SotDH T8 - CHAPITRE 1 PARTIE 4

Kadoku no Kago (4)

—————————————-
Traduction : Calumi
Correction : Raitei
——————————————

Yonabari, la grande servante, porta Kimiko inconsciente jusqu’à la cellule souterraine. À l’intérieur se trouvait la jeune fille connue sous le nom de Kodoku no Kago, les bras et les jambes entièrement entravés.

— Salut, Ryuuna-chan. Comment ça va ?

Bâillonnée, la jeune fille ne répondit pas, ce que Yonabari n’attendait de toute façon pas.

— Regarde, je t’ai amené une amie.

Dans un bruit sourd, elle laissa tomber Kimiko sur le sol. Bien qu’on lui ait ordonné de la manipuler avec précaution, Yonabari n’en fit rien. Une certaine agitation semblait régner au-dessus d’elles, mais elle ne fit aucun effort pour aller prêter main-forte et s’assit au contraire nonchalamment sur le sol.

— Le Démon dévoreur de démons dont je t’ai parlé a probablement fait son apparition. Je me demande bien qui en sortira vainqueur.

Elle glissa, le visage illuminé d’une joie vive.

Son sourire était empreint d’une allégresse sincère et insouciante, et c’était précisément ce qui la rendait si perverse.

 

***

Nagumo Eizen fut frappé au front par la lame rouge projetée et mourut sur-le-champ. Somegorou et Izuchi se figèrent tous deux, déconcertés par ce développement soudain.

Un vent tiède souffla dans la nuit. Jinya traversa calmement la cour, passant devant les invités neutralisés. Les yeux fixés sur le cadavre d’Eizen, il dit :

— Himawari.

— Je suis là, Mon Oncle.

Trois démons venaient de faire leur entrée. Au centre se tenait une jeune fille vêtue d’un hakama, un large ruban rouge nouant ses cheveux.

Somegorou finit par reprendre ses esprits et interpela Jinya d’une voix incrédule :

— Hé, hé, attends… Qu’est-ce que tu fiches ici ?

Sa voix était plus rauque qu’il ne l’avait imaginé. Bien que la scène semblât momentanément figée, il se trouvait toujours au cœur d’un combat. Il ne devait en aucun cas se montrer aussi décontenancé devant un adversaire, mais il était incapable de se ressaisir.

À l’époque où il n’était encore que l’apprenti de Somegorou le Troisième, lui et son maître se rendaient fréquemment dans un restaurant de soba connu sous le nom de Au Soba du Démon, tenu par Kadono Jinya. Jinya et son maître étaient de proches amis et buvaient ensemble presque chaque soir, bien que l’un était un démon et l’autre un chasseur d’esprits. Somegorou le Quatrième admirait ce lien étrange et respectait Jinya lui aussi, pour être un démon capable de vivre parmi les humains.

— Sacrée retrouvaille, après toutes ces années… Pourquoi diable t’en prends-tu à des chasseurs d’esprits comme les Nagumo ? Et…

Serrant les dents, Somegorou lança un regard noir à Jinya et à la jeune fille qui se tenait près de lui. Bien que la fille fût un démon, elle et Jinya ressemblaient à un duo père-fille côte à côte, et cela mettait Somegorou hors de lui.

— C’est qui, la petite ? Un démon supérieur ?

— À bien y réfléchir, nous ne nous sommes encore jamais rencontrés en personne, n’est-ce pas ?

La jeune fille s’avança avant que Jinya ne puisse répondre.

— C’est un plaisir de vous rencontrer, Akitsu Somegorou-sama. Votre prédécesseur a été bon avec moi.

Elle ne dégageait aucune malveillance. Bien qu’elle fût un démon, Somegorou ne ressentait aucun danger émaner d’elle.

— …Vous connaissiez mon maître ?

— Oui. Ne vous a-t-il pas parlé de moi ?

Malgré la méfiance de Somegorou, elle continua d’agir avec une innocence presque enfantine, allant jusqu’à sourire avec bonheur.

— Je m’appelle Himawari. Peut-être me reconnaîtrez-vous mieux si je vous dis que je suis une des filles de Magatsume ?

Son cœur se mit à battre plus vite.

— …Magatsume.

Il avait bel et bien entendu parler de Himawari par son maître. Magatsume était l’ennemie jurée de Jinya et la cheffe de nombreux démons, et Himawari en était la fille aînée. Somegorou s’était inquiété des manigances des Nagumo, mais Magatsume représentait une menace bien plus grande. Elle avait tué son maître, effacé les souvenirs de Nomari, et deviendrait un jour le Dieu-Démon, apportant la ruine à toute l’humanité. Et Himawari était la fille de cette femme-là.

Alors pourquoi Jinya travaillait-il avec elle à présent ?

— Pourquoi… Pourquoi es-tu avec… elle ?!

Bien que Somegorou lutta pour ne pas crier, sa voix s’éleva malgré lui. Ses yeux débordaient de fureur, mais Jinya demeura calme, aussi férocement qu’il le fixe.

— J’ai mes raisons, mais ce n’est pas le moment. Le combat n’est pas terminé.

Somegorou fut agacé que Jinya refuse de lui répondre, mais ses paroles le calmèrent. Le combat n’était pas encore fini.

L’air commença à changer. Somegorou baissa les yeux vers le cadavre d’Eizen et le vit se redresser lentement.

— Hmph. Quelle entrée en matière violente.

Ni Somegorou ni Jinya n’étaient assez inexpérimentés pour perdre du temps à s’étonner. Ils se préparèrent à combattre, adoptant leurs postures et observant attentivement les mouvements d’Eizen.

Eizen se redressa complètement, retira la lame rouge fichée dans sa tête et la brisa. La lame avait vraisemblablement été créée par la capacité de Jinya, Lame de sang. Une fois détruite, elle se dispersa en brume.

— Bon sang. Je n’ai qu’un nombre limité de vies en réserve. J’aimerais éviter de les gaspiller.

Son cerveau, son crâne, sa chair et sa peau commencèrent à se refermer. Il essuya ensuite le sang avec sa manche, révélant qu’il n’avait pas la moindre cicatrice. Il était indéniablement mort, et à présent, il était indemne. Cela dépassait la simple régénération et s’apparentait davantage à une résurrection totale.

Il soupira comme si tout cela n’avait aucune importance. Il ne se vanta pas, même après avoir surmonté ce qui aurait dû être une attaque fatale. C’était comme s’il ne voyait en son assaillant, Jinya, rien de plus qu’une mouche.

— …C’est quoi, cette histoire de vies en réserve ? demanda Somegorou.

— Exactement ce que ça veut dire, répondit Eizen. — Takafumi était peut-être inutile en tant que chef de famille, mais au moins, maintenant, il sert à quelque chose.

Le sourcil de Somegorou tressaillit. Il n’était pas assez ignorant pour ne pas faire le lien entre l’absence du chef de famille et cette histoire de vies stockées.

— Alors tu en as mangé un autre, Cannibale ? cracha Jinya, qui observait la scène avec indifférence jusque-là.

En entendant cela, Somegorou fut certain que sa supposition était la bonne. Nagumo Eizen mangeait des humains et se ressuscitait grâce à leur force vitale. Il possédait une capacité singulière, proche de celle d’un démon.

— Ne me fais pas passer pour une ordure, dit Eizen. — Nous ne sommes pas si différents, puisque nous consommons tous les deux les nôtres.

— Pas faux.

Les deux semblaient se connaître, échangeant avec une familiarité étrange alors même qu’ils se faisaient face en ennemis. Mais toute cordialité ne restait qu’en surface. L’air était tendu et froid. Il n’existait entre eux rien d’autre qu’une hostilité pure.

— Dis-moi, qu’est-ce qui t’amène ici aujourd’hui ? demanda Eizen.

— Ai-je vraiment besoin de le dire ? Je suis venu prendre ta lame démoniaque, ainsi que le Kodoku no Kago.

La soif de sang de Jinya évoquait une lame aiguisée. À l’inverse, l’aura sinistre d’Eizen semblait trouble, comme de la boue.

— Hmph. En réalité, c’est toi qui devrais remettre quelque chose. Ce Yatonomori Kaneomi nous appartenait à l’origine.

Eizen tenait une épée à la main, semblable en apparence au Yatonomori Kaneomi de Jinya. La lame de Kaneomi de Jinya présentait un motif de trempe doux et ondulant, parsemé de petites paillettes, tandis que celle d’Eizen arborait un motif ressemblant à une rangée de petites perles. En dehors de cela, la longueur ainsi que la fabrication de leurs poignées et de leurs fourreaux étaient à peu près identiques. 

Il était fort possible qu’il s’agisse, dans les deux cas, de lames Yatonomori Kaneomi. On disait qu’il n’en existait que quatre, forgées à la fin de l’époque des Provinces en guerre[1] par le forgeron Kaneomi.

Autrement dit, l’épée d’Eizen contenait très probablement, elle aussi, une capacité démoniaque.

Jinya recula la jambe gauche et abaissa légèrement sa posture. Le poids porté sur la jambe arrière, il se laissait la liberté de bouger à tout moment. Sans quitter son adversaire des yeux, il interpela Himawari.

— Himawari, occupe-toi des personnes effondrées derrière moi.

— Je ne vois aucune raison qui nous oblige à les aider, mais je le ferai si tel est votre souhait, Mon Oncle.

D’un hochement de tête, Himawari et les deux démons qui l’accompagnaient commencèrent à déplacer les invités neutralisés. Elle ne semblait pas avoir l’intention de leur faire du mal. En réalité, elle et les démons donnaient même l’impression de les manipuler avec précaution.

— Utsugi, l’encens n’a pas encore quitté ton organisme. Tu devrais toi aussi te retirer.

— Pas question que je me tire d’ici. Même toi, je doute que tu puisses te battre en évitant une mitrailleuse Gatling. J’vais m’occuper de celui qu’on appelle Izuchi.

Eizen prit alors la parole, sa voix chargée de moquerie.

— Hmph. Comme c’est étrange. Vous, le grand Akitsu Somegorou le Quatrième, vous allez vous ranger aux côtés d’un démon venu mettre fin à une lignée de chasseurs d’esprits ? Votre ennemi ne devrait-il pas être ce démon-là ?

Somegorou ricana et lança au cannibale un regard empli du plus profond mépris.

— Oh, la ferme. En laissant de côté le problème Magatsume, s’allier avec lui est le choix évident entre vous deux.

Des décennies s’étaient écoulées depuis la dernière fois que Somegorou avait vu Jinya, mais il croyait toujours pouvoir lui faire confiance. Il n’avait aucune raison d’hésiter.

— J’ai peut-être aucune idée de ce qu’il fout, mais je suis sûr que ce que tu fais est bien pire, Eizen.

L’expression d’acier de Jinya vacilla légèrement.

— Utsugi…

— J’écouterai plus tard. T’as intérêt à pas t’enfuir cette fois.

— …Je ne le ferai pas.

Après ce bref échange, tous deux se tournèrent vers leurs adversaires respectifs.

Izuchi sourit, admiratif du courage de Somegorou, tandis qu’Eizen fixait Jinya d’un regard froid. Il considérait manifestement toute leur discussion comme une simple mascarade.

— Assez de sottises, dit-il d’une voix glaciale. — Tu n’es rien de plus que le disciple d’un incapable… Izuchi.

— Je suis prêt. C’est dommage, cela dit. J’ai l’impression que ces deux-là et moi, on se serait très bien entendus.

Izuchi pointa le canon de la mitrailleuse Gatling sur Somegorou. Les yeux d’Eizen, eux, ne quittèrent pas Jinya un seul instant.

L’air se tendit tandis qu’un silence s’installait, mais il ne dura pas. Aucun mot ne fut nécessaire pour annoncer le début du combat.

Un vacarme assourdissant retentit, l’odeur de la poudre emplit la nuit, et tous passèrent à l’action en même temps.

 

***

Retrouver un visage familier insuffla un nouvel élan à Jinya.

Himawari fit porter par ses démons les invités neutralisés ainsi que l’homme et la femme encore conscients. Ces deux derniers protestèrent à l’idée d’être aidés par des démons, mais leurs corps étaient trop engourdis pour leur permettre de résister.

Le corps de Somegorou restait engourdi par les effets de l’encens, et il se concentra sur sa défense. Izuchi s’en accommoda et ne prit pour cible que lui. Il aurait été logique d’ignorer un Somegorou presque immobile pour s’en prendre à Jinya, mais il choisit de ne pas le faire, par respect pour le cran dont Somegorou avait fait preuve en insistant pour soutenir Jinya. Bien qu’il utilisât une arme moderne, Izuchi était un démon à l’ancienne, qui respectait le courage chez les autres.

Il ne resta plus alors que Jinya et Eizen pour s’affronter en tête-à-tête.

Bien qu’il fût un chasseur d’esprits renommé, Nagumo Eizen avait largement dépassé l’apogée de sa forme. Cependant, il possédait la capacité de se ressusciter en consumant la vie d’autrui.

Jinya savait déjà que ce pouvoir ne provenait pas de la lame Yatonomori Kaneomi d’Eizen, ce qui signifiait qu’il devait faire face à la fois à la faculté de résurrection de l’homme et à une autre, encore inconnue. Il ne pouvait se permettre de baisser sa garde, mais cela ne l’obligeait pas pour autant à temporiser.

Grâce à Ruée, Jinya combla la distance en un seul mouvement, levant Yarai pour la faire passer à travers la gorge de l’homme en le dépassant. Cela fit une mise à mort.

Il transmit la force à ses appuis et pivota aussitôt dans un balayage horizontal. Deuxième mise à mort. Le temps de réaction d’Eizen était lent, sans doute à cause de son âge. Jinya lui transperça le cœur pour une troisième mise à mort.

— Tu es toujours aussi impitoyable, démon. Tu viens déjà de me faire gaspiller trois vies.

Même après tout cela, le vieil homme ricana.

D’après ce que Jinya savait, la capacité d’Eizen consistait en une résurrection automatique utilisant des vies stockées. Naturellement, cela impliquait une limite au nombre de fois où il pouvait revenir à la vie. Le problème était que Jinya ignorait où se situait cette limite. Lors d’une rencontre précédente, il avait déjà tué Eizen quatorze fois. Il lui avait alors été supérieur en termes de puissance brute, mais n’était pas parvenu à mettre un terme au combat. Il était tout à fait possible qu’Eizen dispose de plus de vies que Jinya ne pourrait jamais espérer en épuiser.

— Si tu n’as pas l’intention d’utiliser ta Kaneomi, tu ferais aussi bien de me la rendre tout de suite.

Eizen serra les dents avec amertume en attrapant de la main droite sa tête projetée en l’air pour la rattacher à son cou. Il semblait offensé que Jinya n’ait pas dégainé sa lame Yatonomori Kaneomi.

— On dit que les Nagumo se targuent de savoir quand il faut tuer et quand il ne le faut pas, dit Jinya. — Si tu peux encore en dire autant, alors je te la rendrai volontiers.

Il y a longtemps, l’ancien chef de la famille Nagumo avait offert une épée démoniaque à sa fille. Il espérait qu’elle dirigerait un jour la famille, mais sa maîtrise de l’épée faisait défaut, aussi l’avait-il confiée à une lame dotée d’une volonté propre. Ceux qui tuent sans hésiter sont, en vérité, les moins aptes à manier des lames démoniaques. Une arme peut bien posséder une volonté propre, mais elle ne fait aucun choix. Elle tranche, rien de plus. C’est donc au porteur qu’il revient de décider, et seul celui qui sait choisir mérite de la manier.

Les Nagumo formaient une lignée célèbre de chasseurs d’esprits remontant à l’époque de Heian, et le chef de la famille avait autrefois été une douce âme. Sa fille, Kazusa, respectait sa manière de vivre et s’efforçait de devenir une femme digne de lui succéder à la tête de la famille. Mais il n’en fut rien. Nagumo Kazusa fut tuée par Jishibari, la fille du démon connu sous le nom de Magatsume. La lame Yatonomori Kaneomi qu’Eizen avait confiée à Kazusa erra alors seule à travers le monde pour venger sa maîtresse, avant de finir par se retrouver entre les mains d’un maître de sabre dont on disait qu’il abattait les démons d’un seul coup.

Tout cela n’avait cependant plus d’importance. Tout appartenait désormais à un passé lointain.

— Tu ne sais rien des Nagumo, démon de bas étage, gronda Eizen.

— Hmph. Il semble que je ne puisse finalement pas te la rendre.

Peut-être la perte de sa fille était ce qui avait perverti Eizen. Cette possibilité traversa l’esprit de Jinya, mais elle ne changeait rien. Le passé restait le passé.

Il devait tuer Eizen dans le présent pour l’arrêter, et il le fit. Une quatrième, une cinquième, puis une sixième fois, Jinya ôta la vie à l’homme.

Mais même cela ne suffit pas. Tandis qu’il se relevait en puisant des vies chez autrui, Eizen contre-attaqua avec sa lame. Son coup était un peu plus rapide que le commun des mortels, mais il restait un vieil homme. Aux yeux d’un démon, ses mouvements étaient lents, et malgré cela, il demeurait une menace.

— Alors je me contenterai de la prendre sur ton cadavre. Savoure la puissance de ma lame hurlante.

Un miasme noir commença à s’élever, tandis qu’une force sinistre émanait de la lame démoniaque.

[1] Époque Sengoku (1467-1603)

error: Pas touche !!