SotDH T8 - INTERLUDE 1

Une Fille Nommée Ryuuna

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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— Choisis. Tu peux mourir ici, ou tu peux venir avec moi.

Ryuuna se figea devant ce choix soudain qui lui était imposé. Une vie de douleur était la norme pour elle, et elle s’était depuis longtemps habituée à la sensation de son corps altéré par autrui. Les visiteurs ne faisaient que lui imposer leur volonté. Quelqu’un qui lui tendait la main de cette manière, c’était une première.

Cela n’avait pourtant aucune importance pour elle. Qu’elle vive, qu’elle meure ou qu’elle quitte d’une manière ou d’une autre cet endroit sombre, elle ne pourrait jamais réellement y échapper. Elle avait été façonnée telle qu’elle était pour remplir un but, et cela ne changerait pas.

— C’est donc décidé. Allons-y.

Et pourtant, elle avait fait un choix avant même d’en avoir conscience. Même maintenant, elle ignorait pourquoi elle avait pris sa main. Mais elle se souvenait de la sensation de sa peau rugueuse et calleuse, et de l’impression de fiabilité qu’il lui inspirait. C’était un souvenir qu’elle n’oublierait jamais, un souvenir au cœur même de son être, appelé à perdurer longtemps encore.

 

— Bonjour, Ryuuna.

Après s’être échappée de sa cellule, elle vécut dans le monde extérieur. Elle apprit que l’homme qui la saluait chaque matin s’appelait Kadono Jinya. Elle l’entendit toutefois être appelé Jiiya, et fit de même. Elle savait peu de choses sur lui, mais ne l’aimait pas moins pour autant. C’était un monstre prenant l’apparence d’un humain, ce qui les rendait semblables.

Jiiya l’emmenait dehors, et elle découvrit le monde. On lui avait appris des choses simples à l’intérieur de sa cellule, mais c’était la première fois qu’elle expérimentait quoi que ce soit par elle-même.

Les personnes travaillant là où elle vivait la traitaient comme la nièce de Jiiya, bien qu’elle ne comprît pas ce que cela signifiait.

On lui donnait trois repas par jour. Comme elle n’avait jamais fait qu’avaler ce qu’on lui forçait dans la bouche, elle dut apprendre à utiliser des baguettes depuis les bases.

— Pas comme ça, Ryuuna. Tiens-les ainsi.

Jiiya se montrait parfois étrangement strict. Par exemple, il veillait à ce qu’elle essaie de saluer les gens et à ce qu’elle ait de bonnes manières. Les autres voyaient cela et disaient qu’il prenait bien soin d’elle. En quoi cette sévérité constituait une forme d’attention lui échappait.

Je me sens parfois un peu seule, même si je sais que c’est ainsi que les choses doivent être.

— En effet. Mon Oncle serait arrêté s’il était vu en train de te promener partout.

Il y avait autour de Jiiya de nombreuses personnes étranges, comme le sabre parlant et la petite démone, qui veillaient tous deux sur Ryuuna pendant qu’il travaillait. Il arrivait aussi qu’une vieille connaissance à lui la surveille, mais elle ne les aimait pas. La manière dont elles agissaient comme si elles comprenaient Jiiya si intimement la dérangeait.

— Tu peux te détendre. D’autres démons sont dissimulés dans les environs et montent la garde.

Ryuuna adressa un signe de tête à la petite démone. Elle n’était pas incapable de parler. Elle communiquait simplement mal.

Parler, c’était exprimer sa propre existence. Elle ne voyait aucune valeur en elle-même et, par extension, aucun sens à communiquer. Elle était toujours destinée à devenir une déesse démoniaque engendrant des monstres et à apporter la ruine au monde. S’échapper de sa cellule n’avait rien changé.

— Tu ne travailles pas trop dur, Ryuuna ?

— Hmm.

Elle aidait souvent Jiiya dans son travail. Rien d’important, tout au plus porter des objets, mais les autres la félicitaient malgré tout.

Jiiya paraissait toujours apaisé lorsqu’il s’occupait des fleurs. Pendant ce temps, il lui arrivait parfois de lui tapoter la tête quand l’idée lui venait. Il ne faisait sans doute guère de différence entre prendre soin des fleurs et prendre soin d’un enfant.

— Tes cheveux sont très beaux, Ryuuna-san.

La Jeune Dame aimait les cheveux de Ryuuna et jouait avec. Ryuuna se laissait faire, parce qu’elle avait l’habitude d’être traitée comme un jouet et que cela ne faisait pas mal.

— Oh, je sais. Et si nous essayions les vêtements que nous t’avons achetés ? Attends ici, je vais les chercher.

Il était inutile de résister. La plupart des choses passaient si elle se contentait d’endurer, alors Ryuuna hocha la tête. Au moins, la Jeune Dame serait contente ainsi.

Les choses se passaient généralement bien lorsque Ryuuna imitait ce que faisait la Jeune Dame, si bien qu’elle passait souvent du temps avec elle. Mais être avec la Jeune Dame lui serrait la poitrine pour des raisons qu’elle ne comprenait pas, et encore moins qu’elle aurait pu expliquer à qui que ce soit.

— Oh, tiens. Comment ça va, Ryuuna ?

Jiiya l’emmenait parfois dans le bureau, où elle rencontrait le Maître de la demeure. Ryuuna trouvait que cet homme ressemblait, d’une certaine manière, au Vieil Homme de la cellule. C’était une créature de secrets et de tromperie, à l’inverse de son épouse.

— Ah ah. Ça fait un peu mal d’être ignoré comme ça.

— Elle n’y peut rien, surtout quand tu es aussi suspect.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu sais que c’est moi qui paie ton salaire, non ?

Jiiya prêtait davantage attention au Maître de la demeure qu’à elle.

Les sourires de ce dernier étaient superficiels, mais il faisait tout de même partie des proches de Jiiya.

— Qu’est-ce que tu lis ?

— Le Fûshikaden

— Ah, du Zeami[1]. « Les fleurs ont de la beauté parce qu’elles se dispersent », c’est ça ?

— C’est bien ça. Une connaissance m’a parlé un jour d’un chant du théâtre nô appelé Shizuka Jumelles, alors je m’intéresse à Zeami depuis un moment. Personnellement, je ne pense pas que les fleurs soient belles uniquement parce qu’elles se dispersent.

— Ah oui ? Qu’est-ce qui les rend belles, alors ?

Ils discutaient de quelque chose qui n’avait rien d’intéressant. Ennuyée, Ryuuna tira la manche de Jiiya.

— Ah, pardon, on peut y aller. Michitomo, ça t’ennuie si je t’emprunte ça ?

— Assure-toi simplement de le remettre quand tu auras fini. Mais dis donc, tu es doué pour t’occuper des enfants.

— Surtout des plus difficiles, comme tu le sais bien.

Jiiya sourit. Ses sourires étaient discrets et faciles à manquer, mais il en esquissait étonnamment souvent.

— Comment pourrais-je l’oublier ? Mais si tu veux mon avis, Shino était la véritable source d’ennuis entre nous deux.

— Il est difficile de croire que ce garçon manqué ait pu devenir quelqu’un d’aussi posée. Devenir mère change vraiment les gens.

L’expression de Jiiya devint alors terriblement douce.

Plus tard dans la soirée, elle retourna avec Jiiya dans sa chambre, où se trouvait une fleur qu’il lui avait donnée. Il lui en avait appris le nom et ce qu’elle symbolisait, mais elle en avait déjà oublié l’essentiel. Les fleurs n’étaient visiblement pas son domaine.

— Bonne nuit, Ryuuna.

— …Hmm.

Ainsi s’acheva une nouvelle journée.

Sa nouvelle vie la laissait perplexe, tant elle différait de son existence dans la cellule.

Il n’y avait plus de souffrance, mais cela ne lui apportait pas de joie non plus.

Peut-être était-ce parce qu’elle ne croyait pas pleinement à la réalité de tout cela. Une part d’elle pensait qu’elle tirerait la couverture sur elle, s’endormirait, puis se réveillerait pour se retrouver à nouveau dans la cellule.

La première chose qu’elle avait apprise en quittant son monde privé de lumière avait été la peur, la peur que tout cela s’effondre soudain autour d’elle.

Le silence de la nuit était assourdissant.

Elle ferma les yeux aussi fort qu’elle le put, comme pour repousser ses pensées.

À coup sûr, même cette chambre se trouvait encore à l’intérieur de cette cage obscure.

 

[1] Zeami Motokiyo (1363-1443), surnommé aussi Kanze, du nom de l’école Kanze qu’il a créée avec son père, est un acteur et dramaturge japonais, ainsi que le théoricien du nô et l’un des grands dramaturges de l’histoire du théâtre japonais. Il a notamment écrit le Fûshikaden ou Kadensho, traité théorique en 1406 qui pose les bases du théâtre Nô en 7 volumes.

En anglais on peut trouver la nouvelle traduction du Fûshikaden sous le titre « Flowering spirit : Classic Teachings on the Art of No » par William Scott Wilson. En français, il existe la traduction de René Sieffert « La Tradition secrète du nô » qui inclut le Fûshikaden ainsi que d’autres œuvres.

 

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