SotDH T8 - CHAPITRE 1 PARTIE 7
Kadoku no Kago (7)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Le kodoku no kago, ou le Berceau du Poison-Renard, devait être un esprit artificiel créé par l’homme pour être souillé et enfanter des démons. Eizen appelait Ryuuna un berceau plutôt qu’une mère pour la simple raison qu’il ne la voyait que comme un objet.
— Écœurant…, dit Somegorou.
— Ça l’est, répondit Jinya. — Mais s’il y a un moindre point positif, c’est que les choses n’en sont pas encore arrivées là. Le plan aurait été mené à terme hier si nous n’étions pas intervenus.
Kimiko et les autres invités avaient été rassemblés dans le but d’achever le Kodoku no Kago. En quoi consistait exactement ce processus restait flou, mais on pouvait aisément deviner qu’il s’agissait de quelque chose de pénible.
— Je doute qu’Eizen ait prévu de faire s’entretuer les invités comme dans le rituel du kodoku. Les personnes réunies là-bas étaient sans doute destinées à servir de nourriture à Ryuuna, afin qu’elle puisse emmagasiner leur vie comme Eizen le fait. Il comptait la forcer à manger de la chair humaine, puis la parachever avec sa lame Yatonomori Kaneomi, pour la transformer en quelque chose à mi-chemin entre l’humain et l’esprit. Un monstre qui enfante des démons… une sorte de dieu-démon.
Tous les regards se tournèrent vers Ryuuna. Ignorant ce qui se disait, elle inclina la tête sur le côté.
Si l’on définissait un dieu-démon comme une entité apportant la ruine au monde des hommes, alors ce terme la décrivait parfaitement. Mais à la différence de Magatsume, Ryuuna aurait été un dieu-démon créé dès l’origine pour être vaincu.
Elle devait être souillée par les hommes, enfanter des démons, attirer sur elle la haine des humains, puis être abattue par les Nagumo de l’Épée Démoniaque. C’était pour cette raison qu’elle portait le nom de Ryuuna.
Elle avait été conçue comme un réceptacle destiné à porter la vie, la haine et les démons. Un cloaque humain.
Même après toutes ces explications, Ryuuna ne prononça pas un mot et semblait même plutôt ennuyée. Rien ne semblait l’empêcher de communiquer, elle n’en avait simplement pas l’envie. Une expression indifférente restait figée sur son visage.
— Alors c’est ça que cette gamine a traversé…, dit Somegorou. — Et tu es intervenu pour empêcher tout ça ?
— En partie. J’avais en tout trois raisons. Je voulais aussi assurer la protection de Kimiko, parce que son père m’a confié sa sécurité, et, en plus de cela, je voulais m’emparer pour moi-même de la lame Yatonomori Kaneomi d’Eizen.
Somegorou afficha un large sourire.
— Ah, donc tu as agi par devoir, comme un être humain, hein ? Tant mieux. Tu n’es donc pas un ennemi de l’humanité, finalement.
Certaines choses continuaient toutefois de lui sembler étranges. Jinya avait probablement dissimulé volontairement certains faits dans ses explications. Somegorou n’était pas assez naïf pour lui accorder une confiance aveugle, mais au moins, il paraissait clair que leurs chemins ne les mèneraient pas à s’affronter.
— Mais alors, tout à l’heure, qu’est-ce que tu voulais dire à propos de l’utilisation de la lame Yatonomori Kaneomi par Eizen ? J’imagine qu’elle possède un pouvoir qui lui est propre ?
Jinya hésita brièvement avant de répondre.
— Sa lame Kaneomi possède Hurlement Démoniaque, une capacité de scellement de démons du plus haut niveau, capable de sceller un démon avec une seule égratignure.
Les objets capables de sceller des démons étaient étonnamment répandus.
On en trouvait dans toutes sortes de récits, qu’il s’agisse de jarres ou de miroirs, de coffres ou d’épées.
Pourtant, la lame Yatonomori Kaneomi que Jinya avait vue la veille dégageait quelque chose de profondément sinistre.
— Huh. Je pensais que son pouvoir avait un rapport avec le contrôle du miasme noir.
— C’est le cas, dans une certaine mesure. Il s’agit de la capacité de l’un des démons qu’elle a scellés. Je n’ai pas une vision complète de la chose, mais il semble qu’Eizen puisse utiliser une fraction du pouvoir de chaque démon enfermé dans la lame.
Bien qu’ils étaient tombés de leur ancienne gloire, les Nagumo demeuraient des maîtres des lames démoniaques et connaissaient les meilleures méthodes pour en extraire la puissance. Jinya paraissait exceptionnellement prudent à l’égard de cette épée.
— Le Kodoku no Kago doit être achevé lorsqu’un démon puissant, scellé dans la lame d’Eizen, prendra possession du corps de Ryuuna. Si les choses en arrivent là, elle deviendra véritablement le Berceau du Poison-Renard et apportera la ruine au pays, comme Tamamo-no-Mae autrefois.
— Tu penses vraiment qu’il a scellé quelque chose d’aussi fou dans cette lame ?
— Oui. C’est pour cela que je dois la lui reprendre… mais j’ai échoué hier, dit Jinya, d’une voix teintée de lassitude et de tristesse.
Somegorou le regardait, perplexe, lorsque Himawari intervint soudain.
— Nous souhaitons également mettre un terme à Nagumo Eizen. C’est pour cela que je travaille avec Mon Oncle.
Son visage juvénile ne laissait transparaître aucune chaleur. Sa véritable nature ne faisait aucun doute.
— Oh ? C’est donc ça ? dit Somegorou.
Son intervention soudaine détournerait sans doute l’attention de Jinya, mais cela lui convenait. Il estimait pouvoir se permettre d’écouter ce qu’elle avait à dire.
— Je n’ai évidemment aucun intérêt moral à arrêter Eizen. Mon seul objectif est de protéger ma mère.
— Et par là, tu veux dire… ?
— Exactement ce que cela implique. Vous avez vu Eizen vous-même hier soir, n’est-ce pas ? La capacité d’emmagasiner la force vitale de ceux qu’il dévore est quelque chose qu’il a acquis au cours de la création du Kodoku no Kago. Ce n’est qu’un sous-produit de son objectif, et pourtant, ce pouvoir est déjà aussi redoutable. Imaginez donc ce que le Kodoku no Kago pourrait accomplir une fois achevé. Il pourrait même représenter une menace pour ma mère. De plus, les Nagumo, en tant que véritables chasseurs d’esprits, constituent un danger pour nous.
— J’suis pas sûr de pouvoir les appeler « véritables », moi…
— Je reconnais que leurs méthodes sont ignobles, mais il y a une certaine logique dans leurs actions. Ils ont même déjà pris pour cible ma mère.
Somegorou ne prenait pas tout ce qu’il entendait pour argent comptant. Himawari devait forcément manigancer quelque chose, et cela pourrait bien s’avérer encore plus problématique que les Nagumo. En vérité, ignorer les agissements des Nagumo serait peut-être l’option idéale si cela permettait de contenir Magatsume.
Somegorou jeta un coup d’œil à Jinya, qui secoua la tête comme s’il avait percé ses pensées à jour. Il semblait conscient des risques et donnait malgré tout la priorité à l’arrêt des Nagumo.
— D’accord. Il y a encore pas mal de choses que je ne comprends pas très bien, mais je crois saisir l’essentiel, dit Somegorou.
Au final, leur tâche était simple. Ils devaient tuer Eizen et protéger Ryuuna. Eizen viendrait à leur poursuite tant qu’ils auraient la jeune fille avec eux, mais cela pourrait même leur faciliter la tâche.
— Dis, ça t’dirait que je vous trouve un endroit provisoire où vivre ? Le vieux Akase a des liens avec Eizen, pas vrai ?
Plus Somegorou en entendait, moins il voyait d’intérêt à rester au domaine des Akase.
Jinya n’était pas du genre à laisser des tiers être entraînés dans le danger, il paraissait donc logique de penser qu’il préférerait se cacher ailleurs avec Ryuuna.
— Je pense que cet endroit conviendra pour le moment. Eizen ne peut pas se permettre d’agir de façon trop imprudente.
— Pourquoi donc ?
— Parce que le pire scénario pour lui serait la mort de Ryuuna.
Jinya le dit comme si cela n’avait aucune importance. Ce Jinya-là semblait bien plus posé que le maître épéiste pourfendeur de démons dont Somegorou gardait le souvenir.
— Ryuuna a quatorze ans, l’âge minimum requis pour qu’il puisse achever le Kodoku no Kago. Si elle n’avait pas au moins atteint l’âge des premières règles, cela n’aurait servi à rien. Tout serait resté sans valeur si elle ne pouvait pas porter d’enfants. Autrement dit, il a dû attendre quatorze ans pour que ses plans puissent aboutir. Il pourrait créer un autre réceptacle maintenant que nous lui avons retiré Ryuuna, mais cela signifierait encore quatorze années d’attente. C’est pour cela qu’il ne peut pas agir à la légère. Il y a aussi la possibilité que je me retrouve acculé et que je tue simplement Ryuuna.
Imaginons qu’Eizen parvienne à mettre Jinya aux portes de la mort. Ayant échoué à la fois à s’emparer de la lame Yatonomori Kaneomi et à protéger Ryuuna, Jinya pourrait bien accomplir un dernier acte désespéré dans ses ultimes instants.
— Je peux mourir ici, mais au minimum, je ne te laisserai pas achever le Kodoku no Kago.
Juste avant que sa vie ne s’éteigne complètement, Jinya pourrait employer le peu de volonté qu’il lui resterait pour tuer Ryuuna. Eizen serait alors contraint de tout recommencer depuis le début.
— Il attendra d’avoir une occasion de garantir à la fois ma mort et la sécurité de Ryuuna. D’ici là, je suis certain qu’il ne bougera pas.
Une pensée troublante traversa l’esprit de Somegorou. Si tout ce que disait Jinya était vrai, alors, en fin de compte, tous leurs problèmes pourraient être réglés par la mort de Ryuuna.
Il ne pensait pas que Jinya était un homme cruel, mais il n’avait aucun doute sur le fait que Jinya la tuerait s’il n’avait plus d’autre choix. Jinya était quelqu’un capable de blesser ce qui lui était cher si cela s’avérait nécessaire, comme Somegorou l’avait vu lorsqu’il avait tué Azumagiku pour aider Nomari.
— …Mm ?
Ryuuna inclina la tête, car Somegorou la fixait sans s’en rendre compte. Sa conscience douloureusement tiraillée avait assombri son expression.
— Ça ira, dit Himawari en percevant ses inquiétudes, avant de lui adresser un sourire bien trop mûr pour son apparence. — Si nous la tuions, Eizen perdrait toute raison de nous poursuivre. S’il crée simplement un nouveau Kodoku no Kago ailleurs, tout cela n’aura servi à rien.
— …C’est vrai.
Eizen avait deux options : créer un nouveau réceptacle ou reprendre Ryuuna à Jinya. La seconde serait de loin la plus simple, il choisirait donc presque à coup sûr cette voie. Tuer Ryuuna ne ferait que contraindre Eizen à se cacher pour fabriquer un nouveau réceptacle. Il n’aurait alors plus aucune raison de risquer un affrontement avec Jinya et les autres. De plus, il prendrait sans aucun doute grand soin de se dissimuler et de se prémunir contre toute attaque éventuelle.
Jinya était déjà peu enclin à tuer Ryuuna, et il avait désormais une bonne raison supplémentaire de ne pas le faire. Tant que la situation restait inchangée, Somegorou n’avait pas à craindre qu’il se produise quoi que ce soit d’extrême.
— Du moins pour le moment, il est dans l’intérêt des deux camps de maintenir le statu quo, déclara Himawari. — Je pense que cela restera ainsi un certain temps, au moins jusqu’à ce que l’un des deux puisse porter un coup décisif.
Le corps de Somegorou se relâcha sous l’effet du soulagement.
— Voilà qui règle la question, dit Jinya. — Merci pour ton aide la nuit dernière, mais à présent, tout ira bien. Tu n’as plus besoin de rester ici. J’ai encore un ou deux atouts dans ma manche.
Sans paraître complaisant, il parlait avec assurance, comme s’il était convaincu que tout se passerait bien.
— Eh bien, tant mieux. Je suis techniquement à la retraite, alors j’préfère y aller mollo. Mais tu pourras pas garder Ryuuna enfermée dans ta chambre ici indéfiniment, tu sais ?
Malgré ses circonstances inhabituelles, elle restait une jeune fille en âge de l’être. Vivre avec quelqu’un d’autre dans une pièce aussi exiguë serait éprouvant pour elle. Jinya ne pouvait pas non plus la surveiller en permanence, puisqu’il avait son travail. Ce ne serait pas une plaisanterie si elle se faisait enlever pendant qu’il était en service.
— C’est prévu. Je connais quelqu’un qui devrait accepter de donner un coup de main.
Jinya esquissa un léger sourire.
— J’ai récemment retrouvé une vieille connaissance de l’époque où je vivais dans un quartier d’Edo appelé Fukagawa. Je lui demanderai de veiller sur Ryuuna quand je ne pourrai pas le faire.
— Ah, un démon ?
Jinya hocha la tête. Somegorou le savait déjà, bien sûr, mais cela lui faisait toujours quelque chose de se rappeler que Jinya était bien plus âgé qu’il n’en avait l’air.
— Quant à une chambre pour elle, je demanderai à Michitomo de s’en charger.
— C’est le père de Kimiko-chan, c’est ça ? J’imagine que t’as pas l’intention de quitter la maison des Akase de sitôt ?
— Pas pour le moment. C’est la promesse que j’ai faite.
L’expression de Jinya s’adoucit, mais Somegorou n’insista pas.
Il était simplement heureux de savoir que Jinya avait retrouvé un peu de chaleur dans sa vie après s’être séparé de Nomari.
— D’accord, une dernière question.
L’expression détendue de Somegorou redevint sérieuse.
— Tu n’as pas oublié Magatsume, j’espère ?
Le regard farouche que lui lança Jinya fut une réponse suffisante.
— Comme si je pouvais oublier.
— J’ai compris. Désolé d’avoir posé une question pareille.
Ces quelques mots suffisaient à tout comprendre. La haine obscurcissait toujours le regard de Jinya, et sa coopération avec Himawari ne signifiait pas que quoi que ce soit avait changé à ce sujet.
La discussion achevée, la pièce retomba dans le silence.
— Bon, j’crois que c’est mon signal.
Somegorou se leva pesamment de sa chaise. Il restait dans l’ombre sur bien des points, comme la raison pour laquelle Kimiko avait bénéficié d’un traitement particulier ou certains détails plus fins concernant la lame Yatonomori Kaneomi d’Eizen, mais il en avait entendu assez pour être satisfait.
— Merci d’avoir pris le temps de plus ou moins m’expliquer tout ça. Je vais rester à Tôkyô pour le moment, alors fais-moi signe si t’as besoin d’un coup de main.
— Merci. Je n’y manquerai pas, répondit Jinya.
Somegorou avait pourtant le sentiment qu’il ne ferait pas appel à lui. La dernière fois que Jinya avait cherché l’aide de Somegorou, c’était contre Magatsume. Il était difficile d’imaginer qu’il recommencerait après ce qui s’était passé. Somegorou comprenait que Jinya se retenait par égard pour lui, mais l’idée de ne peut-être pas pouvoir l’aider le moment venu lui serrait un peu le cœur.
— Adieu, Akitsu-san, dit Himawari.
— Ouais. Adieu, fille de Magatsume.
— J’ai un nom, vous savez. C’est impoli. Franchement, le précédent Akitsu-san était bien plus aimable.
Somegorou éclata d’un grand rire face à la réaction enfantine de Himawari. Puis il se tourna vers Ryuuna et dit doucement :
— S’il arrive quoi que ce soit, n’hésite pas à t’en remettre à ce vieux bonhomme à l’air jeune, là-bas. Il sait s’occuper des gens. Il a l’air renfrogné, mais il est étonnamment gentil.
Qui sait, songea Somegorou en ricanant intérieurement. Peut-être finira-t-il par choyer cette gamine autant qu’il choyait sa propre fille.
— …Hmm. Jiiya, gentil, dit Ryuuna avec un sourire.
Somegorou se figea. Il ne s’attendait pas à une réponse. La voix qu’il entendait pour la première fois était douce et claire comme une cloche.
— J’imagine que Kimiko a dû l’influencer un peu, murmura Jinya avec un air embarrassé.
Somegorou éclata de rire.
***
La pièce redevenue silencieuse après le départ de Somegorou, Jinya laissa échapper un léger soupir.
Ryuuna restait assise sans émettre un son, comme à son habitude. Le simple fait de les écouter parler semblait l’avoir fatiguée. Elle commença à somnoler, puis finit par s’affaler sur le lit. La façon dont elle fermait les yeux et enfonçait son visage dans l’oreiller la faisait paraître bien plus jeune que son âge.
— Ça vous va vraiment de laisser les choses ainsi avec Akitsu-san ? demanda Himawari en tournant lentement le regard de Ryuuna vers Jinya. — Il avait l’air prêt à aider, et son aide serait sûrement précieuse. Après tout, il est assez doué pour être connu comme un chasseur d’esprits légendaire.
— Ça ira. Je n’ai pas l’intention de l’impliquer. Je n’ai expliqué les choses que parce que ce serait pénible s’il s’en mêlait de lui-même.
Somegorou, autrement dit, Utsugi Heikichi, menait déjà une vie heureuse de son côté. Jinya ne pouvait pas s’immiscer là-dedans.
— Et puis, j’ai déjà ton aide.
— Hé hé. C’est flatteur, dit-elle avec un sourire ravi.
Bien que Jinya éprouvait une haine profonde envers sa mère, il ne sentait rien de semblable monter en lui à l’égard de Himawari.
Tous deux se cachaient bien des choses et savaient que leurs objectifs ne coïncidaient pas tout à fait. Malgré cela, il n’avait aucune intention de mettre fin à leur coopération. Il ne faisait aucun doute, toutefois, qu’ils travaillaient ensemble par pur intérêt mutuel. Il esquissa un sourire amer.
— Ne m’oublie pas, cher « mari ».
L’épée posée sur le bureau prit la parole. La lame Yatonomori Kaneomi de Jinya possédait la capacité Esprit, qui lui conférait une volonté et une voix propres.
— Bien sûr. J’avoue toutefois hésiter un peu à t’utiliser.
— Je t’en prie, n’hésite pas. Eizen-sama a changé… même si je porte sans doute une part de responsabilité dans ce qui est arrivé.
L’ancienne maîtresse de Kaneomi était Nagumo Kazusa. Se retourner contre la famille Nagumo qu’elle avait autrefois servie avait été pour elle une épreuve aux sentiments mêlés.
— Mais cela ne fait qu’accroître ma responsabilité. Je t’en prie, fais usage de moi. Eizen-sama, non, Eizen, n’est plus l’homme qu’il était. Le monde se portera mieux sans lui, et c’est à moi qu’il revient de lui donner la mort.
Il n’y avait aucune hésitation dans sa voix. En tant que maître, Jinya ne pouvait donner qu’une seule réponse.
— Kaneomi, veux-tu me prêter ta force ?
— Je ne suis que ta lame. Si telle est ta volonté, je te viendrai en aide à tout moment.
Kaneomi accompagnait Jinya depuis son départ de Kyôtô, à l’ère Meiji. Après avoir passé des décennies à ses côtés, il ne trouvait plus étrange qu’elle l’appelle parfois « mari » sur un ton taquin.
Sa résolution de s’opposer à Eizen désormais figée, l’atmosphère dans la pièce s’apaisa. Seule Himawari, pour une raison obscure, affichait un air perplexe.
— En fait, j’ai quelque chose à dire au sujet d’Eizen. J’ai rencontré et parlé à l’un de ses subordonnés hier soir, un démon vêtu comme une servante.
Jinya se remémora la servante rusée de la veille. Il se méfiait de ses capacités au combat, mais pas vraiment de quoi que ce soit d’autre.
— Les démons subordonnés d’Eizen semblent travailler avec lui parce qu’ils espèrent, eux aussi, retrouver une forme de gloire passée. Je trouvais étrange que des démons coopèrent avec un humain, mais puisque nous travaillons ensemble, je n’ai sans doute pas le droit de juger.
Son ton devint hésitant tandis qu’elle poursuivait.
— Pourtant, ce démon que j’ai rencontré, Yonabari, me préoccupe. J’ai peur qu’il ne s’avère être une menace encore plus grande qu’Eizen.
***
À peu près au même moment, Tôdô Yoshihiko s’affairait à son travail de contrôleur de billets. Malgré sa petite taille, le Koyomiza était toujours aussi animé. Les films étaient véritablement devenus le divertissement roi, et Yoshihiko ne pouvait s’empêcher de se sentir motivé à en faire partie.
— Bienvenue… ! Oh ?
Après avoir laissé passer plusieurs dizaines de clients, il aperçut un visage familier au bout de la file. Ce n’était toutefois pas une connaissance, simplement quelqu’un contre qui il s’était littéralement heurté quelques jours plus tôt.
— Salut. On dirait qu’on se recroise.
La personne à l’allure androgyne semblait elle aussi l’avoir reconnu. Une fois tous les clients devant passés, elle s’approcha avec un sourire.
— Désolé pour l’autre jour, pour vous être rentré dedans, s’excusa Yoshihiko.
— Oh, ce n’est rien. Ce n’était en rien dérangeant.
Il poussa un soupir de soulagement, puis ses pensées dérivèrent. La personne portait un uniforme scolaire, mais venait voir un film en pleine journée de classe. Peut-être séchait-elle les cours. Il ne posa évidemment pas la question. Se mêler des affaires d’un client aurait été malvenu.
— Voilà mon billet.
— Oh. Oui.
Il en découpa le bord et la laissa entrer.
— Merci. En fait, c’est la première fois que je vais voir un film.
— Vraiment ?
— Oui. Je n’y trouvais aucun intérêt. Ce n’est toujours pas le cas d’ailleurs. Si je suis là, c’est par simple curiosité.
Aller au cinéma puis boire un café était un passage obligé pour les jeunes couples. Yoshihiko supposa qu’elle inspectait les lieux avant un rendez-vous.
Elle sourit.
— Ah, pas pour un rendez-vous ou quoi que ce soit. Désolée de te décevoir. Je repère les lieux pour des raisons criminelles. Le patron m’a dit de ne pas faire de vagues, mais où serait l’amusement ?
— Hein ?
— Mm, qu’est-ce que je pourrais faire… Peut-être enlever ce mignon garçon devant moi ?
Elle lança à Yoshihiko un regard enjôleur. Peu habitué à ce genre de taquineries, il rougit et rit nerveusement à la fois.
Avec un sourire malicieux, la personne ajouta :
— À plus tard. Ah, j’ai tellement hâte…
Incapable de suivre ces changements de ton incessants, Yoshihiko la regarda s’éloigner en silence.
Ses pas étaient légers. Elle semblait impatiente de voir son tout premier film.
La voir d’aussi bonne humeur le rendit heureux lui aussi.
Il ne connaissait ni le nom ni même le genre de cette personne, mais il la trouvait franchement amusante.