SotDH T8 - INTERLUDE 2
Ressentiment
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Akitsu Somegorou passait ses journées à Tôkyô à enquêter sur les rumeurs qui circulaient en ville et à rendre visite à Kogetsudou.
Le premier Akitsu Somegorou était un artisan du métal de grand talent. Il était capable d’insuffler son âme dans son œuvre, au sens littéral du terme. C’est grâce à son savoir-faire de forgeron qu’il parvint à développer les techniques qui firent de lui un utilisateur d’esprits-artéfacts. Voilà pourquoi l’artisanat se trouvait au cœur même de l’identité des Akitsu.
Akitsu Somegorou le Quatrième était désormais un vieil homme, mais il se souvenait encore avec affection des enseignements que son prédécesseur lui avait martelés. C’est pour cette raison qu’il aimait flâner parmi les antiquités conservées au Kogetsudou, toutes traitées avec soin et affection. L’endroit était idéal pour s’y arrêter et reprendre son souffle, d’autant plus qu’il pouvait aussi y discuter métier avec un autre chasseur d’esprits.
— Ah, bon sang. J’ai été sacrément occupé ces derniers temps. Ça commence vraiment à peser sur ces vieux os, dit-il.
— Vraiment ? Parce que vous passez ici drôlement souvent pour quelqu’un censé être si occupé.
— Ç-ça, euh… eh bien… j’ai mes raisons !
Somegorou se rendait plus fréquemment au Kogetsudou ces derniers temps parce que l’échec de l’affaire Furutsubaki lui avait laissé un goût amer. Motoki Sôshi acceptait volontiers de discuter avec lui, même s’il n’achetait jamais rien. Il avait toutefois un peu trop taquiné le jeune homme, ce qui lui avait coûté une part du respect qu’il inspirait autrefois en tant que chasseur d’esprits plus expérimenté. Malgré cela, ils s’entendaient bien.
— Tu sais, ça me plairait vraiment de discuter un jour avec ton grand-père, dit Somegorou.
— Grand-père ne vient plus beaucoup à la boutique ces temps-ci.
— Dommage.
Somegorou passa un doigt sur un objet exposé. Pas la moindre trace de poussière.
— Tu fais du bon travail pour entretenir cet endroit. J’aimerais beaucoup y amener mon petit-enfant.
— Merci. Je ne fais pourtant rien de particulier.
Le jeune homme avait sans doute été élevé dans le goût de l’effort. Une telle application était louable, mais Somegorou estimait qu’à l’âge de Sôshi, on pouvait se permettre de se ménager un peu.
— Les objets utilisés pendant cent ans acquièrent une âme et deviennent des esprits-artéfacts, mais les ouvrages des Akitsu gagnent une âme en bien moins de temps. Beaucoup pensent que c’est grâce à une sorte de technique secrète, mais non, on ne fait rien de spécial.
Somegorou esquissa un sourire.
— De la même manière que tu peux ne jamais t’entendre avec certaines personnes même après dix ans, et devenir très proche d’autres en dix jours à peine. Le temps ne signifie rien pour le cœur. Nous, les Akitsu, nous nous sommes consacrés à comprendre cela.
Sans dire un mot, Sôshi écoutait attentivement. À ce niveau-là, il était meilleur que le petit-enfant de Somegorou.
— Nous mettons tout notre cœur dans la création de nos ouvrages, puis nous passons du temps avec eux, à les emplir d’émotions. Peu importe qu’ils deviennent mauvais ou bienveillants, nous acceptons tout ce qu’ils sont. Voilà la véritable technique des Akitsu. Les compétences que nous apprenons pour combattre les esprits et le reste sont secondaires. Ce qui compte vraiment, c’est d’apprendre à insuffler à nos créations cent années d’attention et d’affection.
Les Nagumo avaient autrefois véritablement aimé leurs sabres et mérité leur épithète, les Nagumo du Sabre Démoniaque. Mais à un moment donné, ils avaient été emportés par le cours du temps et s’étaient égarés.
Les paroles de Somegorou pouvaient passer pour le sermon d’un vieil homme aux yeux de certains, mais après avoir constaté à quel point la boutique débordait d’émotions, il sentit qu’il devait parler.
— Mais on ne peut pas toucher une âme en agissant par intérêt personnel. Pour créer un véritable lien, il faut être sincère. C’est une aptitude qui ne s’apprend pas, mais toi, tu la possèdes déjà. Regarde un peu à quel point toutes ces antiquités s’inquiètent pour toi.
Somegorou se montrait si disposé à transmettre les enseignements reçus de son maître parce qu’il voyait la preuve de l’engagement de Sôshi. Reconnaissants pour tous les soins qu’ils recevaient, chaque antiquité, chaque peinture, chaque meuble manifestait de la sollicitude envers leur gardien. Ils ne pouvaient ni parler ni tendre la main, mais ils espéraient malgré tout que la bonté dont ils avaient bénéficié lui serait rendue.
— Oh…
Sôshi laissa échapper un murmure de surprise.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as peur de confier tes soucis à un vieux croulant ? plaisanta Somegorou.
Soushi réfléchit en silence quelques instants avant de s’ouvrir peu à peu.
— Ma famille, les Motoki, ne sont des chasseurs d’esprits que de nom. Nous sommes faibles, mais ça ne m’a jamais vraiment dérangé.
Son grand-père lui racontait comment il réglait autrefois les incidents étranges liés aux antiquités qui arrivaient au Kogetsudou. Un jour, un paravent s’était épuisé et les fleurs qui y étaient peintes s’étaient fanées. En prenant le temps de dialoguer avec lui, son grand-père était parvenu à faire refleurir ces fleurs avec éclat. Il y avait eu bien d’autres cas semblables, comme une estampe ukiyo-e représentant la colline de Kudanzaka, ou encore une statue de chat porte-bonheur qui s’enivrait, où le problème avait été résolu simplement en parlant aux objets de ce qui les tourmentait. Ce n’étaient pas les grandes batailles contre des esprits que Sôshi admirait tant, mais il respectait profondément ce que faisait son grand-père.
Son grand-père possédait un don pour percevoir les esprits, mais il était faible pour un chasseur d’esprits. La plupart des affaires qu’il traitait pouvaient être réglées par le simple dialogue avec les objets. Sa plus grande qualité était sa bienveillance, qui amenait les objets à se confier sur leurs maux.
Mais l’histoire de la famille Motoki était courte, et il y avait peu de techniques transmissibles de génération en génération. Naturellement, cela signifiait que Sôshi n’avait hérité que de peu de choses en tant que chasseur d’esprits, mais il ne détestait pas être né dans une telle famille, car cela lui avait permis de rencontrer Saegusa Sahiro.
— La famille de Sahiro a des liens lointains avec la mienne, mais elle n’est plus assez forte pour perpétuer le métier de chasseur d’esprits. Officiellement, Sahiro séjourne au Kogetsudou pour s’y former, mais je pense que c’est surtout parce que sa famille ne voulait pas perdre son lien avec ce monde-là.
— Ah… je vois.
Il était difficile de redevenir ordinaire après avoir été quelqu’un de spécial pendant si longtemps. Élevé comme un chasseur d’esprits, Somegorou ne pouvait lui-même concevoir une telle chose.
— Sahiro n’est pas vraiment sérieuse à l’idée de devenir chasseuse d’esprits. C’est plutôt un centre d’intérêt, quelque chose qui la fascine. Elle me traite comme un moins que rien alors qu’elle est plus jeune que moi, et elle n’a aucun sens des convenances. Elle écoute grand-père, mais elle est maladroite et fait erreur sur erreur quand elle travaille. En réalité, elle n’est bonne qu’à balayer l’entrée. Sérieusement, je transpire à grosses gouttes chaque fois que je la vois manipuler nos marchandises.
Sôshi énuméra ses souvenirs de Sahiro comme s’il dressait une liste. Elle était plus distante que son apparence ne le laissait penser, mais elle était sociable. Ils étaient devenus amis rapidement. Ils se disputaient souvent, mais il admit, un peu gêné, qu’il ne détestait pas cela. Malgré les paroles parfois dures qu’elle lui adressait, il sentait combien elle tenait à lui.
— Mais… elle compatit tellement avec les objets. Elle ne peut ni les voir ni entendre leurs voix, mais chaque fois qu’une antiquité ou un tableau a un problème que j’aide à résoudre, elle sourit et dit : « Tant mieux. » Pas pour moi, mais par véritable joie pour les esprits.
La plupart des gens ne pouvaient pas voir l’âme des objets, si bien que peu croyaient aux affaires dont Sôshi s’occupait. Il lui arrivait de raconter ses expériences à des amis pour se faire traiter de menteur. Sahiro, elle, le croyait sans réserve, bien qu’elle fût incapable de percevoir ces esprits, et se réjouissait sincèrement lorsque les objets voyaient leurs problèmes réglés.
— Elle ne peut même pas les ressentir, mais elle comprend ce que je ressens. Elle fait l’éloge de ce que je fais. Grâce à elle, j’ai appris à être fier de ce que nous faisons ici, au Kogetsudou, même si nous sommes faibles.
À l’ère Taishô, les chasseurs d’esprits perdaient leur place, mais Sahiro lui avait donné le sentiment d’avoir de quoi être fier. Aux yeux d’un tiers, ce qu’elle avait fait pour lui aurait pu sembler insignifiant, mais pour Sôshi, c’était comme si son monde entier avait changé.
Il serra violemment les dents et déclara :
— C’est pour ça que… je ne peux m’empêcher de me haïr d’être aussi impuissant.
Sahiro avait disparu depuis plusieurs jours. Beaucoup de gens avaient participé aux recherches, mais elle restait introuvable.
Bien sûr, une mauvaise rencontre avec un humain ordinaire, tout comme une disparition de son propre chef, étaient envisagées, mais Somegorou soupçonnait Eizen d’être derrière tout cela. Peut-être avait-il fait enlever Sahiro par Furutsubaki. Il se pouvait qu’elle ait déjà été dévorée par le vieil homme.
— Akitsu-san, avez-vous découvert quelque chose ?
Somegorou secoua la tête.
— Je suis désolé.
— Non, non… ce n’est rien. Vous avez déjà fait bien plus qu’assez. Si vous venez ici si souvent, c’est parce que vous voulez prendre de mes nouvelles, n’est-ce pas ?
Le jeune homme faisait de son mieux pour le dissimuler, mais même un quasi-étranger comme Somegorou pouvait voir à quel point il était épuisé. Il passait au Kogetsudou dès qu’il le pouvait pour s’assurer que Soushi ne ferait rien d’irréfléchi sous le coup du désespoir.
— J’ai entendu dire que tu te promenais la nuit, dit Somegorou.
— Ah, ça se sait déjà ? Ne vous inquiétez pas, je fais juste des recherches. Je ne suis pas assez stupide pour croire que je pourrais faire quoi que ce soit dans un combat.
Somegorou voulait lui dire d’arrêter, mais il savait que ce serait inutile. Le jeune homme n’aurait jamais commencé si un simple avertissement avait pu l’en dissuader. Il rendit donc sa voix aussi froide que possible et déclara :
— Je ne te dirai pas de ne pas t’inquiéter pour elle, mais nous sommes des chasseurs d’esprits. Prépare-toi au pire.
— Je sais. Je le sais vraiment…
Sôshi baissa la tête. Il savait qu’Eizen n’était pas assez clément pour espérer un miracle.
— Mais si quelqu’un lui a vraiment fait du mal… alors je veux m’assurer qu’il paiera, quoi qu’il en coûte.
Ayant lui-même perdu ses parents à cause des démons et nourri un temps de la rancœur à leur égard, Somegorou ne pouvait pas lui en vouloir pour cela. Il quitta la boutique sans se retourner.
Le ciel était dégagé. En marchant un peu plus loin, il serait accueilli par un paysage urbain bien plus moderne et pourrait profiter d’une agréable promenade.
La culture étrangère avait pris racine au Japon, et le monde de l’ère Taishô était éclatant et coloré. Mais ce n’était pas parce qu’une nouvelle époque avait commencé qu’elle était dépourvue de problèmes.
— Foutu vieillard… dépêche-toi donc de disparaître.
Les anciens étaient respectés parce qu’ils confiaient le monde aux jeunes avant de s’éteindre paisiblement.
En tant que disciple d’un maître mort avec honneur, Somegorou ne pouvait approuver la manière dont Eizen s’accrochait au passé.
Agacé par la perfection de cet après-midi, Somegorou claqua la langue.