randrid avait vite pris racine à Beaden.
Le jeune homme se mit à fendre le bois sans paraître le moins du monde ennuyé par la tâche. Cependant, un autre vieil homme passa par là et se mit aussitôt à se plaindre.
— Hé, Reddick, ne va pas utiliser notre Randrid sans demander.
— Allons. Tu ne peux pas me le prêter un instant ? C’est un jeune précieux.
À l’opposé des chamailleries des vieillards, le jeune homme prit la chose avec légèreté.
— Ça va, Grand Maître. C’est pour le bien du village !
En vérité, fendre un peu de bois pour le village ne prenait guère d’énergie à Randrid. Il avait été jeté d’innombrables fois dans des environnements bien plus rudes. Peu de gens, dans la communauté, en étaient vraiment conscients.
— Bon… hache un peu puis reviens à la salle d’armes. Il est à peu près l’heure pour les élèves d’arriver.
— Ah, oui. Compris !
Même s’il était un nouveau venu, le travail de Randrid au village n’était pas de fendre du bois. Non, il avait une autre responsabilité à assumer. Le Grand Maître, Mordea Gardenant, était venu le chercher, mais il fut un peu décontenancé par l’entrain inattendu du jeune homme.
— Si ça ne vous dérange pas, Reddick, je m’arrête là ! dit Randrid.
— Bien sûr. Ça ne me gêne pas.
Randrid ne pouvait pas fendre du bois éternellement. Une fois les élèves rassemblés à la salle d’armes Gardenant, il devait commencer son travail d’instructeur. Reddick ne souhaitait pas s’y opposer, et ce n’est pas comme s’il avait eu l’intention de retenir Randrid bien longtemps. Mais Reddick était désormais un vieil homme, et fendre du bois lui rappelait cruellement combien ses hanches et ses bras avaient pris du poids avec l’âge. Il voulait donc simplement toute l’aide qu’il pouvait obtenir.
Après avoir ramassé le bois qu’il avait fendu, Randrid prit congé de Reddick et se dirigea vers la salle d’armes. Il ne pouvait pas faire attendre les enfants. Nommé instructeur adjoint par Mordea et Beryl, il devait être à la hauteur des attentes de tous. De nature, Randrid était un homme foncièrement honnête et posé, et il était profondément reconnaissant qu’on lui eût appris à se servir d’une épée.
— Ah ! Maître Randrid est là !
— Bonjour à tous. Désolé de vous avoir fait attendre.
Quand Randrid ouvrit la porte de la salle d’armes, il fut accueilli par quelques enfants qui ramassaient justement leurs épées de bois. Il répondit à leurs salutations avec un sourire.
La quasi-totalité des élèves de cette salle d’armes étaient des enfants. Ce n’était pas le cas à l’époque de Mordea, mais lorsqu’au moment où Beryl lui avait succédé, la proportion d’enfants s’était accrue rapidement. La raison n’était pas très claire. Peut-être quelque chose d’aussi simple qu’un changement de tendance au fil des années.
Les Gardenant n’avaient pourtant fait aucune publicité particulière pour présenter la salle d’armes comme un lieu spécialement adapté aux enfants. Honnêtement, Randrid ne savait même pas depuis combien de temps cette salle d’armes existait, il n’avait jamais eu de raison de le demander, alors il n’y avait jamais prêté attention.
Randrid venait à peine de commencer à enseigner ici, mais il se débrouillait plutôt bien avec les élèves. Certains enfants avaient été très attachés à Beryl, mais ils s’étaient vite entendus avec Randrid. Il semblait que des enfants d’une curiosité sans fin s’accordaient bien avec un homme qui gardait toujours une franchise naturelle.
— Maître Beryl n’est pas là aujourd’hui ? demanda l’un des enfants.
— Maître Beryl est loin, en mission, répondit Randrid. — C’est pourquoi je vais enseigner à sa place pendant quelque temps.
Randrid ne savait plus combien de fois il avait donné cette explication, mais il répondait toujours avec politesse. Puisqu’il avait désormais un enfant, Randrid voyait ces moments comme un entraînement. Interagir avec ces enfants, c’était une pratique qui porterait ses fruits avec le sien dans quelques années, et il ne considérait donc pas leurs questions comme une perte de temps.
— D’accord ! Donnons tous le meilleur de nous-mêmes aujourd’hui !
Il motiva les enfants pour la leçon, et ils cessèrent de chahuter. L’atmosphère de la salle d’armes prit celle d’un instructeur donnant son cours.
Le titre de Randrid, ancien aventurier de rang platine, n’était en rien usurpé. Aux yeux de la société en général, atteindre le rang platine signifiait posséder un solide niveau. Et même dans un bled aussi reculé que Beaden, il pouvait en faire la preuve. Les enfants ne le comprenaient pas encore, mais si le brusque changement d’instructeur n’avait suscité aucune protestation, c’était en grande partie grâce à la force de Randrid.
D’ordinaire, si une salle d’armes remplaçait soudainement un maître apprécié, il serait difficile de retenir les élèves, car beaucoup avaient fait l’effort de fréquenter la salle d’armes pour une méthode d’enseignement précise. Cependant, le statut de Randrid, ancien aventurier de rang platine, pesait lourd.
— Bien, chers élèves ! Comme d’habitude, commençons par vérifier vos formes de base.
Randrid tenait une épée en bois et se plaça devant ses élèves.
Et, sur ces mots, un matin typique à Beaden s’écoula paisiblement.
◇
— Bon travail aujourd’hui, Randrid.
— C’est tout naturel.
Faire cours à des enfants ne pouvait pas s’éterniser des heures durant. La leçon avait commencé au lever du soleil et s’était naturellement achevée à midi. Si les jours de repos de la salle d’armes étaient bien établis, ses horaires, eux, n’étaient pas gravés dans le marbre — particularité propre à la campagne. Randrid avait encore besoin de temps pour s’habituer au caractère assez libre de son nouvel environnement.
— Alors, maintenant que tu t’y es essayé, qu’est-ce que ça te fait d’enseigner ? demanda Mordea.
L’homme plus âgé était entré dans la salle d’armes une fois la leçon finie et s’était assis en tailleur à la place du maître. Il y avait quelque temps que Mordea avait cédé sa place d’instructeur, mais Beryl, Randrid et tous les élèves de la salle d’armes, anciens comme actuels, continuaient de le respecter. Sa maîtrise n’avait d’égale que sa trempe, et, au fil de ses longues années, il avait tant accompli.
— C’est une expérience nouvelle, répondit Randrid, assis à genoux face à Mordea. — J’y découvre des choses chaque jour.
À présent que les enfants étaient partis, il ne restait plus qu’eux deux dans la salle d’armes. Midi venait de passer, mais une atmosphère tranquille emplissait la salle. On n’entendait à travers les cloisons que le toc, toc de quelqu’un qui fendait du bois au loin et, dehors, les bêtes.
Tous deux aimaient ce genre d’atmosphère. Compagnons de lame, ils trouvaient ces bruits de fond bien plus agréables que l’agitation des villes qui brouille l’esprit.
— Eh bien, il est vrai qu’il avait un talent pour enseigner, marmonna Mordea en se caressant la barbe.
À l’opposé de la posture détendue de Mordea, Randrid baissa légèrement la tête.
— Ça… vous convient vraiment ?
— Hm ? De quoi ?
— Que Maître Beryl devienne instructeur extraordinaire pour l’Ordre de Liberion, c’est une bonne nouvelle, dit Randrid, l’air à la fois enjoué et perplexe. — Mais que je prenne sa place, c’est…
— Ça ira, répondit Mordea, sec. — Tu ne le regrettes pas, n’est-ce pas ?
— Eh bien… non. Certainement pas.
Mordea ne parlait pas du fait que Randrid remplaçait Beryl à la salle d’armes. Il lui demandait s’il n’éprouvait aucun regret d’avoir pris sa retraite d’aventurier et d’avoir déplacé sa famille de Baltrain à Beaden. Mordea se demandait si Randrid gardait quelque attache à son ancienne vie, mais le jeune homme n’en avait réellement aucune. Il avait renoncé à l’existence dangereuse d’autrefois parce qu’il aimait par-dessus tout sa femme et son enfant. Heureusement, il avait mis de l’argent de côté durant ses années d’aventure, et il avait trouvé du travail ici. Cet environnement ne faisait pas obstacle à élever sa famille.
— Je suis sûr que tu le sais déjà, dit Mordea en tournant les yeux vers la porte, — mais ce type ne devrait pas perdre son temps au milieu de nulle part.
— Je sais, acquiesça Randrid, comprenant aussitôt de qui il parlait. — Je ne l’ai jamais battu, pas une seule fois.
Lui aussi tourna le regard vers la porte. Elle était close, mais il imaginait sans peine le dehors.
Depuis le seuil de la salle d’armes partait un sentier vers la forêt, qui descendait une pente douce, puis passait entre les maisons clairsemées de Beaden.
C’était simple et agréable, à des lieues de la grande ville.
Randrid se remémora naturellement le temps passé sous la direction de Beryl. Après toutes ces années, il se rappelait avec netteté la technique exceptionnelle de Beryl et sa vitesse de réaction quasi inhumaine.
Au final, Randrid n’avait pas atteint ce sommet lui-même, mais à force d’efforts modestes, il était tout de même devenu un aventurier de rang platine. À présent, s’il pouvait d’une façon ou d’une autre servir de marche à Beryl pour l’aider à grimper plus haut, ce ne serait pas si mal.
L’influence de Beryl sur sa vie avait été tout simplement immense.
— Ha ha ha ! s’esclaffa Mordea. — Eh bien, attendons de voir jusqu’où il ira, n’est-ce pas ?
— Oui. Je suis certain qu’il accomplira des choses au-delà de tout ce que je pourrais imaginer.
Tous deux imaginèrent la même silhouette, celle d’un fils pour l’un, d’un maître pour l’autre
Nul ne savait quand ce jour viendrait, pas même Beryl lui-même.
Et pourtant, ces deux hommes croyaient, au fond de la salle d’armes, que ce rêve finirait par devenir réalité dans un avenir proche.