SotDH T8 - CHAPITRE 2 PARTIE 4
Jours d’Hortensias (4)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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— Jiiya, pourquoi nous protèges-tu ?
— …Hmm.
Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis la dernière attaque, et Jinya et les filles avaient vécu dans le calme, sans être inquiétés. Faute de tâche particulière, Jinya était revenu à son travail habituel de jardinier du jardin d’Akase. Il inspectait soigneusement les hortensias un par un, vaporisant de l’insecticide ici, taillant des branches et des feuilles superflues là. Kimiko et Ryuuna l’observaient travailler avec curiosité.
Les deux filles s’étaient rapprochées après leur visite au café. Elles avaient développé une entente surprenante, toutes deux étant plus ou moins confinées à l’enceinte de la demeure d’Akase, et passaient une grande partie de leur temps ensemble.
Ryuuna s’était vu attribuer sa propre chambre dans les quartiers des domestiques. La version officielle, telle que Michitomo l’avait racontée à tous, était qu’elle était une parente de Jinya ayant perdu sa famille proche et confiée à sa garde.
Seiichirô ne montrait aucun signe de se soucier de la présence de Ryuuna, ce qui signifiait sans doute qu’Eizen ne lui avait rien dit à son sujet. Le seul rôle de Seiichirô avait été de veiller à ce que Kimiko soit élevée puis offerte à Eizen. Il n’était rien de plus qu’un minuscule pion dans les plans de ce dernier.
Par conséquent, Ryuuna n’avait aucun véritable problème à vivre dans la demeure des Akase. Eizen savait très probablement déjà qu’elle s’y trouvait, mais comme les hostilités entre lui et Jinya étaient au point mort, ce n’était pas un problème immédiat. Même s’ils savaient qu’il ne s’agissait que du calme avant la tempête, ils pouvaient profiter d’une paix rare.
— Pardon ? demanda Jinya en retour.
— Pourquoi prends-tu des risques pour nous protéger ? Je suis certaine que personne ne t’en voudrait si tu ne le faisais pas. Oh, ce n’est pas que je ne t’apprécie pas, bien sûr.
— Je vous protège parce que j’ai fait la promesse à Michitomo-sama. Et puis, je suis à vos côtés depuis que vous étiez un bébé. J’ai la responsabilité de continuer à veiller sur vous.
— Ce n’est que pour ça ?
— Il y a d’autres raisons. Par exemple, j’aimerais bien continuer à m’occuper de ces hortensias.
Il accompagna sa plaisanterie d’un sourire en coin. Son ton était doux, empreint de la bienveillance qu’un vieil homme pourrait avoir envers sa petite-fille. Sa plaisanterie détendit un peu Kimiko, et l’expression contrariée de son visage s’effaça.
— Je ne pensais pas que tu étais aussi minutieux.
— Hmm ?
— Avec les hortensias, je veux dire. Ton travail prend étonnamment beaucoup de temps.
Elle observait ses mains, visiblement fascinée par leur dextérité. Ryuuna la vit et imita son expression.
— Les êtres vivants demandent de l’argent, du temps et des efforts. Cela vaut autant pour les plantes que pour les gens.
D’un coup sec de sécateur, Jinya coupa une touffe indésirable. Son regard resta posé sur les hortensias tandis qu’il parlait.
L’esprit de Kimiko s’apaisa. En raison de leur différence d’âge, discuter avec lui revenait à parler avec un grand-père. C’était un après-midi paisible, rythmé par le bruissement des feuilles et le claquement intermittent des tailles.
— Les fleurs deviennent-elles moins belles si on ne les taille pas tous les jours ?
— Non, pas du tout. Les hortensias sont en réalité un type de fleurs qui n’a pas besoin d’être taillé. Ils fleuriront très bien chaque année si on les laisse tranquilles.
— …Hmm…?
Ryuuna pencha la tête, déroutée par sa réponse. Kimiko semblait tout aussi perplexe, arborant une expression similaire.
— Hein ? Alors pourquoi se donner autant de mal pour s’en occuper ?
— Parce que si on les laisse faire, les arbustes grandiront chaque année, et les fleurs s’épanouiront de plus en plus haut. Le paysage que vous voyez aujourd’hui disparaîtra. Autrement dit, je ne taille pas pour que les fleurs soient belles l’an prochain, mais pour qu’elles fleurissent exactement de la même manière dans dix ans qu’aujourd’hui.
Dans dix ans, Kimiko aurait vingt-six ans. Pour elle, c’était un avenir lointain, au-delà même de ce qu’elle pouvait imaginer. De la même façon, elle avait du mal à comprendre le travail d’un jardinier. Jinya travaillait dur chaque jour pour un résultat qui n’arriverait que dix ans plus tard, et les fleurs ne seraient pas plus belles qu’elles ne l’étaient déjà. Quel que soit l’angle sous lequel elle y pensait, l’effort ne correspondait pas à la récompense.
— Ça semble un peu… inutile ?
— Vous voulez dire que vous pensez que c’est un effort gaspillé ?
— Non, non ! Rien de tel.
Elle agita les mains, ne voulant pas paraître impolie. Jinya consacrait tant d’efforts à ces fleurs. Il ne lui semblait pas juste qu’elles ne deviennent pas plus belles qu’elles ne l’étaient déjà. Pour la Kimiko bien plus jeune, l’effort devait être récompensé.
— Il y a de la valeur à travailler dur pour changer les choses, et aussi à travailler dur pour les préserver. Les deux se valent.
Jinya esquissa un sourire doux.
— Ces hortensias sont les mêmes que lors du mariage de vos parents. Ils n’ont rien d’éblouissant, mais je suis fier de leur caractère immuable.
— Mais n’est-ce pas un peu… triste de devoir s’en occuper chaque jour pour qu’ils ne changent jamais ?
Elle cherchait à exprimer quelque chose sans y parvenir. Son inexpérience paraissait attendrissante à ses yeux bien plus âgés.
Il reporta une fois encore son regard sur les hortensias. La fin de la saison approchait, et les arbustes se dénudaient peu à peu.
— Il viendra peut-être un jour, Dame Kimiko, où vous serez mariée et aurez un enfant.
— U…un enfant ? dit-elle, surprise.
— C’est tout à fait possible. Et lorsque cet enfant aura grandi, il jouera peut-être ici, dans cette cour, et alors votre regard se posera sur ces hortensias.
Il tendit la main et effleura doucement une fleur, comme pour la chérir avant que la saison ne l’emporte. La texture humide de ses pétales le fit sourire.
— Je suis certain que ces hortensias immuables vous paraîtront alors bien plus beaux. Vous comprendrez quand le moment viendra.
— …Tu dis parfois des choses vraiment difficiles à comprendre.
— Que voulez-vous, les vieux aiment faire la morale.
À mesure que l’on vivait, la valeur des choses qui changeaient et de celles qui ne changeaient pas devenait évidente. Jinya avait autrefois été un homme ignorant et insensé, mais ses nombreuses expériences lui avaient appris, et il pouvait désormais être celui qui enseigne, aussi étrange que cela lui paraisse.
— Oh, Kimiko. Et Jiiya, et toi aussi, Ryuuna-san. C’est donc ici que vous étiez.
À peu près au moment où il eut fini de s’occuper des hortensias, Shino, la mère de Kimiko, les interpela. Elle ressemblait à une femme pour laquelle le mot « élégante » semblait avoir été inventé, avançant avec grâce dans la cour.
— Oh, mère.
— Mm…
Kimiko et Ryuuna se tournèrent vers Shino.
— Bonjour, Shino-sama, dit Jinya.
— Vraiment, Jiiya ? Je crois pourtant t’avoir dit de ne pas être aussi formel avec moi.
— Oui. Pardon, Shino.
Le voyant reprendre son ton ancien et familier, Shino hocha la tête avec satisfaction.
Jinya connaissait Shino depuis qu’elle était enfant, et cela lui réchauffait le cœur de voir qu’elle était devenue une dame aussi raffinée. Petite, elle avait été un vrai garçon manqué, bien plus espiègle que Kimiko ne l’avait jamais été. Il se souvenait avec affection de la façon dont elle faisait tourner le pauvre Michitomo en bourrique. Il n’y avait alors vraiment pas eu d’autre choix que de s’occuper d’elle directement.
Jinya éprouvait de la gratitude envers Michitomo comme envers Shino. C’était grâce à eux qu’il avait retrouvé une forme de paix après avoir perdu Nomari et Somegorou.
— Jiiya, ce n’est qu’une rumeur, le fait que tu sois l’amant de Mère, n’est-ce pas ?
Kimiko plissa les yeux vers Jinya, soupçonnant une infidélité à la lumière de son échange empreint de tendresse avec sa mère. Son regard manquait de force, mais être ainsi soupçonné lui faisait malgré tout mal.
— Voyons, ne sois pas impolie, Kimiko, dit Shino.
— Mais, Mère…
— Jiiya s’occupait de moi quand j’étais enfant, et rien de plus. J’ai simplement du mal à m’habituer à l’entendre me parler aussi formellement, puisqu’il ne le faisait pas autrefois.
Enfant, Shino avait été très volontaire, si bien qu’il avait fini par la traiter sans formalités. Kimiko était une enfant bien plus obéissante que sa mère ne l’avait été, même si elle avait hérité de sa vive curiosité et de son énergie.
— C’est Michitomo-sama qui a fait venir Jiiya ici comme serviteur. J’avais onze ans seulement quand nous nous sommes fiancés, si je me souviens bien, alors je jouais souvent avec lui. Je l’ai même convaincu de me faire sortir en cachette, comme il le fait avec vous deux.
Shino soupira, gagnée par la nostalgie.
La capacité de Jinya, Invisibilité, lui permettait de passer inaperçu. Autrefois, il ne pouvait l’utiliser que sur lui-même, mais l’expérience lui avait permis de dissimuler aussi d’autres personnes, à condition qu’elles y consentent et qu’il les touche. Grâce à cette capacité, il faisait passer Shino en douce sous le nez des autres domestiques et la laissait explorer Tôkyô. C’était un usage frivole d’une capacité démoniaque, mais cela lui avait apparemment permis de se créer de bons souvenirs.
— Vraiment ?
— Oh oui.
Les yeux de Kimiko s’écarquillèrent de surprise. Elle n’avait connu sa mère que telle qu’elle était aujourd’hui, et il lui était difficile de l’imaginer sortir en cachette pour s’amuser en ville.
— J’ai reçu un gâteau en cadeau. Pourquoi ne pas le partager autour d’un thé, vous deux ? dit Shino à Kimiko et Ryuuna.
— Oh, euh, d’accord.
— …Hmm.
Encore en train d’assimiler ce qu’elle venait d’apprendre, Kimiko répondit à moitié absente. Pendant ce temps, Ryuuna acquiesça avec vigueur, hochant la tête avec une ardeur farouche. Il était un peu inattendu de la voir si enthousiaste à l’idée d’un gâteau.
— Ryuuna-san, tu aimes le gâteau ? demanda Kimiko.
Ryuuna secoua la tête. Soudain, on ne savait plus très bien ce qui l’enthousiasmait autant.
— On rentre ? dit Shino.
— Allons-y. Tu pourrais nous raconter quelques histoires de cette époque, Mère ?
— Bien sûr.
Bien qu’aucune des trois ne soit particulièrement enjouée, elles s’animèrent à leur manière. Jinya les regardait s’éloigner avec une expression chaleureuse lorsque Shino se retourna soudain et l’interpela.
— Tu veux te joindre à nous, Jiiya ?
— Merci, mais je vais passer.
— Très bien.
Shino semblait s’attendre à son refus et ne parut pas le moins du monde déçue.
— Pourquoi pas, Jiiya ? Viens avec nous.
— Allons, allons. Ne le force pas, Kimiko, reprit Shino en la réprimandant doucement, avant de les encourager à avancer.
Il aurait pu les rejoindre s’il l’avait vraiment voulu. Himawari surveillait les abords du domaine, et l’assaillant de l’autre jour semblait suffisamment avisé pour n’avoir attaqué que dans le but d’évaluer Jinya. Il ne devait pas y avoir de réel danger pour le moment. Malgré cela, il choisit de ne pas y aller.
— Peut-être une prochaine fois, dit-il.
— D’accord…, répondit Kimiko.
Malgré leur déception, les deux filles suivirent Shino à l’intérieur. Jinya sourit en les regardant s’éloigner. Il avait tant perdu au fil des années que ce bonheur ordinaire n’en paraissait que plus précieux.
— Alors, où en étais-je…?
Il reprit l’entretien des hortensias.
Bien qu’ils soient désormais fortement associés à la saison des pluies, les hortensias n’avaient pas été particulièrement populaires à l’époque d’Edo. En réalité, beaucoup les détestaient même, car on pensait qu’ils symbolisaient la traîtrise et l’inconstance. Il était étrange de songer qu’ils deviendraient un jour assez appréciés pour être omniprésents dans les jardins.
Si le passage du temps faisait perdre de la valeur à bien des choses, il arrivait aussi que l’on en trouve dans des choses anciennes. Les fleurs elles-mêmes n’avaient pas changé, mais autre chose, si, quelque chose que Jinya ne parvenait pas vraiment à nommer.
— Pourquoi est-ce que je les protège, hein…?
Il repensa à la question de Kimiko.
Les hortensias étaient en pleine floraison. Ils paraissaient aussi immuablement beaux qu’à l’époque où Michitomo et Shino s’étaient fiancés, et qu’aux jours où Kimiko grandissait encore.
Il espérait que Kimiko en viendrait, un jour, à percevoir elle aussi la beauté de ces fleurs. Peut-être les contemplerait-elle alors aux côtés de ses parents vieillissants et comprendrait enfin.
Certains diraient qu’un tel espoir ne valait pas la peine de se battre bec et ongles, mais pour Jinya, c’était une raison suffisante.
Lorsqu’il coupa un excédent de tige avec son sécateur, un claquement net résonna dans le jardin.