THE KEPT MAN t3 - chapitre 5
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Traduction : Raitei
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Cela faisait si longtemps. Cette expérience avait des airs de nostalgie.
Dans mes jours de mercenaire, j’allais à telle ou telle bataille pour tuer des gens et transformer des ennemis en cadavres, et ainsi de suite. Après avoir changé de métier pour devenir aventurier, cela signifiait simplement que je partais dans la nature avec mon groupe pour tailler en pièces des monstres, avant de grimper dans les montagnes pour transformer des bandits en nourriture pour chiens sauvages. C’était une existence assez sombre et sanglante, mais je l’avais appréciée pour ce qu’elle était.
— Et où allons-nous, à Mactarode ? demanda Ralph, assis en face de moi, en me fusillant du regard.
— En vacances, répondis-je.
Trouver un endroit avec une belle vue, profiter de la mer, boire quelques verres, et tout ira mieux. Un peu de pêche pourrait détendre. Une petite trempette aussi.
— C’est tout ?
— Qu’est-ce qu’il y a d’autre à faire ?
Ralph se tourna vers moi, furieux.
— Tu emmènes Son Altesse pour rien de plus qu…
— Hum, Matthew veut que Son Altesse ait l’occasion de revoir les paysages de Mactarode, intervint précipitamment Noelle. — Il pense que quelque chose pourrait changer dans son état si elle respire de nouveau l’air où elle est née et a grandi.
Je gardais le stratagème de l’Arbre de Cameron secret pour Arwin, ce qui rendait difficile d’entrer dans les détails en sa présence.
— Tu aurais pu simplement dire ça, grommela Ralph en regagnant sa place.
Il posa la question à Arwin cette fois, mais elle le regarda, les yeux écarquillés, puis détourna le regard.
— Si Matthew veut y aller, alors…
— Voilà, tu as entendu ? dis-je.
Même en l’entendant de la bouche de sa propre maîtresse, Ralph paraissait mécontent.
— Si ça ne te convient pas, tu peux sauter du véhicule tout de suite. Ici, c’est pas le ventre de ta mère, garçon. Ce n’est pas parce que tu restes assis à sucer ton pouce que tout le monde va se plier en quatre pour toi.
Sa seule réponse fut un claquement de langue sonore. Quel morveux celui-là. Jamais content.
Notre route hors de la ville filait plein nord. En deux jours, nous atteindrions la Fontaine du Clair de Lune. Elle se trouvait à l’extrémité septentrionale des Terres Fantômes et prospérait comme étape entre le Phare Déchu à l’ouest et Noble-Couronne, la capitale de Rayfiel, à l’est. La Fontaine du Clair de Lune avait de l’eau et de la nourriture en abondance, grâce au cours descendant des Monts Écailleux. C’était parfait pour avoir des provisions avant d’entrer en montagne.
Des pans de tissu fermaient les extrémités de la bâche pour garder la poussière dehors. Aucune lumière extérieure ne pénétrait, si bien qu’il faisait sombre à l’intérieur, mais c’était tout de même bien plus agréable que de rester sous le soleil implacable. Nous devions beaucoup à Dez, qui avait entrepris en silence de tenir les rênes dehors. Il me faudrait lui brosser la barbe plus tard. Il m’écraserait sûrement pour ça.
Quand le soleil fut au zénith, nous arrêtâmes le véhicule à l’ombre de quelques rochers pour laisser le cheval souffler.
— Comment te sens-tu ?
— … Ça va, dit Arwin à voix basse.
— Tant mieux.
Le simple fait d’obtenir une réponse de sa part était déjà un signe positif.
Après avoir mangé, Arwin ne sembla pas intéressée à descendre du véhicule. Bien sûr, je me méfiais de la laisser errer à découvert, mais rester cachée dedans en permanence n’était pas sain non plus. Son état physique finirait par s’amollir.
— … On va marcher un peu ? proposai-je.
Pas une randonnée, juste une petite promenade autour des rochers.
La lumière du soleil étant l’ennemie naturelle de la peau, je lui mis sa cape à capuche et lui pris la main.
Un ciel bleu sans la moindre fêlure s’étirait jusqu’à l’horizon dans toutes les directions. La désolation nous entourait : rocs, sable, et par-ci par-là des touffes d’herbe sèche. Nous étions proches de l’itinéraire marchand venant de Voisin-Gris, si bien que des chevaliers patrouillaient parfois pour purger les monstres, mission payée par le seigneur local.
Les monstres semblaient le savoir aussi, et nous ne vîmes presque rien sur la route. Juste, au loin, quelque lézard des sables ou quelque serpent du désert qui observaient. Par le passé, bien des gens avaient péri en ces terres désolées avant qu’une route sûre puisse être établie. D’où le surnom de Terres Fantômes. Il n’y avait pourtant aucun témoignage ni rapport d’apparition de monstres morts-vivants. Même les fantômes ne duraient pas dans le désert.
La main d’Arwin dans la mienne, je pointai l’horizon de l’autre.
— Là-bas, c’est Voisin-Gris, d’où nous venons, et par là la capitale royale. Et dans cette direction, la Fontaine du Clair de Lune, notre destination. T’y es-tu déjà arrêtée ?
— Un peu, marmonna-t-elle, incertaine.
— J’y ai passé quelque temps avant de venir ici. C’est un endroit agréable. La terre y est bonne et fertile, la nourriture n’y est pas chère, et les boissons sont savoureuses. Les riches y sont des philanthropes actifs, aussi. Presque pas de paysans affamés. Rien à voir avec Voisin-Gris.
Parce que c’était un point médian entre l’est et l’ouest, beaucoup d’argent et de marchandises y transitaient, et il y avait une concurrence féroce entre gens du marché noir pour s’emparer du commerce. Les Loups Tachetés et l’Alliance du Diable y avaient des branches actives, et c’était aussi le fief des Oiseaux de Proie.
— On se lavera en arrivant en ville. Là-bas, l’eau abonde. Pas besoin d’être avares.
— …
— Tu rentres chez toi, il faut donc te garder propre et en bel état. Pas question de pointes fourchues non plus.
Je ramassai une mèche de ses cheveux rouges. Ils n’étaient pas aussi lustrés que d’ordinaire. Son état mental déteignait aussi sur son corps.
— Je…, murmura Arwin, la tête basse, — Je me demande ce que les gens penseront, en me voyant maintenant.
— Je suis sûr qu’ils te trouveront courageuse et brave.
— Menteur. Je suis…
— Et toi, qu’est-ce que tu ressentirais ?
Aurais-tu hué et insulté quelqu’un qui a risqué sa vie et ses membres pour se battre pour le pays et qui revient blessé ? Lui aurais-tu jeté des pierres en le traitant d’inutile ?
— Il y a quelque temps, tu m’as demandé ce que je ferais si le donjon était conquis. Et toi ? Qu’est-ce que tu ferais ? Qu’est-ce que tu veux faire ?
— Après quoi ?
— Après avoir vaincu le donjon, éradiqué tous les monstres, rétabli le Royaume de Mactarode et pris ta place de reine fondatrice. Tu auras ton pays, où toi et les tiens vivrez en paix. Après cela.
— …Je n’y ai jamais pensé.
Si la grande invasion des monstres n’avait pas eu lieu, elle aurait fini par hériter du trône et régner comme reine. Puis elle aurait choisi une personne de noblesse convenable pour être son prince consort, et donné un héritier à élever pour devenir le prochain monarque. Qu’il s’agisse de créer un royaume ou de l’hériter, il n’y aurait pas eu de tâche plus grande dans sa vie. Elle disait sans doute vrai en affirmant qu’elle n’avait jamais envisagé autre chose.
— Ce n’est pas une question si difficile. Fais simplement ce que tu veux, même si ce n’est qu’un passe-temps ou une occupation oisive. Tu peux être reine et quand même peindre, ou jouer d’un instrument.
— Quels passe-temps ? En dehors du combat, tout ce que je fais, c’est entretenir mes armes et mon armure. Ou peut-être lire un livre…
— Et c’est bien suffisant, bien sûr, dis-je.
Si elle en avait envie, elle pourrait entretenir toutes les armes du royaume et se constituer une bibliothèque entière à lire.
— Tu as été si occupée à gérer ce qui se trouvait juste devant toi. C’est une bonne occasion de réfléchir à quelque chose sur le long terme. Si tu peux envisager le futur lointain, cela pourrait changer ta perspective sur l’endroit où tu te trouves maintenant.
— Je…
Le bruit du vent changea brusquement. En quelques instants, une rafale sableuse déchira l’air, nous couvrant de teintes jaunies.
— Ça va ? demandai-je en chassant le sable de mes cheveux.
Arwin parvint à hocher la tête.
J’ôtai encore un grain de sable de la mèche que je tenais entre mes doigts, puis y déposai un baiser. Ce genre d’audace n’était permis qu’à ceux qui avaient de l’allure et de l’assurance. Entre les mains d’un homme quelconque, au physique banal, cela n’aurait provoqué que le malaise. Heureusement, j’étais l’homme le plus séduisant du royaume, bien plus encore que n’importe quel noble ou chevalier exalté.
— On rentre ?
Arwin ne dit rien. Ses yeux semblaient un peu plus grands qu’à l’accoutumée, mais quand elle croisa mon regard, elle murmura simplement :
— Imbécile.
Je lui pris la main et la guidai sur le sentier jusqu’au chariot bâché. En chemin, je remarquai Ralph, debout à l’ombre des rochers. Je l’appelai pour lui demander ce qu’il voulait, mais il me tourna le dos et retourna au véhicule sans un mot. Quel était son problème ? S’il avait quelque chose à dire, il pouvait me frapper sur le crâne comme à son habitude.
Nous campâmes sous les étoiles cette nuit-là. Arwin et Noelle dormaient dans le chariot bâché, tandis que nous autres dormions à tour de rôle dehors. Les ennuis survinrent au matin. Je me réveillai et parti regarder l’intérieur du véhicule, mais Arwin n’y était pas, seulement Noelle, qui se préparait pour la journée.
— Si tu cherches Son Altesse, elle est partie quelque part avec Ralph…
Cela me prit de court. Qu’est-ce que cet abruti voulait ? N’allait-il pas lui déclarer son amour éternel, tout de même ? Même lui ne serait pas à ce point dérangé. D’abord, il n’aurait jamais réussi à la séduire, et son entretenu était ici même, du même voyage. Je devais les retrouver et m’assurer qu’il n’ait pas d’idées saugrenues. Je partis dans la direction indiquée par Noelle.
Des voix venaient de l’autre côté d’une petite colline, à proximité. Heureusement, je n’entendais ni gémissements ni bruits compromettants, mais je me maudis malgré tout pour mon manque de prudence.
— Venez, rentrons. Nous ne devrions pas perdre notre temps ici.
À l’ombre, à bonne distance du véhicule, Ralph serrait les mains d’Arwin et parlait avec passion de quelque chose, mais ce n’était pas d’amour.
— Vous devez retrouver votre autorité. Pour le bien de Mactarode.
— Ça suffit, protesta Arwin en secouant la tête.
Elle semblait fortement éprouvée, mais Ralph, tout à son agitation, ne s’en rendait pas compte.
— Il est temps pour nous de faire montre de notre vraie vaillance. Pour le bien de notre peuple, nous ne devons pas rentrer chez nous. Je ferai tout ce qu’il faut pour accomplir notre devoir ! Allez, nous devons encore nous battre !
— Eh bien, va mourir, alors.
Je donnai un coup de pied à Ralph dans le dos. Il chancela, mais ne tomba pas.
— Tu n’as rien ? demandai-je à Arwin en la soutenant par l’épaule avant qu’elle ne perde l’équilibre.
J’ignorai l’imbécile braillard. Lorsqu’Arwin me remarqua, elle ouvrit la bouche pour parler, mais n’en trouva pas les mots.
— Ce n’est rien. Tu n’as pas besoin de dire quoi que ce soit, dis-je en lui caressant la tête.
Je sifflai trois fois.
— Il y a un problème ? dit Noelle quelques instants plus tard en se précipitant vers nous.
— Désolé. On dirait qu’Arwin ne se sent pas bien. Tu veux bien la ramener au chariot ?
— Bien sûr. Mais pourquoi ce n’est pas toi qui t’en occupes, Matthew ?
— J’ai d’abord quelque chose à régler. J’arrive aussitôt que j’ai fini.
Noelle me dévisagea, puis regarda Ralph, se tourna, prit sur son épaule une Arwin passablement pâle et la ramena vers le véhicule.
Je me retournai. Ralph eut le culot de me lancer un regard de dégoût, les yeux plissés. Je poussai un soupir théâtral.
— Écoute. Tu m’as frappé bien des fois depuis notre première rencontre.
— Et alors ? demanda-t-il.
Apparemment, il considérait cela comme naturel.
— Et pourtant je n’ai jamais riposté. Pourquoi crois-tu que je ne t’ai pas rendu les coups ?
— Parce que tu es un lâche…
— C’est parce que tu ne vaux même pas la peine d’être frappé.
Cogner un imbécile naïf, couvé et arrogant était une perte de temps. À ce point une perte de temps que je l’avais laissé faire jusqu’ici. Il n’était pas très utile au combat, mais il était loyal. Cette combinaison suffisait tout juste pour que je l’ignore. Sinon, je l’aurais éliminé bien avant de m’occuper de Lutwidge. Et avant cela, Arwin s’en serait rendu compte.
Malgré tous ses défauts, il faisait partie de son groupe. L’idée de lui faire du mal me pesait. Mais s’il devait devenir une influence néfaste pour Arwin, je ne lui montrerais aucune pitié. J’aurais dû m’en charger depuis longtemps. Je maudis ma propre mollesse.
— Si tu veux retourner en ville, libre à toi. Et ne montre plus jamais ton visage à Arwin.
— Hein ? De quel droit tu me donnes des ordres comm…?
— Me salir les mains pour un minable sans talent, la tête tellement enfouie dans son propre cul qu’il en a oublié la lumière du jour, ce serait me rabaisser inutilement. C’est ton dernier avertissement. Dégage, et ne reviens pas.
— C’est toi qui vas disparaître pour de bon !
Ralph me porta un coup. C’était trop près pour esquiver, et le poing me frappa la joue. Je chancelai, puis me ressaisis.
— C’est tout ?
— Toi, alors… !
Il mordit à mon piège grossier et frappa encore et encore. Il oublia toute modération et me martela le visage et le ventre comme s’il cognait un jouet.
— Ordure ! Vermine ! Tu ne sais que parler ! Comment un type comme toi peut se tenir aux côtés de Son Altesse ?! Crève, fichu gigolo !
Je me pliai en deux, et son pied me prit en plein ventre. Je titubai, et il me cueillit d’un coup de genou. Je vacillai, et il me shoota la tête comme dans un ballon. Je me retrouvai sur le dos, et cette fois il me piétina l’estomac, encore et encore, en enfonçant tout son poids dans son talon. Pour la plupart des gens, cela signifiait des os brisés au mieux, et des organes perforés et une lente agonie au pire.
— La jalousie mesquine est une chose si laide.
Mais pour quelqu’un taillé dans un bois plus dur, comme moi, cela ne faisait presque pas mal. Je profitai de l’élan d’un autre de ses coups de pied pour me remettre sur pied et reculer.
— Tu n’as aucune idée de ce qu’est Mactarode !
— C’est vrai.
Je n’y étais jamais allé. Tout ce que je savais, je l’avais entendu d’autres.
— Qu’est-ce que tu crois y trouver ? C’est un repaire de monstres. Il y a des monstres grands comme des montagnes partout ! Qu’espères-tu y accomplir ? La seule chose qu’on y gagne, c’est le désespoir.
— N’est-ce pas pour aider à changer cela que tu te bats ?
— Bien sûr que si ! hurla Ralph, entré en fureur. — C’est chez moi !
Il me jeta à terre.
— Alors quel est le problème à y retourner ? dis-je.
— C’est trop tôt pour ça !
Ralph bondit et s’agrippa à califourchon sur moi pour mieux frapper. Comme d’habitude, ses coups étaient bien tristes, bien fébriles.
— Nous n’avons pas vaincu le Donjon. Nous n’avons pas acquis le Cristal Astral. Y aller, c’est la mort, pure et simple ! Il faut être cinglé pour vouloir y emmener Son Altesse maintenant. Si tu es si curieux, vas-y seul. Va là-bas et crève. Laisse-la en dehors de ça !
Il arma un large crochet, mais je décalai la tête. Son poing alla s’écraser contre une pierre, et il hurla de douleur. J’en profitai pour me dégager de dessous lui. Après avoir essuyé la boue de mon visage, je pointai du doigt l’imbécile qui gémissait.
— Mais ça, ça te va ?
— Ça… quoi ?
— L’état dans lequel se trouve Arwin, ça te convient.
Effrayée, sursautant au simple bruit du vent autour d’elle. À ce rythme, il faudrait des années avant qu’elle n’aille mieux.
— Bien sûr que non !
Sur ce point, au moins, nous étions d’accord.
— Alors laisse-moi te demander : qu’as-tu fait ?
Depuis l’effondrement d’Arwin, il noyait ses soucis ou s’entraînait à brandir son épée comme un forcené. C’était un comédien de bas étage jouant au héros tragique aux prises avec revers et échec. Il avait été ainsi depuis le début, pas seulement à présent.
— Tu poursuis Arwin jusqu’à la ville-donjon, et le mieux que tu trouves à faire pour elle, c’est cogner un entretenu qui ne riposte pas ?
J’étais plus proche d’Arwin que quiconque. Bien sûr que j’avais enquêté sur son passé. Ralph était le fils d’un chasseur de Mactarode. Il était allé avec son père chasser cerfs et sangliers dans les montagnes près de leur village, au nord du royaume.
Il aurait dû passer toute sa vie là-bas, à courir après les bêtes sauvages, mais tout bascula lorsqu’il accompagna son père en voyage à la capitale royale. C’est là, en voyant la belle princesse s’adresser à son peuple depuis le palais, que le jeune garçon du village se prit d’amour.
Bien sûr, une princesse et le fils d’un chasseur n’avaient rien en commun. Ce n’était qu’un amour à sens unique. De retour chez lui, incapable d’oublier la princesse et dépérissant à cause de l’amour, il y eut l’éruption de monstres. Par chance, ils ne s’aventurèrent pas jusqu’à leur lointain village, si bien qu’il y eut presque aucun dégât.
Mais avec l’effondrement du royaume, le pays n’était plus sûr. Les bandits se mirent à rôder, cherchant des cibles à piller. Les parents de Ralph abandonnèrent leur foyer et s’installèrent dans le pays voisin. Ralph travailla aux champs dans sa nouvelle demeure, mais, entendant la rumeur selon laquelle la princesse tentait de conquérir un Donjon, les sentiments qu’il avait enfouis jaillirent de nouveau.
Le pauvre campagnard s’imagina quelque héros radieux et, contre la volonté de ses parents, il prit toutes les armes, l’argent et les vivres qu’il put et quitta la maison. Ensuite, il se fit courser par des monstres affamés, escroquer de son argent, et faillit se faire détrousser par les villageois qui lui avaient offert le gîte pour la nuit. Il connut à peu près toutes les mésaventures imaginables, comme dans une version burlesque de la quête d’un paysan naïf, avant d’atteindre enfin Voisin-Gris.
Là, il resta assis trois jours devant l’auberge d’Arwin, implorant qu’on le laisse rejoindre Aegis, jusqu’à ce qu’elle ait pitié de sa personne pour lui accorder une place dans le groupe. Malgré l’entraînement sévère et impitoyable de Lutwidge, il devait être au paradis d’être chaque jour aux côtés de la princesse. Et il n’avait aucune idée du genre de souffrance que sa bien-aimée subissait.
— Ton rêve est d’être aux côtés d’Arwin. Eh bien, veinard. Ton rêve s’est réalisé.
La situation présente était son but, donc il n’y avait aucun progrès à faire.
Croissance physique mise à part, dans sa tête, il restait un gamin. Qu’est-ce qui avait changé entre le moment où il m’avait frappé lors de notre première rencontre et maintenant ? Plus d’un an avait passé, et il était exactement le même. Quand il était venu avec Arwin me sauver cette fois-là, j’avais cru entrevoir un espoir qu’il avait peut-être mûri, mais c’était le même Ralph qu’avant.
— Tu ne veux qu’être un poids mort tout le reste de ta vie. Abandonne l’idée d’être son chevalier en armure étincelante.
Né fils de paysan, simple chasseur de campagne, rien ne lui promettait la réussite. Et chaque tentative pour s’élever l’épuisait.
— La ferme ! hurla-t-il en lançant une nouvelle série de coups contre mon visage et mon ventre.
Ils ne me firent rien. On ne ressent aucune douleur des coups d’un homme qui ne se dresse pour rien.
— Quoi, tu es en colère parce que j’ai raison ?
Un sous-fifre parvenu déclenchait des ennuis avec d’autres aventuriers, forçant Arwin et les autres membres à intervenir pour réparer ses bêtises, et il faisait comme si rien n’était de sa faute.
— C’est pour ça que tu es toujours toi, dis-je en quittant l’ombre.
Le soleil du matin me chauffa la tête.
— Crève ! cria-t-il.
— Toi d’abord.
Il ramena le bras pour me porter un coup, puis s’arrêta parce que j’avais décoché un coup de poing remontant droit dans son ventre. Ralph se plia en deux et tomba à quatre pattes. Son visage pâlit et il vomit aussitôt. L’odeur à retourner l’estomac monta tandis qu’il se tordait de douleur au sol, frottant son visage dans son propre vomi. Et encore, je m’étais montré indulgent.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Même un minable entretenu sait riposter.
Il demeura sans voix. Il avait vidé tout le contenu de son estomac, gémissant, la joue écrasée contre la terre et le cul offert, bien en l’air. Je l’attrapai par les cheveux et le tirai vers le haut.
— Dégage. On n’a plus besoin de toi. Tu es inapte.
Il avait tenté d’imposer sa volonté en posant ses exigences, acculant Arwin alors qu’elle était dans une position de faiblesse mentale. Nous ne voulions personne de ce genre dans les parages.
— Pourquoi je t’écouterais ?
— Ah. Très bien.
Je posai la main sur la bouche de Ralph. J’envisageai de l’étrangler pour l’empêcher de crier, mais un autre souvenir, plus déplaisant, retint mon geste. Un seul coup honnête, porté de toutes mes forces, suffirait amplement à l’envoyer en enfer.
— Je dirai à Arwin et aux autres que tu as eu une crise soudaine de lâcheté et que tu as filé chez toi.
Pour la première fois, la peur apparut sur les traits de Ralph. Il comprenait enfin que la mort s’approchait. Peut-être venait-il de se rappeler que l’homme devant lui avait, à lui seul, stoppé la furie d’un gigantesque lindworm. Ses lèvres tremblaient, le sang quittait son visage, des larmes envahissaient ses yeux. Pitoyable.
— Je te concède une chose : au moins, tu n’as pas supplié pour ta vie.
Je tirai le poing en arrière. Ralph ferma les yeux.
Mon coup mortel s’arrêta à quelques pouces de son visage, saisi par une main épaisse et puissante. Je me retournai d’un bloc et vis un Dez musculeux me tenant le poing.
— Vous ne devriez pas vous battre si tôt le matin, grommela Dez, puis il me repoussa.
Même en plein soleil, je ne parvins pas à garder l’équilibre et je glissai en arrière, de nouveau dans l’ombre.
— Ne te mêle pas de ça.
— …
Dez se plaça devant Ralph, me le barrant en silence.
Je le fixai droit dans les yeux, mais il refusa de broncher.
— Tch !
Il fallait qu’il se montre et vienne tout gâcher. Le Barbu casse-pieds.
— Je plaisante, rien de plus, dis-je. — Il manquait de respect à Arwin, alors j’ai pensé lui faire un peu peur, lui donner une leçon.
— …
Dez ne fut guère convaincu par mon explication. Il me transperça d’un regard aigu. Je devais laisser tomber, je n’allais pas me lancer dans une vraie échauffourée avec Dez. Ralph gisait toujours au sol, terrifié.
— Nettoie-moi ça, lâchai-je. — N’importe quel oiseau qui viendra becqueter ta gerbe va s’en rendre malade.
Je lançai un gros caillou à ses pieds. Il se mettrait à croire que c’était avec ça que je l’avais frappé si fort. Avec un peu de chance. Après que je me fus retourné pour partir, Dez me rattrapa rapidement. Je ralentis pour me mettre à son pas.
— Qu’est-ce qui te prend à t’énerver comme ça contre le gamin ? grogna-t-il, les yeux devant lui.
— Les imbéciles comme lui n’apprennent foutrement rien tant qu’ils n’ont pas goûté un peu à la douleur, dis-je. — Qu’il me réponde, passe encore, mais je n’allais pas rester là à le regarder brandir sa morale à moitié fichue contre Arwin.
Ses actes produisaient l’effet exactement inverse de celui qu’il recherchait. Il croyait l’encourager, mais il ne faisait que la coincer dos au mur.
Elle avait été contrainte par d’autres, s’était gonflée de courage pour se battre, s’était poussée aussi bravement qu’elle le pouvait, et le résultat, c’était l’Arwin d’aujourd’hui. Elle s’était fanée de l’intérieur et avait cédé aux tentations du diable, mais avait continué de se battre jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus.
La droiture, le devoir et le courage, à eux seuls, ne pouvaient pas sauver Arwin.
— Un encouragement creux, irréfléchi, n’est rien d’autre que du poison.
— Alors, toi, comment tu lui remonterais le moral ?
— …Je ne le ferais pas, dis-je en secouant la tête. — J’ai beau cogiter et recogiter sur ce que je pourrais faire, je ne trouve rien.
Je pouvais trouver des tas de mots vains, mais les plus importants m’échappaient. Que devais-je faire ? Si seulement quelqu’un voulait bien me le dire.
— Alors qu’est-ce que tu comptes faire de lui ? demanda Dez.
Je me retournai et vis Ralph recroquevillé au sol. Il avait même le toupet d’abattre son poing sur le sol dans une rage impuissante. N’y pense même pas, gamin.
— Laisse-le là.
S’il s’enfuyait chez lui, parfait. Ça nous éviterait d’avoir à gérer sa stupidité.
— Tu es drôlement gentil avec ce gosse, grogna-t-il.
— En quoi ?
Si j’étais gentil, je n’essaierais pas de le tuer.
— Si tu t’en fichais complètement, tu ne te donnerais même pas la peine de lui dire quoi que ce soit.
— Ce que j’aurais exactement fait, s’il n’était pas membre du groupe d’Arwin.
En tant que guerrier, en tant qu’aventurier, et surtout, en tant qu’adulte accompli, s’il ne progressait pas sur ces trois plans, il ne pouvait pas protéger Arwin. Voilà pourquoi, pendant plus d’un an, j’avais encaissé ses coups et lui avais donné des conseils pratiques. Et voici le résultat : tout cela n’avait été qu’une perte de temps.
— Pourquoi ne pas lui donner une autre chance ?
— Prends-le sous ton aile, alors, dis-je, sachant pertinemment que Dez n’était pas taillé pour former des élèves.
Sa méthode d’enseignement avait toujours été « regarde et apprends ». Il était le modèle de ce qu’il ne faut pas faire pour enseigner à quelqu’un. J’avais vu beaucoup de jeunes prometteurs, désireux de rejoindre les Lames Infinies, abandonner à cause de lui.
— Je pourrais bien faire ça, du moment qu’on me laisse le frapper.
— Laisse tomber, alors.
Dez parlait mal et manquait de patience. Il frappait avec peu d’avertissements. Il croyait se retenir, mais sa force naturelle était si monstrueuse qu’on avait quand même l’impression d’être giflé par un ours. Même les autres nains ne pouvaient encaisser ses coups, alors un simple humain n’avait aucune chance. Voilà pourquoi il n’attirait aucun disciple, en dépit du respect que sa force lui valait. En fin de compte, c’était un autre homme qui souffrait d’une difficulté à communiquer avec les autres.
Il était d’une sensibilité surprenante. Ce serait bien qu’il en montre un peu avec moi.
Après le petit-déjeuner, nous rangeâmes le camp et nous nous préparâmes à reprendre la route. Noelle posa plusieurs fois des questions sur Ralph, mais je lui donnai des réponses vagues. Il ne reviendrait pas, de toute façon. Son aventure s’arrêtait ici. Son dernier exploit fut de perdre si piteusement dans un corps à corps contre un gigolo qu’il en vomit ses tripes. Une fin très Ralph. Mieux valait encore cela que de laisser son cadavre se faire absorber par le donjon.
— Je suis désolé d’être si en retard, dit Ralph lui-même, me donnant tort juste avant que le chariot ne se mette en marche.
Il me vit, détourna les yeux avec gêne, et s’assit sur le banc avant.
Je gardai un œil sur lui, mais il ne dit rien à Arwin ni à Noelle de ce qui s’était passé. Au contraire, il était d’un silence inhabituel. Il ne disait aux femmes que le strict minimum. C’était déjà son attitude avec Dez et moi. Jusqu’ici, je lui avais adressé la parole de temps à autre pour entretenir tant bien que mal la conversation, mais à présent il ne faisait que fixer le ciel ou l’horizon, perdu dans ses pensées.
— Est-ce qu’il va bien ? demanda Noelle, inquiète.
Personnellement, j’étais plutôt heureux d’avoir un peu de paix.
— Tu sais, il est à un âge sensible. S’il veut se faire du souci, libre à lui.
S’inquiéter est un privilège propre aux humains. Ceux qui abandonnent leur esprit à un dieu n’ont même plus le loisir de se tourmenter. Alors inquiète-toi tant que tu veux, jeune homme. Il existe un dicton célèbre : Le cerveau d’un homme change d’emplacement avec l’âge. Quand il est jeune, il s’inquiète avec son entrejambe. Ce n’est que lorsqu’il commence à réfléchir avec sa tête qu’il fait son premier pas vers l’âge adulte.
C’est une citation de Matthew le Philosophe.
Après les terres désolées, nous nous arrêtâmes à la Fontaine du Clair de Lune, puis poursuivîmes notre route. Deux jours plus tard, la prairie avait laissé place à la forêt, puis à un terrain traître et rocailleux. Nous étions désormais dans les Monts Écailleux. À partir de là, Dez fut notre guide. Il nous fit emprunter la voie, qui n’était guère plus qu’un sentier naturel et grossier. Nous venions de longer un ruisseau étroit et d’atteindre le milieu du versant quand il dit : « On y est. »
Le paysage n’était que roc à perte de vue, sans le moindre signe d’une caverne.
— Tu vas lancer un sort ou un truc pour faire bouger la roche ?
— Bien sûr que non, grommela Dez en palpant la paroi jusqu’à ce que ses doigts épais s’y enfoncent.
Je touchai aussi, mais tout ce que je sentis, ce fut de la roche lisse et solide. Donc, une combinaison d’illusion et de magie de barrière, conçue pour ne rien laisser sentir d’autre qu’une pierre ordinaire au toucher. Très soigné.
— Et les Galeries du Dragon sont derrière ?
— C’est ça, dit Dez.
Ralph et Noelle s’écrièrent en même temps.
— Attends, les Galeries du Dragon ? Comme dans la légende ?
— Ça n’existe pas, non ?
Je me retournai vers eux, perplexe.
— Comment ça, on ne vous l’a pas dit ?
— Non !
— Mais je l’ai dit à Noelle.
Si je l’avais dit à Ralph, la moitié du continent serait déjà au courant.
— Et le chariot ?
— On entre avec, bien sûr.
Dez fit un signe, et le véhicule passa droit à travers le rocher illusoire.
Au-delà s’ouvrait une caverne immense. La surface rocheuse était rugueuse et déchiquetée près de l’entrée, mais plus loin à l’intérieur, on voyait des traces d’outils là où cisailles et pioches avaient entamé la pierre. Ils avaient dû creuser à partir d’une formation naturelle et relier les galeries entre elles.
Des lumières jalonnaient les deux côtés du couloir. C’était sombre, mais suffisant pour y voir. Plus en avant, le sol de roche s’inclinait vers le bas. Le plafond était haut également, et la charrette pouvait passer sans difficulté. De toute évidence, ces grottes avaient été aménagées en pensant aux cavaliers.
Plus bas, sur le chemin en pente, béait une entrée caverneuse qui n’était guère plus qu’un mur de nuit. On aurait pu y faire entrer une maison entière, sans parler d’un simple chariot bâché.
— Les fameuses Galeries du Dragon, je suppose ?
Je n’avais jamais rien vu de tel de ma vie. Les nains étaient de véritables excentriques pour creuser pareille chose sous terre.
— Ce n’est que l’entrée de la station, en fait.
— La station ?
— L’endroit où l’on charge et décharge, et où les gens vont et viennent.
— Donc on va monter dans ce truc.
Il y avait plusieurs wagons reliés les uns aux autres, munis de roues gigantesques. Les wagons étaient longs et étroits, mais à peu près de la taille d’une maison. En tête du convoi se trouvait une énorme créature-taupe, et l’on aurait pu loger une cabane de montagne entière dans sa gueule. Elle avait une fourrure gris-cendre, d’énormes griffes aux pattes de devant comme de derrière, un museau pointu rouge sur la pointe, et de petits yeux noirs de jais. C’était donc cette chose qui tirerait tout le convoi.
— C’est un wyrm des sols.
— On dirait un serpent titanesque.
Il y avait en tout sept wagons. Les derniers étaient bondés de bétail, vaches et cochons.
— Le trajet jusqu’à la sortie la plus proche de Mactarode prend environ trois jours, dit Dez.
Et si nous avions voyagé par la surface, même Noelle aurait mis plus d’un mois.
— Je comprends qu’on ait envie de monopoliser une commodité pareille.
Non seulement pour les bénéfices commerciaux mais pour les usages militaires, ce devait être quelque chose.
— Crois-moi, ce n’est pas si commode, avertit Dez. — Le revers de la médaille, c’était l’énorme coût d’entretien.
Apparemment, fondations mouvantes, effondrements, chutes de pierres et inondations étaient des périls constants. Seuls des nains, avec leur force prodigieuse et leur capacité à rester sous terre des jours durant, pouvaient prospérer en un tel lieu.
Près de l’ouverture du grand trou se massait une volée de petits nains qui nous dévisageaient avec une suspicion ostensible.
— Les humains ne sont pas les bienvenus, hein ? observai-je.
— Ignore-les.
Dez n’avait aucune envie de retrouver les siens, mais il alla droit vers un nain à la barbe blanche, au fond. Il semblait être le chef de ce groupe. Je ne les entendais pas parler, mais je voyais le froncement de sourcils sur le visage du vieux nain. Il ne paraissait pas désireux de laisser passer des humains. Allons, Dez. Nous n’allons pas venir jusque-là pour entendre : « Désolé, pas possible ». Au temps qu’il fallût pour qu’une tasse d’eau chaude refroidisse, Dez revint.
— C’est réglé.
— Bien joué.
Je m’avançai pour déposer un baiser reconnaissant sur sa barbe broussailleuse, mais il me frappa au ventre. Il n’avait pas besoin d’être si pudique.
— Mets le cheval dans le wagon le plus à l’arrière. Le chariot va dans celui juste devant, dit-il.
Faire transporter le chariot lui-même, c’était merveilleux. Nous dételâmes le cheval, prîmes les rênes et le fîmes monter dans le wagon.
— Nous, c’est à l’avant. Allons-y, dit Dez en s’éloignant d’un pas traînant.
Je pris la main d’Arwin et me hâtai à sa suite, mais quelqu’un nous interpela.
— Pas si vite.
Je me retournai d’un coup pour voir un nain aux moustaches brun sombre et à la barbe qui nous toisaient avec impertinence. Son visage ressemblait assez à celui de Dez, mais sa barbe était poussiéreuse et frisottante, et ses sourcils s’étaient épaissis comme des chenilles. Le plus notable était la façon dont ses yeux étaient boueux, couleur d’argile. Autrefois, j’aurais collé mon poing dans cette figure rien qu’en la voyant.
Dans son dos, il portait une hache plus grande que lui.
— Ici, c’est ma juridiction.
Dez grimaça d’un air visiblement agacé. D’après lui, les Galeries du Dragon était divisées en secteurs, chacun sous la gestion d’un clan nain différent. Le nain à la barbe frisottée était donc le chef de cet endroit.
— Qu’est-ce que ça signifie, Dez ? À quoi tu penses, à amener des humains ici ? Hein ?
— Reste en dehors de ça, Gadd, intervint le nain à la barbe blanche d’avant. — Je lui ai donné l’autorisation. Ce n’est pas ta décision.
— C’est moi le supervieuse, maintenant. Ton temps est fini.
Ahhh. Il y avait donc divergence entre l’ancien et l’actuel superviseur. Bon à savoir que le monde nain aussi peinait à transmettre les titres.
— Toi, bien sûr, tu peux passer. Mais pas ces humains derrière toi, dit Gadd avec une franche aversion.
Oh, comme j’avais envie de lui en coller une.
Les yeux de Dez se plissèrent. Ce n’était pas un homme dont la négociation faisait partie des compétences. Si parler ne suffisait pas, il nous faudrait soit battre en retraite, soit nous battre tout court. Le barbu à la barbe blanche semblait raisonnable, mais celui-ci avait écrit sur la figure qu’il préférait se cogner plutôt que dialoguer.
Faute de mieux, je décidai d’avancer.
— Bien sûr, nous ne venons pas les mains vides. Nous pouvons payer en or.
— Ce n’est pas une question d’or, le géant, dit Gadd en me lançant un regard meurtrier par en dessous.
— Bien sûr. C’est une question d’honneur, de loyauté et de fierté nains. Et quelles merveilleuses qualités.
Malgré le fait que l’un de vos frères m’a tout raconté après seulement deux misérables verres.
— Naturellement, je ne révélerai à personne vos secrets ici. Et les autres non plus, n’est-ce pas ?
Au signal, Ralph et Noelle opinèrent vigoureusement.
— J’vous fais pas confiance, cracha Gadd. — Les humains mentent.
— Oui, c’est vrai, acquiesçai-je. — Les humains, contrairement aux nains, sont obstinés, cupides et faibles. Ils sont aussi inutilement grands. Nous ne sommes pas de votre espèce.
Ma stratégie était de nous rabaisser. Si nous avions pu voler le wyrm des sols et filer, ç’aurait été le plus simple, mais je ne savais pas comment l’utiliser. De plus, nous étions en territoire nain. S’ils nous coupaient la route et scellaient la sortie, notre voyage était terminé. Arwin ne serait pas sauvée.
— Mais s’il est une chose que vous pouvez bien nous accorder, que ce soit ceci : nous ne sommes pas des touristes. Nous voulons rentrer chez nous. Vous n’ignorez pas la tragédie qui a frappé Mactarode, je suppose ? Même envahie de monstres, je pense que tant humains que nains comprennent le désir de revoir une dernière fois sa terre natale.
En mettant de côté le fait que je n’avais pas la moindre affection pour ma ville natale.
— Pour y parvenir, nous avons besoin de votre aide. Si nous devions en parler à qui que ce soit, vous pourriez volontiers nous couper la langue. Je le mettrais même par écrit. S’il vous plaît, dis-je en posant un genou à terre pour appuyer mes paroles.
Avec les orgueilleux, la meilleure stratégie était de faire appel à leur grandeur.
— Hmph. La patrie, dis-tu, grommela Gadd, les bras croisés, nous jaugeant en tournant autour de nous. — Mon frère a été tué lors d’une dispute avec des humains. Ils lui ont rasé le crâne en entier et ont jeté son corps dans une étable.
Son visage vira au rouge, honte et fureur mêlées au souvenir du spectacle.
— Son dernier souhait a été de rentrer chez lui.
— Je prie pour le sommeil paisible de l’âme de votre frère.
— Selon la tournure que prendront les choses, toutefois, je pourrais conclure un marché avec vous, dit-il, en ricanant tandis qu’il passait derrière moi.
J’eus un mauvais pressentiment. Comme de juste, il me saisit la tête et m’écrasa jusqu’à me faire embrasser le sol.
—Mais il faudra commencer par adopter la bonne attitude avec moi !
Son attitude était passablement autoritaire, et ce n’était pas en me poussant plus bas qu’il allait lui-même grandir.
— Hé, les gars. Ce grand humain ici prétend qu’il veut jouer avec nous, fanfaronna Gadd en rameutant quelques autres nains.
Il y avait dans leurs yeux une lueur sadique. Ils avaient dû tous souffrir des mains d’humains, et ils avaient à présent la cible idéale sur qui déverser leur colère.
— Bien sûr, poursuivit-il, — seuls des lâches s’acharneraient sur une cible sans défense. Et nous ne sommes pas des lâches. Alors faisons-en un duel.
Je n’avais jamais entendu parler d’un duel à quatre contre un. Mais la chose ne m’était pas étrangère.
— Ne t’en fais pas, nous n’utiliserons pas d’armes. Juste nos poings.
— Dez, dis-je en adressant un avertissement au Barbu que je sentais prêt à se ruer pour me rejoindre. — Occupe-toi du reste sans moi.
— … Tu es sûr ?
— Je vais juste jouer à un petit jeu avec eux.
Ils n’allaient pas me tuer. Aucun d’eux n’était prêt à une confrontation sérieuse avec Dez. Tous réunis, ils ne lui arrivaient pas à la cheville.
— Je vais tout préparer, alors.
Dez était vraiment mon meilleur ami. Il fit volte-face, empoigna Arwin et la hissa sur son épaule. Elle poussa un bref cri. L’idée que même Dez pose les mains sur Arwin me restait en travers de la gorge, mais c’était une urgence. Je l’autoriserais à le faire, juste cette fois. Merci, Barbu.
Arwin se tortillait et se débattait avec défi, mais ne put se dégager de la poigne de Dez. Il l’emporta vers le wagon de tête du wyrm des sols. C’était mieux ainsi. Je ne voulais pas qu’elle voie ce qui allait suivre. Le lieu de notre combat fut une section de la zone de chargement. Il y avait de l’espace, et toutes les cargaisons avaient déjà été embarquées, nous pouvions donc nous cogner à cœur joie. Je posai mes affaires et fis face aux adversaires à distance.
Ils arboraient une belle assurance. La victoire leur appartenait déjà. Ce n’était qu’une petite distraction pour les divertir avant de lancer le wyrm des sols, rien de plus.
La suite, vous pouvez la deviner. Les petits nains, écrasés par la société humaine, s’offrirent l’indulgence de rouer un géant mauviette comme moi sous couvert de duel. Le destin finit toujours par boucler la boucle. On me frappa, on me donna des coups de pied, on me piétina, on me tira les cheveux, et on me força à baiser leurs chaussures.
« Merci », exigèrent-ils que je dise, prosterné à quatre pattes. Si c’était là ce qu’ils jugeaient satisfaisant, ils étaient bien puérils, en vérité.
— Je crois que ça suffit, maintenant, lança Noelle, passablement furieuse.
Elle se souciait moins de moi que d’une certaine idée de l’équité et de la morale. N’importe qui aurait eu la nausée devant ce spectacle. Ralph, lui, ne prenait pas ma défense.
— N’insiste pas, dit Dez, qui revint pour la garder sous contrôle.
— Pourquoi tu m’en empêches ? Tu n’es pas l’ami de Matthew ?
— La ferme et regarde.
— Mais…
Tandis que Noelle s’agitait, j’étais en train de me faire réduire en bouillie.
— Oh là, tu es tout sale. Laisse-moi t’aider à te laver.
Le visage plaqué contre le sol, tout ce que je voyais, c’étaient le pantalon de Gadd qui descendait devant moi, révélant des tibias velus. Un liquide tiède se répandit sur ma tête, jaune brun pâle, coulant de mon front le long de mes joues jusqu’à mon menton, puis s’égouttant sur le sol.
Les nains éclatèrent de rire.
Puis ils jetèrent devant moi une masse brune. Du crottin de cheval. Tout frais, fumant et âcre. Quelqu’un appuya sur ma tête du pied, m’enfonçant le visage dans la merde. La puanteur était insoutenable ; mon nez comme mes yeux me brûlaient.
— Ça suffit, dit le nain à la barbe blanche. — Je ne veux personne mort sur la conscience.
Gadd renifla. Il avait sans doute mal interprété les paroles du vieux nain. C’était vous qui étiez en danger de crever en fait, pas moi.
— D’accord, le vieux, on va te laisser sauver la face, grommela-t-il. — Pff, espèce de lâche.
En remontant son pantalon, Gadd m’offrit un dernier cadeau d’adieu d’un coup de pied en pleine figure. L’un de ses subalternes lui apporta la hache qu’il portait dans le dos. Toutes les alarmes sonnèrent dans ma tête. J’essayai de ramper pour m’éloigner de ma position à terre, mais le subalterne me sauta dessus.
— Oups, ma main a glissé, ricana Gadd, et il abaissa la hache.
Du sang m’éclaboussa le visage. Mon bras gauche avait été tranché au-dessous du coude. Je me tordis de douleur. La partie inférieure de mon bras reposait simplement sur le sol à côté de moi.
— Matthew !
— Reste en arrière ! avertis-je Noelle.
Ses parents ne lui avaient donc jamais dit de ne pas s’approcher d’un homme couvert de merde et de pisse ?
— Mais ton bras…
— J’avais remarqué !
Là, oui, ça faisait mal. Mais pire que la douleur était la perte de sensation dans mon bras. Le sang jaillissait de partout, et j’avais la nausée. Ma tension chutait. Les pas s’éloignaient. On m’avait roué de coups, maculé de merde et de pisse, et maintenant ils m’avaient coupé le bras. Il n’y avait plus qu’à en rire.
— Mais il faut arrêter le sang…
— Il y a autre chose à faire d’abord.
Cette fois, c’est de l’eau qu’on me versa sur la tête. Quand j’ouvris les yeux, Dez était là, l’air bourru, un seau à la main. Il tenait aussi mon bras, qu’il me tendit.
— La coupe est nette. Ça ne devrait pas poser de problème.
Il ouvrit la petite bourse de ma mallette. Celle qui contenait la poudre de chrysanthèmes de protection et le sel d’herbe-noire.
— Je ne pensais pas qu’on devrait s’en servir avant d’atteindre Mactarode.
— On n’est jamais trop prudent, dit Dez, et il se mit à l’ouvrage.
Il lia la plaie au-dessus de la coupure et y frotta la poudre de chrysanthèmes de protection. Après avoir rincé la coupe sur l’autre moitié de mon bras gauche, il ajouta encore de la poudre, puis joignit les deux parties du bras sur les sections tranchées, en saupoudrant par-dessus le sel d’herbe-noire. Pour finir, il ajouta une attelle pour la tenue et enveloppa le tout d’un bandage.
— Comment tu te sens ?
Je testai mon bras gauche. Il ne bougeait pas encore, évidemment, mais il restait un peu de sensation. Cela signifiait qu’il devrait se remettre rapidement. Cela signifiait aussi, toutefois, que notre réserve d’urgence était épuisée. Ce n’était pas prévu, ces satanés petits barbus.
— Hein ? Qu’est-ce qu…? s’étrangla Ralph.
— On soigne mon bras, comme tu vois.
Pour je ne sais quelle raison, frotter de la poudre de chrysanthèmes de protection dans une plaie la faisait se mêler au sang et sceller rapidement la coupure. Le sel d’herbe-noire purifiait la blessure et accélérait l’effet de la poudre. C’était une sorte de guérison populaire que j’avais apprise quand j’étais mercenaire.
Le reste du monde avait la commodité de la magie curative et des potions magiques, qui pouvaient refermer les blessures sur-le-champ. Mais aucun de nous ici ne pouvait user de magie curative, et les potions étaient trop chères pour la bourse de misérieux. Par-dessus le marché, ni l’une ni les autres n’étaient capables de reconnecter un bras tranché.
Cette combinaison d’objets, en revanche, pouvait réparer même un membre sectionné.
Si trop de temps passait, bien sûr, la pourriture s’installait aux extrémités et rendait l’opération impossible. C’est pour cela que je ne voulais pas en parler à Gloria. Il me semblait un peu cruel de demander à une femme qui avait perdu son bras les ingrédients d’une astuce pour remettre des membres coupés.
— Mais ton bras…
— Et alors ? Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive.
Quand on se battait contre des gens qui balançaient des lames, on finissait par perdre des doigts, voire des bras. On m’avait déjà fauché une jambe. À chaque fois, la poudre de chrysanthèmes de protection et le sel d’herbe-noire m’avaient sauvé la mise. Ce n’était pas donné, mais on pouvait s’en procurer une dose pour l’équivalent d’une dizaine d’utilisations de potion.
— J’en avais entendu parler, mais c’est la première fois que je vois quelqu’un s’en servir, dit Noelle avec autant d’émerveillement que de crainte en fixant mon bras.
— Tant que je change le bandage plusieurs fois par jour et que je frotte régulièrement un peu plus de sel d’herbe-noire dessus, ça ira.
Avec de la chance, il serait de nouveau parfaitement mobile dans une quinzaine. Avec entraînement, on parlerait plutôt d’un mois, mais pour moi, c’était plus près de sept jours. Une fois les soins terminés, Dez rapporta encore un seau d’eau. J’essuyai la crasse, et le liquide m’éclaboussa le visage. Je devais avoir l’air absolument misérable.
— Son urine avait une odeur sucrée, à mon nez. Il couve quelque maladie, tu peux m’en croire.
— La maladie d’un gros buveur, remarqua Dez. — Ses jambes vont pourrir et tomber d’elles-mêmes avec le temps.
— Vu leur longueur, il s’en apercevra à peine, dis-je en riant. — Et Arwin ?
— Va la calmer une fois que tu auras changé de vêtements, dit Dez en me lançant mon sac. — Elle n’arrête pas de geindre : Matthew ci, Matthew ça. Il faut qu’elle voie que tu vas bien.
Ah, notre princesse chevalier, toujours un cas.
— Passe d’abord la voir et explique-lui la situation. Dis-lui que Matthew a mis en pièces ces nains voyous avec un seul poil de nez.
— Je ne crois pas avoir le vocabulaire pour décrire un tel exploit, grogna Dez en me jetant une serviette. — Fais juste vite.
Il retourna en tête du train. Quel brave type.
— … Pourquoi tu ne t’es pas défendu ?
Je me retournai pour voir Ralph me fixer avec une indignation mal contenue. Noelle était avec lui.
— Tu crois que je pouvais battre des types comme ça ?
Ici, dans l’obscurité de la grotte, j’étais le lâche impuissant habituel. Bien sûr, je n’allais pas dévoiler mes secrets à Ralph et Noelle.
— Mais il y a quelques jours, tu…
Je savais ce qu’il voulait dire. Le type qui l’avait frappé si fort qu’il avait gerbé venait de se faire tabasser et pisser dessus par une bande de petits hommes velus. Naturellement, Ralph voulait savoir ce que cela signifiait pour lui, lui qui avait perdu contre moi en premier.
— Je n’ai pas riposté parce que ce n’était pas le bon moment. C’est tout.
Il aurait été facile de les aplatir, nous avions Dez. Mais s’ils boudent et sabotent notre passage dans la grotte, on fait quoi ? Il nous faudrait des mois pour franchir les montagnes. Et encore, il faudrait compter avec les bandits des montagnes, les monstres, et les sentiers escarpés qui nous enverraient droit en enfer à la moindre chute.
— Écoute, on prendra cette même route au retour. On pourra chercher querelle et les réduire en poussière à ce moment-là, si tu veux. Je te confierai ça.
— Tu vas nous forcer à le faire ?
— J’ai pour principe de ne pas m’occuper des minables.
Et je n’avais aucune idée de si je reviendrais vivant ici, pour commencer. J’allais affronter des milliers et des milliers de monstres. Ces foutus nabots de nains n’étaient pas à l’ordre du jour. Je n’étais pas du genre à rédiger mon testament, mais s’il s’en souvenait au retour, un bon coup de poing leur rendrait la monnaie.
— Écoute, ne dis rien de tout ça à Arwin. Je vais pleurer si elle décide d’être dégoûtée de moi.
Je changeai de vêtements et me parfumai pour masquer l’odeur avant d’aller à l’avant du véhicule, où Arwin se pendit à mon cou. Je la calmai en lui montrant que j’allais bien. Ces nains avaient eu de la chance. Si la princesse chevalier avait été dans son état normal, ils auraient tous péri sous sa lame.
Elle posa des questions sur le bandage à mon bras, mais je lui dis seulement que c’était une blessure gagnée avec bravoure. Elle l’apprendrait sans doute par Noelle ou Ralph tôt ou tard.
Au moment où mes vêtements furent secs, le wyrm des sols quitta la station. En poussant un cri strident de rat, la taupe géante se mit à ramper, lentement d’abord, puis en accélérant jusqu’à filer à la vitesse d’un cheval. C’était bel et bien rapide. Et comme il n’y avait ni obstacles ni variations de dénivelé, comme à la surface, la route était toute droite.
Sur les parois et au plafond de la grotte poussait, à intervalles réguliers, une sorte de champignon phosphorescent appelé lumignon. Ce n’était certes pas la pleine lumière du jour, mais ils diffusaient assez de clarté pour que nous puissions distinguer nos visages.
Apparemment, nous étions les seuls passagers du convoi à l’avant. Les autres étaient sans doute dans d’autres wagons, mais on nous avait isolés pour éviter tout nouvel incident. Nous avions le compartiment de tête pour nous seuls.
D’après Dez, nous filerions vers le nord avec plusieurs arrêts de repos en chemin. Il n’y avait ni sièges ni rien à l’intérieur du convoi du wyrm des sols, seulement des issues et des fenêtres sur les côtés. C’était fait de simples planches de bois, autant dire que le confort n’était pas au rendez-vous. Nous avions apporté des coussins du véhicule, mais un voyage au long cours allait me ruiner le derrière.
Les fenêtres ne servaient pas à grand-chose non plus, ne montrant que les mêmes paysages sans fin. C’était agréable d’avoir un peu d’air, mais il n’y avait strictement rien à voir. Je m’ennuyais.
Arwin s’assit près de la fenêtre et serra ses genoux contre elle. Elle s’était accrochée à moi plus tôt jusqu’à friser l’agaçant, mais quand j’essayai de lui parler, elle détourna simplement les yeux, gênée.
Est-ce que je sentais encore ? Je humai ma manche, mais je ne pouvais pas vraiment dire. Peut-être avait-elle compris ce qui s’était passé tout à l’heure. Elle m’avait peut-être même jeté un coup d’œil en cachette. Était-elle déçue de m’avoir vu dans un état si pitoyable, humilié ? Impossible de ne pas m’en inquiéter.
Pour l’heure, elle ne se débattait pas, mais son visage était pâle. J’avais l’impression que l’obscurité close de la grotte lui rappelait le donjon. J’avais entendu parler de gens souffrant du Syndrome du Donjon, tellement effrayés par l’obscurité de la nuit qu’ils allumaient suffisamment de lampes pour imiter le plein midi afin de se sentir assez en sécurité pour dormir. Chez elle, ça allait, mais cette expérience pouvait réveiller de pénibles souvenirs.
Soudain, elle se redressa d’un bond, porta la main à sa tête et ferma les yeux, souffrante.
— Non…
Arwin se remit debout en chancelant.
— Hé, attention, dit Dez.
Nous étions dans un véhicule en mouvement. Ça cahotait sans arrêt, et si elle n’y prenait pas garde, elle allait tomber. Elle ne sembla pas l’entendre. En fait, elle se dirigea vers la porte pour essayer de sortir.
— Arrête ! Si tu sautes ici, tu vas juste mourir !
Être désarçonné d’un cheval pouvait provoquer de graves blessures. Nous allions plus vite qu’un cheval, et tout autour de nous, ce n’était que caverne rocheuse. Toute chute était vouée à être fatale. Nous nous y mîmes à quatre pour la retenir et la faire rasseoir, mais Arwin continuait de trembler.
Je m’assis près d’elle et attirai sa tête contre la mienne.
— Si tu t’ennuies, tu voudrais entendre une histoire ?
— Je…
— En voilà une de l’époque où j’étais encore aventurier, dis-je, passant outre sa réponse. — C’est l’histoire de la fois où j’ai failli mourir en me battant contre trois poulets.
Je me mis à lui raconter toutes sortes d’histoires. Des anecdotes amusantes sur mes bourdes de débutant. La fois où j’avais tout perdu au jeu et dû traverser une montagne entièrement nu pour rejoindre mon groupe. La fois où j’avais sauvé un village et où l’on m’avait récompensé en me faisant offrande à la bête spirituelle de la montagne. La fois où j’avais découvert qu’un antique message laissé dans des ruines n’était autre qu’une lettre d’amour d’un héros légendaire du passé, et ainsi de suite. L’histoire où j’avais été capturé par des bandits et abandonné à une mort certaine dans le désert et où j’avais dû marcher trois jours et trois nuits d’affilée pour survivre. Même l’histoire débile où j’étais allé chasser des fantômes, pour apprendre que l’endroit servait de repaire galant à de jeunes couples. Je lui racontai tout ce qui me venait. J’avais longtemps gagné ma vie comme mercenaire ou aventurier, j’avais donc des histoires à ne plus savoir qu’en faire.
Je pouvais conter des hauts faits héroïques, comment j’avais occis vampires, démons et dragons, mais ce que je racontais convenait mieux à l’état d’Arwin. J’évitai simplement tout ce qui touchait aux cavernes ou aux donjons. C’était le bon temps, alors. Je pouvais résoudre à peu près tout par la force. L’argent coulait à flot, et les femmes m’aimaient. J’avais des compagnons en qui j’avais confiance. Je n’avais pas besoin de me méfier de l’ombre et de chercher sans cesse la lumière. Ce fut le sommet de ma vie.
Et regardez-moi aujourd’hui. Ma force inégalée s’était pour ainsi dire volatilisée, je n’avais plus un sou, et au lieu de dizaines de femmes, je n’avais plus qu’une seule princesse chevalier très demandeuse. Mes fidèles compagnons s’étaient éparpillés aux quatre vents, à l’exception d’un ami peu aimable, violent et loyal. Tant de choses et des plus précieuses, m’avaient filé entre les doigts. Les histoires que je retraçais étaient des souvenirs chéris du passé et des carcasses décharnées de celui-ci. Elles ne m’étaient plus d’aucune utilité, mais peut-être pouvaient-elles au moins faire passer le temps.
— …alors j’ai continué à courir pour sauver ma peau. J’avais mené la mission à bien, mais je n’en avais rien tiré. J’étais fauché comme les blés. Je m’étais battu comme un damné et je n’en avais retiré que la fatigue.
Quelque chose se posa doucement sur mon épaule.
— Arwin ?
Endormie. Au moins, mes vieilles histoires faisaient de bonnes berceuses.
— Dors bien.
Nous allions rester un moment dans cette caverne obscure. Le sommeil était précieux. Je me dégageai d’elle avec précaution et la couchai sur le côté sans l’éveiller. Le coussin lui servirait d’oreiller.
— Il reste du temps avant la prochaine station. Reposez-vous tant que vous le pouvez, nous informa Dez.
— Bonne idée.
J’avais la gorge sèche à force d’avoir parlé. Je tendais la main vers mon outre quand Noelle se traîna jusqu’à moi.
— Ces histoires étaient vraies ? demanda-t-elle.
Ses yeux paraissaient immenses dans l’obscurité.
— Bien sûr que non, répondis-je en haussant les épaules. — Je les ai inventées. J’ai juste rapiécé une poignée d’histoires entendues il y a des années et improvisé quelques détails en plus. N’est-ce pas, Dez ? dis-je, histoire d’assurer mes arrières avant d’oublier.
— …Oui.
— J’ai peut-être un talent de conteur. J’aime raconter des histoires, alors je pourrais trouver du travail à en dire aux gens.
— Comme bonimenteur, remarqua Dez avec sarcasme.
— La ferme ! Bref, je raconterai d’autres histoires à Arwin si ça la calme. Peut-être celle où je me suis déguisé en nonne pour intégrer un couvent.
— Hum…
Le peu d’intérêt sur le visage de Noelle en disait long. Désolé, gamine, mais j’ai mes raisons. Ralph était recroquevillé dans un coin, les bras autour des genoux. Par moments, il jetait un coup d’œil à Arwin et moi. Était-ce de la rancœur, de l’envie, de la fureur ou de la misère ? Sans doute un peu de tout. Qu’il ait ses tourments de jeunesse, soit. Mais je n’aimais pas qu’il détourne les yeux chaque fois que je le regardais. On aurait dit une jeune fille timide et amoureuse. Après un long moment, la vitesse diminua. Ensuite, arrêt complet.
— On change, dit Dez.
Je regardai au-dehors et vis un long corridor étroit s’ouvrir sur le flanc des galeries, le long duquel des nains amenaient une autre taupe géante. Ainsi, nos montures aussi avaient besoin de repos.
— Il y a des latrines là-bas aussi. Profitez-en pour vous vider.
— Quelle commodité incroyable.
— Autrefois, on allait n’importe où dans la caverne, mais ça s’est mis à attirer insectes, rats et maladies. Alors on y prend garde désormais. Tout s’améliore avec le travail et les perfectionnements successifs.
Le fait que l’air de la caverne ne soit pas vicié venait donc de l’ingéniosité et de l’acharnement des nains. Notre pause fut rapide, et le wyrm reprit sa route.
— Il est temps de diner. Il doit faire nuit là-haut.
— Tu peux le dire ? demanda Ralph à Dez, admiratif.
— Son horloge stomacale est très précise, ajoutai-je.
— Une fois qu’on aura mangé, on dormira ici. Le convoi roulera, pas besoin de prendre des tours de garde.
La caverne était régulièrement patrouillée par des nains, et des gardes étaient aussi postés sur le wyrm des sols.
— Parfait.
Nous pouvions donc atteindre notre destination même en dormant. Je craignais qu’on nous force à une corvée épuisante, comme des rameurs sur une galère d’esclaves. Au lieu de cela, je pouvais consacrer toute mon attention à Arwin.
Quand le wyrm des sols se remit en marche, elle me reprit la main.
Son visage restait pâle, mais elle s’habituait à la sensation et ne hurlait plus, ne tentait plus de sauter. Elle se contenta de balancer un bras et de me frapper au visage ou au plexus solaire à quelques reprises.
J’en avais pris bien pire quand elle avait découvert que je fréquentais un établissement où des femmes nues dispensaient des services.
L’après-midi du troisième jour, le wyrm terrestre atteignit enfin sa destination.
— On descend, grogna Dez.
Il conduisit notre chariot bâché par-dessus une autre colline de pierre et à travers un autre mur illusoire.
— Ooooh.
Nous débouchâmes sur un versant rocailleux de la montagne, avec des forêts s’étendant en contrebas. Au loin, toutefois, la forêt s’interrompait net. Au-delà s’étendait une terre désolée sablonneuse, ravagée.
— C’est Mactarode, dit Noelle d’une voix chargée d’émotion, en pointant l’horizon. — Notre foyer.