SotDH T8 - CHAPITRE 3 PARTIE 3

Le Festin de Furutsubaki (3)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Une fine couche de nuages couvrait le ciel, assombrissant l’atmosphère même en plein milieu de la journée. Ikyuu enchaînait les coupes d’alcool avec rudesse, assis sur la véranda de la résidence secondaire d’Eizen. Izuchi lui lança un regard en coin et vida sa propre coupe, puis soupira de satisfaction.

— Tu as l’air contrarié, Ikyuu.

— Sans blague. Le vieux m’a collé à de la garde d’enfants et à la collecte de chair à canon, et le soi-disant chasseur d’esprits légendaire s’est révélé n’être que du vent. Évidemment que je suis contrarié.

— Vraiment ? Moi, je n’ai pas trouvé le quatrième Akitsu si mauvais. Mais je comprends que tu ne sois pas satisfait de ton travail. J’échangerais bien avec toi si je pouvais, mais tu sais comment ça se passe.

La mitrailleuse Gatling d’Izuchi attirait trop l’attention, et la capacité de Yonabari ne se prêtait pas à ce genre de tâche. Ikyuu était de loin le meilleur choix pour assurer la protection de Furutsubaki, d’autant plus qu’il excellait dans les combats en milieu urbain. Eizen l’avait affecté après mûre réflexion, et la décision était sans aucun doute la bonne. Mais cela ne faisait qu’accroître l’agacement d’Ikyuu, privé d’une cible claire sur laquelle déverser sa frustration.

— Ça va, j’ai rien contre toi. On peut dire que cet alcool nous met à égalité, si ça te gêne vraiment, dit Ikyuu.

— J’accepte. Une autre coupe ?

— Évidemment.

Avec un sourire, Ikyuu laissa Izuchi lui remplir de nouveau sa coupe. Pensant à quel point il appréciait son attention, il l’engloutit d’une traite.

Bien que l’alcool fût de piètre qualité, leur bonne humeur les poussait à enchaîner les coupes. Boire ainsi de temps à autre sous un ciel gris et couvert n’était pas si désagréable, pensa Ikyuu. Tout était paisible.

— Qu’est-ce que vous fabriquez ? Vous vous plaignez en buvant ?

Mais, bien sûr, leur tranquillité ne pouvait pas durer. Yonabari les interpela par-derrière, l’air las.

— Tch. Va embêter quelqu’un d’autre, grogna Ikyuu en congédiant Yonabari d’une grimace.

Izuchi ne prit le parti de personne. Il souhaitait seulement que les deux ne se disputent pas alors que l’ambiance était enfin bonne pour boire.

— Je suis venu parler à Izuchi, pas à toi. Tu étais juste là par hasard, dit Yonabari. — Et puis, pourquoi tu fais cette tête ? Tu te comportes vraiment comme une fille alors que tu es homme.

— La ferme. Tu es bien la dernière personne à pouvoir me dire ça.

Izuchi se surprit à hocher la tête en signe d’accord. Yonabari était de grande taille et avait les cheveux courts, mais sa silhouette était élancée, et ses traits avaient une douceur féminine. Izuchi connaissait Yonabari depuis un moment déjà, mais il ignorait toujours quel était son sexe.

— Dis, éclaire-nous deux secondes, Yonabari. Tu es un homme ou une femme ? demanda Izuchi.

— Attends, tu te poses la question seulement maintenant ? Après tout ce temps ?

— Ça me traverse l’esprit de temps en temps depuis un moment. Il n’y a juste jamais eu de bon moment pour demander.

L’allusion d’Ikyuu au genre ambigu de Yonabari avait ramené la question au premier plan dans l’esprit d’Izuchi. Yonabari haussa les épaules.

— Je veux dire, ça ne me dérange pas de répondre. Je suis les deux. Je suis un haniwari.

« Haniwari » était un autre terme désignant les deux demi-lunes décroissante et croissante.

Dans les textes anciens, il servait à désigner une personne possédant des organes génitaux masculins durant une moitié du mois et des organes génitaux féminins durant l’autre. En pratique, le mot désignait les personnes dotées à la fois d’organes masculins et féminins, ainsi que celles dont le genre ne pouvait être catégorisé faute de caractéristiques masculines ou féminines nettes. On les appelait aussi haninyou (« moitié yin, moitié yang ») et futanari (« possédant deux parties »).

Dans le Kojiki, l’une des plus anciennes chroniques mythologiques du Japon, il est dit que trois divinités virent le jour à l’aube du monde : Ame-no-Minakanushi, Takamimusuhi et Kamumusuhi. Ces divinités étaient toutes des hitorigami, des êtres divins venus à l’existence seuls, et non en paires mâle-femelle. Ils étaient à la fois masculins et féminins, tout en n’étant ni l’un ni l’autre. Les hitorigami étaient vénérés comme les dieux qui avaient engendré le Japon, et ceux dont le genre était tout aussi ambigu, les haniwari, étaient considérés par les peuples de l’Antiquité comme plus parfaits et plus proches de la divinité que l’homme ordinaire. Il arrivait même qu’ils soient institués comme médiums chargés de transmettre la parole des dieux. Capables d’incarner les trois types de divinités, masculines, féminines et hitorigami, ils étaient perçus comme les émissaires bénis des dieux.

— Hani… quoi ? Ça veut dire quoi, ce truc ?

— Tu n’y connais vraiment pas grand-chose, hein, Izuchi ? Ça veut dire que j’ai à la fois des parties d’homme et des parties de femme.

Mais le temps passa et les choses changèrent. Les progrès de la médecine conduisirent à redéfinir les haniwari comme des personnes atteintes d’une maladie, et la vénération envers les dieux s’estompa à mesure que le monde entrait dans l’ère moderne. On ne considérait plus les haniwari comme des êtres touchés par le divin. Au contraire, ils en vinrent à susciter le dégoût. À l’époque Taishô, les haniwari autrefois vénérés furent jugés aberrants.

— Donc… tu n’es ni un homme ni une femme ?

— C’est l’inverse. Je suis un homme et une femme. Pour te le dire plus simplement, j’ai des seins, un bâton et un trou.

— Pas la peine de me faire un dessin… Un peu de pudeur, bon sang…

— J’ai de la pudeur ! C’est ta faute si tu es trop stupide pour comprendre quand je ne suis pas aussi direct ! éleva la voix Yonabari.

Cette fois, il y avait une vraie colère dans son ton, pas seulement son détachement habituel.

— Laisse tomber, Izuchi. Ce n’est pas un sujet qui appelle ce genre de remarques.

Ikyuu intervint, stoppant la dispute pour une fois. Il le fit nonchalamment, sans même les regarder tandis qu’il buvait, mais Yonabari en resta tout de même stupéfait.

— Hein ? Ikyuu qui fait preuve de considération pour une fois ? Et puis quoi encore, les cochons vont voler ?

Ikyuu pouvait imaginer le genre de traitement que Yonabari avait dû subir pour en venir à servir Eizen et vouloir renverser le monde des hommes. Cela expliquait peut-être pourquoi il se comportait ainsi, de manière si inhabituelle, pour une fois.

— Te fais pas d’idées. Je vous ai juste arrêtés parce que j’ai envie de boire tranquille, dit-il d’un air agacé en avalant encore une coupe.

— Hmm… Donc, techniquement, tu es une femme ? D’accord alors, que dirais-tu qu’on aille boire un verre ensemble un de ces jours ? demanda Izuchi.

La plaisanterie était un peu lourde, mais il se dit que ça détendrait l’atmosphère.

— Ah ah ah, on ne m’avait encore jamais dragué avec des arrière-pensées aussi évidentes. Ne crois pas que je ne vais pas te coller une raclée ! répliqua Yonabari en jouant le jeu, laissant l’incident derrière. — Ah, zut. Je ne devrais pas perdre trop de temps à traîner ici.

— Hm ? Pourquoi donc ? dit Izuchi.

— J’ai du boulot, crétin. Ordres du patron, répondit Yonabari en levant les yeux au ciel.

Yonabari n’était manifestement pas particulièrement loyal envers Eizen, mais semblait néanmoins assez enthousiaste.

— Ah oui ? Pour une fois, tu fais de preuve de motivation.

— Cette fois, la mission tombe pile avec mes centres d’intérêt. Tant que je ne tue pas la cible, tout est permis. Parfait pour moi, non ? Je pense passer au Koyomiza après ça.

Ramener une cible vivante était un jeu d’enfant pour Yonabari.

— Je vois. Ne fais rien de trop imprudent pendant que tu y es, dit Izuchi.

— Ouais, ouais.

Yonabari s’en alla sans se retourner.

Izuchi vida sa coupe, désormais tiède.

L’alcool avait un goût plus fade qu’auparavant.

 

***

Saegusa Sahiro était une fille ordinaire, aux sensibilités tout aussi ordinaires. Sa famille n’était des chasseurs d’esprits que de nom. Elle n’avait ni l’histoire prestigieuse des Kukami, ni la renommée de force des Akitsu. Elle ne faisait même pas le poids face aux modestes Motoki, qui ne s’occupaient que des esprits d’objets anciens. C’était une famille qui, à son apogée, s’était contentée d’imiter les spiritualistes populaires, et que la modernisation du monde avait depuis longtemps ruinée.

Naturellement, une telle famille n’avait aucune technique à transmettre. Les seules choses de valeur qui leur restaient étaient leurs liens avec la famille Motoki, tout aussi modeste.

Souhaitant préserver ces liens, le grand-père de Sahiro l’envoya au Kogetsudou à des fins d’apprentissage. On ne savait pas s’il comptait réellement sur elle pour apprendre auprès des Motoki ou s’il cherchait simplement à s’accrocher à la fierté passée de sa famille de chasseurs d’esprits autrefois reconnus, mais Sahiro s’y rendit avec joie, fascinée par le monde mystérieux des chasseurs d’esprits. Elle y fut accueillie à bras ouverts et s’entendit bien avec le petit-fils, Sôshi.

Sôshi était jeune, mais compétent. Il savait s’occuper d’une grande variété de tâches étranges, qu’il s’agisse de coquillages awasegai emplis d’émotions, d’un paravent tombé amoureux, d’une sculpture netsuke qui aimait faire des farces, ou d’une moustiquaire capable de chasser les cauchemars. Il traitait chaque demande avec sincérité, respectant les sentiments des objets. La voie des Motoki ne consistait pas à abattre les esprits, mais à les comprendre et à raisonner avec eux afin de leur accorder un repos paisible. Sahiro trouvait cela merveilleux. Le Japon s’était modernisé, et les marchés regorgeaient désormais de produits fabriqués en série. Une boutique comme Kogetsudou, qui traitait d’objets anciens et obsolètes, était en retard sur son époque, on ne pouvait pas le nier. Mais Sahiro adorait malgré tout leur mode de vie, en secret.

— Uuurgh… Où sont les clients ?

Sahiro se retrouvait seule à tenir la boutique, Sôshi étant sorti pour le travail. Elle ne possédait aucune aptitude particulière digne de mention.

Ses sens étaient plus aiguisés que ceux d’un humain ordinaire, mais c’était tout. Si elle avait été présente à la réception du soir des Nagumo, c’était uniquement parce que Sôshi avait eu la gentillesse de l’y emmener. Si un client entrait maintenant, elle serait incapable de lui fournir le moindre service relevant des chasseurs d’esprits.

— Bonjour. Oh, c’est seulement toi aujourd’hui, Sahiro-chan ?

Enfin, un client apparut, et un habitué, qui plus est. Ce client-là était toutefois étrange, car il n’avait encore jamais rien acheté, se contentant de venir admirer les antiquités et bavarder avec Sôshi et Sahiro.

— Oh, bonjour, Yonabari-san.

— Où est passé Sôshi-kun ? J’avais quelque chose à voir avec lui.

— Je suis désolée, il est parti il y a un moment pour le travail.

— Mm, quel dommage.

Yonabari affaissa théâtralement les épaules.

Ce client androgyne passait souvent ces derniers temps, principalement pour taquiner Sôshi. Bien qu’il n’ait jamais rien acheté, sa présence était la bienvenue, tant l’endroit pouvait devenir silencieux.

— Hm, que faire…

— Il y avait quelque chose que tu veux lui dire ? Je peux lui transmettre un message, si tu veux.

— Non, ce n’est pas grave. Ça ne sert à rien si je ne l’ai pas en face. Cela dit, toi aussi tu ferais l’affaire.

Yonabari détailla Sahiro du regard, hochant la tête. Puis, affichant soudain un large sourire, Yonabari s’exprimer.

— Heeey, Sahiro-chan. C’est un peu embarrassant de demander ça à une fille, mais tu pourrais m’aider pour un petit truc ?

— Eh bien, ça dépend de ce dont tu as besoin.

— Oh, rien d’excessif.

Un sourire artificiel demeurait plaqué sur son visage, et le silence de la boutique rendait ses pas étrangement distincts.

— J’ai juste besoin que tu viennes avec moi un petit moment.

Yonabari s’approcha de Sahiro et lui transperça le cœur d’une main.

 

— Je suis rentré. Allô ? Sahiro ?

Un certain temps plus tard, Sôshi revint au Kogetsudou.

Sahiro n’était nulle part, et une odeur de rouille emplissait l’air à l’intérieur.

— Mais où diable es-tu passée ?

Il n’apprit jamais ce qu’elle était devenue.

 

***

Yonabari n’aimait pas tuer des gens et ne s’en cachait pas. C’était pour cela que le démon détestait tant Ikyuu. Ikyuu était quelqu’un qui tuait avec facilité, sans faire preuve de la moindre pitié, que la cible fût faible ou forte. C’était écœurant. Yonabari méprisait ceux qui ôtaient la vie sans raison.

Cela ne faisait pas de Yonabari un pacifiste pour autant. Sa personne estimait simplement que la vie était précieuse et ne devait pas être gaspillée, surtout celle des femmes. C’était pour cette raison que Yonabari avait manifesté une capacité qui lui allait bien.

— Ça va, Sahiro-chan ?

Sahiro, portée par la tête, ne pouvait que gémir. L’expression sur son visage était celle d’un désespoir absolu.

— Ici, c’est notre base actuelle, la seconde demeure d’Eizen-san ! Dingue, non ? Les nobles, c’est vraiment autre chose. Tu imagines avoir deux maisons aussi luxueuses que celle-ci ?

Yonabari éclata d’un rire enjoué, affichant la même expression que lorsque sa personne venait au Kogetsudou en tant que client. Terrifiée, Sahiro sentit un mince filet d’air s’échapper de sa gorge.

— Alors, on continue un peu à jouer ?

Les larmes de Sahiro se mêlèrent au sang et furent emportées.

La capacité de Yonabari, Jouet, était simple. Elle lui permettait d’empêcher une personne autre que sa personne de mourir.

Du plus profond de leur cœur, Yonabari ne voulait pas tuer. De fait, Sahiro n’était pas morte.

— P-par pitié… tue-moi… tout simplement…

Même le cœur transpercé, elle vivait. Ses bras et ses jambes avaient été arrachés, ses entrailles extraites, son crâne fendu, mais elle demeurait en vie. Elle ressentait toute la douleur sans perdre connaissance et continuerait de vivre jusqu’à ce que Yonabari relâche l’emprise de sa capacité. Comme le suggérait le nom de cette dernière, elle avait été transformée en jouet.

— Allons, Sahiro-chan, quelle bêtise. Ne dis pas des choses aussi tristes. Tu dois continuer à vivre, peu importe à quel point c’est dur. Ce sont les ordres d’Eizen-san. Enfin, je ne peux pas te garder en vie éternellement, bien sûr.

La vie était une chose précieuse qui devait être pleinement savourée. Tuer quelqu’un sur-le-champ était un blasphème à son encontre.

— Mais ne t’inquiète pas, il y a plein de démons inférieurs dans les parages qui n’attendent que de te tenir compagnie, alors tu ne t’ennuieras pas de sitôt. Ils seront peut-être un peu brutaux, mais je suis sûr que tu peux supporter ça. Ce n’est pas comme si un peu de rudesse allait te tuer, pas vrai ?

Les poumons et la gorge de Sahiro étaient détruits. Elle ne pouvait pas mourir, mais avait depuis longtemps perdu toute la dignité due à un être humain. Yonabari aurait tout aussi bien pu parler tout seul.

N’ayant plus le choix, Sahiro fit la seule chose qu’elle pouvait faire pour s’échapper. Yonabari éclata de rire au son du bruit écœurant et spongieux.

— Ah, non, non, non. Combien de fois faudra-t-il que je te le répète, Sahiro-chan ? Je n’ai aucune intention de te laisser mourir.

Sahiro avait tenté de se mordre la langue jusqu’à se l’arracher, mais cela n’avait servi à rien. Même ainsi, elle ne mourrait pas, et elle n’avait d’autre choix que d’endurer, contre sa volonté, les souffrances à venir.

— Hé, le jeu est fini. Le vieux Eizen te demande.

Yonabari, qui était entré d’un pas triomphant en portant Sahiro par la tête, s’arrêta net. Ikyuu se tenait devant eux, leur barrant la route, une expression de dégoût sur le visage.

— Tu pouvais pas attendre un peu avant de me le dire ? J’ai encore plein de trucs amusants prévus pour Sahiro-chan !

— La ferme et fais c’qu’on te dit, ordure. Ordres du patron.

— Ordure ? Pourquoi je serais une ordure ? Toi aussi, tu tues des gens, non ? Pourquoi tu fais comme si j’étais la seule personne comme ça  ?

Aucun des deux ne cherchait à dissimuler la haine qu’il éprouvait pour l’autre. Il était évident qu’aucune entente n’était possible entre eux, mais Ikyuu prit tout de même la parole.

— Tu n’as pas tort. Je suis peut-être une enflure qui tue des gens. Mais jamais je n’ai joué avec une vie comme toi.

— T’es vraaiment coincé. Qu’est-ce que ça peut faire ? Au final, ça reste tuer. Tu te prends pour un saint parce que tu tues proprement ou quoi ? C’est à mourir de rire.

Yonabari éclata de rire, faisant grimacer Sahiro de douleur tandis que sa tête pendait dans sa main gauche. C’était volontaire, bien sûr. Yonabari savourait sa souffrance et la réaction d’Ikyuu.

Bien qu’ils étaient aux antipodes, Yonabari pouvait comprendre la manière d’être d’Ikyuu. C’était un démon qui croyait que deux personnes se battant en risquant leur vie représentaient ce qu’il y avait de plus grand au monde. Il trouvait une forme de félicité à triompher des forts et à les tuer, mais il n’avait sans doute jamais joué avec les faibles.

Ikyuu pensait que la force revenait à ceux qui forgeaient la vie qui leur avait été donnée. Les humains qui consacraient de tout cœur leur existence trop courte à l’entraînement brillaient d’un éclat particulier, et les tuer en valait la peine. Aussi tordue fût-elle, sa vision considérait la vie comme précieuse à sa manière.

— Tuer reste tuer, mais au moins, je chéris ceux que je tue au lieu de les supprimer d’emblée.

Yonabari considérait aussi la vie comme précieuse à sa façon. La tuer trop vite était un gaspillage. La vie était fragile et éphémère. Elle devait être maniée avec délicatesse et savourée pleinement. C’était, selon Yonabari, la seule attitude respectueuse.

Leur manière de penser était incompatible.

L’air se tendit tandis qu’ils se toisaient avec une hostilité meurtrière.

— Tu es en retard, Yonabari.

Au moment même où un combat semblait sur le point d’éclater, une voix rauque retentit. Rassasié à cœur joie, les blessures d’Eizen s’étaient refermées, et il paraissait plus vif qu’auparavant.

— Tu as amené la fille au lieu du garçon ? Peu importe. Amène-la ici.

— …D’accord, répondit Yonabari avec irritation.

Eizen ne sembla nullement se formaliser de l’attitude de Yonabari et s’enfonça plus avant à l’intérieur avec une agilité anormale pour un homme de son âge. Le fait qu’il leur tourne le dos, malgré l’absence de réelle confiance entre eux, témoignait de l’assurance absolue qu’il avait de ne pas pouvoir être tué.

Au final, Yonabari ne put pas s’amuser avec Sahiro. Le démon éprouva un léger regret pour la jeune fille, mais suivit Eizen à contrecœur.

— Voilà, comme demandé.

— Bien. Alors commençons sans attendre.

Ils atteignirent une pièce intérieure plongée dans l’obscurité, où se tenait un démon sans traits distinctifs, Furutsubaki, la fille de Magatsume, devenue le pion loyal d’Eizen.

Déconcerté, Yonabari pencha la tête sur le côté.

— Les filles de Magatsume ne sont, en elles-mêmes, que des enveloppes défectueuses, expliqua Eizen. — Ce n’est qu’en absorbant quelqu’un d’autre qu’elles peuvent acquérir une conscience.

Jishibari avait lié l’âme de Nagumo Kazusa, et Azumagiku avait accueilli le crâne de Shirayuki, mais Furutsubaki était dépourvue de traits parce qu’elle n’était encore devenue personne.

— Au départ, je pensais me contenter de n’importe qui, mais j’ai réalisé à quel point ce serait une occasion gâchée. J’ai hâte de voir l’expression sur le visage d’Akitsu.

Une obscurité envahit les yeux d’Eizen.

— Sans son piètre jugement, Kazusa serait encore en vie. Le disciple de cet idiot peut porter mon ressentiment.

C’était pour cela qu’il avait pris la peine d’aller chercher quelqu’un que Somegorou connaissait. Enchaîné au passé, le vieil homme afficha un sourire hideux.

— Allez, Yonabari. Donne-la à Furutsubaki.

Yonabari lança nonchalamment le corps saccagé de Sahiro en avant. Le démon sans traits distinctifs ne fit aucun geste pour le rattraper, mais dès que le corps entra en contact avec le sien, il commença aussitôt à l’absorber, brisant les os et aspirant les fluides tandis que la chair de Sahiro se fondait peu à peu en lui. La scène était irréelle et atroce, mais elle ne captiva pas tout le monde. Yonabari bâilla. Eizen, en revanche, observait le spectacle avec ravissement.

Ainsi, Furutsubaki ne fut plus dépourvue de traits.

— J’ai l’impression de… m’être éveillée d’un mauvais rêve.

Devant eux se tenait désormais un démon à l’image parfaite de Saegusa Sahiro.

Le lendemain, Yonabari se rendit à l’endroit où sa personne n’avait pas pu aller la veille. Non pas sur ordre d’Eizen, mais pour son propre divertissement.

Yonabari arriva au Koyomiza alors qu’une projection était déjà en cours. Yoshihiko était assis là, l’air ennuyé. Il ne pouvait pas partir au cas où quelqu’un aurait besoin d’indications, alors il tuait le temps en se balançant les pieds. Tout était paisible, mais il soupira malgré tout d’ennui.

— Salut, Yoshihiko-kun.

— Oh, Yonabari-san.

Il lui adressa un sourire naturel, sincèrement heureux.

— La projection a déjà commencé, mais tu peux entrer en cours de séance si tu veux.

— Mm, non. Je ne suis pas venu voir un film aujourd’hui. Je suis venu te voir, toi. J’ai besoin de souffler après tout le travail que j’ai fait.

Yoshihiko rougit, embarrassé par la franchise de Yonabari. Son innocence avait quelque chose de rafraîchissant.

— Ha ha, eh bien, j’en suis flatté.

— C’est vraiment agréable de discuter avec toi. Je suis sûr que Kimiko-chan ressent la même chose.

— Oh ? Tu connais Kimiko-san ?

Yoshihiko fut surpris. Il ne s’attendait pas à entendre son nom.

Yonabari sourit du fond du cœur à sa réaction.

— Oui, oui. Je travaille à la résidence des Nagumo, alors je sais tout d’elle.

— Les Nagumo ? Ce sont ceux dont les Akase sont une branche, c’est ça ? Le monde est petit, j’imagine.

— C’est le cas de le dire.

Yonabari glissa la main dans sa poche.

— D’ailleurs, je sais aussi que Kimiko-chan te considère comme un ami cher.

— Oh, ha ha. C’est embarrassant.

Il rougit de plus belle.

— Ah, quel enfant adorable tu fais. Mais je me suis mis à réfléchir, tu vois. Si jamais il le fallait, Kimiko-chan n’écouterait-elle pas davantage ce que tu lui demanderais, plutôt que ce que dirait le Dévoreur de Démons ?

Tandis que Yoshihiko s’interrogeait sur ce terme qu’il ne connaissait pas, Yonabari sortit un couteau. Il réagit à peine. Parce que c’était quelqu’un qu’il connaissait, il ne saisit pas immédiatement le danger dans lequel il se trouvait, exactement comme Yonabari l’avait prévu.

Yonabari enfonça brutalement le couteau dans le ventre de Yoshihiko. Puis ils le retira, lui montrant la lame ensanglantée. Ce ne fut qu’à cet instant qu’il comprit qu’il avait été poignardé.

— C’est ma capacité, Jouet. Tant que je ne la relâche pas, tu ne mourras pas. Autrement dit, si je la relâche, tu mourras. Compris ?

Yonabari laissait entendre que Yoshihiko resterait en vie tant qu’il obéirait.

Il leva les yeux vers Yonabari, incrédule.

— Le Dévoreur de Démons t’abandonnerait sans hésiter, mais pas Kimiko-chan. Je suis sûr qu’elle ferait tout ce que tu lui demanderais.

Yonabari soutint son regard et afficha le même sourire que toujours.

— Bien, bien. Avec ça, le Dévoreur de Démons n’a aucune chance de gagner.

Jinya et Eizen allaient bientôt s’affronter.

Yonabari leva les yeux vers le ciel vif, attendant avec impatience le spectacle à venir.

 

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