Master swordman t1 - Allucia Citrus
Allucia Citrus
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Traduction : Raitei
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Maître Beryl est vraiment fort.
Sur le chemin du retour depuis la taverne, je m’étirai, laissant le vent frais de la nuit faire baisser la température de mon corps rougi.
Quand je laissai mon esprit vagabonder, il retourna naturellement aux événements de l’après-midi.

— C’était splendide, Maître, dit Allucia en souriant avec une admiration sans bornes.
— Aaah, merci, Allucia.
Le duel d’entraînement improvisé avait commencé à cause des fausses accusations d’Henblitz, mais au final, cela s’était bien terminé. Après tout, Maître Beryl avait pu montrer sa force à tout le monde. Le combat dura dix minutes, dix longues minutes. Ensuite, je m’approchai de Maître Beryl avec une serviette à la main. Il transpirait pas mal, mais sa respiration était parfaitement régulière, et je voyais qu’il lui restait encore beaucoup d’endurance. À l’inverse, les épaules d’Henblitz se soulevaient et s’abaissaient lourdement.
Leur affrontement avait été presque entièrement à sens unique. La raison pour laquelle je dis « presque », malgré le fait que Maître Beryl n’ait pas encaissé le moindre coup, tenait à ce que notre instructeur avait toujours attaqué après Henblitz. Avant chaque frappe, Maître Beryl prenait un instant pour observer et saisir parfaitement la situation. Au vu des points forts de mon maître, sa façon de toujours réagir à l’adversaire n’avait rien d’un mystère.
Dès la toute première estocade, enchaînant sur une taille, et pendant les dix minutes suivantes, Maître Beryl avait tout géré avec une certitude absolue. Il s’était appliqué à confirmer du regard le moindre mouvement de son adversaire, et sa vitesse de réaction comme sa lecture du combat dépassaient de loin celles d’un bretteur moyen. Ses autres techniques étaient aussi d’un niveau assez élevé, mais sur ces deux points, mon maître sortait nettement de la norme. J’étais incapable de réagir sans discontinuer avec la même perfection que lui. C’était simplement un génie qui accomplissait ce genre d’exploits avec une aisance presque irritante. Tel était le grand homme qu’on appelait Beryl Gardenant.
— Quoi qu’il en soit, on dirait qu’il y a des choses que je peux enseigner aux chevaliers. C’est rassurant.
— Encore cette humilité. Tout le monde a énormément de choses à apprendre de vous, Maître.
Pourtant, l’intéressé était d’une modestie à toute épreuve et semblait parfois ignorer sa propre valeur. Qu’un homme de ce niveau se croie « moyen » comme bretteur avait de quoi faire sourire.
Je choisis de ne pas le relever.
Il n’était ni fanfaron ni faussement humble. Il avait simplement fait la paix avec lui-même et en gardait une sérénité tranquille.
C’est ce que j’aimais chez lui.
Même aujourd’hui, il restait tant de choses que je voulais apprendre de lui. Ce désir ne m’avait pas quittée depuis l’enfance, depuis le jour où il m’avait remis cette épée d’adieu.
◇
Je me souvenais clairement de ce jour d’il y a des années, à la fois comme d’un rêve lointain et comme si c’était arrivé la veille.
— Allucia, j’aimerais te donner ceci.
— Qu’est-ce que c’est…?
J’avais étudié l’art de l’épée auprès de Maître Beryl durant quatre ans et j’avais progressé à une allure qui m’étonnait moi-même. Malgré tout, je n’atteignais toujours pas son sommet, la lame omnisciente, des mouvements qui éliminaient jusqu’au dernier soupçon de superflu, une garde qui semblait l’incarnation absolue d’une posture naturelle. J’étais encore bien trop inexpérimentée pour entrer dans le royaume de Maître Beryl.
Malgré ma conviction que je n’étais pas même proche de son niveau, ce jour-là, il me remit une épée d’adieu, un présent signifiant que j’avais assimilé tout ce qu’il avait à m’enseigner.
— Tu es devenue plus que suffisamment forte. Je n’ai plus rien à t’apprendre.
— Vous ne pouvez pas dire ça, Maître ! J’ai encore tant à apprendre !
J’étais franchement heureuse qu’il reconnaisse mes progrès. Cependant, si l’on m’avait demandé si j’étais satisfaite de mes capacités actuelles, j’aurais sans nul doute répondu que non. Si le niveau se mesurait en hauteur, je lui arriverais à peine aux tibias. Comment aurais-je pu avoir tout appris de lui ?
— C’est, bien sûr, à toi de décider si tu quittes la salle d’armes. Cependant, je n’ai vraiment plus rien à t’enseigner. J’aimerais que tu le comprennes.
Je perçus une légère trace de culpabilité dans sa voix et sur son visage, mais il y avait aussi de la sincérité.
À cet instant, je pris conscience d’une chose.
Oui. Il y a toutes les chances que cet homme ignore sa propre force.
À force d’humilité superposée à l’humilité, il avait fini par se fixer arbitrairement des limites. C’est rude de le dire ainsi, mais les capacités de Maître Beryl valaient bien davantage que d’être instructeur dans une salle d’armes de campagne. Pourtant, dans un cadre si restreint, on ne l’avait pas laissé s’en apercevoir.
— Compris… C’est un honneur de l’accepter.
Et c’est ainsi que je quittai la salle d’armes de Beaden, avec pour ambition de lui trouver un écrin plus à la hauteur de son talent.
Naturellement, mon regard se tourna vers l’Ordre de Liberion, le plus grand symbole de l’art de l’épée du pays et, à ma connaissance, l’endroit où Maître Beryl pourrait véritablement s’épanouir.
— Nous allons maintenant commencer l’épreuve pratique !
Une voix stricte résonna dans le hall, provenant apparemment d’un chevalier instructeur. D’abord venaient des combats simulés entre candidats. Ensuite, ceux qui montraient du potentiel étaient choisis pour croiser le fer avec l’instructeur. C’était ainsi qu’on évaluait nos aptitudes pratiques.
À mon sens, l’entrée dans l’Ordre se déroula bien trop vite. Chacun de mes adversaires était beaucoup trop lent.
Maître Beryl est trois fois plus rapide que n’importe qui ici.
Même l’« expert » qui servait d’instructeur n’atteignait que la moitié de sa vitesse. Ayant grandi aux côtés de Maître Beryl et appris à reconnaître sa maîtrise comme le véritable parangon de l’art de l’épée, j’avais l’œil trop aiguisé pour me laisser impressionner — cette épreuve n’était guère qu’un obstacle de plus. Au final, j’obtins la note parfaite aux examens pratique et écrit, et je devins membre de l’Ordre de Liberion dès mon départ de Beaden. Il se passa bien des choses entre ce moment-là et mon accession au siège de Commandeure des chevaliers.
Parce que l’Ordre était une organisation placée sous l’autorité directe de la monarchie, le seul talent à l’épée ne suffisait pas si je voulais gravir les échelons. Heureusement, j’avais une certaine immunité aux jeux politiques grâce au fait que mes parents étaient marchands.
— Héhé, il est resté exactement le même.
Je me laissai aller aux souvenirs du passé en lisant sa lettre de réponse. Même après avoir quitté Beaden, j’envoyais des missives à Maître Beryl à intervalles réguliers. C’était surtout mû par mon désir personnel qu’il sache où j’en étais, mais aussi pour maintenir un lien.
Il me répondait à chaque fois. J’avais une légère crainte qu’il me voie comme une femme pathétique et envahissante, mais à en juger par ses lettres, il ne se lassait pas de moi. Toutefois, cela, je ne pouvais pas le savoir sans le lui demander directement.
Pas que j’en aie le courage…
L’humilité de Maître Beryl n’avait pas changé, même après ma sortie. Inversement, c’était exactement ce qui faisait de lui ce qu’il était. Je fermai les yeux et l’imaginai, large sourire aux lèvres, la main serrée sur une épée. Mes doigts allèrent d’eux-mêmes à la garde à ma ceinture.
— J’ai enfin obtenu l’approbation, Maître.
Encore un peu de patience, je prépare une scène digne de vous.