THE KEPT MAN t3 - chapitre 6
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Traduction : Raitei
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À partir d’ici, Noelle prit le rôle de guide. Elle s’assit devant, près du cocher, tandis que nous sortions de la forêt pour gagner la désolation. J’étais convaincu qu’à peine aurions-nous mis le nez dehors que nous verrions des monstres se promener comme en pays conquis, mais c’était étonnamment calme. Tout au plus, j’apercevais, de loin, un monstre gigantesque, endormi ou en train de paître.
— Les monstres d’ici sont encore paisibles et ne nous combattront pas à moins que nous ne les approchions. Plus on se rapproche de la capitale, plus ils sont nombreux, et plus ils seront belliqueux.
— Je m’attendais à quelque chose de plus dramatique.
— …Les principales agglomérations se sont toutes effondrées. Ce n’est plus un royaume en état de fonctionner.
— Désolé.
La remarque était maladroite. Le territoire avait beau être intact, le royaume, lui, n’était plus fonctionnel. Un effondrement total.
— Il ne reste que quelques petits villages. Et encore, ils ne sont pas forcément ce qu’on peut appeler sûrs, expliqua Noelle.
Le nombre de monstres et le danger qu’ils représentent ont augmenté de façon spectaculaire, si bien que les gens ne peuvent pas quitter l’enceinte des villages. De plus, beaucoup de meutes de monstres errent en suivant des itinéraires bizarres. Certains endroits ont été épargnés par la catastrophe initiale, mais ces errants les ont détruits ensuite.
Les villages ne parvenaient plus à se coordonner, et aucun marchand ne passait plus, si bien qu’ils n’avaient plus de sources extérieures de vivres et ne pouvaient plus gagner d’argent. Et pas d’argent, pas de nourriture.
Chaque village était livré à lui-même.
— Des gens sont morts de faim. D’autres sont partis chercher de l’aide au péril de leur vie. Pour autant que je sache, aucun n’est jamais revenu.
C’était l’enfer de partir et l’enfer de rester.
— Comment les gens des villages survivent-ils ?
— Ils cultivent les rares champs exploitables, abattent les oiseaux qui passent au-dessus, et il y a des gens comme moi qui circulent pour apporter du soutien.
Chaque groupe de survivants joignait les deux bouts à sa manière. Les villages qui n’y parvenaient pas s’effondraient. Le royaume de Mactarode n’existait plus, mais son peuple vivait encore et souffrait.
— Le village de Yuulia est à environ deux jours d’ici. Je connais certains habitants, ils devraient accepter de nous abriter.
— Ravi de l’entendre.
Après la chute, le travail de Noelle avait été d’aider à guider les réfugiés de Mactarode hors du pays, ou de récupérer leurs précieux souvenirs et objets de valeur. Elle avait risqué sa vie pour aider les gens dans le sillage de l’effondrement. Si le royaume se relevait un jour, on parlerait de ses exploits en termes héroïques.
— Vite, cachez-vous ! chuchota-t-elle, conduisant le chariot vers un éperon rocheux voisin. — Descendez, vite.
Malgré la tension et l’anxiété palpables dans sa voix, elle nous donna des instructions précises.
— Et faites silence. Ne parlez pas.
À l’ombre, Noelle observait les alentours avec nervosité, attendant quelque chose. Je ne tardai pas à comprendre quoi. Une ombre massive nous passa au-dessus de la tête à une vitesse folle. Je levai les yeux et vis un énorme lézard, silhouetté par le soleil, ailes largement déployées, fendant les airs.
Une wyverne. C’était une sous-espèce de dragon experte dans l’art du vol. Parfois, elles se posaient pour se repaître de bétail ou d’humains. Pour en abattre une, il fallait soit la frapper de magie, soit l’atteindre de loin à l’arbalète ou la cueillir à l’atterrissage.
La wyverne sembla nous identifier comme nourriture, car elle continua de décrire des cercles au-dessus du désert. Il n’y avait personne ni bête à l’horizon, elle devait être désespérée de trouver une nouvelle proie.
— Au bout d’un moment, elle devrait renoncer et partir ailleurs. Il suffit d’attendre, dit Noelle.
Si seulement c’était si simple. La wyverne ne semblait pas prête à lâcher sa piste. Elle scrutait la surface avec avidité, à la recherche de la cible qui remplirait son ventre. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’elle ne nous remarque. Nous étions à l’ombre, mais la lumière du soleil sur la terre désolée à découvert n’était pas en notre faveur. La sueur me coulait sur la peau. Entre la nervosité et la chaleur, Arwin allait bientôt atteindre sa limite.
— Pas d’inquiétude, dis-je en passant un bras sur ses épaules. — S’il le faut, on se servira de Ralph comme appât pour filer. Il a dit qu’il se sacrifierait bien volontiers pour toi.
— Non, je… enfin, si, c’est vrai, mais… balbutia Ralph, piégé par ses propres paroles passées.
— Chut, pas un bruit. La voilà…, avertit Noelle.
Là-haut, la wyverne continuait de tourner au-dessus du désert, à chercher. Elle ne semblait pas nous avoir repérés. Au moment où l’on commençait à se dire que quelque chose clochait, le sol se boursoufla et s’ouvrit, révélant un trou assez large pour qu’un homme y passe. De cette nouvelle ouverture émergèrent une série de fourmis hautes comme un homme adulte.
Je crus entendre Dez claquer la langue de dégoût. Il pouvait s’agir de la même colonie, ou de la même espèce, que celle qui avait autrefois envahi sa ville natale.
De plus en plus de fourmis jaillirent du trou. Il y en avait bien plus que des dizaines : des milliers, sinon des dizaines de milliers. À mesure que de nouvelles arrivaient, elles grimpaient sur celles qui se trouvaient en avant, et celles de derrière faisaient de même. En s’élevant, toujours plus haut, elles devinrent une masse noire qui atteignit l’altitude du vol rasant de la wyverne.
En s’en rendant compte, la wyverne changea de direction. Des pans de la masse de fourmis se jetèrent hors du tas. Plusieurs furent prises par le vent et retombèrent à terre, mais l’une finit par s’agripper à la patte de la wyverne. C’est à cet instant que la situation bascula. L’altitude de cette dernière chuta un peu, offrant une ouverture aux fourmis. Une deuxième, puis une troisième bondirent sur son dos. Elle se lança dans une vrille en tire-bouchon pour les décrocher, mais cela ne fit que permettre à d’autres de prendre pied.
La wyverne s’écrasa au sol sous forme d’une masse noire. La vibration et la poussière de l’impact nous parvinrent jusqu’à notre position. Le sort de toute bête volante abattu est une chose triste. Malgré son avantage de taille, elle ne pouvait rien contre le simple poids du nuage grouillant. Un cri perçant et une âcre puanteur arrivèrent portés par la brise. Ils mettaient sa peau et sa chair en lambeaux.
— C’est notre chance. Allons-y, dit Noelle en nous faisant signe de regagner le chariot.
Les fourmis géantes étaient plus concentrées sur leur proie que sur nous. Nous regagnâmes rapidement notre véhicule et reprîmes la route. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule et vis les fourmis regagner leur trou en files bien ordonnées. À côté de moi, le visage de Ralph était livide. C’était sans doute pour lui un rappel brutal d’un fait inévitable : leur patrie n’était plus qu’un enfer grouillant de monstres meurtriers.
Nous rencontrâmes toujours plus de monstres par la suite. Le matin, nous faillîmes être écrasés par un ver géant.
Dans la journée, nous fûmes poursuivis par un cheval carnivore de la taille d’une maison. Le soir, une alraune faillit nous dévorer. Et la nuit, des vampires tentèrent un enlèvement. Il y avait une telle variété de monstres que, si l’on ajoutait ceux aperçus au loin, des gobelins aux géants, on pourrait composer une encyclopédie entière.
Nous faillîmes aussi basculer du sentier dans un canyon. Sans Dez, nous serions déjà morts cinq fois. Au troisième soir, épuisés d’avoir fui pour sauver notre peau, nous atteignîmes enfin notre destination, le village de Yuulia. Il était entouré de grands murs de pierre. Ils étaient fraîchement bâtis, sans doute après l’effondrement du royaume.
Le portail était de bois, mais renforcé de poutrelles de fer.
— Ici Noelle. Je suis revenue en visite. Veuillez ouvrir la porte, appela Noelle.
On l’ouvrit aussitôt, laissant entrer le chariot.
— Oh, bon retour, Noelle, dit une femme d’une cinquantaine d’années qui accourut à notre rencontre.
Noelle m’expliqua à voix basse qu’elle était la maire du village. À l’origine, c’était son mari, mais il était parti en voyage à la capitale royale au moment de l’irruption des monstres et n’était jamais rentré. Depuis, elle faisait office de maire à sa place.
— Tenez, c’est pour vous, dit Noelle en posant son sac et en l’ouvrant.
À l’intérieur se trouvaient des rations, de l’huile, des vêtements, des aiguilles, du fil et du tissu pour rapiécer, plus des clous et d’autres produits consommables introuvables par ici. Des fournitures d’urgence, donc. C’était la raison de son sac démesuré.
— … Et qui sont-ils ?
— Ses compagnons. Noelle a dit qu’elle voulait rentrer pour vous rendre visite. Nous ne faisons que l’accompagner, improvisai-je avant qu’elle ne puisse dire quoi que ce soit.
— Ooooh. Et Son Altesse ? demanda la femme, les yeux brillants.
Notre vue semblait lui redonner espoir.
— Elle est…, hésita Noelle.
J’allais prendre la parole quand je sentis qu’on me tirait la manche. Arwin était descendue du véhicule et me serrait la main, inquiète. Même cachée sous sa capuche, la couleur de ses cheveux ne trompait pas. On la reconnaîtrait, même sans avoir jamais vu la princesse.
— Malheureusement, Arwin… euh, Son Altesse est occupée ailleurs. Nous sommes ici en son nom.
— Et qui est-ce ? demanda la maire en jetant un coup d’œil à Arwin.
— Voici… Allie, dis-je en baissant la voix. — C’est la doublure de la princesse chevalier.
J’expliquai que, puisque beaucoup avaient à y perdre si Arwin achevait le donjon, sa vie était constamment menacée, et que nous devions donc prévoir une doublure. C’était évidemment un pur mensonge, mais la maire s’exclama avec un « Oh ! » en portant la main à sa bouche, soucieuse. Je me tournai aussi vers Noelle et les autres pour obtenir leur soutien.
— Quelle histoire. Enfin, notre village est petit, mais faites comme chez vous.
Elle nous conduisit jusqu’à une maison inoccupée en lisière de la zone où nous pourrions passer la nuit. Noelle expliqua qu’elle logeait là aussi lorsqu’elle venait.
— Comment sont les défenses ici ? demanda Dez à Noelle une fois que nous nous fûmes posés un moment.
— Solides, pour l’instant. Il y a un sanctuaire qui repousse les monstres.
— Un sanctuaire ?
— Au centre du village. Un cercle magique à l’intérieur crée une barrière tout autour du village.
Il y a fort longtemps, un mage renommé avait été logé pour une nuit gracieusement dans le village, et il avait installé le cercle magique qui tenait les monstres à distance en guise de paiement. Un présent d’une prodigalité folle pour une seule nuit chichement payée.
— Mais c’était il y a très longtemps, aussi cela peut se dissiper d’un jour à l’autre.
— Ont-ils un plan d’évacuation si cela arrive ?
— Je crois que ce serait très difficile, dit Noelle en secouant la tête.
Autant que je pouvais en juger, les villageois étaient tous des femmes, des enfants et des vieillards. Les hommes avaient été enrôlés comme soldats et avaient sans doute tous péri en combattant les monstres. Les villageois paraissaient misérables et épuisés. On lisait sur leurs visages l’angoisse d’être un jour ou l’autre envahis par une nuée de monstres, et plus ces nerfs à vif s’éternisaient, plus ils se changeaient en fatigue physique.
— D’ici, il faut franchir les montagnes. C’est plus facile une fois passée la vallée de l’est, mais il y a des falaises très abruptes en chemin, et l’on ne peut pas y jeter de ponts mobiles. L’autre route traverse les landes de l’ouest jusqu’à la frontière, mais elle implique non seulement des monstres, mais aussi des bêtes sauvages et des bandits.
Exigence rude pour des gens peu assurés sur leurs jambes. Vu ces options, les habitants de Yuulia ne se faisaient guère d’illusions sur leurs chances de s’enfuir. Ils étaient coincés ici. En vérité, c’était presque un miracle qu’ils aient tenu aussi longtemps.
D’après Noelle, un village situé le long de la frontière occidentale venait d’être rayé de la carte par des monstres l’autre jour. Il se trouvait dans une situation semblable à celle-ci, mais un jour, les monstres avaient senti leur présence et s’étaient rués sur l’endroit, piétinant tous les bâtiments. Il ne restait que des gravats, des taches de sang et des restes humains si déchiquetés et mâchés qu’ils n’avaient même pas pu revenir sous forme de zombies.
— Ils ne peuvent plus cueillir autant d’herbes qui repoussent les monstres non plus. Les murs n’offrent qu’un maigre surcroît de sécurité.
Si la barrière magique tombait, la chance de ce village s’épuiserait. De toute évidence, Noelle espérait aider la population à fuir le pays avant que cela n’arrive. Elle se tourna vers Dez et le supplia :
— N’y a-t-il aucun moyen de les aider ? Si pas avec un wyrm des sols au moins en les conduisant jusqu’à la station.
En d’autres termes, elle lui demandait le droit d’utiliser les Galeries du Dragon.
— Impossible, dit Dez.
Ce n’était pas cruel, mais pragmatique. Il avait déjà accompli un miracle en faisant passer quatre humains par le passage, en dépit de l’interdiction. Tenter d’en faire entrer des dizaines de plus ferait scandale. D’une part, il était impossible que des dizaines de personnes gardent le silence à vie. Quelqu’un parlerait et le conflit autour des Galeries repartirait de plus belle.
De plus, Dez et sa famille seraient jugés pour ses actes. Il serait chassé de la société naine, banni à jamais. La bienveillance de Dez envers ses amis s’étendait à l’infini, mais seulement tant que cela ne touchait que lui. Dès qu’il y avait des conséquences pour sa femme et son enfant, tout homme hésiterait. Autrefois, il agissait selon ses convictions et se souciait peu des suites. Certains diraient qu’il était plus faible à présent, mais ils se tromperaient. Il avait désormais des responsabilités d’époux et de père.
— Mais…
— Ça suffit, dis-je en posant une main sur son épaule pour couper Noelle. Le Barbu a sa propre position et ses propres obligations à considérer. Ne lui rends pas la chose plus difficile qu’elle ne l’est déjà.
Dez voulait sans doute les aider aussi. C’était un homme bon, mais pas au point de sacrifier sa femme et son enfant. Chacun se soucie davantage des siens. Perdre son chien ou son chat est bien plus douloureux qu’apprendre la mort de cent inconnus. Ce n’est pas de la logique, les choses sont ainsi.
— …Je suis désolée, dit Noelle à contrecœur.
Bien sûr, Noelle voulait aussi aider les siens. C’était une question d’équilibre des besoins, mais en l’occurrence, le coût pour Dez serait plus lourd.
— Alors on se prend des petites vacances ici aujourd’hui. Pas de baignade, mais c’est l’endroit parfait pour supporter la chaleur, dis-je d’un ton léger.
— D’ailleurs, en parlant de chaleur, ici on est enseveli sous la neige en hiver. Il n’y aura donc aucune fuite possible à ce moment-là.
Ce qui signifiait que c’était maintenant qu’il fallait agir.
Je regardai de nouveau le reste du village par la fenêtre. Je les avais trouvés, plus tôt, éteints du regard et brisés à l’intérieur, mais je remarquai à présent que certains jouaient aux cartes, tandis que d’autres tressaient des brins de paille pour en faire des cordes. Une portion de mur était couverte de gribouillages d’enfants. Même dans une situation où demain pouvait apporter la mort, ils trouvaient encore des joies à la vie. L’humanité est bien plus résistante qu’on ne le pense.
— Quant à ce que tu as évoqué dit Noelle à voix basse, se penchant pour que personne n’entende, — c’est pour quand ?
— … Demain, peut-être, dis-je en regardant le ciel.
D’après Noelle, les vents d’est étaient cléments et apportaient des jours clairs à cette saison. Je soupçonnais qu’il en irait de même ici. Demain, le beau temps serait de la partie toute la journée. Grâce au repos et au fait d’éviter de marcher, mes blessures guérissaient vite. Ce ne serait pas un problème.
— Couchez-vous tôt ce soir. Je veux partir avant l’aube, dis-je.
— Entendu.
La maison vide était étonnamment spacieuse, si bien que nous avions trois pièces à nous répartir. Arwin et moi en eûmes une, Dez et Ralph une autre, et Noelle la troisième.
Arwin ne pouvait pas rester seule, et l’idée de la laisser avec Noelle m’inquiétait. À part Ralph, qui geignit et se plaignit comme on pouvait s’y attendre, personne n’eut rien à redire à cette répartition. Il y avait deux lits dans la pièce. Partager un lit avec elle ne m’aurait pas dérangé, mais à cause des protestations des autres (surtout Noelle), nous avons mis un avec cet arrangement.
Il y avait deux lits dans la chambre. Partager le mien avec elle ne m’aurait pas dérangé, mais, à cause des protestations des autres (surtout Noelle), nous avions dressé un paravent entre les deux. J’avais aussi le poignet gauche entravé par une chaîne, l’autre extrémité fixée au mur.
Aucune confiance, je vous jure. Mais c’était peut-être à prévoir.
N’y avait-il donc pas un peu de charité pour accorder à un homme sa dernière chevauchée, au soir de sa vie ? Apparemment non.
Allongé, excité et frustré, j’entendis une voix derrière le paravent.
— Matthew.
— Qu’est-ce qu’il y a, tu n’arrives pas à dormir ?
— Je suis une lâche pathétique.
Elle se sentait coupable de cacher sa véritable identité.
— Eh bien, si tu leur dis, ça va dégénérer. Ils te submergeront de demandes d’autographes. Et si un vieux te demande de signer son ventre ? La peau flasque rendra les lettres toutes baveuses.
— Ne te moque pas.
— Nous sommes ici en vacances, pour nous reposer et récupérer. Pense à ça comme à une mission de reconnaissance sous couverture, dis-je en soupirant intérieurement.
Nous étions venus dans l’espoir qu’elle se libère, qu’elle s’allège, mais au lieu de cela, elle ne faisait que s’alourdir davantage. À ce stade, ce n’était plus une responsabilité qu’elle portait mais une malédiction.
En tant que sang royal, en tant que princesse, en tant que fière chevalier, elle s’était imposé des exigences élevées, toujours gravissant, et elle avait chuté. À présent, elle s’accrochait à ma corde de survie d’une seule main. Le moindre choc risquait de lui faire lâcher prise. Et alors, elle tomberait la tête la première dans un abîme sans lumière. Et nous étions censés déposer ses fardeaux pour l’alléger et empêcher que cela ne se produise.
On ne sait jamais quand une corde de survie peut se rompre. Si seulement elle voulait bien l’apprendre. Me faisait-elle tant confiance, ou se souciait-elle si peu de moi ? J’entendis des raclements et des froissements et tournai la tête pour voir Arwin déplacer le paravent. Elle le poussa dans un coin de la chambre, et, une fois satisfaite, elle se roula de nouveau dans son lit et tendit la main vers moi.
— Tiens-moi la main.
— Tu vas avoir des ennuis.
Je voulais dire : me causer des ennuis.
— Je n’arrive pas à dormir. S’il te plaît.
— D’accord, d’accord.
Je lui tendis la main, et elle la serra.
— Tu peux utiliser mon bras comme oreiller, si tu veux, mais il faudra d’abord venir dans ce lit.
— Ça ira, dit-elle d’un ton neutre.
La seule illumination de la pièce était le clair de lune.
— Comment tu te sens ? demandai-je.
— Bien, pour l’instant.
— … Mais j’ai peur quand je suis seule. Tout m’effraie. Même à l’air libre, tout me paraît sombre et étroit, et je commence à suffoquer. Comme si j’avais été enterrée vivante dans un cercueil.
— C’est glaçant.
— Je n’arrête pas d’angoisser à l’idée que tout m’échappe entre les doigts. Je ne sais plus ce que je dois faire de moi-même. Même quand je connais la réponse dans ma tête… mon cœur refuse de suivre.
La pression de ses doigts augmenta. Quand elle perdait l’équilibre mental et ne savait plus que faire, elle mettait le pied sur une mauvaise voie et tombait en enfer. Si elle ne m’avait pas rencontré, elle aurait sans doute sombré encore plus profond à l’heure qu’il est.
— …C’était une erreur d’avoir eu recours à une chose aussi maléfique. Je croyais que ça me rendait plus forte, mais ce n’était que brève illusion.
— …
— J’ai du mal à croire que je descendais autrefois dans le donjon pour y combattre. C’était si normal que je prenais cela pour acquis… et maintenant j’ai peine à y croire.
— Je vois.
— …Je t’ai fait une promesse, n’est-ce pas ? dit Arwin, les yeux au plafond. — Qu’une fois le donjon vaincu, je te montrerais mon pays natal.
— C’est vrai. Tu as dit ça.
— C’était bien mieux, autrefois. Nous vivions ici dans le bonheur. Ce n’était pas censé être envahi de monstres, pendant que le peuple vit dans la peur.
C’était censé être ainsi. Sa patrie bien-aimée était à présent infestée de monstres. Même maintenant, elle ne pouvait ou plutôt, ne voulait pas l’admettre. Incapable d’accepter cette réalité, elle avait choisi la manière la plus irréaliste de faire face : un pari quitte ou double. Maintenant, la partie était finie et la vie venait présenter l’addition.
— … Je me demande à quoi ressemble l’Arbre de Cameron, maintenant, murmura-t-elle.
— Espérons qu’il va bien.
— Si possible, j’aimerais aller le voir. Je veux le voir de mes propres yeux, pour savoir.
— Non, il ne faut pas.
— Je le sais.
Je la devinai sourire pour elle-même dans le noir.
— La capitale royale est un repaire de monstres. Je n’y survivrais pas… Même l’ancien toi n’y arriverait peut-être pas.
— Peut-être pas.
— Mais je veux savoir, poursuivit Arwin, — si cet arbre a encore ses racines dans cette terre. Si c’est le cas… alors je pourrai peut-être me remettre debout.
— Tu es toi.
Peu importe à quel point elle tenait à cet arbre, ce n’était pas une raison d’enchaîner son destin au sien.
— Tu te tiens sur tes propres jambes. Tu as enlevé ce paravent toute seule, en pleine nuit.
— …
— Dors pour cette nuit. Nous pourrons aller le revoir une fois que tu en auras fini avec le donjon.
— …
— Arwin ?
Pas de réponse. Je tournai la tête et vis qu’Arwin s’était endormie en berçant ma main contre elle.
Elle paraissait très paisible.
— Bonne nuit.
Je lui aurais bien donné un petit baiser, sans la chaîne à mon poignet.
Mes yeux s’ouvrirent. Sur l’autre lit, Arwin dormait encore. Si tout tournait mal, c’était peut-être la dernière fois que je lui disais adieu.
Mais je n’allais pas m’abandonner au sentimentalisme. Ça avait toujours été comme ça. Même avant, Arwin se battait pour survivre. Elle s’en était sortie par hasard, mais chaque fois qu’elle partait pour le donjon pouvait être notre séparation finale, surtout la toute dernière fois. Cette fois, c’était mon tour.
J’ôtai mon bandage. La plaie était presque entièrement refermée. Je n’avais aucun problème d’amplitude. Ils avaient dû glisser la clé de la chaine sous la porte à un moment donné, car elle se trouvait maintenant par terre. Je l’utilisai pour enlever la chaine et ramassai mon sac, que j’avais chargé la veille au soir. Comme j’étais faible dans le noir, je gardai mes provisions au strict minimum.
— Tiens. C’est pour aujourd’hui.
Je déposai un sac de bonbons sur son oreiller, en silence, pour ne pas la réveiller. Je laissai même une lettre à côté, ce qui n’était pas mon genre.
Je sors un moment. Sois sage et attends mon retour.
Je choisis mes mots pour leur brièveté et leur simplicité. Je n’aimais pas les lettres longues et fleuries, et cela ne ferait que l’inquiéter davantage. J’ouvris la porte avec précaution pour en minimiser le bruit, puis sortis.
Nous étions avant l’aube. Noelle et moi étions au bord du village. Dez était là aussi, mais cette fois, il restait en arrière pour garder.
— Tu es sûr que tu ne veux pas que je vienne ?
— Ouais.
Ce plan exigeait vitesse et agilité. Emmener quelqu’un de plus lent que moi, c’était juste amener une victime qui se ferait cueillir.
— Reste ici, au village. Nous ne voulons pas revenir et le trouver détruit.
— Ne m’oblige pas à m’occuper de la princesse.
Ce qui, chez Dez, voulait dire : Reviens vivant. Je le connaissais depuis assez longtemps pour traduire ses façons quelque peu frustes.
— Je m’en souviendrai.
Je reviendrais vivant. Sinon, Arwin ne guérirait jamais.
— À plus tard.
Je me penchai, écartai la barbe de Dez et l’embrassai sur la joue. Il décocha un coup au plexus solaire ce qui me coupa la respiration.
— Dégage de là, sale type ! grogna-t-il.
Il avait une manière si violente d’exprimer sa timidité.
— Nous reprendrons où j’en étais à mon retour, chéri, dis-je en lui faisant signe de la main tandis que je m’éloignais du village d’un pas nonchalant.
Si je ne me bougeais pas, il m’aurait arraché les membres. Je regardai en arrière et vis Noelle plantée là, pétrifiée de stupeur.
— Tu veux dire… tu ne folâtres pas seulement avec Son Altesse… mais avec Dez aussi ?
— Ne dis rien à Arwin.
Je souris en faisant un clin d’œil. Cette gamine était si innocente que j’en étais inquiet.
— Souviens-toi, il a une femme et des enfants. Je n’ai aucune envie de briser leur foyer.
Noelle et moi traversâmes les terres désolées. Au lever du soleil, les vents se levèrent aussi, secs et brûlants.
D’après elle, il y avait un raccourci par ici.
— D’après mon oncle, il y a une grotte secrète pas très loin devant, dit-elle en désignant les montagnes. — C’est un passage de secours. Il devrait nous mener directement au palais.
C’était donc une voie d’évacuation réservée aux personnes les plus importantes, avant que le château lui-même ne s’effondre. Si c’était souterrain, il n’y aurait pas de lumière du soleil à exploiter. Mais si tout se passait bien, nous pourrions aller droit à l’Arbre de Cameron, au palais, sans croiser le moindre monstre. C’était énorme.
— Arwin a utilisé ça, elle aussi ?
— Son Altesse, non, de ce que je sais, dit Noelle sur un ton d’excuse. — Elle a essayé de se battre jusqu’au bout. Il a fallu que plusieurs personnes s’y mettent pour la ligoter et la hisser sur un cheval afin de quitter le palais.
Déjà à l’époque, c’était une petite tête brûlée.
Arwin finirait bien par se réveiller, une fois le soleil assez haut. Tu ferais mieux d’être sage et de surveiller le village pendant notre absence, d’accord ?
Devant, un grand arbre se dressait, entouré d’herbes desséchées. À ses racines s’ouvrait un large trou, bien plus profond qu’il ne le paraissait de prime abord. Deux fois la taille d’un homme… Non, plus de trois fois.
Noelle consulta sa carte, puis déclara que c’était là. Elle passa une corde autour de l’arbre, puis descendit la première dans le trou. Il y avait en bas un couloir latéral qui devenait le tunnel, apparemment.
— Descends, lança-t-elle à travers l’ouverture, après avoir estimé l’endroit sûr.
Je sautai à sa suite dans le trou. Quelques instants plus tard, mes pieds heurtèrent le sol.
— C’est plus rapide comme ça.
C’était une décision très logique, mais Noelle se contenta de lever les yeux au ciel.
Le couloir latéral était un peu étroit pour ma taille, mais elle pouvait y marcher sans difficulté. Il faisait noir complet.
— Un instant, dit Noelle en allumant une lumière.
Le passage était de roche déchiquetée, fissuré par endroits. On aurait dit qu’ils avaient utilisé une cheminée naturelle pour leur voie d’évacuation. De l’eau suintait de certaines fissures. L’ensemble sentait le moisi et l’humide. Contrairement au donjon, perdre notre lumière ici signifierait être plongés dans une obscurité absolue.
— Avançons.
Nous poursuivîmes, guidés par la faible source lumineuse. Le sol humide faisait facilement glisser, mais, dans l’ensemble, c’était bien plus praticable que je ne l’avais imaginé. Je m’attendais à des monstres en chemin, mais je n’en avais encore vu aucun signe. C’était calme.
En revanche, de temps à autre, des vibrations venues d’au-dessus provoquaient de minuscules cascades de terre et de sable. On eût dit le saccage de quelque titanesque monstre, dragon ou béhémoth, à la surface. Cela ne faisait que rendre notre choix de passer par le souterrain d’autant plus judicieux. La prudence était la meilleure politique. Il ne s’agissait pas de se jeter dans un risque inutile, ni de se précipiter tête la première dans une maison en flammes.
Bien que le couloir tournât çà et là, il nous emmenait toujours dans la même direction. Normalement, de telles voies d’évasion regorgeaient de pièges ou de dédales faits pour dissuader les voleurs, mais ils n’avaient sans doute pas eu le temps de s’en soucier. C’était simplement très, très long. On voyageait depuis le palais jusqu’au-dessous d’une montagne entière, cela se justifiait. Ça n’allait pas être un trajet rapide.
— À quelle distance se trouve l’Arbre de Cameron à la sortie ?
— Pas loin, je crois. On doit pouvoir le voir de partout dans la ville.
— À supposer qu’il soit encore debout.
C’était peut-être le symbole du royaume, mais cela restait un arbre. Je doutais qu’il fût dans un état immaculé. La seule question était de savoir quelle part en subsistait.
— Si nous ne le voyons pas, nous pourrons nous diriger vers le côté est du palais, car c’est là qu’il a été planté.
— Compris.
Démon ou serpent, on verra bien ce qui se présentera.
— Si quelque chose surgit, je m’en charge. Concentre-toi sur ce que tu sais faire, dit-elle.
Cette fermeté trahissait au moins sa confiance. Elle se battrait contre la source de toutes ces secousses autour de nous, si nécessaire. J’allais poser ma prochaine question lorsque Noelle dit, sans détourner les yeux ni le visage de l’avant :
— Pourquoi Son Altesse te fait-elle autant confiance ? À mon sens, il ne s’agit pas seulement d’un lien d’homme et de femme. J’ai vu bien des couples d’amants et d’époux, mais elle et toi… Je l’explique mal, mais j’ai le sentiment que vous êtes légèrement différents.
Bingo. Noelle cherchait visiblement, à sa manière, à comprendre.
— Nous avons passé beaucoup de temps ensemble. Appelle ça une accumulation de familiarité.
— Mais j’ai connu la chose avec elle, moi aussi. Mon oncle également, et Ralph, et les autres qui ont péri. Pourtant, elle a plus confiance en toi qu’en quiconque.
— Je crois que tu exagères à mon sujet, dis-je.
Je connaissais le secret d’Arwin. Partager le secret de quelqu’un est un moyen efficace de rapprocher deux personnes.
— Si tant est qu’il y ait une réponse, le fait que tu utilises « Altesse » pour t’adresser à Arwin devrait te mettre sur la piste.
C’était une différence de statut. Une princesse et sa loyale suivante. Cela donnait à Noelle la possibilité de se rapprocher d’elle. Mais tout en la rapprochant, cette relation la maintenait aussi à une certaine distance.
— Est-ce différent pour toi ?
— Je suis un simple d’esprit. Pour moi, tout se résume à savoir si une femme est belle ou non.
— …
Noelle ne dit rien. Elle gardait les yeux fixés devant elle, si bien que je ne pouvais pas voir son expression.
— Si tu veux qu’on te fasse confiance, tu dois t’imposer dans les affaires des autres. Les bonnes manières et la bienséance comptent, bien sûr, mais il est des moments où ces méthodes ne te seront d’aucun secours.
Et Arwin cherchait quelqu’un qui ferait exactement cela.
— Quand nous rentrerons, tu devras l’interroger à ce sujet. Ne lui parle pas de ça et contente-toi de l’écouter. Les gens aiment parler, tu sais. Ils sont reconnaissants d’avoir une oreille attentive à côté. Arwin lèvera souvent les sourcils, mais en vérité, elle est plutôt…
Je fus interrompu par une exclamation de Noelle. Je levai les yeux et poussai un grognement. Le passage devant nous était obstrué par des gravats. À la façon dont cela s’était effondré, on aurait dit un affaissement venu d’au-dessus. Ces mastodontes écervelés qui piétinaient la surface, donc.
Une section particulièrement fragile du tunnel s’était écroulée. Évidemment, je ne pouvais pas dégager ça dans mon état actuel, et même si je le pouvais, cela risquait de provoquer un nouvel effondrement qui nous enterrerait vivants. Ce serait une perte de temps majeure si nous devions rebrousser chemin après être venus jusque-là.
— Il y a d’autres passages ?
— Il y en a, dit Noelle en pointant sur la droite.
Un autre couloir partait de côté. Contrairement à la roche nue que nous avions vue jusque-là, il avait été taillé et paraissait plus solide.
— Mais celui-ci mène à une autre sortie. Je crois qu’il débouche hors de la ville.
— Parfait. Même ça serait une grande victoire.
— Mais cela nous mettrait en plein milieu du repaire des monstres. C’est trop dangereux. Je pense que nous devrions faire demi-tour.
— D’autres sorties ?
— Oui, mais…
Elle m’expliqua qu’elles étaient toutes similaires en termes de distance et de sécurité.
— Alors il faudra simplement continuer.
— Fort bien, dit Noelle, avant de s’engager sur le chemin de droite.
Je la suivis sans un mot de plus. Après avoir emprunté le tunnel renforcé de blocs de pierre, une lueur apparut finalement devant. On débouchait sur un cul-de-sac si étroit qu’une seule personne pouvait s’y faufiler, mais un rayon de soleil tombait d’en haut.
— C’est l’arrivée ?
— Oui, dit Noelle en levant les yeux vers le ciel.
Au-dessus de nous, un petit carré bleu. La sortie (ou l’entrée) semblait camouflée en un puits à la surface. Il allait être pénible d’en sortir.
Elle sortit un grappin de son sac et le lança vers le haut. Une fois ancré sur la margelle du puits, elle se hissa le long de la corde avec l’agilité d’un singe. Avec son aide, je parvins à monter moi aussi.
Hors du puits, nous étions dans une sorte de jardin. Les murs s’étaient effondrés, et il ne restait pas un seul brin d’herbe, seulement quelques petits trous où, supposai-je, des arbres avaient été plantés autrefois.
Le manoir voisin n’avait plus de toit, seulement les vestiges les plus ténus de murs et de fondations reconnaissables.
— Où sommes-nous ?
— Dans le jardin de la famille Lewster, je crois.
Ainsi donc, la demeure du Vieux Lutwidge. Quel choix d’architecture judicieux : un passage spécial qu’eux seuls pouvaient emprunter pour fuir. Le modèle même du chevalier tel qu’on l’imagine. Noelle poussa soudain un cri étouffé et tira précipitamment un tissu couleur de terre qu’elle plaça sur nos deux têtes.
Une seconde plus tard, un grondement formidable retentit, et, à travers les plis de l’étoffe, j’aperçus quelque chose qui ressemblait à une patte de monstre. Avait-il senti notre présence et était-il venu nous dévorer ? Nous ferions sans doute un bon repas pour lui.
— Ne parle pas. Retiens ton souffle et reste absolument immobile, me souffla Noelle d’une voix presque inaudible.
Je ralentis ma respiration, dissimulant ma présence. Je sentais une masse énorme se tordre juste à côté de moi. Il lui suffirait d’un simple ajustement de pied pour nous aplatir tous les deux. Le soleil brillait, je pouvais donc jaillir à découvert et choisir de me battre, mais je voulais éviter cela. Se battre attirerait d’autres monstres.
Un seul mouvement de la créature faisait frissonner l’air et canalisait des bouffées de vent. À une telle échelle, nous devions avoir la taille d’insectes. Finalement, la présence s’éloigna. Elle nous avait sans doute perdus de vue, avait perdu intérêt et était partie ailleurs. J’expirai.
— La première chose qui nous arrive une fois dehors. C’était effrayant.
Je poussai un soupir et me tournai vers Noelle.
— Alors, dans quelle partie de la ville sommes-nous ?
— Si c’est la maison de mon oncle, c’est à l’est du domaine. Le palais est à l’ouest.
— Compris.
Je sortis une petite fiole de mon sac et en aspergeai le contenu sur ma tête.
— Pour effacer l’odeur.
Il contenait un extrait de sécrétions et de fiente de monstres. Enduit sur le corps, on pouvait se glisser parmi l’odeur des monstres eux-mêmes et devenir plus difficile à détecter. Le seul problème, c’est que cela empestait pour les êtres humains, vous faisant remarquer à cent pas. Je sentais déjà les poils de mon nez roussir.
— Très bien, j’y vais.
— Je viens avec toi, insista-t-elle.
— Non, tu dois rester ici pour protéger le passage.
À quoi servirait d’aller chercher des preuves si notre route du retour était bloquée ? Au cas où, j’empruntai sa carte de la ville et lui demandai l’emplacement d’autres voies d’évacuation. En cas d’urgence, je pourrais avoir besoin d’en utiliser une autre.
— Mais…
— Je t’emprunte ça aussi.
Je saisis l’étoffe sous laquelle nous venions de nous dissimuler. Parfait pour nous camoufler.
— …Assure-toi seulement de revenir vivant. Elle sera très triste si tu meurs.
— Je sais.
— Bonne chance au combat.
Inutile de prier pour le combat. Si tu dois prier, fais-le pour Arwin.
Je rabattis le tissu brun sur ma tête et me mis à courir.
Après avoir gravi brièvement les décombres qui avaient été les murs du manoir, je me retrouvai à découvert. Avec un meilleur point de vue, je constatai que la zone était si désolée qu’il était difficile de parler même de ruines.
On aurait pu s’attendre à quelques vestiges de ville, puisqu’on se trouvait au centre de tout le royaume, mais après avoir été piétinés jusque dans la poussière par des monstres géants, les bâtiments s’étaient réduits en gravats, puis écrasés en poussière et livrés au vent et à la pluie, si bien qu’il ne subsistait presque plus trace de leur majesté d’antan.
D’énormes monstres erraient dans ce désert. Quiconque en aurait abattu un seul aurait été proclamé héros national, mais ici, ils étaient partout, à errer, dormir et chasser. Il semblait qu’ils dévoraient des monstres plus faibles et plus petits. C’était désormais véritablement un royaume de monstres.
Je regardai l’endroit où le palais aurait dû se dresser, mais je ne vis rien qui ressemblât à un bâtiment. Il semblait n’être plus qu’une montagne de décombres. L’Arbre de Cameron, dont on disait qu’il était visible de partout dans la ville, était introuvable. Les monstres l’avaient probablement renversé, mais d’ici je ne pouvais dire si les racines subsistaient.
D’un point de vue géographique, il devait se trouver sur les hauteurs, au moins savais-je de quel côté aller. J’espérais filer tout droit, mais des monstres de la taille d’une colline barraient la route. Tenter de me faufiler entre des bêtes endormies était trop risqué. Même s’ils ne me remarquaient pas, il leur serait bien trop facile de m’écraser par inadvertance.
Si je progressais le long de ce qui me semblait être la muraille extérieure de la ville, j’aurais davantage d’endroits où me cacher, ce qui serait plus sûr, relativement parlant, du moins. Un détour plus long signifiait toutefois plus de temps. Si je n’atteignais pas mon but et ne revenais pas avant le coucher du soleil, j’étais certain d’y laisser la vie.
Et l’effaceur d’odeur ne durerait qu’un temps.
Après quelque hésitation, je tranchai pour la route longue. Se précipiter avait plus de chances de me faire tuer. Au mieux de ma forme, j’étais convaincu de pouvoir gagner un combat. Mais si des dizaines ou des centaines de monstres me repéraient et se mettaient à souffler des flammes, jamais je n’atteindrais l’Arbre de Cameron. Je devais me concentrer sur l’objectif.
J’avançai le long de la muraille extérieure. Ma progression se faisait nécessairement à l’ombre, aussi gardai-je mon soleil temporaire prêt à s’allumer à tout instant, en cas d’attaque surprise. Naturellement, il était gorgé de lumière solaire. J’avançais aussi silencieusement que possible, tout en absorbant les vestiges de la ville sur mon chemin. Malgré les décombres omniprésents, je pouvais vaguement deviner ce qui se trouvait là autrefois.
Il y avait des demeures, des maisons, des marchés, des ateliers, et même des bordels. Il devait s’y trouver de superbes beautés. J’aurais aimé en visiter un. Je me demandai ce qu’elles étaient devenues. Mangées par des monstres, ou piétinées ? Si elles avaient survécu, elles avaient perdu leur maison et leur travail. Toute vie menée à partir de là n’aurait été qu’un chemin terriblement ardu. Le destin de bien des gens avait été dérouté par la catastrophe monstrueuse d’ici, des putains aux chevalières-princesses.
Je remarquai quelques tiges de fer qui dépassaient de gravats tout proches. Il y avait aussi des planches de bois pourrissantes avec des numéros écrits dessus, et des panneaux portant le sceau d’une chaîne et d’un chien. C’était donc un marché aux esclaves. Arwin disait que sa patrie, Mactarode, était un bon royaume. Je la croyais sincère. Mais même dans les pays les plus paisibles, il y a tourments et tortures. La présence d’un roi aimant ses sujets n’y change rien. Les humains ne sont pas des dieux.
Je m’apprêtais à presser le pas quand quelque chose bougea à la limite de mon champ de vision. Mes instincts sonnèrent immédiatement l’alerte maximale, et je pris la fuite. Une détonation retentit derrière moi, suivie du sifflement de débris qui fusaient. Je pris une pierre dans le dos, puis me retournai et vis, à travers la poussière, un mille-pattes gigantesque qui jaillissait de la terre.
Il se dressa jusqu’à la hauteur d’un château, puis retomba au sol et se mit à ramper à ma poursuite sur d’innombrables pattes.
Merde, je suis repéré.
Je me lançai à fond. Il avait fallu que je me fasse remarquer par une créature particulièrement dangereuse. Désormais, impossible de me cacher. Je ne l’avais vu qu’un instant, mais d’après sa taille et les marques sur sa tête, je le jugeai être un mille-pattes tyran. L’ancêtre et le roi des mille-pattes. Son corps était plus dur que le fer, et sa nourriture préférée, les entrailles humaines. On disait le mille-pattes tyran éteint depuis longtemps, mais il y en avait visiblement encore un ici.
Il me poursuivait en galopant sur les décombres et les restes de la civilisation humaine, projetant des morceaux à gauche et à droite. Je pensais que courir près du mur extérieur de la ville rendrait la poursuite plus difficile aux créatures, mais celle-ci écrasait également muraille et ruines intérieures dans sa chasse. Le vacarme, à lui seul, tonnait comme un orage tout proche. Il avait aussi l’avantage du nombre et de la longueur des pattes, et gagnait sur moi. La puanteur infâme des mille-pattes me piquait les narines. Pour quelque chose d’aussi énorme, il allait diablement vite. Il allait me rattraper.
Mais pour l’heure, je n’étais pas un vulgaire entretenu inutile. Sous un ciel sans nuages, j’étais Matthew le Dévoreur de Géants. Si vous pensiez que j’allais trembler devant un bestiau hypertrophié, vous vous trompiez. Je ramassai en courant une des barres de fer dans les gravats, puis changeai de direction et me mis à gravir le mur en oblique. Quand j’atteignis la lèvre du parapet, je bondis.
Sous moi, le mille-pattes tyran se tendait, immense et long. Il me remarqua et leva la tête comme un imbécile. C’était ce que je visais. Je crachai sur l’extrémité du débris que je tenais, puis rugis en l’abattant sur l’œil du mille-pattes tyran. Il y eut un bruit d’éclatement, de jaillissement, et des gerbes de fluides écœurants fusèrent de la tête du monstre. Il se tordit de douleur à la perte de l’un de ses yeux. Pas d’inquiétude, j’allais bientôt l’achever.
Ensuite, je bondis sur ses antennes. Malgré ses ruades furieuses, je parvins à caler mes pieds et j’arrachai l’antenne à pleines mains. Une nouvelle giclée de liquide visqueux et infect jaillit. Je fis tournoyer l’antenne au-dessus de ma tête, crachai de nouveau sur l’extrémité, puis l’enfonçai contre l’œil restant. Un bruit râpeux, comme de dents qui grincent, monta autour de moi. Ces créatures n’avaient pas de voix, c’était l’équivalent de leur cri.
Privé de ses yeux, le mille-pattes tyran ne put que se débattre dans l’agonie, perdant peu à peu ses forces. Ils détestaient la salive humaine. Finalement, il se retourna sur le dos, recroquevilla ses pattes et s’immobilisa.
J’expirai de soulagement. Si je rapportais ça à la Guilde des Aventuriers, j’en tirerais au moins une centaine de pièces d’or, mais ce n’était pas le moment de gagner de l’argent de poche. D’une part, d’autres monstres allaient probablement rappliquer pour voir ce qui se passait… Euh…
Comme celui-là.
Un énorme singe noir bondissait déjà à découvert.
C’était un singe de la calamité. On disait qu’il pouvait paralyser et tuer les êtres vivants par sa seule vocalisation, une technique qu’ils appelaient le Chant de Mort Assurée. Un autre monstre légendaire. C’était quoi, ce bordel ?
Le singe de la calamité se moqua de mes grognements et inspira profondément. Je me bouchai aussitôt les oreilles et me tapis derrière un mur voisin. Un son immense secoua l’air, s’abattant sur moi comme un raz-de-marée.
Ugh, quel vacarme. J’allais finir à moitié sourd. Une fois certain que le son s’était calmé, j’empoignai un rocher tout proche et le lançai de toutes mes forces. Si je m’approchais trop, il allait recommencer à hurler. Mieux valait attaquer à distance. Avec ma force, le moindre caillou se changeait en obus. Mais le singe l’esquiva avec aisance, puis utilisa ses longs bras pour me renvoyer des décombres. Je bondis de côté. L’endroit où je me tenais à l’instant explosa, ouvrant un trou dans la muraille.
Sa force était ridicule. De près, il frappait avec le son. De loin, avec des rochers. Il était bon pour viser à moyenne et longue distance, mais cette force allait causer sa perte. J’attrapai un autre rocher, sortis de ma cachette et le projetai vers le singe de la calamité. Ce n’était pas un seul rocher cette fois, mais plusieurs, à la suite. Le singe esquissa un rictus confiant, bondissant en avant, en arrière et de côté pour éviter les projectiles. Cette fois, il allait tenter son attaque sonore depuis une distance que je ne pourrais pas esquiver.
Mon dos heurta quelque chose de dur. À force de vouloir fuir, j’étais arrivé au bord du rempart. En face, le singe inspirait. Pas d’échappatoire sur les côtés et certainement pas par-dessus. Si j’essayais de sauter, il me cueillerait d’un rocher. J’étais piégé. Mais la chance, on se la fabrique. Je saisis un rocher, ramenai le bras en arrière et le lançai. Le projectile allait forcément tomber, mais le singe de la calamité le regarda passer, impassible. Il recommença à déchaîner son Chant de Mort Assurée, puis s’arrêta, les yeux écarquillés. Un rocher venait de le frapper à l’arrière du crâne.
Le singe se retourna d’un coup et vit le corps du mille-pattes tyran que j’avais vaincu quelques minutes plus tôt. Si j’avais lancé la pierre directement sur ma cible, elle l’aurait facilement évitée. Au lieu de cela, j’avais visé un corps plus dur que le fer et m’en étais servi pour renvoyer mon tir sur la cible. Mon attaque l’avait pris par surprise, mais le grand singe allait encore très bien. Le ricochet avait volé la majeure partie de la vitesse de la pierre, mais ce n’était pas grave. La diversion me suffisait pour combler l’écart et atteindre mon adversaire.
Je saisis le singe de calamité à la gorge.
— Au bout du compte, un homme doit se servir de ses deux mains.
Deux bras noirs m’enserrèrent la tête en réponse. Il allait tenter de m’écraser comme un raisin ou de me tordre la tête pour me l’arracher.
Mais il était trop lent. La force de mon poignet et de mon bras suffisaient à lui briser la nuque. Aussitôt, ses forces l’abandonnèrent. Quand je le lâchai, sa nuque portait l’empreinte de mes doigts.
Le singe de la calamité s’affaissa au sol. Par précaution, je lui tranchai la colonne avec mon couteau. Une fois certain qu’il était mort, je repartis vite. Je voyais d’autres monstres énormes arriver par ici. Je pensai à fuir, mais ils me rattraperaient en un rien de temps. Un jeu du chat et de la souris ne jouerait pas en ma faveur. La situation était critique. Je n’atteindrais jamais le palais à ce rythme. Je tomberais d’épuisement bien avant d’avoir abattu tous les monstres lancés à mes trousses.
Il me fallait tenter un coup de maître.
Je me dirigeai vers le regroupent de monstres. Si j’essayais de les affronter de front, je ne ferais que me faire piétiner, mais leur gigantisme était ma clé de victoire. En tête se trouvait un chien démoniaque à trois têtes, un cerbère. Parfait. Si je me trompais de timing, ce serait la mort instantanée, mais si tout se passait bien, je me taillerais un peu de répit. Je me cramponnai à sa patte avant. Il tenta frénétiquement de me décoller, mais entre-temps, je me balançai le long de la patte pour me hisser sur son dos.
— Allez, hue !
Les trois têtes jappèrent à l’unisson, et il se mit à courir en cercle pour essayer de me désarçonner. La secousse était titanesque. J’avais réussi à calmer plus d’un cheval rétif, mais aucun n’avait jamais été trop grand pour une selle. Je saisis les poils de son dos, qui dépassaient ma propre taille, et cherchai la prochaine monture à mater. Le cerbère se démenait, visiblement furieux de ma présence.
Les autres monstres tournèrent leur hostilité vers le cerbère enragé. Devant, se dressait le symbole même de l’engeance monstrueuse : un dragon. Des étincelles s’amassaient autour de sa gueule.
Ouh là. Je bondis sans attendre sur un béhémoth voisin.
À l’instant où je trouvai prise sur sa queue, le souffle de flammes du dragon enveloppa entièrement le cerbère. Le chien géant aux trois têtes fut complètement pris par le feu.
Je pus échapper aux flammes elles-mêmes, mais pas à la chaleur torride qu’elles dégageaient. Je sentis ma peau crépiter et se roussir. La douleur surpassait la sensation de chaleur. Le cerbère fut réduit en charbon avant même de pouvoir hurler. Il s’effondra et ne bougea plus. Je n’eus même pas le temps de me figer devant l’horreur de la scène. Déjà le béhémoth sur lequel j’avais bondi commençait à se débattre. Il se tortilla et se retourna sur le dos comme un chat, essayant de me rouler dessus.
S’il te plaît, arrête
Je le contournai sur son ventre, en tâchant de rester en plein soleil. Je me sentais comme une puce. Je parvins tant bien que mal à ne pas être écrasé sous son dos, mais je risquais la même chose sous son ventre lorsqu’il se remit à rouler. Il me fallait trouver une autre monture, ou je n’y survivrais pas. Lorsque je retrouvai le dos du béhémoth, j’essayai de remonter sa colonne à toute allure, courus jusqu’à ses cornes énormes et me servis de l’élan pour me catapulter vers le ciel. Un instant, j’eus l’impression de me figer en l’air, puis je retombai tout droit. Je n’arriverais jamais à m’habituer aux chutes de grande hauteur. Peu importe combien de fois cela m’arrivait, j’avais toujours les couilles qui se ratatinaient dans leur bourse.
Ma prochaine monture fut une tortue gigantesque. Je courus sur la carapace de son dos, à la recherche de ma prochaine destination. Le plus important, c’était de rester au soleil. Je devais me tenir dans les rayons en permanence. Si quelque chose me passait au-dessus, c’était mauvais pour moi. Alors je passai au-dessus de la tête des monstres. J’allais de l’un à l’autre, les échangeant au pied levé et les jetant comme des chiffons usés.
Désolé, tu n’étais qu’un rêve d’une nuit. Ne commence pas à te prendre pour ma petite amie sous prétexte que je t’ai chevauchée une fois.
Ils ne pouvaient pas me voir si je restais au-dessus de leurs têtes, ce qui rendait difficile de m’attaquer. Et, si je jouais bien mes cartes, je pouvais les amener à s’entre-déchirer.
De monstre en monstre, je bondissais, repoussant la mort. À l’instant où j’atterris sur un crabe gigantesque, je sentis mon corps soudain s’alourdir. D’une façon ou d’une autre, j’étais à l’ombre.
Mais quand est-ce arrivé ?
La réponse était au-dessus de moi. À un moment, un aigle aux ailes colossales était passé haut dans le ciel au-dessus de moi : un rokh. Encore une créature pénible.
Mon corps fut secoué. Le crabe dandinait de gauche à droite pour me désarçonner. Et, faute de force à l’ombre, je ne parvenais même plus à me maintenir. La gravité m’arrachait du sol, me tirant des pieds. Je saisis une aspérité de la carapace, mais le prochain à-coup m’éjecterait pour de bon. Si je tombais à terre au milieu de ces bêtes énormes, je finirais aplati en bouillie.
Et merde. Je n’aurais jamais pensé avoir à m’en servir dehors, en plein jour !
— Irradiation !
Au mot magique, le soleil temporaire se mit à briller. La force revint emplir mon corps. Je courus de la carapace du crabe monstrueux vers son bras, puis pris appui sur sa pince levée et me sentis de nouveau flotter dans les airs. Mon bras se tendit, la main fouetta l’air, mes doigts happant la jambe du rokh en plein vol. Par chance, je m’y agrippai, et avant qu’il ne réagisse, je rampai de sa jambe à son ventre, puis jusqu’à son dos. Baigné de nouveau par la lumière naturelle, je désactivai le soleil temporaire. L’air était froid et mordant. Nous étions déjà très haut dans le ciel.
En bas s’étendait le désert de ruines que je venais de traverser à toute allure, grouillant d’une grande horde de monstres. C’était parfait. Je n’avais plus à craindre les ombres, et je pouvais chevaucher la bête jusqu’au palais. L’épaisseur de ses plumes semblait l’empêcher de remarquer ma présence. Il tournoyait autour de la cité royale en poussant des cris stridents. Nous étions presque au-dessus du palais. Dès qu’il aurait un peu perdu de l’altitude, je sauterais.
C’est alors que je remarquai quelque chose qui brillait en bas, à peu près au centre du regroupement monstres. Inutile de plisser les yeux : aucun doute, c’était le même dragon qui déchaînait de nouveau son souffle de flammes. Sa puissance coupait le souffle, comme je l’avais vu contre le cerbère. Mais la portée de son souffle n’était pas très grande. Avec le vent, j’étais sûr qu’il ne nous atteindrait pas ici-haut. De fait, le jet de flammes n’atteignit même pas les pieds du rokh.
Mange ta merde ! pensai-je, en adressant un doigt d’honneur bien senti au dragon lointain, quand soudain un détail me sauta aux yeux et me fit dresser tous les poils. Une nouvelle lumière se rassemblait autour de la gueule du dragon. Elle grésillait et vacillait comme l’éclair, se condensant peu à peu et se renforçant au centre de la mâchoire de la bête.
— C’est une lance draconique là ?
Comme le souffle de flammes, c’était une attaque que le dragon expulsait de sa gueule, mais la puissance de celle-ci était bien supérieure. Elle convertissait l’immense réserve d’énergie magique du dragon en un rayon de lumière et la projetait d’un coup. L’énergie formait une lance qui transperçait tout sur son passage. Tenter de s’en défendre était vain.
Le rokh, sentant le danger, fit demi-tour pour tenter de fuir. S’il parvenait à s’échapper, il ne ferait que m’éloigner davantage de ma destination. Nous étions trop haut pour que je saute sans mourir à l’atterrissage, et si je restais là, je me ferais percer en même temps que l’oiseau. Et même s’il parvenait d’une façon ou d’une autre à éviter la lance, il allait se tenir éloigné des lieux un bon moment. Et puis merde.
Je me décidai. Il était temps de ressortir l’étoffe brune. J’attendis d’être à la verticale du palais, puis j’activai le soleil temporaire, tins l’étoffe à deux mains et sautai du dos du rokh. J’écartai les bras pour que l’étoffe prenne le vent en dessous. Cela amortirait un peu le choc à l’atterrissage.
Elle faisait aussi de l’ombre à ma tête, raison pour laquelle j’avais besoin du soleil temporaire.
La tension sur mes bras était considérable. Je devais serrer de toutes mes forces pour garder le contrôle. Une lueur éclata en bas, puis une explosion retentit au-dessus de moi. La lance draconique avait transpercé le rokh. Soudain, une bourrasque me plaqua vers le bas, accélérant ma chute vers le sol. Une chaleur brûlante me fouetta. Le contrecoup du souffle du dragon avait dû déclencher un incendie.
Merde. Il ne fallait pas que je crève.
À l’impact de l’atterrissage, ma vision se voila de noir.
Une vive clarté palpita derrière mes paupières. Quand je les ouvris, je vis le soleil temporaire briller juste au-dessus de ma tête. Après avoir pris un instant pour vérifier s’il y avait des monstres autour de moi, j’éteignis la lumière.
Apparemment, je n’avais perdu connaissance qu’un court instant. Mes oreilles bourdonnaient. J’avais l’impression d’avoir été pulvérisé, mais la douleur que je ressentais signifiait que j’étais en vie. Mes bras et mes jambes étaient toujours là. J’avais peut-être des os cassés, mais je pouvais bouger, ce n’était pas un problème.
Je me redressai et regardai autour de moi.
J’étais sur un éperon rocheux élevé dominant les vestiges dévastés de la ville. Des tas de gravats m’entouraient, mais je voyais que les matériaux étaient très raffinés. Un mur était tombé non loin, et l’on devinait qu’il portait jadis un bas-relief. De toute évidence, j’étais dans les ruines du palais.
Cela signifiait que l’Arbre de Cameron devait être tout proche. L’herbe et les autres plantes, ici, étaient toutes stériles et desséchées, mais c’était un arbre gigantesque. Peut-être en restait-il quelque chose.
Tant bien que mal, je traînai mon corps endolori le long du mur. L’arbre se trouvait dans le jardin du palais. Il me suffisait donc de chercher un endroit qui y ressemblait. Au-dessus, d’autres monstres volants, comme le rokh et la wyverne d’avant, décrivaient des cercles.
Me faire repérer serait très mauvais, aussi restai-je dissimulé en prenant un angle avant de déboucher sur un espace dégagé.
— Ooh, c’est moche.
Il y avait bel et bien eu un arbre colossal ici. Le tronc était épais, probablement vieux de plusieurs siècles. Mais il s’était brisé près des racines, et une cavité s’ouvrait désormais en son centre. Il suffisait de le toucher pour que l’écorce s’effrite. Il était complètement mort. Si j’en rapportais un morceau, cela ne ferait que briser Arwin.
— Et le sol, alors ?
Si la cime de l’arbre avait disparu, il restait peut-être de l’espoir dans ses racines. Elles avaient pu émettre de nouvelles pousses, commencer à ramifier et à donner des feuilles. Je sortis de mon sac les herbes repoussoir de monstres et y mis le feu. La tâche allait prendre du temps, et je ne voulais pas être dérangé. Bien sûr, vu le nombre de monstres dans les parages, elles fonctionneraient deux fois moins bien que d’ordinaire. Il me fallait être rapide et précis.
Je sortis une petite pelle et me mis à creuser autour de l’arbre. Par moments, le sol tremblait çà et là lorsque de grands monstres martelaient les environs. Et la terre regorgeait de cailloux qui stoppaient ma pelle. C’était passablement agaçant.
— Qu’est-ce que c’est ?
Au bout d’un moment, je tombai sur quelque chose enveloppé d’un tissu blanc. Ce qui en sortit fut un très beau fourreau orné de gemmes.
— Ça doit être ce dont Arwin a parlé.
À huit ans, elle aspirait à devenir un grand chevalier et avait enterré cette arme au pied de l’arbre.
Je la tirai du fourreau. Après tant d’années sous terre, la rouille était visible. Mais avec un peu d’attention, cela redeviendrait une beauté.
— Je me demande si ça lui fera plaisir de la revoir, dis-je en la glissant dans mon sac avant de reprendre le travail.
Le reste du sol était tout aussi caillouteux. Certaines pierres étaient arrondies, d’autres dentelées. Je les jetai de côté jusqu’à tomber sur quelque chose de grand et de rectangulaire. Avec précaution, je le mis au jour et en brossai la terre. J’avais enfin ce que je cherchais. Avec d’infinies précautions, j’examinai notre dernier espoir, les racines de la souche, mais elles pourrissaient toutes. L’Arbre de Cameron était bel et bien mort. Il ne restait ici que sa carcasse.
Le vœu d’Arwin ne se réaliserait jamais.
… Mais j’avais accompli ma mission. J’avais un présent à rapporter. Il ne me restait plus qu’à revenir auprès d’Arwin.
Le soleil déclinait à présent. Si je ne me hâtais pas, je me retrouverais coincé au milieu de ces monstres mortels sans aucun moyen de me protéger. Le problème était de savoir où aller. Il y en avait trop pour que je retourne chez les Lewster. Et il serait très difficile de me refaire un raccourci en grimpant sur le dos d’un monstre.
Je devrais sans doute emprunter l’une des autres sorties secrètes du passage souterrain. La plus proche débouchait dans le jardin du palais, mais je savais déjà qu’elle s’était effondrée. La suivante se trouvait à l’église du côté sud de l’enceinte du palais. D’après Noelle, un couloir sous l’autel rejoignait le passage que nous avions pris.
Une lueur brutale jaillit du côté de la ville. Avant même d’en prendre conscience, je bondis loin de l’Arbre de Cameron et me cachai. La lumière et le fracas explosèrent au-dessus de moi.
Une rafale faillit me soulever du sol, mais je parvins à rester à terre. La poussière et la fumée envahirent l’endroit en volutes, me faisant tousser tandis que je me relevais. L’Arbre de Cameron avait disparu, remplacé par un carré de terre hideusement rayé. Inutile de s’interroger sur le pourquoi ou le comment. Je savais déjà ce qui arrivait.
Le dragon de tout à l’heure n’avait pas renoncé.
Ses solides ailes vertes battaient, sa masse énorme planant tranquillement en vol. Je n’avais ni armes ni armure à l’instant. S’il me touchait d’une lance draconique à courte portée, je mourrais… probablement. Je n’en avais jamais pris une de plein fouet. Fuir semblait la meilleure option. Mais si je me contentais de tourner les talons, il me rattraperait aisément. Je fouillai les gravats et ramassai une pierre à peu près de la taille de ma paume.
Les pierres étaient les armes de jet les plus commodes du monde. Elles n’avaient pas la portée d’un arc ni de flèches, mais il était pratiquement impossible d’en manquer. Il suffisait d’en chercher une autre à proximité et de la lancer. Je m’en servais depuis mes années de mercenaire, aussi ma précision était-elle bonne.
Je ramenai le bras en arrière pour une grande impulsion. Leur pouvoir destructeur et perforant était également inférieur à celui d’un arc, mais dans mon état actuel, j’étais l’homme qu’on appelait autrefois « Dévoreur de Géants ». Je lançai la pierre en direction du dragon qui approchait. Elle vola avec toute l’impulsion d’un projectile lancé à la fronde, déchirant la fine membrane de l’aile du dragon. Ce n’était pas un trou bien grand, à l’échelle de l’ensemble de son corps, mais il était en vol. Cela suffisait à bouleverser son équilibre et à le faire chuter. Sa masse immense s’écrasa contre la terre, projetant d’autres débris tandis qu’il glissait sur le sol.
Je serrai le poing, triomphant, et une secousse de douleur courut le long de mon bras gauche. J’avais dû rouvrir ma blessure. C’était ma chance de me retourner et de fuir. Le dragon n’était pas mort, j’en étais certain, et je n’allais pas rester pour l’affronter. En plus, le soleil déclinait.
Il était temps de rejoindre la sortie du tunnel au sud et de gagner le souterrain pour retrouver Noelle. Nous pourrions être de retour dès ce soir.
Un vilain frisson me parcourut l’échine. Je sentis de la chaleur dans mon dos et plongeai aussitôt à plat ventre. Un rayon de lumière fendit l’air au-dessus de ma tête. Ça brûlait.
Une fois la lumière dissipée, je regardai en arrière pour voir le dragon me fixer d’un regard mauvais à travers l’amas de gravats qu’il s’était amassé. De minces volutes de fumée blanche s’échappaient de sa gueule.
Saleté d’écailleux, il m’avait décoché une autre lance draconique. Mais sa chute avait dû tordu son aile, car l’une d’elles pendait de travers. Les dragons jouissent d’une régénération naturelle puissante, mais il ne reprendrait pas son vol de sitôt. Il pouvait tenter de ramper à ma suite, mais d’autres monstres encombraient la route du palais. Ils avaient pris sa lance draconique pour un signal d’attaque et se dirigeaient vers lui.
Désolé, mais je vais gagner cette course.
Je me relevai et me mis à courir, mais remarquai aussitôt que je me sentais bien plus léger qu’avant. En jetant un coup d’œil par-dessus mon épaule, je vis que ce que j’avais entassé dans mon sac à dos s’était répandu partout.
Merde. La lance draconique.
Je croyais l’avoir évitée, mais elle avait dû érafler le bord de mon sac. Le trou qu’elle avait créé était plus grand que je ne l’aurais pensé. Le sac ne me servait plus à rien. Je le jetai, sortis un sac de toile et me mis à ramasser tout ce que je pus, des vivres indispensables aux objets moins nécessaires. Une fois que j’en eus ramassé suffisamment, je nouai le sac. Il faudrait s’en contenter.
Puis je me retournai pour vérifier si je n’avais rien oublié, et mon cœur remonta jusque dans ma gorge.
Un objet enveloppé d’un tissu blanc reposait près des gravats : la petite épée qui comptait tant pour Arwin. Je me précipitai pour l’attraper, mais une sale douleur me traversa encore le bras gauche. Elle me fit stopper net, et une énorme ombre tomba sur l’épée.
Un grondement retentit.
Un golem gigantesque surgit en plein vol. L’onde de choc de son atterrissage fit engloutir le tissu blanc par les décombres.
Non, il avait été projeté plus loin.
Je me retournai encore et vis le dragon de tout à l’heure en train de lutter contre un autre monstre. Le dragon avait réussi à catapulter son adversaire jusqu’ici.
Je levai les bras pour me protéger des débris qui tombaient et cherchai l’épée.
C’était quelque chose de précieux pour Arwin. Peut-être que la lui montrer lui rendrait un peu de son entrain d’antan.
Où… où est-elle passée ?
Je me mis à écarter les gravats et à les jeter de côté, fouillant la zone où elle se trouvait. Et je la retrouvai. Le tissu blanc était terni par la saleté et, comme il n’avait pas été serré, son contenu dépassait.
La lame s’était brisée à la base, et la pointe était ébréchée, elle aussi. Même les gemmes de la poignée étaient fissurées.
La réparer serait impossible. On n’en tirerait qu’un rafistolage, et ce ne serait plus jamais la même épée. J’essayai au moins d’en ramasser les morceaux pour les lui porter, mais même cela ne me fut pas permis.
Le golem qui avait été projeté non loin se releva pour repartir et posa le pied sur ce qui avait été l’épée courte. Le bruit fut bien plus léger que je ne l’aurais cru.
Le golem s’éloigna en titubant, s’éloignant du palais, sans doute pour continuer à se battre contre le dragon. Qu’ils s’étripent entre eux n’avait rien de déplaisant, mais quelque chose venait de se rompre en moi.
— Attends un peu.
Je frappai le golem de toutes mes forces par-derrière. Son dos de pierre se creusa, et il alla s’écraser contre les ruines du palais.

Alors qu’il gisait là, face contre terre, je saisis sa cheville à deux mains et tirai de toutes mes forces. En tirant, je fis pivoter mon corps, entraînant le golem dans ma rotation. L’élan monta, monta, jusqu’à ce que la créature de pierre quitte le sol.
Désolé, je sais que je me défoule sur toi. Mais j’ai mené une vie terriblement égocentrique. Je peux bien, au bout du compte, faire au moins quelque chose d’utile pour quelqu’un.
Quand je sentis que mon élan avait atteint son comble, je lâchai prise.
Le corps de pierre partit comme une météorite et vint s’écraser contre le dragon. Le dragon poussa un hurlement. Ce n’était pas fatal, mais c’était un coup terrible. L’immonde lézard cracha du sang et se tordit de douleur. Je lui fis un doigt d’honneur et repris ma course. Le soleil déclinait, et maintenant mon bras gauche saignait. Il ne répondait plus très bien, non plus.
— …Bordel de merde.
En regardant en contrebas depuis le palais, j’aperçus un rassemblement de monstres aux abords de l’église, au sud, là où devait se trouver le tunnel d’évacuation. Je ne savais pas s’ils étaient déterminés à me retenir ici ou si ce n’était qu’une coïncidence, mais je n’avais pas le temps de me frayer un chemin en les taillant tous en pièces.
Je m’effondrerais en cours de route et finirais en casse-croûte pour les autres. Foncer à travers eux dans une fuite désespérée avait bien traversé mon esprit, mais je manquerais de temps et serais submergé par le nombre. Il restait encore un peu de charge dans le soleil temporaire, mais même là, je ne savais pas si cela suffirait pour mener la tâche à bien. N’y avait-il aucun moyen d’atteindre l’entrée du tunnel souterrain ?
Non, attends. Il y en avait un.
Je pivotai sur mes talons et repartis vers le palais.
Au moment où le soleil disparaissait sous l’horizon, je retrouvai enfin Noelle.
— Tu vas bien ? demanda-t-elle.
— La dame était tout simplement insatiable, et je n’ai pas pu m’empêcher de payer pour du rab. Désolé de t’avoir fait attendre, dis-je.
Noelle fit une grimace de dégoût, mais ne me cria pas dessus pour ma remarque. Elle voyait bien, à mon allure, ce que j’avais traversé. J’avais décidé d’utiliser la sortie du tunnel située dans le palais lui-même, celle que nous avions prévu d’emprunter au départ. Elle s’était effondrée, aussi le passage était-il plein de gravats.
J’utilisai donc le soleil temporaire aussi longtemps que je le pus pour dégager l’obstruction. Par chance, cela suffit à me faire passer par le tunnel. Si mon corps avait été ne serait-ce que de dix pour cent plus grand, je n’y serais pas parvenu à temps. De là, je poursuivis dans le couloir et retrouvai Noelle.
— Je suis surprise que tu aies réussi à passer par là.
— Les gravats étaient bien plus meubles qu’ils n’en avaient l’air au premier coup d’œil. J’ai eu de la chance, mentis-je.
Heureusement, Noelle ne réclama pas plus de détails.
— Alors ? Tu as trouvé ce que tu cherchais ?
— Oui, dis-je, — grâce à ton aide. Et qu’est-ce que c’est que ça ?
Noelle portait une énorme épée presque aussi grande qu’elle. Elle avait un fourreau noir tout simple et une garde plutôt quelconque, mais j’en sentais la puissance immense.
— Je l’ai trouvée sous le manoir Lewster, dit-elle. — Je me suis rappelé que mon oncle m’avait demandé de faire ça.
Apparemment, dans leur fuite, ils avaient laissé une arme héritée dans l’armurerie du sous-sol. Elle avait assurément belle allure, suffisamment pour valoir le détour afin de la récupérer.
— Il forme une paire avec l’épée de mon oncle, apparemment, dit-elle.
En effet, à présent, elle me paraissait familière.
— J’en ai éliminé un certain nombre, alors ne perdons pas de temps pour rentrer.
Sa voix avait une inflexion légère. Je voyais bien que cela lui faisait plaisir.
— Hmm ?
Un bruit venait de derrière nous, de la direction d’où j’arrivais. La lanterne n’éclairait pas bien loin, mais je distinguai vite un cri aigu, de corneille, et une odeur caractéristique de charogne.
C’était une meute de gobelins.
— On dirait qu’ils ont trouvé une entrée vers ce tunnel depuis la surface et s’y sont engouffrés.
Merde. J’aurais dû sceller l’autre sortie.
— Que faisons-nous maintenant ? demanda Noelle.
— On n’a plus qu’à détaler.
J’ai épuisé la puissance de mon soleil temporaire, alors s’ils nous rattrapent, je suis mort.
— En effet.
Noelle s’élança. Je me précipitai à sa suite.
Les gobelins se lancèrent derrière nous, dents découvertes, armés de couteaux de pierre et de bâtons. Ils se poussaient et se bousculaient, chacun voulant être le premier dans le corridor exigu.
— Vite ! Ils vont nous rattraper !
— J’ai une bonne idée, dis-je en la rattrapant, courant à ses côtés tout en gesticulant pour expliquer. — Tu restes ici et tu les retiens… tandis que je prends la tête et que je leur fausse compagnie. Qu’en dis-tu ?
— Arrête de raconter des idioties !
Pourtant, j’étais tout à fait sérieux. Si c’était moi qui m’arrêtais, je ne les retiendrais pas du tout.
— Alors, une idée ? Tu pourrais peut-être tirer l’épée de ton oncle et les hacher menu.
— Ils sont trop nombreux !
Aussi bonne soit-elle, une épée ne vaut jamais mieux que celui qui la manie. Noelle n’était pas faite pour le combat à l’épée
— Et le poison que tu as utilisé sur cette gargouille ?
— Je n’en ai pas assez !
Il provenait de la queue d’une manticore, mais elle n’en avait pas le stock pour des dizaines de cibles.
— Peut-être que ça marchera…
Elle sortit une boule blanche de son sac.
— C’est une bombe aveuglante ?
— Pas tout à fait.
Elle se retourna et lança la boule blanche tout en courant. Elle frappa le gobelin qui menait la meute et émit des fils blancs. Le gobelin fut instantanément emmêlé et s’effondra, totalement immobile. D’autres furent eux aussi pris dans la multitude de filins gluants.
— C’est du fil d’araignée sentinelle.
— Ohhh.
Les monstres de type araignée projettent souvent de la toile, mais le fil d’araignée sentinelle est particulièrement poisseux et difficile à enlever. Une fois que ça vous prend, on dirait que ça ne vous lâchera jamais. Tirez trop fort, et ça vous arrachera probablement la peau avant de se décoller.
— Tu en as d’autres ? Je peux les voir ?
— Vas-y.
Je pris une boule et chargeai la horde de gobelins. J’étais précis dans mes jets, mais mon manque de puissance m’obligeait à être plus près avant de lancer.
— Et voilà !
À la bonne distance, je la balançai sur les gobelins, qui escaladaient déjà leurs congénères empêtrés et reprenaient la poursuite. Mon projectile atteignit le plus grand d’entre eux. Les filaments qui jaillirent se déployèrent en large éventail, se jetant par-dessus les têtes des autres gobelins. Même ceux qui arrivaient par l’arrière se retrouvèrent collés.
À présent que j’avais immobilisé le reste, je me remis à courir. Quand j’eus rattrapé Noelle, elle remarqua :
— C’était bien joué.
— J’ai toujours été bon lanceur de pierres. J’ai dû apprendre sur le tas quand j’étais mercenaire.
Nous avions l’habitude d’attirer l’ennemi dans un lit de rivière avant de le cribler de cailloux. Avec ma super force, je pouvais loger une pierre dans le torse d’un homme à travers son armure, et fendre sa tête d’un seul jet, droit au travers de son casque.
— Tu as été mercenaire ?
— Il y a longtemps.
— Je vois. J’ai toujours pensé que tu semblais étrangement bien informé, et que tu avais la tête froide.
— Peut-être d’esprit, mais ma force réelle ne vaut rien.
La présence des gobelins s’étiolait. Il semblait que nous leur avions échappé, mais ce n’était pas la peine de traîner. Je voulais sortir d’ici au plus vite.
Nous dévalâmes le tunnel souterrain jusqu’à ressortir enfin par l’entrée que nous avions empruntée à l’aller. Le ciel au-dessus était d’un bleu sombre, et le dernier croissant de soleil disparaissait derrière les montagnes.
— D’une façon ou d’une autre, nous avons réussi à rentrer vivants.
— Ne présumons de rien, dit Noelle.
— Tu as raison. L’aventure ne s’achèverait que lorsque nous aurions retrouvé notre princesse chevalier.
Mais Noelle ne pouvait pas non plus cacher son excitation. Après nous être séparés, elle avait erré dans les environs et mené quelques investigations. L’état de la capitale royale était quasiment inconnu en dehors de cette région, si bien que les informations qu’elle avait glanées étaient énormes.
— Tu me raconteras plus tard ce qu’il en était au palais.
— Bien sûr.
C’était en gros un grand tas d’ordures. Peut-être aurais-je pu trouver quelque trésor en fouillant. Dommage d’avoir manqué ça.
Si nous poursuivions jusqu’au village, nous arriverions au beau milieu de la nuit, et Arwin dormirait à poings fermés. Le matin serait peut-être un meilleur moment pour lui offrir le souvenir.
Sans prévenir, Noelle s’arrêta. Elle se cacha et scruta devant elle, tendant l’oreille. Je ne compris pas ce que c’était jusqu’à ce que le sol tremble sous mes pieds. Un formidable grondement de pas se précipitait dans notre direction.
— À couvert ! cria Noelle.
Je m’agrippai à un arbre tout proche. Je sentis des animaux sauvages nous passer entre les jambes, pas seulement des lapins et des cerfs, mais des sangliers, des loups, des ours, tous courant pour sauver leur peau comme s’ils étaient poursuivis.
— Qu’est-ce que c’était que ça ? demanda-t-elle.
Je n’avais pas de réponse. En général, quand les animaux agissaient d’un seul bloc, c’était qu’un danger approchait. Les éruptions volcaniques étaient souvent citées comme cause, mais je ne voyais aucune lueur de feu. J’avais un mauvais pressentiment.
— Rentrons en hâte.
Nous croisâmes encore des animaux à deux reprises sur le chemin du retour, mais, sinon, nous regagnâmes le village sans encombre. À mesure que nous approchions, il ne paraissait pas drastiquement différent, mais à l’intérieur, des feux brûlaient un peu partout. Un homme armé d’un arc se tenait dans la tour de guet. Ils étaient clairement sur leurs gardes.
— Il s’est passé quelque chose ? cria Noelle.
Avec colère et irritation, le guetteur nous intima de rentrer. À notre départ, il nous avait dit de prendre soin de nous. Une demi-journée plus tard, et toute cette civilité avait disparu.
— Vous êtes de retour, dit Dez, qui nous accueillit à l’intérieur du village.
Il était bourru comme toujours, mais je perçus la différence sur ses traits. C’était son visage des mauvais jours.
— Que s’est-il passé ?
— La barrière magique du village est tombée.