SotDH T9 - CHAPITRE 3 PARTIE 1

La Nuit de l’Extinction (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Une semaine avant la nuit où le camp d’Eizen lança son assaut, Himawari rencontra Yoshihiko dans un petit théâtre nommé Koyomiza, à Shibuya, durant l’un des creux d’activité tandis qu’un film était projeté. L’humeur de Yoshihiko était sombre, et sa gaieté habituelle avait disparu.

— Êtes-vous sûr de votre choix ? demanda Himawari.

À vrai dire, elle se souciait peu de la réponse de Yoshihiko à la question qu’elle lui avait posée quelque temps plus tôt. La seule chose qui comptait était la sécurité de Jinya. Ce qui arriverait en chemin n’avait pas d’importance tant qu’elle pouvait la garantir. Même si sa conscience la faisait souffrir à l’idée de ce qui pourrait advenir de Kimiko ou de Yoshihiko, leur bien-être pâlissait en comparaison de celui de Jinya.

— …Je le suis.

La voix de Yoshihiko était tendue.

Yonabari lui avait ordonné de faire ingérer aux habitants de la maison Akase une drogue qui laisserait même les démons incapables de bouger. Il aurait dû être mort depuis longtemps avec les entrailles dans un tel état, mais il survivait grâce à la capacité de Yonabari. Jouet permettait à Yonabari d’empêcher quelqu’un de mourir, faisant de lui, en somme, un jouet immortel. La vie de Yoshihiko était entre les mains de Yonabari. À l’instant où il lèverait sa capacité, il mourrait de ses blessures graves.

— Et vous savez ce que cela entraînera ?

— …Je le sais.

Il esquissa un faible sourire, au bord des larmes. Mais que pouvait-il faire d’autre ? Il n’avait eu aucun autre choix dès le début.

Le plan consistait à faire droguer Jinya par Kimiko elle-même. C’était un procédé ignoble qui révélait clairement le sadisme de Yonabari. Jinya serait trahi par celle qu’il protégeait. Lorsqu’il se réveillerait, tout serait déjà terminé, et il serait impossible de récupérer Ryuuna ou Kimiko. Yonabari prenait grand plaisir à imaginer le visage qu’il ferait en réalisant qu’il était trop tard.

— Je sais parfaitement ce que ma décision entraînera. C’est pourquoi j’aimerais vous demander votre aide, dit Yoshihiko.

— Eh bien, cela me convient, dit Himawari, légèrement perplexe. — C’est grâce à vous que je peux éviter d’être droguée moi-même, et il serait de toute façon plus commode pour moi de vous aider.

Ses yeux étaient éteints, mais une volonté ferme y demeurait perceptible.

— Et encore une chose. Je vous en prie, gardez cela secret vis-à-vis de Jiiya-san si vous le pouvez.

— Je ne lui dirai rien. Je ne le peux pas. S’il l’apprenait, il serait encore plus téméraire qu’il ne l’est déjà. D’ailleurs, je suis certaine qu’il boirait la drogue quand même, même si je l’en avertissais.

Bien que cette idée l’irritât, Himawari était convaincue de ne pas se tromper. Jinya était du genre à reconnaître le choix de Kimiko, aussi insensé fût-il. Il se mettrait en danger s’il pouvait ainsi éviter de ternir sa détermination. C’était parfaitement illogique, mais il le ferait malgré tout, parce que telle était la ligne de conduite qu’il s’imposait.

—Il se laisserait sciemment droguer, puis tenterait malgré tout de protéger Kimiko et Ryuuna. Et s’il échouait, il ne ferait que s’en blâmer. C’est un homme complètement insensé. Vraiment.

Les paroles de Himawari étaient sévères, mais pleines d’affection.

Yoshihiko baissa la tête, désolé.

— Je suis désolé. C’est à cause de moi que…

— Vous n’avez rien à vous reprocher.

Coupant Yoshihiko, Himawari prit ses mains et les enveloppa des siennes.

— Tout comme mon oncle respecterait la décision de Kimiko-san, je respecte la vôtre. Même si d’autres le font, je ne méprise pas votre choix.

Si le choix de Kimiko devait être qualifié d’erreur, alors celui de Yoshihiko l’était également.

Les humains vivaient en commettant à la fois des actes justes et des actes erronés, mais les démons comme Himawari ne pouvaient en faire autant.

C’était pour cela qu’elle ne lui en voulait pas. Si quoi que ce soit, elle enviait légèrement sa manière d’être.

Elle ressentait pour lui un sentiment proche de l’admiration.

Ainsi, la décision de Yoshihiko fut scellée tandis que sa situation demeurait cachée à Jinya.

— Il est temps pour moi aussi d’accomplir mon propre dessein…

Le murmure de Himawari se dissipa dans le ciel clair.

Telle fut la conversation qui eut lieu avant l’assaut contre la demeure des Akase.

 

***

 

Bien que les Nagumo étaient devenus insignifiants avec le passage du temps, Eizen jura qu’il les ferait connaître de nouveau à l’ère Taishô. C’était là son objectif inébranlable.

Son plan consistait à provoquer une crise. Le déclin des chasseurs d’esprits était directement lié à la diminution des esprits causée par la modernisation, aussi prévoyait-il de créer un esprit capable de détruire le monde que seuls les Nagumo pourraient vaincre. Il ramènerait le pays aux temps anciens, à l’époque où les chasseurs d’esprits étaient encore nécessaires pour abattre les esprits déchaînés. Et il avait besoin à la fois de Ryuuna et de son Yatonomori Kaneomi comme instruments de son dessein.

La lame Yatonomori Kaneomi possédait la capacité Hurlement démoniaque, qui lui permettait de sceller des esprits dans sa lame. En emplissant Ryuuna d’un démon issu de la lame, le Kodoku no Kago serait mené à son terme. Elle incarnerait à la fois le rituel du kodoku et le poison du renard kodoku. Elle séduirait les hommes et enfanterait des démons en tant que tentatrice et corruptrice, apportant la ruine au monde, une seconde venue de Tamamo-no-Mae elle-même, qui serait héroïquement abattue par les Nagumo.

C’est tout ce que Kimiko avait appris, mais elle ne comprenait toujours pas pourquoi elle était visée.

— Ah, ma chère Kimi. Je suis si heureux que tu sois venue.

C’était pour cela que la vue d’Eizen l’accueillant avec tant de joie était si troublante. Elle ignorait pourquoi il la voulait, mais elle se doutait que ce ne pouvait être pour rien de bon.

La résidence privée d’Eizen se trouvait en périphérie de Tôkyô. Ils étaient dans une pièce intérieure couverte de tatamis, éclairée seulement par la lueur tremblante d’une lampe. Ryuuna dormait à l’endroit où elle avait été abandonnée au sol. Yonabari surveillait les deux jeunes filles à proximité, et Yoshihiko se tenait à leurs côtés. Plusieurs démons se tenaient derrière Eizen, sans doute en guise de gardes.

Il n’y avait aucune échappatoire.

Et Yonabari détenait toujours la vie de Yoshihiko entre ses mains. Quant à Jinya, il était naturellement hors d’état d’agir à cause de la drogue que Kimiko lui avait elle-même administrée.

La situation paraissait sans issue. Bien que Kimiko eût choisi ce destin de sa propre volonté, elle était effrayée et pleine de regrets.

— Tu as bien agi, Yonabari. Considère que ton erreur d’avoir laissé Ryuuna être enlevée est compensée, dit Eizen.

— Ah, mince. J’espérais que vous auriez oublié ça.

Eizen ne répondit pas à la remarque impertinente de Yonabari. Il était d’une humeur si favorable.

— Alors, on commence par Ryuuna-chan ? demanda Yonabari.

— Non. Faisons les choses dans l’ordre et commençons par Kimi.

D’un sursaut, Yoshihiko se mit à trembler. L’ayant remarqué, Yonabari sourit avec douceur et se pencha pour lui murmurer :

— Ne va pas faire quelque chose de stupide, d’accord ? Tu ne voudrais pas manquer les derniers instants de ta chère amie, n’est-ce pas ?

La voix de Yonabari était assez forte pour être entendue. Leur menace feutrée ne s’adressait pas à Yoshihiko seul, mais à Kimiko également.

Il était douloureux de voir Yoshihiko baisser la tête avec tant d’abattement. Bien qu’effrayée, Kimiko rassembla son courage, fixa Eizen non sans un air grave et dit :

— P-pourquoi faites-vous tout cela ?

Eizen prit un air surpris, ne s’étant pas attendu à la moindre résistance de sa part. La nature du sacrifice ne l’avait jamais concerné.

— Vous avez fait des choses terribles à Ryuuna-san et à Yoshihiko-san. Pourquoi ? Dans quel but ?

Les paroles de Kimiko relevaient davantage d’un appel à l’émotion d’Eizen que d’une véritable question.

Son destin avait été scellé au moment où elle avait obéi à Yonabari, mais elle conservait encore un espoir envers Eizen, qui lui avait témoigné plus d’affection que son propre grand-père, Seiichirô.

— Mon objectif est le même depuis le tout début : la résurrection des Nagumo. Rien de plus, rien de moins.

Mais même cet espoir fugitif fut étouffé sans difficulté.

— Cette chose-là deviendra un dieu-démon. Mon Kodoku no Kago… Une tentatrice qui enfantera des démons et apportera la ruine à l’ère Taishô.

Il n’y avait aucun intérêt à tenter de le faire revenir sur sa décision. Cet homme, qui cherchait à transformer Ryuuna en monstre, était lui-même un monstre au sens le plus véritable.

— Mais cela ne suffit pas. Tout esprit malfaisant a besoin de son pourfendeur, et un vieil homme comme moi n’est pas apte à remplir ce rôle.

Les rides de son visage se déformaient tandis qu’il parlait par intermittence. Peut-être cherchait-il à sourire, mais son regard écarquillé et sa voix rauque ne laissaient percevoir que la folie.

— C’est pour cela que j’ai besoin de toi, ma petite Kimi.

Son regard ardent et obsessionnel lui donna la nausée.

— Je ne suis qu’un homme. Bien que j’aie acquis la capacité inhumaine de consommer la vie pour me l’approprier, je n’ai pas su abandonner mon humanité en tant que père de Kazusa. Quel que soit le nombre de vies que j’accumule, mon corps vieillissant continuera de se flétrir encore et encore jusqu’à ce que je finisse par rencontrer ma fin. Ma capacité de résurrection me serait alors inutile.

Malgré les apparences, Eizen demeurait un être humain, soumis à la même mortalité naturelle que tous les autres. Il pouvait revenir à la vie s’il était tué, mais renaître d’une mort naturelle ne ferait que le conduire à mourir de nouveau aussitôt. C’était pour cela qu’il n’avait pas cherché à repartir de zéro lorsque Ryuuna et Kimiko avaient été enlevées, il n’en avait tout simplement pas le temps.

— Je craignais de ne pas y parvenir, mais il semble que tout se soit arrangé à la fin. Tu atteins toi aussi tes seize ans cette année. La fortune doit réellement me sourire.

— …Que voulez-vous dire ?

— J’ai besoin d’un nouveau corps avant que le mien ne se flétrisse, ma petite Kimi, afin de continuer à vivre.

L’esprit de Kimiko se vida. Elle tenta de comprendre ses paroles, mais elles refusaient de prendre sens. Pourtant, un frisson lui parcourut l’échine et elle se mit à trembler.

— Il n’y a pas lieu d’avoir peur. Je vais simplement échanger le contenu de ta tête avec le mien, rien de plus. Avec le pouvoir inhumain que j’ai obtenu de Furutsubaki, l’échec est impossible.

Une vague de nausée la submergea. Les rouages de son esprit se remirent enfin en mouvement, et les éléments commencèrent à s’assembler. Elle comprit désormais pourquoi son grand-père Seiichirô ne l’avait pas laissée aller à l’école et l’avait gardée à la maison, pourquoi il avait tacitement toléré qu’elle sorte en cachette tant qu’un accompagnateur veillait sur elle, et pourquoi Eizen s’enquérait de sa santé à chacune de leurs rencontres.

— A-alors, si vous me demandiez toujours si j’étais en bonne santé lorsque nous nous voyions, c’était parce que…

— Eh bien, naturellement, ce serait fâcheux que tu meures avant que tout ne soit prêt. Tu as bien fait de grandir en si bonne santé. J’en suis ravi, Kimi.

Son développement en tant que personne n’avait aucune importance tant que son corps demeurait sain et intact. Elle n’était rien d’autre qu’un sacrifice, comme Ryuuna, un corps élevé uniquement comme offrande à Eizen afin qu’il puisse prolonger sa vie.

— C-ce n’est pas possible…

Elle ne pouvait supporter la vérité, et des larmes coulèrent de ses yeux. La nuit de la réception, Eizen avait déclaré qu’il présenterait le nouveau chef de la famille Nagumo à tous.

À présent, elle comprenait ce qu’il voulait dire. Il avait prévu de prendre son corps et de se présenter, sous sa nouvelle personne, comme le prochain chef de famille.

Kimiko s’effondra à genoux, comme si le sol s’était dérobé sous ses pieds. Elle ne pouvait rien faire d’autre que continuer à pleurer.

— Je ne peux décemment pas me nommer Eizen après avoir pris ton corps, aussi prendrai-je un nouveau nom, Kazusa ! Le pourfendeur du Kodoku no Kago, le dieu démon insensé qui tenta d’apporter la ruine au monde de l’ère Taishô. Le grand dirigeant qui ramènera les Nagumo à leur gloire passée ! Nagumo ! Kazusa ! Ah, comme mon cœur bat !

Eizen ne regardait même plus Kimiko et déversait des propos délirants en souriant. Même son démon subordonné Yonabari semblait mal à l’aise.

— Beurk, c’est répugnant. Je n’ai même pas envie d’imaginer ce vieux type sinistre entrer dans le corps de Kimiko-chan…

Yonabari n’avait pas juré fidélité à Eizen ni quoi que ce soit de semblable. Le démon avait ses propres raisons de le servir, mais les agissements d’Eizen lui inspiraient du dégoût.

— Il est vraiment dérangé, ce type, pas vrai, Yoshihiko-kun ?

Yoshihiko observait depuis l’endroit où il se tenait près de Ryuuna, mais il réagit à peine lorsque Yonabari prononça son nom. La tête baissée, il murmura quelque chose en jetant des regards nerveux entre Ryuuna et Kimiko.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Ça va ?

Yonabari examina le visage de Yoshihiko. Intriguée, Kimiko tourna elle aussi les yeux vers lui.

Son regard était concentré et sans peur, ce qui était en soi étrange dans une telle situation. Ses allers-retours agités cessèrent brusquement, puis il se mit soudain à courir. Il se précipita jusqu’à Kimiko et s’interposa hardiment entre elle et Eizen.

— …Yoshihiko-san ?

À travers des yeux embués de larmes, elle le contempla de derrière.

Son dos frêle ne lui donnait pas l’air particulièrement fiable, mais il ne montrait aucune crainte. Il se tenait là pour la protéger, alors même que Yonabari détenait sa vie entre ses mains. L’esprit encore engourdi par les paroles d’Eizen, elle ne parvenait pas à comprendre ce qu’il faisait.

— Que signifie ceci, jeune homme ?

Eizen ne comprenait pas davantage les agissements de Yoshihiko. Il le fixa d’un regard perçant, celui d’un chasseur d’esprits aguerri mêlé à celui d’un cannibale dément, un regard qui aurait fait frissonner n’importe quel autre homme, mais Yoshihiko ne broncha pas le moins du monde.

— Himawari-chan m’a dit que sa capacité lui permet de connaître l’emplacement de quiconque elle touche.

La grimace agacée d’Eizen se creusa, tandis que Yonabari laissa échapper un rire impressionné. Ces réactions n’étaient toutefois destinées qu’à tourner Yoshihiko en dérision. Ils n’attendaient rien de lui. À ses eux, il n’était qu’un otage destiné à contrôler Kimiko.

Enlever Kimiko faisait certes de la capacité de Himawari une menace potentielle, mais leur combattant le plus puissant, Jinya, étant hors d’état d’agir, son pouvoir d’observation à distance était en pratique insignifiant.

C’était un fait connu de tous ceux qui se trouvaient là, et Yoshihiko n’aurait donc dû avoir aucune raison d’afficher une telle assurance. Pourtant, il parlait comme s’il était certain de sa victoire.

— Grâce à sa capacité, elle a réussi à localiser cet endroit depuis un bon moment déjà. Après tout, Yonabari-san m’y a conduit à plusieurs reprises.

Les paravents de papier et les portes coulissantes furent fracassés lorsque des démons inférieurs firent irruption dans la pièce. Une odeur de fumée se répandit également. La température s’éleva légèrement, et un crépitement emplit l’air.

En un instant, des flammes rougeoyantes surgirent. Quelqu’un avait mis le feu à la demeure, mais sa propagation était anormalement rapide, ce qui ne pouvait s’expliquer que par l’usage préalable de poudre ou d’huile.

— Sale gamin ! gronda Eizen.

— C’est votre faute si vous restez enfermé dans votre chambre, le vieux. Vous n’avez pas un seul domestique ici. C’était bien trop facile à préparer.

Yoshihiko afficha un sourire espiègle, mais son visage était pâle et ses mains couvertes de sueur. Tous pouvaient voir qu’il ne faisait que contenir sa peur du mieux qu’il le pouvait.

— C’est étrange. Je pensais que tu avais décidé d’être un bon garçon et de nous obéir, dit Yonabari.

Yonabari avait cru qu’il était trop terrifié à l’idée de mourir pour aller à l’encontre de ses ordres, et Kimiko l’avait pensé également. C’était pour cela qu’elle s’était rendue auprès d’Eizen en premier lieu, afin de sauver Yoshihiko.

— J’ai bien pris une décision, mais ce n’était pas celle-là. Je me suis dit que si je devais mourir de toute façon, autant rendre un coup avant.

À cet instant, un démon massif d’environ deux mètres cinquante apparut et abattit son bras épais.

Yonabari bondit en arrière pour esquiver, mais le gigantesque démon modifia la trajectoire de son mouvement et souleva Ryuuna à la place.

— Je l’ai, Yoshihiko-kun, lança une voix enjouée qui ne correspondait pas à la tension ambiante.

Himawari se tenait sur l’une des épaules du démon colossal.

— Kimiko-san, courons !

— Hein, Y-Yoshihiko-san ? T-tu me tiens la main ?!

Profitant du moment où Eizen était distrait, Yoshihiko saisit la main de Kimiko et l’entraîna. Ils coururent de toutes leurs forces. Bien que le démon massif se dressait dans la direction où ils se dirigeaient, Yoshihiko ne montra aucune crainte.

La fluidité avec laquelle tout s’était déroulé montrait que tout avait été prévu dès le départ. Yoshihiko n’avait feint d’obéir à Yonabari que pour comploter avec Himawari et déjouer Eizen.

— Sale morveeeux ! hurla Eizen, furieux.

Les démons qui se tenaient derrière lui se mirent à poursuivre Yoshihiko et Kimiko. Tous deux étaient sans défense face à eux.

Préparer l’incendie, faire sauver Ryuuna par les démons de Himawari et mettre Kimiko à l’abri s’étaient déroulés comme prévu, mais cela ne suffirait pas. Himawari ne pouvait pas combattre, et Yoshihiko encore moins. Les démons inférieurs qu’elle avait amenés ne suffiraient pas à arrêter ni Eizen ni Yonabari. Leur attaque surprise avait porté ses fruits, mais elle ne serait pas suffisante.

— Yoshihiko-san, ils arrivent !

— Continue de courir, Kimiko-san !

Ils coururent de toutes leurs forces, mais les démons les rattrapèrent aisément. L’un d’eux leva ses griffes pour les abattre sur la tête de Yoshihiko.

— Keh, keh keh. Quelle pureté tu montres, jeune homme. Tu es prêt à jeter ta vie si cela te permet de rendre un coup, à ce que je vois.

Kimiko se retourna et vit que le démon qui les poursuivait venait d’être tranché. À sa place se tenait un homme vêtu d’habits anciens, une épée à la main, faisant face à Eizen.

— Qui…

— Okada Kiichi. Un humble meurtrier, répondit Kiichi avant même qu’Eizen n’achève sa question.

Eizen grimaça. À un instant de parvenir à ses fins, il avait été dupé par un enfant qu’il considérait comme bien inférieur à lui. Fou de rage, il dirigea toute sa soif de sang vers Kiichi et Yoshihiko.

— En êtes-vous certain ? Je doute que vous ayez le loisir de vous attarder sur nous, dit Kiichi.

Yoshihiko prit un air perplexe. Tout s’était déroulé comme prévu jusqu’à présent, mais les paroles de Kiichi étaient inattendues.

La tension s’était légèrement relâchée à cause de la distance qui les séparait d’Eizen, mais cela ne dura pas. Les flammes semblèrent un instant vaciller derrière lui, puis une silhouette apparut et réduisit l’écart en un instant. Personne ne put réagir à ce brusque développement lorsque le crâne d’Eizen fut fendu en un battement de cils.

— Guagh ?!

Eizen cria tandis qu’une de ses vies lui était brusquement arrachée. L’assaillant enchaîna en lui transperçant le cœur, puis repoussa d’un coup de pied son corps flétri.

— Vous êtes tout de même venu. Honnêtement, quel homme insensé vous êtes, murmura Himawari avec douceur, comme si elle s’y était attendue.

— Je te dois des excuses, Yoshihiko-kun. Je t’ai sous-estimé.

L’homme avançait lentement, alors même que le manoir brûlait autour de lui.

La voix chargée d’émotion, Kimiko s’écria :

— Jiiya !

Elle l’avait trahi malgré les efforts qu’il avait faits pour la protéger, et pourtant il était encore venu à son secours.

Ses raisons étaient évidentes.

Son corps n’aurait pas dû pouvoir bouger, et pourtant il était là pour tenir la promesse qu’il avait faite à son père.

 

***

 

Il était arrivé à temps, de justesse. Bien qu’un profond soulagement l’envahît, Jinya se ressaisit. Il ne pouvait pas baisser sa garde face au cannibale.

— J-Jiiya, je…

La voix de Kimiko tremblait. Elle tenta de dire quelque chose, mais Jinya secoua la tête pour l’en empêcher.

— Vous n’avez rien fait de mal, mademoiselle. Vous avez cherché à protéger la vie de Yoshihiko, et ce n’est pas quelque chose que vous devriez regretter.

Il acceptait ce qu’elle avait fait. Il voyait quelque chose de précieux dans sa décision et n’avait nullement l’intention de l’arrêter ou de la blâmer. Il ne se sentait pas trahi. Bien au contraire, il était heureux. La Kimiko autrefois si jeune était désormais capable de prendre des décisions importantes par elle-même. Il sourit en mesurant combien elle avait grandi.

— …Vous n’avez aucune raison de regretter quoi que ce soit.

Il se plaça devant Kimiko et les autres et fit face à Eizen. Celui-ci s’était déjà relevé et lui lançait un regard féroce. Jinya affûta le sien en retour, tout aussi meurtrier.

— Les choses se seraient terminées de la même manière quoi qu’il en soit. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

Il protégerait à la fois Kimiko et Ryuuna et l’emporterait sans faute. Le déroulement avait peut-être changé, mais l’objectif restait le même. Kimiko n’avait rien à se reprocher.

— Ainsi, tu es venu, Dévoreur de démons.

— Je ne pouvais décemment pas rester au lit alors qu’il y avait un homme à abattre.

Il tuerait Eizen de ses propres mains. Non seulement pour avoir fait du mal à Kimiko et à Ryuuna, mais aussi pour avoir causé tant de ravages autour de lui. Eizen était une menace pour le monde des hommes, et pour cela, il devait être éliminé.

Jinya dégaina ses deux sabres et déclara d’une voix forte :

— Nagumo Eizen. Nous nous connaissons depuis un certain temps déjà, mais tout s’achève cette nuit.

La nuit de l’extinction avait commencé.

 

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