SotDH T9 - CHAPITRE 2 PARTIE 2
Passés Révolus et Jardins Immuables (2)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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À vrai dire, Michitomo n’était guère plus qu’une considération secondaire à cet instant. Deux sabres en main, Jinya resta concentré sur le démon qu’il avait abattu.
— Bon sang…
Eizen vivait encore, parlant même après avoir eu la tête tranchée. Il se pencha, ramassa sa tête, puis la rattacha à son cou. Il était un monstre au sens le plus littéral du terme.
Michitomo laissa échapper un léger cri de terreur. On était censé mourir quand on perdait la tête, et pourtant le vieil homme vivait toujours. Ou faudrait-il dire qu’il était revenu à la vie ?
Contrairement à Michitomo, Jinya demeura calme et observa avec attention. Michitomo avait la chance que Jinya se montre alors avide.
— Est-ce de la régénération ? Non, peut-être une résurrection ? Quoi qu’il en soit, tu sembles être un démon qui vaut la peine d’être dévoré.
Jinya avait déjà vu sa part de monstruosités inhumaines et n’éprouvait aucune crainte envers Eizen. S’il était intervenu, ce n’était pas pour sauver Michitomo, mais parce qu’il désirait quelque chose d’Eizen lui-même.
En l’espace de dix ans, Jinya s’était rendu tristement célèbre sous le nom de « Dévoreur de démons ». Il avait quitté Kyôto après avoir perdu Nomari et Somegorou le Troisième. La Fille des Bas-Fonds lui avait fait comprendre que la voie qu’il avait choisie n’était pas erronée, mais il déplorait toujours son impuissance. Il s’était donc mis à traquer les démons afin de les dévorer et d’en prendre la puissance. Plus personne ne l’arrêtait désormais. Il était seul, et Kaneomi ne faisait rien pour lui barrer la route. Jinya ne voyait pas en Eizen une monstruosité à abattre, mais une proie susceptible de le rendre plus fort.
— Un démon ose me traiter de démon ? Je suis humain, cracha Eizen.
— Tu ne me sembles guère très humain.
— Peut-être pas, mais je ne ressemble en rien à vous, créatures répugnantes. Plus important encore…
Le regard du vieil homme se fit plus acéré, et l’air sembla se charger de tension. Jinya connaissait bien l’émotion qu’Eizen portait en lui.
— Pourquoi possèdes-tu… cette chose ?
Une haine profonde emplissait ses yeux. Son regard ne se dirigeait pas vers Jinya, mais vers l’un des sabres qu’il tenait en main.
— J’ai confié Yatonomori Kaneomi, la lame démoniaque de l’Esprit, à Kazusa. Pourquoi quelqu’un comme toi la détient-il ?
L’idée qu’un démon manie l’épée donnée à sa fille, qui avait été tuée par un démon, semblait l’écœurer. Bien qu’Eizen fût désormais un monstre sous des traits humains, la haine qu’il montrait était profondément humaine.
— Kaneomi ?
— C’est bien ce que tu supposes, Kadono-dono. Cet homme est Nagumo Eizen-sama, le père de Kazusa-sama.
— …Je vois. Quelle coïncidence.
Les Nagumo formaient une lignée de chasseurs d’esprits à l’histoire ancienne. Une jeune femme nommée Nagumo Kazusa avait reçu une lame de Yatonomori Kaneomi de ce père qu’elle respectait profondément, mais elle avait été tuée.
C’était ce que Jinya avait appris de l’histoire de Kaneomi lors des événements précédant et accompagnant la bataille contre la Parade nocturne des Cent Démons. Il avait cependant cru que tout cela appartenait au passé et n’y avait plus guère pensé depuis.
— Lame démoniaque de l’Esprit, pourquoi obéis-tu désormais à un démon, à l’une des créatures mêmes qui ont tué ton ancien maître ? demanda Eizen.
— Kadono-dono n’est pas l’ennemi de Kazusa-sama. Il est même celui qui a sauvé son âme.
— Son âme, dis-tu ?
Mais tout comme Kaneomi avait son histoire, Eizen avait la sienne. Sa fille avait été tuée par un démon, l’ère Meiji avait proscrit les sabres, et le besoin de chasseurs d’esprits avait décru. La famille Nagumo, maniant des lames démoniaques et ayant combattu pour les hommes durant de longues années, se vit refuser son identité et perdit sa place dans le monde.
Le résultat en était le Nagumo Eizen d’aujourd’hui.
— Alors je te le demande, Démon. Qu’est devenue Kazusa ?
— Je ne l’ai jamais rencontrée moi-même, mais j’ai tué le démon qui avait pris son apparence, répondit Jinya.
— Hoh. Son apparence, dis-tu ? Celui qui a tué Kazusa était donc un serviteur de Magatsume.
Jinya se tendit à la mention du nom de son ennemi mortel. D’un ton ferme, il demanda :
— Comment connais-tu ce nom ?
— Comment pourrais-je ignorer le nom du démon qui façonne des démons de sa propre main ? Je ne comprends peut-être pas ses desseins, mais elle reste un esprit qui menace le monde des hommes. À ce titre, elle est l’ennemie des Nagumo.
Magatsume et Suzune n’étaient plus une seule et même personne aux yeux de Jinya. Il ne ressentit rien en entendant quelqu’un parler d’elle en mal.
— De même que tu es notre ennemi, dit Eizen.
Dans sa main se trouvait un kodachi court.
— Les démons doivent être abattus. Tant que je serai un homme des Nagumo, ils seront mes ennemis. Bien entendu, je n’ignore pas le grief personnel que j’ai contre toi.
— Eizen-sa…
— Silence. Je n’ai que faire des paroles de celle s’allie à un démon.
Le bras du vieil homme se déploya comme un fouet. Un tel mouvement ne relevait pas des bases de l’épée.
C’était une frappe qui exploitait toute l’élasticité de ses muscles. L’âge n’avait en rien altéré la fluidité de ses gestes. L’effet de ses années d’entraînement constant se lisait dans chacun de ses pas.
C’était pour cela que c’en était regrettable. Flétri comme il l’était, il ne faisait pas le poids face à Jinya. Jinya possédait le corps éternellement jeune d’un démon et avait passé près de quatre-vingts ans à perfectionner son art du sabre. Il bloqua l’attaque d’Eizen, croisant le fer avec lui.
— Mais ce n’est pas Kadono-dono qui a tué Kazusa-sama !
— Assez, Kaneomi, dit doucement Jinya. — Il ne veut pas entendre nos excuses. Et je n’ai pas l’intention d’en donner à un homme qui va mourir.
Jinya poussa, forçant la lame d’Eizen vers le haut. Il rapprocha le coude de son corps et s’engouffra, décrivant un mouvement court pour entailler la poitrine d’Eizen avec Yarai avant d’enfoncer Kaneomi dans son flanc gauche. Il sentit la lame transpercer le cœur d’Eizen, puis fit pivoter son poignet afin de l’écraser entièrement. Il retira la lame, laissant dans la poitrine d’Eizen une ouverture étroite, béante.
— Était-ce tout ?
Même après avoir subi des blessures qui auraient dû être fatales, Eizen provoqua Jinya et contre-attaqua.
Jinya ne s’était pas attendu à ce que ses coups suffisent, ayant déjà vu Eizen survivre à une décapitation. Il para avec un sabre, s’abaissa, puis le heurta de toutes ses forces au plexus solaire avec son épaule gauche. Bien qu’Eizen eût fortifié son corps par l’entraînement, il restait un vieil homme et ses os étaient fragiles. Le choc seul aurait dû être mortel.
Et pourtant, il ne mourut pas. Eizen se releva de nouveau, un large rictus demeurant sur son visage.
— Cela fait trois fois… Heh heh. Tu n’es pas mauvais. Mais tu es loin de pouvoir m’ôter la vie.
Le vieil homme ne se régénérait pas.
Il revenait à la vie. Il avait compté jusqu’à trois, ce qui signifiait apparemment qu’il existait une limite au nombre de fois où il pouvait ressusciter. Il avait sans doute accumulé ces résurrections par quelque moyen abject.
Jinya fixa Eizen du regard. Sûr de sa supériorité, le vieil homme s’approcha de lui sans la moindre prudence.
Jinya prépara ses lames et avança le pied droit.
Eizen répondit en s’abaissant, se penchant fortement en avant tandis qu’il se projetait. Une fois à portée, il prit appui sur sa jambe droite et frappa vers le haut avec la force d’un ressort comprimé. Le vieil homme possédait une maîtrise digne du surnom de sa famille, les Nagumo à la Lame Démoniaque. Jinya recula d’un demi-pas, évitant de justesse la frappe ascendante tout en abattant simultanément son propre coup vers le bas, broyant le crâne d’Eizen.
Même cela ne suffit pas.
Jinya trancha et lacéra la tête, le visage, le cou et la poitrine de l’homme, mais Eizen se contenta de rire face à tous ses efforts. Il attendit l’instant où les deux lames de Jinya étaient enfoncées dans sa chair, le laissant vulnérable, et visa son cœur.
Jinya songea à utiliser l’Inébranlable, mais comprit aussitôt qu’il n’y parviendrait pas à temps. L’estoc était trop rapide. Il se contorsionna du mieux qu’il put. Il ne réussit toutefois pas à esquiver entièrement, et l’épée d’Eizen s’enfonça dans son épaule.
La renommée des Nagumo semblait méritée. Eizen était habitué à combattre des démons. Il savait que le seul moyen d’en tuer un était de lui trancher le cou, de lui percer le cœur ou de lui écraser la tête.
Jinya arracha ses lames du corps d’Eizen et prit ses distances. L’échange ne lui avait pas été favorable.
— Tu ne devrais pas sous-estimer la force d’un humain.
Eizen afficha un sourire écœurant, son visage toujours fendu en deux. Il fanfaronnait malgré les entailles qui le couvraient. Même un démon serait mort depuis longtemps avec de telles blessures.
Le fait qu’il continuait de provoquer Jinya dans un tel état montrait clairement qu’il était anormal. Eizen ne pouvait plus, en aucun sens, être qualifié d’humain.
— Et tu crois être encore humain ? Risible, dit Jinya.
— Je le suis pourtant. Ce que tu vois n’est rien d’autre que la véritable force de l’âme humaine. Après tout, je porte en moi les vies de nombreux humains. Tu l’as vu de tes propres yeux, n’est-ce pas ?
Jinya se rappela la vision d’Eizen absorbant le jeune homme qu’il tenait par le col. La capacité d’Eizen ressemblait grandement à la sienne.
— Cela aussi est le fruit de mes recherches. La fille de Magatsume a bien servi son rôle.
Jinya ignorait comment Eizen avait tiré des informations d’une fille de Magatsume, mais il avait sans doute eu recours à des moyens peu avouables. Le résultat était cette capacité à revenir à la vie. Jinya comprit la véritable nature de son pouvoir. À sa base, il était identique au sien.
— Ma capacité se nomme Assimilation, dit Eizen. — En dévorant d’autres humains, je peux faire leurs vies miennes.
En accumulant les vies d’autrui, il se rendait immortel. Il était plus répugnant qu’aucun esprit, un cannibale qui dévorait les siens en échange de pouvoir.
— Ainsi, tu dévores les tiens… dit Jinya.
Il n’était guère meilleur sur ce point et n’avait aucun droit de mépriser Eizen.
Jinya avait tué et dévoré de nombreux démons jusque-là. Sa capacité, Assimilation, lui permettait de s’approprier les pouvoirs des démons qu’il consommait et non la vie de ses semblables comme Eizen, mais leurs capacités étaient indéniablement de même nature. Pourtant, une pensée s’imposa à lui : que ferait-il s’il possédait la capacité d’Eizen ?
Il chassa cette pensée aussi vite qu’elle était venue. Il avait déjà pris de nombreuses vies pour en arriver là, et la réponse était évidente.
Lui et Eizen se ressemblaient. La laideur qu’il voyait chez le vieil homme n’était que le reflet de la sienne.
— Ne me traite pas de monstre, dit Eizen. — En tant que chasseur d’esprits, j’ai combattu en risquant ma vie pour le peuple. Il est naturel qu’ils m’offrent la leur en retour.
— …Je vois.
Jinya emplit ses poumons de l’air nocturne, puis expira d’un seul souffle brûlant. Ruée, avec une vitesse inhumaine, il réduisit la distance et abattit un coup puissant en diagonale à travers le torse d’Eizen.
— J’ai changé d’avis. Il ne sert à rien de te dévorer. Je te tuerai ici.
— Oh ? Comme c’est effrayant. Mais en es-tu capable ?
Leur combat fut un affrontement violent et frustrant. Jinya était supérieur en force, mais il n’avait aucun moyen d’en finir véritablement avec Eizen. Leur échange se prolongea longtemps, sans qu’aucune conclusion ne soit atteinte.
— Hmph. Ma force ne suffit donc pas. Tu ne me laisses d’autre choix que de me retirer, dit Eizen.
— Tu bats en retraite ?
— Je ne souhaite simplement pas gaspiller davantage de vies que je ne l’ai déjà fait. Je reprendrai cette épée une autre fois.
Jinya n’avait aucune raison particulière de poursuivre Eizen. Il se sentait irrité, mais en vérité, Eizen n’était pour lui qu’un cannibale parmi d’autres. Eizen, de son côté, ne semblait pas non plus avoir de raison d’insister, et il prit la fuite sans hésiter lorsqu’il comprit qu’il était en désavantage. Tous deux comprirent cependant qu’un nouvel affrontement entre eux était inévitable.
Ainsi Kadono Jinya et Nagumo Eizen se rencontrèrent plus tard pour la première fois, se saluant d’emblée par un duel.
***
Et puis il y avait Michitomo. Il se retrouvait désormais lié, malgré lui, à un cannibale, et allait bientôt entamer une relation étroite et durable avec un démon singulier.
— A-attends !
Michitomo agrippa fermement l’épaule de Jinya, qui s’apprêtait à partir sans même lui accorder un regard. Il tenta de le forcer à se retourner, mais Jinya ne bougea pas d’un pouce, quelle que soit la force qu’il employait. Pourtant, ne voulant pas le laisser partir, il continua de le retenir. Finalement, Jinya céda et se retourna.
— As-tu besoin de quelque chose ?
— Hein ? Euh… eh bien, tu m’as sauvé la vie ! Permets-moi au moins de te remercier.
— Ce n’est pas nécessaire. Te sauver n’était pas mon objectif, de toute façon.
Jinya s’apprêtait à repartir.
— H-hé, attends ! Je t’en prie !
Michitomo n’éprouvait aucune crainte envers Jinya, cet inconnu qui avait combattu un monstre sans hésitation. Il avait vu le léger froncement de ses sourcils lorsque le vieil homme avait déclaré qu’il dévorait des humains, et il était convaincu que quelqu’un qui se mettait en colère pour une telle raison ne pouvait pas être si mauvais.
— Laisse-moi au moins soigner tes blessures ! Et il y a tant de choses que je voudrais te demander, supplia Michitomo.
Jinya s’arrêta. Il sembla réfléchir un instant, puis se tourna vers Michitomo et hocha la tête à contrecœur.
Michitomo conduisit Jinya chez lui, à Nihonbashi. Nouveaux riches, la maison des Kimizuka se distinguait par un luxe bien supérieur à celui des demeures voisines. Tous deux se faufilèrent à l’intérieur en prenant soin de ne pas être remarqués par la famille de Michitomo ni par les domestiques.
Après avoir laissé Jinya dans sa chambre, Michitomo fit le tour pour rassembler tout ce qui pouvait servir aux premiers soins.
— Cela te semble suffisant ?
— Oui. Merci.
— Alors, qui es-tu au juste ?
Bien que Michitomo eût sincèrement l’intention de prodiguer des soins à Jinya, son absence totale de connaissances médicales fit que Jinya finit par s’occuper lui-même de ses blessures. Cela dit, il se contenta de verser tant bien que mal du désinfectant sur le pansement qu’il utilisait pour arrêter le saignement. Ses blessures étaient plus profondes que Michitomo ne l’avait d’abord pensé, mais Jinya ne montra aucun signe de douleur et conserva une expression neutre tout du long. Ils ne semblaient pourtant pas si éloignés en âge, et malgré cela, Jinya paraissait bien plus habitué à une vie de combat.
— Je suis quelqu’un qui chasse les esprits. Rien de plus.
— Mais, euh, tu n’es pas…?
Michitomo évita de le dire explicitement, mais Jinya comprit ce qu’il voulait dire et hocha la tête.
Le cannibale avait dit la vérité. Jinya était lui aussi, d’une certaine manière, un monstre, mais cela n’inquiétait pas Michitomo. L’identité de Jinya ne changeait rien au fait qu’il lui devait la vie.
— Ah, c’est vrai. Je dois trouver un moyen de te rendre la pareille.
— Je te l’ai déjà dit, je n’ai pas besoin de ta gratitude.
— Je t’en prie. C’est un principe chez moi de régler rapidement les dettes que j’ai contractées. Quoi que tu en penses, tu m’as réellement sauvé. Je me sentirais mal si je ne te rendais pas la pareille d’une manière ou d’une autre.
Michitomo insistait pour rembourser sa dette pour sa tranquillité d’esprit.
Jinya finit par céder.
— Très bien. Alors réglons cela avec un peu d’alcool.
— D’accord ! Je vais en prendre dans la réserve de mon père.
Michitomo savait que son père possédait de nombreuses bouteilles d’alcool de grande qualité, uniquement pour la décoration. Il quitta la pièce, puis revint avec deux bouteilles entières de whisky qu’il exhiba avec fierté.
Jinya en prit une et but directement au goulot. Bien qu’elle fût fortement alcoolisée, il en vida la moitié d’une seule traite.
— Tu es fou.
Michitomo le fixa avec un étonnement vide, puis se ressaisit rapidement et se tourna face à Jinya. Il avait dit la vérité en affirmant qu’il se sentait redevable, mais la principale raison pour laquelle il l’avait ramené était qu’il voulait lui poser des questions.
Jinya s’en doutait. Il ralentit son rythme et jeta un regard à Michitomo, comme pour signifier qu’il répondrait à ses questions tant que l’alcool durerait.
— Euh… alors…
Après quelques instants, Michitomo prit la parole avec hésitation et commença à expliquer pourquoi il se trouvait en ville si tard cette nuit-là. Il parla de la femme à la bouche fendue qu’il avait rencontrée, de son ami qui avait disparu la même nuit, et de la manière dont le vieux cannibale les avait attaqués, lui et son autre ami. Il mentionna que celui qui l’accompagnait dans les recherches avait été dévoré, mais que l’ami disparu la veille restait introuvable.
— Est-il possible que ce monstre n’ait agi que cette nuit… ?
Michitomo savait que c’était vain, mais il posa la question malgré tout, incapable d’accepter la réalité.
— C’est peu probable. Si je me suis mis à le poursuivre, c’est parce que j’ai entendu plusieurs rumeurs de disparitions.
La réalité était souvent décevante.
— …Je vois. Alors…
— Nagumo Eizen n’est pas du genre à laisser échapper sa proie. Il a sans doute déjà dévoré ton ami.
Aucune larme ne vint. Ce n’était pas que Michitomo ne ressentît aucune tristesse, mais tout était arrivé trop brusquement pour que ses émotions puissent suivre. Deux des amis avec lesquels il avait partagé ses nuits de divertissement étaient morts. Son cœur lui semblait lourd dans la poitrine.
— Est-ce tout ? demanda Jinya.
— Oui. Désolé de t’avoir fait perdre votre temps.
— Ne t’en fais pas.
Jinya but de nouveau.
Michitomo se sentait fatigué et n’avait aucune envie de bouger. Il se contenta donc de regarder Jinya boire comme il l’avait fait plus tôt. Jinya demeurait aussi impassible que toujours, buvant beaucoup sans montrer qu’il en appréciait le goût.
— Alors, qu’en penses-tu ? Ce n’est pas à ton goût ?
Michitomo n’attachait pas de sens particulier à sa question. Il était simplement un peu curieux. Pourtant, il vit pour la première fois une ombre passer sur l’expression de Jinya.
— Bonne question. Je crois que je préfère le goût de l’alcool que je buvais autrefois.
— Pourquoi ?
— …Je ne le sais pas vraiment moi-même.
Il vida le reste de la bouteille d’une traite, ajusta ses vêtements, puis se leva.
— Tu pars déjà ?
— Oui. Merci pour l’alcool. Évite de sortir si tard désormais.
— On dirait mon père. Mais oui, je ferai attention. Je ne suis pas si pressé de mourir.
Michitomo hésitait à le voir partir. Le cannibale courait toujours, et il s’inquiétait pour sa propre sécurité, mais il était aussi reconnaissant envers Jinya de lui avoir sauvé la vie et trouvait dommage que tout s’arrête ainsi entre eux.
D’un ton aussi léger qu’il le pouvait, il dit :
— Dites, pourquoi ne restes-tu pas comme mon garde du corps ? Ainsi, je pourrais continuer à sortir la nuit sans me faire de souci.
— Je ne te le recommande pas. Je ne suis pas fait pour ce genre de travail.
— Pourquoi donc ? Tu as pourtant l’air assez fort.
Aux yeux de Michitomo, Jinya ressemblait à l’un de ces héros qui terrassaient les esprits dans les récits anciens.
Jinya esquissa un sourire triste.
— Mon passé m’a appris que je n’ai aucun talent pour protéger les autres. Je ne ferais sans doute que te causer du chagrin.
Sur ces mots, il s’en alla. Il ne laissa aucune trace de son passage, si ce n’est une bouteille vide.
Michitomo regarda l’autre bouteille de whisky, encore intacte, et murmura :
— Sérieusement… Tu aurais pu au moins l’emporter avec toi.
Deux années passèrent, et Michitomo atteignit dix-neuf ans. Après avoir obtenu son diplôme de lycée, son père lui trouva un emploi dans une banque, où il passa désormais ses journées. Occupé et disposant de moins en moins de temps pour voir ses amis, il finit par s’en éloigner.
Deux ans pouvaient sembler à la fois courts et longs. L’état d’esprit de ses années d’étudiant persistait encore, mais il apprit à se comporter davantage en adulte. Sa manière de parler gagna en maturité et l’on commença à évoquer le mariage.
— Tu plaisantes…
Il soupira et observa une nouvelle fois la photographie. La jeune fille qui y figurait était mignonne, de petite taille, et se tenait avec une posture des plus élégantes. Fille noble d’un baron, une certaine distinction transparaissait à travers l’image. Pourtant, Michitomo n’éprouvait guère d’enthousiasme à l’idée de l’épouser.
— Dix ans, c’est hors de question.
Aussi mignonne fût-elle, un enfant restait un enfant. Une telle chose aurait peut-être été admise à l’époque d’Edo, mais à l’ère Meiji, cela ne passait plus. Michitomo avait bien envie de dire deux mots à son père pour lui avoir apporté une proposition de mariage aussi absurde.
Le père de la jeune fille, Akase Seiichirô, était une connaissance du père de Michitomo. Michitomo s’était rendu à plusieurs reprises chez eux. Seiichirô n’avait pas de fils et souhaitait trouver un gendre à qui confier la direction de la famille, mais nombre de prétendants ne s’intéressaient qu’à sa fortune. C’est pour cette raison qu’il s’était intéressé à Michitomo, qu’il jugeait sincère et capable. C’était Seiichirô lui-même qui avait évoqué l’idée d’un mariage entre sa fille et lui.
Le père de Michitomo se réjouit de l’offre et fit rapidement avancer les choses. Il suggéra même qu’ils se fiancent dès cette année ou la suivante, bien qu’ils ne se soient pas encore rencontrés.
Bien que Michitomo ne fût guère enthousiaste à cette idée, il ne s’y opposait pas non plus avec force. Il se sentait flatté que Seiichirô l’eût choisi, lui, fils de nouveaux riches, et devenir noble serait bénéfique pour son père. Le seul point qui le préoccupait était de savoir ce qu’Akase Shino pensait d’épouser un homme de presque dix ans son aîné, décision qui avait sans doute été prise pour elle.
— Mais c’est sans doute cela, être noble…
Même si Michitomo refusait l’offre, un autre homme serait probablement préparé pour elle. En fin de compte, il décida de se laisser porter par le cours des choses. Les mariages de convenance n’étaient nullement rares. S’il y avait quelque chose à reprocher, ce ne pouvait être que le fait qu’il était né dans la famille Kimizuka et elle dans la famille Akase. Tous deux avaient grandi dans l’aisance, l’un en tant qu’enfant d’une famille nouvellement fortunée, l’autre en tant que fille de la noblesse. Il était naturel qu’ils supportent en retour certaines difficultés.
Un mois plus tard, il fut convenu qu’il rencontrerait Akase Shino.
— Seiichirô-sama ! Je suis heureux de constater que vous vous portez bien.
— Je pourrais en dire autant.
La demeure des Akase était un bâtiment de style occidental aux murs blancs, plus élégant encore que celle des Kimizuka.
— Merci d’être venu, Michitomo-kun. Je vais faire appeler ma fille.
En y repensant, la situation de Seiichirô était encore normale à cette époque. Les deux hommes auraient peut-être pu entretenir une relation ordinaire de beau-père à gendre si les choses avaient tourné autrement.
Sur un regard de Seiichirô, un domestique quitta la pièce pour aller chercher Shino. Un moment plus tard, on frappa timidement à la porte du salon.
— Entrez.
— Excusez mon intrusion.
Une adorable jeune fille entra. Elle était petite et paraissait d’un naturel timide, avec de beaux cheveux noirs soigneusement coiffés qui lui tombaient dans le dos. Malgré son air réservé, son sourire était lumineux. Elle donnait une impression bien différente de celle de la photographie que Michitomo avait reçue.
— Hum, vous êtes donc…?
— Akase Shino, en effet.
— Ah. Je vois.
— Quelque chose ne va pas ?
— Non, pas du tout.
Il voyait bien qu’elle faisait de son mieux pour se montrer courtoise, malgré son jeune âge.
— Je vois. Michitomo-sama, vivrez-vous ici, dans cette maison ?
— Eh bien… il semble que oui.
— Merveilleux. Pourquoi ne parlerions-nous pas tous les deux ?
Le père de Michitomo et Seiichirô semblaient avoir des sujets à discuter. Ils laissèrent donc les deux jeunes gens entre eux et quittèrent le salon.
Ne sachant trop que faire, Michitomo suivit simplement Shino lorsqu’elle l’invita dans le jardin. Ils se promenèrent en se tenant la main. Même si elle devait devenir son épouse, il n’y avait rien de romantique entre eux compte tenu de son âge. Il se sentait davantage comme un tuteur veillant sur une enfant qu’autre chose.
— …N’êtes-vous pas opposée à ce mariage ? demanda-t-il avec hésitation.
— Pas du tout. Je suis une dame de la famille Akase, après tout. Et se marier à mon âge n’était pas si rare autrefois, du moins à ce qu’on m’a dit, répondit-elle avec un sourire.
Elle ne donnait pas l’impression de se forcer.
— Et puis, si cela ne se fait pas avec vous, on me présentera simplement un autre homme.
Il y avait quelque chose d’étonnamment mûr dans son sourire enjoué.
— Je vois. Vous êtes forte.
— …Forte ?
— Je le dis comme un compliment.
— Je comprends. Je vous remercie sincèrement.
Shino n’était pas une pauvre jeune noble mariée contre son gré pour servir les intérêts de son père. C’était une enfant vive et enjouée, qui comprenait sa situation malgré son jeune âge et éprouvait un fort sens du devoir à l’égard de ses responsabilités.
— Un jour, je deviendrai votre époux. Vous aurez peut-être du mal à me croire puisque nous venons à peine de nous rencontrer, mais je vous promets de m’efforcer de devenir un homme à la hauteur de votre force. Shino-san, accepteriez-vous de me prendre pour époux ?
— …Bien sûr. Avec joie.
Il ignorait ce qui traversait son esprit au moment où elle répondit, mais son cœur, à lui, était déjà tourné vers elle. Il n’anticipait donc aucun obstacle à leur mariage. Tout semblait presque parfait.
Puis un homme qu’il n’aurait jamais cru revoir apparut.
— Vous semblez bien vous entendre tous les deux. Comme c’est attendrissant.
— Q-quoi ?! s’exclama Michitomo, surpris.
Son corps se mit à trembler et une sueur froide perla sur sa peau au moment où il aperçut le visage du vieil homme.
— Eizen-sama ? Cela faisait longtemps, salua Shino avec familiarité.
Michitomo fit un pas en avant, comme pour la protéger. À dire vrai, il aurait voulu fuir sur-le-champ, mais il rassembla le peu de courage qu’il pouvait.
— J’ai entendu dire que la fille de Seiichirô allait se marier et j’ai pensé passer. J’espère que vous me pardonnerez. Je ne souhaitais pas m’immiscer entre vous deux.
Bien que deux ans se soient écoulés, Michitomo se souvenait encore du vieil homme. Il n’avait aucun moyen d’oublier celui qui avait dévoré son ami. C’était le monstre immortel de cette nuit-là.
— Oh, où sont mes manières ? Les Akase sont une branche cadette des Nagumo. Nous restons en contact, encore aujourd’hui.
Le vieil homme esquissa un sourire lugubre.
— Je suis Nagumo Eizen. Enchanté de te rencontrer, futur gendre des Akase.
Michitomo eut l’impression qu’une lame se pressait contre sa gorge. Sa vue se troubla.
À partir de cette nuit-là, Michitomo recommença à sortir en ville. Il savait que la nuit appartenait aux esprits, mais après avoir enquêté dans les journaux et colporté les rumeurs, il osa malgré tout se rendre sur les lieux d’incidents non résolus. Il n’était pas sans crainte, mais il ne voyait pas ce qu’il pouvait faire d’autre.
Ses recherches ne donnèrent cependant aucun résultat, et il eut recours à son dernier moyen.
Sans regarder à la dépense, il paya pour afficher un message sur plusieurs panneaux d’annonces communautaires : Viens récupérer l’alcool que tu as laissé derrière toi, imbécile de démon. Tu peux au moins faire cela, non ?
Il attendit quelques jours, mais l’homme qu’il espérait ne se montra pas. Il laissait sa fenêtre ouverte et avait posé sur son bureau la bouteille de whisky qu’il avait dérobée à son père quelque temps auparavant, mais tout semblait vain.
Revoir Eizen avait ravivé en lui le souvenir de cette nuit-là. Il n’y avait rien qu’il pût faire lui-même contre ce monstre, mais peut-être l’homme qu’il avait rencontré accepterait-il de l’aider. Il savait qu’il s’accrochait à un espoir fragile, mais il devait essayer.
— Bon sang. Rien, hein ? murmura-t-il en soupirant.
Les Akase auraient été à l’origine une branche cadette des Nagumo, une famille noble jouissant d’un bon rang et d’une longue histoire. Pourtant, ils étaient désormais sur le déclin, tandis que les Akase prospéraient à l’ère Meiji. Michitomo ne pouvait s’empêcher de se demander si les Akase n’étaient pas plus inquiétants qu’ils n’en avaient l’air, puisqu’ils entretenaient des liens avec Eizen.
Eizen l’inquiétait, lui qui se comportait comme un homme ordinaire en présence de Seiichirô et de Shino. Pourtant, il ne voulait pas rompre les négociations du mariage. Il craignait que Shino ne finît par être dévorée par le vieil homme.
Jinya n’avait aucune obligation de venir. Il était fort probable qu’il ignorait Michitomo. Rien ne disait même qu’il se trouvait encore à Tôkyô.
Priant pour qu’il apparaisse, Michitomo regardait par la fenêtre.
— Cela faisait longtemps. Je viens récupérer cette bouteille, comme tu l’as demandé.
Les prières de Michitomo furent exaucées. Avec un sourire baigné de larmes, il laissa échapper un son indigne d’un homme.
— Je m’en remets à vos soins, Michitomo-sama.
— Il en va de même pour moi, Shino-san.
— Nous sommes mariés à présent. Je vous en prie, tutoyez-moi et appelez-moi simplement Shino.
Michitomo et Shino furent fiancés peu après et, à la demande de Seiichirô, Michitomo emménagea de bonne heure chez les Akase. Cela ne lui posait aucun problème, bien au contraire, puisqu’il pourrait ainsi rester aux côtés de Shino. Il ne pouvait toutefois pas être auprès d’elle à toute heure, car il devait apprendre auprès de Seiichirô, mais il prit des dispositions pour qu’elle soit protégée même en son absence.
— J’ai fait venir un domestique de la maison Kimizuka, Shino. C’est un jardinier très compétent, et je suis certain qu’il fera du bon travail ici. Seiichirô-sama a déjà donné son accord, alors je voulais profiter de l’occasion pour te le présenter, si cela te convient.
Shino acquiesça. Michitomo s’éclipsa et revint accompagné d’un jeune homme.
— Je me nomme Kadono Jinya. Enchanté de faire votre connaissance, Dame Shino.
C’est ainsi que Kadono Jinya devint le jardinier de la famille Akase.
En réalité, Jinya poursuivait déjà Eizen à cette époque et connaissait les liens unissant les Nagumo aux Akase. Nouer un lien avec les Akase lui était favorable, car cela lui offrait des occasions d’obtenir des pistes sur Eizen.
— J’ai besoin d’informations sur les agissements des Nagumo. Peux-tu m’aider ?
— Voilà qui tombe bien. J’allais justement demander te de l’aide sur ce même sujet.
Michitomo voulait protéger Shino, tandis que Jinya cherchait à découvrir les desseins d’Eizen et à lui dérober sa lame de Yatonomori dotée de la capacité Hurlement démoniaque. Leurs objectifs différaient, mais ils avaient le même ennemi.
— Hum, Jiiya-san, est-ce bien cela ? demanda Shino.
— Pas tout à fait. Mon nom est Jinya. Jinya, répéta-t-il.
— Ah ah, qu’y a-t-il de mal à « Jiiya » ? Tu es bien un vieux domestique, après tout.
— Tais-toi, Michitomo.
— Hé, hé ! Je suis ton employeur, je te rappelle !
— Que veux-tu dire ? À partir d’aujourd’hui, mes nouveaux employeurs sont la famille Akase.
— C’est… Eh bien, tu n’as pas tort. Mais ne changes-tu pas de camp un peu trop vite ?
Le sentiment de solidarité né entre eux, désormais qu’ils partageaient un ennemi commun, atténua une part de la gêne qui subsistait encore. Shino gloussa, amusée par leurs échanges.
— Oui, en effet. Je crois que « Jiiya » convient parfaitement. Je compte sur vous, Jiiya.
Ainsi, au terme d’une suite de coïncidences, le démon singulier qui ne savait que se lamenter trouva un endroit où s’établir.
Bien qu’elle eût mené une vie effacée durant de longues années au sein de la demeure des Akase, Shino devint quelque peu plus affirmée après ses fiançailles avec Michitomo.
— Jiiya, c’est urgent ! Il paraît qu’il existe un nouveau plat appelé gyuudon dont toute la ville parle !
— Gyuudon ? Ah, vous voulez dire le gyuudon de Yoshidaya ? Je l’ai déjà goûté.
— Ah oui ? Alors nous devons y aller immédiatement ! Vamos ! Vamos !
— Je suis désolé, Dame Shino, mais je suis encore au travail. Pourriez-vous, s’il vous plaît, descendre de ma personne ?
Elle n’hésitait pas à le déranger pendant qu’il travaillait, habitude qui persista même lorsqu’elle grandit, alimentant des rumeurs selon lesquelles ils seraient amants.
— Tu ne lis pas beaucoup, n’est-ce pas ? dit Michitomo à Jinya.
— Sans doute pas. Cela ne m’a jamais vraiment intéressé.
— Tu devrais essayer de lire ceci quand tu en auras l’occasion. Qui sait, tu pourrais y prendre goût.
Michitomo appréciait grandement de converser avec Jinya, démon bien plus âgé que lui et pourtant encore inexpérimenté à bien des égards. Jinya paraissait fort à l’extérieur, mais fragile au fond. Dans l’espoir de lui offrir un peu de paix, Michitomo lui recommanda plusieurs ouvrages de la bibliothèque. Jinya peinait à les lire, n’ayant pas l’habitude de la lecture. Le fait que Shino le dérangeait n’aidait guère, mais il s’y accoutumait peu à peu.
Michitomo et Shino commencèrent à croiser des esprits de temps à autre, peut-être parce qu’ils étaient si proches de Jinya, un démon. L’un des épisodes les plus marquants fut celui de l’ukiyo-e de Kudanzaka, une estampe singulière. L’événement se termina comme une expérience merveilleuse pour Michitomo, mais il avait été bien éprouvant pour Shino. Les souvenirs plutôt embarrassants de ce qui s’était produit la poursuivraient jusqu’à l’âge adulte.
— Oh. Tant d’hortensias.
— Ce sont tes préférés, n’est-ce pas ?
— Oui. Merci, Jiiya.
Shino se plaignait sans cesse que Jinya s’adressait à elle avec trop de formalité, si bien qu’il cessa de le faire. Il pria pour qu’un jour elle contemple ces hortensias avec ses enfants, puis avec ses petits-enfants. Bien qu’il fût un démon incapable d’aller au-delà de ce qu’il avait perdu, il était devenu capable de souhaiter un tel avenir.
— Oui, on dirait bien que l’alcool n’est pas fait pour moi. Je suis plutôt thé noir.
— C’est dommage.
Michitomo comprit enfin ce que Jinya avait voulu dire cette nuit-là, lorsqu’il avait bu dans sa chambre. Pour Jinya, boire était une chose que l’on faisait en compagnie d’autrui.
Il buvait avec un ami sous la lumière de la lune et, parfois, sa fille lui versait à boire. À force d’y être habitué, il avait fini par trouver l’alcool différent lorsqu’il en buvait seul.
Michitomo ne buvait guère et ne partageait qu’occasionnellement un verre avec Jinya, mais il arrivait à ce dernier d’en savourer un seul, paisiblement. Peut-être l’alcool avait-il retrouvé un peu de sa saveur.
Shino était attachée à Jinya. En tant qu’époux, Michitomo aurait voulu passer parfois du temps seul avec elle, mais chaque fois qu’il suggérait une activité à deux, elle insistait pour que Jinya se joigne à eux, et il ne parvenait pas à refuser devant son sourire éclatant. Celui qui le consolait alors était toujours Jinya. Aux yeux du démon presque centenaire, ils n’étaient peut-être l’un et l’autre que des enfants.
Leurs journées étaient bien remplies. Un jour, Jinya montra le talent qu’il avait cultivé autrefois pour préparer des soba. Michitomo fut surpris d’apprendre qu’il possédait des compétences autres que le combat. Une autre fois, tous trois se rendirent en cachette à un festival en utilisant l’Invisibilité de Jinya.
Shino leur causait bien des tracas, mais les deux hommes savouraient chaque moment, qu’il fût heureux ou difficile. Le temps passait d’autant plus vite que leurs journées étaient remplies de joie. Sans qu’ils s’en aperçoivent, Shino grandit, elle et Michitomo s’éprirent l’un de l’autre et eurent Kimiko.
Mais cela faisait partie du plan d’Eizen.
— Quel culot… Il ne cherche même pas à le dissimuler, grommela Michitomo à l’adresse de Jinya.
C’était le soir du jour où Kimiko avait reçu son nom.
— Qu’y a-t-il ?
— Ce nom que ce vieil homme a donné à Kimiko, voilà ce qui ne va pas ! Bon sang. Si seulement j’étais en position de dire quelque chose…
Le nom Kimiko signifiait « rare sacrifice ». Leur enfant méritait mieux.
— Eizen n’a finalement rien tenté contre Shino, n’est-ce pas ? Le moment ne devait pas être opportun.
— Oui. Mais il possède désormais la lame démoniaque dotée de sa capacité Hurlement. Et il a jeté son dévolu sur Kimiko… Quoi qu’il prépare, son plan avance.
Jinya voulait en finir rapidement avec Eizen, mais l’homme avait cessé de venir à la demeure des Akase depuis que Jinya en était devenu le jardinier. Seiichirô lui rendait apparemment visite de temps à autre, mais Eizen ne laissait aucune ouverture permettant à Jinya d’agir. Rien ne garantissait d’ailleurs qu’il était capable de le tuer. Ils n’avaient d’autre choix que d’attendre.
— Mais il nous a enfin laissé une piste en venant ici. J’ai surpris sa conversation avec mon beau-père. Ils ont évoqué quelque chose qu’ils feraient lorsque Kimiko aurait seize ans… Je ne sais pas exactement de quoi il s’agit.
— Nous avons donc encore un peu de temps. Cela ne signifie pas pour autant que nous puissions nous relâcher, dit Jinya.
— En effet. Contrairement à Shino, nous savons avec certitude qu’il visera Kimiko. L’idée que quelqu’un cherche à faire du mal à ma fille bien-aimée me met dans une colère que je n’ai jamais connue. Est-ce donc cela que l’on ressent lorsqu’on devient père, Jinya ? demanda Michitomo.
Il savait que Jinya avait autrefois eu une fille. Il serra les dents et le regarda avec une ferme résolution.
— J’ai une requête t’adresser. Je t’en prie, protège Kimiko pour moi. Je suis impuissant, mais tu as la force de la protéger.
D’une voix faible, Jinya répondit :
— Je te l’ai déjà dit, n’est-ce pas ? Je n’ai aucun talent pour protéger qui que ce soit. Les êtres qui me sont chers finissent toujours par m’échapper. Je ne peux te faire une telle promesse.
— Tu peux te montrer bien froid, parfois, hein ? railla Michitomo, feignant délibérément de prendre à la légère les paroles de Jinya.
— Si ce qui t’est cher t’échappe toujours, alors Shino et moi ne sommes donc rien pour toi ?
Jinya ne l’avait jamais dit lui-même, mais Michitomo savait ce qu’il ressentait à leur égard. Tous deux s’étaient suffisamment rapprochés pour qu’il comprenne les sentiments de Jinya.
— Je ne le crois pas. Tout ce qui t’est cher ne t’a pas quitté. Tu es un meilleur protecteur que tu ne le penses.
Michitomo se remémora la nuit de leur première rencontre. Il n’était alors qu’un enfant effrayé, mais il était devenu un homme capable de soutenir ainsi le regard de Jinya. Il plissa les yeux et déclara : Tu as toujours éprouvé une certaine répugnance à l’idée de protéger les autres.
— …Oui, je ne le nierai pas.
— Alors faisons un compromis. Promets-moi au moins de protéger Kimiko jusqu’à ce qu’Eizen soit écrasé. Et lorsque tu y seras parvenu, je veux que tu te permettes de croire que tu peux vivre pour le bien d’autrui.
Avec sincérité, Michitomo ajouta :
— Tu n’as pas à vivre la tête baissée sous prétexte que tu as tant perdu par le passé.
Ce dont Jinya avait besoin, c’était d’une confirmation, que quelqu’un d’autre lui dise qu’il pouvait être fier de ses actes et vivre heureux malgré tout ce qu’il avait perdu. Celui qui pouvait lui offrir cette confirmation n’était ni un membre de sa famille ni un compagnon d’armes, mais quelqu’un de faible qui s’était reposé sur sa protection, comme Michitomo.
— …Tu es devenu bien loquace, Michitomo.
— Tu trouves ? Peut-être que je comprends simplement mieux ce qui t’anime, à présent.
— Ha.
La tension quitta les épaules de Jinya.
D’une voix basse mais assurée, il déclara :
— Tu as raison. Je me servais du passé comme d’un prétexte. Mais cela s’arrête aujourd’hui.
Il ne pouvait demeurer immobile éternellement. Ce n’était pas là une révélation nouvelle pour lui, mais une vérité qu’il avait oubliée et dont il venait seulement de se souvenir.
— Ici et maintenant, je jure de protéger l’enfant de Shino et toi, même s’il me faut traverser les enfers pour y parvenir.
Contrairement à la vigueur de ses paroles, Jinya esquissa un doux sourire.
Michitomo leva les yeux et aperçut la pâle clarté de la lune.
Jinya avait enfin relevé la tête pour recommencer à vivre, et cela emplissait Michitomo d’un bonheur indicible.
***
Le Michitomo bien plus jeune s’était beaucoup confié à Jinya. Grâce à lui, Jinya comprit qu’il n’avait pas réellement craint d’échouer à protéger quelqu’un. Il avait craint de trouver un nouveau bonheur à protéger. Il redoutait qu’aller de l’avant ne revînt à remplacer les jours heureux qu’il avait passés auprès de Nomari et de Somegorou. Pourtant, se servir du passé comme d’un prétexte pour garder la tête baissée ne revenait qu’à rabaisser ce qu’il avait autrefois chéri.
Il aurait dû le savoir, mais il lui fallut si longtemps pour s’en souvenir.
Vieillir pouvait être une chose pénible.
Et ainsi, nous revenions au présent, alors que les jeunes filles pressaient Jinya de leur raconter toute l’affaire des ukiyo-e de Kudanzaka. Il observait avec nostalgie Shino perdre sa grâce de dame et se troubler.
— Ah, oui. À l’époque…
— Jiiya, je t’en prie. Je t’en supplie.
La promesse que Jinya avait faite à Michitomo tenait encore à ce jour.
Il avait uni ses forces à la fille de Magatsume, son ennemi mortel, et obtenu l’aide d’une vieille connaissance, tout cela pour protéger Kimiko durant ces seize années et s’acquitter de ce qu’il estimait devoir à Michitomo. Celui-ci ignorait sans doute à quel point leur promesse comptait pour Jinya.
— Pardonne-moi, Shino. J’ai poussé la plaisanterie trop loin.
— En effet. Vraiment.
— Ne fais pas cette tête. Je ne saurais que faire.
Il lui tapota la tête. Elle sourit, et son humeur sembla s’adoucir. Ils étaient accoutumés à ce genre d’échanges, mais Kimiko ne l’était pas et les observa d’un air étrange et déconcerté.
À ses yeux, un jeune homme tapotait la tête de sa mère. Les circonstances réelles mises à part, la scène avait quelque chose de singulier.
— Voilà un spectacle bien étrange, dit Kimiko.
— Pour vous, sans doute, Dame Kimiko, répondit Jinya. — Vous voyez en Dame Shino votre mère, mais pour moi elle restera toujours l’adorable petite Shino, quel que soit son âge.
— Oh, Jiiya.
Shino détourna le regard, embarrassée.
Michitomo les contempla avec un large sourire, comme s’il était revenu au passé.
— À vous voir tous deux, je me sens un peu jaloux. Jaloux de vous deux, je veux dire.
— Michitomo-sama, que dites-vous donc ? fit Shino.
— Nul besoin d’être jaloux. Tu es encore adorable, toi aussi, Michitomo, dit Jinya.
— Ha ha ! Assez, je t’en prie. Tu m’embarrasses vraiment !
Kimiko sourit en observant les adultes se taquiner. À ses côtés, Ryuuna semblait elle aussi esquisser un léger sourire.
Le jardin d’hortensias baignait dans la chaleur. À l’époque d’Edo, les hortensias étaient mal vus, car on les considérait comme un symbole de trahison et d’inconstance. Mais peut-être l’inconstance n’était-elle pas si mauvaise si c’était la nature changeante de l’homme qui permettait à des fleurs autrefois méprisées comme celles-ci de devenir si aimées. Jinya espérait que Kimiko et Ryuuna grandiraient, deviendraient adultes et comprendraient un jour la beauté de ce jardin.
L’après-midi ensoleillé, doux et presque somnolent, s’écoula. Le fait qu’il pût reconnaître son propre bonheur prouvait qu’il s’était détaché de son passé.
Cependant, leur paix éphémère touchait à sa fin.
Eizen passait enfin à l’action.