Hyouka t6 - chapitre 4

Notre volume légendaire

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Traduction : Raitei
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1

Quel a bien pu être le premier manga que j’ai lu ? C’était à un âge si tendre que je n’en serai jamais certaine, quels que soient les titres qui me reviennent. Tout ce dont je me souviens avec chaleur, c’est à quel point j’étais absorbée.

Dans le séjour de la maison, il n’y avait qu’une seule étagère, et sur cette étagère ne reposaient que des encyclopédies et des anthologies littéraires couvertes de poussière, que je ne me souviens pas avoir jamais vues hors de leurs boîtiers. Aucun manga. Ma première expérience, je la dois à ma tante, la sœur de ma mère. Elle vivait dans une maison de tôle sommaire, aussi grossière qu’inhospitalière, mais où s’alignaient des bibliothèques vertigineuses, pleines à craquer de livres, dont la moitié, à peu près, étaient des volumes de manga de toutes époques.

C’était devenu mon rituel quotidien. Après l’école primaire, je déposais mon petit cartable à la maison et je filais aussitôt chez ma tante, où je lisais des mangas jusqu’à l’heure du dîner. Chaque fois que je venais, ma tante, l’exact opposé de ma mère, me souriait, me tapotait la tête en disant : « l’accro aux mangas Maya-chan est encore là ! », puis me laissait à mes occupations. Avec le recul, elle avait sans doute relégué tout en haut, hors de portée des bras d’une écolière, les mangas aux scènes peu convenables.

Le tournant est venu en troisième année de primaire. Autant que je m’en souvienne… je venais d’achever « Phénix », d’Osamu Tezuka. C’était peut-être en fait « Wild 7 » ou « Avaler la Terre », mais en tout cas, je lisais, les yeux rivés aux pages, comme toujours, quand ma tante entra à l’improviste et me proposa une collation.

Enfant, je mangeais peu, aussi s’abstenait-elle d’ordinaire de me donner quoi que ce soit qui puisse me couper l’appétit pour le dîner. Mais ce jour-là, on lui avait offert une pastèque de belle qualité et elle voulait visiblement que j’y goûte moi aussi.

« Prends de la pastèque, toi aussi, Maya-chan », me dit-elle. J’ai honte de le dire, mais je n’en ai gardé aucun souvenir de goût. Ce qui m’est resté, en revanche, c’est une phrase qu’elle a prononcée, l’air de rien, pendant que nous grignotions.

« Les livres, sont une chose étrange, tu ne trouves pas ? Peu importe qui nous sommes, n’importe qui peut en écrire… »

Je n’ai aucune idée de ce qui lui avait inspiré cette réflexion. Peut-être parlait-elle du fait que, quand conduire une voiture ou manier des machines exige un permis, écrire un livre, lui, est à la portée de tous. Mais avec cette seule phrase, quelque chose d’incroyable me frappa.

Je vois… Rien n’empêche quelqu’un comme moi de dessiner des mangas.

À peine l’avais-je compris que les vannes s’ouvrirent : dès le soir même, je me suis mise à dessiner. Je n’avais jamais eu d’aversion pour le dessin en soi et, qui plus est, j’obtenais souvent la note maximale au cours d’arts plastiques. J’en étais certaine : moi aussi, je pouvais dessiner des mangas ! Combien de temps a-t-il fallu pour que cette confiance s’effondre ? Dix minutes ? Quinze ? Quand je revois aujourd’hui les horreurs que je traçais alors, j’en pleurerais.

Sur le moment, c’était si frustrant, si pathétique… Les mots « Ce n’était pas censé être comme ça » se formaient derrière mes dents serrées. Je me maudissais à demi-mot tandis que des larmes tombaient sur la feuille, et, pour finir, ma résolution se durcit dans un dernier sanglot de rage.

Depuis ce jour, je n’ai cessé de dessiner, sans relâche.

 

Le magazine mensuel de manga La Shin était à l’origine vendu comme un supplément de son homologue, Shin Soh.

Son nom venait, paraît-il, d’une onomatopée japonaise évoquant un grand silence, mais le contenu s’en est finalement beaucoup écarté. À la différence de Shin Soh, essentiellement shônen, La Shin était plus neutre, ou, pour le dire autrement, c’était un magazine qui semblait accueillir quiconque aimait les mangas, quel que fût son âge. Il existe pas mal de magazines que je n’hésiterais pas à estampiller « Pour tous les amateurs de manga ! », mais La Shin, en particulier, ne visait pas un créneau précis, je suppose, et elle ne publiait en général rien de trop difficile à adopter pour le lecteur moyen. Même si je n’avais ni l’argent de poche ni le temps pour lire tous les magazines de prépublication de manga à leur sortie, je veillais au moins à acheter sans faute, chaque mois, le dernier numéro de La Shin, le jour de parution, le 18.

Comme beaucoup d’autres, La Shin acceptait les envois de manuscrits et décernait un prix de découverte appelé le Prix du Nouveau Monde. Il était attribué quatre fois par an et, en plus de l’œuvre sélectionnée, publiée dans le numéro du mois, une vingtaine de candidats retenus voyaient leur titre mentionné à l’honneur, assorti d’un bref commentaire.

Le dimanche 18 février était d’un froid mordant. Il neigeait sans relâche au point que la ville s’en trouva ensevelie. L’écharpe rabattue sur les oreilles et couverte de la tête aux pieds de vêtements contre le froid, je me dirigeai vers la librairie Kobundo, au bord de la nationale. Même moi, je n’avais pas vraiment envie de mettre le nez dehors un jour à risques pareil, mais c’était pour le dernier numéro de La Shin, après tout. Cela dit, ce n’est pas parce que j’achetais le magazine tous les mois que je devais forcément l’obtenir le jour même de sa sortie. Sauf que le numéro de mars, aujourd’hui, c’était une autre affaire.

J’avançai à pas pesants dans la neige jusqu’aux chevilles, et, quand j’atteignis Kobundo, le trajet m’avait pris cinq fois plus de temps que d’ordinaire, je m’accordai une seconde pour inspirer à fond l’air tiède de l’intérieur. J’époussetai soigneusement chaque pan de mes vêtements pour en ôter la neige et, certaine de ne mouiller aucun livre par mégarde, je me dirigeai vers le présentoir des magazines de prépublication. Du point de vue du résultat, tous mes efforts furent vains.

Le dernier numéro de La Shin n’était pas encore arrivé.

D’après un employé du magasin, les livraisons étaient parfois avancées ou retardées d’un jour si la date de sortie officielle tombait un dimanche. Je n’y pouvais rien, il ne me restait qu’à rentrer chez moi en traînant les pieds.

Le lendemain après les cours, j’avais réussi à me faire remplacer à la bibliothèque par un de mes amis et j’avais quitté le campus au plus vite, sans passer ni par le club de manga ni par le club de littérature classique. Je courus aussi vite que je pus le long des trottoirs déneigés et finis par me précipiter au Kobundo. Je saisis un numéro de La Shin, ficelé avec une cordelette en plastique pour empêcher qu’on le lise avant achat, le serrai contre ma poitrine qui battait la chamade et me dirigeai vers la caisse. J’avais déjà vu la fille derrière le comptoir et, de sa voix douce habituelle, elle me demanda :

— Voulez-vous un sac ?

— Oui, s’il vous plaît, répondis-je en avalant péniblement ma salive.

— Voulez-vous que je vous coupe la ficelle ?

Les joues en feu, je me demandai ce qu’elle pouvait bien penser de moi. Son expression n’ayant pourtant rien d’inhabituel, je répondis :

— Oui.

Elle prit alors des ciseaux et coupa la ficelle.

Je sortis avec le sac et en tirai aussitôt le magazine. Peu de gens devaient commencer à lire leur achat sitôt sortis de la boutique. Un peu inquiète à l’idée d’être vue par une connaissance, je feuilletai les pages.

Lauréat du 14e Prix Nouveau Monde : « Contre-attaque des tanuki », de Mamoru Mamiana.

Je n’avais jamais entendu ce nom. J’espère que c’est bien.

Je regardai les autres sélections remarquables. Chacune avait droit à une case reproduite dans le magazine, mais pas celle que je cherchais… Autrement dit, la mienne n’avait pas été retenue.

Je levai les yeux vers le ciel d’hiver sans nuages. Le souffle de mon long soupir blanchit dans l’air.

Les prix de participation revenaient à… Ichitarou Tasaka, MILULU, Kinsuke Shôda, Satô Georgia, Kaoru Yajima, Kazuru Ihara, Enma Haru…

— Attends, mais…

Un son étrange s’échappa de ma bouche. Un homme qui entrait dans la boutique me jeta un coup d’œil en coin, mais je n’éprouvai pas la moindre gêne.

— C’est… pas vrai…

Kazuru Ihara[1] ! « L’Île et la Tour ! »

C’était publié ! Mon histoire avec mes dessins était publiée sous mon nom de plume dans le numéro de mars de La Shin.

Je refermai le magazine puis, tremblante, l’ouvris une seconde fois. C’était peut‑être une erreur, me dis‑je. Peut‑être qu’en l’ouvrant de nouveau, le contenu changerait.

Mais non.

 

2

 

C’était un lundi ensoleillé de mai, et je me rendis à la bibliothèque du lycée après la fin de l’appel. J’appartenais au club de manga, au club de littérature classique et au Comité de bibliothèque, et même si d’ordinaire je n’y travaillais que le vendredi, le lundi était consacré à la formation des nouveaux arrivés en avril. Je me dis donc que m’occuper des retours était la moindre des choses. J’avais tout rangé sans encombre, mais il restait encore un peu de temps dans la journée. Je pensai aller faire un tour du côté du club de manga, puis, finalement, je gagnai l’extrémité du quatrième étage du bâtiment spécial, vers le club de littérature classique.

En faisant coulisser la porte de la salle de cours de géologie, je fus immédiatement accueillie par des voix familières et enjouées.

— Hé, Mayaka ! Parfait timing. Viens voir ça.

En voyant Fuku-chan au centre de la pièce me faire signe de la main, je sentis ma bouche se courber d’elle‑même en un sourire.

Tous les élèves de première étaient là, mais on dirait que les seconde ne s’étaient pas montrés aujourd’hui. Satoshi Fukube et Eru Chitanda (Fuku-chan et Chi-chan) étaient assis côte à côte, penchés sur une sorte de brochure dépliée sur leurs tables. Oreki occupait une place un peu à l’écart, le regard perdu vers la fenêtre, l’air renfrogné.

— Oui ? Qu’est-ce que c’est ?

Je posai mon sac sur une table voisine et les rejoignis.

Chitanda me présenta la brochure, le visage illuminé d’un large sourire.

Sur la couverture, on lisait « Résultats du concours des fiches de lecture de la ville de Kamiyama ».

— Ça date d’il y a quatre ans, mais je suis tombée dessus en rangeant ma chambre hier. Je l’ai ouvert par curiosité et j’y ai vu un nom auquel je ne m’attendais pas, dit Chi-chan.

Elle ouvrit les pages de ses doigts fins, et je regardai le contenu :

1er prix : « Mes impressions sur l’Oiseau bleu, par Ami Kojima »

2e prix : « Mes impressions sur Salamandre, par Jirô Miyama »

3e prix : « Mes impressions sur « Cours, Melos ![2] » par Houtarou Oreki »

Quatre ans plus tôt, cela signifiait que nous étions en première année de collège à l’époque.

— Mayaka-san, tu étais dans la même classe qu’Oreki-san, non ? demanda Chi-chan.

Oui. Aussi regrettable que ce fût, j’avais été dans la même classe que lui tout le primaire et le collège, et je me souvenais vaguement qu’il avait reçu un prix à un concours de lecture. Je n’avais toutefois jamais lu sa copie. J’ignorais que cela avait été consigné dans une brochure.

— Melos, hein. On ne dirait pas un sujet qu’Oreki choisirait.

— Allons, Mayaka. Tu penses vraiment qu’Oreki choisirait de lui‑même une histoire d’amitié pareille ? C’était sans doute un sujet imposé, dit Satoshi.

Chitanda réfléchit un instant, puis se mit à parler.

— En deuxième année de collège, je suis presque sûre qu’on m’a fait lire « Le petit roi Décembre » d’Alex Hacke pour la fiche de lecture des vacances d’été.

Maintenant qu’elle le disait, j’avais l’impression d’avoir dû lire le même.

Nous posâmes tous les trois nos yeux sur Oreki en même temps.

Il détourna le regard, puis, cédant au silence, poussa un léger soupir avant de se retourner vers nous.

— C’était un des livres recommandés à la bibliothèque… Et puis, il était court.

Ah. Ça se tenait si c’était pour ça.

Fuku-chan sourit avec délice, visiblement aux anges.

— Enfin bref, Mayaka. Cette fiche de lecture est une petite merveille, tu vois. Ça m’a presque tiré des larmes. On imagine très bien le petit Houtarou en train de l’écrire.

— J’ai été, moi aussi, très fascinée, ajouta Chi-chan en opinant. — Je ne pourrais jamais écrire quelque chose comme ça.

À les entendre à ce point, la curiosité me prit un peu, mais je me dis que j’allais au moins en parler à Oreki d’abord.

— Je peux ?

Il me regarda avec la mine sombre, quelque peu contrarié, mais répondit :

— Ce n’est pas comme si cette brochure m’appartenait.

Au lieu de répondre simplement « Je ne veux pas », il fit valoir que c’était une information publique, même si ça ne lui plaisait pas, et laissa entendre qu’il ne pouvait pas dire non… Décidément, il n’avait pas changé. Je remerciai Chi-chan et pris la brochure avec joie.

L’original devait être manuscrit, mais il avait été composé en caractères d’imprimerie pour la brochure.

 

Mes impressions sur « Cours, Melos ! »

Houtarou Oreki

J’ai lu « Cours, Melos ! ». C’était intéressant. J’ai été content que Melos puisse sauver Selinuntius. J’ai aussi été content que le roi Dionys change d’avis. J’ai pensé qu’il serait bien que ce changement dure longtemps.

À l’origine, Melos n’avait nul besoin de courir. Son village et le château n’étaient séparés que de dix lis chinois, soit quarante kilomètres à l’échelle d’aujourd’hui, donc même à pied, cela ne lui aurait pris qu’une dizaine d’heures. S’il avait couru au début, c’était pour se forcer à couper les liens avec sa maison. En étant assez éloigné du village, il se remit à marcher normalement.

En revanche, à la fin de l’histoire, il dut courir de toutes ses forces pour deux raisons. La première, parce que le pont fut emporté par les fortes pluies de la veille. La seconde, plus pressante, parce qu’il fut attaqué par des bandits. Bien qu’entièrement encerclé, il réussit à en terrasser au moins quatre et à s’échapper. Je l’ai trouvé très fort. Une personne ordinaire n’en serait pas capable. Mais à cause de l’épuisement, il s’endormit. Melos dut ainsi courir pour arriver à temps.

Melos n’avait rien de précieux sur lui. Non seulement il dit dès le début : « Je n’ai rien sur moi, à part ma vie », mais cela devait se voir à l’œil nu. Que cherchaient donc les bandits ? Ils y répondirent eux‑mêmes. Quand Melos leur dit : « Je n’ai rien sur moi, à part ma vie », ils répliquèrent : « C’est justement cette vie que nous voulons ! » Ce n’étaient, à proprement parler, pas des bandits, mais des assassins. Des assassins faibles, certes. Quant à savoir qui avait commandité l’assassinat, Melos dit lui‑même : « Dans ce cas, c’est le roi qui a dû l’ordonner », et les assassins ne répondirent pas. Je trouvai très bien de leur part de ne pas trahir leur commanditaire.

La question est la suivante : Melos avait‑il raison de supposer que c’était le roi qui avait lancé des assassins à ses trousses ?

Je ne le pense pas. Quel que soit celui qu’on imagine vouloir la mort de Melos, la seule personne que cela ne pouvait absolument pas être, c’est le roi.

Le roi Dionys n’avait foi en personne, il ne croyait donc pas du tout que Melos reviendrait. C’est précisément parce qu’il pensait que cela n’arriverait pas que le choc de voir Melos revenir provoqua chez lui un tel revirement. Il n’y a pas de monde où quelqu’un persuadé que Melos ne reviendra pas, enverrait en plus des assassins pour empêcher ce retour.

Qui les a donc envoyés ? Qui se serait réjoui de voir les assassins réussir à tuer Melos ?

Essayons d’imaginer ce qui se serait passé si l’assassinat avait réussi. Sans l’arrivée de Melos avant le coucher du soleil, Selinuntius aurait été exécuté, et le roi, l’air attristé, se serait exclamé : « Voilà exactement pourquoi on ne peut pas faire confiance aux gens. »

Si l’on avait découvert ensuite le cadavre de Melos, on aurait appris que le roi avait exécuté un homme alors même que celui qui devait arriver avait été tué par des brigands de grand chemin. Les sujets du roi auraient beau le craindre, au fond, ils auraient blâmé sa décision. Si, au contraire, le corps de Melos avait été dissimulé avec soin et n’avait jamais été retrouvé, le roi aurait continué de croire, comme il s’y attendait, que Melos s’était enfui. Il aurait perdu l’occasion de croire en autrui et poursuivi les exécutions, détruisant la nation un peu plus de l’intérieur.

En somme, si Melos avait été assassiné, le pays en aurait pâti, quoi qu’il se fût passé ensuite. Vu sous cet angle, celui qui a envoyé les assassins devait être quelqu’un qui ne voulait à aucun prix que le roi se réforme grâce au retour de Melos, et gagne ainsi l’appui du peuple. Lorsque Melos revint bel et bien, je parie qu’il dut hurler intérieurement.

Par ailleurs, alors que Melos courait vers le château, il rencontra un certain Philostratos, disciple de Selinuntius. Bien que Selinuntius n’eût pas encore été exécuté, celui‑ci dit à Melos : « Tu arrives trop tard ! S’il te plaît, arrête de courir ! » Philostratos n’avait pas du tout l’air de vouloir sauver Selinuntius. N’était‑il pas son disciple ?

Il est probable qu’il ait été envoyé par le même commanditaire que les assassins, afin de tenter au moins de dissuader Melos avant qu’il n’arrive au château.

Dans le livre, il est écrit que « le roi Dionys ne pouvait faire confiance à personne ». Je pense que cette méfiance était fondée. Le roi avait des ennemis. Or désormais, à cause de l’affaire Melos, il lui sera d’autant plus difficile d’identifier ces ennemis. Afin d’opposer le roi à son peuple, celui qui a visé Melos continuera vraisemblablement à tout faire pour exploiter sa défiance.

J’ai été content que le roi Dionys change d’avis. Cependant, après avoir fini « Cours, Melos ! », j’ai pensé que ce changement ne durerait peut‑être pas si longtemps.

Je portai la paume à mon front.

— Oreki…

Je n’avais aucune idée qu’il avait rendu une fiche de lecture pareille. Je me retournai vers lui et le vis de nouveau tourné de l’autre côté. J’imaginai ô combien cela devait être pénible de se faire lire à côté quelque chose qu’on a écrit soi-même quatre ans plus tôt.

Fuku-chan, qui s’était faufilé à côté de moi à un moment donné, s’exclama avec excitation :

— Ce qui m’impressionne surtout, c’est que ça a représenté le collège Kaburaya au concours et que ça a même reçu un prix, même si ce n’était que la troisième place. Franchement, quand on te donne une fiche de lecture à faire, je me figurais que tout le monde écrivait ce qui, à son avis, plairait le plus au professeur, pas ce qu’il pensait vraiment. J’ai compris mon erreur ! Ce genre de chose est très bien aussi !

— Je suis presque sûre que, d’ordinaire, ça ne se passe pas comme ça. En deuxième année de collège, notre prof de japonais, c’était M. Hanashima, non ? Il était un peu… spécial, répondis-je.

Je me le rappelais encore très bien. Il insistait toujours pour dire : « Pas la peine de réfléchir à l’intention de l’auteur ».

Il avait ensuite enchaîné comme ça de mémoire : « Ils pensaient probablement à quelque chose de peu avouable, de toute façon. Même s’ils se disaient en écrivant qu’ils avaient juste envie de se saouler et d’aller dormir, on peut tout de même analyser leurs phrases et en tirer du sens. C’est ça, le langage.

Par exemple, Matsuo Bashô[3] a écrit : « Mois et jours sont passants perpétuels, les ans qui se relaient, pareillement sont voyageurs ». Si l’on examine ce passage avec honnêteté et sans idées préconçues, on constate que Bashô ne considère pas les années comme quelque chose qui se contente de passer, mais comme quelque chose qui vient et repart. Autrement dit… cela signifierait que Bashô était un voyageur temporel. »

… Oui, c’était vraiment un professeur spécial. S’il s’agissait de M. Hanashima, je n’aurais eu aucun mal à croire qu’il ait soumis celui d’Oreki.

— Je me demande ce qu’il est arrivé au roi Dionys ensuite. Qu’en penses-tu, Oreki-san ? demanda Chi-chan.

— Qui sait, répondit Oreki brièvement, les joues un peu colorées.

Je retournai la brochure et remarquai quelque chose.

— Dis, Oreki. Tes impressions étaient assez longues, non ?

— Hm ?

Pris de court, il jeta un regard de mon côté.

— Les autres sont un peu plus courtes. La tienne n’atteint-elle pas la limite maximale ?

— Ah, ça…

Un léger sourire inquiet passa sur le visage maussade d’Oreki.

— J’ai cru lire qu’il fallait que mes impressions fassent plus de cinq pages, alors j’ai fait exactement cinq pages. En fait, c’était « pas plus de cinq pages ». C’est rageant. À vouloir me contenter du strict minimum, j’en ai fait plus que nécessaire. Je pensais couper des passages après coup.

— Couper des choses une fois que c’est fini, ça ne ressemble pas vraiment à faire « le strict minimum », dis-je, résignée.

Satoshi opina profondément.

— Je comprends ce que tu veux dire, ceci dit. À ta place, j’aurais peut-être coupé des morceaux, moi aussi.

Ne pas bâcler pour pouvoir bâcler ? Ça a un sens pour vous ? Cette question se lut sur mon visage lorsque je me tournai vers Chi-chan, mais elle avait l’air tout aussi perdue. Ce n’était pas étonnant. Qui pourrait bien comprendre de quoi ils parlaient ? Nos garçons étaient spéciaux, chacun à sa manière. Nous échangeâmes un regard et nous étouffâmes un rire.

Bon… Je consultai ma montre puis me levai de ma chaise. Je ne pouvais pas passer trop de temps ici.

— Tu rentres, Mayaka ? demanda Satoshi.

— Non, je dois aller au club de manga. Ces derniers temps, je n’y ai pas beaucoup mis les pieds.

En disant cela, je remarquai que l’expression de Fuku-chan s’était un peu rembrunie. Je hochai la tête, pour lui montrer du mieux que je pouvais que ça irait, et pris mon sac.

 

Depuis le Festival Culturel de l’an dernier, le club de manga du lycée Kamiyama était à la dérive. À cause d’une série d’incidents survenus autour du festival, les deux factions du club, celles qui voulaient s’essayer au dessin de manga, expérience ou non, et celles qui ne voulaient pas dessiner, se contentant de lire, avaient commencé à se considérer comme des ennemies.

À mes yeux, c’était pourtant simple : si tu veux dessiner, tu dessines. Si tu veux seulement lire, tu lis. Mais, à ce stade, plus aucune des deux factions ne se souciait du manga. Et rien n’annonçait la fin de cette guerre.

J’y étais pour partie responsable. Avant, le camp des lecteurs était beaucoup, beaucoup plus nombreux, et le camp des dessinateurs n’avait pas d’autre choix que de rester dans l’ombre. Pendant le Festival Culturel, cependant, une fille du camp des lecteurs m’avait renversé de l’eau de rinçage dessus, moi qui appartenais au camp des dessinateurs, et cela avait fait sortir les dessinateurs de leur réserve : ils s’étaient mis en colère contre l’autre camp, en disant qu’ils allaient trop loin. Certes, la fille ne m’aimait peut-être pas, mais je pense personnellement que ce n’était qu’un accident. Bien sûr, à ce moment-là, mon avis n’avait plus aucune importance.

Avec le nouveau trimestre et la fin de la période de recrutement, un événement vint ensuite influer sur la situation entre les deux camps. Kouchi-senpai, la véritable cheffe du camp des lecteurs, alors même qu’elle dessinait elle-même de merveilleux mangas sans en parler aux autres, quitta le club plus tôt que les autres terminales ne le font habituellement. Le camp des dessinateurs y vit d’abord un signe de victoire, mais il devint vite clair que la présence de Kouchi-senpai agissait comme un barrage : rien de bon n’arriva après son départ.

Du temps où elle était encore là, il arrivait souvent que les camps se lancent des piques ou n’en suggèrent que l’insulte. Désormais, à mesure que nous entrions dans le mois de mai, les joutes verbales malveillantes devinrent un spectacle familier. J’aurais encore pu l’accepter si cela découlait d’un débat sur le manga, mais ça commençait toujours par des phrases du genre « tu es insupportable » ou « arrête de nous prendre de haut ».

Dans la salle de préparation n°1 du club de manga, le camp des lecteurs se regroupait vers le devant tandis que celui des dessinateurs occupait le fond. Comme il y avait une porte de chaque côté de la pièce, celles-ci s’étaient elles aussi vues attribuer un camp. Je savais que tous me voyaient comme la cheffe des dessinateurs, mais tout cela me paraissait tellement ridicule.

Ainsi, j’utilisais indifféremment la porte la plus proche à chaque fois. J’imagine que ça passait aussi pour une provocation envers l’autre côté.

Ce lundi-là, après les cours, je m’assis à ma place habituelle près de la fenêtre et me mis à griffonner dans mon carnet des idées pour mon prochain manga. Ces derniers temps, je n’écrivais que des histoires se passant dans le Japon contemporain. Ce n’était sans doute pas une mauvaise idée de changer un peu et d’imaginer quelque chose que je ne vivais pas d’ordinaire. Partant de là, je notai des mots au hasard, au fil de ce qui me venait, des choses comme « ordinateur à vapeur », « grande horloge (vraiment grande) », « cuiseur automatique d’œufs utilisé par toute la ville », et ainsi de suite. Une ombre tomba soudain sur la page. Je levai les yeux et me retrouvai face à Asanuma-san, une élève de ma promo, debout devant moi.

— Tu as une minute ?

Je ne cachais pas que j’étais en train de préparer un nouveau manga, vu que j’étais en salle du club, mais je refermai quand même le carnet par habitude.

— Oui. Qu’est-ce qu’il y a ?

— Voilà. Je voulais te parler de quelque chose, dit-elle d’une voix un peu étouffée.

Asanuma-san avait le visage fin, les yeux étroits, et une voix un peu aiguë. Elle dessinait aussi des mangas, sans doute depuis longtemps : ses traits étaient rapides et assurés, comme si elle en avait l’habitude. J’en étais parfois jalouse, tant j’étais lente en comparaison. D’un autre côté, je me disais que les mangas eux-mêmes s’en porteraient peut-être mieux si elle y mettait un peu plus de soin.

Même si je m’étais heurtée à Kouchi-senpai pendant le Festival Culturel, c’est Asanuma-san qui prit les rênes du camp des dessinateurs ensuite. À vue de nez, c’était parce qu’elle voulait transformer le club de manga, un endroit où le simple fait de prendre un stylo vous valait une volée de regards glacés, en un environnement où, à terme, chacun pourrait dessiner des mangas à son gré.

Ce n’était pas quelque chose que je pouvais faire, moi qui évitais autant que possible d’avoir affaire à ce genre de dynamique et préférais créer mes mangas selon mes propres règles. Je ne pouvais qu’admirer sa détermination.

Asanuma-san alla droit au but.

— Je vais auto-éditer un manga. Je voulais te demander ton aide.

Je balayai aussitôt la salle du regard pour voir si quelqu’un était à portée d’oreille, mais personne ne semblait faire attention. L’idée ne m’avait même pas traversé l’esprit. Certes, j’avais déjà auto-édité des mangas moi-même, mais je n’avais encore jamais fait équipe avec Asanuma-san.

— Un manga… de quel genre ?

Asanuma-san jeta elle aussi un regard furtif autour de la salle de préparation, puis répondit d’un ton amer :

— À ce rythme, on va encore se retrouver, pour le Festival Culturel de cette année, avec seulement des articles d’opinion. Entrer de manga et ne pas pouvoir faire de manga, c’est complètement idiot, quel que soit l’angle. À ce stade, autant en faire un nous-mêmes. Tu ne trouves pas ?

— Tu veux dire créer un club à part ?

Elle secoua la tête.

— Ce n’est pas ça. Ça ne servirait à rien… Ce que je dis, c’est qu’on ferait un volume en secret, sous l’étiquette du club de manga du lycée Kamiyama, et qu’on le vendrait pendant les vacances d’été. Avec ça, on pourrait montrer qu’il est possible de faire du manga au sein du… Non, mieux : montrer que le club est fondamentalement fait pour créer du manga.

Je n’arrivais pas à me défaire de l’impression qu’elle avançait là quelque chose de dangereux. Si elle utilisait cette attaque surprise pour imposer son opinion au club, en l’exploitant comme avantage pour le camp des dessinateurs, n’était-ce pas, au fond, un coup d’État ?

Même si, c’est vrai, la triste condition du club durait jour et nuit. Il ne m’avait jamais effleuré l’esprit que le simple fait de dessiner son propre manga puisse servir d’attaque contre le camp des lecteurs. En y réfléchissant mieux, je pouvais comprendre à quel point, dans l’état actuel du club, le seul acte de créer un manga aurait l’air d’une attaque… Qui voulais-je tromper en fait ? Dire « je pourrais comprendre » est l’euphémisme du siècle. C’est évidemment ainsi que ça apparaîtrait. J’avais peut-être été naïve jusqu’à présent.

— Qui d’autre est de la partie ? demandai-je.

Elle énuméra des noms, repliant un doigt à chaque mention.

— Moi, Tai, Nichiyama, Harigaya, et puis toi. Je n’ai pas encore demandé aux autres, cela dit.

Toutes des membres du camp des dessinateurs, certes, mais pour autant que je sache, Asanuma-san était la seule à avoir réellement produit quelque chose de consistant. Tai était nouvelle, je ne la connaissais pas bien, mais je me souvenais qu’elle avait dit n’avoir encore jamais dessiné de manga et vouloir s’exercer au club. Nishiyama-san et Harigaya-san étaient toutes deux en première, et j’étais presque sûre qu’aucune des deux n’avait dessiné quoi que ce soit au-delà d’une case ou deux.

— Elles vont vraiment pouvoir faire quelque chose d’un peu long ? demandai-je.

Asanuma-san eut un petit rire.

— J’en doute, mais il n’a pas besoin d’être long. Quatre ou cinq pages suffisent. Tu sais, même une double page, ça va. L’important, c’est d’impliquer le plus de monde possible.

C’était assez impoli de supposer que Nishiyama-san et Harigaya-san ne savaient pas dessiner au seul motif qu’elles ne produisaient presque rien pour le club. J’avais très envie que la réponse soit qu’elles y arriveraient. Ce que me disait pourtant Asanuma-san montrait que, pour elle, qu’elles le puissent ou non importait peu. Pour quelqu’un qui ne pensait qu’au résultat, je suppose que ce n’était pas si surprenant…

La voix d’Asanuma-san se fit plus douce, peut-être parce qu’elle remarquait à quel point j’étais mal à l’aise.

— Je ne vais pas te demander de tout faire toi-même. Le thème est déjà décidé, alors compose ce que tu peux.

Même si c’était peut-être prématuré, pour une amatrice comme moi, de tirer fierté de mon travail, j’avais envie de lui dire que lorsque je suis sur un manga, je ne fais pas du « compose comme je peux » comme ça. Qu’une personne comme Asanuma-san, qui le savait sans doute, l’ait formulé ainsi en disait long sur son degré de désespoir.

Je me dis que je pouvais au moins demander :

— C’est quoi, le thème ?

— « Club de manga ».

Je ne pus m’empêcher de grommeler un peu. Asanuma-san reprit d’une voix plus assurée :

— Si on ne fait pas quelque chose comme ça, on ne pourra pas sortir le manga. Je ne vais pas mentir en prétendant que ce qu’on fait est sans utilité immédiate, mais si on est diplômées avant d’avoir saisi l’occasion de porter comme il se doit le nom du club de manga du lycée Kamiyama et de le faire connaître, on ne la rattrapera jamais. Rien que d’y penser, je ne le supporte pas. Tu ne te sens pas pareil, Ibara ?

Je n’étais pas franchement partante pour porter l’héritage du club, ou quoi que ce soit du genre, mais si je pouvais ne serait-ce que faire lire mon travail à une ou deux personnes… je suppose que ça me rendrait heureuse.

— Alors ? Qu’est-ce que tu en dis ?

Mon cœur était tiraillé. Je n’aimais pas du tout l’idée que mon manga devienne un outil dans la guerre de factions du club, mais, au fond, tout se résumait à mon envie de dessiner un manga et qu’il soit lu. À bien y penser, les circonstances m’importeraient peut‑être peu, pourvu qu’au final on le lise.

Voyant peut‑être dans mon hésitation une lueur d’espoir, Asanuma-san poursuivit sur un ton plus détendu.

— Si tu acceptes, dis‑moi à l’avance combien de pages tu vas dessiner.

— Hein ? Tu veux que je décide du nombre de pages avant même de te donner ma réponse ?

Je ne m’y attendais pas. Je n’avais pas beaucoup d’expérience en travail d’équipe, mais c’était bien plus courant que les groupes décident d’abord du nombre de participantes avant de fixer un nombre de pages, et parfois, ils ne se donnaient même pas la peine de le faire. C’était la première fois, en tout cas pour moi, que j’entendais parler d’un groupe qui voulait d’abord et avant tout déterminer le nombre de pages.

— Oui. Il me faut une estimation pour le formulaire de dépenses du club, après tout.

— Les dépenses du club ? On ne va pas payer de notre poche ?

— Ça ne servirait à rien si on payait de notre poche. J’irai en parler au Comité d’organisation et j’obtiendrai ce qu’il faut sur le budget du club, quitte à forcer un peu. À ce moment‑là, il me faudra des chiffres précis.

Est‑ce que c’était vraiment permis, cela dit ? Le budget, c’était celui de tout le club, donc tout le monde, ou du moins la présidente, Yuasa‑senpai, devrait être d’accord, sinon ce serait à peu près détourner des fonds. Et puis je ne crois même pas que le Comité d’organisation soit l’instance qui distribue les budgets des clubs, à la base.

— Tu vas évidemment en parler à la présidente. N’est‑ce pas ?

Yuasa‑senpai n’avait quasiment rien à voir avec l’animosité qui régnait au club de manga. Elle s’occupait impeccablement des tâches banales nécessaires à la vie du club, comme remplir les formulaires de recrutement et de dépenses. Le plan d’Asanuma-san me paraissait pour le moins bancal. Mais c’était une bonne idée d’impliquer aussi la présidente, histoire de ne pas empirer encore la situation du club.

— Oui… je suppose. Il faudra bien que je la prévienne, murmura‑t‑elle d’un air contrarié, les lèvres presque fermées.

Tout ça avait quelque chose d’inquiétant, mais autant lui laisser la main. Je devais, moi, me mettre à penser à mon propre manga.

— D’accord, je ne peux pas décider tout de suite du nombre de pages. Je suis contente de l’occasion, mais avec un thème comme « Club de manga », je ne sais même pas quelle direction prendre, alors encore moins sur combien de pages ça tiendra. Je vais commencer par un brouillon et m’en servirai pour estimer la pagination, alors tu pourrais attendre un peu ?

Une petite moue plissa ses lèvres.

— Ça se tient, j’imagine. Tu as besoin de combien de temps ?

On était le 14, et je devais encore chercher des idées et construire l’intrigue. Si c’était seulement pour jauger la pagination, le brouillon n’avait pas besoin d’être très détaillé, ce qui voulait dire…

— Vendredi, peut‑être ?

— D’accord. D’ici là, je chercherai d’autres filles prêtes à dessiner.

— On garde ça pour nous, d’accord ?

 

3

(Les parties 3 à 6 arriveront dqp.)

 

[1] Kazuru Ihara » est une référence au célèbre poète et romancier de l’époque d’Edo, Saikaku Ihara (1642-1693), qui partage son nom de famille, bien que la prononciation soit différente.

[2] C’est une nouvelle extrêmement célèbre du tout aussi renommé Osamu Dazai (1909-1948)

[3] Matsuo Bashô (1644-1694) est considéré comme le père du haïku. Ce passage constitue la phrase d’ouverture de son ouvrage La Sente étroite du Bout-du-Monde, recueil extrêmement influent mêlant récits et poèmes, dans lequel il relate son célèbre voyage à travers le Japon.


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