THE KEPT MAN t3 - chapitre 9
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Traduction : Raitei
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— Quoi ? Tu connais la Princesse Chevalier Écarlate ?
— La connaître ? Nous sommes plus proches que des parents, même.
— Elle est comment ? C’est vrai qu’elle se baigne dans des pétales de rose ?
— Oh, c’est de l’exagértion.
Nous avions laissé les Galeries du Dragon derrière pour émerger à la surface. À partir de là, ce n’était qu’une nouvelle étape sur la route que nous avions empruntée pour atteindre Voisin-Gris la première fois.
Mais la prudence était de mise. Dans ce monde dangereux, on ne savait jamais quand une attaque pouvait survenir. Surtout la nuit, aux heures silencieuses. Voilà pourquoi nous devions camper comme au début du voyage. Parfois, nous croisions d’autres voyageurs. Et lorsqu’il s’agissait de belles dames délicates, elles méritaient une attention particulière.
Le monde, dehors, était dangereux.
— Dis-m’en plus sur la princesse chevalier, je suis trop curieuse.
C’étaient des comédiennes ambulantes. Les boucles noires un peu fantasques de celle-ci étaient tout à fait adorables, et ses formes n’étaient pas mal non plus.
— Avec plaisir. Mais en savoir plus a un prix, dis-je en passant un bras autour de son épaule. — Prenons notre temps et profitons de la conversation.
— Ooooh, ça sonne coquin.
Elle gloussa. Elle ne semblait certainement pas opposée au fait d’être coquine.
— Eh bien, je peux t’en dire beaucoup plus au lit…
Ma respiration se coupa. S’il existait une définition du pire moment, c’était celle-là. Je venais de sentir une présence nouvelle dans les parages et me retournai pour voir la princesse chevalier à la chevelure rouge en personne.
Je ne distinguais pas son expression. Elle avait le visage légèrement baissé, hors de la lueur du feu de camp, si bien qu’une ombre lui barrait le haut du visage.
— Arwin ?
Elle ne répondit pas. Elle posa au sol le sac qu’elle tenait. Des fruits qu’elle avait sans doute cueillis elle-même roulèrent dans la poussière. Sentant le danger, les autres femmes déguerpirent.
J’étais seul, désormais. Arwin s’avança vers moi à grandes enjambées.
— Non, ce n’est pas ce que tu crois, tu vois, j’étais… balbutiai-je en reculant, mais cela n’avait visiblement aucun effet. E
lle réduisit vite la distance, la main sur la garde de son épée.
— Jusqu’où vas-tu t’abaisser à cela ?!
Malgré le châtiment mental et physique que j’avais subi de sa part la nuit précédente, la princesse chevalier était encore dans une colère noire.
— Je te quitte des yeux une minute et voilà ce que tu fais.
— Écoute, je n’ai pensé qu’à toi des jours et des jours. Je me suis un peu détendu, et c’est juste… arrivé.
— Aller batifoler avec une autre femme, ça n’arrive pas « juste » comme cela.
Tout le monde fait des erreurs, hein.
— Et penser à moi tout le temps ça te cause des tracas pour que tu aies besoin de te détendre ?
— O…oui, quelques-uns.
Que je préférais garder pour moi si je tenais à rester en vie.
— Quoi qu’il en soit, tu vas m’en parler aujourd’hui.
— Encore cette histoire ? J’en ai marre.
— Il est tout simplement impossible que tu sois allé au palais de Mactarode et que tu en sois revenu vivant, tout seul. Même avec cent vies, tu n’y arriverais pas !
— Je te l’ai déjà dit, je m’en suis tiré de justesse avec ma vie, ma seule vie. Je me suis faufilé entre des monstres de tous côtés, et je suis revenu que de justesse.
— Et tu crois que je vais gober ça ?
— Que tu l’acceptes ou non, c’est la vérité. Pose-moi la question cent fois, tu auras cent fois la même réponse.
Je m’y attendais. Arwin ne croyait pas du tout ma réponse, et je ne pouvais pas lui en vouloir. On n’imaginerait jamais qu’un incapable comme moi puisse plonger dans une meute de monstres féroces et en revenir vivant. Arwin était peut-être naïve sur bien des choses, mais la persuader d’avaler ça serait très difficile. J’ai songé à tout lui dire, mais je ne m’étais pas encore décidé.
— Et ce n’est pas la seule question. Et ce monstre qui est apparu dans le donjon ? Qu’est-ce que c’était ? Pourquoi m’as-tu dit de viser le cou ? Tu n’as pas répondu à ça non plus.
Elle parlait du prédicateur. Je pensais qu’elle aurait pu l’oublier, vu la tornade d’événements qui avait suivi, mais le monde n’était pas si clément avec le pauvre Matthew. Je ne savais pas non plus si je devais lui parler du prédicateur. Cela risquait d’entraîner Arwin dans mes ennuis personnels.
— Sois honnête. Tu me caches quelque chose.
— Ouais, admis-je. — Je t’ai dit que je n’étais allé voir cette fille à la Déesse Arc-en-Ciel qu’une fois, mais en vérité, c’était sept.
— Enfoiré ! s’emporta Arwin, les joues rouges.
— Je sais, je sais. Je serai plus raisonnable à l’avenir.
— Quand je dis « Enfoiré », ce n’était pas seulement pour être allé voir une autre femme ou pour avoir menti sur les détails, c’était global !
Elle me saisit par la chemise et me secoua d’avant en arrière. J’avais l’impression que j’allais finir avec une commotion.
— Tu ne vas pas noyer le poisson cette fois. Tu vas dire la vérité aujourd’hui !
Oh, pitié, non.
— Écoute, la force de mon amour a provoqué un merveilleux miracle, des ailes ont poussé dans mon dos et m’ont porté à travers le ciel. Et puis, euh, un grand arc-en-ciel est apparu au-dessus de moi, et je, euh… enfin, peu importe.
— N’abandonne pas au milieu de ton histoire !
Et elle me harcelait comme ça tous les jours, ce qui était le pire. Bien sûr, je lui avais décrit l’état misérable de la ville et l’Arbre de Cameron, mais elle revenait toujours à ce point précis.
— Je crois savoir ce que tu attends de moi, dis-je, dépité, — alors je vais te le dire tout net. Je n’ai pas le pouvoir d’arrêter une Ruée et je ne veux et peux pas devenir un nouveau membre d’Aegis. Ça n’arrivera jamais.
— Non, je voulais juste…
— C’est quoi tout ce vacarme ? Baisse d’un ton, Matthew, dit Ralph, ce petit morveux, coupant Arwin.
Il était assis sur le siège du cocher. Pourquoi est-ce qu’il n’engueulait que moi ?
— On arrive presque à Voisin-Gris.
Je me penchai hors du chariot pour voir, dans le lointain désertique, un mur gris qui grossissait à vue d’œil. Un peu plus d’un mois s’était écoulé depuis que nous avions quitté la ville. Le ciel était clair, mais j’étais sûr que la situation là-bas était encore pire.
D’après les informations glanées en route, les signes d’une Ruée grandissaient de jour en jour. Des secousses ébranlaient constamment la ville, et des hurlements monstrueux étranges ainsi que des bruits de griffes provenaient sans cesse de l’entrée du donjon, jour et nuit. Une puanteur de charogne régnait aussi autour de la porte. Et certains disaient avoir vu des monstres et des fantômes en ville, comme s’ils avaient réussi à se faufiler hors du donjon avant les autres. Une Ruée pouvait survenir à tout moment. De plus en plus de gens partaient chaque jour, disait-on.
— Si on n’a pas de chance, le donjon pourrait exploser avant même qu’on arrive.
— …
Je me tournai pour voir Arwin arborer une expression abattue.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? On est enfin de retour. Tu devrais afficher un grand sourire assuré.
— …Les gens de la ville ne se réjouiront pas de mon retour… Pas après toute la honte que j’ai montrée en partant.
La nouvelle de notre départ de Voisin-Gris s’était répandue depuis longtemps. On parlait d’Arwin comme d’une misérable perdante, sans doute. Ce ne serait plus comme avant. Même la Guilde des Aventuriers ne serait pas un refuge sûr pour elle. À son arrivée, les vautours risquaient de sortir du bois pour faire d’elle un exemple.
— Alors il va falloir leur montrer qu’on ne rigole pas.
Redeviendrait-elle une héroïne ou resterait-elle une minable ? Je lui apporterais tout le soutien possible, mais en fin de compte, cela dépendait d’Arwin. Si elle faisait des efforts, la renommée suivrait. Sa défaite ne serait qu’un peu de piment dans son histoire personnelle pour la rendre plus palpitante.
Si elle fracassait quelques crânes d’aventuriers, le reste viendrait remuer la queue comme avant.
— Et qu’est-ce qu’il faut dire pour montrer qu’on ne rigole pas ?
- Ve te faire foutre !
— Bien !
La situation était sinistre. Le prédicateur qui lui avait infligé cette blessure terrible rôdait encore quelque part. Si nous tentions d’empêcher la Ruée, il se montrerait sans doute.
Mais pour l’instant, Arwin avait ce qu’il fallait pour se relever.
Venez voir le retour glorieux de notre princesse chevalier.
La Princesse Chevalier Écarlate était l’héroïne dont l’épée insufflait du courage aux gens terrifiés et transformait leur désespoir en espoir. Si elle était prête à endosser ce rôle à nouveau, je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour la soutenir.
À mesure que nous approchions de la ville, nous croisâmes de plus en plus de véhicules divers. Je pensais qu’ils fuyaient la ville, mais ils affichaient tous une gaieté unanime. En regardant derrière nous, on voyait se former une file d’autres véhicules et voyageurs, et un homme à cheval qui avait l’air d’un chevalier nous dépassa.
Nous franchîmes la porte nord et entrâmes dans la ville.
Le marché du matin bourdonnait d’activité. La foule envahissait la rue principale, passant d’étal en étal tandis que les marchands vantaient leurs produits à grands cris. Des saltimbanques se produisaient çà et là, et leurs numéros arrachaient des rires au public lorsqu’une balle échappée ou une roue mal négociée venait briser la perfection du geste.
Nulle part je ne voyais de visage apeuré ou inquiet. Voisin-Gris débordait d’énergie et de vie.
Ralph, Noelle, et même Dez semblaient bouleversés par ce changement.
— Que se passe-t-il ? murmura Arwin.
Je n’avais pas de réponse. Je regardais simplement cette scène étrange se dérouler à mesure que nous passions. Le quartier du marché était aussi coloré qu’un arc-en-ciel, avec des pancartes où était inscrit « Festival de la Fondation ». Les gens ne parlaient que de cela. J’avais oublié que nous étions à la veille de la plus grande fête du pays.
Avec une Ruée imminente, on se serait attendu à ce qu’une fête soit la dernière chose dans l’esprit des gens, mais ils semblaient gagnés par la liesse des célébrations. Même les gardes paraissaient, pour une fois, apprécier le changement.
Il ne restait pas la moindre trace de l’air franchement menaçant qui avait plané sur la ville quand nous en étions partis.
Et la Ruée ? Que s’est-il passé pendant notre absence ?
Le caractère factice de la liesse autour de nous me fit perler une sueur froide dans le dos.
De partout et de nulle part, il me sembla entendre de nouveau le rire sinistre de ce prédicateur.