sentenced t1 - Chapitre 3 partie 6
Défendre la forteresse de Mureed contre la pestilence (6)
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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Le chef de l’infanterie du Treizième Ordre, Rajit Heathrow, vit un démon dans le passage souterrain ce jour-là.
Ce démon était un héros condamné nommé Tatsuya.
Vingt fantassins avaient été envoyés sous terre pour sceller le passage, sous le commandement de Rajit Heathrow. Au moment où ils virent les intrus se précipiter derrière eux, ils comprirent qu’ils allaient mourir, que cet endroit serait leur tombe. La vue de soldats chevauchant des coiste bodhars les remplit de stupeur et de peur.
— Des humains qui montent des féeries ? murmura l’un d’eux, son bâton de foudre prêt.
— Impossible.
Rajit ressentait la même chose. Il ne voulait pas croire ce que voyaient ses yeux.
Tout le monde était sous le choc. À ce rythme, ils allaient tous être piétinés et écrasés. Ils étaient en infériorité numérique et trop ébranlés pour riposter correctement. Il n’y avait aucun moyen pour eux de l’emporter, dans des circonstances normales.
Mais ce jour-là, un homme nommé Tatsuya était avec eux.
— Grrrhhh.
Un grondement résonna dans sa gorge tandis que Tatsuya bondissait en avant, sa hache de combat levée. Il se déplaçait si vite qu’il était déjà sur l’ennemi avant même que les chevaliers sacrés n’aient levé leurs armes. Ils ne pouvaient pas suivre. Il était tout simplement trop rapide.
— Gwuuuuuuh !
Un cri de guerre étrange retentit.
Tatsuya brandit sa hache de combat à long manche d’une seule main, écrasant le premier des chevaliers ennemis. Il attrapa ensuite la lance d’un autre de sa main gauche, tira l’homme hors de sa féerie et fit remonter la hache pour l’abattre sur lui, lui sectionnant la colonne vertébrale et détruisant son corps. Tatsuya enchaîna avec un autre coup descendant, achevant également le coiste bodhar de l’homme.
Après cela, il se mit à bondir à quatre pattes comme une sorte d’insecte.
— Qu’est-ce que c’est que ce truc ? gémit l’un des hommes de Rajit. Ils étaient tous sous le choc. — Un humain peut vraiment bouger comme ça ?
Rajit pensait la même chose.
En un instant, Tatsuya bondissait sur un mur et s’y agrippait, l’instant d’après, sa hache de combat déchirait l’ennemi. Rajit n’avait jamais vu les épaules d’un être humain bouger de cette manière. Par moments, Tatsuya utilisait même le plafond pour prendre appui avant de trancher un chevalier et sa monture d’un seul coup. Il déviait chacune de leurs lances, les brisant.
— Monstre… ! hurla l’un des cavaliers ennemis. — Est-ce qu’il… est-ce qu’il est une féerie, lui aussi ? Il est trop rapide. Regroupez-vous et défendez-vous !
Quelques hommes furent submergés par la peur et prirent de mauvaises décisions. Les cavaliers n’étaient pas spécialisés dans la défense, et se regrouper ne faisait que les rendre plus faciles à faucher. Tatsuya évita la ligne de lances ennemies et s’abaissa jusqu’à presque ramper. Puis il s’élança, balançant sa hache vers le haut et repeignant le plafond de sang.
— …Tous, bougez pour soutenir !
Ce fut à ce moment-là que Rajit Heathrow reprit enfin ses esprits.
— Ne les laissez pas encercler ce héros condamné ! Feu avec vos bâtons de foudre !
Quand ils commencèrent à tirer, l’issue du combat était déjà scellée. Les espaces confinés comme celui-ci étaient ceux où Tatsuya brillait le plus. Il prenait appui sur les murs, le plafond et tout ce sur quoi il atterrissait. Sa hache d’acier fendait l’air comme un éclair, tranchant les intrus.
Rajit et ses soldats n’eurent pas besoin d’utiliser leur plan de secours, faire exploser le passage souterrain avec des sceaux sacrés pour le rendre impraticable. Il leur suffit d’achever les quelques ennemis que Tatsuya n’avait pas terminés et de défendre ses arrières. Le combat se termina avec le sang et la chair de leurs ennemis entassés à leurs pieds. Quelques soldats vomirent à cette vue.
Il avait été capable d’anéantir une unité ennemie entière sans la moindre hésitation.
Quand le dernier ennemi fut mort, Tatsuya resta simplement debout au milieu des restes atroces et leva les yeux vers le plafond, immobile. Il était difficile de croire qu’il était humain. Une sensation étrange se tordit dans le ventre de Rajit tandis qu’il regardait le héros se tenir en silence, comme une poupée.
— Huuuuuuah.
Ce qui s’échappa des poumons de Tatsuya ressemblait à la première grande inspiration d’un plongeur revenant des profondeurs de l’océan.
Qu’est-ce que c’est que ce type ?
Un démon.
Ce fut le premier mot qui traversa l’esprit de Rajit. Il n’y avait aucun moyen que cet homme soit humain.
***
La lumière de la lune faiblit.
Le vent se leva, poussant les nuages dans le ciel.
Teoritta et moi nous faufilions à travers ces bourrasques tandis que nous traversions les airs. Nous ne pouvions pas simplement tailler notre chemin au milieu de la horde de féeries. Il fallait combattre en avançant, en exploitant autant que possible les sauts aériens limités de Sakara.
C’était exactement ce en quoi les unités de choc comme moi excellaient.
Les troupes de choc étaient une addition récente à l’armée. Leur objectif initial était de fournir un appui de feu aérien tout en franchissant l’ennemi à l’aide de sauts de courte portée.
L’accent était mis sur la mobilité. Ils étaient censés compléter les capacités des chevaliers-dragons, extrêmement puissants mais handicapés par une manœuvrabilité limitée. Les troupes de choc constituaient une force décisive, destinée à enfoncer des coins dans les troupes féeriques et à attaquer les rois-démons de front.
Cependant, manœuvrer dans les airs avec un sceau de vol tout en attaquant efficacement exigeait un entraînement considérable. Ce n’était pas quelque chose à quoi un fantassin moyen pouvait s’habituer facilement, et les effectifs restaient donc limités. Le concept, en lui-même, était néanmoins bien pensé.
Ces soldats étaient plus rapides que les cavaliers et pouvaient se déplacer sur le champ de bataille en trois dimensions, ce qui leur permettait de viser la source d’un Fléau Démoniaque à l’arrière.
C’était précisément ce que Teoritta et moi tentions de faire. Nous avions évité l’immense majorité des féeries, les combattre aurait été une perte de temps, et nous nous dirigions droit vers le Roi-Démon Iblis.
Malgré tout, presque chaque féerie qui nous apercevait attaquait par pur instinct. Les environs de la forteresse de Mureed n’étaient composés que de plaines plates et de collines douces, avec presque aucun couvert. Peu importe les efforts pour rester dissimulé, certains combats étaient tout simplement inévitables.
— Ils sont là, Xylo, cria Teoritta. Elle était agrippée à mon cou. — De gros monstres semblables à des chiens. Et des grenouilles !
Je sentis le vent frotter contre mes oreilles tandis que je regardais droit en bas. Il y avait plusieurs barghests et des fuathan, et ils nous avaient repérés. En plus de cela, un autre groupe de la horde approchait rapidement. Nous avions tué chaque féerie qui s’était approchée jusque-là, et il semblait qu’elles en avaient enfin assez.
Iblis, désormais proche, nous observait lui aussi. Il ressemblait à une énorme limace noire, mais paraissait plus petit que je ne l’avais imaginé, pas plus gros qu’un éléphant. Les globes oculaires rouges couvrant son corps étaient braqués sur Teoritta et moi.
— Les choses vont devenir sérieuses, dis-je. — J’espère que tu es prête.
— Évidemment. Teoritta tendit le bras. — Vas-y, mon chevalier.
Des étincelles vacillèrent au bout de ses doigts.
Je saisis aussitôt une magnifique épée à une main lorsqu’elle émergea du vide et la lançai vers le sol, transperçant un barghest et le faisant exploser. Mais à l’instant où j’atterris dans le mélange de sang et de terre qu’il avait laissé derrière lui, je me retrouvai encerclé par des fuathan.
On dirait qu’il ne me reste plus que cinq couteaux.
J’en dégainai un et le lançai dans un seul mouvement. Il y eut un éclair de lumière, suivi d’une explosion. Je courus à travers le chaos, puis bondis de nouveau dans les airs.
Le vent hurlait. Le souffle assourdissant et la lumière éclatante avaient visiblement attiré l’attention d’un bon nombre de féeries, et des dizaines se ruaient maintenant vers mon prochain point d’atterrissage.
Teoritta observait tout, les yeux grands ouverts, brûlants.
Avoir une déesse, c’était comme disposer d’une seconde paire d’yeux pour un chevalier. Elles surveillaient les angles morts et pouvaient partager leur vision par une forme de synesthésie. C’était un mode de traitement de l’information bien plus rapide qu’une conversation. Pour un Chevalier Sacré, il n’y avait rien d’inhabituel là-dedans, mais Teoritta continuait souvent à formuler ses pensées à voix haute. Peut-être pour relâcher la tension, la mienne ou la sienne, je n’en savais rien. J’aurais préféré qu’elle s’en abstienne.
— Des monstres bovins arrivent par ici, Xylo. Et ils sont énormes.
— Ce sont des kyracks.
Ces féeries massives pouvaient abattre même un mur de château avec leurs cornes luisantes, couleur plomb. Sous la lumière de la lune, on aurait dit de petites montagnes en mouvement.
— On y est presque.
Je regardai droit devant. Les yeux rouges d’Iblis me fixaient déjà.
— Accroche-toi bien. On ne sait pas ce qui va arriver.
— Je n’avais jamais eu l’intention de te lâcher.
Teoritta sourit en invoquant une nouvelle épée.
— Tu serais furieux si je mourais, pas vrai ?
Tu as enfin compris, pensai-je en saisissant la nouvelle lame. Elle se mit à briller tandis que j’y insufflais exactement la quantité nécessaire du pouvoir de mon sceau sacré avant de la projeter.
L’explosion se produisit presque aussitôt, arrachant plus de la moitié de la tête du kyrack. Il poussa un hurlement strident et se tordit, balançant ses cornes et martelant le sol. Je dus atterrir bien plus loin que prévu pour éviter d’être pris dans sa furie. Et ce fut une erreur.
Des ennemis se refermèrent autour de moi. Non. Quelque chose s’enroulait autour de mes jambes.
…Un foutu boggart.
La tête segmentée du féerie, semblable à celle d’un mille-pattes, jaillit du sol et tenta de mordre ma jambe. On ne pouvait pas repérer ces choses depuis les airs. C’était simplement de la malchance. Elles se dissimulaient sous terre, comme des mines.
J’activai Sakara immédiatement et frappai le boggart d’un coup de pied avant qu’il ne puisse me mordre. Je sentis sa tête se fissurer sous l’impact, mais ce n’était pas fini. D’autres boggarts surgirent du sol, un autre, puis encore un autre, et je n’eus d’autre choix que de m’en occuper. Je me mis à les repousser à coups de pied entre des sauts à basse altitude, en tentant de m’échapper. Mais je n’allai pas loin.
À ce rythme, ils allaient m’encercler.
Je sentais mes jambes brûler à force de surutiliser le sceau sacré. Il était censé y avoir un temps de récupération entre les sauts, environ trois grandes respirations.
— Aujourd’hui doit être mon jour de chance.
— Peut-être n’as-tu pas suffisamment loué et vénéré ta déesse ?
Plus la situation empirait, plus j’avais envie de plaisanter, et Teoritta me suivait aussitôt. C’était peut-être parce que nous partagions une partie de notre conscience.
— Tu as sans doute raison. Je ferai mieux la prochaine fois.
Je visualisai ce que je devais faire.
Il restait encore une quantité énorme de féeries, mais Iblis était proche. Il allait falloir tenter un pari, et les probabilités n’étaient pas en ma faveur. Je devais éliminer les féeries à proximité, et pour ça, il me fallait mettre de la distance entre nous. Mais sauter de nouveau me laisserait sans défense.
Je devais trouver un moyen d’empêcher les féeries de m’attaquer pendant mon saut.
Est-ce qu’il me restera seulement assez de force pour affronter Iblis ?
Le doute surgit, mais je l’écrasai aussitôt.
C’était au sol qu’une unité de choc était le plus vulnérable. On était toujours complètement exposé au moment d’enchaîner le saut suivant. J’étais, pour les trente prochaines secondes environ, un simple fantassin isolé, et je ne pouvais pas compter sur les pouvoirs de Teoritta. Je devais préserver sa force pour des tâches plus importantes.
Même si je tombais à court de forces… Même si c’était physiquement impossible, je trouverai quelque chose.
Je fixai les féeries qui approchaient. Quoi que je fasse, je devais d’abord m’en occuper.
Reprends-toi. C’est toi qui as décidé de faire ça. Alors fais-le.
À peine cette pensée me traversa-t-elle l’esprit que je remarquai une agitation parmi les féeries. Elle venait de l’est, là où la lune verte brillait dans le ciel. La horde féerique sembla hésiter. Même quelques-uns des yeux d’Iblis se tournèrent vers la perturbation.
…Je n’y crois pas.
J’avais aperçu quelque chose d’horrible sous la lueur verte de la lune. Une bannière flottante, ornée de l’emblème d’un élan bondissant au-dessus des vagues. Je connaissais cet étendard, et je n’avais aucune envie de le voir. C’était celui d’une famille bien connue du sud, les Mastibolt, la famille de la femme à qui j’avais autrefois été fiancé.
— …Venetim.
Même moi, j’entendais la rage dans ma voix.
— Pourquoi sont-ils là ? Tu m’as menti, n’est-ce pas ?
— Eh bien, laisse-moi te poser une question, Xylo, répondit Venetim d’un ton nerveux. — Pourquoi pensais-tu que je te dirais la vérité ? Je savais que ça te mettrait en colère.
Les mensonges bricolés de Venetim étaient les pires. Les pires. Le fait qu’ils améliorent parfois la situation ne faisait que les rendre encore plus agaçants.
Et puisqu’on parlait d’agaçant…
— Xylo ! À l’aide !
La voix perçante de Dotta retentit à travers mon sceau sacré jugulaire.
Au même instant, des nuages de terre s’élevèrent derrière la horde de féeries, au nord. Les yeux d’Iblis étaient sollicités de toutes parts. L’attention de l’ennemi n’avait jamais été aussi divisée.
— …Dotta, qu’est-ce que tu as encore fait ?
— Je me fais poursuivre par des mercenaires ! À l’aide !
— De l’aide pour quoi ? Je t’ai dit de réunir de l’argent et d’engager des soldats. De quoi as-tu besoin exactement ?
Je lui avais ordonné de s’introduire dans le manoir d’un noble, de voler quelques objets de valeur et de s’en servir pour engager des mercenaires. Bien sûr, je savais parfaitement que Dotta risquait de prendre la fuite, mais je savais aussi qu’il n’aurait servi à rien à la forteresse. Au contraire, il aurait probablement juste gêné.
Mais à présent, il arrivait du nord avec un groupe de mercenaires, droit sur l’ennemi. À en juger par la quantité de terre soulevée, il s’agissait majoritairement de cavalerie.
— Xylo, non. Écoute-moi. J’ai eu une révélation. Pourquoi voler un noble au hasard pour engager des mercenaires alors que je pouvais voler directement les mercenaires que j’engageais ? Ça allait beaucoup plus vite, je me suis dit…
— J’ai entendu assez. Tu m’abrutis rien qu’en parlant.
J’avais déjà commencé à courir. Teoritta étouffa un rire malgré la situation. Je laissai échapper un ricanement moi aussi.
Les féeries étaient en plein désordre, se ruant sur moi dans une frénésie incontrôlée. Je pris légèrement appui sur le sol et lançai un couteau en plein milieu d’elles, les faisant exploser.
Le chaos dura encore une trentaine de secondes.
Les féeries ne purent pas réagir à temps face aux renforts venus de l’est ni à la bande de mercenaires furieux arrivant du nord. Et pourtant, elles ne pouvaient pas non plus les ignorer. Les deux représentaient une menace bien plus grande que moi.
Enfin, la voie vers le Roi-démon Iblis était grande ouverte.