SotDH T9 - CHAPITRE 3 PARTIE 2

La Nuit de l’Extinction (2)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Une fumée noire s’enroulait autour des corps au point de rôtir la peau. Les poumons se carbonisaient à chaque respiration. Le feu n’avait fait que gagner en intensité, baignant la pièce d’un orange vif tandis que des objets crépitaient au loin.

Les flammes s’étaient répandues sur le sol et avaient grimpé le long des murs, faisant vibrer l’air sous l’effet de la chaleur. L’incendie s’était propagé à une vitesse anormale, comme si du combustible avait été préparé à l’avance. En moins de trente minutes, l’endroit serait réduit en cendres.

Jinya n’avait rien su du plan des autres, mais il avait vu le courage de Yoshihiko face à sa mort inévitable et en avait été ému. Himawari agissait elle aussi pour Kimiko, allant jusqu’à s’en remettre à l’aide de Kiichi. Leurs actions lui donnaient de la force. Il n’avait pas eu l’intention de leur voler la vedette, mais il était arrivé juste à temps pour les aider, et il avait donc la responsabilité d’aller jusqu’au bout. Il mettrait fin à la vie d’Eizen cette nuit, avant que le bâtiment ne brûle entièrement.

— Himawari, emmène-les tous les trois hors d’ici.

Il ne pouvait pas affronter Eizen tout en retenant Yonabari et les démons inférieurs en même temps. Il encouragea Himawari à fuir avec les autres, mais un autre démon répondit.

— Ça te dérange si je donne un coup de main, Dévoreur de démons ?

Izuchi, le grand démon que Jinya avait vaincu peu de temps auparavant, apparut. Il fit un pas en avant avec une grimace, peut-être à cause de ses blessures, ou pour une autre raison.

— Que fais-tu ici ? demanda Jinya.

— Cette fille, Himawari, m’a invité à venir. Je me suis déjà couvert de honte une fois en étant épargné. Un peu plus ou un peu moins, ça ne changera rien.

Il se gratta la joue en donnant cette excuse. Il ne semblait nourrir aucune hostilité. Ses intentions véritables restaient obscures, mais peut-être cherchait-il à réparer ses fautes à sa manière. Incapable d’accepter ses limites, il avait servi Eizen et contribué à nuire à deux jeunes filles, mais désormais qu’il avait accepté sa faiblesse, il ne tolérerait plus les agissements d’Eizen.

Les alliés d’Izuchi ne semblèrent pas le moins du monde surpris d’apprendre qu’il était en vie. Eizen ne réagit pas du tout, tandis que Yonabari se contenta de dire d’un ton indifférent :

— Oh, alors tu es en vie, Izuchi ? D’où te vient ce soudain changement d’avis ?

— J’ai accepté ma faiblesse.

Yonabari fit la grimace, trop agacé pour poser d’autres questions.

— Intéressant. Si ce grand démon se charge de protéger les enfants, je crois que je vais m’occuper des larbins.

Kiichi jaugea Yonabari et les démons inférieurs alentour.

— Keh keh keh. Pas d’inquiétude, je ne suis pas assez sans vergogne pour salir ta fierté, dit-il à Jinya. — Je ne poserai pas un doigt sur ta proie. À moins que tu ne meures le premier.

Kiichi n’apporterait aucune aide à Jinya dans son combat, mais c’était précisément ce que Jinya souhaitait. Dans des situations comme celle-ci, Kiichi était un allié fiable. Même à présent, il incarnait encore cette manière d’exister pure à laquelle Jinya avait autrefois aspiré.

— Je te remercie, mais ne compte pas avoir ton tour, dit Jinya.

— Tu as la langue bien pendue pour un démon de ton espèce.

Eizen bouillonnait à la remarque moqueuse de Jinya. Ses yeux étaient assombris par une émotion obscure, peut-être la colère ou la haine.

Jinya, lui, laissa pendre ses bras sans adopter de posture. Tous deux se fixèrent en faisant glisser légèrement leurs pieds, ajustant la distance qui les séparait.

Eizen n’attaqua pas pendant que les autres parlaient, car Jinya ne laissait aucune ouverture. Jinya avait espéré qu’Eizen serait assez imprudent pour se ruer à l’assaut, mais même ses provocations n’avaient servi à rien.

— Je compte sur toi, Izuchi.

— Hé. Laissez-les-moi.

D’un ton presque enjoué, Izuchi répondit avec assurance. Il prit Ryuuna dans ses bras, puis commença à quitter la pièce.

L’endroit allait bientôt se transformer en bain de sang. Jinya ne voulait pas que les plus jeunes assistent à cela.

— E-excusez-moi, Jinya-san ? appela Yoshihiko.

— Oui ?

— Eh bien… Pourriez-vous donner un bon coup de poing à ce vieil homme à ma place ?

Le caractère inattendu de la demande déconcerta Jinya. Amusé par sa réaction, Izuchi éclata de rire malgré la tension.

— Bien dit, gamin !

— Ah ah ah. Je veux dire, il est évident que je ne pourrais pas le toucher moi-même, mais… je suis quand même en colère, vous savez ?

Même s’il ne le formula pas clairement, Jinya comprit ce que Yoshihiko voulait dire. Yoshihiko était en colère parce qu’Eizen avait tenté de faire du mal à Kimiko.

Jinya était heureux qu’elle ait quelqu’un qui tienne autant à elle. Sans se retourner, il répondit :

— Entendu.

— Qui vous a dit que vous pouviez partir ?

Eizen s’apprêtait à les poursuivre, mais un seul pas en avant de Kiichi le cloua sur place.

— Jiiya…

Alors même que Yoshihiko commençait à suivre Izuchi, Kimiko ne fit aucun mouvement pour partir. Elle regardait Jinya avec inquiétude, sans sembler savoir quoi dire.

Jinya avait toujours eu un faible pour ce genre de regard. Nomari et Suzune l’avaient accompagné des yeux avec la même expression lorsqu’il partait combattre.

— J’aimerais pouvoir goûter encore à votre thé noir un de ces jours.

— Hein ?

— Certains d’entre nous sont un peu trop jeunes pour l’alcool, alors portons un toast avec du thé quand tout sera terminé. Ensemble, tous les quatre.

Il parlait comme si sa victoire ne faisait aucun doute. Bien sûr, il ne pouvait pas être réellement aussi sûr de lui, mais il ne voulait pas qu’elle ait l’air si triste.

— Oui… Oui, ça serait bien. Alors, je t’en prie, reviens sain et sauf.

Les yeux humides, elle lui offrit un sourire empreint de courage. Sous l’insistance de Himawari, elle suivit les autres à contrecœur et quitta la pièce. Kiichi détourna le regard, comme pour signifier que leur sécurité ne le concernait plus.

— Yonabari.

— Ouais, ouais.

Sur l’ordre d’Eizen, Yonabari s’éloigna. Jinya ignorait s’ils poursuivaient Kimiko et les autres ou s’ils avaient une autre intention, mais il n’avait d’autre choix que de faire confiance à Izuchi et à Himawari pour protéger les plus jeunes.

Il ne resta dans la pièce que Jinya, Eizen, Kiichi et plusieurs démons inférieurs. Il n’y avait plus besoin de paroles. Tout se réglerait ici.

Les flammes s’agitaient comme des vagues brutales. Au milieu de ce tumulte, Eizen demeurait parfaitement immobile.

Sa malveillance meurtrière, plus ardente encore que le brasier, était entièrement tournée vers Jinya. L’air lui-même semblait brûler sous l’effet de sa fureur.

Quelque chose éclata au loin dans un claquement sec. Au même instant, Eizen se mit en mouvement. Il se dirigea droit vers Jinya, mais ses pas restèrent silencieux, sans aucun geste superflu, au point qu’il semblait presque se rapprocher en se faufilant.

— Ssshyah !

Dans ses mains, il tenait la lame démoniaque Yatonomori Kaneomi, l’Épée du Hurlement démoniaque. Sa lame élégante, courbée comme un fouet, luisait d’une lueur ambrée embrasée lorsqu’il l’abattit vers la gorge de Jinya.

Jinya para l’attaque avec Kaneomi et la repoussa d’un simple coup de force. Puis il effectua une taillade en diagonale avec Yarai, mais Eizen fut plus rapide et esquiva. Jinya tenta d’enchaîner d’un second coup, mais Eizen l’évita encore par un jeu de pas, avançant en même temps pour entailler la peau d’une frappe.

— Qu’y a-t-il, Dévoreur de démons ? Tu me parais lent.

Eizen ne relâcha pas la pression. Un miasme noir s’éleva de son épée tandis qu’il arrachait de force le pouvoir d’un démon scellé dans la lame. Le miasme enveloppa le tranchant et l’allongea, le rendant deux, puis trois fois plus long. Eizen la rbandit et l’abattit à une vitesse telle qu’elle en devint brouillée. C’était une attaque grossière, fondée sur la seule puissance, sans technique.

— Ngh !

Et pourtant, le coup se fit lourd. Eizen possédait une force inconcevable pour son corps desséché. Incapable d’esquiver à temps, Jinya fut contraint de bloquer, mais il ne put le faire complètement. La lame de miasme s’enfonça dans sa chair et fit jaillir le sang. Elle n’atteignit cependant pas l’os. Il avait arrêté la lame elle-même. Seul le miasme l’avait entaillé.

Eizen avait emmagasiné de nombreuses vies, mais en termes de puissance pure, Jinya aurait dû lui être supérieur. Lors de leur dernière rencontre, ils s’étaient affrontés à égalité, mais cette fois Jinya était acculé.

— Ha ha ha. Je vois. J’ai trouvé étrange que tu puisses encore bouger après avoir bu ma drogue, mais ce n’est pas cela, n’est-ce pas ?

Eizen éclata d’un rire malveillant. Jinya avait commis bien trop de mouvements grossiers. Ce qui n’était qu’un soupçon se transforma en certitude après quelques échanges à peine.

— Dévoreur de démons… Tu ne peux pas bouger, n’est-ce pas ?

Jinya savait d’expérience que le monde n’était pas assez clément pour favoriser les déterminés. On pouvait jurer de l’emporter, combattre pour autrui, porter les souhaits de nombreux alliés sur le champ de bataille, et perdre malgré tout. L’ardeur du cœur n’y changeait rien. Il existait des monstres d’une force absurde capables de réduire tous ces efforts à néant. Jinya avait découvert, au fil de son voyage, de nouvelles choses à chérir et trouvé de la force ailleurs que dans la puissance, mais il avait malgré tout connu la défaite face à la force brute de Magatsume.

Il existait des choses que la seule détermination ne pouvait vaincre.

Eizen avait correctement deviné l’état de Jinya. Son corps était engourdi par la drogue, et il pouvait à peine lever un doigt.

— Kadono-dono… dit Kaneomi avec inquiétude.

— Ce n’est rien.

Jinya esquissa un sourire amer. Le secret avait été éventé plus tôt qu’il ne l’avait prévu.

Il aurait été une chose de contraindre son corps à bouger par la seule force de sa volonté, mais la drogue qu’il avait bue avait même troublé son esprit. Il lui fallait toute son énergie pour maintenir une pensée. S’il n’était pas déjà inconscient, c’était uniquement parce qu’il s’était ouvert le ventre pour rester éveillé grâce à la douleur, et son corps engourdi ne combattait que parce que l’aptitude Esprit le manipulait de force.

Eizen attaqua sans retenue, ayant compris que Jinya ne représentait plus une grande menace dans cet état. Jinya fit de son mieux pour esquiver, mais ses blessures ne firent qu’augmenter. Contraint de se concentrer sur la défense, il fut peu à peu acculé.

— Pitoyable, dit Eizen. — On dirait que toutes les vies dont je me suis repu vont être gaspillées.

La situation lui était défavorable. Jinya combattait à moins de la moitié de sa force habituelle. Pourtant, il serait mort depuis longtemps si quelque chose de ce genre avait suffi à l’abattre.

— Je ne serais pas si sûr.

Il n’était pas de ceux qui se contentaient d’encaisser. Son corps étant engourdi, des aptitudes qui l’utilisaient directement, comme Force surhumaine ou Ruée, n’avaient pratiquement plus d’utilité.

Mais il avait d’autres moyens de combattre.

Jinya réduisit lui-même la distance et frappa. Eizen esquiva, puis visa à son tour la gorge de Jinya. À cet instant, Jinya activa Jishibari pour tenter d’enrouler des chaînes autour de l’épée d’Eizen, mais l’attaque échoua. Le miasme entourant la lame brisa les chaînes de Jishibari.

Cependant, Jinya était parvenu à dévier le coup, ne serait-ce que légèrement, et profita de cette ouverture pour faire un large pas en avant et enfoncer sa lame dans la gorge d’Eizen.

— Grngh ?!

— Baisse ta garde autant que tu veux. Je me ferai un plaisir de te retrancher quelques vies gratuitement.

Jinya retira sa lame, puis s’élança aussitôt de nouveau en avant et bondit. Un tel mouvement aurait dû être impossible, mais Esprit lui permettait de se mouvoir de manière contre nature.

Il enfonça Yarai dans l’épaule d’Eizen depuis les airs pour le maintenir en place, puis écrasa sa tête d’un coup de genou porté avec tout son élan. De la matière grise jaillit du crâne broyé.

Ainsi, Jinya venait de retrancher une vie.

Ce qui aurait mis fin à n’importe quel adversaire ordinaire ne troubla guère Eizen, qui avait déjà commencé à préparer sa propre attaque alors même qu’il mourait.

— Hrmph. Quelle négligence de ma part. Tu restes un obstacle, malgré tout, dit Eizen avec condescendance.

Le miasme noir se solidifia en forme de lances, et même L’Inébranlable n’aurait pas pu les arrêter complètement.

Les mouvements de Jinya étaient limités. Il utilisa les Esprits canins, invoquant des chiens noirs pour repousser les attaques d’Eizen et le miasme. Un chien, deux chiens, trois, les Esprits canins servirent de bouclier contre les lances. Dans les interstices, il recourut à Esprit pour contraindre son corps à esquiver de façon contre nature.

Mais les lances étaient trop nombreuses.

— Tsk.

Deux lances noires le frappèrent de plein fouet, l’une au pied gauche, l’autre à l’abdomen. La douleur ressemblait davantage à une brûlure qu’à une entaille. Comme il s’était ouvert le ventre plus tôt, l’hémorragie s’accentua.

Jinya n’avait toutefois pas l’intention de subir sans réagir. Il se fraya un chemin à travers la pluie de lances et frappa, sa lame tranchant l’abdomen d’Eizen.

— Maudit démon voleur…

Par chance, Esprit lui permettait de continuer à bouger, quelle que soit l’intensité de la douleur. Il poursuivit ses attaques, avançant le pied gauche et abattant ses deux lames. Yarai s’enfonça dans les poumons d’Eizen, mais Kaneomi fut stoppée.

L’expression de Jinya ne changea pas, mais il fut saisi de stupeur par ce qu’il vit. Eizen avait saisi la lame de Kaneomi à main nue.

— Est-ce tout, Dévoreur de démons ?

Eizen disposait de nombreuses vies et ne se souciait guère d’être blessé, mais cela n’avait rien à voir avec ce qui venait de se produire. Il avait saisi la lame à main nue, et pourtant sa peau n’était pas entaillée. Tout son bras était devenu noir.

Eizen attrapa l’épée et la projeta, entraînant Jinya avec elle.

Ce n’était pas la force d’un vieil homme de quatre-vingts ans.

— Il s’est transformé… ? Non, peut-être une corruption.

Le miasme noir était le pouvoir du démon scellé dans la lame, le Hurlement démoniaque. En l’utilisant continuellement, le corps d’Eizen s’était accoutumé à cette puissance. Autrement dit, il se rapprochait peu à peu de l’état de monstre.

Au vu de sa haine des démons, il était difficile de croire qu’il avait prémédité cela, mais la situation n’en était pas moins inquiétante. La capacité d’Eizen à stocker des vies était déjà un problème en soi. S’il obtenait en plus le corps d’un démon, Jinya n’aurait aucune chance de l’emporter. Il devait en finir rapidement.

Au moment où Jinya retomba au sol, il réduisit de nouveau la distance et trouva une ouverture pour trancher le bras gauche d’Eizen avec Yarai. Mais cela ne suffisait pas à arrêter le vieil homme, qui lança de nouveau les mêmes lances de miasme qu’auparavant. Jinya observa calmement les projectiles qui approchaient et activa Jishibari.

— Ha ha ha.

Un frisson parcourut l’échine de Jinya. Il se figea en voyant l’étrange joie qui se lisait sur le visage d’Eizen. L’intensité qu’il affichait plus tôt avait disparu, remplacée par une moquerie dans ses yeux.

Jinya avait dirigé Jishibari à la fois vers les lances et vers Eizen, mais le Hurlement démoniaque gémit avec plus de violence que jamais. Un miasme noir en jaillit d’un seul coup, comme un geyser. Il débordait de puissance, comme s’il voulait en finir en une seule attaque. Jinya ne pouvait ni encaisser ce coup ni même se permettre qu’il l’effleure.

Il abandonna immédiatement son offensive. Il écarta les lances de miasme avec Kaneomi et bondit en arrière. Dès que ses pieds touchèrent le sol, il abaissa son centre de gravité, prêt à réagir à tout instant.

Ce fut sa première erreur.

 

Les Nagumo étaient une famille renommée de chasseurs d’esprits, et ils savaient naturellement comment tuer un démon : écraser la tête, trancher le cou ou percer le cœur.

Jinya s’attendait à ce que le coup vise l’un de ces points vitaux.

Ce fut sa seconde erreur.

L’attaque d’Eizen ne visait aucun de ses points vitaux. Elle arriva lentement, mais Jinya savait que la moindre éraflure serait fatale, alors il recula d’un pas. À l’instant même où il le fit, la vitesse d’Eizen se démultiplia comme un ressort brusquement relâché.

— Qu…

Le miasme noir enveloppait non seulement la lame d’Eizen, mais aussi son bras. La corruption qui progressait en lui rendait également son corps plus rapide. Cela dépassait largement les prévisions de Jinya.

L’accélération soudaine du coup le prit au dépourvu. S’il avait visé l’un de ses points vitaux, il aurait peut-être encore pu réagir à temps. Mais sa véritable cible était ailleurs.

— Tu es trop lent.

Jinya comprit trop tard qu’Eizen était lui aussi un utilisateur de lames démoniaques, et qu’il avait été autrefois le détenteur de Kaneomi. Il était naturel qu’il connaisse l’aptitude Esprit. Sa cible n’était ni la tête, ni le cou, ni même le cœur de Jinya, mais la lame même de Yatonomori Kaneomi qui le contrôlait.

Comme il s’était concentré sur l’esquive, sa posture était fragile et Kaneomi sans défense. Dans un claquement aigu, elle se brisa en morceaux.

Jinya ne put s’empêcher de penser à du verre fin qui éclatait.

C’en était fini. Avec Yatonomori Kaneomi brisée, Esprit perdit son effet et Jinya s’effondra aussitôt à genoux.

— Disparais, immonde fléau de ce monde.

Eizen n’attendit même pas que Jinya tombe. Il lança une nouvelle attaque visant son cœur.

Kaneomi réagit avec le peu de force qu’il lui restait, tentant d’écarter Jinya du miasme qui approchait. Jinya, lui, n’avait pas renoncé. Bien qu’il sache cela vain, il activa L’Inébranlable et tissa un filet de chaînes devant lui avec Jishibari.

Les chaînes furent détruites sans difficulté, et son corps brûla d’une douleur plus intense que tout ce qu’il avait connu jusque-là. Il fut projeté en arrière et alla s’écraser contre le mur derrière lui.

— Keh… Keh. Ka ha ha ha ha ! Connais ta place, démon ! Quelle présomption de croire que tu pouvais tenir tête aux Nagumo !

Eizen se mit à rire comme un dément.

Les effets de la drogue persistaient. Sans l’aide d’Esprit, Jinya ne pouvait même pas se relever.

— J’ai vaincu le Dévoreur de démons. Tu es le prochain !

Eizen lança un regard vers Kiichi, qui observait leur affrontement. Il se méfiait peut-être de l’éventualité d’une attaque au moment où il porterait le coup de grâce à Jinya. Il ne lui restait plus qu’à l’achever, mais il ne fit aucun mouvement pour s’en approcher.

— Un combat entre un homme incapable de déployer toute sa puissance et un homme qui ne peut pas mourir. Quel spectacle ennuyeux, dit Kiichi d’un ton déçu. — Néanmoins, j’ai promis de ne pas poser la main sur toi tant qu’il ne serait pas mort, et je tiens parole.

D’un air indifférent, Kiichi enjoignit Eizen d’en finir avec Jinya avant qu’ils ne s’affrontent.

— Tu le laisserais mourir ?

— L’aider ne ferait que souiller sa volonté.

Kiichi était sincère. Il était prêt à abandonner Jinya, puis à croiser le fer avec le monstre immortel lui-même. Si Jinya mourait ici, alors c’était tout ce qu’il valait. Pour Kiichi, croiser le fer avec un adversaire revenait à mettre sa vie en jeu.

Jinya était reconnaissant que Kiichi soit un tel homme. Il avait défié Eizen de son propre chef, et il ne voulait pas la honte de laisser son combat à un autre.

Il sentit un changement chez Eizen. Bien que le vieil homme ne semblât pas accorder une confiance totale à Kiichi, il jugea qu’il disait vrai en affirmant ne pas intervenir et commença à s’approcher de Jinya.

Il ramassa le bras que Jinya avait tranché, puis le rattacha à la chair ouverte de son épaule. En un instant, son bras redevint normal.

En contraste frappant, Jinya était couvert de blessures. Son cœur et ses poumons étaient intacts, mais sa peau et sa chair étaient lacérées, et les os de ses bras ainsi que certaines de ses côtes étaient brisés. Le seul point positif était que la douleur maintenait son esprit lucide.

— Es-tu en état de continuer ?

— En vie, pour le moment.

Si l’on comparait leurs états, Kaneomi était peut-être plus mal en point que Jinya maintenant que sa lame avait volé en éclats. L’épée était Kaneomi elle-même. Son esprit s’éteindrait avec le temps, sa lame étant brisée.

— Kadono-dono… Il semble qu’interpréter ta volonté et te mouvoir n’ait pas suffi à vaincre Eizen. Toutefois, j’ai une idée.

— Non.

Il ne lui laissa même pas le temps d’expliquer. Ils se connaissaient depuis assez longtemps pour qu’il devine ce qu’elle allait proposer, et il ne l’accepterait pas. Sa voix était aussi douce que brève.

— Merci, Kadono-dono. J’ai vraiment été bénie d’avoir un maître aussi attentionné.

Il l’avait appréciée non comme une simple épée dotée d’un pouvoir, mais comme une personne. Et ses sentiments étaient partagés.

Sans hésitation, elle énonça clairement sa volonté.

— Ma lame étant brisée, il n’est qu’une question de temps avant que je ne disparaisse. Je t’en prie, permets-moi de continuer à vivre.

Jinya savait, objectivement, que sa décision était la bonne. C’était sa seule issue pour se sortir de cette impasse. Aucune autre voie ne restait ouverte.

La solution était simple. Il lui suffisait de la dévorer. Ce faisant, il pourrait reprendre le contrôle de lui-même au lieu d’être dirigé par elle. S’il pouvait se mouvoir selon sa propre volonté, il ne commettrait plus d’erreurs comme celles d’un instant plus tôt.

Mais il la refusa, non par raison, mais par simple émotion. Il ne supportait pas l’idée de se séparer de l’épée qui était restée à ses côtés durant tant d’années.

La voix de Kaneomi s’adoucit. Elle ne put dissimuler la chaleur qui s’y mêlait.

— Akitsu Somegorou a autrefois dit que ma place était auprès de toi. Je crois qu’il y avait du vrai dans ses paroles.

Les objets ne passent pas d’une main à une autre par hasard, mais parce qu’ils souhaitent eux-mêmes aller quelque part. Telles étaient les paroles d’Akitsu Somegorou le Troisième. En cet instant, Jinya en comprenait le sens.

L’épée qui n’avait pas su protéger Nagumo Kazusa avait erré sans but jusqu’à rencontrer un maître de sabre que l’on disait capable d’abattre un démon d’un seul coup. Par cette rencontre fortuite, ils avaient tissé un lien singulier au fil du temps. Ni tout à fait celui d’un maître et de sa lame dévouée ni celui d’un époux et de son épouse. Il n’était pas un substitut à Kazusa. Kaneomi elle-même avait souhaité demeurer à ses côtés, et lui avait souhaité la même chose. C’était cela qui avait soutenu leur lien.

— …Je crois que tout cela n’a peut-être existé que pour cet instant d’aujourd’hui. J’ai vécu jusqu’à présent pour devenir ta force.

Si ce n’était pas le destin, alors c’était peut-être une conclusion née de leur volonté commune.

La profondeur de son affection transparaissait dans sa voix, et Jinya ne put plus la refuser. Ce serait souiller sa volonté.

— Kaneomi, prête-moi ta force. J’ai besoin de toi.

— Avec plaisir. Je suis ton épouse, après tout, dit-elle d’une voix claire.

— Je suis surpris que tu puisses encore être aussi enjouée en un moment pareil, dit-il, un peu déconcerté.

Avec gaieté, elle répondit :

— Qu’y a-t-il de surprenant ? Cela prouve que je suis la première parmi toutes les femmes que tu as rencontrées.

Avant qu’il ne puisse lui demander ce qu’elle voulait dire, elle poursuivit :

— Jusqu’à ce que la mort nous sépare. Existe-t-il plus grand honneur pour une femme ?

Ils ne feraient littéralement plus qu’un jusqu’à sa mort, et elle semblait s’en réjouir.

Ainsi, la dernière hésitation de Jinya se dissipa.

Il mit de la force dans son bras gauche.

Des souvenirs chaleureux affluèrent en lui, et sa conscience se fondit dans le blanc.

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