SotDH T8 - CHAPITRE 3 PARTIE 2

Le Festin de Furutsubaki (2)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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— La capacité de consumer et de stocker la vie d’autrui, l’art de prendre un humain et d’en faire une tentatrice porteuse de démons… De telles choses n’auraient jamais pu être transmises au sein d’une lignée de chasseurs d’esprits qui s’est illustrée par l’épée.

La voix de Himawari tremblait. Dans ses yeux se lisait une émotion qui ne relevait ni tout à fait de la tristesse ni du chagrin.

— Ma mère a créé l’art de façonner le cœur et de manifester la capacité que l’on désire, ainsi que l’art de transformer les humains en démons. Eizen a volé les techniques de ma mère et a enlevé Furutsubaki, puis l’a changée en autre chose. Furutsubaki est désormais privée de volonté, une simple marionnette qui obéit aux ordres d’Eizen.

Les filles de Magatsume étaient des fragments rejetés de son cœur. Comme son cœur ne pensait qu’à Jinya, Furutsubaki aurait dû s’opposer à lui d’une manière ou d’une autre, mais elle avait été altérée et transformée en un outil au service des desseins d’Eizen.

— Nous sommes les sentiments que notre mère n’a pas exprimés, ses souhaits restés inaccomplis. Nous sommes les précieux fragments de son cœur qu’elle n’a eu d’autre choix que de rejeter. C’est pour cela que je dois tuer à la fois Furutsubaki et Eizen. Pour protéger le cœur de ma mère… et pour m’assurer qu’il ne soit pas souillé davantage qu’il ne l’a déjà été.

C’était pour cette raison que Himawari était allée jusqu’à s’allier à Jinya. Elle ferait n’importe quoi pour vaincre celui qui s’était moqué de sa mère et lui avait arraché une sœur cadette, quitte à travailler avec l’ennemi juré de sa mère. Enfin, Somegorou parvint à accepter leur alliance.

— …Très bien, Himawari.

Pour la première fois, il s’adressa à elle par son nom.

— Désolé d’avoir douté de toi. Je comprends maintenant. Cet enfoiré d’Eizen a foutu le bazar dans ta famille. Même un humain aurait envie de se venger.

Il ne cautionnait toujours pas Magatsume, un démon qui menaçait l’humanité tout entière. Mais il pouvait tolérer la présence de Himawari. Bien qu’elle fût affiliée à Magatsume, il respectait sa volonté de riposter pour l’honneur de sa famille.

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On sauve ce démon ?

— Furutsubaki est au-delà de tout salut. Elle a été changée à un point de non-retour. À l’origine, je voulais laisser Mon Oncle la dévorer, mais si ce n’est pas possible…

La meilleure chose à faire était alors de mettre fin à ses souffrances. Somegorou comprit et s’avança afin que la petite fille n’ait pas à achever son explication. Il n’était pas à ce point dépourvu de tact.

— Je vois. Dans ce cas, je suppose que je n’ai pas besoin de me retenir.

Il garda le regard fixé uniquement sur Furutsubaki, bien qu’il fût entouré de personnes possédées. Le démon ne méritait rien de moins que toute son attention dans ses derniers instants. Il positionna son bras, enroulé de perles de prière, de manière à pouvoir déployer ses esprits-artéfacts à tout moment.

Comme s’ils avaient perçu son intention, les possédés poussèrent des gémissements et se ruèrent sur lui tels une vague déferlante.

Mais ils étaient tous trop lents. Pour un homme expérimenté comme Somegorou, un humain ordinaire n’était rien. Il hésitait toutefois à les frapper. Ils étaient seulement possédés, sans être renforcés de quelque manière que ce soit. Il pouvait aisément les balayer avec des Squelettes Démentiels, mais ils y laisseraient la vie. Il les affronta donc sans recourir à ses esprits-artéfacts. S’il n’en était pas capable, il ne serait jamais devenu un chasseur d’esprits légendaire.

Il avança le pied droit au moment où les assaillants entraient à portée. Il projeta son épaule gauche contre le premier, manquant volontairement le plexus solaire. Il n’avait pas besoin de frapper fort, seulement de se créer de l’espace. Jinya lui avait appris ce mouvement il y a bien longtemps. À pleine puissance, il pouvait même faire vaciller des démons. Il se retint, mais cela suffit tout de même à envoyer ses adversaires valser.

Il continua à repousser les possédés à mains nues, se tenant devant Himawari. Il se retenait suffisamment pour ne tuer personne, mais il lui était impossible de les laisser indemnes. Il espérait qu’ils pardonneraient quelques blessures légères une fois tout terminé.

Mais peu importe combien de coups il leur portait, ils ne restaient pas à terre. Ils ne pouvaient pas perdre connaissance et ne semblaient pas ressentir la douleur. L’endurance de Somegorou n’était pas illimitée. Si la situation se prolongeait ainsi, elle tournerait à son désavantage, et il décida donc d’en finir rapidement.

— Hirondelle de papier.

Il trouva une ouverture pour extraire l’esprit-artéfact de l’hirondelle de papier que son maître avait autrefois utilisé. Elle fusa en avant, tranchante comme une lame, se glissant entre le mur de personnes et visant droit Furutsubaki.

— Hmph…

Avec un claquement de langue, il détourna la trajectoire de l’hirondelle. Quelques possédés s’étaient déplacés pour bloquer le passage vers Furutsubaki avant qu’elle ne l’atteigne. Cependant, il avait prévu qu’elle puisse se servir des humains comme d’un bouclier. Son irritation venait d’une autre raison.

— Sacré pouvoir répugnant qu’à ta petite sœur, hein ?

— Ne dites pas ça. Sa capacité, comme la mienne, est un vœu précieux et inaccompli de notre mère.

La capacité d’un démon n’était pas innée, mais la manifestation des désirs insatisfaits du cœur, et celle de Furutsubaki était donc quelque chose que sa mère avait désiré. Une raison de plus pour Somegorou de détester Magatsume.

— De plus, la capacité de Furutsubaki n’était pas destinée à être utilisée ainsi, dit Himawari. — Elle est née du souhait de notre mère de contrôler Mon Oncle et de profiter d’une brève liaison avec lui.

— C’est dérangeant à sa manière.

— Peut-être. Mais au final, ce souhait ne s’est jamais réalisé. Peut-être que nous, les démons, sommes condamnés à languir après ce que nous ne pouvons pas obtenir.

Himawari affichait une résignation sereine. Elle paraissait paisible, et pourtant terriblement triste.

— Alors Eizen a fini par prendre le contrôle d’elle, hein ? Difficile de dire lequel d’entre vous est le véritable démon.

Somegorou disait surtout cela pour changer de sujet, mais il le pensait. Les humains n’étaient pas toujours justes et les démons pas toujours mauvais, mais les actes d’Eizen étaient tout simplement inhumains, même si celle qu’il avait blessée était une fille de la monstrueuse Magatsume. Rien que d’y penser faisait bouillir le sang de Somegorou.

— Oups.

Les possédés se ruèrent en avant, interrompant leur conversation. Leurs armes n’étaient guère plus que des pièces de bois de construction ramassées à même le sol, mais après tout, ils n’avaient sans doute pas été réunis pour combattre, plutôt pour servir de nourriture à Eizen.

Si on la laissait faire, Furutsubaki provoquerait de nombreuses morts. Somegorou voulait lui accorder le repos ici même, mais il n’avait qu’un nombre limité d’options. S’il attaquait à distance, elle utiliserait de nouveau les possédés comme boucliers. Peut-être était-il censé utiliser les Squelettes Démentiels pour contenir tout le monde et réduire la distance qui le séparait d’elle.

Il envisagea cette possibilité, puis y renonça. Au vu des différentes manières dont le combat pouvait évoluer, employer son esprit-artéfact le plus puissant à cette fin serait une erreur. Mais il ne semblait pas non plus en mesure de gérer autant de personnes avec les seuls arts martiaux. Ils étaient trop nombreux.

Il aurait peut-être pu y parvenir dans sa jeunesse, mais dans son état actuel, son endurance ne tiendrait pas jusqu’à ce qu’il atteigne Furutsubaki.

— Hé, Himawari. Tu commandes les démons, pas vrai ? Tu peux en faire venir quelques-uns maintenant ?

Somegorou lança cela en se décalant pour éviter plusieurs possédés, tout en veillant à ce qu’ils ne s’approchent pas trop de Himawari. Il lui prêtait main-forte, elle pouvait bien lui rendre la pareille.

— S’il ne s’agit que de quelques-uns, je peux les invoquer immédiatement.

Cette proposition devait déjà lui traverser l’esprit. Trois démons apparurent aussitôt derrière elle, venus de nulle part.

— Parfait. Ouvre-moi un passage. Et ne tue aucun de ces gens.

— Très bien. Je n’hésiterais normalement pas, mais oncle en viendrait à me haïr si je tuais sans raison.

Entendre une telle déclaration sortir de la bouche d’une petite rappela à Somegorou de qui elle était la fille. Elle était aussi dangereuse que son maître l’avait averti.

— Bon sang. Tout dans vos mondes tourne autour de Jinya ou quoi ?

— Pas exactement. Il serait plus juste de dire qu’il est notre monde.

Ce n’était pas une métaphore, mais une vérité indiscutable. Jinya avait tout représenté pour Magatsume, ou plutôt pour Suzune. C’était pour cette raison qu’elle n’avait eu d’autre choix que de retourner sa haine contre le monde entier cette nuit-là.

Mais Somegorou ne connaissait pas assez Himawari pour percevoir de telles nuances et prit simplement ses paroles pour une plaisanterie. Il reporta son attention sur Furutsubaki et lui lança un regard dur, acéré. Il abaissa son centre de gravité et rassembla sa force dans ses jambes, prêt à projeter son corps vieillissant en avant.

— Hé, d’accord. Mais ne te mets pas à rêvasser et ne rate pas ça maintenant.

— Ne devriez-vous pas plutôt vous inquiéter pour vous-même ? Il me semble que vous êtes assez âgé pour perdre la tête, Akitsu-san. N’êtes-vous pas plus susceptible de vous mettre à rêvasser avant moi ?

— Oh oh, maintenant que tu le dis.

Tandis que les démons de Himawari s’avançaient devant lui, il prit appui sur le sol. Les démons n’étaient que des créatures inférieures, dépourvues de volonté propre, lentes et faibles. Mais ils suffisaient à retenir les possédés et à lui ouvrir un passage.

Somegorou esquivait les humains qui chargeaient quand il le pouvait, et les démons se chargeaient de ceux qu’il ne pouvait éviter. En répétant ce schéma simple, il gagna progressivement du terrain. Il n’avait pas besoin d’être au contact de Furutsubaki, seulement assez près pour qu’elle ne puisse plus utiliser les humains comme boucliers.

— Ayez donc un peu plus d’égards pour un vieil homme, voulez-vous ?!

Il frappa un humain au menton et se glissa derrière lui lorsqu’il chancela, mais plusieurs autres accoururent aussitôt. Les humains possédés n’étaient pas puissants, mais ils étaient nombreux et d’une persistance agaçante. Il s’apprêta à les repousser, mais les démons de Himawari apparurent avant lui pour les contenir.

— Merci.

Cela lui ouvrit un chemin dégagé. Il était désormais assez proche. À cette distance, il ne pouvait pas rater sa cible. Il tenait l’hirondelle de papier en main, et il n’avait plus qu’à la libérer. Il éprouvait de la compassion pour Himawari et sa sœur cadette, mais au moins mettrait-il fin aux souffrances de cette dernière.

— Hirondelle de pap… agh ?!

Somegorou leva le bras droit, mais n’eut pas le temps de l’abattre. Il entendit un bruit bref et sourd, puis sa vision se troubla. Une douleur fulgurante lui traversa le menton, et sa tête se mit à tournoyer. Sans comprendre ce qui venait de se produire, il chancela, sans défense, face à son adversaire.

Il lui fallut plusieurs instants pour réaliser qu’il avait été frappé au menton. Le coup avait porté de plein fouet, secouant son cerveau et lui faisant perdre le sens de l’équilibre.

— Qu…oi ?

Furutsubaki rassemblait des humains, avec suffisamment de succès pour que des rumeurs se propagent. Elle le faisait pour deux raisons : constituer une réserve de personnes à dévorer pour Eizen et attirer, puis piéger, les chasseurs d’esprits lancés à sa poursuite. Il allait donc de soi que quelqu’un serait prêt à tuer ces chasseurs attirés. Somegorou s’y était attendu et avait volontairement retenu ses Squelettes Démentiels afin de pouvoir réagir à tout changement de situation, mais une attaque surprise avait tout de même réussi à l’atteindre.

À travers sa vision trouble, il vit quelqu’un s’avancer depuis l’arrière de l’immobile Furutsubaki. Il lui sembla voir l’air se distordre un instant, mais ce n’était peut-être que l’effet de sa conscience embrumée.

— Quelle plaie… Mon premier boulot depuis une éternité, et je me retrouve à faire du baby-sitting ?

Devant lui se tenait un démon noir, de petite taille, mais à la musculature puissante. Il avait des griffes acérées et un regard brûlant, plus tranchant encore.

— Qui…?

« Qui es-tu ? » Somegorou voulut poser la question, mais n’y parvint pas. Son esprit ébranlé était encore en train de se remettre.

— Ikyuu. L’un des quatre démons alliés à Nagumo Eizen.

Le démon déclina son nom sans la moindre hésitation, et Somegorou ne parvint pas à en saisir la raison. Il dégageait une aura semblable à celle de Jinya, audacieuse et d’un autre âge, mais cela ne fit qu’accroître la méfiance de Somegorou.

L’assurance de ce démon ne pouvait signifier qu’une chose : il avait pleinement confiance en sa force.

 

— Squelette Démentiel !

Somegorou força son corps à bouger et libéra l’esprit-artéfact contenu dans les perles de prière de son bras gauche. Depuis qu’il avait transmis Shouki à son successeur, c’était l’esprit-artéfact le plus puissant de son arsenal.

Il déploya un Squelette Démentiel devant lui afin de mettre de la distance entre lui et les démons. Mais alors qu’il s’apprêtait à reculer, une douleur fulgurante lui traversa la jambe. Un bras hideux était apparu de nulle part pour l’agripper et le maintenir en place. Il tourna la tête vers le démon qui venait d’apparaître et remarqua que l’espace derrière l’épaule gauche de la créature était déformé.

Son bras seul s’est déplacé instantanément…?

Ou peut-être que ce démon possédait la capacité de relier des espaces. Quoi qu’il en soit, il pouvait projeter une partie de son corps sur une courte distance et attaquer de loin. C’était sans doute ainsi qu’il l’avait frappé au menton plus tôt. Le Squelette Démentiel ne semblait pas pouvoir servir de bouclier efficace.

— Gah !

Il était impossible d’esquiver ou de bloquer un poing capable de surgir de n’importe quelle direction. Somegorou reçut un coup à l’estomac et se plia en deux, mais son esprit-artéfact du moineau porte-bonheur empêcha l’attaque d’être fatale. Ce moineau avait été créé par son maître et était parvenu jusqu’à sa femme au terme de nombreux détours. Elle le lui avait confié dans l’espoir qu’il lui serve de talisman protecteur. C’était grâce à cette bienveillance qu’il avait survécu à ce coup.

Cependant, rester passif et encaisser indéfiniment n’avait aucun sens, alors il ordonna à son Squelette Démentiel d’attaquer. Ikyuu esquiva de côté et asséna un revers de la main droite au squelette. Bien qu’il fût un démon, ses arts martiaux étaient parfaitement maîtrisés. Il était évident, à ce simple enchaînement esquive-frappe, à quel point il s’était aguerri.

Il faudrait toutefois plus d’un seul coup pour briser un Squelette Démentiel. L’ayant compris, Ikyuu abaissa aussitôt sa posture et enchaîna avec un coup de coude. Sans s’arrêter là, il prit appui sur sa jambe droite et frappa du talon de la paume.

— Oh, laisse-moi respirer…

La tête de Somegorou venait à peine de s’éclaircir qu’un nouveau mal de crâne commençait déjà à se faire sentir. Sans recourir à la moindre capacité démoniaque, ni à une arme à feu comme Izuchi, Ikyuu avait réduit le Squelette Démentiel en miettes par la seule maîtrise des arts martiaux.

— Je suis surpris que vous ayez réussi à contre-attaquer. Vous avez du cran pour un vieil homme, Akitsu le Quatrième.

Ikyuu ricana, mais il semblait s’amuser, affichant même un large sourire.

Somegorou serra les dents. Il n’était certes plus au top de sa forme, mais il était encore connu comme un chasseur d’esprits légendaire parce qu’il restait assez fort pour vaincre la plupart des esprits. Et pourtant, ce démon lui opposait une résistance réelle. Dire qu’un démon d’une telle puissance existait encore à l’ère Taishô.

— On ne vous appelle pas chasseur d’esprits légendaire pour rien… Dommage, cependant. On aurait pu livrer un vrai combat si vous aviez été un peu plus jeune.

— Je n’existe pas pour te divertir.

— Non, bien sûr. Mais vous pourriez au moins rendre ce boulot de baby-sitting un peu moins ennuyeux, non ?

Somegorou connaissait le genre d’Ikyuu. Il avait croisé des individus comme lui tout au long de sa vie. Des gens qui vivaient pour le combat et cherchaient la moindre excuse pour se battre. Ikyuu s’était sans doute allié à Eizen non par conviction, mais pour multiplier les occasions d’en découdre. En ce sens, il n’était pas un démon particulièrement malveillant. Mais il restait dangereux malgré tout. Ikyuu aurait pu être un saint, cela n’aurait rien changé. S’il aidait Eizen, il était leur ennemi.

— Accordez-moi un duel, Akitsu le Quatrième.

— Je refuse.

— Est-ce bien raisonnable ? Si vous n’arrêtez pas Furutsubaki ici, tous ces humains finiront dans la panse de ce vieux croulant.

En tant qu’homme portant le nom d’Akitsu Somegorou, il hésitait à abandonner ces gens à leur sort, mais il n’aimait guère ses chances face à la fois à Furutsubaki et à Ikyuu. Ce n’étaient pas des adversaires qu’il pouvait vaincre sans préparation. Le Somegorou de sa jeunesse, plus téméraire, aurait peut-être fait un autre choix, mais l’âge l’avait rendu bien trop lucide pour courir après la mort.

— Akitsu-san…

— Je sais.

Himawari acquiesça. Ils devaient fuir.

Somegorou serra les dents, frustré par sa propre faiblesse.

— Vous n’êtes pas sérieux. Vous prenez vraiment la fuite en abandonnant ces gens ?

— Provoque-moi autant que tu veux, on s’en va d’ici.

Sa décision prise, Somegorou agit sans tarder. Il invoqua un Squelette Démentiel après l’autre et les envoya sur Ikyuu, qui les détruisit méthodiquement, un par un. Voir l’esprit-artéfact dont il était si fier être réduit en pièces lui faisait mal, mais il n’y pouvait rien.

— Oh, mais je ne partirai pas les mains vides.

Les yeux d’Ikyuu s’écarquillèrent, mais il était déjà trop tard. Profitant de sa distraction, Somegorou déploya encore davantage de Squelettes Démentiels et s’en servit pour arracher les humains possédés à l’emprise du combat. Il n’avait peut-être pas réussi à abattre Furutsubaki, mais il pouvait au moins éviter ces pertes.

Enfin, un démon contrôlé par Himawari passa l’épaule sous Somegorou et s’éloigna aussitôt en retraite.

Ikyuu les regarda partir sans tenter de les attaquer. Une pure déception se lisait dans ses yeux.

 

— On dirait qu’ils ne nous suivent pas, murmura Somegorou après avoir pris suffisamment de distance.

— Il semble que ce démon ait reçu pour mission de tuer quiconque enquêtait sur les rumeurs et découvrait l’existence de Furutsubaki. Mais il ne paraît pas avoir été très sincère dans son obéissance à Eizen.

— Bien sûr que non. Qui voudrait obéir à ce vieux type répugnant ? Je pense cependant que ses raisons de ne pas nous poursuivre sont un peu différentes.

Peut-être qu’Ikyuu ne voyait tout simplement aucun intérêt à les poursuivre. Somegorou se rappela une fois de plus à quel point il était devenu faible, mais ce n’était pas le moment de se laisser abattre.

— Dis-moi, tu peux faire quelque chose pour ces gens ?

Même après s’être éloignés de Furutsubaki, les humains possédés restaient sous son contrôle. Somegorou espérait que Himawari pourrait agir en tant que fille de Magatsume.

— Je ne sais pas. Mais je vais essayer.

— Je compte sur toi. Je pense que je vais aller voir tu-sais-qui maintenant. Eizen agit plus vite que je ne l’avais prévu.

Si Furutsubaki était active depuis un certain temps, alors Eizen devait déjà avoir accumulé une quantité considérable de vie. Son plan pour reprendre Ryuuna était peut-être en cours. Somegorou serra le poing, redoutant le pire. La paix née de compromis fragiles s’effondrerait bien trop vite.

Ikyuu se tenait au milieu des débris des Squelettes Démentiels. Comme détaché du monde, il fixa la direction dans laquelle Somegorou et Himawari avaient fui, puis murmura avec tristesse :

— Quel ennui…

Ses paroles, faibles et dénuées de force, se dissipèrent dans la nuit.

 

***

Le lendemain de cette nuit mouvementée, Tôdô Yoshihiko était absorbé par son travail au Koyomiza. Les affaires avaient été florissantes ces derniers jours, ne lui laissant que peu de répit entre la collecte des billets et le nettoyage. Il trouvait toutefois le temps d’observer les clients qui entraient. Des personnes de tous horizons fréquentaient le cinéma, et les regarder faisait partie des nombreux plaisirs du métier.

Ce jour-là, Kimiko se présenta, accompagnée cette fois de quelqu’un d’autre.

— Oh, les films sont vraiment merveilleux. Tu ne trouves pas, Ryuuna-san ?

— …Mm.

La jeune fille à qui elle s’adressait paraissait plus jeune. De petite taille, à la peau claire, avec de longs cheveux noirs attachés en tresse, elle était plutôt jolie. Le cœur de Yoshihiko fit un bond lorsqu’il posa les yeux sur elle. Malgré son apparence juvénile, son maintien et la façon dont elle jouait avec ses cheveux dégageaient un charme troublant. Il ne put s’empêcher de rougir.

— Oh, Yoshihiko-san. Comment vas-tu ?

Il sortit enfin de sa torpeur et s’approcha d’elles avec un sourire, faisant comme s’il n’avait pas été en train de les fixer.

— Euh… bonjour, Kimiko-san. Je dois m’occuper du nettoyage, alors je vais te demander de bien vouloir avancer.

— Je suis désolée, j’ai encore recommencé. Allons-y, Ryuuna-san ?

— Mm.

Elles se tinrent la main, et il sourit, amusé.

— Vous avez l’air très proches.

— Nous le sommes ! Voici Ryuuna, au fait. C’est la nièce de Jiiya.

Yoshihiko et Jiiya ne s’étaient jamais vraiment parlé. Lorsqu’ils se croisaient, ils échangeaient tout au plus un léger signe de tête, rien de plus.

Yoshihiko avait été surpris de constater que Jiiya était si jeune, ce titre étant d’ordinaire porté par un vieux serviteur. Il devait être quelqu’un de bien pour que Kimiko le respecte autant, mais pour Yoshihiko, il restait un parfait inconnu.

— Ryuuna-san et moi allons partout ensemble ces derniers temps.

— Vraiment ?

— Oui. Jiiya dit que c’est plus sûr ainsi. Il peut être tellement inquiet, dit Kimiko avec un doux sourire.

Est-ce que Jiiya les avait accompagnées aujourd’hui ? Yoshihiko aurait juré que Kimiko n’était arrivée qu’avec Ryuuna, pourtant…

— Dame Kimiko.

Sans le moindre avertissement, un homme grand et solidement bâti se tenait soudain à côté de Kimiko.

— Jiiya, merci de nous avoir attendues.

— Il n’y a pas de quoi.

Ils parlaient comme si de rien n’était, mais Yoshihiko était certain que Jiiya n’était pas là à leur arrivée. Il les observa, hébété, incapable de comprendre ce qui venait de se produire.

— Le film t’a plu aussi, Ryuuna ?

— Mm.

Jiiya tapota la tête de Ryuuna d’un geste brusque. Son attitude envers elle était plus détendue qu’avec Kimiko. Ryuuna ne dit rien, mais plissa les yeux d’un air satisfait.

Jiiya se tourna ensuite vers Yoshihiko et s’inclina.

— Veuillez me pardonner de me présenter si tardivement. Je suis Kadono Jinya, au service de la famille Akase. Je crois que c’est la première fois que nous échangeons ainsi ?

— Euh, o-oui. Je suis Tôdô Yoshihiko.

La surprise fit monter sa voix d’un ton.

— J’ai entendu parler de vous par Dame Kimiko. Elle me dit que vous avez été bon avec elle.

— P…pas du tout, euh… Vous devez donc être Jiiya-san ?

— C’est ainsi que Dame Kimiko m’appelle, en effet. Sa mère pensait que mon nom était Jiiya lorsqu’elle était enfant, et à un moment donné, c’est resté.

Le sourire de Jiiya, ou plutôt de Jinya, était si discret que Yoshihiko faillit le manquer, mais la douceur de son ton montrait clairement à quel point ce souvenir lui était précieux.

— Ah, je vois. Vous savez, je me disais justement que vous aviez l’air jeune pour un « jiiya »[1].

— Oui, on me le dit souvent, répondit Jinya d’un ton neutre.

Son expression impassible ne permit pas à Yoshihiko de savoir s’il se moquait de lui ou non. Ne sachant comment réagir, Yoshihiko força un sourire.

— Ah ah ah. Désolé. Je me demandais depuis un moment pourquoi Kimiko-san vous appelait « Jiiya » alors que vous avez à peu près le même âge.

— Ah. En réalité, je suis assez vieux. Plus de deux fois son âge.

Cela le faisait donc avoir au moins trente ans, réalisa Yoshihiko avec étonnement. Ils continuèrent à discuter un moment. L’expression de Jinya changeait peu, mais il était poli et se montra étonnamment courtois. Il adressa quelques remontrances à Kimiko, tout en laissant clairement transparaître son affection pour elle.

— Jiiya, devrions-nous y aller ? Je suis sûre que Yoshihiko-san aimerait reprendre son travail.

À un moment opportun, Kimiko prit la parole.

Jinya se redressa et déclara :

— En effet. Veuillez m’excuser de vous avoir retenu si longtemps, Tôdô-sama. À la prochaine.

— Pas du tout, j’ai apprécié notre conversation, Jiiya-san. Inutile d’être aussi formel avec moi. Vous pouvez m’appeler Yoshihiko et me tutoyer.

Bien que leur échange eût été bref, discuter avec Jinya en compagnie de Kimiko avait été agréable. Yoshihiko aurait aimé pouvoir être sur un pied d’égalité avec lui. Le voir l’appeler de façon si formelle le mettait également mal à l’aise, compte tenu de leur différence d’âge.

— Très bien, Yoshihiko-kun.

— Parfait. Merci beaucoup.

Jinya y réfléchit un instant avant de céder. Kimiko, cependant, sembla quelque peu mécontente de cette évolution, pour des raisons qui échappèrent à Yoshihiko.

Comme ils avaient continué à discuter afin de remonter le moral de Kimiko, le temps imparti au nettoyage de Yoshihiko avait bien plus diminué qu’il ne l’avait prévu. Il accompagna le groupe vers l’entrée pour les raccompagner poliment et entendit alors la voix enthousiaste d’un homme.

— Oh, le voilà ! Le cinéma, le roi du divertissement !

Juste devant l’entrée se tenaient un jeune homme aux yeux en amande et une jeune femme de petite taille, pleine d’énergie.

— Je ne suis jamais allée dans un cinéma. Et toi, Sôshi ?

— Ouais, ça m’arrive d’y aller de temps en temps.

— Alors que tu reprends une boutique d’antiquités ?

— Quel rapport ?

Yoshihiko avait d’abord cru qu’il s’agissait d’un couple en rendez-vous, mais à les entendre, ils semblaient plutôt être de simples amis sortis ensemble.

— Je suis désolé, mais la projection vient de se terminer. La suivante n’aura lieu que dans un moment.

Il se sentit mal de les décevoir, mais il n’y avait rien à faire.

Le jeune homme parut soudain très gêné. Il espérait sans doute impressionner la jeune femme en l’amenant ici.

— Mince… J’ai bien foiré sur ce coup, hein ?

— Tu n’as même pas vérifié ? Franchement, t’es vraiment stupide.

— Aïe. Ça fait encore plus mal venant de quelqu’un de vraiment stupide…

Leur dispute ne semblait pas sérieuse, plutôt du registre de la taquinerie. Yoshihiko trouva qu’ils donnaient l’impression d’être de la même famille tant ils se parlaient sans détour, mais Kimiko n’était pas du même avis.

— Yoshihiko-san, tu ne trouves pas qu’il y a quelque chose de spécial entre eux deux ? murmura-t-elle avec excitation à son oreille.

Son agitation lui parut assez étrange.

— Je ne pense pas que ce soit à nous d’en juger, Kimiko-san…

— Tu penses qu’ils sont amoureux ? Ils doivent être en rendez-vous, là. C’est comme dans un film.

Elle gloussa.

— Ah ah ah. Tu es étonnamment portée sur les potins, non ?

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

Elle fit la moue.

Yoshihiko ne pouvait toutefois pas se mêler de ce qui ne le regardait pas. Cela allait à l’encontre des bases du service à la clientèle. Ce serait un vrai problème s’ils se vexaient et allaient se plaindre.

— Bon, on va tuer le temps et revenir plus tard.

Le jeune homme inclina légèrement la tête, non pas vers Yoshihiko, mais vers Jinya.

— Oh, euh… n’hésitez pas à repasser.

Yoshihiko s’inclina profondément tandis que le duo s’éloignait. Il se sentait perplexe face à ce qui venait de se produire.

— Ah ! s’exclama Kimiko à cet instant.

— Quelque chose ne va pas, Kimiko-san ?

— Non, c’est juste que… j’ai eu l’impression de reconnaître ces deux-là.

— Ce sont des nobles ? Wah, comme quoi on ne peut pas juger un livre à sa couverture. Oh… oups. C’était un peu déplacé, non ?

Kimiko ne réagit pas. L’excitation qu’elle affichait plus tôt avait disparu, et elle semblait hésitante.

Jinya prit la parole.

— Je crois qu’il s’agit de Motoki Sôshi et de Saegusa Sahiro. Nous les avons rencontrés lors de la réception du soir.

— C’est bien ce que je pensais. Ils ne nous ont pas reconnus ?

— En réalité…

Ils parlaient à voix basse, si bien que Yoshihiko ne pouvait pas les entendre. Cela ne le dérangeait pas, et il n’avait de toute façon aucune envie de se montrer indiscret, alors il reporta son attention ailleurs. L’homme et la femme aperçus plus tôt se chamaillaient à nouveau. Ils étaient trop loin pour qu’il distingue le sujet de leur dispute, mais il avait l’impression que cette querelle était le signe de leur proximité.

— Je suis soulagée de voir qu’ils vont bien, dit Kimiko en poussant un soupir.

Yoshihiko n’avait aucune idée de ce qui la rassurait autant, mais il repensa à ce qu’elle avait dit plus tôt, à propos de ce couple qui semblait tout droit sorti d’un film. Ils donnaient l’impression d’être faits l’un pour l’autre.

Il espérait les revoir bientôt au Koyomiza.

Mais il ne les revit jamais. Le lendemain, Saegusa Sahiro disparut du Kogetsudou.

 

[1] ojii / ojiisan, terme familier désignant un homme âgé ou une figure âgée respectée, et non uniquement un grand-père au sens strict. La forme jiiji est une variante plus affective, souvent employée par les enfants envers des personnes assez âgées. En substance, avec « Jiiya », on a une appellation qui désignerait quelqu’un d’assez âgé.

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