SotDH T8 - CHAPITRE 1 PARTIE 3
Kadoku no Kago (3)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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J’étais plongé dans l’obscurité, enfermé, incapable de bouger. Tel un oiseau en cage, on me maintenait en vie sans que je sache réellement ce que signifiait vivre. Je savais seulement qu’une mort solitaire attendait ma vie vide.
De temps à autre, le vieil homme venait et me disait :
— Tu seras mon Kodoku no Kago.
***
La noblesse constituait un nouveau rang social, créé dans le cadre de la Restauration de Meiji, accordé aux familles des seigneurs féodaux, aux nobles de cour et à d’autres lignées de haut rang de l’époque d’Edo. Mais avec le temps, la condition selon laquelle la noblesse devait servir la nation d’une manière ou d’une autre s’élargit dans sa définition, permettant à des personnes de basse extraction d’accéder à la noblesse par des services distingués rendus au pays ou au gouvernement. Afin de distinguer ces nobles d’un genre nouveau des anciens, on les appela la nouvelle noblesse.
Les Akase, une branche pauvre et de basse extraction de la famille Nagumo, issue des samouraïs, faisaient partie de cette nouvelle noblesse. Ils avaient fait preuve de loyauté envers l’empereur durant la période du Bakumatsu, les dernières années de l’ancien gouvernement du shogunat, et avaient unifié un domaine féodal en son soutien, ce qui leur valut le titre de baron.
Bien qu’ils étaient nobles en apparence, la nouvelle noblesse n’était considérée que comme un ramassis de parvenus.
Nombre d’anciens nobles, autrefois seigneurs féodaux ou nobles de cour, nourrissaient une franche hostilité à leur égard. Les Akase, toutefois, s’en souciaient peu. Ils avaient déjà, par le passé, renoncé au métier de chasseurs d’esprits des Nagumo pour devenir de simples samouraïs sans le sou.
À l’époque d’Edo, la solde d’un samouraï ne suffisait pas pour vivre, si bien qu’ils tenaient une activité de change afin de joindre les deux bouts, aussi déshonorant que cela pût être. Ils n’avaient aucune fierté à laquelle s’accrocher obstinément. En réalité, ils purent se défaire de leurs sabres sans la moindre hésitation dans la nouvelle ère et menèrent des vies bien plus proches de celles des roturiers. C’est ainsi qu’ils trouvèrent le succès.
À partir de l’ère Meiji, le Japon se lança dans une modernisation effrénée afin de rattraper le monde occidental. Dans ce processus, la vie changea profondément. Les Akase mirent à profit leur expérience du change pour se lancer dans la finance et le commerce des actions. Leurs entreprises rencontrèrent le succès, et ils devinrent une famille considérablement riche, même au sein de la noblesse. Avec l’avènement de l’ère Taishô, l’économie connut un essor porté par les victoires militaires du Japon, et les Akase engrangèrent des profits encore plus colossaux.
Les Nagumo, de leur côté, se virent conférer le titre de vicomtes au début de l’ère Meiji en raison de leur statut antérieur. Cependant, ils furent durement frappés par le décret d’abolition du port du sabre et la modernisation amena les gens à ne plus craindre la nuit. Les démons qui, autrefois, hantaient les rues d’Edo au crépuscule disparurent, et les Nagumo qui chassaient ces démons entrèrent en déclin. Il y avait là quelque chose d’ironique. Les Nagumo vivaient par l’épée pour protéger les faibles, mais furent accablés par l’adversité, tandis que les Akase renoncèrent à ce métier et rencontrèrent un succès retentissant.
Tout cela se produisit avant la naissance de Kimiko, si bien qu’elle connaissait peu l’histoire des Nagumo et des Akase. Les Akase ne transmettaient même plus leurs techniques de chasse aux esprits. Son père avait épousé une femme de la famille et ignorait l’essentiel des origines familiales, et sa mère ne parla jamais à Kimiko de la face cachée des Nagumo.
C’était pourquoi Kimiko ne voyait dans les Nagumo que des nobles déclinants d’une banalité affligeante et considérait la réception du soir comme une simple corvée.
— Ugh…
Kimiko se détendait dans sa chambre, une tasse de thé noir à la main. Elle effleura la tasse posée sur la table du bout d’un doigt, et un tintement aigu résonna dans le silence de la pièce.
Le domaine des Akase, à Kojimachi, comprenait une charmante demeure de style occidental aux murs blancs. Il possédait un vaste jardin qui, à la demande de sa mère, était rempli d’hortensias. Lorsque la saison arrivait, les hortensias d’un violet pâle fleurissaient tous avec éclat, et c’est ainsi que l’on appela leur demeure la « Maison des Hortensias ».
Kimiko était généralement contrainte de rester à l’intérieur de l’enceinte de la propriété. Son grand-père ne lui permettait pas de sortir, pas même pour aller à l’école. Elle était comme un oiseau en cage. Ses parents et le domestique habituel l’emmenaient dehors lorsque son grand-père n’était pas là, mais même alors ses activités demeuraient limitées. Elle menait une existence contrainte. Même la réception de ce soir était quelque chose auquel on l’avait forcée à assister.
— Vous avez l’air bien abattue, Dame Kimiko, dit doucement une voix.
Elle venait du domestique qui s’occupait d’elle depuis qu’elle était petite. Il servait la maison Akase depuis avant la naissance de Kimiko. Il s’était également occupé de sa mère autrefois et entretenait une relation assez proche avec son père, ce qui lui conférait une position particulière pour un domestique. Il était sévère et pouvait se montrer volontiers tatillon, mais, dans l’ensemble, il se montrait très affectueux envers Kimiko. Si elle disposait d’un semblant de liberté, c’était uniquement parce qu’elle profitait largement de son aide. Elle appréciait sincèrement ce serviteur bien plus âgé qu’elle et l’appelait affectueusement « Jiiya ».
— Évidemment que je suis abattue. Franchement… Pourquoi est-ce que je dois aller à cette réception chez les Nagumo, d’abord ?
— Parce que Seiichirô-sama vous l’a ordonné, à ce que l’on m’a dit.
— Je le sais bien ! C’était une question rhétorique, répliqua-t-elle en soufflant.
Seiichirô était le grand-père de Kimiko. C’était lui qui avait fait de la famille Akase ce qu’elle était devenue.
Raison pour laquelle ses parents ne pouvaient aller à l’encontre de ses volontés. Il ne lui permettait presque jamais de sortir de la maison, sauf pour rendre visite, à de rares occasions, à la demeure des Nagumo. Kimiko détestait l’entêtement de son grand-père.
— Dis, Jiiya… Peut-être que je pourrais faire une autre petite visite au Koyomiza ?
— Absolument pas, Dame Kimiko. Shino-sama a été très claire : vous ne devez vous éclipser nulle part.
Jiiya autorisait habituellement ses escapades, mais pas ce soir-là.
Elle savait que sa demande ne pouvait être acceptée avant même de l’avoir formulée, mais elle gonfla tout de même les joues et se plaignit.
— Tu ne me laisses vraiment rien faire, n’est-ce pas ?
— Pardon ? Il me semble pourtant me montrer tout à fait équitable.
— Pas du tout. Tu fais toujours passer la volonté de ma mère avant la mienne.
— Mais bien entendu. Shino-sama est mon employeuse. Sa volonté passe avant tout.
Comme il avait autrefois servi sa mère, celle-ci passait avant elle, ou quelque chose d’injuste de ce genre. Kimiko lui lança pendant quelques instants un regard de reproche, puis se rappela soudainement quelque chose et dit :
— Tu sais, les gens colportent des rumeurs selon lesquelles tu serais l’amant de ma mère, à force de dire ce genre de choses.
Elle le vit tressaillir légèrement du front et sourit, victorieuse. Jiiya n’avait pas été engagé à l’origine pour servir la maison de façon aussi rapprochée qu’un majordome. Il avait en réalité été embauché comme jardinier. Mais la mère de Kimiko l’avait pris en affection et l’avait fait travailler comme une sorte d’homme à tout faire personnel, même après son mariage.
Il accomplissait pour elle des tâches normalement dévolues à une servante, ce qui avait donné lieu, à l’époque, à de nombreuses rumeurs sur la véritable nature de leur relation.
— Je crois que nous avons un écart d’âge bien trop important pour être amants, répondit-il. — Puis-je vous demander où vous avez entendu de telles rumeurs ?
— Tout le monde en parle, j’en suis sûre. Mais moi, je l’ai entendu directement de mon père.
D’après ce que Kimiko pouvait observer, il n’y avait rien de romantique entre sa mère et Jiiya. Son père avait eu l’air très amusé en lui rapportant cette histoire, il ne s’agissait donc probablement que de simples ragots.
— Hé hé. Peut-être que la rumeur a évolué et dit maintenant que tu es mon amant.
— C’est encore plus impossible compte tenu de nos âges. Sachez que je changeais vos couches autrefois.
— … C’est une image dont je me serais bien passée. Était-il vraiment nécessaire d’aller jusque-là ? grimaça-t-elle, à moitié embarrassée.
— Quoi qu’il en soit, je vous demande de renoncer à sortir ce soir.
— J’ai compris. Tu viendras au moins avec moi… Ah. Oui.
— Je suis désolé, Dame Kimiko. Puisque vous êtes la seule invitée, je ne vous accompagnerai pas. Il semble qu’ils aient prévu de venir vous chercher.
— Je vois…
Un peu inquiète à l’idée de ne pas avoir Jiiya à ses côtés, elle baissa tristement les yeux. Il la réconforta doucement en disant :
— Mais ce sera moi qui viendrai vous chercher, alors faites de votre mieux pour tenir jusque-là.
— …Je comprends.
À la tournure de ses mots, il avait manifestement compris ce qu’elle ressentait à propos de toute cette affaire. Un peu soulagée qu’au moins quelqu’un reconnaisse ses sentiments, elle tourna son regard vers la fenêtre. Le crépuscule était tombé. On distinguait la lueur pâle des étoiles, et la nuit n’allait pas tarder à arriver.
***
La demeure des Nagumo se trouvait dans le quartier de Sendagi, autrefois considéré comme la périphérie de l’ancien Edo. Avec l’avènement de l’ère Taishô, le quartier avait peu à peu changé, mais de nombreux bâtiments anciens rappelant l’époque d’Edo subsistaient encore. La maison des Nagumo en faisait partie. Construite entièrement en bois selon une architecture purement japonaise, sa teinte brunie par l’âge témoignait d’une longue histoire et d’une certaine élégance.
Kimiko arriva à destination en carrosse. D’ordinaire, Jiiya l’accompagnait jusqu’à la porte d’entrée lors de ce genre de mondanités, mais c’était la première fois qu’elle venait entièrement seule.
— Merci d’être venue jusqu’ici, Kimiko-sama.
Le bâtiment était ancien, mais plus vaste que la demeure des Akase. Elle passa sous la porte légèrement marquée par le temps et fut accueillie par la même servante que la dernière fois. Les domestiques de la maison Nagumo semblaient nourrir une certaine hostilité envers Kimiko, la dévisageant souvent avec impolitesse, mais elle devait faire avec. Les Nagumo étaient certes tombés de leur ancienne splendeur, ils demeuraient la famille principale, tandis que les Akase n’étaient qu’une branche cadette. Elle dissimula son malaise et s’inclina poliment devant la servante.
— Les autres invités sont déjà rassemblés dans le jardin. Veuillez me suivre, dit la servante.
— Merci.
Elles échangèrent quelques politesses tandis que Kimiko suivait la servante jusqu’au jardin. Aussitôt, une odeur douce lui parvint. Plusieurs encens étaient disposés çà et là dans le jardin.
— Quelle agréable senteur, remarqua-t-elle.
Le parfum apaisant rappelait celui des fleurs d’été. Elle observa une nouvelle fois le jardin et, cette fois, en fut captivée par la beauté. Une verdure soigneusement agencée était traversée par un petit ruisseau, dont le murmure de l’eau ressemblait à une musique pour les oreilles.
La servante avait appelé cela un jardin, mais, à strictement parler, ce n’était pas exact. Un jardin était un espace où l’on plantait des végétaux. Ici, il s’agissait d’une cour, un lieu destiné au travail et aux réceptions, et autrefois, aux rituels et aux affaires politiques. Compte tenu de l’histoire des Nagumo de la Lame Démoniaque, parler de cour était bien plus approprié.
Bien sûr, Kimiko connaissait peu l’histoire des Nagumo et se contentait d’apprécier la vue telle qu’elle s’offrait à elle. La douce senteur de l’encens et la lumière des lanternes conféraient au lieu une certaine élégance. Bien qu’ancienne, la cour soigneusement entretenue dégageait une beauté presque irréelle.
Elle laissa échapper un soupir d’admiration, puis regarda autour d’elle avec une soudaine confusion. Une douzaine de personnes, peut-être treize, hommes et femmes, étaient assises sur des nattes disposées autour de la cour. Bien qu’il s’agît d’une réception du soir, on n’y mangeait presque pas. On ne faisait que boire. Tous les invités semblaient eux aussi profondément perplexes, comme s’ils avaient déjà été contraints d’attendre un certain temps.
— Euh…
— Veuillez profiter de votre séjour.
Sans lui accorder le moindre regard, la servante repartit à l’intérieur. Kimiko était encore en train d’assimiler la situation lorsqu’un vieil homme en costume, à l’allégresse quelque peu étrange, l’interpela.
— Hé, toi là-bas ! Tu es bien la fille des Akase ?
— Euh… oui ? balbutia-t-elle.
Le visage du vieil homme s’illumina.
— Pas besoin d’être si nerveuse. Yoshihiko-kun m’a parlé de toi, alors je me suis dit que j’allais te saluer.
— Ah ? Vraiment ?
Elle se souvint alors que Yoshihiko avait mentionné qu’une connaissance du directeur du théâtre de Koyomiza serait présente. Ce vieil homme devait être cette personne.
— Puis-je connaître votre nom ?
— Akitsu Somegorou le Quatrième. Et toi ?
— Akase Kimiko.
— Kimiko-chan, hein ? Enchanté.
— C’est un plaisir de faire votre connaissance, Akitsu-sama.
Ce fut une véritable aubaine de trouver quelqu’un avec qui elle pouvait au moins parler dans une telle situation. Grâce au caractère avenant de Somegorou, la glace fut rapidement brisée et la conversation s’engagea sans peine.
— Combien de temps comptent-ils encore nous faire attendre ? Et sans même servir à manger ou à boire à leurs invités, grommela-t-il.
— On dirait qu’ils ont prévu de l’alcool.
— Ah. Je ne bois pas ce genre de choses.
Il esquissa alors un sourire empreint de nostalgie.
— Cela dit, mon maître et son ami, eux, appréciaient beaucoup.
Kimiko comprit que les deux personnes qu’il venait d’évoquer comptaient énormément pour lui. Vu son âge, elle pouvait deviner que son maître et l’autre homme avaient déjà quitté ce monde, aussi changea-t-elle prudemment de sujet.
— Vous attendez depuis longtemps ?
— Oh oui. Environ trente minutes, je dirais. Cette odeur sucrée me donne une faim terrible.
Son ton bourru et l’expression de son visage laissaient transparaître une certaine aversion envers les Nagumo eux-mêmes.
Le chef de famille ne se montrait toujours pas. À sa place, une grande servante, différente de celle de tout à l’heure, sortit de la demeure et s’approcha d’eux.
— Euh… Seriez-vous Kimiko-san ?
La voix de la servante était douce et claire, semblable à celle d’un jeune garçon qui n’aurait pas encore mué.
Son allure était certes digne d’une garçonne, mais elle aurait tout aussi bien pu passer pour un garçon mince et délicat. Cependant, puisqu’elle portait des vêtements féminins, il était raisonnable de supposer qu’il s’agissait d’une femme. Son caractère androgyne frappa Kimiko.
— C’est bien moi. Puis-je vous aider ?
— Oh, parfait. Eizen-san… enfin, Eizen-sama souhaite vous voir. Il vous attend dans l’une des pièces intérieures. Pouvez-vous me suivre ?
Bien qu’il fût officiellement à la retraite, Eizen demeurait le véritable chef de la famille Nagumo. Pour Kimiko, il faisait presque figure de parrain, puisqu’il avait choisi son prénom.
— Eizen-sama veut me voir ? Pour quelle raison ? demanda Kimiko.
— Il y a quelqu’un qu’il souhaite vous présenter.
— Vraiment ? Dans ce cas, je vous en prie, montrez-moi le chemin.
— Bien sûr.
Cette servante personnelle d’Eizen parlait de façon un peu trop familière. Peut-être était-elle nouvelle à ce poste. Elle dégageait une impression très différente de celle des autres domestiques.
— Hé, hé. Et moi, j’ai droit à rien ? plaisanta Somegorou.
— Je suis désolée, Akitsu Somegorou-san, répondit la servante avec un sourire. — Veuillez patienter encore un peu.
— Comme si je n’avais pas déjà assez attendu…
La servante l’ignora et s’éloigna. Kimiko lui adressa une brève révérence, puis suivit la servante à l’intérieur de la demeure des Nagumo.
Les vieilles planches de bois grinçaient à chacun de leurs pas. Le couloir n’étant pas éclairé, le chemin devant elles était trop sombre pour qu’elle puisse bien distinguer ce qui l’entourait. L’antique demeure lui parut soudain bien trop inquiétante. Kimiko s’efforça de ne pas laisser transparaître sa peur sur son visage, mais elle n’y parvint guère. Elle prit la parole pour tenter de dissiper sa nervosité, et la servante lui répondit sans se retourner.
— Euh… Puis-je vous demander votre nom ?
— Hm ? Le mien ?
— Oui. Je ne me souviens pas vous avoir vue lors auparavant.
— Ah…
La servante s’arrêta et croisa les bras, plongée dans une profonde réflexion. Elle hocha la tête à plusieurs reprises pour elle-même, puis se retourna vers Kimiko avec un sourire éclatant.
— Je m’appelle Yonabari. J’ai le sentiment que nous allons beaucoup nous revoir à l’avenir.
Cette servante semblait bien plus facile à aborder que la précédente. Pourtant, quelque chose, dans son sourire, paraissait légèrement étrange.
— Oh ! On dirait que nous sommes arrivées.
Elles marchèrent en silence jusqu’à atteindre, au bout du couloir, une pièce que Kimiko avait déjà visitée à plusieurs reprises. La servante fit coulisser la porte avec rudesse et, d’un geste de la main, invita Kimiko à entrer. Elle s’exécuta et fut accueillie par un vieil homme.
— Ah, ma petite Kimi. Merci d’être venue.
Bien qu’un peu émacié, Eizen demeurait un homme de grande taille pour son âge. Son visage, sillonné de rides, s’illumina lorsqu’il accueillit Kimiko.
— Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus, Eizen-sama.
— Mm, en effet. As-tu été en bonne santé ? As-tu pris soin de toi ?
— Oui, je vais bien.
Elle ne put s’empêcher d’esquisser un sourire un peu forcé face à ses paroles très protectrices. À chacune de leurs rencontres, il s’enquérait ainsi de sa santé. C’était un peu trop, mais elle y était habituée et appréciait son attention.
— Merci de m’avoir conviée à votre réception ce soir.
— Mais il était évident que nous t’inviterions. Je suis toutefois désolé que tout soit si mal préparé.
— Pas du tout.
En vérité, tout semblait assez désorganisé. Mais ce n’était pas une remarque qu’il convenait de faire, aussi se contenta-t-elle de sourire.
— D’ailleurs, cette réception a été organisée dans un délai assez court, n’est-ce pas ?
— Ah, eh bien… Hm, je suppose que tu peux le savoir. En vérité, ce fils indigne qui était le mien est mort il y a peu.
— …Takafumi-sama est décédé ?
Kimiko parvint de justesse à réprimer une grimace. Takafumi, le chef de la famille Nagumo, était un homme profondément désagréable qui traitait les Akase comme des parvenus. L’annonce de sa mort était si inattendue qu’elle ne sut comment réagir.
— Euh… Puis-je vous demander comment cela est arrivé ?
— Eh bien, tu sais comment il était. Il n’était pas apte à diriger les Nagumo. Nous étions justement en train de prendre des dispositions pour qu’un nouveau chef soit choisi prochainement, mais penser qu’il disparaîtrait à un moment pareil…
Elle comprit ce qu’il sous-entendait et garda le silence. Nul ne savait ce que le défunt Takafumi avait pensé de la décision visant à le remplacer, mais il était évident que tel était le souhait d’Eizen. Et lorsque Eizen le désirait…
— Pardonne-moi d’évoquer un sujet si désagréable, dit-il. — La réception de ce soir a en réalité pour but de présenter à tous le nouveau chef de la famille.
— Je vois.
— Il s’agit d’un événement important, je n’ai donc rien épargné pour les préparatifs. Cela nous a un peu retardés, mais il semble que tout soit enfin prêt. Commençons donc le banquet de ce soir. Oh, mais avant cela, il y a quelqu’un que je dois te présenter, n’est-ce pas ? Je suis désolé de faire cela alors que tu viens à peine d’arriver, mais la personne que je souhaite que tu rencontres t’attend ailleurs.
Était-il vraiment approprié d’annoncer un nouveau chef alors que le précédent venait à peine de mourir ? Kimiko n’en était pas certaine, mais une fille issue d’une famille de branche n’avait pas à se prononcer sur de telles affaires. Elle dissimula ses doutes et répondit :
— Cela ne me pose pas de problème.
Il hocha la tête et dit :
— Yonabari, pourrais-tu l’y conduire ?
— Oui, monsieur ! répondit joyeusement la servante.
Un bruit sourd retentit, et quelques secondes plus tard, Kimiko sentit la douleur parcourir son corps.
— Hein… ?
Elle était déconcertée. Elle n’avait jamais été frappée au point de perdre connaissance, et elle ne croyait pas non plus qu’Eizen aurait jamais ordonné qu’on lui fasse du mal. Sans opposer la moindre résistance, elle sombra dans l’inconscience, sans même comprendre ce qui venait de se produire. Eizen regarda Kimiko étendue au sol sans la moindre inquiétude. Son masque bienveillant se dissipa, remplacé par un sourire dément.
— Fais attention. Ne lui cause pas plus de tort qu’elle n’en a déjà subi.
— Je sais, je sais. Il me suffit de la transporter sous terre, c’est ça ? Et vous, qu’allez-vous faire ?
— Je pense qu’il est temps pour moi d’aller saluer nos invités. Izuchi ?
À l’appel d’Eizen, un homme massif vêtu d’habits de travail de moine s’avança à pas lourds. Il n’était pas seulement grand et large, mais solidement bâti. Ses muscles saillaient sous le tissu de ses vêtements.
— Parfait. Je commençais à en avoir assez d’attendre, répondit-il d’une voix rauque qui convenait à son apparence.
Ses yeux, à l’instar de ceux de la servante, étaient rouges. Personne parmi les présents ne trouva étrange qu’un chasseur d’esprits s’allie à des démons.
Ils étaient prêts à s’abaisser jusque-là pour atteindre leur objectif commun.
***
Après deux longues heures d’abandon total dans la cour, quelque chose finit enfin par se produire. Malheureusement, ce fut pour le pire.
Akitsu Somegorou grimaça en baissant les yeux vers sa main, qui tremblait légèrement. Il serra puis desserra le poing à plusieurs reprises pour vérifier qu’il pouvait encore bouger, même si la force lui manquait.
— … Pourquoi est-ce que mon corps est engourdi ?
Il regarda autour de lui et constata qu’une douzaine d’autres invités étaient dans un état similaire. Certains s’en trouvaient dans une situation encore plus grave que la sienne, incapables même de parler.
— Hé, est-ce que ça va ? lança-t-il en s’approchant de quelques personnes qui ne pouvaient pas se lever.
Il tenta de les examiner, mais ils ne purent lui répondre que par des gémissements étouffés. Leurs regards se fixèrent néanmoins sur lui, et ils parvinrent à hocher ou secouer la tête en guise de réponse. Leur conscience ne semblait pas altérée. Ils étaient simplement incapables de bouger correctement, comme s’ils avaient été soumis à des relaxants musculaires.
Somegorou continua de faire le tour des invités pour s’assurer de leur état. Un jeune duo attira alors son attention, un homme et une femme. L’homme semblait manifestement entraîné, au vu de son maintien et de sa carrure. Étant donné ses liens avec les Nagumo et le fait qu’il ne paraissait pas excessivement déconcerté par la situation, il devait sans doute être un chasseur d’esprits lui aussi. En regardant autour de lui, Somegorou repéra également quelques autres qui semblaient appartenir au même milieu. Les Nagumo avaient visiblement convié à la réception un mélange de chasseurs d’esprits et de civils ordinaires.
— Comment ça va, jeune homme ? demanda Somegorou.
— Ça va à peu près. Mais je ne peux pas beaucoup bouger.
— Pareil pour moi. Tu crois que c’est l’œuvre d’un démon ?
Il claqua la langue et tenta d’analyser la situation. Certaines des personnes désormais affalées au sol avaient bu de l’alcool, mais Somegorou, lui, n’y avait pas touché une seule goutte, ce ne pouvait donc pas être la cause. En humant l’air, il marmonna :
— Peut-être l’encens…
Comme ils se trouvaient à l’extérieur, cet encens à l’odeur sucrée aurait dû avoir un effet limité, mais peut-être était-il simplement très puissant. Mais alors, comment Kimiko avait-elle pu le sentir plus tôt sans en subir les effets ? Peut-être agissait-il sur la durée en s’accumulant dans le corps. L’alcool n’aurait fait qu’en amplifier les effets, laissant ceux qui en avaient bu totalement incapables de bouger.
Ceux qui avaient manigancé tout cela ne pouvait être que les Nagumo. Heureusement qu’il avait dit à son petit-enfant de ne pas venir.
— Je vais me tirer d’ici. Vous deux, vous devriez fuir dès que vous le pouvez aussi. Ces salauds de Nagumo trament quelque chose de bien plus grave que ce que j’imaginais.
Le corps lourd, Somegorou commença à quitter la cour en traînant les pieds, mais le visage de Kimiko traversa alors son esprit, le faisant serrer les dents. Nagumo Eizen l’avait fait appeler avant que l’encens n’entre en action. Autrement dit, les Nagumo avaient besoin d’elle pour autre chose que ce qu’ils réservaient aux autres invités.
Somegorou ne parvenait pas à deviner ce que les Nagumo pouvaient bien préparer, mais ils avaient osé aller jusque-là. Quoi qu’ils aient en tête, ce ne pouvait être rien d’agréable. Quelqu’un devait les arrêter. De plus, il ne pouvait pas abandonner Kimiko à son sort, tant en tant qu’homme portant le nom d’Akitsu Somegorou qu’en tant que gendre d’un certain homme stupide, mais admirable.
— Bon sang… Allons retrouver cette gamine, alors.
Sa décision prise, il monta sur la véranda et ouvrit l’une des portes coulissantes. Aussitôt, il se retrouva face à deux personnes.
La cour avait sans doute servi autrefois à des rites et des cérémonies.
La véranda s’élevait d’un cran complet par rapport au sol, comme si elle avait été conçue pour faire office de scène. Peut-être que ceux auxquels Somegorou faisait maintenant face en étaient les acteurs principaux. Il les fixa d’un regard dur, et Nagumo Eizen lui répondit par un rictus inquiétant.
— Quelle délicieuse surprise. Qui aurait cru que le quatrième Akitsu en personne honorerait mon invitation ? Je ne vois cependant pas votre petit-enfant dans les parages.
Le regard de l’homme sembla jauger Somegorou de la tête aux pieds.
Somegorou ricana, sans chercher à dissimuler son déplaisir.
— Je lui ai dit de rester en retrait. Vous tramiez clairement quelque chose de sordide.
— Quelle perspicacité. J’aurais dû m’en douter venant d’un chasseur d’esprits aussi légendaire. Malgré votre âge, votre esprit reste vif.
Il n’y avait aucune admiration dans la voix d’Eizen. Son ton dégoulinait de moquerie.
— Ah, mais vos plus belles années sont sûrement derrière vous. Ai-je tort, disciple de Somegorou ?
Eizen s’adressa à lui d’une manière pour le moins détournée, mais Somegorou n’avait pas le loisir de s’y attarder. L’autre silhouette s’avança, un homme d’apparence ordinaire vêtu d’habits de travail de moine. Son corps commença à se transformer. Sa peau vira au rouge, des crocs acérés jaillirent de sa bouche, et sa musculature devint plus imposante que ce qu’aucun humain ne pourrait jamais atteindre. Il prit la forme d’un démon rouge, tel qu’on les décrivait dans les anciens contes populaires.
— Je vois. Vous avez donc abandonné toute fierté de chasseur d’esprits, dit Somegorou.
Il ne voyait rien de répréhensible à ce qu’un chasseur de démons fasse équipe avec un démon. Son credo était de ne pas abattre les démons qui ne faisaient de mal à personne. De plus, il savait par expérience que l’homme et le démon pouvaient se comprendre et trouver un terrain d’entente.
Mais ce qu’Eizen faisait était différent. Il comptait nuire aux hommes, et cela seul suffisait à faire de lui un ennemi de l’humanité.
— Tue-le, Izuchi.
Eizen ignora les paroles de Somegorou et donna l’ordre.
Le démon manifesta un étonnement nonchalant.
— Vous êtes sûr ? Ce type a l’air d’être le meilleur du lot. Je pensais que les proies plus robustes étaient préférables.
— Peu importe. Il n’est que le disciple d’un homme faible, et je doute qu’il vaille mieux que lui. La seule chose qui ait de la valeur chez lui, c’est son titre.
— Si vous le dîtes.
Les paroles d’Eizen embrasèrent l’esprit de Somegorou. Jusqu’alors, il s’était concentré sur la recherche de Kimiko et sur la compréhension du but de cette réception, mais tout cela passa au second plan. Il serra les dents et lança à Eizen un regard chargé de haine.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
Le maître de Somegorou avait été son sauveur et un second père. Il lui avait enseigné bien des choses et demeurait quelqu’un qu’il respectait profondément.
— Hmph. J’ai dit que ton maître était faible. Incompétent, répondit Eizen.
— Alors tu ne tiens donc pas à ta vie !
Somegorou savait qu’il ne s’agissait que d’une provocation grossière, mais il n’en fut pas moins saisi de colère. Il s’était fait un nom en tant que quatrième Akitsu Somegorou, mais, à ses yeux, le plus grand Somegorou qui ait jamais existé et existerait jamais restait le troisième. Il ne tolérerait pas que l’on tourne en dérision son maître bien-aimé.
Les effets de l’encens persistaient encore, rendant ses mouvements plus lourds qu’à l’ordinaire. Malgré cela, il aurait dû pouvoir se débarrasser sans peine du vieil homme qui se tenait devant lui. Il força son corps engourdi à réagir et s’élança.
Il avait dépassé la soixantaine depuis longtemps et n’était plus dans la force de l’âge, mais il demeurait plus rapide que la plupart des hommes.
Il fonça droit sur Eizen, mais une silhouette massive se plaça sur sa trajectoire.
— Pas si vite. Ton adversaire, c’est moi.
Le démon, Izuchi, pointa son arme en direction de Somegorou.
— Qu…
La colère brûlante de Somegorou s’éteignit instantanément lorsqu’il vit ce qu’Izuchi tenait entre ses mains.
Parmi les armes utilisées par les démons, la plus célèbre était sans doute la massue de fer.
Un démon que Somegorou avait bien connu autrefois maniait habilement deux sabres, et certains des démons doués de raison qu’il avait affrontés utilisaient des haches, des lances, des massues en fer et d’autres armes contondantes. L’arme qu’Izuchi tenait n’était rien de tout cela. C’était une arme que Somegorou n’avait jamais vue entre les mains d’un démon. Il savait ce que c’était, mais jamais il n’aurait imaginé qu’un démon puisse en faire usage.
— Essaie de ne pas mourir trop vite, hein.
Dans les mains d’Izuchi se trouvait un énorme bloc de métal dont les multiples longs canons formaient un anneau dense, doté d’un système d’alimentation à bande et de cartouches à culasse verrouillée. Il faudrait normalement quatre hommes pour transporter une telle chose, mais Izuchi la portait sans effort grâce à sa force démoniaque. L’arme fonctionnait en faisant tourner ses canons multiples afin de préparer, charger et tirer rapidement les balles, puis d’éjecter les douilles, permettant un tir soutenu. Autrement dit, il tenait une mitrailleuse Gatling.
— Oh, la blague !
Somegorou prit appui sur le sol et se jeta sur le côté, mais Izuchi n’avait qu’à se décaler légèrement pour réaligner aussitôt la bouche du canon sur lui.
Un grondement tonitruant retentit, de la fumée de poudre jaillit, et des balles de plomb s’abattirent comme une grêle.
Les mitrailleuses Gatling étaient conçues pour la guerre, destinées à être utilisées contre des foules entières. À présent, toute leur puissance était concentrée sur un seul homme, Somegorou.
Même lorsque la fumée envahit l’espace, Izuchi continua de tirer. Au bout de dix secondes exactement, la Gatling s’arrêta.
— Pas mal…
Un murmure admiratif s’échappa d’Izuchi. Il avait déjà tué des chasseurs d’esprits chevronnés avec cette arme. Face à une telle déferlante, la technique et l’entraînement ne signifiaient rien, il le savait. C’était précisément pour cela qu’il n’éprouvait qu’un profond respect pour Somegorou, qui avait tenu tête à cette pluie de balles.
— Crâne… Squelette Démentiel !
Un mur d’os repliés les uns sur les autres apparut devant Somegorou. Il s’agissait d’une version avancée de l’esprit-artéfact de crâne qu’il utilisait abondamment dans sa jeunesse. Les os volèrent en éclats sous l’impact des balles, mais d’autres squelettes surgirent aussitôt, les uns après les autres, pour faire écran.
— J’ai tué des démons et des chasseurs d’esprits avec cette chose, mais c’est une première.
Somegorou avait déjà transmis son nom à son petit-enfant, mais continuait malgré tout à utiliser lui-même le nom de Somegorou sans que cela ne soulève la moindre objection. La raison en était simple : il était encore plus fort que son successeur. En vérité, ni les Nagumo de la Lame Démoniaque ni les Kukami du Magatama ne pouvaient lui être comparés. Il en était venu à être reconnu comme un chasseur d’esprits légendaire, au point que l’on continuait de l’appeler Akitsu Somegorou même après qu’il avait cédé son nom. Akitsu Somegorou le Quatrième évoluait dans une catégorie à part.
— Tu es vraiment impressionnant.
Izuchi lui adressa un éloge sincère pour avoir tenu tête à une arme moderne en n’utilisant rien d’autre que des techniques d’un autre âge.
Puis, observant l’état lamentable des Squelettes Démentiels, il afficha une expression teintée de tristesse.
— Quelle époque misérable nous vivons. Tu as sans doute passé la moitié de ta vie à affûter ton art, pour finir à faire jeu égal avec quelque chose que l’on peut acheter avec de l’argent.
Il avait raison. Les Squelettes Démentiels de Somegorou avaient certes réussi à bloquer la mitrailleuse Gatling, mais rien de plus. Le progrès de la science était d’une rapidité terrifiante. De nombreux chasseurs d’esprits avaient sans doute péri sous une telle pluie de balles sans pouvoir opposer la moindre riposte, et un simple humain pouvait aisément abattre un démon sans aucun entraînement dès lors qu’il tenait une arme pareille entre ses mains.
— Mais c’est précisément pour cela que j’ai choisi de travailler avec les Nagumo, et même d’utiliser cette saleté. Tout cela pour accomplir mon objectif. Tu comprends, n’est-ce pas ?
Homme et démon. Bien qu’ils étaient des êtres différents, tous deux comprenaient et ressentaient la fragilité de leur existence. À présent que des armes capables de donner la mort avec une telle facilité existaient, quelle place restait-il dans ce monde pour les chasseurs d’esprits et les démons ?
— Hmph. Je suppose que oui…, répondit Somegorou.
— Assez bavardé, Izuchi. Dépêche-toi d’en finir avec lui, cracha froidement Eizen.
— Mais comment ?
— Tire au hasard. Je suis certain qu’il se fera un plaisir d’attraper les balles lui-même.
Si Somegorou s’était jeté sur le côté plus tôt, ce n’était pas pour esquiver les balles, mais pour empêcher que des tirs perdus n’atteignent les personnes neutralisées dans la cour.
Une telle colère embrasa Somegorou que ses veines se mirent à saillir. Bien qu’humain, Eizen était un démon. Quelqu’un prêt à faire du mal à des innocents pour atteindre son but était plus abject que n’importe quel esprit.
— Très bien.
Izuchi semblait disposé à obéir.
Somegorou pouvait se défendre face à la Gatling, mais combattre tout en protégeant les autres relevait presque de l’impossible. Il avait pensé qu’Eizen avait besoin de garder ses invités en vie pour accomplir quelque dessein, mais le sourire dément de l’homme lui révéla qu’il s’était trompé.
— N’ose pas…
Eizen était assez fou pour massacrer tout le monde. Craignant le pire, Somegorou s’apprêtait à agir, mais on le devança. Son cri fut interrompu par une voix aussi froide et rigide que l’acier.
— Lame de sang !
Une ligne écarlate, humide, fendit l’obscurité et frappa Eizen en plein front.
Izuchi se figea en se tournant vers l’intrus soudain. Un homme vêtu de noir se tenait là.
— Évite donc de donner trop de fil à retordre à mon gendre, dit-il d’une voix empreinte d’une nostalgie familière.
— A-ah…
Somegorou trembla, non par peur ni par surprise, mais sous l’effet d’une émotion indescriptible qui monta en lui.
D’un pas tranquille, l’homme traversa la cour et s’approcha d’eux. Somegorou reconnut son visage. De nombreuses décennies s’étaient écoulées, mais il n’aurait jamais pu l’oublier.
— Qui es-tu, bordel ? gronda Izuchi, laissant éclater une rage incandescente après la mort de son maître.
L’homme lui accorda à peine un regard et déclara calmement :
— Je vois que tu t’es allié aux Nagumo de la Lame Démoniaque, démon. Mais je suis au regret de t’apprendre que tu as choisi le mauvais camp, car je suis venu effacer de l’histoire cette famille qui existe depuis l’époque de Heian.
D’un regard aussi tranchant qu’une lame, lui, Kadono Jinya, fixa le cadavre d’Eizen.
— Était-ce trop difficile à comprendre ? J’ai dit que je suis venu écraser les Nagumo.