SotDH T9 - CHAPITRE 2 PARTIE 4
Passés Révolus et Jardins Immuables (4)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Ce qui suivit fut trop à sens unique pour être qualifié de bataille. Izuchi regardait avec stupeur les démons rassemblés être facilement abattus, capables d’opposer à peine la moindre résistance.
L’aptitude de Jinya, Union, était puissante, mais les techniques qu’il avait cultivées n’avaient rien de dérisoire non plus.
— Lame de sang, l’Inébranlable.
Il se mordit la main gauche et utilisa son sang pour former une épée plus longue que lui. La lame étant faite de ses propres fluides, elle faisait elle aussi partie de lui. Il la durcit avec l’Inébranlable et la brandit, tuant trois démons d’un seul coup.
Union apportait une cohésion à ses nombreuses aptitudes, mais cette unité se retrouvait aussi dans ses techniques. Il fit un pas en avant et utilisa Ruée pour se propulser, puis Force surhumaine uniquement à l’instant précis où il abattit de toutes ses forces sa lame rougeâtre. Ses techniques permettaient d’exploiter pleinement la puissance de ses aptitudes. C’était l’usage conjoint de ses pouvoirs démoniaques et de ses techniques humaines qui le rendait si fort.
— …Tu étais vraiment fort, Tsuchiura. Il m’a fallu des décennies pour atteindre le niveau où tu te tenais.
Les seules aptitudes ne suffiraient pas pour affronter Magatsume. En quête d’une force supérieure, Jinya avait réfléchi aux techniques martiales que Tsuchiura avait démontrés.
L’aptitude de Tsuchiura avait été l’Inébranlable, qui lui conférait un corps indestructible, mais l’empêchait de bouger. Mais Tsuchiura ne l’activait qu’à l’instant précis où il était frappé, alliant une défense impénétrable à des réflexes aiguisés. Jinya visait quelque chose de similaire.
Il utilisa Ruée pour fondre sur sa cible et Force surhumaine à l’instant où il attaqua.
En réduisant l’usage de ses aptitudes au seul moment où il en avait besoin, il diminuait la charge pesant sur son corps et améliorait l’efficacité fondamentale de ses mouvements. Les arts martiaux qu’il avait perfectionnés durant les trente-neuf années écoulées depuis sa défaite n’étaient en rien inférieurs à sa nouvelle aptitude.
— C…ce n’est pas possible !
Furutsubaki semblait incapable de se tirer de son état de trouble.
Une attaque incessante partit de la mitrailleuse Gatling. La fumée se répandit, menaçant de leur emplir les poumons. Izuchi avait sans doute été favori dans chacun des combats qu’il avait livrés, possédant à la fois le corps puissant d’un démon et sa mitrailleuse Gatling. C’était la première fois qu’il savait ce que cela faisait d’être du côté des perdants.
Jinya esquiva la pluie de balles, balayant les rangs des démons en se déplaçant. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Il était un véritable démon, implacable et sans pitié, comme ceux dont parlent les livres et les récits d’autrefois.
— Ha, ha ha… ha ha ha ha ha ha ha !
Izuchi riait devant ce spectacle.
— Ha ha ! Merde, je n’arrive même pas à le toucher ! Et même si j’y parvenais, ça ne servirait à rien ! Ha ha ha ha ha ha ha ha ha !
Bien qu’il fût clairement en position désavantageuse, Izuchi ne ressentait ni colère ni frustration. Au contraire, il tremblait de plaisir.
— On dirait que tu t’amuses.
— Ah mais c’est clair ! T’es incroyable ! C’est exactement ce à quoi j’aspire !
— Je suis flatté, mais ne pense pas que je vais me retenir pour toi sous prétexte que tu viens de dire cela.
— Qui a dit que je le voulais ?! Je vais te tuer ici et maintenant précisément parce que tu incarnes mes idéaux !
Avec un large sourire, Izuchi continua de tirer avec sa mitrailleuse Gatling.
Jinya prit dans sa main gauche la lame rougeâtre, plus longue que lui, et la lança vers l’embouchure du canon. Cependant, les effets d’Inébranlable s’en dissipèrent, et l’épée fut réduite en poussière.
Malgré son entraînement et sa propre aptitude, la mitrailleuse Gatling demeurait une menace pour Jinya. Pourtant, il ne montra ni nervosité ni hésitation. Sans perdre un instant, il se mit en mouvement.
Izuchi était stupéfait par la force de Jinya, mais celui-ci était plus acculé qu’il n’y paraissait. Utiliser l’Inébranlable sur lui-même le rendait incapable de bouger, si bien qu’il devait choisir son moment avec soin. Izuchi semblait croire qu’il était simplement indestructible, mais c’était une grave surestimation. En l’état, Jinya ne pouvait pas se permettre de laisser passer la moindre attaque sans garde, qu’il s’agisse d’une balle ou même d’une simple égratignure infligée par les démons inférieurs qu’il éliminait. Izuchi retrouverait vite son sang-froid s’il apprenait que Jinya n’était pas aussi invulnérable qu’il le paraissait, et cela deviendrait problématique. Jinya devait mettre fin au combat aussi rapidement que possible.
— Simulacre, Invisibilité.
Il créa plusieurs illusions de lui-même tandis qu’il attaquait depuis une direction totalement différente.
— S-sale type !
Izuchi arrosa la zone d’un large balayage de balles. Pris de panique, il pensa qu’il suffirait de tirer sur les multiples copies de Jinya qui venaient d’apparaître, mais à son grand désarroi, elles étaient toutes fausses. Le véritable Jinya se dissimulait grâce à Invisibilité.
Izuchi se figea lorsqu’il vit ses balles traverser les illusions sans les atteindre. Jinya saisit l’occasion pour réduire la distance et réapparut à proximité. Izuchi serra les dents et ramena sa jambe droite en arrière, orientant l’embouchure du canon de la Gatling vers Jinya.
Mais c’était précisément la cible de Jinya depuis le début.
— Rendons cela un peu plus spectaculaire… Force surhumaine, Ruée.
Avant qu’Izuchi ne puisse tourner la manivelle de la Gatling, le bras gauche de Jinya enfla sous l’effet de Force surhumaine. Il serra le poing au point que ses articulations craquèrent, puis frappa de toutes ses forces tout en utilisant Ruée pour accélérer son élan.
Un claquement métallique aigu fendit l’air. Le poing de Jinya atteignit la mitrailleuse Gatling avant qu’elle ne puisse tirer. Son canon se plia, puis se rompit sous l’impact. Un seul coup avait réduit l’arme à feu en ferraille.
— Aaaah ! M…monstre !
Furutsubaki poussa un cri perçant, comme une jeune femme ordinaire. Elle se mit à fuir de toutes ses forces, et Izuchi ne fit rien pour l’arrêter.
— On dirait que ton amie a pris la fuite, dit Jinya.
— Peu importe. Cette attaque a échoué, elle peut s’en aller si elle le veut. Moi, je ne fuirai pas.
Bien que sa mitrailleuse ait été détruite, la volonté de combattre d’Izuchi demeurait intacte. Il jeta son arme brisée, fit un pas en avant et, dans un souffle de vent, lança un coup de poing. Le simple bruit de son poing révélait sa maîtrise. Bien qu’il utilisât une Gatling, il était aussi un expert en arts martiaux.
— Est-ce par loyauté envers Eizen ?
Même sans arme, Izuchi était puissant. Un chasseur d’esprits ordinaire aurait péri sous ses techniques martiales. Toutefois, cela restait insuffisant face à Jinya. Izuchi n’avait clairement aucune chance de remporter ce combat.
— Bordel, non ! Je refuse juste de m’enfuir comme un lâche ici, même si ça doit me coûter la vie !
Poing, coude, revers de main, Izuchi enchaîna ses attaques sans laisser à Jinya le moindre instant de répit.
Jinya esquissa un léger sourire.
— Comme c’est admirable. Penser qu’il existe encore des démons comme toi à notre époque.
Autrefois, Jinya avait demandé à un démon qu’il affrontait pourquoi il tuait des humains.
Celui-ci avait répondu que c’était parce qu’il était un démon. Sa nature exigeait qu’il poursuive son but. Pour eux, un démon vivait uniquement par ses émotions, recherchant un objectif digne d’être accompli, puis mourant pour l’atteindre.
Mais de tels démons étaient rares de nos jours. Peut-être que s’accrocher obstinément à sa manière de vivre n’était plus dans l’air du temps. La vue d’Izuchi, qui tentait de vivre comme les démons d’autrefois même à l’ère Taishô, éveillait en Jinya une certaine nostalgie.
— Je suis connu sous le nom de Kadono Jinya. Démon, m’accorderas-tu ton nom ?
Bien qu’ils étaient engagés au corps à corps, la question franchit les lèvres de Jinya avant même qu’il ne s’en rende compte. Il connaissait déjà le nom d’Izuchi, mais l’entendre de sa propre bouche avait une signification. Ce serait un gaspillage de le tuer comme simple subalterne d’Eizen. S’il devait l’abattre, ce serait en tant qu’Izuchi, le démon.
— Je suis Izuchi !
— Je vois…
Izuchi reprit l’attaque. En poussant un cri, il lança un coup de poing au visage de Jinya. Ce dernier glissa son pied gauche en diagonale vers l’avant tout en plaçant son bras gauche à l’intérieur du bras frappeur d’Izuchi. D’un mouvement infime, il dévia l’attaque, puis profita de l’ouverture pour se rapprocher et abaisser son centre de gravité, frappant de toutes ses forces le plexus solaire d’Izuchi.
— Grngh ?!
Dans un grognement, Izuchi fut projeté en arrière.
Jinya leva Yarai au-dessus de sa tête et fixa Izuchi d’un regard aigu.
— Je respecte la volonté que tu m’as montrée. Adieu, Izuchi. Bien que tu aies vécu à l’ère Taishô, tu étais sans conteste un démon d’autrefois.
Jinya n’hésita pas. Par respect pour la manière d’être d’Izuchi, il abattit son épée de toutes ses forces.
***
…Izuchi s’effondra sous le coup implacable. Nulle peur ni haine ne surgirent en lui. Il ne ressentit qu’une joie pure avant de perdre connaissance. Le Dévoreur de démons avait reconnu un novice comme lui, qui n’avait même pas encore éveillé sa propre aptitude, comme un démon d’autrefois. Son cœur brûlait d’une fièvre qui éclipsait la douleur d’avoir été frappé.
Izuchi avait cru que les esprits avaient été collectivement vaincus par les mœurs de l’ère Taishô. Pourtant, le Dévoreur de démons continuait à vivre en démon. Il tuait avec aisance, comme l’un de ces démons maléfiques qui affrontaient des héros dans les récits archaïques. Izuchi avait pensé qu’il était du destin des esprits de s’éteindre avec l’évolution des temps, mais le Dévoreur de démons vivait comme s’il se trouvait encore dans l’ancien monde. Pouvoir l’affronter et obtenir sa reconnaissance apportait à Izuchi une joie profonde. Il avait peut-être perdu, mais il était satisfait.
Izuchi était certain d’être mort, et pourtant il se réveilla de nouveau. Il ouvrit ses lourdes paupières et distingua vaguement le ciel nocturne au-dessus de lui. La lumière des étoiles paraissait floue, plus trouble que fantomatique.
Le Dévoreur de démons avait disparu, et le jardin d’hortensias avait retrouvé son calme. Izuchi remua, ses muscles lourdement endoloris. La perte de sang alourdissait son corps et embrouillait son esprit.
— Je suis… vivant… murmura-t-il.
Il ne savait pas encore s’il devait s’en réjouir ou non.
— Oh, te v’là réveillé.
Akitsu Somegorou le Quatrième le regardait, étendu de tout son long dans le jardin, les bras et les jambes écartés. Izuchi ne l’avait pas vu durant le combat, mais il semblait savoir ce qui s’était produit.
— Akitsu le Quatrième…
— C’est bien moi. Désolé, mais l’autre attaque a échoué elle aussi.
Izuchi et les autres n’étaient en réalité qu’une diversion.
Leur démonstration de force tapageuse devait créer une ouverture pour permettre l’assassinat de Himawari. Mais leur plan avait été percé à jour dès le départ, et les démons qui s’étaient introduits dans la demeure des Akase avaient été facilement neutralisés. Izuchi en fut impressionné.
— Où est passé le Dévoreur de démons ?
— Il est parti à la poursuite de Furutsubaki. Mais tu es plutôt coriace, pas vrai ?
Somegorou le taquina avec un sourire. Bien qu’ils étaient ennemis, il traitait Izuchi comme un vieil ami. Toutefois, Izuchi ne partageait pas sa bonne humeur. Il se sentait abattu malgré le fait d’avoir survécu.
— J’ai été… épargné, n’est-ce pas ? dit Izuchi d’une voix morne.
Il avait combattu de tout son corps et de toute son âme, mais il comptait si peu aux yeux du Dévoreur de démons que celui-ci pouvait se permettre de passer outre. Quelle misère. Quelle dérision. Il savait qu’il était surpassé, mais cela l’humiliait.
— Non, je pense qu’il comptait te tuer. Tu es simplement plus tenace qu’il ne l’avait prévu.
Somegorou, peut-être fort de la sagesse de l’âge, devina ses pensées et balaya son inquiétude d’un geste.
— Jinya peut tuer n’importe qui s’il le doit. Ce n’est pas le genre d’homme à épargner quelqu’un par pitié. Il t’a affronté avec tout ce qu’il avait, et tu as fait de même. C’était un combat où vous avez tous les deux tout mis en jeu, j’en suis certain.
— Je vois…
Ces mots dissipèrent le doute dans l’esprit d’Izuchi. Somegorou connaissait suffisamment le Dévoreur de démons pour parler en son nom. Izuchi poussa un profond soupir de soulagement.
— Mais bien sûr, si tu as encore envie de te battre, je me ferai un plaisir d’y répondre, proposa Somegorou.
— Non, je vais m’en abstenir. Je ne peux pas gagner à mains nues.
Avec un faible sourire, Izuchi déclina l’offre.
Sans sa mitrailleuse Gatling, Izuchi n’était qu’un démon inférieur ordinaire, dépourvu d’aptitude démoniaque. Non seulement il ne ferait pas le poids face au légendaire Akitsu Somegorou le Quatrième, mais il ne pouvait même pas bouger dans son état actuel, non à cause de ses blessures, mais parce que son esprit était trop abattu pour rassembler la moindre énergie.
— Je…
Allongé sur le dos, il leva les yeux vers le ciel et commença à parler. Peut-être voulait-il simplement que quelqu’un, n’importe qui, entende ce qu’il avait sur le cœur.
— …Je ne pouvais pas supporter de voir nous autres démons être éliminés du monde par le changement des époques. La science apporta la lumière à la nuit, les sabres furent abandonnés et les armes à feu devinrent courantes, et nous, esprits, avons perdu notre place dans le monde. Les grands démons ne furent plus que des figures de récits. Nous, démons, sommes devenus faibles, au point de ne plus faire le poids face aux humains.
Dans le monde développé de l’ère Taishô, de nombreux esprits furent oubliés, et les démons ne furent plus considérés comme les tyrans absolus qu’ils avaient été autrefois. La vague de modernisation força les démons désormais affaiblis à se dissimuler dans les replis du monde, pour finalement être oubliés et devenir des êtres fictifs dont on ne parlait plus que dans les histoires pour enfants.
Izuchi refusait d’accepter un tel destin.
— J’en étais amer. Quelle valeur a un esprit qui perd même face aux humains ? Je voulais réduire ce monde en miettes et en créer un où un démon pourrait être un démon, quelqu’un de fort pour toujours.
Il voulait simplement que les siens soient reconnus à leur juste valeur.
Il désirait un monde où les démons vivraient en démons et les humains en humains. Comme autrefois, lorsque l’homme craignait les démons et vénérait les dieux.
— Mais j’avais tort. Même aujourd’hui, de grands démons continuent d’exister. Les démons ne sont pas devenus faibles. Il n’y a que moi qui le suis. Quelle misère… Au fond, je ne suis qu’un gamin qui fait un caprice, n’est-ce pas ?
Même à l’ère Taishô, il existait un démon d’autrefois capable de réduire des armes à feu à néant. Cette prise de conscience fit se sentir Izuchi insignifiant, d’autant plus qu’il s’était voué à un homme comme Eizen. Humilié, il se couvrit le visage d’une main.
— Bon sang. La faiblesse est une chose misérable…
Peut-être aurait-il pu choisir une autre voie s’il avait possédé la force du Dévoreur de démons. Il n’en savait rien. Mais il était au moins certain qu’il ne serait pas resté sans agir en voyant Ryuuna et Kimiko être blessées pour servir ses objectifs. Il comprit que sa faiblesse était encore plus laide qu’il ne l’avait d’abord cru. Une émotion monta en lui, le faisant trembler.
— Ha ha. Tu es plus jeune que tu en as l’air, pas vrai ?
Somegorou afficha un large sourire, le cœur réchauffé. Bien qu’il s’adressât à un démon, son ton était bienveillant.
— Tu te presses trop. Jinya a traversé l’enfer pour en arriver là où il est. Un jeune démon comme toi ne peut évidemment pas se comparer, alors n’essaye pas. Il m’a fallu du temps pour apprendre cette leçon moi aussi, ajouta-t-il avec un sourire en coin. — Un démon peut vivre mille ans. Il te reste encore beaucoup de temps devant toi. Alors, sois aussi faible que tu veux, mais continue d’essayer. Tu es trop jeune pour déjà renoncer à toi-même.
Izuchi fut frappé par Somegorou. Il révisa son jugement à son égard : Somegorou était fort. Non pas parce qu’il maîtrisait des techniques de chasse aux esprits, mais parce que l’âge et l’expérience l’avaient façonné ainsi. C’était quelque chose qu’Izuchi ne possédait pas.
Ayant découvert une forme de force dont il n’avait même pas conscience jusque-là, Izuchi laissa échapper un léger soupir et sourit.
— Tu es aussi étrange que le Dévoreur de démons. C’est la première fois que je rencontre un humain qui fait la leçon à un démon, et qui plus est à un ennemi.
— Eh bien, comme on dit, nous autres vieillards adorons faire la morale, répondit Somegorou avec un sourire.
Puis, avec désinvolture, il ajouta :
—Et puis, nous ne sommes plus ennemis.
Izuchi fit une grimace et demanda :
— Pourquoi ça ?
— Tu n’es pas assez idiot pour continuer à servir ce vieux pourri d’Eizen après ça. Du moins, c’est ce que Jinya a dit.
Somegorou semblait fier de rapporter ces paroles.
— …Oui. Oui, c’est vrai.
Izuchi avait peut-être perdu le combat, mais cette défaite lui avait permis de comprendre que son souhait était erroné. Il éprouvait de la gratitude envers le Dévoreur de démons et envers Akitsu, l’un pour l’avoir reconnu comme un démon d’autrefois, l’autre pour l’avoir réprimandé. Il ne retournerait pas auprès d’Eizen, un vieillard méprisable qui cherchait à exploiter de jeunes filles. À la place, il accepterait sa défaite avec dignité.
— C’est une défaite totale. Il m’a complètement eu.
Jamais il n’aurait cru qu’une défaite puisse lui apporter une telle paix.
Toujours étendu au sol, il relâcha tout son corps et sourit.
Le cœur apaisé, il leva les yeux vers le ciel et se dit que, peut-être, les étoiles paraissaient plus belles que d’ordinaire cette nuit.
***
Au même moment où Izuchi lançait son assaut contre la demeure des Akase, une attaque eut lieu dans un quartier résidentiel de Fukagawa.
Plusieurs silhouettes filaient à travers la nuit baignée de lune. Il y avait anormalement peu d’humains dans les rues, sans doute à cause de l’aptitude de Furutsubaki à contrôler les gens. Les silhouettes n’avaient nul besoin de se déplacer en silence ni avec discrétion. Telles des bêtes primitives, elles poursuivaient leur proie bruyamment et avec férocité.
Quelque temps après avoir été confiée à une connaissance de Jinya, Ryuuna fut attaquée par des subalternes d’Eizen. Ce n’étaient que des démons inférieurs dépourvus d’aptitudes, mais ils étaient nombreux, et elle prit la fuite tandis que son gardien était occupé à les contenir. C’était peut-être imprudent de sa part, mais elle estimait agir correctement. Elle ne pensait pas que ce démon agaçant la protégerait réellement, même s’il était une ancienne connaissance de Jinya.
Elle courut à en perdre haleine à travers la ville. Elle pouvait à peine réfléchir. Sa seule pensée était d’échapper à ses poursuivants. La sueur faisait adhérer son kimono à sa peau avec inconfort. Elle ignora son épuisement et se dirigea aussi vite qu’elle le put vers la demeure des Akase. Kaneomi approuvait sa décision irréfléchie. Elle se sentait coupable d’abandonner la connaissance de Jinya à son sort, mais elle devait se concentrer sur la demande de Jinya : protéger Ryuuna.
— Ryuuna-san !
— …Mmm.
Kaneomi, tenue dans les bras de Ryuuna, laissa échapper une exclamation. Le quartier de Fukagawa était déjà sous le contrôle des subalternes d’Eizen. La ville était immobile comme la mort. Personne ne s’agiterait, quel que soit le vacarme produit. Pourtant, plusieurs silhouettes se dressaient sur le chemin de Ryuuna.
Elles s’approchaient lentement, se balançant comme des fantômes. C’étaient des humains ordinaires, non des démons inférieurs. Il n’y avait aucune vie dans leurs yeux. Ils n’étaient manifestement pas maîtres d’eux-mêmes.
— Eizen-sama… Vous avez changé.
Eizen connaissait un moyen de transformer des humains en démons, et pourtant il avait délibérément envoyé des humains ordinaires à leur rencontre. La raison était évidente : ni Ryuuna ni Kaneomi n’étaient assez sans cœur pour tuer des innocents simplement manipulés par autrui. Même Jinya aurait sans doute hésité à frapper ici, et Somegorou aurait cherché un moyen de passer sans combattre. Les envoyer contre elles ne visait qu’à les tourmenter. Eizen cherchait à entamer leur esprit.
— Ryuuna-san, je vais emprunter ton corps.
— Kane…omi…
L’aptitude de Kaneomi, Esprit, lui permettait de mouvoir un corps à sa guise, même si sa chair se déchirait et ses os se brisaient. Si Ryuuna lui confiait son corps, Kaneomi pourrait combattre avec. C’était pour cela que Jinya l’avait confiée à Ryuuna.
— J’y vais.
Kaneomi prit le contrôle du corps de Ryuuna et se rua en avant à une vitesse inimaginable pour sa frêle silhouette. S’engouffrant à l’intérieur, elle frappa le flanc de la première personne qui leur barrait la route, puis renversa son geste en une taille ascendante à travers la poitrine d’une autre. Elle utilisait le dos de la lame, mais cela revenait à recevoir un coup de barre de métal. Des os se brisèrent sans doute et des organes furent sûrement atteints, mais Kaneomi n’avait pas le luxe de se retenir davantage.
— Tss. Quelle plaie.
Elle se figea en entendant une voix qui ne venait pas de devant elle, mais tout près, derrière elle.
— Qu…
Elle se retourna aussi vite que possible et aperçut un démon noir aux muscles puissants malgré sa petite taille et sa silhouette élancée. Il avait des crocs acérés et un regard plus tranchant encore.
Elle prit aussitôt ses distances, mais il ne fit aucun geste pour attaquer.
Cependant, toujours plus d’humains manipulés continuaient d’affluer autour de Ryuuna et de Kaneomi.
— Après le baby-sitting, voilà l’enlèvement, hein ? J’commence à croire que ce vieux débris cherche juste à me provoquer.
Le démon poussa un profond soupir, demeurant nonchalant. Kaneomi avait entendu parler de ce démon noir par Akitsu Somegorou. Il s’agissait d’Ikyuu, un démon supérieur doté d’une aptitude singulière.
— Alors sois une gentille petite fille et viens sans faire d’histoires, ou je serai obligé de te ramener avec les bras et les jambes brisés. Eizen dit que ça ne le dérange pas que je te malmène un peu tant que je te ramène vivante.
Ryuuna laissait à Kaneomi le contrôle total de son corps. À travers la garde de l’épée, elle sentait l’agitation de Kaneomi.
Kaneomi avait pris part à de nombreux combats en tant que l’une des lames de Jinya. Forte de son expérience, elle comprit d’un seul regard qu’Ikyuu lui était bien supérieur. Ce n’était pas un adversaire qu’elle et Ryuuna pouvaient vaincre seules. Même en combattant cent fois, elle était certaine qu’il sortirait vainqueur à chaque affrontement.
— Ceux du côté du domaine des Akase doivent déjà être morts. Aucune chance qu’ils aient survécu à la horde qu’on a amenée, surtout avec Izuchi pour s’occuper du Dévoreur de démons. Désolé, mais c’est la fin du chemin.
Kaneomi ne voulait pas envisager que Jinya puisse perdre face à Izuchi, mais quoi qu’il en soit, il n’y avait aucune chance qu’il accoure à leur secours. Ryuuna et elle devaient surmonter cette épreuve par leurs propres moyens, mais elles étaient encerclées et faisaient face à un démon qu’elles n’avaient aucune chance de vaincre.
C’était échec et mat. Ikyuu avait raison. C’était la fin pour Ryuuna.
— Je suis sûr que tu es assez intelligente pour comprendre que tout est terminé, alors fais ce que je dis. Je ne prends aucun plaisir à faire du mal aux petites filles. Sois raisonnable pour nous deux, d’accord ?
Leur seule consolation était qu’Ikyuu restait un démon doté d’une conscience. Bien qu’il fût un subalterne d’Eizen, il ne cherchait pas à tourmenter Ryuuna. Il n’était pas un saint, mais il semblait au moins capable de distinguer le bien du mal.
Ses paroles ne s’adressaient pas à Ryuuna, mais à Kaneomi.
Kaneomi contrôlait toujours le corps de Ryuuna. Peu importait ce que souhaitait Ryuuna, si Kaneomi décidait de se rendre, Ryuuna n’aurait aucun moyen de s’y opposer. Elle utilisa donc sa bouche, la seule partie de son corps encore libre, pour affirmer son choix.
— …Non.
— …Quoi ?
— Ryuuna-san ?
Kaneomi fut surprise d’entendre Ryuuna se forcer à parler. Ikyuu, ne s’attendant manifestement pas à ce que son offre soit refusée, prit une expression incrédule. Pour dissiper tout doute, Ryuuna refusa de nouveau, sans équivoque.
— Je ne… Je ne viendrai pas avec vous.
— Ha. Vraiment ? Et qu’est-ce que tu comptes faire, alors ? demanda Ikyuu d’un ton agressif, comme s’il se sentait tourné en ridicule.
Sans détourner le regard, Ryuuna entrouvrit ses lèvres bien dessinées et déclara d’une voix hésitante :
— Je… Je vais courir.
— Et comment comptes-tu faire ça ?
Il désigna les alentours d’un geste.
Il avait raison. Elles étaient encerclées. Ryuuna savait que sa résistance ne signifiait rien.
Pourtant, elle ne recula pas et soutint son regard sans fléchir.
— Quand… quand j’ai découvert des choses que je ne connaissais pas, les choses effrayantes ont grandi. Mais les choses importantes pour moi ont grandi aussi. Je ne sais pas si c’est une bonne chose… mais…
Elle repensa à la conversation qu’elle avait eu cette nuit-là. Il restait encore tant de choses qu’elle ignorait, mais au moins savait-elle que la chaleur de ses mains était réelle.
— Jiiya a dit que je comprendrais un jour. Ce que tout cela signifie. Il croit en moi.
Il l’avait acceptée, elle qui était souillée, elle qui ne pouvait même pas être qualifiée d’être humain digne de ce nom. Pourtant, elle n’avait encore rien fait pour lui, n’avait pas encore prononcé les paroles qu’elle souhaitait lui dire. Elle ne pouvait pas abandonner ici. Il lui restait tant de choses à lui confier.
— Alors je ne retournerai plus dans cet endroit sombre ! Je rentre chez moi… auprès de celui qui croit en mon avenir.
Elle ne s’était même pas rendu compte que des larmes coulaient sur ses joues.
Ses paroles formaient un désordre incompréhensible, et la fuite demeurait impossible quoi qu’elle dise. Ses actes ne valaient guère plus qu’un caprice d’enfant. Ils ne changeaient rien. Pourtant, l’expression d’Ikyuu se figea, comme si ses cris avaient éveillé quelque chose en lui.
— Je ne comprends pas un traître mot de c’que tu racontes… Mais je vois que t’es pas une gamine capricieuse.
Il recula sa jambe droite et abaissa son centre de gravité. Il serra les poings, signe qu’il ne se retiendrait plus.
— Si t’as la volonté, alors je ne te mépriserai pas. Mais j’peux plus te ramener sans t’abîmer.
Contraint d’accepter une mission qui ne l’intéressait pas, Ikyuu avait jusque-là manqué d’entrain. Mais la détermination qu’avait montrée Ryuuna changea son regard. Peut-être aurait-il pu se montrer indulgent au début, mais à présent il briserait ses membres pour briser son esprit. Leur situation était pire qu’auparavant.
Ikyuu commença à s’avancer d’un pas menaçant, mais une voix insouciante et déplacée l’arrêta net.
— Comme tu es impure, petite. Mais je suis certain que Yasha en sera ravi.
Un homme apparut soudain, se promenant d’un pas léger en se frayant un chemin à travers la foule. Il tenait une épée à la main, et derrière lui s’étendait une traînée de cadavres. Bien qu’il ne s’agît que d’humains possédés par autrui, il les avait tranchés un à un sans la moindre hésitation en venant se placer aux côtés de Ryuuna.
— Voilà une assemblée fort nombreuse. Même s’il ne s’agit que de menu fretin, c’est un vrai plaisir d’avoir autant de chair à trancher. Je te suis reconnaissant, le bleu.
Il éclata d’un rire léger, à la fois éthéré et inquiétant.
L’homme mesurait environ un mètre soixante-cinq. Ses épaules étaient étroites, et sa carrure n’avait rien d’impressionnant. Les yeux égarés, il fixait Ikyuu comme s’il l’évaluait.
— T’es qui, bordel ?
— Je ne suis qu’une connaissance de celui que vous appelez le Dévoreur de démons, bien que notre seule véritable rencontre ait été un duel à l’époque d’Edo.
— Je vois. Alors t’es ce garde du corps dont Eizen parlait.
— Précisément. On m’a confié la protection de cette enfant. Cela me contrarierait que vous l’emportiez, le bleu.
Ikyuu n’appréciait guère le ton moqueur de l’homme, mais il demeura vigilant. Celui-ci restait parfaitement calme malgré toute l’intention meurtrière qu’Ikyuu dirigeait vers lui. Au contraire, il semblait s’en délecter.
— Donne ton nom, que je sache au moins quoi inscrire sur ta pierre tombale.
— Mon nom ne mérite guère qu’on s’en souvienne, mais il serait inconvenant de ne pas le donner.
Sans adopter la moindre posture de combat, il laissa ses bras pendre le long de son corps.
— Keh, keh keh. Je me nomme Okada Kiichi. Un humble meurtrier venu d’un âge révolu.
Tout en se baignant dans l’hostilité d’Ikyuu, Kiichi lui adressa un sourire glaçant.