Hyouka t6 - chapitre 5
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Traduction : Raitei
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1
À mon regain de conscience, j’eus l’impression d’une chose étrange.
J’ouvris les yeux et me tournai vers le réveil posé près de mon oreiller. Il affichait 7h00 et, à côté, l’indicateur disait dimanche.
Je ne ressentais pas l’effet brouillard qui accompagnait d’ordinaire un réveil brutal. Il restait bien un soupçon de somnolence dans ma tête, mais je n’avais pas envie de me rendormir. Je me débattis lentement pour me retourner à plat ventre, avant de faire un semblant de pompe pour me redresser.
Ce qui fut étrange, c’est ce qui se produisit lorsque je laissai mes jambes pendre au bord du lit. Tandis que je regardais la lumière du matin filtrer entre les rideaux, je laissai échapper, incrédule, quelques mots pour moi-même.
— Je me sens bien.
Du corps comme de l’esprit, absolument rien ne clochait.
Ce n’est pas pour dire que j’étais habitué à me sentir en permanence patraque. En ce sens, plutôt que de dire que j’étais en forme, il serait sans doute plus juste de dire qu’aujourd’hui, je me sentais parfaitement plein d’énergie. À tel point qu’il m’avait même traversé l’esprit qu’il me faudrait peut-être faire quelque chose de totalement inutile pour faire redescendre mes réserves à un niveau normal. Ce genre de moment ne se présentait pas souvent.
Je me rendis à la cuisine pour ouvrir le réfrigérateur. Il y avait du bacon, des maitake (champignon) et du komatsuna (moutarde épinard). Je les sortis et coupai des gros morceaux. Je mis une tranche de pain dans le grille‑pain, puis fis battre des œufs dans un petit bol. Au hasard, j’y ajoutai du fromage fondu, du lait et, un peu après, de la poudre de curry.
Des deux feux, j’en utilisai un pour faire sauter le mélange au bacon et l’autre pour les œufs. Ah… Je n’avais plus de place pour faire chauffer de l’eau, le café allait attendre donc.
J’apportai mon repas au salon. Sans rien y étaler, le toast était encore moelleux lorsque je le portai à ma bouche. J’entendis quelqu’un descendre l’escalier. Mes parents étant tous deux en déplacement professionnel, ce ne pouvait être que ma sœur aînée. Les pas se dirigèrent vers la cuisine.
— Oh, il y a du petit‑déjeuner !
Elle déborde d’énergie, ce matin.
— C’est toi qui as fait ça, Houtarou ?
— Qui sait ? Pour ce qu’on en sait, c’est peut‑être un cambrioleur.
— Et c’est encore chaud, en plus. Il ne doit pas être loin… Hé, ne fais pas le malin !
Sans répondre, je pris un peu du plat de bacon et le posai sur le toast. Ma sœur se remit à parler.
— Je peux en prendre ?
La bouche pleine, je fis un simple hochement de tête. Elle ne risquait pas de le voir depuis la cuisine, mais elle se serait servie même si j’avais dit non, alors ça ne servait à rien de demander. D’ailleurs, j’en avais fait assez pour deux.
— Hé, c’est pas mal du tout ! a‑t‑elle lancé.
Elle ne perdait jamais de temps, quand il s’agissait d’être désobligeante.
— Prends‑toi une assiette.
— C’est quoi ce goût ? Tu as mis quelque chose là‑dedans ?
Elle avait dû goûter aux œufs. Le pot de curry traînait sur le plan de travail ; j’avais assez confiance en elle pour qu’elle le devine toute seule, alors je continuai à manger sans rien dire. De fait…
— Ah, je vois ce que c’est. Bon la préparation n’a rien de complexe mais c’est quand même rare de te voir aussi actif. Qu’est-ce qui t’arrive, Houtarou ? Il s’est passé quelque chose ?
Futée, comme toujours.
Je bus une gorgée de lait et répondis :
— Je me sens bien.
Comme je m’y attendais, elle se contenta d’un « Quoi ? » dubitatif.
Après m’être levé et avoir pris le petit‑déjeuner, j’avais fait un peu de ménage et de lessive. J’avais frotté la baignoire, puis fait bouillir des udon pour le déjeuner. Il était une heure. La journée allait être longue.
Je retournai dans ma chambre, m’installai sur mon lit et commençai à réfléchir.
Je fais quoi, maintenant ?
En jetant un coup d’œil par la fenêtre aux rideaux tirés, le ciel paraissait d’un bleu limpide. À cause d’un front stationnaire ces derniers jours, il avait plu et replu. Un tel soleil, ça faisait longtemps.
— Je suppose que je vais sortir…
J’enfilai un pantalon à poches profondes et glissai un petit livre de poche dans l’une d’elles. Je mis un polo et regardai de nouveau dehors. Un sourire s’était formé sur mon visage avant même que je ne m’en rende compte.
— Ce serait dommage de gâcher un temps pareil.
Penser que moi, Houtarou Oreki, de tous les gens, deviendrais réticent à passer une journée ensoleillée cloitré chez moi… Si Satoshi m’entendait dire ça, il accourrait probablement me prendre la température.
Je pris mon portefeuille, mais, sur un caprice, j’en tirai un seul billet de mille yens que je glissai dans une autre poche.
J’avais bien quitté la maison, mais je n’avais pas de projet précis en tête. Ce ne serait qu’une simple promenade de toute manière.
Mais je voulais tout de même avoir une destination.
— Alors, où est‑ce que je pourrais aller ?
Je pensai à une librairie, mais pour diverses raisons, j’étais à court d’argent ce mois‑ci. Et puis, mon livre de poche me ferait sans doute la journée.
Il me fallait donc trouver un endroit où lire. Je pensai aux berges de la rivière, mais on approchait de la saison où les insectes recommenceraient à sortir. Je ne le sentais guère, cette proximité de l’eau à cette période. De plus, la berge était à découvert, je serais facilement vu des passants. En général, être dévisagé ne me gênait pas outre mesure et j’avais une certaine tolérance pour ça, mais cela avait ses limites.
Il y avait un sanctuaire dédié à Hachiman[1] non loin d’ici. Ce serait calme, et il y avait aussi des rochers où s’asseoir. Pourquoi pas ? Tranquillisé par cette option, je pris la direction du lieu, mais quelque chose me retint. Le sanctuaire était trop près. Je me sentais trop bien, aujourd’hui. J’avais l’impression que mon énergie déborderait si je n’allais pas assez loin.
— Et si…
Je détournai les talons. Le sanctuaire Arekusu devait être suffisamment éloigné. Même si cela pouvait donner l’impression que je n’avais que les sanctuaires en tête, si j’avais pensé à Arekusu, c’était sans doute parce que j’avais d’abord considéré celui de Hachiman.
Je me mis en marche. Au début, je trouvais qu’il faisait un peu frais en simple polo, mais je me réchauffai vite avant d’atteindre un équilibre parfait. Évitant exprès la route que je prenais d’habitude pour aller au lycée, je préférai me faufiler par des ruelles inconnues. Le coin devait être un couloir de vent naturel car même entouré de clôtures des deux côtés, je sentais une brise fraîche me frapper. J’aperçus un chat assis au sommet d’une palissade. Rayé comme un tigre, semblant quelque peu contrarié.
— Hé, ai‑je dit en levant la main pour le saluer.
Sans doute surpris, le chat fila aussitôt. Je n’aurais pas dû le déranger.
Je poursuivis ma flânerie et m’approchai d’un pont. Avec la pluie d’hier, la rivière avait beaucoup monté. Je m’arrêtai un instant et contemplai l’eau trouble et grondante :
Le début
De la rivière Mogami
Recueillant la pluie de mai.[2]
Ce n’était pas vraiment la rivière Mogami, et la météo d’hier ne ressemblait pas non plus à de véritables pluies de mai. Si j’avais été plus cultivé, j’aurais sans doute trouvé un haïku mieux approprié, mais on ne peut pas offrir ce que l’on ne possède pas. Satoshi, lui, aurait sûrement su en tirer quelque chose de convaincant. À moins que ce ne soit plutôt le terrain de prédilection de Chitanda.
Je passai devant un petit stand de takoyaki. Une odeur légèrement sucrée flottait dans l’air. J’avais déjà pris mon petit déjeuner, et pourtant quelque chose, là-dedans, exerçait sur moi une étrange séduction. J’avais un billet de mille yens sur moi, de quoi m’offrir une portion sans difficulté. Peu à peu, la tentation me gagna.
Une minute… Du calme. Si j’en achetais maintenant, où m’assiérais-je pour les manger ?
Je parvins à y résister de justesse et, en m’éloignant, je sentis mon pas s’accélérer malgré moi. Je débouchai bientôt sur un espace dégagé.
C’était, si j’osais dire, remarquablement bien mené. Devant moi se dressait bel et bien le sanctuaire Arekusu.
— Bon…, ai‑je murmuré en levant les yeux vers le grand torii. — J’avais oublié ça.
Le sanctuaire était sur le flanc d’une colline. Ce qui voulait dire que, pour atteindre l’enceinte, il fallait gravir le long escalier qui y menait. J’avais beau me sentir bien aujourd’hui, possédé par une humeur étrange qui me poussait à vagabonder, je n’étais pas sûr d’avoir envie de ça. J’hésitai un instant, puis :
— Bah, ça ira.
Et je me lançai.
Je montai, marche après marche, en les comptant. Bientôt, de grands cèdres bordèrent le chemin des deux côtés, et l’air se rafraîchit peu à peu. Passée la trentième marche, je perdis le compte. Vingt-huit, vingt-neuf, trente… puis plus rien. Je ne m’étais jamais vraiment demandé quel métier je voudrais exercer plus tard, mais j’étais à peu près certain qu’un travail exigeant de compter ne serait pas fait pour moi.
Ma respiration s’accélérait. Il devenait difficile de lire mon livre. Devais-je m’asseoir sur les marches et commencer ici ? Non, non… J’en étais déjà à plus de la moitié. Encore un tout petit, tout petit effort. Je poursuivis mon ascension, le corps penché en avant.
Je dus gravir plus d’une centaine de marches, sans les avoir comptées, bien sûr. Enfin, j’atteignis le sommet et pris une grande inspiration. Mon regard se posa sur une petite construction abritant un bassin pour les ablutions. J’eus envie d’en boire une gorgée, mais je doutais que l’eau fût destinée à cet usage. Je cherchai des yeux un distributeur… mais, comme on pouvait s’y attendre, il n’y en avait pas.
Mes yeux erraient encore lorsque je croisai le regard de quelqu’un qui venait de sortir des quartiers du sanctuaire. Elle portait un simple T-shirt et un short, comme si elle n’avait pas quitté la maison. Elle avait des lunettes aux verres étroits et de longs cheveux.
— Ah !
C’était Kaho Juumonji. À proprement parler, elle n’avait pas quitté la maison non plus, puisqu’elle vivait ici. Elle m’avait visiblement reconnu aussi, et s’approcha tranquillement.
— Bienvenue.
Elle posa les mains devant elle, paumes vers le bas, et inclina la tête avec politesse. Normalement, je serais resté décontenancé par un salut aussi inattendu, mais je me souvenais m’être déjà fait avoir par ce piège.
— Merci, ai‑je répondu, en attendant.
Elle fitla moue, sans doute peu satisfaite de mon flegme, puis sourit.
— Tu es venu faire une visite au sanctuaire ?
— Pas vraiment, mais… en fait, je peux aussi faire ça.
— Tu es bizarre.
— Je me baladais.
Il est vrai qu’il était difficile d’expliquer qu’un sanctuaire était pour moi un lieu quelconque, à quelqu’un qui y vivait. Juumonji se tourna vers l’endroit d’où elle était sortie.
— Eru est là.
— Quoi ?
— Eru est là.
Ça sonne comme une invention de Gennai Hiraga[3]. « Eru est là »…
Attends, quoi ? Eru est là ?
— Qu… pourquoi ?
Elle pouffa de rire.
— Elle est simplement venue passer le temps. Tu peux entrer toi aussi si tu veux. Je te ferai du thé.
— Non, c’est bon. Je ne faisais que…
— Ce n’est pas comme si tu étais étranger à ce dont on parle, tu sais.
Moi ? De quoi peuvent-elles bien parler ?
— Je ne vais pas te forcer, poursuivit-elle, — mais tu connais le dicton : « Même les rencontres fortuites sont prédestinées. »
— C’est un dicton bouddhiste ?
— C’est un principe qui dépasse les frontières de la religion.
— Je ne sais pas…
— Cela dit, je dois dire que… Non, laisse. Autant que tu le voies par toi-même. Allez, viens.
Avant que je m’en rende compte, elle m’avait déjà escorté jusque dans les quartiers du sanctuaire.
Cela dit, je n’avais pas non plus beaucoup résisté.
Dans un coin, il y avait une pièce de six tatamis. La cloison coulissante traditionnelle était semblable aux autres du bâtiment, mais, en entrant, je vis que c’était une chambre, pleine d’affaires personnelles. Il y avait une armoire et un réveil, une bibliothèque avec des romans et des magazines, une petite théière, et, au centre, une table basse. Elle avait sans doute plus d’affaires chez elle, mais on aurait dit que cet espace était réservé à l’usage de Juumonji.
Sans parler de…
— H-hein ? Oreki-san… Qu’est-ce que tu…
Chitanda était là, toute décontenancée.
Elle regarda autour d’elle, se passant nerveusement les mains dans les cheveux. Puis, comme si quelque chose lui revenait soudain, elle tendit les bras et se mit à rassembler tout ce qui se trouvait sur la table basse.
Juumonji prit la parole, avec un léger rire dans la voix.
— Tu n’as pas vraiment besoin de cacher ça, tu sais.
— A-ah, oui. Je vois. Maintenant que tu le dis, tu n’as pas tort.
Elle baissa le visage, sans doute pour reprendre un peu contenance, puis se redressa correctement.
— Bonjour, Oreki-san. Quelle surprise de te voir ici.
— Oui. J’ai été surpris.
— Mais tu savais que j’étais ici, n’est-ce pas ?
De quoi parlait-elle au juste ?
— Ah bon ? demanda Juumonji en se tournant vers moi.
Je secouai la tête.
— Pourtant, je l’ai dit, non ? intervint Chitanda. — J’ai dit que j’avais promis à Kaho-san de lui rendre visite dimanche.
— Quand et à qui as-tu dit quelque chose comme ça ?
— Je l’ai dit à Mayaka-san après les cours, vendredi.
Pourquoi supposait-elle que je le saurais parce qu’elle l’avait dit à Ibara ? Au moment où j’allais lui poser la question, elle prit les devants.
— Tu n’étais pas assis juste à côté d’elle ?
J’avais les souvenirs un peu flous, mais il me semblait être passé à la salle du club ce jour-là, et, dans ce cas, j’avais très bien pu être assis à côté d’Ibara. Cela dit…
— Je ne l’ai pas entendue.
Mon démenti manquait de vigueur, si bien que j’avais l’impression qu’on allait finir par croire que j’avais écouté leur conversation en cachette pour aller exprès là où Chitanda avait prévu de se rendre. Je le répétai, cette fois avec conviction.
— Je n’ai absolument rien entendu.
Chitanda acquiesça sans difficulté.
— Je comprends. Tu étais en train de lire, Oreki-san.
À côté, Juumonji laissa échapper un « hum » dubitatif. Je craignis un peu qu’elle ne me croie pas.
Elle sortit ensuite un coussin de sol pour que je m’assoie et me servit une tasse de thé vert. Pendant ce temps, Chitanda recommença à disposer sur la table basse ce qu’elle avait tenté de cacher.
— Je suis venue pour regarder ça.
C’étaient des photos, des photos de la procession des Poupées vivantes qui avait eu lieu en avril, près de chez Chitanda.
— C’est vraiment trop embarrassant.
Elle recommença à les cacher.
Lors de la procession des Poupées vivantes, Chitanda jouait l’une de ces poupées et portait un complexe kimono à douze couches. À sa demande, j’avais tenu le rôle de porteur de parapluie. Satoshi avait pris des photos de la fête et me les avait montrées. Celles qui étaient sur la table, toutefois, étaient d’un autre lot.
Moi aussi, j’avais honte et j’aurais voulu les soustraire à la vue au plus vite. Mon regard se posa sur un certain cliché. Derrière Chitanda en tenue de poupée, dont le regard semblait se poser un peu plus bas avec une élégance gracieuse, on me voyait marcher, avec un eboshi sur la tête avec l’expression la plus stupide qui soit !
La bouche grande ouverte, le regard d’une vacuité affligeante.
Je détournai inconsciemment les yeux.
— C’est une photo bien cruelle.
— Ah, celle-là ? dit Chitanda en rapprochant le cliché en question. — Ce n’est certes pas la meilleure prise.
Juumonji posa sa tasse de thé sur la table basse et, s’asseyant sur le coussin, se mit à parler.
— Tu bâillais, hein. Quel timing miraculeux de ta part.
— Plutôt cauchemardesque.
Ce visage-là n’était pas celui d’un bâillement. À vue de nez… la photo avait saisi un instant de fascination. Je n’avais rien vu de tel sur les photos de Satoshi, donc il était clair que je n’avais pas affiché cette grimace en permanence. Du moins, c’est ce que je voulais croire.
— Désolée de t’avoir entraîné ici comme ça, mais je n’ai pas pu m’empêcher de rire en voyant cette photo. Je me suis dit que si tu n’étais pas là, ce serait comme rire de toi dans ton dos, et ça m’est resté en travers.
Je voyais ce qu’elle voulait dire, mais je doutais qu’elle eût regardé la photo avec l’intention de se moquer dès le départ. Quelle intégrité !
— Au fait, cette photo d’Eru, ici, est assez terrible aussi.
— Kaho-san ! Ça, c’est interdit !
Toutes deux continuèrent à bavarder en riant autour des photos, tandis que je restais assis entre elles, sirotant mon thé en silence. Même si c’était Juumonji qui m’avait invité à m’asseoir avec elles, j’étais à coup sûr au mauvais endroit. Autrement dit, je mourais d’envie de m’éclipser, même si ma gorge sèche appréciait le thé.
J’essayai d’attendre une accalmie dans la conversation pour placer mes salutations, mais c’était presque introuvable.
À force d’attendre, j’arrivai au fond de ma tasse. C’était sûrement le signal pour prendre congé, mais au moment où je me fis cette réflexion, Juumonji jeta soudain un œil à l’horloge.
— Déjà si tard ? Tu devrais bientôt y aller, Eru.
Chitanda sourit.
— Oui, je sais. Tu as fini tes courses ?
— Oh, fit Juumonji en se figeant. — Mince. J’allais m’en occuper, mais j’ai vu Oreki-kun et je me suis laissée distraire.
Je ne savais pas de quoi elles parlaient, mais on aurait dit que c’était de ma faute. Les sourcils de Juumonji se froncèrent légèrement, et elle baissa la tête.
— Je suis vraiment désolée. Je me demande si je peux encore y arriver…
— Qu’est-ce qui se passe ? demandai-je.
À cela, Chitanda répondit :
— Aujourd’hui, je comptais montrer ces photos à Kaho-san, puis l’aider pour quelque chose après.
Juumonji compléta :
— Ma famille m’a aussi demandé de faire des courses. Je suis partie parce qu’il ne restait plus beaucoup de temps, mais en te voyant, j’ai été surprise et j’ai fini par oublier.
Surprise ? Rien n’en avait paru sur son visage.
— Dans ce cas, je m’occuperai des préparatifs, dit Chitanda. — Tu files devant, Kaho-san.
— Tu es sûre ?
— Oui. Ce ne serait pas la première fois.
— Tu me sauves la vie.
En disant cela, Juumonji ferma les yeux et joignit les mains en direction de Chitanda, comme en prière.
— Namu.[4]
— C’est bouddhiste, ça, non ? lâchai-je sans m’en rendre compte.
Juumonji rouvrit les yeux.
— C’est un principe qui dépasse les frontières de la religion. Cela dit, qu’est-ce que tu fais maintenant, Oreki-kun ? Ça ne me dérange pas que tu restes ici.
— Non, je vais vous laisser. Merci pour le thé.
— Vraiment ? Eh bien, de rien.
Alors que je m’apprêtais à me lever, quelque chose me traversa l’esprit.
— Au fait, tu vas l’aider à quoi ?
Chitanda fit un geste des deux bras comme une sorte de danse.
— À nettoyer !
Elle imitait sans doute le mouvement d’un balai. Juumonji ajouta :
— Nous avons un petit sanctuaire dédié à Inari.[5] Cela dit, il n’y a pas d’obligation à le nettoyer aujourd’hui.
— Ça va. J’avais prévu de venir le faire aujourd’hui de toute façon.
En somme, une seule personne allait faire un travail de nettoyage pour deux… J’aurais préféré ne pas l’entendre. Mais maintenant que je l’avais entendu, impossible d’y couper. Il ne me restait qu’une option.
— Je vais aider.
D’abord surprise, Chitanda déclara aussitôt que ce n’était pas nécessaire. Après cela, toutefois, elle n’insista pas pour refuser mon offre.
2
Le sanctuaire d’Inari se trouvait à l’écart du hall principal, au bout d’un sentier long et étroit.
Maintenant que j’y pense, un étendard claquait dans un coin de l’enceinte, où l’on lisait « Sanctuaire de rang supérieur »[6]. Je ne voyais pas pourquoi il n’était pas plus près du passage.
— Ce n’est pas très logique. Ce n’est pas censé attirer des fidèles ?
— Je ne sais pas trop… même si je ne pense pas que le sanctuaire ait été construit ici pour rassembler des fidèles.
Je portais deux balais, chacun posé sur une épaule différente. Chitanda tenait un seau. À l’intérieur, des chiffons humides, une pelle à poussière, des sacs-poubelle et des gants de travail.
— Allons-y.
Le sentier, d’abord en légère montée, se transforma vite en escalier. J’eus l’impression qu’en marchant devant, je n’arrêterais pas de la toucher avec les balais, alors je la laissai passer. En commençant à grimper, je me retournai, sans pensée particulière, et constatai que l’enceinte du sanctuaire avait déjà disparu derrière les nombreux arbres.
Il fallait le reconnaître… tout était très paisible.
Pourtant, au moment précis où je me fis cette réflexion, je pris conscience de tous les sons qui m’entouraient. Le bruissement des feuilles, les oiseaux qui pépiaient, mes pas, ceux de Chitanda…
Ma simple ascension se changea en quelque chose d’étrangement chargé.
— Je suis désolée, Oreki-san. Tout cela a pris une tournure vraiment étrange.
L’entendre reprendre mes pensées me fit sursauter.
— Ce n’est pas grave, de toute façon je n’avais rien à faire aujourd’hui.
Nous poursuivîmes notre montée en silence. Les marches étaient bien plus raides qu’elles ne l’avaient paru d’en bas, et je me surpris à me concentrer uniquement sur mon pied posé. Au moment où j’étais sur le point d’oublier le sujet, elle répondit.
— Comme c’est rare.
Physiquement, cela m’avait semblé une petite expédition, mais en réalité, cinq minutes s’étaient à peine écoulées. La pente s’adoucit et j’aperçus enfin un torii rouge et, derrière, un petit sanctuaire. Devant le sanctuaire se trouvait un petit socle de pierre, sur lequel reposait une bouteille de saké. Je pensais que personne ne venait jusqu’ici, et pourtant des canettes de bière vides et des mégots traînaient çà et là.
Je tendis un des balais à Chitanda.
— Comment on procède ?
— Le prêtre s’occupe du sanctuaire à proprement parler, donc nous, on se contente de balayer les feuilles, et ainsi de suite.
— Et le chiffon ?
— C’est pour essuyer les fientes d’oiseaux et autres sur les statues des kitsune[7] et sur le torii. Enfin…
Chitanda laissa sa phrase en suspens. Elle fit le tour en un huit autour de la statue de kitsune en face de nous.
— La statue est propre. Il faut juste nettoyer la bouteille de saké.
Pourquoi y avait-il une bouteille là, au juste ? Ce n’était sans doute pas un oubli, j’imagine…
— Bon, allons-y.
Chitanda pouffa légèrement.
— D’abord, on présente nos salutations.
Je vois.
Nous appuyâmes les balais contre la statue du renard, puis nous nous plaçâmes côte à côte devant Inari. Je joignis les mains.
Namu.
Si je me souvenais bien, Inari était en charge de la protection du commerce. Il me semblait avoir lu que c’était à l’origine une divinité de l’agriculture. Ou peut-être que cela venait de Satoshi. Quoi qu’il en soit, je n’avais pas grand-chose à voir avec l’un comme avec l’autre sur le moment. Voyons voir…
Veuillez me pardonner à l’avance du ménage peu appliqué que je m’apprête à faire dans votre sanctuaire.
— Alors, commençons, dit Chitanda.
On aurait dit qu’elle allait commencer par nettoyer les saletés et enlever les déchets. Comme j’avais déjà fait l’effort de monter ces balais bien lourds, autant commencer par balayer. Même si la saison ne s’y prêtait pas, une quantité surprenante de feuilles s’étaient, pour une raison ou une autre, détachées et amoncelées au sol. Ça risquait d’être assez fastidieux.
Je me mis à balayer. Je décidai de dégager d’abord l’espace autour du torii.
Le bruit rythmé des brins raclant le sol me parut inexplicablement agréable à l’oreille.
En y repensant, j’avais aussi fait du ménage ce matin. Pourquoi étais-je en train de recommencer, dans un endroit pareil, surtout après avoir pris le temps de profiter du soleil ?
Hum, hum, hum… Je fredonnais à chaque coup de balai.
— Tu as l’air de bonne humeur, Oreki-san.
À ces mots, je pris soudain conscience du vacarme que je faisais. Comme on pouvait s’y attendre, j’aurais voulu mourir de honte. Je sentis mes joues s’embraser. Dans une situation pareille, sans la moindre échappatoire, je voulais au moins éviter de paraître décontenancé.
— Pas vraiment, finis-je par répondre.
Chitanda porta la main à sa bouche et ses épaules se ire à trembler sous l’effort de se retenir.
Elle finit d’essuyer la bouteille de saké puis enfila ses gants. Après avoir mis toutes les canettes vides dans le seau, elle prit ensuite un balai et se mit à balayer avec moi. Sans l’avoir décidé à l’avance, je me retrouvai à prendre le côté droit du sanctuaire tandis qu’elle s’occupait du gauche.
Je balayai en silence, prenant tout particulièrement garde à ne pas me remettre à fredonner. Par moments, les bruits de nos balais se synchronisaient. À d’autres, ils se désaccordaient légèrement.
— J’ai été un peu surprise, remarqua soudain Chitanda.
J’écoutai sans lever la tête.
— À propos de quoi ?
— Que tu aies proposé de m’aider.
— Bah, quand il faut nettoyer, il faut nettoyer.
— Tu crois ?
Je réfléchis un instant.
— Enfin, sauf peut-être quand on a un exam qui approche ou autre chose à faire.
— Je suis pareil avant examen. Je manque d’assurance alors ne peux pas me permettre de ne pas réviser, répondit-elle d’une voix enjouée.
Un oiseau pépiait au loin.
— …Oreki-san, tu dis toujours que si quelque chose peut se résoudre sans que tu fasses quoi que ce soit, tu préfères ne rien faire, non ? C’est pour ça que j’ai été un peu surprise. J’étais sûre que tu rentrerais aussitôt.
Au final, ce nettoyage n’était peut-être pas aussi pénible que je l’avais cru. Dès le départ, ça ne me concernait pas, et je suis sûr qu’elle s’en serait parfaitement sortie si je lui avais simplement souhaité bon courage avant de partir. En temps normal, d’ailleurs, c’est ce que j’aurais fait.
Je me mis à parler sans arrêter mes mains.
— Je ne suis pas en forme, aujourd’hui.
— Hein ? Tu as mal quelque part ?
— Ce n’est pas ça. C’est juste que, comment dire, je ne me sens pas comme d’habitude. J’avais envie de bouger, simplement. Si je ne t’aidais pas, je serais probablement en train de courir en ce moment. C’est bien que je puisse faire quelque chose d’utile.
Je levai les yeux vers Chitanda : elle penchait la tête tantôt à gauche tantôt à droite, hésitante. Finalement, elle prit la parole.
— Euh, merci beaucoup.
Je n’étais pas très sûr de ce qu’elle me remerciait.
À force d’agiter les bras, je sentis perler la sueur. Il n’y avait pas de vent dans la forêt. Sans doute à cause de l’humidité qui s’était accumulée dans la terre avec les pluies prolongées, le sol ne se déplaçait pas bien sous le balai, et les feuilles tombées s’avéraient difficiles à remuer. Naturellement, je dus forcer davantage. Le balai semblait souffrir sous la pression.
— Oreki-san.
— Hm ?
— Je peux te poser une question ?
— Mhm.
De quoi pouvait-il bien s’agir ? C’était encore trop tôt dans l’année pour que ce soit au sujet de l’anthologie du Festival Culturel.
Un silence s’installa : Chitanda semblait hésiter. Elle ne disait rien. N’entendant que le frottement de son balai, je levai les yeux et la vis balayer exactement au même endroit, sans discontinuer. Agacé, j’étais sur le point de lui demander ce qu’elle voulait dire lorsqu’elle ouvrit enfin la bouche.
— Euh… Tu n’es pas obligé de répondre si tu n’en as pas envie, mais…
— Si c’est au sujet de mes notes, je ne te dirai rien. Les tiennes sont probablement meilleures, de toute façon.
— Non, ce n’est pas ça.
Un silence assez long pour prendre une grande inspiration.
— Pourquoi dis-tu toujours… cette phrase que tu dis ?
— Cette phrase que je dis ?
— Tu sais bien… « Si je n’ai pas à le faire, je ne le fais pas. Si je dois le faire, je le fais vite. »
Oh.
Je cessai de bouger. Les bruits réguliers du balai raclant la terre s’interrompirent. Prenant visiblement pour autre chose un de mes gestes, Chitanda se mit en hâte à agiter la main en signe d’excuse.
— Euh, tu n’es pas obligé d’en parler. Non, attends, ce n’est pas ce que je voulais dire. Ce que je veux dire c’est… si tu n’éprouves pas le besoin d’en parler, ça me convient. Hm… Je me suis bien exprimée ?
Un léger sourire me vint malgré moi.
— Je vois ce que tu veux dire.
Je soupirai.
— Je me demandais seulement comment répondre. Ce n’est pas une histoire très intéressante, et il n’y a pas grand-chose à en dire, de toute façon. En fin de compte, ça revient juste à ne pas vouloir me donner de mal pour quoi que ce soit.
— Vraiment ?
Je fouillai dans mes souvenirs. Entre deux troncs, j’aperçus un coin de ciel sans nuages.
Penser que j’allais répondre à une question pareille…
Cette journée était vraiment étrange.
— Voyons voir… marmonnai-je en reprenant une fois encore mon balayage.
3
Je ne dis pas que c’est la raison exacte, ni même que cela vaille la peine d’être entendu, mais c’est toujours mieux que de m’entendre fredonner.
Ça remonte à ma sixième année de primaire. Dans mon école, chacun était chargé de quelque chose.
— Ah, c’était le cas dans la tienne aussi ? Alors ce n’était pas si étrange, finalement.
Quoi qu’il en soit, on m’avait aussi confié une responsabilité. Au début on nous laissait le choix de la tâche, mais si tout n’était pas réglé ainsi, on passait au vote. Je ne me souvenais plus très bien comment ça s’était joué, mais je m’étais retrouvé à un poste de réception. C’était, en gros, comme ces opérateurs téléphoniques qui travaillaient dans les anciennes compagnies, redirigeant les clients vers quelqu’un.
— Tu ne vois pas ? Disons… un standardiste… Enfin, tu demanderas à Satoshi de t’expliquer ça plus tard.
C’était plus ou moins une corvée scolaire. Pour le nettoyage, il y avait par exemple le Comité de propreté, et ainsi de suite. En gros, comme on répartissait toute la classe dans différentes tâches, il fallait bien un poste où retombaient les choses qui n’étaient encore prises en charge par personne. Celle qu’on m’attribua…
— Tu as intérêt à ne pas rire. Je devais arroser le parterre de fleurs.
Je ne m’y connaissais pas en fleurs. Pour les noms, je ne me souvenais guère que de la Pensée. Bref, c’était plus contraignant que je ne l’avais prévu. Je croyais qu’il suffisait de les arroser chaque jour, mais je me trompais.
— Tu vois de quoi je parle, sans doute.
Il fallait aussi vérifier l’état et la sécheresse de la terre pour décider s’il convenait de les arroser ou non. Il y avait trois classes, et l’arrosage était confié à une classe différente chaque semaine. En gros, une semaine sur trois, je devais vérifier la terre tous les jours, et arroser les fleurs si besoin. Il y avait beaucoup à apprendre. À la différence d’un geste identique répété chaque jour, devoir adapter ses actions à sa propre appréciation au jour le jour devenait vite une vraie corvée.
Je ne faisais pas ça seul. On m’avait mis en binôme. L’autre s’appelait…
— Je me demande si j’ai le droit de le dire. Disons Tanaka, pour l’instant.
Hm ? C’était une fille. On avait fait des paires garçon-fille.
Tanaka ne se faisait pas beaucoup remarquer en classe. À tel point que même quelqu’un comme moi, que la vie des autres dans la salle laissait plutôt indifférent, en était conscient. Elle était très effacée, et même si on essayait d’entamer une conversation, ça se terminait au bout de quelques mots. Il y avait sans doute chez elle quelque chose de sombre.
— Ses cheveux ? Il me semble qu’ils étaient longs. Pas autant que les tiens, cela dit. Pourquoi ? Les cheveux ont de l’importance ?
Bref, Tanaka et moi étions tous deux chargés d’arroser les fleurs. Les deux premières semaines environ, il n’y eut pas vraiment de problème. Quand c’était notre semaine d’arrosage, nous allions à l’abri derrière l’école après la fin des cours. Nous vérifiions l’état de la terre. En général, ça se passait ainsi : moi, j’insistais pour arroser, et Tanaka disait que ce n’était pas encore nécessaire. Elle me répétait qu’il était mauvais de trop arroser. C’était le genre de fille qui ne s’imposait jamais, quelle que soit la situation. Entendre de sa part une résistance aussi ferme, même si elle restait douce dans la forme, m’avait vraiment surpris au début. Même s’il ne s’agissait que d’arroser des fleurs, j’avais l’impression que c’était ma responsabilité de ne pas les laisser dépérir.
Cela dit, cet échange n’avait duré que la première semaine. Nous avions pris le pli des fondamentaux de l’arrosage, et il n’y avait plus vraiment besoin que nous fassions la tâche tous les deux en même temps.
Nous avions commencé à alterner. Je me suis dit que ce serait mieux ainsi.
Cela ne dura pas, pourtant. Je me demande combien de temps s’était passé avant cela. À un moment, la situation changea. Tanaka m’avait demandé de l’aide : « Comme notre maison est en travaux, je vais devoir habiter loin. Il faut une heure jusqu’en ville par le bus municipal. Il n’y en a pas beaucoup, et si je le manque, ce serait très embêtant, alors je voudrais partir tout de suite après l’école » dit-elle.
Je ne me souvenais pas avoir été très réticent, mais notre professeur principal s’en était mêlé aussi et il avait essayé de me convaincre : « Tanaka est dans une situation difficile avec ses travaux, alors essaie de te mettre à sa place. Ta maison est assez proche, donc être un peu en retard ne devrait pas être trop gênant, n’est-ce pas ? »
Exact. J’habitais tout près de l’école primaire. Le lycée était assez loin en revanche, mais je laisse cette histoire pour une autre fois. Ce professeur était un jeune homme qui comptait, si je me souviens bien, trois années d’ancienneté. Plutôt zélé. Il cherchait toujours à améliorer la classe d’une façon ou d’une autre et ne cessait de tenter diverses expérimentations.
Par exemple…
« Oreki, tu peux coller du ruban adhésif au sol pour qu’on replace plus facilement les tables ? »
Ou bien…
« Oreki, je veux agrandir le panneau d’affichage de la classe, tu peux couper ce papier ? »
Et encore…
« Oreki, j’ai l’impression que le plafonnier a un peu faibli, tu pourrais faire attention et le décrocher ? »
— Tu es surprise ? Je te comprends.
Il me demandait sans cesse de faire toutes sortes de choses. Avec le recul, c’était peut-être l’un de ses principes pédagogiques.
Quoi qu’il en soit, d’ordinaire, quand je finissais au jardin et revenais dans la classe presque vide, il m’attendait souvent pour me confier une corvée. Il va sans dire que je disais toujours oui, sans poser de questions. C’était devenu assez courant à partir de la sixième année. J’imagine que ça dépendait des personnes, toutefois.
Il connaissait la situation de Tanaka et me demanda de prendre en charge sa part du travail. J’acceptai. La semaine suivante où c’était au tour de notre classe de s’occuper du jardin, je fis tout moi-même, chaque jour de la semaine. Au début, Tanaka disait : « Désolée, et merci ». Mais on finit par s’habituer à tout, j’imagine. Au bout d’un moment, elle commença simplement à s’en aller sans prévenir. Cela dit je ne lui en avais pas tenu rigueur. Je comprenais ce qu’elle vivait. Devoir marcher jusqu’à l’arrêt de bus, puis endurer une heure de trajet, c’était vraiment difficile.
— Ça, c’était la première partie. Jusque-là, il y a quelque chose que tu n’as pas compris ? Je n’ai pas vraiment l’habitude de raconter ce genre d’histoires. Bien. Alors je continue.
Un jour, il a fallu que ça arrive.
Tanaka et moi nous dirigions vers le jardin de fleurs pendant la pause de midi. Le professeur nous avait demandé de planter des graines dans un coin. J’avais oublié lesquelles. C’était juste avant l’été, donc c’étaient peut-être des ipomées.
— Non, je suis sérieux, je ne m’en souviens pas.
Il nous avait aussi dit de planter des étiquettes avec le nom des fleurs. D’ailleurs, avec le recul, ça devait être une idée à lui. Autrement dit, ses objectifs d’« amélioration de l’environnement éducatif » ne se limitaient pas à sa classe. Il y avait beaucoup d’étiquettes, et même à deux, c’était difficile à porter. Il fallait aussi apporter les graines, ce qui posait un léger problème. Je finis par glisser les graines dans ma poche. Tant que je les enveloppais de papier, il n’y aurait pas de problème.
Tanaka, en revanche, essayait de coincer les graines entre ses doigts tout en portant les étiquettes et, comme on s’en doute, cela n’a pas marché.
« Mets-les dans tes poches », ai-je dit, naturellement.
Ça marchait pour moi, après tout. Tanaka, cependant, secoua la tête.
« Je n’ai pas de poches ».
Pendant quelque temps après qu’elle me l’a dit, je me suis mis en tête que les vêtements de fille n’avaient tout simplement pas de poches, en général. En réalité, c’est surtout que je n’avais jamais eu l’occasion de le vérifier par moi-même.
Nous ne parlions pas beaucoup malgré la même tâche que nous partagions. Tanaka n’avait en réalité rien fait depuis un moment, donc nous n’avions rien à nous dire. D’abord, nous avions planté les graines de fleurs, puis nous avions regardé les étiquettes et, aussitôt, nous finîmes démunis. En effet, ni Tanaka ni moi ne nous souvenions des noms des fleurs. Disons qu’on ne nous les avait jamais appris, pour commencer. Du coup, nous n’avions pas pu finir d’installer les étiquettes convenablement, et notre pause déjeuner s’évapora complètement en je ne sais quoi.
Puis vint la fin des cours.
Cette semaine-là, c’était à notre classe de s’occuper du jardin de fleurs. Cependant, comme j’avais déjà vérifié la terre en plantant les graines, j’avais jugé qu’il n’y avait pas besoin d’arroser. J’aurais sans doute dû rentrer tôt à ce moment-là, mais je traînai. Il me semble que je bavardais avec des amis en classe. C’est alors que Tanaka entra, semblant au bord des larmes.
« Mon sac à dos a disparu », dit-elle.
C’était un sac à dos. Comment quelque chose d’aussi gros pouvait-il disparaître, me suis-je dit, mais ce n’est pas en le disant qu’il allait réapparaître comme par magie. Nous fouillâmes la salle en vitesse, et une fois sûrs qu’il manquait, j’ai proposé d’aller voir le professeur.
Après tout, nous étions en sixième année. Les enfants commençaient à grandir. Il y en avait qui détestaient parler au professeur quel que soit la situation, mais Tanaka accepta tout de suite.
Nous cherchâmes tous les trois partout où ça nous venait à l’esprit. Qui cherchait ? Tanaka, le professeur et moi.
— Ah oui, les amis avec qui je parlais, n’est-ce pas ? Je me demande ce qu’ils sont devenus d’ailleurs. Je ne me souviens pas les avoir vus avec nous, ils ont dû s’éclipser aussitôt.
Le professeur était vraiment aux abois. Je ne m’en rendais pas compte sur le moment, mais en y repensant, il devait s’en douter.
— Se douter de quoi ? Je suis sûr que tu vois de quoi je parle. Non ? Bon. Qu’il s’agissait d’un cas de harcèlement.
Il n’était probablement pas réellement convaincu qu’elle était harcelée ou que quelqu’un avait caché son sac, mais l’idée lui avait traversé l’esprit. Moi, j’avais ma propre idée de ce qui se passait et je cherchais aussi vite que possible.
— Ne me regarde pas comme ça. Il s’est avéré que ce n’était pas du harcèlement, finalement. Le sac était à l’origine oublié dans le préau… Tu vois ce que c’est ? Une sorte d’aire de détente, un espace couvert, ou peu importe comment tu appelles ça.
Bref, il y en avait un dans notre école, et Tanaka y jouait après la fin des cours quand elle avait posé son sac à dos. Apparemment, un élève de première ou de deuxième année passa par là et l’apporta, par pure bonté, aux objets trouvés, dans la salle des professeurs. Rien de plus.
Malheureusement, le proviseur adjoint, celui qui l’avait reçu, avait dû s’absenter un moment pour régler un autre problème, si bien que, pendant un temps, personne ne savait que le sac était aux objets trouvés. Ce n’était qu’un simple malentendu.
Honnêtement, j’en fus soulagé.
Même si Tanaka et moi ne nous parlions qu’à travers notre tâche commune, j’avais l’impression qu’il fallait absolument que je l’aide à le retrouver.
Quand le proviseur adjoint revint enfin avec le sac, j’étais vraiment content.
Il n’oublia pas non plus de la sermonner.
— C’est inexcusable de laisser tes affaires comme ça sans surveillance !
Ou quelque chose comme ça. Moi aussi, j’avais ôté mon sac pour jouer d’innombrables fois, alors je me disais que le problème venait plutôt du plus jeune, qui avait pris ça un peu vite pour un objet perdu. Évidemment, je n’avais rien dit.
Pendant qu’il la réprimandait ainsi, Tanaka restait assise, se tortillant nerveusement tout du long. Je comprenais ce qu’elle ressentait. Si l’on y réfléchit, elle n’avait même pas pu vérifier encore si le contenu était intact. Elle voulait probablement jeter un œil à l’intérieur au plus vite. À ce sujet, notre professeur se montra un peu plus prévenant. Il attendit une pause dans la diatribe du directeur et glissa une conclusion rapide.
— Le proviseur adjoint a tout à fait raison. Mais vérifie quand même que tout est en ordre à l’intérieur.
Quand on remit le sac à Tanaka, tout son habituel mutisme sembla voler en éclats : elle se jeta dessus. Elle tourna avec empressement le clip du rabat et sortit une trousse. Elle était plutôt petite, de mémoire. Le motif était très simple en tout cas.
En apercevant le porte-mine à l’intérieur, elle poussa un soupir de soulagement.
— Ouf !
Je n’en vis qu’un bref aperçu, mais c’était un de ces porte-mines surmontés d’un petit personnage. Quel personnage, déjà… ? Elle me l’avait dit quelque temps plus tard, mais c’était un de ces objets que l’on pouvait gagner à des concours de magazines.
Ça ne devait pas valoir bien cher, mais, comme on dit, la beauté est dans les yeux de celui qui regarde. C’était sans doute son trésor. Tanaka paraissait vraiment heureuse.
Je demandai alors : « Tout est en ordre à l’intérieur ? »
Serrant le porte-mine dans sa main, elle répondit :
— Tant que j’ai ça, c’est bon pour l’instant. Je vérifierai le reste une fois rentrée.
— Tu es sûre ?
— Oui, merci.
Il n’y avait évidemment rien de mal à apporter un porte-mine à l’école primaire. À ce moment-là, l’idée d’interdire à l’école les porte-mines ornés d’un personnage n’avait même pas encore été évoquée. Malheureusement pour Tanaka, le proviseur adjoint finit par le remarquer.
— Il est inexcusable d’apporter à l’école quelque chose de valeur comme ça, dit-il avec colère.
Quand on y pense, pourtant, les manuels valaient bien, bien plus cher. Suivant sa logique, à l’école il ne faudrait n’apporter que des choses qu’on ne regretterait pas de perdre…
N’étais-je pas en train de chipoter pour le principe ?
Le lendemain, l’école diffusa une note interdisant toutes les fournitures décorées de personnages. C’était tombé de but en blanc. Cahiers, gommes, trousses, protège-cahier… toute une panoplie d’objets à personnages se trouvèrent embarqués dans l’affaire. Il fallut tout remplacer, ce qui fit un remue-ménage énorme. Parmi tous les élèves, il n’y avait sans doute que Tanaka et moi qui sachions vraiment pourquoi.
Enfin, c’était à peu près tout. Moi aussi, ce tournant m’avait pas mal marqué.
Je crois que c’est vers ce moment-là que j’avais commencé pour la première fois à me dire : « Si je n’ai pas à le faire, je ne le fais pas. »
4
— Huh ?
Chitanda s’interrompit.
Impressionnant. Elle n’avait même pas cillé.
Elle demeura figée sur place, essayant peut-être de repasser l’histoire dans sa tête. Elle tomberait sans doute à la renverse si je la bousculais, mais je me remis au travail à la place. J’avais bien avancé durant cette longue histoire. Il ne me restait plus qu’à ramasser les feuilles tombées avec la pelle et à les mettre dans les sacs-poubelle. Cette dernière étape s’avéra un peu plus pénible que je ne l’avais d’abord cru.
La pelle était encore dans le seau que Chitanda avait apporté. Au moment où je fis un pas pour aller la chercher, elle se décida enfin à parler.
— Huh ?
— Il n’y a pas de « huh » qui tienne.
— J’ai bien écouté toute l’histoire, n’est-ce pas ?
— J’espère bien.
— La fin n’est-elle pas un peu bizarre ?
Bon, un peu, sans doute.
— Oreki-san, tu as aidé Tanaka-san à chercher son sac à dos, n’est-ce pas ? Tu as réussi à le retrouver, son précieux porte-mine était toujours à l’intérieur, et ensuite, les fournitures avec des personnages illustrés ont été interdites dans ton école primaire, n’est-ce pas ?
Exactement. Je saisis la pelle.
J’entendis un claquement sonore.
— Ah, j’ai compris !
— Ah bon ?
— Tu devais toi-même avoir pas mal de fournitures illustrées, Oreki-san. L’interdiction a dû te faire un choc. Attends… Mais quel rapport avec « Si je n’ai pas à le faire, je ne le fais pas » ?
Elle recommença à pencher la tête à gauche et à droite. Elle maniait le balai comme absorbée, puis, finalement, hasarda timidement la suite de sa théorie.
— Peut-être… qu’à cause de l’interdiction, tu as regretté de l’avoir aidée dès le départ ? C’est ce que tu penses ?
Pas mal. Si je faisais des efforts pour une chose, je ne ferais au bout du compte que m’attirer des ennuis. C’était là qu’elle voulait en venir. Cependant…
— C’est faux.
— Mais !
— Ne t’arrête pas de nettoyer !
— D-d’accord.
Chitanda en avait, elle aussi, plus ou moins terminé de son côté du sanctuaire. Il ne restait plus beaucoup de feuilles, mais le tas était assez volumineux. Je pris d’abord la pelle. En ramassant les feuilles, je me mis à parler.
— Tu tires toujours tes conclusions trop vite. Je voulais juste te faire subir le même traitement.
— Tu es incorrigible ! Tu as omis des passages de l’histoire, Oreki-san !
— Oui.
Entendre ça m’a fait l’effet d’une musique à mes oreilles. Je n’étais vraiment pas en forme aujourd’hui. Même s’il y avait manifestement une meilleure façon de raconter cette histoire, pour une raison ou une autre, je n’en avais tout simplement pas envie. Voir Chitanda décontenancée me fit de nouveau penser que ce genre de choses, de temps en temps, n’était pas si mal.
C’était un moyen irréprochable de tuer le temps. Grâce à cela, même le nettoyage lui-même me parut bref.
— Voyons…, murmura Chitanda en posant un doigt sur ses lèvres.
Rester muet serait sans doute un peu cruel, alors je lui soufflai un indice.
— Toute l’histoire de l’interdiction des fournitures illustrées, c’était un peu accessoire. Cela n’a pas grand-chose à voir avec le reste du récit.
Elle me fixa avec de grands yeux levés.
— Attends… tu te moquais de moi ?
— Quelque chose comme ça.
— O-Oreki-san !
Je glissai les feuilles ramassées dans le sac. Bien que j’aie, soi-disant, nettoyé une grande surface, une fois tout entassé à l’intérieur, la quantité paraissait dérisoire. J’avais l’impression de ne récolter que des broutilles.
— Ne te fâche pas. Moi, à l’école primaire, j’ai tout de suite trouvé ça étrange. Tu ne devrais pas avoir trop de mal à le comprendre non plus.
— Ça ne m’aide pas…, dit-elle en baissant la tête. — Toi et moi sommes différents, Oreki-san. Je ne peux pas raisonner comme tu le fais.
Elle en avait donc conscience elle aussi. Je ne cherchais pas à la harceler. Et puis, peut-être avais-je mal raconté l’histoire.
— Bon, d’abord, Tanaka et moi faisions notre corvée à tour de rôle. Je l’ai expliqué en détail, n’est-ce pas ?
— Oui.
Chitanda se pencha en avant et acquiesça. Son expression était d’un sérieux absolu. J’eus comme l’impression de lui avoir fait quelque chose de terrible.
— En cours de route, Tanaka n’a plus pu rester après les cours. De ce fait, quand c’était au tour de notre classe, j’ai dû m’occuper des plantes tous les jours pendant une semaine.
— Oui. — Elle habitait beaucoup plus loin parce que sa maison était en reconstruction. Il lui fallait une heure.
— C’est de ce passage que je parle.
Chitanda avait une excellente mémoire. Je ne l’avais pas mentionné, mais je ne l’avais pas oublié non plus.
— Il me semble avoir dit ce qui prenait une heure, et d’où.
— Oui. Une heure en bus depuis la gare.
— Bien. Plus précisément…
— Tu as dit le bus municipal.
— Comment comptait-elle monter dedans ?
On aurait dit que Chitanda venait enfin de s’en rendre compte par elle-même. La surprise passa sur son visage, et elle porta les deux mains à sa bouche. Son balai resta coincé sous son bras. Elle se débrouillait plutôt bien pour ça.
— Oh, j’ai trouvé. Tanaka-san ne pouvait pas rentrer chez elle. Les vêtements qu’elle portait ce jour-là n’avaient pas de poches, après tout.
— C’est ça.
— Pour prendre le bus, il faut de l’argent ou un ticket. Sans poche, il reste seulement comme option le sac à dos.
J’acquiesçai avec force.
— Oui. Dès le départ, j’ai trouvé ça un peu étrange. D’abord, je me suis dit que si le professeur m’avait demandé de l’aider à le retrouver, c’était pour qu’elle puisse prendre le bus. Mais pourquoi jouait-elle au moment où elle l’a perdu, après les cours, dans ce cas ? Je suis parti du principe qu’elle s’amusait tout en se laissant assez de marge pour attraper le bus. J’étais donc vraiment pressé de le retrouver à temps pour elle. Quand elle l’a récupéré, pourtant, la seule chose qui comptait, c’était le porte-mine avec le petit personnage dessus. Je lui ai demandé si elle était sûre que c’était la seule chose importante à vérifier, mais il n’y avait que ça.
— Qu’est-ce que cela veut dire ?
En être là et qu’elle ne comprenne toujours pas ?
Enfin, je ne pouvais pas vraiment lui en vouloir. Moi-même, à l’époque, je n’avais pas envie d’y croire.
— La seule conclusion possible, c’était que Tanaka n’avait en fait pas besoin de prendre le bus.
— Comment…
Muette, Chitanda écarquilla les yeux.
— Je ne pense pas que ce fût le cas au début. Lorsqu’elle m’a d’abord demandé de m’occuper de l’arrosage, elle devait réellement avoir à prendre une heure de bus. Au minimum, toutefois, sa situation était différente ce jour-là. Un simple porte-mine passait avant son moyen de rentrer chez elle. La raison en était la suivante : Tanaka n’avait plus besoin de prendre le bus.
— Les travaux étaient déjà terminés ? Alors pourquoi n’a-t-elle pas…
— N’est-ce pas évident ?
Je soupirai.
— Elle m’a refilé tout le boulot pour s’éviter la corvée.
Chitanda parla tout en rassemblant les feuilles avec la pelle.
— C’est donc ça. Tu détestes qu’on te mente, alors tu as commencé à dire « Si je n’ai pas à le faire, je ne le fais pas ».
Ce n’était pas vraiment ça. Décidément, je racontais mal. Ce n’était pas ça du tout. Ce qui s’était passé ensuite n’était pas très reluisant. Je savais aussi que ce n’était pas le genre d’histoire que l’on racontait à n’importe qui. Chitanda avait tout de même poussé un peu loin ses déductions.
Pouvais-je rester silencieux après avoir vu la dernière partie de l’histoire mal comprise de la sorte ?
— Non, dis-je en l’interrompant. — Ce jour-là, j’ai compris que Tanaka n’avait ni argent ni ticket pour le bus. Ma première réaction a été de regarder aussitôt notre professeur. C’était lui, au départ, qui m’avait dit de faire tout ce travail tout seul parce que la maison de Tanaka était en travaux. S’il y avait quelque chose d’étrange dans la situation, il s’en serait aperçu. S’il l’avait compris, il l’aurait immédiatement réprimandée, n’est-ce pas… ? Mais il ne l’a pas fait.
Chitanda accueillit mon raisonnement avec des yeux soupçonneux.
— Cela ne veut-il pas juste dire qu’il ne s’en était pas rendu compte ?
Ce serait de loin préférable.
— Non, il avait une expression hallucinée. On lisait sur son visage : « Mince, j’ai gaffé. » Grâce à cela, j’ai pu confirmer qu’à ce moment-là, les travaux de sa maison étaient bel et bien terminés.
— …
— Alors pourquoi ne me l’a-t-il pas dit ? Pourquoi n’est-on pas revenu à la situation du premier jour de notre corvée à tour de rôle ?
— Cela pouvait n’être qu’une forme de complexe de persécution. Il avait très bien pu oublier, pour tout ce que j’en savais. Mais ce jour-là, en voyant cette expression sur son visage, une idée m’a traversé l’esprit… C’était parce que je faisais toujours tout ce qu’on me demandait sans souffler mot. Parce que j’étais si docile, en ce sens, qu’il n’avait pas jugé utile de faire quoi que ce soit quand quelqu’un me refilait son travail.
Je m’appuyai sur le balai, comme sur une canne, et continuai.
— J’y ai encore un peu réfléchi. Tu sais, les travaux chez Tanaka ne me concernaient même pas, à l’origine, n’est-ce pas ? Est-ce que, par je ne sais quelle erreur de ma part, je me serais retrouvé chargé de faire, à sa place, la part de Tanaka ? Non, ce n’est pas ça. L’affaire de Tanaka n’appartenait qu’à Tanaka. Je n’avais rien à voir là-dedans.
— …
— Cela dit, nous étions, à strictement parler, camarades et partenaires pour la corvée. Il était peut-être bien que nous nous entraidions. Arroser le parterre, après tout, ce n’était pas grand-chose. C’est vrai que ma maison était proche, alors aider quelqu’un dans le besoin, ça pouvait bien passer. Et c’est précisément ce genre de pensées, me suis-je dit, qui faisait de moi une bonne poire.
Tanaka n’avait fait que saisir l’occasion.
Après cet incident, j’ai commencé à me dire qu’il y avait deux sortes de gens : ceux qui savaient comment tournait le monde et rejetaient sur les autres tout ce qu’ils ne voulaient pas faire, et ceux qui acceptaient volontiers d’en faire les frais. Quand je suis entré en sixième, non, quand j’ai eu l’âge de comprendre ce qui m’entourait, j’ai commencé à réaliser que je faisais partie des seconds types de personne Et, à partir de là, mes souvenirs ont afflué, un par un. Cette fois-là, cette fois-là, et cette fois-là aussi… voilà donc ce qui se passait.
Et ce jour où on m’a dit d’apporter, pour la sortie de classe, le lourd bidon d’un litre de sauce salade ? Quand l’école était sur le point de suspendre provisoirement les cours à cause d’une épidémie de grippe, y en a-t-il eu d’autres que moi pour faire le tour d’innombrables maisons et porter les devoirs à tous les élèves malades ? Quand, pendant une partie de kickball, nous avons accidentellement brisé une fenêtre, est-ce bien parce que j’étais le chef de file que je suis allé seul présenter des excuses au bureau du proviseur pour tout le monde et que je me suis fait bien réprimander par ce dernier ? Non. C’était parce que je ne répliquais jamais.
En soi, ce n’était pas si grave. Aucune de ces choses n’était insurmontable. Je ne considérais pas que faire ce genre de choses me lésait, et je ne leur en voulais pas de prendre leurs aises.
C’est seulement que m’imaginer qu’on se servait de moi comme d’un outil bien commode me rendait triste.
Je me replongeai dans mes souvenirs.
À l’époque, cette découverte m’avait rendu si triste, et il devenait trop pénible de garder le silence, alors je l’avais racontée à ma sœur aînée.
Même si l’on affirme que les êtres humains doivent s’entraider, rien ne garantit que les autres nous jugent dignes de cette entraide. Ce n’est pas que je cherchais à être reconnu. Mais je n’aurais jamais cru qu’on puisse me prendre à ce point pour un imbécile.
Je ne resterai plus après les cours. En restant avec les autres, on finissait toujours par me confier quelque chose. S’ils me prenaient pour un idiot, c’est sans doute parce que j’avais toujours accepté sans protester.
Je me fiche de ce qu’ils pensent. Ce que je ne supporte pas, c’est d’être utilisé.
Bien sûr, s’il le faut vraiment, je le ferai. Sans me plaindre. Mais si ce n’est pas nécessaire… si cela relève de la responsabilité de quelqu’un d’autre… si je n’ai aucune raison de m’en charger, alors je ne le ferai pas.
Absolument pas.
Ma sœur écouta mon récit décousu. Puis elle posa la main sur ma tête et prit la parole.
— Oui. Même si tu es maladroit, tu veux toujours te rendre utile. Et même si tu es un idiot, tu es assez lucide pour t’être forgé une vision des choses plutôt amère. Très bien. Je ne t’en empêcherai pas. Il n’y a rien de mal à cela, n’est-ce pas ? Rien de ce que tu dis ne me paraît faux.
Je me demande ce qu’elle ajouta ensuite. J’ai l’impression qu’il y avait une suite. Ah oui. Si je me souviens bien…
— À partir de maintenant, prends de longues vacances. Ce sera mieux ainsi. Va à ton rythme. Ce n’est pas grave, tu sais. Même si ce temps de repos ne te change pas fondamentalement.
— …ki-san.
Je devais avoir fini par me perdre dans mes pensées. Je n’avais pas réalisé que Chitanda m’appelait.
— Euh, pardon. Qu’est-ce que tu disais ?
Le visage de Chitanda était tout près. Ses grands yeux plongeaient dans les miens.
Je détournai les yeux avec un léger sourire.
— Ce n’était pas si grave. Au fond, ce n’était qu’un garçon boudeur acculé sans aucune issue.
C’était une habitude trop solidement ancrée en moi pour que je puisse imaginer adopter une nouvelle devise du jour au lendemain.
Si je n’ai pas à le faire, je ne le ferai pas.
Du coin de l’œil, j’aperçus Chitanda serrer le balai à deux mains. Sans quitter le jardin du regard, elle dit d’une voix calme quelque chose d’inattendu :
— J’y pensais, Oreki-san… Entre le « toi » de ton histoire et celui qui se tient ici maintenant… je me demande s’ils sont vraiment si différents.
Je voulus balayer sa remarque d’un rire. Mais aucun son ne sortit. Chitanda fit un pas en arrière, se pencha et ramassa le sac poubelle gonflé de feuilles mortes.
— Merci beaucoup. Grâce à toi, c’est vraiment joli maintenant.
— Oui.
— Kaho-san va sans doute nous apporter du thé et quelques douceurs. Tu voudrais rester te détendre encore un peu avec nous ?
Je souris doucement et fis un geste de la main pour décliner. Inutile de m’imposer entre ces deux-là plus longtemps.
— Non. Passe-moi le balai. Je le ramène.
Je le lui pris, en posai un sur chaque épaule, puis me retournai pour éviter de la heurter avec le manche.
— Salue Juumonji de ma part. J’y vais.
Je descendis l’escalier, enveloppé par l’ombre du feuillage. Le bruissement des feuilles agitées par le vent me parvenait faiblement. On aurait dit que cette rare journée lumineuse ne m’avait pas encore abandonné. À mon retour, le linge serait sans doute déjà sec.
Alors que je m’éloignais, la voix de Chitanda m’atteignit :
— Oreki-san ! Merci de m’avoir raconté ton histoire ! Je suis vraiment heureuse que tu l’aies fait !
Me retourner avec ces lourds balais sur les épaules aurait été fastidieux. Je fis donc comme si je n’avais rien entendu.
Si je n’ai pas à le faire, je ne le fais pas.
Même après cette étrange journée, il avait suffi de revenir ici pour retrouver mon état normal.
Je me grattai la tête.
Et soudainement, je me souvins de la toute fin des paroles de ma sœur, tandis qu’elle m’ébouriffait vigoureusement les cheveux :
— Je suis sûr que quelqu’un mettra un terme à tes vacances à ta place.
[1] Pouvant aussi être lu Yawata no kami. Divinité shintô de la guerre et le protecteur divin du Japon et du peuple japonais. Son nom signifie « dieu aux huit banderoles ». Son animal symbolique et messager est le pigeon.
[2] Un vers du plus célèbre poète japonais de haïku, Matsuo Bashô (1644-1694) : samidare o atsumete hayashi mogamigawa (五月雨を | あつめて早し | 最上川)ou en anglais : Summer rains | quickly gathered | Mogami River (traduction de Jane Reichold). Concernant la traduction française, nous avons opté pour celle-là car elle semble officielle. Nous nous excusons d’avance si c’est le mauvais haïku.
[3] Gennai Hiraga (1728-1780) est un inventeur japonais célèbre, entre autres. Oreki fait ici un jeu de mots : son générateur électrostatique, appelé erekiteru, sonne comme « Eru kiteru » (« Eru est arrivée » / « Eru est là »).
[4] Une prière bouddhique, qui signifie en gros « Amen ». Le sanctuaire de Juumonji est toutefois shintô, et non bouddhique.
[5] Divinité shintô des récoltes et du commerce.
[6] Probablement un sanctuaire ancien et prestigieux d’importance nationale.
[7] Les Kitsune ou gardiens renards sont les messagers d’Inari.