SotDH T9 - CHAPITRE 3 PARTIE 5
La Nuit de l’Extinction (5)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Quelques jours s’étaient écoulés depuis la nuit de l’extinction. Jinya contemplait les fleurs qu’il entretenait en buvant du thé noir dans le jardin du Manoir des Hortensias. Michitomo et Shino étaient assis avec lui autour de la table.
— Beau travail, Jinya. Avec cela, la promesse que tu m’avais faite autrefois est accomplie.
Les membres de la maison Akase avaient été alités quelque temps en raison des effets de la drogue, mais ils allaient mieux à présent. Jinya avait réglé les affaires durant leur incapacité. Peut-être par culpabilité, Kimiko avait pris soin de chacun, et c’était grâce à ses efforts qu’ils s’étaient tous complètement rétablis.
Le couple Akase, comblé que leur fille soit revenue saine et sauve, organisait une petite réception pour remercier Jinya d’avoir tenu sa promesse.
— Les choses se sont déroulées exactement comme je l’avais dit, n’est-ce pas ?
— En effet.
Michitomo connaissait Jinya depuis longtemps, et il savait que nul ne se réjouissait davantage de cette issue que lui. Après avoir connu de nombreux échecs au cours de sa vie, Jinya pouvait désormais dire qu’il avait réussi à protéger quelqu’un.
— Ce qui est arrivé à Kaneomi est regrettable, toutefois, dit Michitomo, qui connaissait l’existence de l’épée parlante.
Kaneomi avait longtemps été la partenaire de Jinya. La perdre était la seule ombre au tableau de ce dénouement par ailleurs idéal.
— Ce n’est rien. Elle est toujours ici, avec moi.
Jinya posa le poing sur sa poitrine. L’esprit de Kaneomi demeurait en lui, et pas seulement au sens figuré.
Comprenant ce qu’il voulait dire, Michitomo hocha silencieusement la tête et sourit.
— Qu’en est-il de Seiichirô ? demanda Jinya.
— Mon beau-père est tombé dans un profond abattement à cause de cet incident…
Michitomo tendit à Jinya un journal de quelques jours plus tôt, celui du lendemain de la nuit de l’extinction, pour être exact. Il en tourna quelques pages et s’arrêta sur un article accompagné du bandeau : La demeure des Nagumo, vicomtes, ravagée par les flammes.
À l’ère Taishô, le moindre incident impliquant la noblesse suffisait à faire la une des journaux. La mort d’Eizen avait été rapportée sans tarder, et Seiichirô avait forcément déjà lu l’article. L’homme même qui lui avait promis la vie éternelle était mort, ce qui signifiait qu’Eizen n’était pas immortel depuis le début. Convaincu d’avoir été trompé dès l’origine, Seiichirô fut accablé par le chagrin.
— Il se retirera sans doute pour de bon, ce qui fera de moi le véritable chef de famille. Voilà qui mérite d’être célébré, dit Michitomo.
— Sans doute… répondit Shino d’un ton hésitant.
Elle ne pouvait se résoudre à haïr son père, mais il avait réellement tenté d’offrir Kimiko en sacrifice à Eizen. Cela la troublait. Sa gratitude envers Jinya demeurait toutefois sincère.
— Merci, Jiiya. D’avoir toujours été là pour nous aider.
Elle lui adressa un doux sourire, et l’expression mûre et gracieuse qui l’éclairait se superposa à celle, plus garçon manqué, dont il se souvenait. Shino était aussi franche dans ses sentiments que Kimiko. Tel mère, telle fille.
— Je t’en prie, répondit Jinya, un peu embarrassé de recevoir ses remerciements.
— Oh ? Serais-tu gêné ?
— J’espérais que tu aurais la bonté de faire semblant de ne rien voir.
Les yeux de la petite fille dont il s’était autrefois occupé portaient désormais la grâce d’une mère, et sa croissance l’émut.
— Hé. Tu as toujours été un peu tendre avec Shino, n’est-ce pas ?
— Tu n’es pas vraiment bien placé pour dire ça.
— Ha ha, touché.
Michitomo et Jinya avaient tous deux étés menés par le bout du nez par Shino lorsqu’elle était enfant, et d’une certaine manière, elle les tenait encore tous deux. Un seul de ses sourires suffisait à les émouvoir. Le rapport de force entre eux n’avait pas changé au fil des années, et le fait qu’ils l’acceptent suggérait que les choses resteraient sans doute ainsi pour toujours. Les deux hommes échangèrent un regard accompagné d’un sourire entendu et un peu ironique.
— Tu dois être fatigué après tout cela. Tu devrais te reposer quelque temps, dit Michitomo.
— Hélas, je suis bien trop occupé pour faire une pause. J’ai d’ailleurs prévu de sortir avec Kimiko cet après-midi.
Le sourcil de Michitomo se fronça légèrement. Après le danger qu’avait couru sa fille, il aurait voulu qu’elle reste tranquille pour un temps. Jinya pensait de même, mais Kimiko elle-même désirait sortir.
— Ma fille ne manque pas d’énergie. Où comptez-vous aller ?
Jinya hésita un instant, puis poussa un léger soupir. Avec une légère grimace, il dit :
— Aussi pénible que cela me soit de l’admettre, voir un film.
Kimiko fredonnait tandis qu’ils suivaient le chemin menant au Koyomiza. Jusqu’à présent, elle avait toujours dû se faufiler hors de la maison pour sortir. Jamais elle n’aurait pensé pouvoir partir ainsi, ouvertement, comme aujourd’hui.
Ryuuna semblait elle aussi de bonne humeur, tenant la main de Jinya sans la moindre hésitation tandis qu’ils marchaient.
— Ryuuna, regarde devant toi en marchant.
— Mm.
Par moments, elle se collait à lui ou essayait de marcher à reculons, comme le ferait une enfant.
Ses yeux étaient si vides lorsqu’il l’avait trouvée pour la première fois. Elle n’éprouvait ni espoir, ni même peur. Vivre et mourir dans sa cellule obscure lui suffisait. Mais elle était devenue expressive, et capable de faire confiance aux autres. Ce qui rendait Jinya vraiment heureux, toutefois, c’était qu’elle en était venue à chercher parfois un peu d’attention.
— Ryuuna-san est devenue joyeuse, n’est-ce pas ? dit Kimiko.
— En effet. Le changement est des plus favorables, répondit Jinya.
— …Hum, je sais que c’est un peu tard pour poser la question après tout ce temps, mais pourquoi me parles-tu avec autant de formalité, alors que tu parles librement à Mère et à Ryuuna-san ?
Jinya connaissait le couple Akase depuis assez longtemps, et le lien qui l’unissait à Ryuuna n’exigeait aucune réserve particulière. Mais la position de Kimiko dans la maison demeurait fragile en raison de la manière dont Seiichirô l’avait traitée. C’était pour cette raison qu’il s’efforçait de s’adresser à elle avec respect, afin que les autres domestiques ne la méprisent pas.
— Cela nuirait à votre réputation si je me montrais trop familier, répondit-il.
— Pourtant, tu es assez familier avec mon père.
— Seulement lorsque les autres domestiques ne sont pas là.
— Alors ne pourrais-tu pas me parler librement, lorsque nous sommes seuls ?
En règle générale, il n’était pas convenable qu’un serviteur se montre trop familier envers ceux qu’il servait. Mais cela n’avait sans doute plus grande importance, au vu de son attitude avec Michitomo et Shino.
Il s’éclaircit la gorge et dit :
— Sans doute. Très bien.
— Parfait, répondit-elle avec un sourire éclatant. Hee hee. — Nous aurions dû faire cela plus tôt.
— Cela te dérangeait tant que ça ?
— Oui. J’ai l’impression que nous nous sommes rapprochés.
Ses pas semblaient plus légers, et son humeur s’était visiblement éclaircie. Elle fredonnait en marchant devant lui.
Ils atteignirent bientôt leur destination : le Koyomiza, un petit cinéma familier situé à Shibuya, à Tôkyô.
— Entrons, Jiiya ?
Kimiko prit les devants, puisqu’elle était la plus habituée à la procédure.
Ils achetèrent leurs billets à l’entrée, puis pénétrèrent à l’intérieur et trouvèrent rapidement la porte de la salle. Un comptoir se trouvait juste devant, où était assis le contrôleur. Rien de cette démarche ne leur était étranger, puisqu’ils avaient déjà assisté à des projections, mais l’identité du contrôleur leur inspira des sentiments mêlés.
— Tiens donc, le Dévoreur de démons et ses demoiselles.
Celui qui les accueillait était un homme massif au regard sévère, Izuchi, le démon qui avait autrefois servi Eizen.
— Les affaires marchent bien ?
— Toujours autant. Je te jure, ces clients n’ont pas de fin.
Izuchi éclata d’un rire sonore. Après la mort d’Eizen, il était venu travailler au Koyomiza. Les films étant considérés comme le roi du divertissement, des salles comme le Koyomiza étaient occupées du matin au soir. Avec tant de travail, le théâtre n’avait pas tardé à pourvoir le poste vacant de contrôleur.
— Qui aurait cru que tu deviendrais contrôleur de billets, observa Jinya.
— C’est si étrange que ça ? Toi, t’es bien jardinier, non ?
— Pas faux. Je ne suis pas bien placé pour parler.
Izuchi avait autrefois vécu aux frais d’Eizen, mais il devait désormais gagner sa vie par lui-même. Apparemment, le Koyomiza avait été la première idée qui lui était venue en cherchant du travail.
— Je sais que je ne le remplacerai pas, mais je n’ai pas pu m’empêcher de vouloir donner un coup de main.
Ses raisons étaient purement sentimentales. Il voulait rendre hommage à l’homme qui possédait une force qui lui faisait défaut.
— Mon Oncle, quelle coïncidence. Et je vois que tout le monde est avec vous.
Tandis qu’ils discutaient, d’autres spectateurs arrivèrent. Himawari était parmi eux, sans doute pour la même raison que les autres. Ils étaient venus par égard pour Tôdô Yoshihiko, le jeune homme qui avait été le contrôleur du Koyomiza.
Sans qu’il en soit responsable, Yoshihiko avait été frappé par le malheur. Il avait été utilisé comme otage par Yonabari, poignardé au ventre, et maintenu en vie de force grâce à Jouet jusqu’à la fin de cette nuit fatidique.
— Oh, bienvenue au Koyomiza, tout le monde !
Et pourtant, il vivait encore. Il n’était pas entièrement indemne, mais il s’était suffisamment rétabli pour marcher seul.
— Yoshihiko-san, tu devrais te reposer ! s’exclama Kimiko.
Il s’approcha d’eux, le bras gauche solidement bandé et un balai dans la main libre. Il semblait sur le point de commencer à nettoyer, mais Kimiko ne l’entendait pas ainsi.
— Ça va, ça va. Je peux bien aider un peu.
— Certainement pas. Retourne immédiatement dans ta chambre. Ta blessure par balle n’est pas encore guérie, n’est-ce pas ?
— Eh bien, non, mais ça ne fait presque plus mal.
— Je m’en fiche ! C’est non !
Kimiko réprimanda Yoshihiko pour être sorti de sa chambre. Il ne pouvait guère protester, sachant qu’elle veillait simplement sur lui.
On pouvait se demander où était passée la hardiesse dont il avait fait preuve face à Eizen. Il tenta faiblement de répliquer, mais fut bientôt submergé, incapable d’ajouter un mot.
— Vous semblez aller bien, Yoshihiko-kun.
Himawari observa les deux jeunes gens en ricanant, un air satisfait au visage. Ce n’étaient pas les efforts de Jinya, mais les siens, qui avaient rendu cette issue possible.
— Dis donc, Dévoreur de démons. C’est moi ou elle prend un peu la grosse tête ? dit Izuchi.
— Laisse-la. Elle a bien mérité le droit de se vanter un peu.
Le sourire de Himawari s’élargit encore.
— Hee hee. Vous pouvez me féliciter davantage si vous le souhaitez, Mon Oncle. Je vous autorise même à me tapoter la tête.
Elle inclina la tête vers lui, mais Ryuuna saisit le bras de Jinya et la fixa comme un chat sauvage.
— Ça suffit, dit-il en la réprimandant doucement.
— Mm…
Ryuuna fit la moue tandis que Jinya donnait à Himawari quelques légers tapotements sur la tête, ce qui sembla la combler.
Elle avait mérité sa récompense. Elle l’avait soutenu de bien des manières dans ses efforts pour protéger Kimiko, et c’était grâce à elle que Yoshihiko était encore en vie.
Yoshihiko avait été poignardé par Yonabari, qui lui avait éventré les entrailles tout en le maintenant en vie grâce à leur capacité Jouet. Selon toute logique, il aurait dû succomber à ses lourdes blessures au moment où Jouet s’était dissipé. Et pourtant, il vivait.
À l’époque d’Edo, une telle issue aurait été impossible, mais à l’ère Taishô, cela ne pouvait même pas être qualifié de miracle.
En 1902 (trente-cinquième année de l’ère Meiji), une expérience menée par le chirurgien viennois Emerich Ullmann stupéfia le monde. Il parvint à transplanter le rein d’un chien dans le cou de ce même animal, et le rein transplanté fonctionna normalement. La nouvelle de ce succès provoqua une vive émotion dans le milieu médical.
Trois ans plus tard, le chirurgien français Alexis Carrel mena des expériences de transplantation de cœurs et de reins entre différents animaux et découvrit que les organismes pouvaient rejeter des organes greffés. Carrel reçut par la suite le prix Nobel de physiologie ou médecine en reconnaissance de ses recherches sur les sutures vasculaires et la transplantation des vaisseaux sanguins et des organes.
La nouvelle de ces expériences parvint au Japon, et durant la quarante-troisième année de l’ère Meiji, Yamauchi Hansaku mena à son tour des expériences de transplantation d’organes et en rapporta les résultats à la communauté médicale. Plus tard, le Japon entra dans l’ère Taishô et le domaine de la médecine poursuivit ses avancées. Les connaissances et les techniques venues d’autres pays continuèrent également d’affluer vers le Japon.
Tout cela revenait à dire que le concept de transplantation d’organes prit naissance à la fin de l’ère Meiji et au début de l’ère Taishô.
— Magatsume a vraiment des techniques incroyables en réserve, dit Izuchi.
— Ce n’est rien pour elle. Ma mère peut transformer des gens en démons et faire des démons à partir de cadavres. Elle peut même façonner les démons qu’elle crée comme bon lui semble, et elle a appris tout cela dès l’ère Meiji. Fabriquer des organes de remplacement n’est qu’un jeu d’enfant pour elle, énuméra Himawari avec fierté.
Jinya se remémora les événements de Souvenir de Neige, la Parade nocturne des cent démons, et la manière dont Naotsugu avait été transformé en démon alors qu’il était à l’agonie. Magatsume avait acquis la capacité de modeler librement la chair comme effet secondaire de ses recherches sur la création de cœurs. Quelques organes issus de ses techniques, associés aux connaissances en matière de transplantation venues de l’étranger, avaient sauvé Yoshihiko.
Il éprouvait une sensation étrange à voir l’ennemie qu’il haïssait le plus devenir la sauveuse de Yoshihiko. On disait que l’ennemi d’hier devenait l’ami d’aujourd’hui, mais cela semblait exagéré en l’occurrence.
— Remplacer des organes détruits et relier les vaisseaux sanguins… Cela aurait été impensable à l’époque d’Edo, dit Jinya.
— Ne vous méprenez pas, Mon Oncle. J’ai bien fabriqué ses nouveaux organes, mais la technique pour les transplanter a été développée entièrement par les humains. Ce genre de chose n’est même plus si exceptionnel.
Le simple fait que cela soit désormais la norme étonna Jinya.
Le passage du temps était une chose redoutable.
Mais en vérité, la transplantation d’organes aux ères Meiji et Taishô restait rudimentaire, encore au stade des expérimentations animales, et l’échec était bien plus probable que la réussite. Cependant, dans le cas de Yoshihiko, la possibilité d’un échec avait été presque inexistante. Les techniques de Magatsume permettaient à leur utilisatrice de modeler la vie à sa guise. De même qu’elle pouvait créer des démons à partir de cadavres, quelqu’un maîtrisant ses techniques pouvait sans effort façonner de nouveaux organes à partir de la chair détruite de Yoshihiko. Et puisque ces nouveaux organes avaient été conçus pour lui, il n’y avait aucun risque de rejet.
Il fallait également prendre en compte la capacité Jouet de Yonabari. Tant qu’elle n’était pas dissipée, Yoshihiko était maintenu en vie de force. Autrement dit, il ne pouvait mourir ni pendant ni après l’opération. Lorsque Yonabari relâcha finalement sa capacité, il était déjà en bonne santé grâce aux nouveaux organes que Himawari lui avait donnés.
Ainsi, Yoshihiko parvint à survivre, non pas uniquement grâce aux capacités surnaturelles des démons, ni aux techniques de Magatsume, mais aussi grâce aux nombreuses expériences menées par l’humanité. Ce n’était donc pas un miracle, mais une issue naturelle. S’il y avait quelque chose de notable, c’était qu’un démon avait une fois de plus été vaincu par le monde en marche.
— Jouer au médecin n’est rien pour la fille de Magatsume. Manipuler la chair, humaine ou démoniaque, est notre spécialité. Mais vous le saviez déjà, Mon Oncle.
Himawari prononça ces paroles troublantes avec un large sourire, mais comme il lui était redevable cette fois, Jinya laissa passer la remarque. Il ne savait d’ailleurs pas vraiment comment y répondre.
— Hmm. Malgré tout, ça me fait drôle, dit Izuchi.
— Qu’y a-t-il ?
— Eh bien… Je suis content que Yoshihiko-senpai aille bien, mais savoir qu’une capacité démoniaque a été surpassée par la médecine humaine, ça me dérange un peu…
C’était son sentiment d’infériorité qui poussait Izuchi à se rebeller contre le monde. Il se réjouissait de la survie de Yoshihiko, mais le fait qu’une capacité démoniaque ait été éclipsée par la science humaine le troublait.
— Yoshihiko n’a été sauvé que grâce aux techniques de ma mère, ainsi qu’à cette capacité qui empêche de mourir quoi qu’il arrive, et cette dernière a été particulièrement déterminante. Je doute que nous puissions obtenir le même résultat si une chose semblable se produisait de nouveau.
L’opération n’avait été possible que grâce à Jouet. En vérité, sans cette capacité, Yoshihiko serait mort au moment même où ses entrailles avaient été détruites.
— Oui, je sais bien. Mais tu ne crois pas qu’un jour les démons ne feront plus du tout le poids face aux humains ? Ils pourraient développer des technologies qui rendraient nos capacités risibles, comme les mitrailleuses Gatling.
L’inquiétude d’Izuchi deviendrait réalité dans un avenir lointain. À l’ère Shôwa (1926–1989), les techniques de transplantation d’organes atteignirent de nouveaux sommets. Des greffes de rein, de foie et de cœur furent réalisées avec succès, et grâce aux médicaments immunosuppresseurs, les cas de rejet diminuèrent.
La communauté médicale dut un temps lutter contre les préjugés de la société envers la transplantation, mais celle-ci s’imposa peu à peu comme une pratique établie de la médecine.
Même sans l’aide de Magatsume, l’humanité finirait par surpasser seule la puissance des démons.
— … Tu as peut-être raison.
Jinya partageait l’inquiétude d’Izuchi.
Les sabres avaient été interdits, la vendetta proscrite, l’heure des esprits éclairée, les armes à feu avaient tourné les démons en dérision, et les progrès de la médecine finiraient un jour par rendre leurs capacités insignifiantes.
Lorsque ce moment viendrait, resterait-il seulement une raison pour que les démons existent ?
— Mais tout n’est pas sombre.
Jinya soupira doucement, comme pour expulser le poids qui lui serrait la gorge. Son regard se posa sur Kimiko et Yoshihiko. Leur querelle ressemblait désormais à un jeu : Kimiko insistait pour qu’il retourne dans sa chambre, tandis que Yoshihiko protestait qu’il pouvait encore travailler un peu.
— Nous perdrons un jour notre place dans ce monde, et je suis certain que nous perdrons aussi notre raison d’être en tant que démons, peut-être même que nous serons persécutés. Mais tu sais quoi ? Je ne déteste pas le spectacle que j’ai sous les yeux en cet instant.
La démone dôtée de Clairvoyance avait autrefois dit à Jinya que les démons deviendraient un jour matière à contes.
À l’époque, il n’avait pas su concevoir une telle chose, mais après avoir vu à quelle vitesse effrayante le monde des hommes avait évolué durant les ères Meiji et Taishô, il pouvait comprendre que cela était possible.
En cet instant pourtant, Kimiko paraissait heureuse malgré sa colère, et Yoshihiko affichait un sourire ironique bien qu’elle le pressât sans relâche.
Si la relation qu’ils partageaient à présent avait été rendue possible par l’ère nouvelle dans laquelle ils vivaient, alors il n’y avait peut-être aucune raison de déplorer les changements du monde. À tout le moins, Jinya était certain que la scène qu’il voyait n’avait rien de triste.
— Oui. Oui, tu as raison.
Les mots d’Izuchi sortirent sans heurt. Il inspira profondément, puis expira. Il nourrissait encore des doutes quant à l’avenir, mais pour l’heure, il décida simplement de se réjouir du fait que Yoshihiko fût sain et sauf.
— Allez, retourne dans ta chambre.
— Oui, madame…
Kimiko et Yoshihiko semblèrent achever leur dispute à ce moment-là. Vaincu et abattu, Yoshihiko fut tiré par la main vers sa chambre dans le bâtiment. Son visage s’était légèrement empourpré.
— Dur. On dirait que Yoshihiko-senpai a perdu.
— Bravo, bravo. Tenir son homme d’une main ferme, c’est le secret d’un mariage heureux.
— Ha ! C’est bien vrai !
Izuchi éclata de rire à la plaisanterie de Himawari. Emporté par l’ambiance, Jinya ne put s’empêcher d’esquisser lui aussi un léger sourire. Himawari lança à Ryuuna qu’elle était la véritable nièce de Jinya afin de la contenir. Ryuuna lui répondit par un regard noir.
Ils finirent par renoncer à leur projet de voir un film, mais l’après-midi n’en fut pas moins agréable. Pour l’heure, ils se contentaient de savourer leur moment de paix.
Au-dehors s’étendait un ciel bleu à perte de vue, sous lequel les passants allaient et venaient. Même l’agitation de la ville avait, en cet instant, une sonorité plaisante.
— Ah… Ce n’est pas si mal, finalement.
D’une voix si basse que nul ne l’entendit, Jinya se murmura ces mots.