Hyouka t6 - chapitre 4
—————————————-
Traduction : Raitei
———————————————–
1
Quel a bien pu être le premier manga que j’ai lu ? C’était à un âge si tendre que je n’en serai jamais certaine, quels que soient les titres qui me reviennent. Tout ce dont je me souviens avec chaleur, c’est à quel point j’étais absorbée.
Dans le séjour de la maison, il n’y avait qu’une seule étagère, et sur cette étagère ne reposaient que des encyclopédies et des anthologies littéraires couvertes de poussière, que je ne me souviens pas avoir jamais vues hors de leurs boîtiers. Aucun manga. Ma première expérience, je la dois à ma tante, la sœur de ma mère. Elle vivait dans une maison de tôle sommaire, aussi grossière qu’inhospitalière, mais où s’alignaient des bibliothèques vertigineuses, pleines à craquer de livres, dont la moitié, à peu près, étaient des volumes de manga de toutes époques.
C’était devenu mon rituel quotidien. Après l’école primaire, je déposais mon petit cartable à la maison et je filais aussitôt chez ma tante, où je lisais des mangas jusqu’à l’heure du dîner. Chaque fois que je venais, ma tante, l’exact opposé de ma mère, me souriait, me tapotait la tête en disant : « l’accro aux mangas Maya-chan est encore là ! », puis me laissait à mes occupations. Avec le recul, elle avait sans doute relégué tout en haut, hors de portée des bras d’une écolière, les mangas aux scènes peu convenables.
Le tournant est venu en troisième année de primaire. Autant que je m’en souvienne… je venais d’achever « Phénix », d’Osamu Tezuka. C’était peut-être en fait « Wild 7 » ou « Avaler la Terre », mais en tout cas, je lisais, les yeux rivés aux pages, comme toujours, quand ma tante entra à l’improviste et me proposa une collation.
Enfant, je mangeais peu, aussi s’abstenait-elle d’ordinaire de me donner quoi que ce soit qui puisse me couper l’appétit pour le dîner. Mais ce jour-là, on lui avait offert une pastèque de belle qualité et elle voulait visiblement que j’y goûte moi aussi.
« Prends de la pastèque, toi aussi, Maya-chan », me dit-elle. J’ai honte de le dire, mais je n’en ai gardé aucun souvenir de goût. Ce qui m’est resté, en revanche, c’est une phrase qu’elle a prononcée, l’air de rien, pendant que nous grignotions.
« Les livres, sont une chose étrange, tu ne trouves pas ? Peu importe qui nous sommes, n’importe qui peut en écrire… »
Je n’ai aucune idée de ce qui lui avait inspiré cette réflexion. Peut-être parlait-elle du fait que, quand conduire une voiture ou manier des machines exige un permis, écrire un livre, lui, est à la portée de tous. Mais avec cette seule phrase, quelque chose d’incroyable me frappa.
Je vois… Rien n’empêche quelqu’un comme moi de dessiner des mangas.
À peine l’avais-je compris que les vannes s’ouvrirent : dès le soir même, je me suis mise à dessiner. Je n’avais jamais eu d’aversion pour le dessin en soi et, qui plus est, j’obtenais souvent la note maximale au cours d’arts plastiques. J’en étais certaine : moi aussi, je pouvais dessiner des mangas ! Combien de temps a-t-il fallu pour que cette confiance s’effondre ? Dix minutes ? Quinze ? Quand je revois aujourd’hui les horreurs que je traçais alors, j’en pleurerais.
Sur le moment, c’était si frustrant, si pathétique… Les mots « Ce n’était pas censé être comme ça » se formaient derrière mes dents serrées. Je me maudissais à demi-mot tandis que des larmes tombaient sur la feuille, et, pour finir, ma résolution se durcit dans un dernier sanglot de rage.
Depuis ce jour, je n’ai cessé de dessiner, sans relâche.
Le magazine mensuel de manga La Shin était à l’origine vendu comme un supplément de son homologue, Shin Soh.
Son nom venait, paraît-il, d’une onomatopée japonaise évoquant un grand silence, mais le contenu s’en est finalement beaucoup écarté. À la différence de Shin Soh, essentiellement shônen, La Shin était plus neutre, ou, pour le dire autrement, c’était un magazine qui semblait accueillir quiconque aimait les mangas, quel que fût son âge. Il existe pas mal de magazines que je n’hésiterais pas à estampiller « Pour tous les amateurs de manga ! », mais La Shin, en particulier, ne visait pas un créneau précis, je suppose, et elle ne publiait en général rien de trop difficile à adopter pour le lecteur moyen. Même si je n’avais ni l’argent de poche ni le temps pour lire tous les magazines de prépublication de manga à leur sortie, je veillais au moins à acheter sans faute, chaque mois, le dernier numéro de La Shin, le jour de parution, le 18.
Comme beaucoup d’autres, La Shin acceptait les envois de manuscrits et décernait un prix de découverte appelé le Prix du Nouveau Monde. Il était attribué quatre fois par an et, en plus de l’œuvre sélectionnée, publiée dans le numéro du mois, une vingtaine de candidats retenus voyaient leur titre mentionné à l’honneur, assorti d’un bref commentaire.
Le dimanche 18 février était d’un froid mordant. Il neigeait sans relâche au point que la ville s’en trouva ensevelie. L’écharpe rabattue sur les oreilles et couverte de la tête aux pieds de vêtements contre le froid, je me dirigeai vers la librairie Kobundo, au bord de la nationale. Même moi, je n’avais pas vraiment envie de mettre le nez dehors un jour à risques pareil, mais c’était pour le dernier numéro de La Shin, après tout. Cela dit, ce n’est pas parce que j’achetais le magazine tous les mois que je devais forcément l’obtenir le jour même de sa sortie. Sauf que le numéro de mars, aujourd’hui, c’était une autre affaire.
J’avançai à pas pesants dans la neige jusqu’aux chevilles, et, quand j’atteignis Kobundo, le trajet m’avait pris cinq fois plus de temps que d’ordinaire, je m’accordai une seconde pour inspirer à fond l’air tiède de l’intérieur. J’époussetai soigneusement chaque pan de mes vêtements pour en ôter la neige et, certaine de ne mouiller aucun livre par mégarde, je me dirigeai vers le présentoir des magazines de prépublication. Du point de vue du résultat, tous mes efforts furent vains.
Le dernier numéro de La Shin n’était pas encore arrivé.
D’après un employé du magasin, les livraisons étaient parfois avancées ou retardées d’un jour si la date de sortie officielle tombait un dimanche. Je n’y pouvais rien, il ne me restait qu’à rentrer chez moi en traînant les pieds.
Le lendemain après les cours, j’avais réussi à me faire remplacer à la bibliothèque par un de mes amis et j’avais quitté le campus au plus vite, sans passer ni par le club de manga ni par le club de littérature classique. Je courus aussi vite que je pus le long des trottoirs déneigés et finis par me précipiter au Kobundo. Je saisis un numéro de La Shin, ficelé avec une cordelette en plastique pour empêcher qu’on le lise avant achat, le serrai contre ma poitrine qui battait la chamade et me dirigeai vers la caisse. J’avais déjà vu la fille derrière le comptoir et, de sa voix douce habituelle, elle me demanda :
— Voulez-vous un sac ?
— Oui, s’il vous plaît, répondis-je en avalant péniblement ma salive.
— Voulez-vous que je vous coupe la ficelle ?
Les joues en feu, je me demandai ce qu’elle pouvait bien penser de moi. Son expression n’ayant pourtant rien d’inhabituel, je répondis :
— Oui.
Elle prit alors des ciseaux et coupa la ficelle.
Je sortis avec le sac et en tirai aussitôt le magazine. Peu de gens devaient commencer à lire leur achat sitôt sortis de la boutique. Un peu inquiète à l’idée d’être vue par une connaissance, je feuilletai les pages.
Lauréat du 14e Prix Nouveau Monde : « Contre-attaque des tanuki », de Mamoru Mamiana.
Je n’avais jamais entendu ce nom. J’espère que c’est bien.
Je regardai les autres sélections remarquables. Chacune avait droit à une case reproduite dans le magazine, mais pas celle que je cherchais… Autrement dit, la mienne n’avait pas été retenue.
Je levai les yeux vers le ciel d’hiver sans nuages. Le souffle de mon long soupir blanchit dans l’air.
Les prix de participation revenaient à… Ichitarou Tasaka, MILULU, Kinsuke Shôda, Satô Georgia, Kaoru Yajima, Kazuru Ihara, Enma Haru…
— Attends, mais…
Un son étrange s’échappa de ma bouche. Un homme qui entrait dans la boutique me jeta un coup d’œil en coin, mais je n’éprouvai pas la moindre gêne.
— C’est… pas vrai…
Kazuru Ihara[1] ! « L’Île et la Tour ! »
C’était publié ! Mon histoire avec mes dessins était publiée sous mon nom de plume dans le numéro de mars de La Shin.
Je refermai le magazine puis, tremblante, l’ouvris une seconde fois. C’était peut‑être une erreur, me dis‑je. Peut‑être qu’en l’ouvrant de nouveau, le contenu changerait.
Mais non.
2
C’était un lundi ensoleillé de mai, et je me rendis à la bibliothèque du lycée après la fin de l’appel. J’appartenais au club de manga, au club de littérature classique et au Comité de bibliothèque, et même si d’ordinaire je n’y travaillais que le vendredi, le lundi était consacré à la formation des nouveaux arrivés en avril. Je me dis donc que m’occuper des retours était la moindre des choses. J’avais tout rangé sans encombre, mais il restait encore un peu de temps dans la journée. Je pensai aller faire un tour du côté du club de manga, puis, finalement, je gagnai l’extrémité du quatrième étage du bâtiment spécial, vers le club de littérature classique.
En faisant coulisser la porte de la salle de cours de géologie, je fus immédiatement accueillie par des voix familières et enjouées.
— Hé, Mayaka ! Parfait timing. Viens voir ça.
En voyant Fuku-chan au centre de la pièce me faire signe de la main, je sentis ma bouche se courber d’elle‑même en un sourire.
Tous les élèves de première étaient là, mais on dirait que les seconde ne s’étaient pas montrés aujourd’hui. Satoshi Fukube et Eru Chitanda (Fuku-chan et Chi-chan) étaient assis côte à côte, penchés sur une sorte de brochure dépliée sur leurs tables. Oreki occupait une place un peu à l’écart, le regard perdu vers la fenêtre, l’air renfrogné.
— Oui ? Qu’est-ce que c’est ?
Je posai mon sac sur une table voisine et les rejoignis.
Chitanda me présenta la brochure, le visage illuminé d’un large sourire.
Sur la couverture, on lisait « Résultats du concours des fiches de lecture de la ville de Kamiyama ».
— Ça date d’il y a quatre ans, mais je suis tombée dessus en rangeant ma chambre hier. Je l’ai ouvert par curiosité et j’y ai vu un nom auquel je ne m’attendais pas, dit Chi-chan.
Elle ouvrit les pages de ses doigts fins, et je regardai le contenu :
1er prix : « Mes impressions sur l’Oiseau bleu, par Ami Kojima »
2e prix : « Mes impressions sur Salamandre, par Jirô Miyama »
3e prix : « Mes impressions sur « Cours, Melos ![2] » par Houtarou Oreki »
Quatre ans plus tôt, cela signifiait que nous étions en première année de collège à l’époque.
— Mayaka-san, tu étais dans la même classe qu’Oreki-san, non ? demanda Chi-chan.
Oui. Aussi regrettable que ce fût, j’avais été dans la même classe que lui tout le primaire et le collège, et je me souvenais vaguement qu’il avait reçu un prix à un concours de lecture. Je n’avais toutefois jamais lu sa copie. J’ignorais que cela avait été consigné dans une brochure.
— Melos, hein. On ne dirait pas un sujet qu’Oreki choisirait.
— Allons, Mayaka. Tu penses vraiment qu’Oreki choisirait de lui‑même une histoire d’amitié pareille ? C’était sans doute un sujet imposé, dit Satoshi.
Chitanda réfléchit un instant, puis se mit à parler.
— En deuxième année de collège, je suis presque sûre qu’on m’a fait lire « Le petit roi Décembre » d’Alex Hacke pour la fiche de lecture des vacances d’été.
Maintenant qu’elle le disait, j’avais l’impression d’avoir dû lire le même.
Nous posâmes tous les trois nos yeux sur Oreki en même temps.
Il détourna le regard, puis, cédant au silence, poussa un léger soupir avant de se retourner vers nous.
— C’était un des livres recommandés à la bibliothèque… Et puis, il était court.
Ah. Ça se tenait si c’était pour ça.
Fuku-chan sourit avec délice, visiblement aux anges.
— Enfin bref, Mayaka. Cette fiche de lecture est une petite merveille, tu vois. Ça m’a presque tiré des larmes. On imagine très bien le petit Houtarou en train de l’écrire.
— J’ai été, moi aussi, très fascinée, ajouta Chi-chan en opinant. — Je ne pourrais jamais écrire quelque chose comme ça.
À les entendre à ce point, la curiosité me prit un peu, mais je me dis que j’allais au moins en parler à Oreki d’abord.
— Je peux ?
Il me regarda avec la mine sombre, quelque peu contrarié, mais répondit :
— Ce n’est pas comme si cette brochure m’appartenait.
Au lieu de répondre simplement « Je ne veux pas », il fit valoir que c’était une information publique, même si ça ne lui plaisait pas, et laissa entendre qu’il ne pouvait pas dire non… Décidément, il n’avait pas changé. Je remerciai Chi-chan et pris la brochure avec joie.
L’original devait être manuscrit, mais il avait été composé en caractères d’imprimerie pour la brochure.
Mes impressions sur « Cours, Melos ! »
Houtarou Oreki
J’ai lu « Cours, Melos ! ». C’était intéressant. J’ai été content que Melos puisse sauver Selinuntius. J’ai aussi été content que le roi Dionys change d’avis. J’ai pensé qu’il serait bien que ce changement dure longtemps.
À l’origine, Melos n’avait nul besoin de courir. Son village et le château n’étaient séparés que de dix lis chinois, soit quarante kilomètres à l’échelle d’aujourd’hui, donc même à pied, cela ne lui aurait pris qu’une dizaine d’heures. S’il avait couru au début, c’était pour se forcer à couper les liens avec sa maison. En étant assez éloigné du village, il se remit à marcher normalement.
En revanche, à la fin de l’histoire, il dut courir de toutes ses forces pour deux raisons. La première, parce que le pont fut emporté par les fortes pluies de la veille. La seconde, plus pressante, parce qu’il fut attaqué par des bandits. Bien qu’entièrement encerclé, il réussit à en terrasser au moins quatre et à s’échapper. Je l’ai trouvé très fort. Une personne ordinaire n’en serait pas capable. Mais à cause de l’épuisement, il s’endormit. Melos dut ainsi courir pour arriver à temps.
Melos n’avait rien de précieux sur lui. Non seulement il dit dès le début : « Je n’ai rien sur moi, à part ma vie », mais cela devait se voir à l’œil nu. Que cherchaient donc les bandits ? Ils y répondirent eux‑mêmes. Quand Melos leur dit : « Je n’ai rien sur moi, à part ma vie », ils répliquèrent : « C’est justement cette vie que nous voulons ! » Ce n’étaient, à proprement parler, pas des bandits, mais des assassins. Des assassins faibles, certes. Quant à savoir qui avait commandité l’assassinat, Melos dit lui‑même : « Dans ce cas, c’est le roi qui a dû l’ordonner », et les assassins ne répondirent pas. Je trouvai très bien de leur part de ne pas trahir leur commanditaire.
La question est la suivante : Melos avait‑il raison de supposer que c’était le roi qui avait lancé des assassins à ses trousses ?
Je ne le pense pas. Quel que soit celui qu’on imagine vouloir la mort de Melos, la seule personne que cela ne pouvait absolument pas être, c’est le roi.
Le roi Dionys n’avait foi en personne, il ne croyait donc pas du tout que Melos reviendrait. C’est précisément parce qu’il pensait que cela n’arriverait pas que le choc de voir Melos revenir provoqua chez lui un tel revirement. Il n’y a pas de monde où quelqu’un persuadé que Melos ne reviendra pas, enverrait en plus des assassins pour empêcher ce retour.
Qui les a donc envoyés ? Qui se serait réjoui de voir les assassins réussir à tuer Melos ?
Essayons d’imaginer ce qui se serait passé si l’assassinat avait réussi. Sans l’arrivée de Melos avant le coucher du soleil, Selinuntius aurait été exécuté, et le roi, l’air attristé, se serait exclamé : « Voilà exactement pourquoi on ne peut pas faire confiance aux gens. »
Si l’on avait découvert ensuite le cadavre de Melos, on aurait appris que le roi avait exécuté un homme alors même que celui qui devait arriver avait été tué par des brigands de grand chemin. Les sujets du roi auraient beau le craindre, au fond, ils auraient blâmé sa décision. Si, au contraire, le corps de Melos avait été dissimulé avec soin et n’avait jamais été retrouvé, le roi aurait continué de croire, comme il s’y attendait, que Melos s’était enfui. Il aurait perdu l’occasion de croire en autrui et poursuivi les exécutions, détruisant la nation un peu plus de l’intérieur.
En somme, si Melos avait été assassiné, le pays en aurait pâti, quoi qu’il se fût passé ensuite. Vu sous cet angle, celui qui a envoyé les assassins devait être quelqu’un qui ne voulait à aucun prix que le roi se réforme grâce au retour de Melos, et gagne ainsi l’appui du peuple. Lorsque Melos revint bel et bien, je parie qu’il dut hurler intérieurement.
Par ailleurs, alors que Melos courait vers le château, il rencontra un certain Philostratos, disciple de Selinuntius. Bien que Selinuntius n’eût pas encore été exécuté, celui‑ci dit à Melos : « Tu arrives trop tard ! S’il te plaît, arrête de courir ! » Philostratos n’avait pas du tout l’air de vouloir sauver Selinuntius. N’était‑il pas son disciple ?
Il est probable qu’il ait été envoyé par le même commanditaire que les assassins, afin de tenter au moins de dissuader Melos avant qu’il n’arrive au château.
Dans le livre, il est écrit que « le roi Dionys ne pouvait faire confiance à personne ». Je pense que cette méfiance était fondée. Le roi avait des ennemis. Or désormais, à cause de l’affaire Melos, il lui sera d’autant plus difficile d’identifier ces ennemis. Afin d’opposer le roi à son peuple, celui qui a visé Melos continuera vraisemblablement à tout faire pour exploiter sa défiance.
J’ai été content que le roi Dionys change d’avis. Cependant, après avoir fini « Cours, Melos ! », j’ai pensé que ce changement ne durerait peut‑être pas si longtemps.
Je portai la paume à mon front.
— Oreki…
Je n’avais aucune idée qu’il avait rendu une fiche de lecture pareille. Je me retournai vers lui et le vis de nouveau tourné de l’autre côté. J’imaginai ô combien cela devait être pénible de se faire lire à côté quelque chose qu’on a écrit soi-même quatre ans plus tôt.
Fuku-chan, qui s’était faufilé à côté de moi à un moment donné, s’exclama avec excitation :
— Ce qui m’impressionne surtout, c’est que ça a représenté le collège Kaburaya au concours et que ça a même reçu un prix, même si ce n’était que la troisième place. Franchement, quand on te donne une fiche de lecture à faire, je me figurais que tout le monde écrivait ce qui, à son avis, plairait le plus au professeur, pas ce qu’il pensait vraiment. J’ai compris mon erreur ! Ce genre de chose est très bien aussi !
— Je suis presque sûre que, d’ordinaire, ça ne se passe pas comme ça. En deuxième année de collège, notre prof de japonais, c’était M. Hanashima, non ? Il était un peu… spécial, répondis-je.
Je me le rappelais encore très bien. Il insistait toujours pour dire : « Pas la peine de réfléchir à l’intention de l’auteur ».
Il avait ensuite enchaîné comme ça de mémoire : « Ils pensaient probablement à quelque chose de peu avouable, de toute façon. Même s’ils se disaient en écrivant qu’ils avaient juste envie de se saouler et d’aller dormir, on peut tout de même analyser leurs phrases et en tirer du sens. C’est ça, le langage.
Par exemple, Matsuo Bashô[3] a écrit : « Mois et jours sont passants perpétuels, les ans qui se relaient, pareillement sont voyageurs ». Si l’on examine ce passage avec honnêteté et sans idées préconçues, on constate que Bashô ne considère pas les années comme quelque chose qui se contente de passer, mais comme quelque chose qui vient et repart. Autrement dit… cela signifierait que Bashô était un voyageur temporel. »
… Oui, c’était vraiment un professeur spécial. S’il s’agissait de M. Hanashima, je n’aurais eu aucun mal à croire qu’il ait soumis celui d’Oreki.
— Je me demande ce qu’il est arrivé au roi Dionys ensuite. Qu’en penses-tu, Oreki-san ? demanda Chi-chan.
— Qui sait, répondit Oreki brièvement, les joues un peu colorées.
Je retournai la brochure et remarquai quelque chose.
— Dis, Oreki. Tes impressions étaient assez longues, non ?
— Hm ?
Pris de court, il jeta un regard de mon côté.
— Les autres sont un peu plus courtes. La tienne n’atteint-elle pas la limite maximale ?
— Ah, ça…
Un léger sourire inquiet passa sur le visage maussade d’Oreki.
— J’ai cru lire qu’il fallait que mes impressions fassent plus de cinq pages, alors j’ai fait exactement cinq pages. En fait, c’était « pas plus de cinq pages ». C’est rageant. À vouloir me contenter du strict minimum, j’en ai fait plus que nécessaire. Je pensais couper des passages après coup.
— Couper des choses une fois que c’est fini, ça ne ressemble pas vraiment à faire « le strict minimum », dis-je, résignée.
Satoshi opina profondément.
— Je comprends ce que tu veux dire, ceci dit. À ta place, j’aurais peut-être coupé des morceaux, moi aussi.
Ne pas bâcler pour pouvoir bâcler ? Ça a un sens pour vous ? Cette question se lut sur mon visage lorsque je me tournai vers Chi-chan, mais elle avait l’air tout aussi perdue. Ce n’était pas étonnant. Qui pourrait bien comprendre de quoi ils parlaient ? Nos garçons étaient spéciaux, chacun à sa manière. Nous échangeâmes un regard et nous étouffâmes un rire.
Bon… Je consultai ma montre puis me levai de ma chaise. Je ne pouvais pas passer trop de temps ici.
— Tu rentres, Mayaka ? demanda Satoshi.
— Non, je dois aller au club de manga. Ces derniers temps, je n’y ai pas beaucoup mis les pieds.
En disant cela, je remarquai que l’expression de Fuku-chan s’était un peu rembrunie. Je hochai la tête, pour lui montrer du mieux que je pouvais que ça irait, et pris mon sac.
Depuis le Festival Culturel de l’an dernier, le club de manga du lycée Kamiyama était à la dérive. À cause d’une série d’incidents survenus autour du festival, les deux factions du club, celles qui voulaient s’essayer au dessin de manga, expérience ou non, et celles qui ne voulaient pas dessiner, se contentant de lire, avaient commencé à se considérer comme des ennemies.
À mes yeux, c’était pourtant simple : si tu veux dessiner, tu dessines. Si tu veux seulement lire, tu lis. Mais, à ce stade, plus aucune des deux factions ne se souciait du manga. Et rien n’annonçait la fin de cette guerre.
J’y étais pour partie responsable. Avant, le camp des lecteurs était beaucoup, beaucoup plus nombreux, et le camp des dessinateurs n’avait pas d’autre choix que de rester dans l’ombre. Pendant le Festival Culturel, cependant, une fille du camp des lecteurs m’avait renversé de l’eau de rinçage dessus, moi qui appartenais au camp des dessinateurs, et cela avait fait sortir les dessinateurs de leur réserve : ils s’étaient mis en colère contre l’autre camp, en disant qu’ils allaient trop loin. Certes, la fille ne m’aimait peut-être pas, mais je pense personnellement que ce n’était qu’un accident. Bien sûr, à ce moment-là, mon avis n’avait plus aucune importance.
Avec le nouveau trimestre et la fin de la période de recrutement, un événement vint ensuite influer sur la situation entre les deux camps. Kouchi-senpai, la véritable cheffe du camp des lecteurs, alors même qu’elle dessinait elle-même de merveilleux mangas sans en parler aux autres, quitta le club plus tôt que les autres terminales ne le font habituellement. Le camp des dessinateurs y vit d’abord un signe de victoire, mais il devint vite clair que la présence de Kouchi-senpai agissait comme un barrage : rien de bon n’arriva après son départ.
Du temps où elle était encore là, il arrivait souvent que les camps se lancent des piques ou n’en suggèrent que l’insulte. Désormais, à mesure que nous entrions dans le mois de mai, les joutes verbales malveillantes devinrent un spectacle familier. J’aurais encore pu l’accepter si cela découlait d’un débat sur le manga, mais ça commençait toujours par des phrases du genre « tu es insupportable » ou « arrête de nous prendre de haut ».
Dans la salle de préparation n°1 du club de manga, le camp des lecteurs se regroupait vers le devant tandis que celui des dessinateurs occupait le fond. Comme il y avait une porte de chaque côté de la pièce, celles-ci s’étaient elles aussi vues attribuer un camp. Je savais que tous me voyaient comme la cheffe des dessinateurs, mais tout cela me paraissait tellement ridicule.
Ainsi, j’utilisais indifféremment la porte la plus proche à chaque fois. J’imagine que ça passait aussi pour une provocation envers l’autre côté.
Ce lundi-là, après les cours, je m’assis à ma place habituelle près de la fenêtre et me mis à griffonner dans mon carnet des idées pour mon prochain manga. Ces derniers temps, je n’écrivais que des histoires se passant dans le Japon contemporain. Ce n’était sans doute pas une mauvaise idée de changer un peu et d’imaginer quelque chose que je ne vivais pas d’ordinaire. Partant de là, je notai des mots au hasard, au fil de ce qui me venait, des choses comme « ordinateur à vapeur », « grande horloge (vraiment grande) », « cuiseur automatique d’œufs utilisé par toute la ville », et ainsi de suite. Une ombre tomba soudain sur la page. Je levai les yeux et me retrouvai face à Asanuma-san, une élève de ma promo, debout devant moi.
— Tu as une minute ?
Je ne cachais pas que j’étais en train de préparer un nouveau manga, vu que j’étais en salle du club, mais je refermai quand même le carnet par habitude.
— Oui. Qu’est-ce qu’il y a ?
— Voilà. Je voulais te parler de quelque chose, dit-elle d’une voix un peu étouffée.
Asanuma-san avait le visage fin, les yeux étroits, et une voix un peu aiguë. Elle dessinait aussi des mangas, sans doute depuis longtemps : ses traits étaient rapides et assurés, comme si elle en avait l’habitude. J’en étais parfois jalouse, tant j’étais lente en comparaison. D’un autre côté, je me disais que les mangas eux-mêmes s’en porteraient peut-être mieux si elle y mettait un peu plus de soin.
Même si je m’étais heurtée à Kouchi-senpai pendant le Festival Culturel, c’est Asanuma-san qui prit les rênes du camp des dessinateurs ensuite. À vue de nez, c’était parce qu’elle voulait transformer le club de manga, un endroit où le simple fait de prendre un stylo vous valait une volée de regards glacés, en un environnement où, à terme, chacun pourrait dessiner des mangas à son gré.
Ce n’était pas quelque chose que je pouvais faire, moi qui évitais autant que possible d’avoir affaire à ce genre de dynamique et préférais créer mes mangas selon mes propres règles. Je ne pouvais qu’admirer sa détermination.
Asanuma-san alla droit au but.
— Je vais auto-éditer un manga. Je voulais te demander ton aide.
Je balayai aussitôt la salle du regard pour voir si quelqu’un était à portée d’oreille, mais personne ne semblait faire attention. L’idée ne m’avait même pas traversé l’esprit. Certes, j’avais déjà auto-édité des mangas moi-même, mais je n’avais encore jamais fait équipe avec Asanuma-san.
— Un manga… de quel genre ?
Asanuma-san jeta elle aussi un regard furtif autour de la salle de préparation, puis répondit d’un ton amer :
— À ce rythme, on va encore se retrouver, pour le Festival Culturel de cette année, avec seulement des articles d’opinion. Entrer de manga et ne pas pouvoir faire de manga, c’est complètement idiot, quel que soit l’angle. À ce stade, autant en faire un nous-mêmes. Tu ne trouves pas ?
— Tu veux dire créer un club à part ?
Elle secoua la tête.
— Ce n’est pas ça. Ça ne servirait à rien… Ce que je dis, c’est qu’on ferait un volume en secret, sous l’étiquette du club de manga du lycée Kamiyama, et qu’on le vendrait pendant les vacances d’été. Avec ça, on pourrait montrer qu’il est possible de faire du manga au sein du… Non, mieux : montrer que le club est fondamentalement fait pour créer du manga.
Je n’arrivais pas à me défaire de l’impression qu’elle avançait là quelque chose de dangereux. Si elle utilisait cette attaque surprise pour imposer son opinion au club, en l’exploitant comme avantage pour le camp des dessinateurs, n’était-ce pas, au fond, un coup d’État ?
Même si, c’est vrai, la triste condition du club durait jour et nuit. Il ne m’avait jamais effleuré l’esprit que le simple fait de dessiner son propre manga puisse servir d’attaque contre le camp des lecteurs. En y réfléchissant mieux, je pouvais comprendre à quel point, dans l’état actuel du club, le seul acte de créer un manga aurait l’air d’une attaque… Qui voulais-je tromper en fait ? Dire « je pourrais comprendre » est l’euphémisme du siècle. C’est évidemment ainsi que ça apparaîtrait. J’avais peut-être été naïve jusqu’à présent.
— Qui d’autre est de la partie ? demandai-je.
Elle énuméra des noms, repliant un doigt à chaque mention.
— Moi, Tai, Nichiyama, Harigaya, et puis toi. Je n’ai pas encore demandé aux autres, cela dit.
Toutes des membres du camp des dessinateurs, certes, mais pour autant que je sache, Asanuma-san était la seule à avoir réellement produit quelque chose de consistant. Tai était nouvelle, je ne la connaissais pas bien, mais je me souvenais qu’elle avait dit n’avoir encore jamais dessiné de manga et vouloir s’exercer au club. Nishiyama-san et Harigaya-san étaient toutes deux en première, et j’étais presque sûre qu’aucune des deux n’avait dessiné quoi que ce soit au-delà d’une case ou deux.
— Elles vont vraiment pouvoir faire quelque chose d’un peu long ? demandai-je.
Asanuma-san eut un petit rire.
— J’en doute, mais il n’a pas besoin d’être long. Quatre ou cinq pages suffisent. Tu sais, même une double page, ça va. L’important, c’est d’impliquer le plus de monde possible.
C’était assez impoli de supposer que Nishiyama-san et Harigaya-san ne savaient pas dessiner au seul motif qu’elles ne produisaient presque rien pour le club. J’avais très envie que la réponse soit qu’elles y arriveraient. Ce que me disait pourtant Asanuma-san montrait que, pour elle, qu’elles le puissent ou non importait peu. Pour quelqu’un qui ne pensait qu’au résultat, je suppose que ce n’était pas si surprenant…
La voix d’Asanuma-san se fit plus douce, peut-être parce qu’elle remarquait à quel point j’étais mal à l’aise.
— Je ne vais pas te demander de tout faire toi-même. Le thème est déjà décidé, alors compose ce que tu peux.
Même si c’était peut-être prématuré, pour une amatrice comme moi, de tirer fierté de mon travail, j’avais envie de lui dire que lorsque je suis sur un manga, je ne fais pas du « compose comme je peux » comme ça. Qu’une personne comme Asanuma-san, qui le savait sans doute, l’ait formulé ainsi en disait long sur son degré de désespoir.
Je me dis que je pouvais au moins demander :
— C’est quoi, le thème ?
— « Club de manga ».
Je ne pus m’empêcher de grommeler un peu. Asanuma-san reprit d’une voix plus assurée :
— Si on ne fait pas quelque chose comme ça, on ne pourra pas sortir le manga. Je ne vais pas mentir en prétendant que ce qu’on fait est sans utilité immédiate, mais si on est diplômées avant d’avoir saisi l’occasion de porter comme il se doit le nom du club de manga du lycée Kamiyama et de le faire connaître, on ne la rattrapera jamais. Rien que d’y penser, je ne le supporte pas. Tu ne te sens pas pareil, Ibara ?
Je n’étais pas franchement partante pour porter l’héritage du club, ou quoi que ce soit du genre, mais si je pouvais ne serait-ce que faire lire mon travail à une ou deux personnes… je suppose que ça me rendrait heureuse.
— Alors ? Qu’est-ce que tu en dis ?
Mon cœur était tiraillé. Je n’aimais pas du tout l’idée que mon manga devienne un outil dans la guerre de factions du club, mais, au fond, tout se résumait à mon envie de dessiner un manga et qu’il soit lu. À bien y penser, les circonstances m’importeraient peut‑être peu, pourvu qu’au final on le lise.
Voyant peut‑être dans mon hésitation une lueur d’espoir, Asanuma-san poursuivit sur un ton plus détendu.
— Si tu acceptes, dis‑moi à l’avance combien de pages tu vas dessiner.
— Hein ? Tu veux que je décide du nombre de pages avant même de te donner ma réponse ?
Je ne m’y attendais pas. Je n’avais pas beaucoup d’expérience en travail d’équipe, mais c’était bien plus courant que les groupes décident d’abord du nombre de participantes avant de fixer un nombre de pages, et parfois, ils ne se donnaient même pas la peine de le faire. C’était la première fois, en tout cas pour moi, que j’entendais parler d’un groupe qui voulait d’abord et avant tout déterminer le nombre de pages.
— Oui. Il me faut une estimation pour le formulaire de dépenses du club, après tout.
— Les dépenses du club ? On ne va pas payer de notre poche ?
— Ça ne servirait à rien si on payait de notre poche. J’irai en parler au Comité d’organisation et j’obtiendrai ce qu’il faut sur le budget du club, quitte à forcer un peu. À ce moment‑là, il me faudra des chiffres précis.
Est‑ce que c’était vraiment permis, cela dit ? Le budget, c’était celui de tout le club, donc tout le monde, ou du moins la présidente, Yuasa‑senpai, devrait être d’accord, sinon ce serait à peu près détourner des fonds. Et puis je ne crois même pas que le Comité d’organisation soit l’instance qui distribue les budgets des clubs, à la base.
— Tu vas évidemment en parler à la présidente. N’est‑ce pas ?
Yuasa‑senpai n’avait quasiment rien à voir avec l’animosité qui régnait au club de manga. Elle s’occupait impeccablement des tâches banales nécessaires à la vie du club, comme remplir les formulaires de recrutement et de dépenses. Le plan d’Asanuma-san me paraissait pour le moins bancal. Mais c’était une bonne idée d’impliquer aussi la présidente, histoire de ne pas empirer encore la situation du club.
— Oui… je suppose. Il faudra bien que je la prévienne, murmura‑t‑elle d’un air contrarié, les lèvres presque fermées.
Tout ça avait quelque chose d’inquiétant, mais autant lui laisser la main. Je devais, moi, me mettre à penser à mon propre manga.
— D’accord, je ne peux pas décider tout de suite du nombre de pages. Je suis contente de l’occasion, mais avec un thème comme « Club de manga », je ne sais même pas quelle direction prendre, alors encore moins sur combien de pages ça tiendra. Je vais commencer par un brouillon et m’en servirai pour estimer la pagination, alors tu pourrais attendre un peu ?
Une petite moue plissa ses lèvres.
— Ça se tient, j’imagine. Tu as besoin de combien de temps ?
On était le 14, et je devais encore chercher des idées et construire l’intrigue. Si c’était seulement pour jauger la pagination, le brouillon n’avait pas besoin d’être très détaillé, ce qui voulait dire…
— Vendredi, peut‑être ?
— D’accord. D’ici là, je chercherai d’autres filles prêtes à dessiner.
— On garde ça pour nous, d’accord ?
3
Mes parents ne me disaient pas grand‑chose au sujet du fait que je dessinais des mangas. Ils ne désapprouvaient ni ne soutenaient. Tant que j’étudiais sérieusement, ils me laissaient faire ce que je voulais sur mon temps libre. Le « tant que j’étudiais sérieusement » impliquait que je n’étais libre de dessiner des mangas que les week‑ends et les jours fériés. Mon père et ma mère affichaient toujours un petit air inquiet quand ils me voyaient dessiner en semaine, alors j’avais arrêté. J’avais évidemment d’autres projets, les jours de repos, si bien que je me retrouvais souvent terriblement à court de temps.
Asanuma-san m’avait parlé de ses projets lundi, et je devais lui donner ma réponse pour vendredi. Même si, en vérité, je n’avais encore rien dessiné, je ne voulais pas rompre la promesse tacite faite à mes parents de ne pas dessiner à la maison en semaine, aussi décidai‑je d’y travailler à l’école.
Le problème était l’endroit. Je devais garder le plan d’Asanuma secret, donc pas question de faire quoi que ce soit en rapport avec ça dans la salle du club de manga. J’aurais bien aimé utiliser la salle de géologie, où se réunissait le club de littérature classique, mais je ne voulais pas les entraîner dans l’imbroglio qu’étaient les problèmes du club de manga. Je n’étais pas non plus à l’aise à l’idée d’utiliser la salle réservée pour les membres de la bibliothèque, pour quelque chose de totalement sans rapport. Toutes ces options barrées, il ne m’en restait qu’une. Je décidai d’ouvrir mon cahier dans ma salle de classe de première C.
Je ne parlerai pas pour les autres, mais personnellement, dessiner un manga avec du monde autour est très difficile. À l’école, entourée de camarades, c’était hors de question. À ce stade, je ne faisais que jeter des idées, donc, vu de côté, ça ne pouvait pas ressembler à autre chose qu’à du travail scolaire acharné. Pour parfaire le camouflage, j’avais même ouvert un manuel. Un déguisement si parfait que ni le divin ni Oreki ne l’auraient percé à jour.
Après les cours, mardi, je me tenais bien droite à mon bureau, toujours dans ma salle de classe. J’ouvris mon manuel d’histoire mondiale et me mis à noter des idées. C’était la première fois que j’utilisais un thème imposé par quelqu’un d’autre, alors j’étais sans doute un peu hésitante, mais je restais convaincue que ce n’était pas impossible.
Asanuma-san a bien dit que le thème était « club de manga », mais elle n’avait pas précisé que ça devait se passer dans celui du lycée Kamiyama. Un groupe qui étudie[1] le manga… Voyons voir. Et si l’histoire se passait dans le futur ? Dans un monde où la civilisation s’est effondrée, un groupe tombe sur les ruines d’un club de manga et essaie de comprendre ce que c’était exactement. Ce ne serait pas trop tiré par les cheveux ?
Je griffonnais ces idées au porte‑mine dans mon cahier, mais mes pensées se mirent à se disperser et je n’arrivais plus à me concentrer, la faute à deux filles restées en classe. L’une d’elles était Maki Hani, un nom qui coulait si bien à la bouche que j’avais toujours envie de le prononcer en entier quand je l’appelais. Elle avait l’air bienveillante malgré ses choix de cosplay audacieux pendant le Festival Culturel, et elle semblait assez futée. Qui plus est, elle faisait partie du club de manga. En ce moment, elle bavardait joyeusement avec d’autres filles de leurs vacances d’été.
D’ordinaire, je ne cherchais pas à tout savoir dans les moindres détails au sujet du conflit du club, mais rien qu’en observant, je pouvais dire que Hani‑san était techniquement du côté de la soi‑disant faction Lecture. Cela dit, il était clair qu’elle ne les soutenait jamais activement, et quand les deux factions se mettaient à s’insulter, elle se taisait toujours, même si elle s’asseyait avec la faction Lecture. Peut‑être qu’elle était comme moi, embarquée dans un camp tout en trouvant tout cette histoire stupide. Je ne lui parlais jamais en salle du club, mais en classe nous échangions assez normalement.
J’étais presque sûre que Hani‑san ne dirait rien à personne, même si elle apprenait d’une manière ou d’une autre le plan d’Asanuma-san.
Mais elle pourrait deviner, en jetant un œil à mes notes, que j’esquissais l’intrigue d’un manga. Ce serait plus embarrassant que tout, alors je restai en alerte constante.
Je me faisais peut‑être des idées, mais qui pouvait l’affirmer ? Je me cassais la tête sur mes notes, écrivant et raturant sans cesse, puis levai soudain les yeux. Hani‑san me tournait le dos, parlant aussi librement que lorsque j’avais commencé.
— Quoi, mais non ! Notre équipe de baseball est vraiment nulle.
L’entendre dire ça, entre autres, signifiait au moins qu’elle participait à la conversation, j’imagine. Mais alors pourquoi n’arrivais‑je pas à me défaire de cette impression d’être observée ? Et même si elle devinait d’une façon ou d’une autre que j’étais en train de mettre au point l’intrigue d’un manga, quel intérêt aurait‑elle à me surveiller de loin ?
…Cela dit, quelque chose chez Hani‑san me chiffonnait.
Elle était en très bons termes avec Kouchi‑senpai, qui avait quitté le club. Ce n’était pas la relation senpai-kôhai qu’on voit d’ordinaire dans la plupart des clubs. Je les avais vus de nombreuses fois parler très naturellement, comme de vieilles amies. Kouchi‑senpai était aussi très populaire auprès des autres filles, si bien que leur relation revenait assez souvent dans les conversations. D’après ce que j’en avais retenu par bribes, elles habitaient tout près l’une de l’autre et avaient beaucoup joué ensemble enfants. Peut‑être qu’elle m’observait, moi, possible instigatrice d’un coup d’État de la faction Dessin, en tant que proche et amie du leader de la faction Lecture ? Je ne pouvais pas complètement l’exclure, mais ça sonnait vraiment comme tout droit sorti d’un manga. Si ce n’était pas ça, alors je séchais. Pourquoi me regarder ?
Tandis que ces idées me traversaient l’esprit, Hani‑san jeta un œil à son téléphone portable puis se leva d’un bond pour quitter la salle. C’était donc bien dans ma tête, pensai‑je, un peu honteuse. Le lendemain, pourtant, Hani‑san resta de nouveau en classe après la fin des cours et, au moment où je commençais à m’en étonner, elle se mit à me regarder.
Il n’y avait plus que trois garçons parlant de foot, Hani‑san et moi. Je me concentrai sur mes notes pendant qu’elle lisait en silence un livre. Ça devenait ardu, mais il me fallait vite boucler le brouillon, sinon je ne tiendrais pas l’échéance.
Cela différait peut‑être un peu des autres, mais quand je dessine un manga, je commence par écrire les dialogues. Je suis obligée de commencer par là pour bien sentir la manière dont chacun parle et ce qu’il dirait dans chaque situation. Je ne suis pas sûre que ce soit efficace. En fait, je devais généralement raccourcir les répliques au moment de les mettre pour la première fois dans les bulles, on pouvait donc sans doute dire que ça ne l’était pas… Mais on n’y pouvait rien. Dessiner le brouillon à l’école serait bien trop embarrassant si j’y ajoutais déjà les dialogues. Je dus donc recourir à des mesures désespérées.
J’inscrivis dans mon cahier la première réplique, mûrie avec soin pendant ces deux jours. Le thème choisi ne me réjouissait pas outre mesure, mais à mesure que j’écrivais, l’histoire se mit à avancer étonnamment bien.
Je repensai aux critiques reçues dans La Shin. Un mangaka professionnel participe au processus de sélection pour le Prix Nouveau Monde et rédige même de brèves remarques pour les lauréats d’un prix de participation et au‑delà. Celui qui s’en était chargé cette fois était Yutaka Niiro, et ses remarques à mon égard disaient ceci :
« Point fort : La montée en tension. Point moyen : dessin. (Tu peux y arriver !) Point faible : les répliques étaient trop longues. Tu t’améliores de plus en plus, alors bon courage pour ton prochain envoi de manuscrit ! »
Je n’avais jamais entendu parler de Niiro avant ses commentaires, mais dès le lendemain, je dépensai tout mon argent de poche pour aller acheter une pile de ses volumes. Avant même qu’il le mentionne, je savais vaguement que les répliques trop longues étaient mon talon d’Achille.
J’avais donc pris un soin méticuleux à déterminer quels mots couper et lesquels gardaient leur efficacité, en noircissant le cahier.
Alors que j’étais toute à cela, une voix m’interpela soudain.
— Maya‑cchi
C’était Hani-san. Je levai les yeux et remarquai que les garçons avaient disparu je ne sais quand, ne laissant plus qu’elle et moi dans la salle. Elle ne me regardait pas, mais fixait le téléphone dans sa main. Je répondis en refermant l’air de rien le cahier.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle releva la tête vers moi, le visage absolument impassible.
— Ils ont découvert le plan d’Asanuma.
Il n’y avait aucune raison de jouer les étonnées, et ce n’était pas si surprenant non plus. Asanuma-san disait que c’était un secret, mais elle paraissait bien décidée à solliciter toute personne qui semblait à la hauteur pour l’aider sur le projet. Je m’étais donc dit que ce n’était qu’une question de temps avant que la vérité ne fuite. En gardant cela à l’esprit, je m’étais dit que Hani-san m’observait bel et bien.
— Je vois.
Puisque nous étions percées à jour, il n’y avait probablement plus moyen de continuer à dessiner le manga en utilisant le budget du club. D’ailleurs, dès le départ, notre idée d’aller parler à la présidente pour obtenir les fonds de cette manière posait problème. Sortir le manga en mettant en commun l’argent des personnes impliquées était sans doute l’approche la plus lucide. Ç’aurait peut‑être été une bonne idée de s’en tenir à cela dès le début.
Hani-san poussa un soupir résigné en me regardant.
— Maya-cchi, tu n’es pas un peu trop calme ? Ça s’annonce assez moche.
Je jetai un coup d’œil au téléphone dans sa main.
J’imaginais que quelqu’un venait de lui envoyer un message. Quelque chose de « moche »… Je voyais de quoi elle parlait.
— Il s’est passé quelque chose au club de manga ?
Elle acquiesça, et son visage se crispa par l’exaspération.
— On dirait qu’ils en font baver à Asanuma. Enfin, c’était assez évident que ça arriverait…
Quand elle disait « évident », parlait‑elle du résultat évident pour quelqu’un qui avait essayé de manœuvrer en douce dans le dos de tout le monde, ou bien éprouvait‑elle de la sympathie pour la détermination d’Asanuma tout en sachant que la faction Lecture se mettrait forcément en colère ? Impossible à savoir. Je ne savais même pas ce que j’en pensais moi‑même.
— Oui, sans doute, acquiesçai‑je en commençant à ranger le cahier sur mon bureau.
Hani-san parut un peu surprise.
— Tu y vas ? Tu ferais mieux de rester à l’écart…
Ça me faisait plaisir de voir Hani-san se soucier à ce point de moi, alors que nous ne parlions pas tant que ça, mais bon… Que faire d’autre ?
— Ce n’est pas comme si j’avais déjà décidé de l’aider pour son projet, mais je ne peux pas non plus faire comme si de rien n’était.
Hani-san laissa échapper un léger rire et répondit :
— Ça marche. Mais je viens avec toi.
Le fait que Hani-san, membre de la faction Lecture, décide de venir signifiait qu’elle ne voulait pas que j’empire la situation et bouleverse l’équilibre actuel. Son « désolée » devait aller en ce sens.
— Maya-cchi, échangeons nos coordonnées. S’il se passe quoi que ce soit, je t’enverrai un message.
J’acquiesçai et sortis mon téléphone de mon sac.
La salle du club de manga se trouvait au deuxième étage du bâtiment principal, dans la première salle de préparation, et ma classe était dans le même bâtiment, au troisième. Le trajet n’était pas long, mais, à vrai dire, je pris mon temps pour y aller. Était‑il seulement possible de me presser vers un endroit où je savais qu’on allait me crier dessus ? Dans cet état, Hani-san me suivait de près.
Nous arrivâmes enfin devant la salle du club et, en faisant coulisser la porte, je commençai à regretter de ne pas avoir couru. Un seul coup d’œil suffisait pour comprendre que tout était déjà terminé. Asanuma-san, Harigaya-san et Tai étaient encerclées par un demi-cercle de filles. Tai sanglotait misérablement et Asanuma-san fixait ses pieds, encaissant en silence. Juste en face des trois se trouvait l’élève de seconde, Shinohara-san. Les bras croisés, elle leva les yeux vers moi à mon entrée et ricana.
— Ibara, hein ? Tu attendais qu’on ait fini pour venir ? Plutôt sournoise, non ?
— Ce n’est pas ça. Je n’étais au courant de rien, c’est tout.
— Mais bien sûr. Puisque tu arrives si tard, je vais tout te mettre noir sur blanc. On sait tout. Vous comptiez voler le budget du club pour faire votre manga, puis chasser tous ceux qui ne savent pas dessiner. Franchement, jusqu’où ira votre fourberie ?
Après le départ de Kouchi-senpai, Shinohara-san avait plus ou moins pris les rênes de la faction lecture. C’était peut‑être ainsi qu’elle interprétait le plan, mais elle exagérait beaucoup trop.
— Tu te trompes complètement. Asanuma-san voulait juste créer un manga sans que le club ne lui mette des bâtons dans les roues. Elle comptait demander l’autorisation d’utiliser le budget du club à la présidente, Yuasa-senpai. Ne parle pas de vol, s’il te plaît.
— La présidente ? murmura Shinohara-san, et un large sourire se dessina sur son visage.
— Elle a déjà quitté le club. Il paraît qu’elle devait se concentrer sur les examens d’entrée à la fac. Tu n’étais pas au courant ?
— Quoi… ?
Je balayai la salle du regard à la recherche de Yuasa-senpai. Elle n’était nulle part. Non seulement elle, mais tous les terminale manquaient à l’appel.
— Donc c’était ça, soufflai‑je pour moi seule.
Au moment même où Asanuma-san s’apprêtait à prendre l’initiative en lançant ce manga, Shinohara-san et les autres s’étaient arrangées pour pousser Yuasa-senpai, neutre jusque là, à quitter le club, laissant le poste de présidente vacant pour le remplir à leur guise. C’était la période où beaucoup de terminale quittaient leurs clubs. Rien d’étonnant à ce que cela arrive maintenant. Hier ou aujourd’hui, sans aucun doute, la présidente avait démissionné sans que je m’en aperçoive. Et moi, pendant ce temps, à me tracasser pour savoir si je dessinerais du manga en salle de club ou non alors que tout ça se passait… Mais qu’est-ce que je fichais, bon sang ?!
Voyant mon expression se troubler, Shinohara-san poursuivit sans la moindre hésitation.
— Comment ça « mettre des bâtons dans les roues » ? À t’écouter, on dirait plutôt que ça te décrit toi. Tu prends de grands airs, tu te moques de celles qui ne savent pas dessiner, mais qui veulent quand même rejoindre le club, et dès qu’on te demande d’arrêter ce genre d’initiatives prises de ton propre chef, tu joues les victimes. Arrête un peu. On veut juste profiter du club à notre façon. Rien que le fait de dire qu’on aime les mangas suffit pour que nos parents et nos profs nous prennent pour des idiotes, alors pourquoi faudrait-il subir ça ici aussi ?
À présent, toutes les membres qui entouraient Asanuma-san avaient les yeux braqués sur moi. Tous ces regards étaient d’une froideur amère. Dans le silence qui suivit, je sentis qu’elles approuvaient toutes les paroles de Shinohara-san et nous en voulaient, à Asanuma-san et à moi.
Je ne les avais jamais prises pour des idiotes.
Tout ce que je voulais, c’était dessiner du manga. Certes, je ne m’étais jamais excusée d’en être capable, mais je n’avais pas une seule fois méprisé celles qui ne le pouvaient pas. Mais était-ce vraiment le cas ?
Était-il possible que, sans même m’en rendre compte, une facette plus désagréable de moi ait refait surface et les ait blessées, par une remarque trop sèche, un ton agacé, ou quelque chose dans ce genre ?
Non, ressaisis‑toi. Je n’ai jamais pensé comme ça. Savoir dessiner du manga n’est qu’un talent parmi d’autres. Ce n’est pas différent que de savoir virevolter à la barre fixe ou de retenir toutes les périodes de l’histoire du Japon. C’est peut‑être important pour la personne elle‑même, mais j’ai toujours trouvé complètement idiot de se vanter de ça devant les autres. Ne commence pas à douter de toi, Mayaka.
Je devais me retenir de me laisser emporter par ces regards glacials. Pour l’instant, il me fallait avancer doucement et comprendre ce qui allait se passer.
— Alors ? Qui est la nouvelle présidente ?
Les yeux de Shinohara s’agrandirent de surprise.
— Tu ne sais pas ?
Cette réaction signifiait sans doute que c’était quelqu’un que je connaissais. Ce n’était quand même pas Asanuma-san, si ? Shinohara-san leva le bras et me désigna du doigt.
— Moi ?
— Bien sûr que non. Derrière toi.
Je me retournai.
Là se tenait ma camarade de classe, une fille qui paraissait timide sans l’être, entrée dans la salle après moi. C’était Hani-san. Alors que je restais bouche bée, elle leva la main en signe d’excuse.
— Désolée, Maya-cchi. Ce n’était pas facile de te le dire.
Elle vint se placer aux côtés de Shinohara-san et demanda :
— Elles ont accepté ?
— Tout.
— Très bien. Explique à Maya-cchi, alors.
Elles parlaient probablement de quelque chose comme des conditions de capitulation. Plus posée qu’à l’instant, Shinohara-san se lança dans ses explications.
— Nous avons décidé de ça avant que tu n’arrives.
— J’imagine qu’on n’a pas le droit de dessiner du manga, dis‑je.
— Si vous voulez le faire, on ne vous en empêchera pas.
Déconcertée par sa réponse, je me tournai malgré moi vers Asanuma-san. Mais son expression resta éteinte. Il devait y avoir autre chose dans leurs conditions.
— Le manga en question va de toute façon faire un flop. Vous avez peut‑être la grosse tête, mais la seule à avoir réellement fait quelque chose, c’est Ibara. Faites ce que vous voulez, cela dit. On peut même vous aider à remplir aussi le formulaire de dépenses du club, si vous voulez. Si au final vous n’arrivez pas à le terminer, on aura toutes une bonne occasion de se moquer de vous. Et vous devrez assumer d’avoir gaspillé le budget du club et démissionner.
Elle replia alors son index et posa la paume sur sa poitrine.
— Dans l’hypothèse d’une sur un million où vous sortez quelque chose qui en vaille la peine… eh bien, tant mieux pour vous ! On vous laissera faire ce que vous voudrez du club. Et nous, on fondera le nôtre pour faire ce qu’on veut, nous aussi.
Donc c’était ça. Le moment était enfin venu.
Je le pressentais depuis un moment, mais il semblait que la fracture entre les deux factions avait déjà atteint un point de non‑retour. En utilisant le budget pour faire son manga, le club se scinderait en deux.
Hani-san frappa dans ses mains pour me tirer de ma torpeur.
— Je pense que tu vois où ça mène, Maya-cchi. Désolée pour tout ça. Faisons maintenant ce qu’il y a à faire.
Shinohara-san sortit une feuille de papier et l’agita devant Asanuma-san.
— Pour le formulaire de dépenses du club, on en a déjà rempli un. Nous avons même déjà apposé notre signature et vu le professeur référent. À toi d’écrire le montant et l’objet, Asanuma-san.
En entendant son nom, Asanuma-san leva enfin les yeux et contempla d’un air las le formulaire, mais, au bout du compte, elle secoua lentement la tête.
— Je ne sais pas combien ça coûtera. On n’a même pas décidé du nombre de pages…
— Allez ! Ne t’en fais pas pour ça ! Si ce n’est pas suffisant, on en déposera un autre. Mettons 10 000 yens. Le plus important, c’est de commencer ! répondit Hani-san.
Comme attirée par cette voix enjouée, Asanuma-san s’approcha, chancelante, et prit la feuille. Shinohara-san avait même un stylo prêt, qu’elle lui tendit aussi. Asanuma-san contempla le stylo avec prudence, mais, au moment même où elle allait commencer à écrire, tout son corps se figea, comme retenu par quelque chose.
— Qu’est‑ce qu’il y a ? Tu as la trouille ? lança Shinohara-san pour la piquer.
Il me sembla qu’un éclair de colère traversa le regard d’Asanuma-san. Elle se remit aussitôt à écrire.
Je ne fis que regarder, incapable de reprendre mes esprits. Je savais que quelque chose clochait dans tout ça, mais je n’arrivais plus à penser correctement. Il s’était peut‑être passé trop de choses pour que je puisse tout digérer. Enfin, une question unique commença à prendre forme dans ma conscience : pourquoi Hani-san tenait‑elle tant à remplir le formulaire de dépenses du club ? Qu’est‑ce que cela changerait si on le remplissait ? On pourrait travailler sur notre manga ? Non, ce n’était pas la question…
Qu’est-ce que disait Shinohara-san, tout à l’heure ? Je me creusai la tête, l’esprit embrouillé, pour retrouver ses mots. Je suis presque sûr que c’était à peu près ça. « …Et vous devrez assumer d’avoir gaspillé le budget du club et démissionner ».
— Attends !
Je lâchai ça à toute vitesse pour arrêter Asanuma-san, mais elle avait déjà fini de remplir le formulaire comme on le lui avait demandé. En m’entendant, elle se retourna, décontenancée, mais Hani-san retira aussitôt la feuille de sous sa paume.
Il n’y avait qu’un moyen d’empêcher le club de manga de se scinder en deux. Il nous faudrait renoncer à notre projet de manga, encore à l’état de brouillon et promettre aux autres que nous ne ferions plus cavalier seul à l’avenir pour ce genre de choses, en nous réconciliant au passage. Mais à partir du moment où un formulaire de dépenses du club entrait en jeu, nous ne pourrions plus invoquer l’excuse que le manga n’était même pas commencé. Même sans dépenser un seul yen, ils pourraient toujours nous accuser d’« avoir gaspillé les fonds du club » et bloquer toute réconciliation.
Je n’avais jamais vraiment détesté la faction Lecture. À vrai dire, je ne me considérais même pas comme un membre à part entière de la faction Dessin. Pourtant, leurs méthodes, cette fois, étaient d’une cruauté insensée. S’ils avaient voulu scinder le club dès le départ, ils n’avaient qu’à partir en silence, ou même nous dire carrément, à Asanuma-san et à moi, de démissionner. Et malgré tout, ils faisaient tout cela pour nous humilier autant que possible. Je lançai un regard noir à Hani-san, mais elle ne me faisait déjà plus face. Elle rangea soigneusement la feuille dans son sac et quitta la salle.
— Très bien, bon courage pour tout, d’accord ? Je vais chercher la signature du professeur.
Si je la poursuivais maintenant, si je lui claquais la joue et arrachais la feuille de son sac, est-ce que je pourrais sauver le club ?
… Ce ne serait que pire, j’imagine.
Dans la salle soudain redevenue silencieuse, je n’entendais que les sanglots étouffés de l’élève de seconde, Tai, jusqu’à ce qu’elle finisse par parler, oubliant qui se trouvait autour d’elle.
— Je suis vraiment désolée, senpai. Je suis vraiment désolée !
4
Pourquoi est-ce que je dessinais des mangas, déjà ?
Après les cours, le mercredi, même si Asanuma-san était acculée par Shinohara-san et les autres et paraissait presque sans vie, quand je lui demandai si elle voulait abandonner le projet, elle répondit d’un ton net :
— Non.
— Si on termine le manga, Shinohara-san quittera le club. Ça te va ?
La question n’avait pas grand intérêt. Si on ne le terminait pas, c’est nous qu’on forcerait à partir. Dans tous les cas, on y perdait. En m’écoutant, Asanuma-san se mit à sourire, crispée, et répondit :
— Parfait pour moi. Si elle est prête à nous mettre à la porte, je veux bien lui rendre la pareille.
Je ne dessinais pas des mangas pour faire partir Shinohara-san du club de manga. Cela dit, si vous me demandiez pourquoi je le faisais, je serais incapable de répondre correctement.
C’est étrange. Jusqu’à hier, je croyais savoir pourquoi.
Et malgré tout, les préparatifs du manga suivirent leur cours.
L’histoire était quasiment bouclée, et pour l’essentiel les dialogues aussi, mais j’avais beau la relire autant de fois que je voulais, je n’arrivais pas à en être satisfait. Elle me donnait une étrange impression de déjà-vu — sans doute parce que l’histoire parlait en substance de moi, et j’avais le sentiment de ne pas prendre plaisir au processus de création. Bien sûr, si je refusais de dessiner tant que je n’aurais pas ciselé l’histoire ultime, j’en aurais pour dix ans. Je n’avais d’autre choix que de jouer les cartes que j’avais en main.
Je commençai le brouillon du manga jeudi après les cours.
Même si le budget était à peu près fixé, on ne faisait pas un manga avec seulement 10 000 yens, donc le plan initial consistant à fixer à l’avance le nombre de pages ne changea pas. Plus exactement, Asanuma-san détestait l’idée d’ajuster son plan initial à la situation que Hani-san lui imposait. Et, honnêtement, je n’étais même pas sûr de pouvoir écrire quelque chose d’assez bon pour figurer dans le livre d’Asanuma-san tant que je n’aurais pas fait le brouillon.
Même si c’était un peu brouillon, les préparatifs consistaient à diviser les pages en cases puis à placer les bulles avant de commencer à dessiner les images. À ce stade, ma salle de classe comme la bibliothèque étaient exclues, et je ne voulais pas non plus inquiéter mes parents en le faisant à la maison. Le dessiner dans la salle du club de manga passerait presque à coup sûr pour une provocation envers la faction Lecture. Il ne me restait donc que la salle de géologie du club de littérature classique. Je voulais autant que possible laisser le club de littérature classique en dehors des histoires de celui de manga, mais, bon, ce n’était pas la première fois que j’utilisais la salle pour dessiner.
Fuku-chan fut le seul à se montrer cette fois. Normalement, j’en aurais été aux anges, mais j’avais une mission aujourd’hui, et il semblait lui aussi occupé par ses propres affaires.
— Yo !
— Salut !
Cet échange souriant fut à peu près tout, et je m’assis à un bureau un peu à l’écart pour sortir mon cahier. Faire le brouillon sur du papier à manuscrit pour manga aurait été l’idéal, parce que cela rend la réalisation beaucoup plus facile, mais comme ce papier est encombrant, difficile à transporter discrètement et, surtout, cher, je me rabattis sur un cahier ordinaire.
Il était temps de commencer. Comme si chaque trait était une prière, je traçai avec soin les cases : Soit intéressant, je t’en supplie. Je sais que je suis encore novice, mais je fais de mon mieux. Tant de mangas que j’ai lus avant toi étaient si intéressants. Tu devrais pouvoir devenir pareil. S’il te plaît…
Les saisons poursuivaient leur lente transition du printemps vers l’été. Une brise paisible entrait par la fenêtre grande ouverte. Les lignes que je traçais sans règle étaient droites, et les cercles que je faisais sans compas étaient nets. Avec l’apparence simple des personnages de l’histoire, chacun avec de simples yeux ronds en forme de teru teru bôzu[2], il m’appartenait maintenant de décider de tout le déroulement.
J’avais quand même commis une petite erreur. Sans réfléchir, j’avais commencé le brouillon dans le même cahier que celui où j’avais noté les dialogues plus tôt. J’avais tendance à tout faire tenir dans un seul cahier, car je détestais en transporter une pile à l’école. Au début, ça ne m’avait pas trop gêné, parce que j’avais une idée claire de la manière dont je voulais commencer l’histoire, mais arrivé aux troisième et quatrième pages, je me mis à feuilleter le cahier de plus en plus pour vérifier les dialogues. Ça devenait vraiment pénible. Il fallait veiller la prochaine fois à séparer le brouillon et la préparation dans des cahiers différents.
Mon erreur m’avait fait un peu ralentir l’allure, mais j’avançais tout de même. Malheureusement, à mesure que je progressais, le malaise que j’avais ressenti quand Asanuma-san m’avait d’abord donné le thème vague « club de manga » grandissait, prenait corps à chaque page. Pourtant, l’idée que cette histoire puisse servir à évincer Shinohara-san du club ne m’avait pas effleuré. Quand j’en étais là, je ne pensais plus à rien d’autre qu’au manga. Tout me reviendrait sans doute en bloc dès que ma main s’arrêterait, cela dit.
Je continuai à dessiner, je feuilletai mes notes pour vérifier les dialogues et encore plus pour vérifier l’histoire, puis je me remis à dessiner. Depuis combien de temps étais-je ainsi, au juste ?
Ma main s’arrêta quand j’entendis une légère vibration.
Quelqu’un m’avait envoyé un message.
J’ouvris mon sac et regardai mon téléphone. C’était de la part de Hani-san, étonnamment, et son message ne comportait qu’une courte phrase :
— Viens le plus vite possible.
Si c’était Hani-san qui l’envoyait, c’est que quelque chose s’était sans doute produit dans la salle du club de manga, et elle voulait que je m’y rende. Les hypothèses possibles ne manquaient pas, et aucune n’était bonne. Je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer qu’une bagarre avait éclaté et que quelqu’un s’était blessé. Je me levai aussitôt, la chaise raclant bruyamment en arrière.
— Ah ! Tu m’as fait peur ! entendis-je de l’autre côté de la salle.
Il n’était pas le seul surpris. J’avais complètement oublié sa présence.
— Désolé, j’ai reçu un message, dis-je, embarrassé, comme si c’était une excuse valable.
Je refermai vite le cahier sur mon bureau et, me disant qu’on n’était jamais trop prudent, j’ajoutai :
— Tu me gardes ça.
Il me dévisagea, l’air perplexe.
— Je le garde… ou je regarde ce qu’il y a dedans ?
Bah oui, tiens !
— Non, je veux dire, tu le gardes à l’œil.
— Ah… surveiller, donc ?
J’imagine que c’était une requête déroutante, lâchée comme ça. Ma formulation n’était sans doute pas la meilleure, mais je n’avais pas une seconde à perdre. Je sortis de la salle de géologie aussi vite que je pus.
J’atteignis vite la salle de préparation n°1, mais il n’y avait rien d’anormal.
La faction Lecture était assise au premier rang comme d’habitude, et la faction Dessin était rassemblée au fond, chacun lisant un manga ou discutant. L’ambiance n’était pas fameuse, mais au moins rien de grave ne semblait s’être produit.
Shinohara-san était assise à un bureau au centre de la faction Lecture, riant avec ses amies. Asanuma-san, en revanche, était introuvable. Peut-être ne s’était-elle pas encore remise de ce qu’elle avait vécu hier, ou bien avait-elle quelque chose à faire. Je n’en savais rien. Le reste de la faction Dessin n’avait pas l’air si abattu, donc il était peu probable qu’on l’ait chassée de la salle.
Je devais d’abord trouver Hani-san. Après avoir balisé la pièce du regard, je finis par réaliser qu’elle n’était pas là. Shinohara-san me remarqua en train de chercher et demanda :
— Tu cherches quelqu’un ?
— Ah, oui.
— Asanuma n’est pas là.
Une des seconde à proximité ricana :
— Elle est probablement partie pleurer quelque part.
Mais Shinohara-san ne se retourna pas pour relever la remarque. Je cherchais Hani-san, mais ce n’était peut-être pas une bonne idée de le dire maintenant. Autant jouer le jeu.
— Je vois. Merci.
Je me retournai et entendis des gloussements derrière moi. Je n’en étais pas certain, mais il ne me sembla pas que Shinohara-san s’y était jointe.
Si Hani-san n’était pas dans la salle du club, la seule autre possibilité qui me venait était notre salle de classe. Nous étions dans la même classe, après tout. J’aurais dû commencer par là. Par précaution, je lui envoyai un texto :
— Je suis allé au club de manga par erreur. Je vais où ?
Je m’éloignai un peu de la salle de préparation n°1 et attendis deux minutes une réponse, mais rien ne vint. Je me dis qu’il serait plus rapide d’aller vérifier moi-même, montai les escaliers et me dirigeai vers la salle.
Quand j’arrivai, pourtant, je ne la trouvai toujours pas. Il y avait cinq élèves environ, dont certains d’autres classes, mais chacun était assis à un bureau. Des filles discutaient près de l’entrée, alors je leur demandai :
— Dites, vous avez vu Hani-san ?
— Honey ? On est là depuis un moment, et on ne l’a pas vue.
J’ignorais qu’on l’appelait Honey. Franchement, je ne trouvais pas que ça collait à son allure réservée.
Mais bref, quelque chose clochait. Si elle n’était ni au club de manga ni dans notre salle, je n’avais aucune idée de l’endroit où elle voulait que j’aille. La bibliothèque peut-être, vu que j’étais membre du personnel, mais j’en doutais.
— Tu cherches Honey ?
— Pas vraiment. C’est elle qui m’a appelé.
— Pour venir ici ?
— Je ne sais pas trop. Ce n’est pas grave, je vais regarder ailleurs. Merci.
Je quittai la salle de classe et baissai les yeux sur mon portable. Toujours rien. J’étais vraiment curieuse de savoir ce qui s’était passé, mais si je n’arrivais pas à la joindre, je ne pouvais probablement rien faire de plus. J’aurais dû prendre son adresse[3].
— Autant avancer mon brouillon, je suppose.
Je me dirigeai, complètement à court d’idées, vers la salle du club de Littérature Classique.
De retour dans la salle de géologie, je poussai un petit cri.
— Où est mon cahier ?!
Le carnet que j’avais laissé posé sur mon bureau avait disparu. C’est complètement ridicule ! Où est-ce qu’il a bien pu passer ?!
Fuku-chan était toujours assis à son bureau, penché sur son travail, mais il laissa tomber le porte‑mine qu’il tenait en entendant ma voix.
— Tu… tu m’as fait peur. Qu’est-ce qui ne va pas encore ?
Avant de partir, j’avais demandé à Fuku-chan de garder un œil sur mon cahier, mais ma formulation n’avait pas été parfaite. Il avait compris que je l’autorisais à le consulter. Je suis presque sûre de m’être reprise, mais il a pu rester un malentendu.
— Dis, Fuku-chan. Tu as le cahier que j’ai laissé ici ?
— Non, je ne l’ai pas.
— Alors où est‑il ? C’est bizarre.
Comme je commençais à fouiller mon sac, il parla d’une voix un peu inquiète.
— Euh… est‑ce que, par hasard, ce n’était pas toi qui avais demandé ce cahier ?
Je me sentis blêmir. Je relevai la tête, abattue. Rien, dans son expression, ne laissait penser qu’il plaisantait.
— Ce n’était pas moi.
— … Oh.
Il baissa brusquement la tête.
— C’est ma faute. Une fille est venue et a pris le cahier en disant que tu lui avais demandé de venir le chercher pour toi. Tu m’avais même dit de le garder à l’œil, mais je n’étais pas sur mes gardes.
Donc quelqu’un l’avait volé ?
— C’était quand ?
— J’étais concentré sur ça, alors je ne suis pas très sûr… Je crois que ce n’était pas très longtemps après ton départ.
— Qui ferait un truc pareil ?!
— Je ne l’ai pas très bien vue, mais c’était quelqu’un que je ne connaissais pas. Elle est arrivée en coup de vent et m’a demandé si tes notes étaient là.
C’était Hani-san. Sans aucun doute. Elle m’avait envoyé un message pour m’attirer dehors, puis l’avait pris pendant mon absence. L’idée qu’elle puisse en vouloir à mon cahier ne m’avait même pas effleurée, et je l’avais laissé là, facile à prendre.
— C’était une fille à l’aura bienveillante. Je me suis dit qu’il avait dû arriver quelque chose, alors j’ai montré ton bureau du doigt. J’ai été idiot.
Ce n’était pas sa faute… Personne n’aurait pu prévoir ça. Il y avait bien eu cette fois où on m’avait volé mon chocolat, mais on avait rapidement trouvé qui l’avait pris et pourquoi, donc ce n’avait pas été un gros choc. Et puis il s’était rattrapé après. Cette fois, c’était différent, pourtant. Je secouai la tête avec force.
— Ce n’est pas ta faute, Fuku-chan. Au contraire, je te suis reconnaissante d’être resté là, parce que maintenant, je sais qui l’a pris. Désolée d’avoir crié en entrant.
Je tirai la chaise à côté de moi et m’assis en chancelant.
Hani-san était dans la faction Lecture, donc nous n’étions même pas du même camp, mais en classe, on discutait toujours normalement. Ce n’est pas comme si je lui faisais confiance, « faire confiance » est un mot trop fort pour décrire notre relation. Elle ne m’avait même pas dit qu’elle avait été choisie pour être la prochaine présidente du club, alors elle devait ressentir la même chose.
Et pourtant, elle avait fait ça. Pour me faire sortir de la salle, elle avait besoin de mon adresse de messagerie.
Je la lui avais donnée hier, après qu’elle m’eut raconté ce qui se passait en salle du club de manga et proposé qu’on échange nos coordonnées. En gros, et si, depuis ce moment‑là, elle m’avait observée et préparé son coup pour s’emparer de mon cahier ?
Mais pourquoi ? Pourquoi avait‑elle dû voler mon cahier ?
Je ne voyais qu’une raison. Hani-san voulait saboter le manga d’Asanuma-san. Elle m’avait tendu un piège, dupant Fuku-chan pour m’empêcher de le finir !
Tout se mit à tourner dans ma tête, le conflit sans intérêt entre les deux factions, le manga instrumentalisé, le coup d’État à la présidence du club, et maintenant ce vol. Pourquoi ? Pourquoi tout avait fini ainsi ? Pourquoi avait‑on dû m’embarquer au milieu de tout ça ? Perdre le cahier en soi n’était pas si grave. Je pouvais tout réécrire. Ce qui me faisait le plus mal, c’était que ce soit Hani-san qui l’ait pris. Ce n’est pas que je lui faisais confiance. Nous n’étions pas si proches. Mais les mensonges !
— Mayaka. Mayaka !
Je revins à moi. Fuku-chan s’était penché sur mon bureau et me fixait.
— Ça va ? demanda‑t‑il.
J’avais envie de pleurer. J’avais envie d’éclater en sanglots et qu’il me réconforte, mais il était trop tôt pour abandonner.
J’inspirai profondément et relâchai lentement l’air. Mon esprit fiévreux essayait de se persuader que tout cela n’était qu’un mensonge, un rêve ou un malentendu, mais je savais bien que ce n’était pas le cas.
— On dirait que ce cahier comptait vraiment pour toi, dit Fuku-chan d’un air grave.
— Le cahier en lui‑même, pas vraiment… J’y dessinais un manga, alors c’est juste que je ne voulais pas que quelqu’un d’autre le voie.
— Elle a volé un manga ?
Je secouai la tête.
Ce n’était pas un manga de volé. Il n’y avait que les répliques, des points de l’histoire et une partie du brouillon, mais comment lui expliquer ? Comme je gardais le silence, Fuku-chan se redressa et posa la main sur la table.
— Je vais aller te le récupérer. Tu as une idée de qui elle est ?
— Je suis sûre que c’est quelqu’un que je connais, mais… ça ira.
— Je ne vais pas dire que je me sens responsable, mais ça me travaille, et je ne peux pas laisser passer ça. C’est qui ?
Je secouai doucement la tête.
— Ce n’est pas ta faute, et ça pourrait mal tourner si les autres l’apprennent… Je n’ai pas envie de t’embarquer là‑dedans.
Je n’aurais vraiment pas dû travailler sur le manga dans la salle de géologie. Il n’y a qu’à voir ce que ça a donné. Alors que je fixais le sol, il finit par dire :
— Mayaka… J’ai envie d’être impliqué, pourtant.
— Je sais…
Fuku-chan fixa intensément le vide, puis dit finalement :
— Je sais que je ne serai peut‑être pas d’une grande aide, mais s’il te plaît, dis‑moi ce qui se passe. Je comprends qu’il ne vaut mieux pas aller la voir de front maintenant, mais laisse-moi réfléchir avec toi à trouver une autre manière de le récupérer.
J’esquissai alors un léger sourire triste.
— Tu te sens vraiment responsable, pas vrai ?
— Ouais, je crois bien. Même si j’étais parfaitement au courant du bazar du club de manga, je me suis quand même laissé avoir comme ça.
Je n’avais pas vraiment l’intention de lui parler de l’état actuel du club de manga. Je ne voulais pas l’inquiéter. Assez curieusement, pourtant, maintenant que je n’avais plus vraiment le choix et que je devais tout lui raconter, je me sentais étrangement apaisée.
5
Là‑dessus, je lui racontai l’essentiel de ce qui s’était passé jusqu’à présent. Comment, lundi dernier, Asanuma-san m’avait demandé de rejoindre son projet. Comment son manga allait être utilisé comme un outil dans la guerre des factions du club de manga. Comment, pour déterminer le nombre de pages, j’avais demandé un peu de temps pour faire mes calculs.
Je lui racontai comment, mardi, j’avais eu l’impression que Hani-san me surveillait pendant que je travaillais dans mon cahier, en classe.
Comment, mercredi, j’avais appris que le plan d’Asanuma-san avait été découvert. Comment Hani-san était devenue présidente du club sans que je m’en rende compte.
Et aujourd’hui, comment j’avais quitté la classe à cause du message de Hani-san, ce qui avait conduit au vol de mon cahier pendant mon absence.
Quand j’eus fini, Fuku-chan resta silencieux, plongé dans ses pensées. Même moi, en lui racontant, j’essayais de remettre de l’ordre dans tout ça. Finalement, il eut un sourire amer et dit :
— J’imagine qu’on t’a suivie, hein.
Je le pense aussi. Jusqu’à hier, je préparais le manga dans ma salle de classe, et pourtant, même en m’étant déplacée aujourd’hui dans la salle de géologie, comment avait‑elle réussi à me retrouver ? La seule explication à laquelle je pouvais penser, c’est qu’elle m’avait pris en filature.
— Si j’avais continué à travailler dessus en classe, ça ne serait sans doute pas arrivé.
— Je n’en suis pas si sûr, dit Fuku-chan, les bras croisés.
Il retourna l’idée dans sa tête un moment, puis reprit :
— Tu as dit que mercredi aussi, tu avais suivi ce que disait Hani-san, non ?
— Oui. Elle m’avait dit qu’Asanuma-san était acculée par les autres, alors je suis allée au club de manga. Elle disait la vérité à ce moment‑là.
— Et là, j’imagine que tu avais laissé ton cahier en classe, non ?
Ah bon ? J’essayai de me souvenir.
Même si je n’avais encore rien dessiné, je n’aurais pas laissé, comme ça, sur mon bureau, mon cahier avec l’histoire du manga. Il me semble bien me rappeler l’avoir mis dans mon sac. Après ça, j’ai dû emmener le sac avec moi à la salle du club.
Attends, non. J’avais prévu de revenir en classe, donc ce n’est pas ce qui s’est passé.
— J’ai mis le cahier dans mon sac, mais j’ai laissé mon sac en classe.
— Ça veut dire qu’elle avait déjà l’occasion de le voler hier.
Je vois. Je n’y avais pas pensé, mais il avait bien raison. En plus, nous n’étions que tous les deux en classe à ce moment‑là. Il lui suffisait d’attendre un peu après mon départ pour le club de manga, et voler mon cahier devenait un jeu d’enfant.
Sans m’en rendre compte, je marmonnai :
— Alors pourquoi…
Fuku-chan hocha profondément la tête.
— C’est exactement ça. « Pourquoi ». Pourquoi a‑t‑elle dû voler ton cahier aujourd’hui ?
— Pour saboter le manga d’Asanuma-san, non ? Pourquoi d’autre ferait‑elle ça ? répondis‑je avec un peu de dépit.
Fuku-chan, pourtant, secoua la tête.
— Je n’en suis pas si sûr. J’ai commencé à réfléchir à un truc pendant que tu parlais. Ça ne te rappelle pas un peu ce que racontait Houtarou y’a pas longtemps ? dit‑il doucement.
Oreki ?
Qu’est‑ce qu’il entend par « y’a pas longtemps » ? Fuku-chan et Chi-chan… ah oui, on lisait la fiche de lecture d’Oreki. C’était plutôt amusant. J’ai l’impression que ça remonte déjà.
Si je me souvenais bien, c’était sur « Cours, Melos ! », et ça parlait de qui essayait d’empêcher Melos d’atteindre la ville. Je ne voyais pas du tout en quoi ça ressemblait à ma situation, toutefois.
— Qu’est‑ce qui est pareil, exactement ? demandai‑je.
— Le passage sur Dionysos et les bandits.
— Dionysos est le dieu du vin.
— Ah, oui. Je veux dire Dunamis[4]… enfin non, ça, c’est un ange.
— Vraiment ?
— Je crois que c’est un ange de la puissance ? Bref, appelons‑le le roi. Quand j’ai entendu ton récit, ça m’a rappelé le passage, dans la fiche de lecture de Houtarou, sur le roi et les bandits.
Dans son analyse, je suis presque sûre qu’Oreki n’était pas d’accord avec la théorie de Melos selon laquelle c’était le roi qui avait engagé les bandits pour le tuer et entraver sa progression vers le royaume.
— Quel rapport avec moi ?
— Tu te souviens de son raisonnement ? Houtarou écrivait que, parce que le roi croyait sincèrement que Melos ne reviendrait pas, il n’avait aucune raison d’essayer d’empêcher son retour. Ce genre de logique, c’est tout lui. Ça m’a vraiment fait sourire.
Je souris en retour. Il poursuivit :
— Voilà ce que je pense, personnellement. Même si Mélos parvenait jusqu’au royaume, le roi n’y perd rien. Mélos ne reviendrait sans doute pas, et même dans l’hypothèse, une sur un million, où il reviendrait, le roi ne serait pas réellement affecté. C’est pourquoi, même sous cet angle, il est clair que ce n’est pas le roi qui a engagé les bandits.
Je voyais bien en quoi cela se tenait. Si le roi avait voulu s’entêter à croire qu’« on ne peut faire confiance à personne » quoi qu’il arrive, et qu’il fût possible que Mélos vienne mettre cette conviction à l’épreuve, je pourrais comprendre que la donne change. Mais dans le récit, il me semble bien que ce n’était pas le cas.
— Maintenant, pour la situation, dit Fuku-chan, — Hani-san a l’air de croire sincèrement qu’il n’y a aucune chance qu’Asanuma-san termine le manga. Et le fait est que, même s’il était mené à bien, je pense que ça ne la dérangerait pas du tout.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Si le manga aboutit, alors elle et les autres devront quitter le club.
— C’est Hani-san qui l’a proposé elle-même, non ?
Oui, mais…
Fuku-chan se gratta légèrement la joue.
— J’entends beaucoup d’histoires sur le club de manga. Maintenant que j’ai aussi entendu ta version, je commence à me dire qu’il n’y a plus moyen d’empêcher le club de se scinder. Ces histoires de filature, d’espions, de coup d’État… c’est manifestement bancal, même si on compare aux autres clubs étranges de ce lycée. À ma connaissance, le club de manga est un groupe assez massif avec plus de trente personnes, en comptant les seconde. Même en le scindant en deux, les deux groupes resteraient plus gros que la moyenne des clubs. Je pense que l’objectif de Hani-san, c’était de rendre cela possible et d’en faire deux clubs normaux… Qu’en penses-tu, Mayaka ? Je me trompe ?
Fuku-chan s’était toujours intéressé à mille choses Quel que soit le sujet, il dévorait tout ce qu’il pouvait. Depuis qu’il a rejoint le Comité d’organisation toutefois, j’ai l’impression qu’il était devenu de plus en plus pointu, surtout sur tout ce qui est procédures et organisation officielle, ainsi que sur les véritables intentions des gens. Prenons Oreki, par exemple. Il ne travaille pas bien avec les autres. S’il connaît les concepts, il ne saisit pas vraiment, au fond, des choses comme les façades émotionnelles et les justifications que les gens se fabriquent pour se protéger. Fuku-chan voit à travers tout cela, et pour autant, Il reste tel qu’il est, sans se travestir. Je trouvais ça vraiment admirable.
Si Fuku-chan disait qu’il n’y avait plus rien à faire pour le club de manga, il se pouvait qu’en effet il n’y eût plus aucun espoir. À vrai dire, les querelles internes avaient déjà dépassé le point de non-retour. Je n’avais jamais pensé une seule fois que le club se porterait mieux en se scindant en deux, mais je ne peux pas en dire autant de Hani-san. Peut-être qu’elle…
Non, attends, ça pose un problème.
— Si c’était le cas, ne vaudrait-il pas mieux pour elle se contenter de quitter le club sans passer par tout ça ? Pourquoi ne se contente-t-elle pas d’utiliser le fait que nous projetions de faire un manga pour nous virer, sans toutes ces complications ?
— Je n’en suis pas si sûr. Si elle partait sans un mot, ça donnerait l’impression qu’elle s’enfuit la queue entre les jambes, non ? Il faut sauver les apparences. À l’inverse, si elle voulait que vous quittiez le club, il lui serait quasiment impossible de forcer votre démission en se fondant uniquement sur le fait que vous vouliez dessiner un manga. S’ils allaient se plaindre auprès du professeur en charge du club, c’est eux qui se feraient remonter les bretelles, pas vous.
C’est vrai. Ce serait un motif bien insuffisant.
— Je n’y connais pas grand-chose, poursuivit-il, — mais si votre condition à vous, c’est de faire n’importe quel genre de manga, ça a l’air d’une tâche plutôt facile, non ?
— Je suppose, oui. Ce serait facile s’il suffisait de l’imprimer sur n’importe quelle imprimante.
— Si le manga est mené à bien, alors Asanuma-san et les autres récupèrent l’honneur perdu et tout le monde se sépare en bons termes. Si le livre ne se termine pas, alors la faute retombe entièrement sur le groupe d’Asanuma-san, et cela devient une raison de leur demander de démissionner.
Je comprenais son raisonnement, mais je ne voyais pas ce qui venait derrière. Je haussai un peu la voix.
— Mais si c’est vrai, si Hani-san est comme le roi dans l’histoire de Mélos, alors ça veut dire qu’elle a volé mon cahier pour rien du tout, non ? Si elle l’a pris pour s’amuser, ça ne s’appelle rien d’autre que de l’intimidation, si ?
Je ne dis pas que ce serait acceptable si elle avait une raison, mais si c’était vraiment par pure malveillance, je ne pourrais pas rester sans rien faire.
Fuku-chan fixa le sol et marmonna doucement :
— Tu as raison. C’est la seule chose étrange. C’est vraiment frustrant… Si c’était Houtarou, il trouverait quelque chose, sans problème. Pourquoi a-t-elle fait ça ? Elle n’a rien à gagner à prendre ton cahier.
De temps en temps, Fuku-chan lâchait des choses ridicules du genre : « Une base de données ne peut pas conclure. » Il sait beaucoup de choses sur une foule de sujets et est toujours au courant des dernières rumeurs, mais il est convaincu que c’est précisément pour ça qu’il a du mal à trouver la vérité. Tout cela me donnait surtout l’impression qu’il avait déjà renoncé avant même d’essayer.
Là, toutefois, il essayait vraiment de tout démêler. Au lieu de réciter ses phrases toutes faites, du type « Je n’en ai aucune idée » ou « On n’y peut rien », Fuku-chan était parfaitement immobile, concentrant tous ses efforts pour trouver la réponse.
Je me creusais la tête avec lui, et en même temps, je ne pouvais m’empêcher de le regarder en silence. Finalement, il se décida à parler, les sourcils froncés d’une manière qui ne lui ressemblait pas.
— On va récupérer ton cahier, Mayaka, c’est sûr, mais, et je ne saurais pas exactement dire pourquoi je le sens comme ça, si on attendait un peu pour qu’elle fasse le premier pas ?
D’un point de vue réaliste, quels que fussent les efforts de Fuku-chan et l’incarnation de rage que j’étais sur le point de devenir, il n’y avait probablement aucun moyen de récupérer le cahier aujourd’hui, Hani-san étant sans doute déjà rentrée. Si elle l’avait volé juste pour me harceler, il devait être à l’heure qu’il est dans une poubelle, parti en fumée, ou dans la rivière en route vers la mer. Si ce n’était pas le cas, alors il restait une chance de le récupérer, mais Fuku-chan préférait pour l’instant rester en retrait.
— Je suis contente de te voir si confiant, mais pourquoi attendre ?
Fuku-chan était calamiteux pour faire passer clairement ses idées.
— Je t’ai déjà vue dessiner ton manga, et je suis presque sûr que ce n’est pas comme si tu ne pouvais plus continuer sans ce cahier, non ? Je comprends que tu sois furieuse, bien sûr. Moi non plus je ne peux pas laisser passer ça, mais si on prend les choses aussi objectivement que possible, tout ce qu’il te faut, c’est le temps de réécrire ce que tu as perdu.
Il n’avait pas tort. Ce cahier ne représentait qu’un travail préparatoire, et il ne m’avait demandé que trois jours. Si je mettais mes émotions de côté, je pouvais toujours rattraper ça en trois jours de plus.
— Si c’est le cas, alors l’objectif de Hani-san était peut-être de gagner du temps, tu ne penses pas ? Peut-être qu’elle veut faire quelque chose de ces trois jours. Réfléchis : dans les romans à suspense où quelqu’un se fait enlever, on finit toujours par attendre que le coupable se manifeste le premier. Essayons d’attendre encore un peu et d’observer comment les choses tournent avant de décider quoi faire.
— D’accord, mais j’ai l’impression qu’il vaudrait aussi mieux l’arrêter au plus vite au cas où elle planifierait quelque chose de terrible.
— Oui. Si ça arrive, je te protégerai.
… Je doutais qu’il en soit capable, mais, dans le même temps, il m’était tout aussi impossible de ne pas lui accorder une certaine confiance.
J’acquiesçai résolument.
— D’accord, je comprends. Je vais laisser un peu de temps. Tu penses qu’il vaut mieux que je ne dise rien à Hani-san demain ?
— Difficile à dire. J’ai le sentiment qu’elle te contactera si elle a des exigences, mais qui sait. Franchement. J’aimerais vraiment que Houtarou soit là, dans ce genre de moments.
Il est vrai que s’il avait été là, Oreki aurait sans doute su mieux que nous relier les points.
Pourtant, à aucun moment je n’ai souhaité qu’il le remplace. Merci.
6
Nous étions le vendredi 18 mai. Même si c’était une date que j’attendais autrefois, tout pesait bien trop lourd sur mon esprit.
En partant de la maison, j’avais oublié mon mouchoir et j’étais arrivée plus tard que d’habitude au lycée. Même si Hani-san était en classe lors de mon entrée, elle m’ignora avec désinvolture comme si j’étais une passante quelconque, alors même que nos regards s’étaient croisés. Je pourrais toujours la saisir par les épaules et la secouer en hurlant : « Rends-moi mon cahier ! », mais je décidai de faire confiance à Fuku-chan. En plus, si jamais je la blessais par inadvertance, les choses n’en seraient que pires, alors autant rester tranquille pour l’instant.
Informer Asanuma-san de mes progrès me mettait encore plus les nerfs que d’affronter Hani-san. Même si je lui avais dit que je déciderais pour vendredi si je participais et du nombre de pages que j’aurais, je n’avais pas tenu l’échéance. J’avais bien son adresse de messagerie, mais ce genre de choses se faisait en face, alors j’attendis l’heure du déjeuner et me rendis salle de première A pour lui parler.
Là, à peine deux ou trois élèves mangeaient encore. Les autres avaient déjà fini et faisaient autre chose. Ce fut un peu étrange : même si ce n’était pas interdit, je trouvais un peu inconfortable d’entrer dans une autre classe. Tandis que j’hésitais à la porte, une fille mince et jolie remarqua ma présence et m’interpella :
— Tu cherches quelqu’un ?
— Oui. Asanuma-san.
— Ah oui ? Je me demande si elle est là.
La fille jeta un rapide coup d’œil derrière elle et repéra Asanuma-san assise près de la fenêtre.
Elle alla vers elle et se mit à lui parler. Elle me désigna du doigt, sans doute pour lui dire que je la cherchais.
Dès qu’elle m’aperçut, l’expression d’Asanuma-san s’assombrit un peu, et elle se dirigea vers moi à pas lourds.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Sa voix était atone. Elle devait, elle aussi, être d’une humeur exécrable. La frapper ainsi quand elle était déjà à terre me donnait un sentiment affreux. Tout ce que cela faisait, c’était ranimer ma colère envers celle qui avait volé mon cahier.
— Je t’avais dit que je te donnerais ma réponse vendredi, n’est-ce pas ?
— Oui.
En répondant, Asanuma-san se mit à jeter des regards furtifs à gauche et à droite. Peut-être qu’elle n’était pas à l’aise à l’idée de parler du manga en classe, ou peut-être se méfiait-elle simplement des oreilles qui traînaient, après ce qui s’était passé quand ses plans avaient fuité. La voir ainsi me fit baisser la voix au même niveau.
— Désolée, mais tu peux attendre encore un peu ?
Ses sourcils se haussèrent.
— Comment ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Ce n’est pas toi qui m’avais dit que ce serait pour aujourd’hui ?
Je savais bien qu’elle ne serait pas contente, mais je ne m’attendais pas à une réaction aussi vive.
J’avais déjà décidé que, quoi qu’il arrive, je ne lui parlerais pas du vol de mon cahier par Hani-san. Je n’avais aucune preuve, et si les autres apprenaient que c’était une possibilité, cela attiserait encore les flammes déjà vives du conflit entre factions. Bien sûr, si je ne récupérais pas le cahier à la fin, je déverserai un bidon d’essence sur ces flammes, mais pour l’instant, je me taisais.
— Je suis vraiment, vraiment désolée. Je pensais avoir fini d’ici là, mais le brouillon n’est pas terminé, et…
Elle poussa un grand soupir, volontairement sonore.
— D’accord. J’espère que tu n’envisages pas de nous laisser tomber.
Il y avait, à juste titre, pas mal de venin dans sa voix.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tai a fondu en larmes et s’est enfuie, et c’est Nishiyama, qui nous a trahies en révélant la chose à tout le monde. Et maintenant te voilà, qui me demandes d’attendre encore. Il est assez naturel que je me dise que tu essaies, toi aussi, d’abandonner le projet.
Bien qu’elle ait lancé toute l’affaire, je dois dire que j’éprouvai malgré tout un peu de pitié pour elle. Quoi qu’il en soit, le fait était que je n’avais pas tenu notre promesse, et c’était ma faute. Je baissai de nouveau la tête.
— Je suis désolée.
— Hé, tu vas le faire avec moi, n’est-ce pas ?
Je comprends qu’elle soit à cran, mais là, c’est un peu excessif.
— Je suis venue pour m’excuser. Tu ne me fais pas confiance ?
Elle soupira encore une fois, cette fois de façon bien plus naturelle.
— Désolée, je suis juste un peu tendue.
— Moi aussi. Ce n’est rien.
— Alors, de combien de temps as-tu besoin ?
J’en étais déjà à la moitié du brouillon. Si je parvenais à récupérer le cahier d’ici lundi, je pourrais sans doute terminer mardi. Si je ne le récupérais pas, en revanche, il me faudrait repartir de l’écriture des dialogues. Si j’y travaillais durant le week-end, en partant du principe que je ne remettrais pas la main sur le cahier…
— Mercredi… Oui, mercredi prochain.
Asanuma-san acquiesça, les yeux un peu baissés.
— D’accord. Désolée, Ibara. Désolée que tout cela soit devenu si compliqué…
C’est vrai que c’était elle qui avait organisé tout cela, mais moi aussi, j’avais été heureuse en apprenant que je pourrais dessiner. Elle n’avait aucune raison de s’excuser.
Sans rien dire de tout ça, toutefois, je me contentai de répondre :
— À plus tard.
Et je quittai la salle de classe.
Quand je revins dans ma classe, la pause de midi touchait presque à sa fin, et la plupart des élèves avaient déjà regagné leur place. La cinquième heure, c’était sport. Je retournai à mon bureau, presque reconnaissante d’aller me dégourdir les jambes, quand des pas s’approchèrent soudain de moi. Je me retournai et vis Hani-san, pas l’ombre d’un souci sur le visage. Elle se mit à parler d’une voix enjouée exactement comme à son habitude.
— Maya-cchi, tu es libre après les cours, aujourd’hui ?
Je me demandais comment j’aurais réagi si je ne m’étais pas préparée mentalement. Est-ce que je lui aurais lancé : « Ne te moque pas de moi ! » ? Ou aurais-je eu peur de ce qu’elle voulait dire par là ? En réalité, ce ne fut ni l’un ni l’autre. J’étais même un peu contente que ce que Fuku-chan avait prédit se réalise. Grâce à lui, je pus rester assez calme pour répondre :
— J’ai permanence à la bibliothèque jusqu’à cinq heures. Je suis libre après, si ça te va. Il y a un problème ?
Un bref instant, Hani-san me dévisagea, peut-être pensait-elle que je serais plus secouée, mais elle retrouva bien vite son sourire.
— Désolée, mais tu peux venir quelque part avec moi après les cours ?
Je penchai la tête avec un faux air perplexe et dis :
— Euh, je ne le sens pas trop aujourd’hui. Qu’est-ce qui se passe ?
— Je voulais te rendre quelque chose, et je préfère le faire au plus vite.
Je n’étais vraiment pas douée pour ces petits détours. À chaque mot creux, je sentais mes joues s’échauffer, et je ne retenais ma colère qu’à grand-peine.
— Tu as raison. Le plus tôt sera le mieux. Je dois faire quoi, alors ?
Hani-san hocha la tête, satisfaite.
— Tu connais Byron ?
— La pâtisserie à côté du centre culturel ?
— Oui, celle-là. Ça ira vite, du coup. À l’intérieur, il y a un petit coin salon de thé. On peut s’y asseoir même si on ne commande qu’un thé, tu le savais ? Je voulais qu’on s’y retrouve à cinq heures et demie. Ça te va ?
Je me trompais peut-être, mais on eût dit qu’elle voulait organiser un échange d’otages avec le cahier. Elle présentait ça comme une discussion d’égal à égal, mais en réalité, j’étais complètement sans moyens. J’avais affreusement envie de lui renvoyer la balle et de refuser net, mais je me retins et répondis par un sourire.
— Bien sûr ! J’ai hâte.
— N’est-ce pas ? Alors, à cinq heures et demie.
Même si j’attendais cette journée avec impatience autrefois, j’avais bien trop de choses en tête. La sonnerie retentit, et toutes les filles de la classe se dirigèrent vers les vestiaires pour se changer.
Je quittai l’enceinte du lycée à cinq heures cinq et, tandis que je marchais d’un bon pas vers la pâtisserie, mille choses me tournaient dans la tête.
D’abord, le fait que Hani-san soit venue me voir la première, exactement comme Fuku-chan l’avait annoncé. Il m’avait dit d’attendre un peu, mais il n’avait fallu qu’une journée pour que la situation évolue de nouveau. Qu’est-ce qu’elle cherchait au juste ?
Avait-elle volé mon cahier pour s’en servir d’appât et me forcer à la rencontrer ? J’en doute. Nous n’étions pas spécialement proches, mais si elle avait voulu me parler, j’aurais accepté sans faire d’histoires. Il n’y avait aucune raison de voler quoi que ce soit.
Peut-être voulait-elle regarder dedans, voir quel genre de manga Asanuma-san était en train de faire ? Si Hani-san m’avait demandé de lui laisser consulter mon cahier, j’aurais sans doute trouvé je ne sais quelle raison pour refuser. C’est embarrassant, après tout. Le voler n’était-il pas le seul moyen pour elle d’y parvenir ?
Non, je ne crois pas que ce soit ça non plus. Ce n’est pas parce que j’étais certaine de camper sur mes positions que Hani-san en ferait autant. Pour elle, il serait plus logique de demander d’abord. Il n’y avait aucune raison d’employer une méthode aussi lourde dès le départ.
J’avais de plus en plus l’impression d’être enfermée dans une boîte à essayer de deviner ce que voulait Hani-san, aussi décidai-je de penser à autre chose. De toute façon, au moment où je m’assiérai pour lui parler chez Byron, je me sentirai probablement affreusement mal.
D’ailleurs, rien ne garantissait que nous serions seules. Je n’avais aucune idée de combien de personnes seraient là. Et si j’arrivais pour y trouver le reste de la faction Lecture m’attendant, battes cloutées à la main, en me lançant : « Alors t’es venue. On peut te féliciter pour ton courage avant de t’écrabouiller le crâne ! » ? Bon, probablement pas.
S’ils avaient voulu s’y mettre à plusieurs, ce serait sans doute plus simple de le faire au lycée, donc ce n’était probablement pas ça. Qu’il n’y ait pas que Hani-san restait toutefois possible. J’aurais aimé y aller avec quelqu’un, Fuku-chan, Chi-chan ou Asanuma-san, par exemple. Non, c’était mon problème. Autant en faire le plus possible moi-même.
Comme l’heure convenue tombait une demi-heure après la fin de ma permanence à la bibliothèque, je ne pouvais pas m’arrêter à la librairie en route.
J’attendais, ou plutôt je redoutais, ce moment depuis un temps déjà, mais je ne pouvais décemment demander à quelqu’un d’autre de s’en charger.
Je voulais vraiment régler ça au plus vite, mais cinq heures et demie, c’était un peu délicat pour moi. Ma mère ne dirait rien, même si je rentrais tard, mais elle prendrait cet air déçu qu’elle a toujours. Je lui avais envoyé un message disant que je rentrerais peut-être plus tard à cause de la permanence à la bibliothèque et d’une réunion de club, mais je tenais tout de même à être à la maison avant le dîner, si possible.
Le fait qu’elle ait choisi Byron ne me plaisait pas non plus. Kamiyama est une petite ville, il n’y a pas tant de pâtisseries occidentales que ça. Byron passe pour l’une des seules, et ses gâteaux font toujours parler d’eux. À l’école primaire, mes parents m’achetaient sans faute une pâtisserie de chez Byron pour mon anniversaire chaque année, et ce que nous avions apporté chez Chi-chan l’autre jour venait aussi de là. Dans le feu de l’instant, il m’était difficile de penser à une boutique que Hani-san et moi connaissions toutes deux et qui convienne à des lycéens, mais je n’avais pas envie d’avoir une conversation aussi déprimante dans un endroit auquel je n’attachais que de bons souvenirs.
Mais je suppose qu’on n’y pouvait rien. Le temps d’avoir pensé à tout ça, j’étais arrivée devant les murs blancs et les tuiles bleu marine qui distinguaient Byron. Je consultai ma montre. Il était cinq heures vingt-sept. Tout juste. Comme j’étais venue d’un pas vif, j’étais un peu essoufflée et j’avais l’impression de transpirer. Je pris deux grandes inspirations et tamponnai mon front et ma nuque avec mon mouchoir.
Bon, puisque j’en étais là, inutile de me monter la tête. Qu’il y ait des lions ou des tigres qui m’attendent, peu m’importe. Je leur réglerai leur compte, je récupérerai mon cahier et je rentrerai.
Je me donnai deux petites tapes sur les joues et entrai.
Des gâteaux aux couleurs variées étaient alignés dans les vitrines réfrigérées de la boutique. C’était la saison des pêches, et presque celle des fleurs de cerisier.
Mon regard passa sur les gâteaux à la fraise et au chocolat, sans que celam e mette l’eau à la bouche. L’uniforme de la vendeuse était une robe noire unie, à l’exception d’un liseré blanc au col, assortie d’un petit chapeau noir. Elle ressemblait presque à une nonne. D’une voix posée, avec le sourire, elle dit :
— Bienvenue.
— Euh, je voudrais aller au salon de thé.
— Bien sûr. C’est plus au fond.
Je n’étais encore jamais allée aussi loin, chez Byron. Je m’engageai dans un couloir étroit et faiblement éclairé dans la direction qu’elle indiquait, et débouchai soudain sur un grand espace.
Le plafond était haut, les fenêtres larges, et, sur le plancher de bois, une grande horloge comtoise se dressait près du mur. Hani-san avait parlé d’un petit coin, mais on eût dit plutôt une salle d’événements. Il devait être un peu tard pour le thé, car il n’y avait pratiquement personne. Il n’y avait qu’une cliente, une fille en uniforme marin, de dos. À mes pas, elle se retourna lentement.
— Ravie que tu sois venue, Ibara.
Tout mon corps se figea. Je ne pus rien dire.
Je disais ne pas me soucier qu’il y eût des lions ou des tigres, mais je ne m’attendais pas à voir celle-là. C’était une élève de terminale du lycée Kamiyama, ancienne membre du club de manga, Ayako Kouchi.
Elle sourit doucement et poursuivit :
— N’aie pas si peur. Hani ne t’a rien dit ? Oh, et ne t’en soucie pas. J’invite, je suis ta senpai, après tout !
Le conflit entre la faction Lecture et la faction Dessin avait débuté au Festival Culturel de l’an dernier, mais les choses s’étaient vraiment gâtées lorsque Kouchi-senpai, la cheffe de facto de la faction Lecture, avait décidé de quitter le club avant les autres terminale. Une fois disparue, celle qui contenait les tensions, le club avait commencé à se fissurer.
Et voilà que cette personne même se trouvait ici, mentionnant Hani. Je ne comprenais plus rien, et l’envie me prit soudain de faire demi-tour et de détaler vers la sortie. Kouchi-senpai me fit signe de venir de la main.
— Ne reste pas plantée là, la bouche ouverte. Viens t’asseoir, allez.
Ses mots étaient posés, mais je crus percevoir une légère tension dans sa voix. Elle ne semblait pas chercher la bagarre, mais je ne voyais pas d’où venait ce timbre tandis que j’approchais prudemment de sa table.
Devant elle se trouvaient une tasse de thé noir bien remplie, une théière fleurie, et un cahier. Sur la chaise vide à côté d’elle reposait un sac en papier contenant quelque chose de l’épaisseur d’un magazine de manga. Il n’y avait pas de carte sur la table ronde, mais la vendeuse à l’allure de nonne de tout à l’heure vint nous en apporter une à chacune.
Je n’avais pas d’appétit. Je commandai un thé noir.
Une fois qu’elle eut regagné le couloir, il ne resta plus que Kouchi-senpai et moi dans la salle. Je me rappelai soudain ce que Fuku-chan avait dit plus tôt, à savoir que ma situation ressemblait à celle d’Oreki. Cette fiche de lecture suggérait que celui qui tirait les ficelles n’était pas le roi, et, dans mon cas aussi, on aurait dit qu’un marionnettiste se cachait derrière Hani-san. Même si je savais que toutes les deux étaient très amies.
Kouchi-senpai porta sa tasse aux lèvres puis la reposa sur la soucoupe dans un léger cliquetis.
— Alors ? Comment se porte le club de manga, ces derniers temps ?
— C’est catastrophique.
Elle voulait peut-être détendre l’atmosphère avec un peu de banalités, mais la vérité m’échappa. Depuis combien de temps avais-je ça sur le cœur ?
— Tout le monde s’insulte et se harcèle. J’en ai par-dessus la tête. Pourquoi es-tu partie, senpai ?
Si seulement Kouchi-senpai avait repoussé un peu sa démission, le club aurait peut-être eu le temps de se remettre avant d’en arriver là.
Je ne lui en voulais pas. Chacun devrait être libre d’entrer ou de quitter son club quand il le voulait. C’était juste que je ne pouvais pas m’empêcher de penser que c’était son départ qui avait mené à ce chaos.
— Oui, eh bien… oui…
Elle traîna sa réponse, puis saisit sa tasse pour la remplir de thé noir, l’air d’esquiver le sujet.
Peu après, la serveuse ressortit et m’apporta mon propre thé noir.
— Je vous recommande d’attendre deux minutes avant de le boire. Voulez-vous du sucre ? demanda-t-elle.
D’ordinaire, je prenais mon café et mon thé avec du sucre, mais cette fois j’avais envie de quelque chose d’amer.
— Non, merci.
La serveuse quitta de nouveau la pièce. Je ne supportais pas le silence, alors je pris la parole la première.
— C’est toi qui as fait subtiliser mon cahier, senpai ?
Les yeux fixés sur sa tasse, elle répondit :
— Oui, en gros.
J’étais sur le point de lui demander pourquoi, mais il y avait quelque chose à faire avant.
— Rends-le-moi.
Avant toute chose, je refusais de poursuivre la conversation tant que je ne l’avais pas récupéré. Son expression était étrange, comme un petit sourire forcé, et elle répondit :
— Bien sûr.
Elle posa la main sur le cahier.
— Mais ne t’enfuis pas dès que tu l’auras.
— Tu comptes me forcer en le prenant en otage ?
— Je suppose que tu es en colère, finalement. Je ne peux pas t’en vouloir.
Elle lâcha sa tasse puis s’inclina lentement devant moi.
— Je suis désolée. Tout est de ma faute. Mais j’aimerais vraiment que tu m’écoutes.
Je n’avais pas l’intention de lui pardonner. Cela dit, je ne savais pour ainsi dire rien de ce que j’étais censée ne pas pardonner. Je durcis la voix et dis :
— D’accord. Je reste encore irritée, mais j’écouterai.
— Merci.
Elle poussa le cahier de mon côté de la table et ajouta :
— Je n’ai pas regardé dedans.
À peine le cahier entre les mains, je le serrai inconsciemment contre ma poitrine. J’avais envie de vérifier que tout allait bien à l’intérieur, mais le faire donnerait l’impression que je ne croyais pas Kouchi-senpai quand elle disait ne pas avoir regardé. Je décidai donc d’attendre. Il n’y avait là-dedans que quelques notes, rien d’irremplaçable, mais dès que je le glissai dans mon sac, le fait de l’avoir récupéré me parut enfin tangible, et je sentis la tension me quitter.
Il faudra que je dise à Fuku-chan, en rentrant, que je l’ai récupéré, pour qu’il ne s’inquiète pas.
Je versai du thé dans ma tasse et en bus une gorgée. Je l’avalai lentement.
La chaleur me remplit l’estomac d’une force tranquille, puis je regardai Kouchi-senpai droit dans les yeux.
— Alors ? De quoi voulais-tu me parler ?
— Oui.
Ses yeux retrouvèrent leur intensité en soutenant mon regard.
— Ibara.
— Oui ?
— Quitte le club de manga.
On en était donc là.
Je marquai quelques secondes de pause, puis répondis.
— Alors, tu as volé mon cahier pour une telle menace ?
— Une menace, hein ? Je suis en tort alors je ne vais pas te contredire.
Elle soupira et baissa légèrement la tête, un mince sourire aux lèvres.
— Mais tu te fais des idées. Ce n’est pas ça.
Je ne répondis pas. Elle releva de nouveau la tête.
— J’ai appris ce qui s’est passé avec Asanuma. L’une des filles à qui elle a demandé a perdu courage et a tout raconté à Hani. Hani m’a demandé conseil. C’est comme ça que j’ai su à peu près ce qui se tramait. Elle m’a aussi dit qu’Asanuma t’avait sollicitée également. Tu semblais plutôt partante.
Je ne dirais pas que « partante » soit le mot…
— Du moment que je peux dessiner du manga…
— Alors, peu t’importe où ? Tu devrais t’en soucier, pour l’amour du ciel.
Je me tus devant sa désapprobation ferme. Kouchi-senpai posa l’avant-bras droit sur la table et se pencha légèrement en avant.
— As-tu vraiment le temps de t’amuser avec ce genre de futilités ? Tout ce qu’Asanuma veut, c’est se battre pour le contrôle du club, tu t’en rends compte, n’est-ce pas ?
J’avais envie de répliquer qu’Asanuma-san, à sa manière, se souciait vraiment du manga, mais je n’y parvins pas. Je n’avais jamais lu ses mangas, je ne savais même pas quel genre elle aimait. À bien y penser, je ne crois pas avoir jamais eu avec elle une véritable discussion sur le manga, tout court. Sa façon de le dire me contrariait, pourtant.
— Pourquoi n’aurais-je pas le temps, alors ? Il y a autre chose que je devrais faire, à la place ?
— Tu dois faire progresser tes propres mangas. Si tu te plies au plan d’Asanuma pour travailler sur un projet idiot, tu perds ton temps, n’est-ce pas ?
J’en fus bouleversée. Je ne croyais pas que cela se soit lu sur mon visage, mais Kouchi-senpai poursuivit avec ferveur, comme si elle l’avait perçu.
— Il n’en sortira rien de bon si tu continues là-dessus.
— …
— Le club de manga ne fait que te freiner.
Bien sûr que je voyais ce qui se passe. Il m’était arrivé d’imaginer toutes les histoires intéressantes que nous aurions pu créer si nous n’avions pas été constamment à couteaux tirés, non, je mentirais si je prétendais ne pas y penser à chaque seconde passée au club. Mais même en l’admettant, je ne croyais certainement pas qu’elles me freinaient, d’une quelconque manière.
Et pourtant, ma réponse fut d’une faiblesse pitoyable.
— Ce n’est… pas vrai.
Kouchi-senpai le remarqua aussi.
— Tu essaies de prendre la défense de tes amis ? Ou bien tu as l’impression que partir maintenant équivaudrait à abandonner en cours de route ? Alors permets-moi d’ajouter ceci : tout comme le club ne te fait aucun bien, tu n’en fais aucun au club. Tu n’es peut-être pas la cause de tout ce qui s’est passé, mais tu en fais certainement partie.
Elle parlait sans doute du moment où, au Festival Culturel, on m’avait renversé de l’eau servant pour le dessin dessus, conséquence de notre dispute. Bien sûr, cela avait encore creusé le fossé entre les deux factions, mais c’était un accident, et je n’y pouvais rien.
— Tu ne vois pas du tout de quoi je parle, n’est-ce pas. Notre équipe de baseball est assez faible. Tu es d’accord ?
Le sujet changea brusquement, et, un instant, je restai sans voix.
— Oui… il me semble avoir entendu quelque chose comme ça.
— Ce n’est pas étonnant, au fond. Le lycée Kamiyama n’est qu’un établissement de second rang, il est logique que notre équipe de baseball soit du même niveau. Ce genre de situation est assez typique. Alors, imaginons qu’un génie sportif qu’on ne voit qu’une fois par génération, du genre à s’imposer même dans les grandes écoles, rejoigne notre équipe. Qu’est-ce qui se passerait, d’après toi ?
Elle me laissa une seconde pour y réfléchir, puis poursuivit.
— Le reste de l’équipe s’en trouverait inspiré, s’entraînerait toujours plus jusqu’à devenir plus fort ? Laisse-moi rire. Ce genre de chose n’arrive que dans les mangas. Neuf fois sur dix, ils ont bien trop conscience de leurs limites, et, au mieux, ils ne seront qu’une épine dans le pied du génie.
Je supposai qu’elle parlait du club de manga actuel du lycée Kamiyama.
— Je… je suis loin d’être un génie qu’on ne voit qu’une fois par génération.
— Oui, je conviens que ce serait exagéré de t’appeler ainsi, approuva aussitôt Kouchi-senpai.
Elle ajouta cependant, rapidement :
— Mais tu as en toi la plus petite trace, la plus infime étincelle de génie. Au minimum, tu es aussi talentueuse que moi.
J’avais déjà lu le manga de Kouchi-senpai.
Il s’intitulait « Le Langage du Corps ». Je l’avais trouvé bon. Vraiment bon.
— Tu es bien meilleure que moi, dis-je.
— Eh bien, c’est parce que je suis ta senpai. Écoute, l’humilité, d’accord, mais tu dois commencer à te regarder objectivement.
Elle porta la tasse à ses lèvres et laissa échapper un léger son en contemplant le thé. La tasse trembla légèrement entre ses doigts, et, presque à voix basse, elle s’exclama :
— Je… veux devenir professionnelle. Je suis mauvaise, pour l’instant, mais je veux vraiment m’améliorer.
Entendre « je suis mauvaise » dans la bouche de Kouchi-senpai me déstabilisa. Il s’était passé beaucoup de choses entre elle et moi, mais cela ne m’avait jamais empêchée d’aimer ses mangas. Elle a un sens de l’humour incroyable : quand je les lis dans les moments difficiles, ils m’arrachent toujours un sourire, et, lorsque je les lis quand je suis heureuse, ils peuvent même me rendre triste.
— Je n’ai pas réussi à quitter le club de manga, dit-elle. — Et, comme toi, j’étais incapable de dessiner entourée de toutes ces disputes. Je ne pouvais pas m’empêcher d’avoir envie de rester, pour une raison que Dieu seul connaît. Je n’arrivais pas à tout laisser derrière moi.
Elle me regarda droit dans les yeux, comme pour me convaincre de quelque chose.
— Je le regrette vraiment. J’y ai laissé deux de mes trois années de lycée.
Dans le silence qui suivit, elle semblait marteler que, moi aussi, j’en avais déjà laissé passer une.
Sa main se serra en poing.
— J’avais besoin de dessiner davantage. C’est pour ça que je suis partie. Moi aussi, j’ai du talent, peut-être une minuscule, quasi dérisoire parcelle de talent, mais je devais le tenir pour sacré, malgré tout.
Tenir son talent pour sacré… C’est si difficile, pourtant, senpai. C’est terriblement effrayant de tourner le dos à ses amis comme ça et de placer toute sa confiance dans ce talent si peu fiable.
Est-ce bien ce qu’elle est en train de faire ? Est-ce c’est vraiment ce qu’elle veut que je fasse ? Soudain, la voix de Kouchi-senpai prit un ton curieusement enjoué.
— Toi aussi, tu devrais partir, Ibara.
— Mais…
— Quitte le club de manga et travailler avec moi.
Je restai sans voix. Avais-je bien entendu ? Elle continua sans se répéter.
— Tu te souviens de « Cendres au Crépuscule », n’est-ce pas ?
Comment l’oublier. Je l’avais acheté quand, collégienne, j’avais visité le Festival Culturel du lycée Kamiyama. Il comptait énormément pour moi. Découvrir qu’un lycéen pouvait créer quelque chose d’aussi incroyable m’avait transformée en profondeur, et, en entrant au lycée, j’avais rejoint le club de manga sans la moindre hésitation. Je sais à présent, bien sûr, que j’aurais dû y réfléchir à deux fois, puisque la personne derrière « Un cadavre au crépuscule » n’était pas, en réalité, au club.
Lorsque Kouchi-senpai l’évoqua, son expression sembla s’assombrir légèrement.
— C’était légendaire. Je n’ai même pas pu le lire, et toi aussi, il t’a illuminé. Maintenant, c’est mon tour. Le mien… et le tien.
Un frisson me parcourut l’échine.
Elle leva un doigt.
— Il en sortira deux choses. D’abord, contrairement au plan d’Asanuma, cela nous donnera à toutes les deux une expérience précieuse. D’après ce que j’ai vu, tes dialogues ont tendance à s’étirer parce que tu essaies de tout dire. Quant à moi, comment dire, mes mangas n’enthousiasment pas vraiment. J’ai de mauvaises habitudes. Toutes les deux, nous en tirerons forcément quelque chose.
Puis elle leva un deuxième doigt.
— Et puis, comme « Cendres au Crépuscule » l’a fait, cela inspirera de nouveaux élèves pendant des années. Le club de manga est dans un état lamentable en ce moment, mais c’est nous qui en transmettrons la tradition.
Est-elle sérieuse ?
— Tu comptes le vendre au Festival Culturel ?
Elle acquiesça.
— Exact.
Faire ça contrevenait sans doute au règlement de l’école, mais il y avait un problème bien plus grave.
— On se fera pas détester par tous les membres du club si on fait ça ?
Je n’avais jamais entendu dire qu’il y avait eu des ennuis parce que l’auteur de « Cendre au Crépuscule » n’était pas du club de manga, mais si, non content de quitter le club, je vendais aussi mon propre manga au Festival Culturel, ce serait pratiquement comme déclarer la guerre à tous les recueils en vente.
Elle garda son calme.
— C’est pour ça que je te dis de partir. Si tu continues à t’inquiéter pour eux, tu ne pourras jamais dessiner ce que tu veux. Bien sûr qu’ils nous détesteront. Et alors ? Ce n’est pas comme s’ils allaient nous passer à tabac. En fait… tu crois qu’ils pourraient ? Bah, un coup de poing, ça devrait aller.
— Tout ce que je veux, c’est dessiner des mangas, pourtant.
— C’est un peu tard pour ça. Rien que parce que tu veux dessiner des mangas, tu es déjà à part, et beaucoup de gens ne te supportent déjà pas. Si ça ne te plaît pas, tu n’as que deux options : soit tu renonces à dessiner, soit tu t’améliores et tu les fais taire.
Ce n’est pas que je ne comprenais pas. C’était juste difficile de l’entendre énoncer les choses aussi crûment.
— Et franchement, poursuivit-elle, — personne dans ce club n’a même lu les mangas dans lesquels tu as mis tout ton cœur, de toute façon. Ça ira. Oui, ça ira. Si on demande simplement à quelqu’un de le vendre pour nous, personne ne s’en apercevra.
Maintenant qu’elle en parlait, au club de manga, il y avait tout un tas de fanzines qui circulaient. Il restait quatre mois avant le Festival Culturel, et si je travaillais dessus avec Kouchi-senpai, le style graphique serait sans doute assez différent de ce que je faisais d’habitude aussi…
Alors je suppose… que ça pourrait aller ?
Je bus un peu de thé pour calmer mes nerfs.
— Mais ça veut dire qu’il faut que je dise à Asanuma-san que je ne l’aiderai pas… Je ne sais pas si…
— Si tu peux ? Désolée de te l’apprendre, mais quand elle essayait de recruter des gens pour son projet, elle leur disait que ce serait toi qui compilerais le tout.
C’est nouveau, ça.
— Écoute, on se sert de toi, tout simplement. Tu comptes encore rester fidèle à Asanuma après ça ?
Je suppose que je le savais aussi vaguement, mais en repensant à ce midi, je ne pouvais pas lui tourner le dos comme ça.
— J’ai demandé à Asanuma-san de m’attendre. Je ne peux absolument pas quitter le club et refuser de travailler avec elle après ça.
Elle poussa un profond soupir.
— Je suppose que je n’y peux rien. Tu as fait quatre pages pour le Festival Culturel l’an dernier, n’est-ce pas ? Tu les avais faites pour l’anthologie que nous n’avions finalement pas publiée à cause de ce qui s’était passé.
C’est vrai, maintenant qu’elle le disait.
J’avais dessiné un Yonkoma[5] qui présentait le club de manga, sans y être vraiment obligé, mais l’anthologie avait été abandonnée peu après à cause d’un désaccord, alors je les avais rangés.
— Donne-lui ça, poursuivit-elle. — Même si tu lui dis que tu l’as fait l’an dernier, je suis sûre qu’elle ne s’en plaindra pas.
Je vois… J’étais surpris qu’elle s’en souvienne. Moi-même, j’avais oublié. Avant de lui donner ma réponse, il y avait quelque chose que je devais demander.
Peut-être que Kouchi-senpai m’aidait parce que j’étais tellement empêtré dans ce qui se passait au club. Ou peut-être qu’elle voulait simplement faire du manga avec une kôhai comme moi à peine capable. L’un comme l’autre m’aurait fait plaisir, mais pour l’instant, je n’avais toujours rien trouvé qui me donne envie de lui pardonner.
Je remplis jusqu’au bord la tasse de thé désormais vide et la laissai un instant avant d’en prendre une gorgée. Après une profonde inspiration, je levai les yeux vers elle.
— D’accord, je comprends. Juste une question, senpai.
— Hm ?
— Alors pourquoi m’avoir volé mon cahier ?
En repensant à tout le tracas et à la colère que cette personne m’avait faits subir hier après les cours, j’avais de plus en plus de mal à lui faire confiance et à travailler avec elle. Les yeux de Kouchi-senpai se voilèrent.
— J’ai entendu dire que tu hésitais quand Asanuma t’a demandé de l’aider pour son manga, alors je me suis un peu inquiétée. Si tu finissais par accepter, je perdrais ma chance de te convaincre. Tu es tellement têtu. Tu aurais refusé de quitter le club et tu n’aurais pas fait équipe avec moi. C’est pour ça que j’ai demandé à Hani de faire quelque chose pour t’empêcher de donner ta réponse d’ici vendredi soir.
Elle poussa un léger soupir, puis reprit :
— Ne déteste pas Hani, s’il te plaît. Elle l’a fait parce que je le lui ai demandé. Et si ça peut te consoler, je n’avais pas non plus imaginé qu’elle ferait quelque chose comme ça. Si je lui avais mieux expliqué la situation, elle aurait peut-être fait quelque chose de moins radical, mais beaucoup de choses sont difficiles à lui dire…
Je suppose qu’elle n’avait rien dit à Hani-san au sujet de son envie de faire équipe avec moi pour sortir un manga au Festival Culturel. Si on devait le faire, il faudrait la jouer en douce. Moins elle en parlerait, mieux ce serait.
Je suivais assez bien les explications de Kouchi-senpai, mais il restait une chose qui n’était pas tout à fait claire.
— Pourquoi vendredi soir ?
Elle avait probablement entendu dire que je devais donner ma réponse à Asanuma-san vendredi après les cours, donc la seule manière de gagner du temps était de saboter mon brouillon. En mettant de côté ce que j’en pensais, son raisonnement tenait au moins la route. Ce que je ne comprenais pas, c’était pourquoi elle voulait repousser jusqu’à ce soir-là.
— C’est parce que, eh bien…
Kouchi-senpai cligna des yeux plusieurs fois, me regardant comme si je venais de poser la question la plus évidente du monde. Puis elle murmura « Ah, c’est vrai » et alla prendre ce qu’il y avait dans le sac en papier posé sur le siège vide à côté d’elle.
À cet instant, tout mon corps se figea. Dans sa main se trouvait le numéro de juin du mensuel de manga La Shin, dont la couverture était illustrée par Yutaka Niiro.
— Parce que c’est le jour de sortie.
C’était vrai : on était le 18 mai, le jour où La Shin sortait en kiosque. En plus, le numéro de juin était celui qui publiait les résultats du Prix Nouveau Monde.
Comme j’avais été très motivé par les résultats de la fois précédente, j’avais aussi envoyé quelque chose cette fois-ci, et j’attendais vraiment de l’avoir aujourd’hui. Et pourtant, pourquoi était-il devant moi maintenant ? Un petit sourire taquin effleura ses lèvres, elle devait sans doute prendre plaisir à me voir aussi décontenancé, et elle dit :
— Félicitations pour ton prix de participation la dernière fois, Kazuru Ihara.
Un petit cri m’échappa malgré moi. Elle continua, presque d’un ton las.
— Ne sois pas si surprise. Combien de fois as-tu envoyé des trucs sous ce nom ? Tu l’as même utilisé pour cet événement à Ôsu, non ? Moi aussi je lis La Shin, tu sais. Évidemment que je l’aurais remarqué.
Qui aurait imaginé qu’elle le découvrirait. Elle fixa la couverture de La Shin.
— J’ai vu ton nom apparaître dans le numéro de mars, et je me suis demandé ce que je fichais de ma vie. Enfin, tout le monde au club a commencé à s’écharper dès que je suis partie, donc on pourrait dire que j’étais assez importante pour maintenir la paix à ma façon, mais je n’avais pas le temps de faire ce genre de choses. Dès que je m’en suis rendu compte, j’ai démissionné.
Elle posa la main sur le magazine.
— Comme j’ai vu ce « bon courage pour ton prochain envoi de manuscrit ! » dans ton évaluation, il m’est apparu que tu envoyais probablement des manuscrits depuis longtemps. Alors je me suis dit, même si, honnêtement, je me doutais que les chances étaient minces, que si tu réussissais à décrocher le grand prix dans ce numéro, il n’y aurait aucune raison que tu perdes ton temps à faire équipe avec moi. Bien sûr que tu devrais essayer de devenir pro dès que possible. C’est pour ça que je voulais attendre le jour de la sortie pour en parler avec toi. Si on s’était mis d’accord plus tôt pour être partenaires et qu’il s’avérait que tu avais obtenu le grand prix, je me suis dit que tu essaierais probablement de rester avec moi par obligation.
Mes yeux restaient rivés sur le numéro de juin de La Shin devant moi. Je n’entendais presque plus ce qu’elle me disait. Elle esquissa un léger sourire et me poussa le magazine.
— J’imagine que tu es très curieuse. Tu veux le lire ?
— Oui, s’il te plaît.
— Je l’ai déjà lu.
— A-alors… c’était comment ?
Elle me rendit un sourire silencieux. Je pris l’exemplaire de La Shin et tournai à la dernière page pour consulter le sommaire. Incapable même de faire semblant d’être détendue, j’ouvris à la page où étaient annoncés les lauréats.
15e Prix Nouveau Monde : « Le Récit étrange de la mer froide », par Enma Haru
Je cherchai mon nom dans les finalistes… et il n’y avait rien.
Je regardai sous les mentions des prix de participation, et…
Je reposai le magazine sans un mot.
— C’est dur. Je sais, dit-elle d’une voix douce, comme seules en ont ceux qui sont passés par là. — Alors, tu fais équipe avec moi ?
— …Oui.
— Bien.
Ayako Kouchi-senpai acquiesça fermement.
— Ibara, on va marquer l’histoire. On réalisera un titre légendaire qui perdurera au lycée Kamiyama. Et ensuite…
— On deviendra encore meilleures. N’est-ce pas ?
Le sourire qui fleurit sur son visage fut le plus beau qu’elle m’ait jamais montré.
C’est ainsi que je quittai le club de manga.
[1] On a simplifié avec « club de manga » comme dans l’animé, mais par rapport au sens japonais ce serait plus « club d’études/de recherches de mangas ».
[2] Le teru teru bôzu est une petite poupée artisanale fabriquée avec du papier ou du tissu blanc que l’on accroche aux fenêtres des maisons avec une corde les jours de pluie au Japon en chantant une comptine traditionnelle qui tient lieu de prière.
[3] Nous avons adapté ici, mais même si la pratique a globalement changé, au Japon auparavant, on ne s’échangeait pas des numéros pour s’envoyer des messages, mais des adresses mails fournies par un opérateur.
[4] Pour être exact, le terme grec dunamis (« puissance ») a été repris dans la théologie chrétienne pour désigner l’un des neuf chœurs angéliques, appelé les « Puissances ».
[5] C’est un type de manga en quatre cases disposées de manière verticale, à tendance le plus souvent humoristique. Il s’apparente au comic strip américain.
[1] Kazuru Ihara » est une référence au célèbre poète et romancier de l’époque d’Edo, Saikaku Ihara (1642-1693), qui partage son nom de famille, bien que la prononciation soit différente.
[2] C’est une nouvelle extrêmement célèbre du tout aussi renommé Osamu Dazai (1909-1948)
[3] Matsuo Bashô (1644-1694) est considéré comme le père du haïku. Ce passage constitue la phrase d’ouverture de son ouvrage La Sente étroite du Bout-du-Monde, recueil extrêmement influent mêlant récits et poèmes, dans lequel il relate son célèbre voyage à travers le Japon.