SotDH T7 - INTERLUDE

Les Avantages de l’Inexperience

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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La vie n’est que séparations.

C’était un vers tiré de Votre boisson, un poème écrit par le poète Yu Wuling. Heikichi l’avait appris lors de ses leçons sur les esprits d’artefacts auprès d’Akitsu Somegorou le Troisième, mais le poème ne l’avait alors guère marqué, sans doute parce qu’il ne buvait pas d’alcool lui-même. Il demeurait encore inexpérimenté par rapport à son maître, mais le fait que ces mots résonnent désormais en lui, lui donnait le sentiment qu’il n’était plus aussi novice qu’autrefois.

Deux années s’étaient écoulées depuis toutes ces tragédies, et la vie d’Utsugi Heikichi avait retrouvé son calme. Des esprits continuaient d’apparaître aux alentours de Kyôto, comme toujours, mais les rumeurs concernant Magatsume avaient disparu sans laisser de trace. Il ne pensait pas un instant qu’elle continuerait à se terrer indéfiniment, mais son succès semblait lui avoir suffi pour un temps.

Après la mort de son maître, Heikichi s’était mis à son compte en tant qu’artisan de kanzashi. Il se spécialisait notamment dans les épingles à cheveux en bois ornées de motifs de fleurs de cerisier, mais fabriquait aussi des peignes et des netsuke lorsqu’il en avait envie. Il serait peut-être plus juste de le décrire comme un artisan du bois spécialisé dans les petits objets utilisés par les femmes. Peu d’artisans travaillaient avec une palette aussi large, mais après tout, il était le disciple d’Akitsu Somegorou le Troisième. Son maître avait été un virtuose aussi bien dans le travail du bois que dans celui du métal, si bien qu’il était aisé pour les autres d’admettre que Heikichi fût lui aussi polyvalent.

Les œuvres d’Akitsu Somegorou le Quatrième étaient d’une grande qualité et très recherchées par de nombreuses femmes.

Toutefois, Heikichi accordait personnellement plus d’importance à l’aspect chasseur de démons d’Akitsu et considérait son activité d’artisan de kanzashi comme un simple paravent.

— Le petit-déjeuner est prêt, chéri.

— Oh, merci, Nomari.

Bien des choses avaient changé au fil des années, et l’une des plus importantes concernait sa relation avec Nomari. Ils s’étaient mariés peu de temps après l’incident. Après quelques travaux, ils avaient fait de l’ancienne demeure d’Akitsu Somegorou le Troisième leur propre maison. Les mariages étaient en général arrangés par les familles, mais comme aucun des deux n’avait encore de parents, ils s’étaient unis de leur propre chef. Dans le quartier, on les connaissait comme un couple harmonieux.

— De plus en plus de clientes demandent tes épingles à cheveux en forme de fleurs de cerisier, n’est-ce pas ?

— Uniquement parce qu’elles se trompent sur la raison pour laquelle je les ai faites, soupira-t-il. — Je me suis contenté d’être obstiné, en homme que je suis.

Ses épingles à cheveux aux motifs de fleurs de cerisier, d’une finesse remarquable, comptaient parmi ses œuvres les plus abouties. Elles se vendaient bien grâce à leur qualité, mais aussi parce qu’elles étaient accompagnées d’une belle histoire.

À l’origine, Heikichi avait fabriqué cette épingle en forme de fleur de cerisier comme un cadeau pour Nomari. La rumeur s’était répandue qu’il s’agissait d’une œuvre emplie de l’amour d’un mari. Profondément émues, de nombreuses femmes avaient alors demandé le même objet. En vérité, cependant, cette épingle n’était rien d’autre que le fruit de son désir de surpasser l’homme qui avait offert à Nomari le ruban rose qu’elle portait toujours, chose qu’il ne pouvait évidemment pas expliquer.

— Même certaines dames fortunées s’y intéressent. Apparemment, cette épingle est perçue comme la preuve que nous sommes aussi proches que deux pétales d’une même fleur.

— En tant qu’utilisateur d’esprits d’artefacts, j’aimerais plutôt qu’on dise que nous nous accordons comme deux cithares[1], à titre personnel.

Il était heureux que, aux yeux des autres, lui et Nomari paraissent si proches, mais il préférait être comparé à des instruments plutôt qu’à des fleurs.

Elle sourit en le voyant se formaliser pour une chose aussi insignifiante.

— Au fait, tu disais que tu allais au sanctuaire Inari d’Aragi plus tard dans la journée ?

— Oui. Ils ont mis la main sur des pêches qu’ils aimeraient partager. Tu ne veux pas venir avec moi ?

— Tant qu’à faire. Ça fait un moment que je ne suis pas passé leur dire bonjour.

Tous deux restaient en contact avec le couple âgé qui tenait le sanctuaire. Ceux-ci avaient invité les jeunes mariés, disant qu’ils avaient reçu des pêches qu’ils tenaient à leur faire goûter.

— Et si on faisait un peu de lèche-vitrines en ville après ?

— Oh, ça me plairait bien.

L’idée de se promener en ville avec Nomari l’attirait encore plus que celle de fruits coûteux. Heikichi était éperdument amoureux de sa femme, bien plus que ne le laissaient entendre les rumeurs autour de ses épingles en fleurs de cerisier.

— Merci d’être passés, vous deux. Qu’est-ce que je peux faire pour vous aujourd’hui ?

Mihashi Toyoshige accueillit le couple avec entrain lorsqu’ils s’arrêtèrent à Mihashiya pour acheter des douceurs en guise de présent.

Toyoshige connaissait Heikichi depuis de nombreuses années et ne l’avait jamais traité avec froideur. Il l’avait même remercié d’avoir épousé Nomari. Toyoshige et son épouse la chérissaient à ce point.

— Nous aimerions acheter des manju, répondit Nomari. Nous rendons visite à une connaissance, alors nous nous sommes dit qu’il valait mieux apporter un petit cadeau.

— D’accord. Attendez ici, je vais vous en apporter, ce sera pour la maison.

— Saku-san n’aura rien à dire à ce sujet ?

— Ça ira. Je suis sûr qu’elle trouvera bien autre chose pour me le reprocher, de toute façon !

S’il se montrait si aimable avec Nomari, c’était parce que lui et sa femme étaient pratiquement ses parents adoptifs. Nomari avait été une enfant abandonnée. Elle avait autrefois vécu chez une connaissance ailleurs, avant de venir à Kyôto au début de l’ère Meiji. Comme elle n’était alors qu’une enfant, le couple de Mihashiya s’occupait souvent d’elle. Toyoshige compatissait à son sort et lui fournissait tout ce dont elle avait besoin, et Saku la chérissait comme si elle avait été sa propre fille. L’attachement du couple pour la jeune fille se voyait jusque dans le nom de leur confiserie la plus populaire : le pain à l’anko Nomari, une pâte de haricot rouge enveloppée dans une pâte de castella. C’était Toyoshige qui avait choisi ce nom.

En grandissant, Nomari avait travaillé dans un restaurant de soba pour gagner sa vie, mais le propriétaire avait pris de l’âge et s’était retiré, si bien qu’elle avait perdu à la fois son emploi et son logement. C’est alors que le couple l’avait gentiment invitée à venir vivre chez eux, à Mihashiya. Plus tard, Utsugi Heikichi avait trouvé le courage de donner suite à l’amour qu’il nourrissait pour elle depuis l’enfance et l’avait épousée. Après une vie faite de difficultés, elle avait trouvé le bonheur.

Du moins, c’était la réalité pour tout le monde à l’exception de Heikichi. Peu importait à qui il en parlait, tous racontaient exactement la même histoire, mot pour mot. La capacité d’Azumagiku était irréprochable.

Jinya ne revint jamais. Il fut oublié des amis et des connaissances, Nomari comprise, si bien que même s’il avait essayé d’affirmer qu’il était son père, peu de gens l’auraient cru.

Heikichi trouvait un peu étrange que même les nombreux clients de Jinya ne puissent plus se souvenir de lui, mais il avait élaboré quelques hypothèses pour expliquer cela.

Peut-être avait-il mal évalué l’ampleur du pouvoir d’Azumagiku, et celui-ci avait-il, dès le départ, affecté une zone bien plus vaste. Il était aussi possible que Magatsume l’ait renforcé d’une manière ou d’une autre.

Il y avait également le fait qu’Azumagiku avait touché un grand nombre de personnes lorsqu’elle officiait en tant que prêtresse de la Guérison, et qu’elle avait pu préparer à l’avance l’effacement de leurs souvenirs.

Quoi qu’il en soit, au final, Heikichi avait dansé dans le creux de sa main. Il ne se sentait ni trompé ni en colère, mais il se trouvait pitoyable d’avoir été aussi naïf.

— Chéri ?

— Oh, pardon. On y va ?

Les manju en main, ils quittèrent le Mihashiya.

À bien y penser, il n’avait pas acheté de pain à l’anko Nomari depuis quelque temps. C’était sans doute parce qu’il ne pouvait s’empêcher de penser à un certain père trop aimant chaque fois qu’il en voyait. Il semblait qu’il lui faudrait encore un peu de temps avant de pouvoir en manger sans malaise.

Le sanctuaire Inari d’Aragi était un lieu particulier pour Heikichi. Du temps où le précédent Akitsu Somegorou était encore en vie, ils s’y rassemblaient tous chaque année pour assister au festival. Il conservait de joyeux souvenirs des moments passés ici à faire la fête avec son maître.

Nomari aimait elle aussi cet endroit, et tous deux y venaient parfois même après leur mariage.

Le prêtre principal lui avait dit qu’une relique appelée le Miroir du Renard y était consacrée. Autrefois, elle aurait permis aux gens de traverser le temps, mais elle avait depuis perdu ses pouvoirs et n’était plus qu’un simple miroir de métal.

Heikichi n’espérait pas particulièrement utiliser un jour cette relique, mais apprendre qu’elle était désormais sans pouvoir n’en demeurait pas moins décevant.

— Oh, Utsugi-san. Merci d’être venu jusqu’ici.

Celui qui les accueillit à leur entrée dans l’enceinte du sanctuaire était le prêtre principal, Kunieda Kôdai. Heikichi le connaissait depuis un certain temps déjà, ce qui rendait d’autant plus perceptible le poids des années sur son visage.

— Soyez les bienvenus.

Chiyo, l’épouse de Kôdai, salua elle aussi le couple d’un sourire empreint d’élégance.

Kôdai était un homme doux, et Chiyo une femme discrète qui soutenait son mari avec constance. Heikichi admirait en secret ces deux-là et le lien affectueux qu’ils avaient su entretenir au fil des années.

— Je suis heureuse de vous trouver tous deux en bonne santé, dit Nomari. — Tenez, ceci est pour vous.

— Oh, ça vient du Mihashiya ? Eh bien, merci beaucoup.

Malgré leur différence d’âge, les deux femmes s’entendaient à merveille. Dès que Nomari remit les manju à Chiyo, elles se lancèrent dans une conversation animée.

Mis de côté, Heikichi et Kôdai échangèrent un regard, puis un sourire un peu gêné.

— Alors, comment ça se passe ces temps-ci, Heikichi-san ?

— Eh bien… pas trop mal, je suppose.

— J’ai entendu des rumeurs. Apparemment, cette épingle en fleur de cerisier que tu as faite pour ta charmante épouse se vend très bien.

— Oh, mince…

Il se sentit gêné. Dire que ces rumeurs étaient même arrivées jusqu’ici !

Kôdai sourit et changea gentiment de sujet.

— Oh, ne laissez pas ce vieil homme vous retenir trop longtemps. Puisque vous êtes venus ensemble, j’imagine que vous avez prévu quelque chose après ?

— Haha, rien de bien extravagant. Nous pensions simplement faire un tour en ville.

— Dans ce cas, je vais vous chercher ces pêches tout de suite.

Les femmes achevèrent leur conversation au moment même où Kôdai se dirigeait vers l’arrière du sanctuaire. Nomari le remarqua et dit :

— Puis-je venir avec vous ? Pour aider à porter les pêches, je veux dire.

— Bien sûr, bien sûr. Nous avons aussi d’autres choses que tu peux emporter, répondit Kôdai.

Nomari parut légèrement embarrassée, se sentant coupable que sa proposition d’aide se transforme en une charge supplémentaire pour le couple.

— Souhaites-tu entrer aussi, Heikichi-san ? demanda Chiyo.

— Euh, non, merci. Je vais attendre dehors.

Il déclina poliment avec un sourire un peu crispé, pressentant qu’on lui offrirait encore davantage de choses s’il les accompagnait.

Pendant que les trois entraient, Heikichi retourna s’asseoir sur les marches de pierre du sanctuaire.

Pas un nuage ne barrait le ciel. Le temps était idéal pour une promenade, et la brise du début de l’été était agréable elle aussi. Il soupira et promena son regard alentour. Le sanctuaire silencieux deviendrait animé le jour du festival. Cette année encore, il comptait en profiter avec sa femme.

Heikichi appréciait sa vie actuelle. Il avait épousé Nomari, hérité du nom d’Akitsu Somegorou et acquis une certaine reconnaissance en tant qu’artisan. Dans le milieu, on le connaissait même comme un chasseur de démons compétent. Tout semblait aller pour le mieux.

Pourtant, dans des moments comme celui-ci, lorsqu’il s’arrêtait seul pour reprendre son souffle, une tristesse l’envahissait. Son cœur connaissait le bonheur, et malgré cela, il avait l’impression d’être resté en arrière.

— Heikichi-san ?

Après être resté assis un moment sans rien faire, Chiyo vint à lui, lui adressant un sourire gracieux. Il ne l’avait même pas entendue approcher.

— Oh, vous avez déjà fini ?

— Pas tout à fait. Je suis revenue avant les deux autres. Je suis désolée, mais vous devrez attendre encore un peu votre épouse.

Elle sourit légèrement. Le fait qu’elle puisse le taquiner sur l’amour qu’il portait à sa femme montrait à quel point les deux couples étaient proches.

Heikichi se faisait souvent taquiner, même à l’âge adulte, mais cela ne le dérangeait pas particulièrement.

Ils discutèrent joyeusement pendant un moment, jusqu’à ce que Chiyo devienne pensive et se taise. Il se demandait ce qu’elle allait dire lorsqu’elle reprit enfin la parole, sur un ton de conversation anodine.

— Tu as l’air fatigué. Quelque chose te tracasse ?

Il se raidit un instant, puis sourit aussitôt et répondit :

— Bien sûr. Tout le monde a bien un souci ou deux. Les ornements métalliques occidentaux sont à la mode en ce moment. Je ne suis pas certain que le simple fait de fabriquer des épingles à cheveux me mènera encore très loin.

À l’ère Meiji, l’attrait de l’artisanat commençait à décliner. Heikichi voulait pousser le travail du bois aussi loin que possible, mais il semblait que cet art finirait par s’effacer devant les objets plus clinquants venus de l’étranger. Il ne savait pas encore ce qu’il ferait, mais il se pourrait bien qu’il doive un jour renoncer à son métier actuel et suivre une nouvelle tendance.

Chiyo ne dit rien. Elle voyait qu’il parlait avec sincérité, mais elle savait aussi qu’il ne disait pas toute la vérité.

Vaincu, il se gratta la tête et leva les yeux vers le ciel.

— …Dis, si je vous demande de me préparer des isobe mochi, qu’en penseriez-vous ?

Sa voix vacilla, car la question touchait de près à la vérité qu’il dissimulait.

Elle fit mine de ne rien remarquer et répondit avec un sourire empreint de tristesse.

— Ça ne me dérangerait pas, mais je ne pourrais pas en faire tout de suite.

— Je m’en doutais. Ce n’est pas comme si vous en aviez toujours sous la main. Plus depuis ce qui s’est passé il y a deux ans.

Il s’attendait à cette réponse. Pour ces gens-là, Jinya n’existait tout simplement pas. Ni pour Nomari, ni pour le couple Mihashi, ni pour Kunieda Kôdai, ni pour Chiyo, pourtant originaire du même village que Jinya. Se rappeler ce fait emplissait Heikichi d’un sentiment de vide, malgré la vie heureuse qu’il menait désormais. Il ne regrettait pas cette nouvelle vie, toutefois. Le faire aurait été renier tout ce qui lui avait été confié. Il avait depuis longtemps accepté que tout le monde ait oublié Jinya. Ce qui l’emplissait de mélancolie venait de la raison inverse.

— Je ne peux pas m’empêcher de me le demander parfois. Pourquoi suis-je le seul à me souvenir ?

Cette nuit-là, deux ans plus tôt, Heikichi avait repoussé la subalterne de Magatsume qui avait attaqué le Au Soba du Démon, et pourtant Nomari avait malgré tout perdu ses souvenirs. Il était alors logique de penser qu’Azumagiku était apparue et avait effacé une partie de ses souvenirs à lui aussi, cette nuit-là. Alors pourquoi se souvenait-il encore de Jinya, malgré tout ?

Ce n’était pas comme si son pouvoir ne pouvait agir qu’une seule fois, et elle avait eu bien d’autres occasions d’effacer sa mémoire. Elle avait dû choisir délibérément de lui laisser ses souvenirs de Jinya, mais voilà deux ans que Heikichi se demandait pourquoi.

— Je ne comprends pas vraiment, mais… est-ce que tu te souviens de quelque chose de douloureux ? demanda Chiyo.

— Non, ce n’est pas ça. Désolé, je râle pour rien.

De toute façon, il n’y avait plus rien à faire désormais. Et pourtant, il ne pouvait s’empêcher d’y penser. Azumagiku était une fille de Magatsume, un fragment rejeté du cœur d’un puissant démon. Elle n’avait d’autre choix que de suivre la volonté de celle dont elle était issue. Le dessein de Magatsume était de priver Jinya de l’endroit auquel il appartenait, et elle y était parvenue. La seule exception était le souvenir qu’en conservait Heikichi.

Une nouvelle pensée vint alors à l’esprit de Heikichi. Peut-être qu’Azumagiku avait résisté à la volonté de Magatsume autant qu’elle le pouvait. Peut-être que les échanges qu’elle avait eus avec Heikichi lui avaient été aussi précieux qu’ils l’avaient été pour lui.

Bien sûr, la seule personne qui connaissait la vérité avait quitté ce monde. Il n’y avait pas de réponse définitive à obtenir ici. Heikichi était certain que la mélancolie dans son cœur persisterait, mais il voulait au moins croire que le temps qu’il avait passé avec Azumagiku n’avait pas été totalement vain.

— Désolé. Je ne voulais pas vous importuner avec tout ça.

Il se redressa et mit fin au sujet. Un sourire sincère monta malgré lui sur son visage.

— Pas du tout. J’espère que nous avons au moins pu t’aider.

— Euh… « nous » ? Ah, je vois.

Il esquissa une grimace, comprenant enfin ce qui se passait.

Tout avait été arrangé : l’invitation de Nomari, les paroles de Kôdai, le fait que Chiyo l’ait écouté. Heikichi pensait avoir quelque peu grandi, mais il semblait que ses sentiments soient toujours aussi faciles à lire. La nature humaine ne changeait pas si aisément, à ce qu’il paraissait.

À cet instant précis, son épouse revint. Il lui adressa un sourire un peu maladroit. Même s’il se sentait légèrement contrarié, savoir que d’autres se souciaient de lui, lui faisait du bien. D’autant plus qu’il savait qu’un certain homme avait, de son plein gré, laissé tout cela derrière lui.

— Merci d’avoir attendu, chéri.

Même si tout cela n’avait été qu’un prétexte pour lui offrir un moment de répit, le couple âgé tenait tout de même à ce qu’ils conservent les deux présents. Nomari portait une charge conséquente, pêches comprises, dans les bras. Ne voulant pas laisser sa femme porter quoi que ce soit, Heikichi prit les paquets de ses mains, puis inclina légèrement la tête vers Chiyo.

— Merci pour tout. Prenez soin de vous.

Son problème n’était pas de ceux que l’on pouvait résoudre si facilement, mais le fait de mettre ses pensées en mots avait dissipé une part de sa mélancolie. Il remercia ses connaissances trop prévenantes, puis quitta le sanctuaire avec son épouse.

Ils retrouvèrent la rue, plus animée qu’auparavant. Le tumulte ambiant était agréable à l’oreille. Kyôto semblait plus vivante que d’ordinaire, sans doute parce que le jour du festival approchait.

— Merci à toi aussi, Nomari, dit-il.

— Pourquoi donc ?

Par gentillesse, elle fit semblant de ne pas comprendre. Elle ne voyait aucune raison de le laisser se sentir redevable. Elle avait l’air parfaitement heureuse.

Aussi déraisonnable que cela fût, il aurait voulu qu’elle soit au moins un peu triste de ce qu’ils avaient perdu. Ce n’était pas seulement la séparation d’avec Azumagiku qui avait laissé une cicatrice en lui, mais celle d’avec Jinya aussi.

— … La vie n’est faite que d’adieux.

Il murmura une phrase d’un poème qu’on lui avait enseigné autrefois, assez bas pour que personne ne l’entende. Cela signifiait que les séparations faisaient inévitablement partie de l’existence.

Heikichi était triste que le maître qu’il adorait et le démon qu’il admirait aient disparu, mais il était aussi insatisfait. Il avait l’impression que l’on aurait pu faire davantage. Le stratagème de Magatsume visant à priver Jinya de l’endroit auquel il appartenait avait réussi, mais Jinya aurait tout de même pu rester auprès de Nomari s’il l’avait vraiment voulu.

Il aurait pu se faire passer pour une connaissance de Heikichi et recommencer une vie avec elle, fût-ce en tant qu’étranger. Mais Jinya avait choisi de ne pas le faire et avait pris la fuite à la place. Bien sûr, Heikichi comprenait que c’était pour empêcher Magatsume de jamais prendre Nomari pour cible à nouveau, mais cela lui paraissait malgré tout injuste. Il avait pensé que l’homme l’aurait au moins contacté d’une manière ou d’une autre après son mariage avec Nomari, mais non, Jinya n’avait même pas fait cela. C’était frustrant, tout simplement.

— Quelque chose ne va pas ? demanda Nomari.

— Hm ? Ah, non. J’ai juste un nouvel objectif en tête.

Heikichi sourit avec assurance.

Les démons vivaient longtemps. Il était raisonnable de penser que Jinya avait connu bien plus de séparations que Heikichi. Malgré cela, Heikichi voulait lui rentrer un peu de bon sens dans le crâne et lui faire comprendre que la vie ne se résumait pas à une suite d’adieux. D’abord, il chérirait tout ce que Jinya avait laissé derrière lui, puis il irait retrouver cet idiot pour lui apprendre que ses liens n’étaient pas aussi fragiles qu’il le croyait.

— Les gens ne se rencontrent pas seulement pour se séparer un jour. Je vais te[2] secouer un peu cette tête de mule, tu verras.

Heikichi se moquait bien de ce qu’avait pu dire quelque grand poète du passé. Ne pas pouvoir voir trop loin dans l’avenir était le privilège des inexpérimentés. Tant que deux personnes étaient en vie, il leur était possible de se retrouver.

Les adieux n’avaient pas à être définitifs.

Heikichi était encore loin d’égaler son maître et Jinya sur bien des points, mais pour l’instant, cela lui convenait. Pour le moment, il se dit qu’il pouvait bien emmener son épouse bien-aimée manger quelque chose de bon dans un restaurant coûteux. Ce serait agréable d’avoir davantage d’histoires à partager le jour venu. Il vérifia combien d’argent il avait dans son portefeuille et imagina le regard envieux qu’il verrait un jour sur le visage de cet homme.

[1] Instrument de musique à cordes pincées, prépondérant dans le folklore autrichien voire germanique.

[2] On part du principe qu’il le tutoiera maintenant.

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