SotDH T9 - CHAPITRE 2 PARTIE 6

Passés Révolus et Jardins Immuables (6)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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La lumière fluctuante d’une lampe se faisait ressentir dans la pièce obscure. Le silence était assourdissant. On aurait presque pu entendre le vacillement de la flamme.

— C’est devenu bien silencieux…

Kimiko regardait avec un air sombre vers la fenêtre, les genoux serrés contre elle sur son lit. Elle ne voyait même pas les étoiles derrière les rideaux tirés, mais elle se sentait mieux ainsi. Elle se demandait ce qui se passait dehors, mais son désir de ne pas le savoir était encore plus fort. Le silence lui apprenait au moins que le combat contre Eizen était terminé, mais elle ignorait quel camp l’avait emporté. Elle redoutait que le pire ne se soit produit.

— Tout ira bien, Kimiko-san. Mon oncle ne perdra pas, dit Himawari en laissant échapper un petit rire.

On avait expliqué à Kimiko que Himawari était en réalité la fille aînée d’un démon particulièrement malfaisant, mais elle n’y voyait rien de tel. Himawari cherchait toujours à lui remonter le moral lorsqu’elle se laissait abattre. Ce démon à l’apparence juvénile se montrait plus mûr qu’on ne l’aurait cru.

— Mais, Himawari-san…

— Je comprends. Même si c’est vous qu’ils prennent pour cible, c’est pour sa sécurité que vous vous inquiétez le plus, n’est-ce pas ?

Kimiko baissa la tête sans répondre, ayant été percée à jour. Bien qu’elle fût elle-même en danger, c’était pour Jinya qu’elle tremblait. L’idée que l’homme qui l’avait élevée depuis son enfance puisse perdre la vie l’emplissait d’effroi. Son esprit était envahi de pensées sombres. Et il n’arrangeait rien de songer que cette affaire la concernait elle, et non lui.

— Il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Ils ont peut-être le nombre pour eux, mais la victoire reste de notre côté. Il serait difficile de trouver un démon capable de tuer mon oncle dans un combat loyal.

Les paroles détachées de Himawari la troublaient vivement. Kimiko se dit que, bien qu’elle fût bienveillante, Himawari appartenait à un monde où la mort était chose ordinaire. Jinya n’était pas différent.

— Tu es incroyable, Himawari-san.

— Pardon ?

— Tu es si calme, alors que je suis à bout de nerfs.

— Eh bien, je suis bien plus âgée que vous…

Himawari répondit ainsi, mais Kimiko ne s’en sentit pas soulagée. Le silence retomba dans la pièce, puis la porte s’ouvrit brusquement.

— Elle est assez vieille pour être ta grand-mère, oui ! ricana Somegorou en entrant sans frapper.

Il veillait sur elles pour la nuit. Le plan prévoyait qu’il leur gagnerait du temps pour fuir si Jinya échouait.

Himawari renifla.

— Franchement, vous pouvez être d’une grossièreté… Le précédent Akitsu-san était bien plus aimable. Et ne savez-vous pas qu’il ne faut pas entrer dans la chambre d’une jeune fille sans permission ?

Même si elle était un démon, elle restait une femme. L’agacement d’entendre rappeler son âge la fit bouder non sans une moue expressive. Somegorou l’ignora et se tourna vers Kimiko.

— Désolé de pas avoir le bon caractère de mon maître. Enfin, c’est terminé maintenant, p’tite.

Il parla avec une telle désinvolture qu’il fallut un instant à Kimiko pour comprendre ce qu’il venait de dire. Il sourit, comme amusé par son air figé.

— Les démons qui ont attaqué ont été éliminés. Celui qui reste en vie, Izuchi, ne veut plus se battre. Et vous-savez-qui est de retour.

Somegorou se décala pour révéler quelqu’un derrière lui. La lumière de la lampe dessina peu à peu sa silhouette tandis qu’il avançait.

C’était un homme, grand, tenant une jeune fille dans ses bras. Kimiko laissa échapper un soupir de soulagement.

— Je suis revenu.

— Mm…

Jinya se tenait là, le visage aussi impassible que d’ordinaire. Ses vêtements étaient déchirés par endroits, mais il ne portait aucune blessure apparente. Ryuuna semblait également indemne. Ils n’avaient même pas l’air fatigués. On aurait dit qu’ils revenaient simplement d’une promenade.

— Jiiya…

Il posa Ryuuna à terre et laissa échapper un léger soupir. Il était aussi soulagé de voir que Kimiko était saine et sauve. Tout n’était pas encore entièrement réglé, mais il s’accorda un bref relâchement. Un sourire apparut sur son visage.

— Je suis heureux de vous voir saine et sauve, Dame Kimiko.

— C’est à moi de le dire. Vraiment… je suis si heureuse que tu…

Des larmes montèrent à ses yeux tandis que ses lèvres se mirent à trembler. Elle s’avança vers lui d’un pas incertain, comme de retour en enfance.

— Comment peux-tu être si imprudent alors que c’est toi qui me reproches toujours la même chose ?

— Vous n’avez pas tort. Il semble que je n’aurai plus beaucoup de légitimité pour vous réprimander désormais.

— Vraiment…

Elle agrippa faiblement le bord de sa manche. Ses doigts tremblaient, non par amour, mais par hésitation enfantine.

— Mais… bon retour, Jiiya.

Bien qu’elle fût heureuse de le voir revenu, son cœur demeurait agité. Leurs ennemis étaient encore en liberté, et leur longue nuit n’était pas terminée. Mais elle n’en laissa rien paraître et serra les dents en silence. D’une voix trop basse pour être entendue, Himawari murmura :

— Mais les véritables épreuves ne font que commencer…

***

Bien qu’ils eussent repoussé les assauts d’Eizen, la nuit n’était pas finie. Himawari resta dans la chambre de Kimiko pour renforcer sa protection, tandis que Somegorou demeurait auprès d’Izuchi.

Après avoir utilisé Union à plusieurs reprises contre Izuchi, Jinya était épuisé. Une fois Ryuuna raccompagnée dans sa chambre, il prit un bain rapide pour se débarrasser de la sueur, puis regagna la sienne pour se reposer.

— …Jiiya. Es-tu encore éveillé ?

Il n’était pas couché depuis longtemps lorsqu’il entendit un léger coup hésitant à sa porte. Il l’ouvrit et découvrit Kimiko tenant un plateau entre ses mains. Elle tremblait légèrement, peut-être à cause du froid.

— Quelque chose ne va pas, Dame Kimiko ?

— Non, c’est juste que…

Elle lui adressa un sourire timide, teinté d’une légère tristesse.

— …Je n’arrivais pas à dormir. Je peux rester ici un moment ?

Il en resta surpris. D’ordinaire, il l’aurait réprimandée en lui rappelant qu’il n’était pas convenable pour une jeune femme de son âge de rendre visite à un homme à une heure si tardive. Mais ses yeux étaient remplis d’inquiétude, presque d’une supplication, et il ne put se résoudre à refuser.

— Himawari-san a dit qu’elle n’aurait pas besoin de me surveiller si j’étais simplement dans ta chambre.

— Je vois. Il s’est passé beaucoup de choses ce soir. Je ferai une exception et vous laisserai rester jusqu’à l’heure du coucher.

— …Merci. Oh, en guise de petit remerciement, j’ai pensé te préparer une tasse de thé.

Il ne pouvait pas la laisser indéfiniment dans le couloir, aussi lui fit-il signe d’entrer. Elle obtempéra avec hésitation, posa le plateau sur son bureau et commença à préparer le thé.

— Qu’est-ce qui vous prend ? demanda-t-il.

— Rien de particulier. Je voulais simplement te remercier pour ce que tu as fait ce soir. Mère m’a appris la manière correcte de verser le thé noir. Je m’exerce encore, mais je serais heureuse si tu acceptes d’en goûter une tasse. Donne-moi un instant.

Le service à thé tinta tandis qu’elle s’affairait. Jinya s’assit sur le lit et observa son dos pendant qu’elle préparait le thé sur son bureau. Elle manquait assurément d’expérience, mais cette scène lui rappela Shino.

— …Vous avez grandi, murmura-t-il avec émotion.

Elle se figea un instant. Elle ne sembla pas particulièrement ravie de ce commentaire, se montrant plutôt gênée.

— Ai-je vraiment grandi ? Non, tu as sans doute raison. Tiens. Ton thé.

Les mains tremblantes, elle lui tendit la tasse avec nervosité. Le thé exhalait un doux parfum floral. Il en contempla la teinte ambrée et limpide, et son esprit s’apaisa.

— Merci. Ah, penser que le jour où vous me verseriez le thé viendrait un jour.

— Est-ce donc si surprenant ?

— Oui, en effet. Comme j’ai vieilli… Vous étiez si petite, autrefois.

Il n’aurait peut-être pas dû dire cela. Ses yeux se troublèrent. Et à cet instant, Jinya comprit quelque chose.

Les choix importants de la vie surgissent toujours soudainement. Il arrive qu’il faille ne retenir qu’une seule chose parmi tout ce qui nous est cher. Jinya eut le sentiment que Kimiko avait fait son choix.

— Allons, ne te moque pas de moi, Jiiya. Dis-moi plutôt ce que tu en penses.

À son insistance, il porta la tasse à ses lèvres et en but une gorgée, puis s’immobilisa. Il n’était pas assez insensible pour ne pas comprendre ce que signifiaient ses mains tremblantes et ses yeux embués.

— Vous avez vraiment grandi.

Elle fut déconcertée par la douceur de sa voix, mais avant qu’elle ne puisse répondre, il vida le reste de la tasse. Par son regard, elle semblait demander : « Pourquoi ? ».

— C’est le thé que vous avez versé pour moi. Je ne pourrais en gaspiller la moindre goutte.

Sa voix était ferme et assurée. Il reconnaissait presque qu’il comprenait ce qu’elle faisait, mais il ne se résoudrait pas à dissimuler ses sentiments. Pas lorsque sa gratitude était si sincère.

— Il se fait tard. Il est temps que vous retourniez dans votre chambre.

Elle ne fit aucun mouvement pour se lever, baissant plutôt la tête avec tristesse. Sa bonté devait lui paraître d’autant plus douloureuse en cet instant.

— Je me souviens m’être glissée un jour dans ton lit lorsque j’étais enfant.

— Ah, oui. Vous vous étiez accrochée à moi parce que vous aviez fait un mauvais rêve. Vous étiez encore si petite. Vous êtes un peu trop grande pour dormir ici à présent, n’est-ce pas ?

Évoquer ce souvenir sembla atténuer quelque peu sa tension. En revanche, Jinya se raidit davantage, ses doigts gagnés par un engourdissement.

— Si seulement j’avais pu rester une enfant…

Sa voix se fit lointaine tandis que son esprit s’embrumait. Ses membres étaient parcourus de picotements et son sens du toucher s’émoussait, mais il lutta pour rester conscient afin qu’elle ne s’en aperçoive pas.

— Mon père adoptif m’a appris que rien n’est immuable, pour le meilleur ou pour le pire.

Il n’était pas assez naïf pour croire que leurs jours heureux pourraient se poursuivre sans qu’un prix ne soit à payer. Il faut fournir des efforts équivalents pour préserver ce que l’on possède. Si l’on peut bâtir quelque chose à force de travail, cela peut aussi s’effondrer en un instant.

— …Je vois.

— Mais je pense que le fait même que tout doive un jour changer donne de la valeur aux efforts que nous faisons pour conserver ce qui est et aux luttes que nous menons pour nous transformer.

C’était pour cela qu’il taillait les hortensias. Il travaillait pour que la même vue demeure dix ans plus tard. Il avait beaucoup perdu, mais il n’avait pas perdu de vue la valeur de ce qu’il avait acquis. Cette conviction lui avait permis de choisir la voie de l’immuabilité.

Mais cela n’était au fond que le choix de Jinya. Il ne pouvait contraindre Kimiko, qui avait sa propre vie à mener, à choisir quoi que ce soit.

— Mais, ma Dame… Ne craignez ni le changement, ni le fait de demeurer telle que vous êtes. Les chemins que vous avez choisis ne doivent pas être regrettés.

— Jiiya…

— Quoi que puissent dire les autres, j’accepterai la décision que vous aurez prise. Je prierai désormais pour votre bonheur, et je sais que je ne serai pas le seul. N’oubliez pas que de nombreuses personnes tiennent à vous.

Il ignorait si ses paroles l’atteignaient, mais il espérait qu’elle garderait quelque part dans son cœur les divagations de ce vieil homme.

Peut-être lui seraient-elles utiles un jour, lorsqu’elle serait devenue adulte.

Il tint encore un moment, mais il atteignait sa limite. Lentement, ses paupières s’alourdirent.

— …Jiiya ?

Aucune réponse ne vint.

Jinya s’était effondré sur le lit, inconscient.

 

***

 

— Bien joué, Kimiko-chan, lança une voix androgyne.

Une silhouette sortit de l’ombre, s’étant glissée dans la pièce sans qu’on s’en aperçoive. C’était Yonabari, le démon haniwari au service d’Eizen.

— Tu lui as donné la drogue comme je te l’avais demandé. Brave fille. Ouf, je n’aurai pas à tuer Yoshihiko-kun. Tu as de la chance, hein ?

Aux côtés de Yonabari se tenait quelqu’un que Kimiko connaissait bien, Tôdô Yoshihiko, le jeune homme qui travaillait au Koyomiza. Il gardait la tête baissée, l’expression froide et impénétrable.

— Je te dois aussi de l’avoir gardée si docile, Yoshihiko-kun. Et ne t’inquiète pas, Kimiko-chan. Tu as fait le bon choix. Tu as mon approbation.

C’était Yoshihiko qui avait remis la drogue à Kimiko. Il lui avait dit de la donner à Jinya et aux autres, affirmant qu’elle ne ferait que les endormir et les neutraliser, sans mettre leur vie en danger.

Il avait sans doute agi sous la menace. Bien qu’elle sache ne pas pouvoir leur faire confiance, Kimiko n’avait pas eu le choix, Yonabari tenait la vie de Yoshihiko entre ses mains.

— Yonabari-san… Cette drogue est vraiment sans danger, n’est-ce pas ? Il n’y a aucun risque que quelqu’un en meure ? demanda Kimiko.

— Comme je l’ai déjà dit, je n’aime pas tuer. Le Dévoreur de démons a reçu une dose supplémentaire, une spécialité de Nagumo, mais même cela ne fera que l’assommer. Alors ne t’inquiète pas, répondit Yonabari avec un sourire enjoué. — Il sera hors d’état d’agir toute la nuit, et d’ici là, tout sera terminé. L’objectif d’Eizen sera accompli. Oh, j’ai hâte. Je me demande quelle tête fera le Dévoreur de démons à son réveil.

Un frisson parcourut l’échine de Kimiko. Bien que ce démon prétend ne pas aimer tuer, Yonabari semblait prendre plaisir à jouer avec la vie des autres.

— Allons-y, Kimiko-chan ! Oh, et porte Ryuuna-chan pour moi, d’accord, Yoshihiko-kun ? Sois galant, surtout.

Yonabari eut un rire moqueur.

— D’accord, répondit sèchement Yoshihiko.

Kimiko suivit Yonabari sans un mot. Avant de quitter la pièce, elle jeta un dernier regard vers Jinya endormi, lui qui avait toujours fait ce qu’il pouvait pour elle. Même ce soir, il avait risqué sa vie pour la protéger. Et pourtant, elle trahissait sa bonté et quittait la demeure des Akase.

— Je suis désolée, Jiiya. Adieu.

La porte se referma avec un bruit sourd qui serra le cœur.

Kimiko ne choisit ni sa propre sécurité, ni même de respecter les efforts de ceux qui l’entouraient.

Elle choisit la vie de Yoshihiko.

Sans que personne ne les arrête, tous trois laissèrent derrière eux la maison des Akase.

Ils ne remarquèrent pourtant pas quelque chose.

 

***

 

— Grnngh…

Jinya se mordit la lèvre jusqu’au sang afin de rester conscient. Mais son corps était engourdi, et il lui était impossible de lever ne serait-ce qu’un doigt, comme l’avait dit Yonabari.

— Kimi…ko…

Il avait pressenti qu’il se tramait quelque chose. Pourtant, il avait bu son thé, car il avait jugé qu’il ne s’agissait pas d’un poison mortel et parce qu’il lui faisait confiance. Elle avait peut-être menti, mais il savait qu’elle ne le trahirait pas. Il était indéniable qu’elle avait un peu mûri.

Kimiko avait décidé de se rendre auprès d’Eizen pour sauver Yoshihiko. Alors même que tant de personnes cherchaient à la protéger, elle s’était volontairement sacrifiée pour sauver quelqu’un d’autre. C’était un acte égoïste et insensé. Beaucoup l’auraient sans doute critiquée pour cela, mais pas Jinya. Il jugeait son choix noble.

Il avait aperçu, dans Kimiko lorsqu’elle était partie, une détermination semblable à celle que Shirayuki avait manifestée jadis. Il avait autrefois trouvé de la beauté dans la décision de Shirayuki, et c’était pourquoi il ne blâmait pas Kimiko aujourd’hui. Il n’éprouvait aucun regret à l’avoir laissée agir ainsi, et il ne la laisserait pas non plus regretter son choix. Elle se trouvait peut-être à présent entre les mains d’Eizen, mais sa décision avait un sens si Yoshihiko pouvait être sauvé. Tout était loin d’être terminé. Jinya pouvait encore tenir sa promesse.

Il se mordit la lèvre avec force et laissa échapper un faible murmure qui se perdit dans l’obscurité de la pièce.

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