SotDH T7 - CHAPITRE 4
Fin de l’Arc Meiji – Shizuka Solitaire
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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— Quoi… C’est quoi ce bordel ?
Un matin, un jeune homme se rendit au sanctuaire abandonné près de la rue Shijyô. Le temple avait été emporté par la vague d’hostilité envers le bouddhisme qui avait balayé le pays au début de l’ère Meiji, mais le bâtiment principal avait malgré tout réussi à survivre. Son prêtre principal était toutefois décédé depuis longtemps, et le lieu était resté sans entretien depuis lors.
D’une manière ou d’une autre, le bâtiment principal avait été détruit en l’espace d’une seule nuit, criblé de trous. Il avait plu toute la journée et toute la nuit la veille, mais le jeune homme avait du mal à croire que cela ait pu suffire à provoquer une telle dévastation. La bouche grande ouverte, il fixait le sanctuaire en ruines.
— Arrête de rester planté là et entre donc, le pressa sa mère.
Le jeune homme, qui avait eu vingt-quatre ans cette année-là, vivait seul avec sa mère. Son père, décédé depuis un bon moment déjà, avait autrefois été un vassal direct du shogun Tokugawa et avait laissé derrière lui une somme d’actifs appréciable, ce qui leur permettait de vivre sans difficulté.
Sa mère était de basse extraction. À l’époque de ses parents, il était rare que deux personnes se marient par amour plutôt que par obligation familiale. Sa mère aimait lui raconter encore et encore comment son père avait obstinément cherché à la courtiser, et d’autres histoires du même genre.
C’était à la demande de sa mère qu’il était venu ici. Lors de sa promenade matinale autour du complexe de temples et de sanctuaires, elle avait apparemment trouvé quelqu’un étendu au sol, ce qui l’avait conduite à l’appeler pour qu’il l’aide. Sa mère était une femme à la volonté inflexible. Lorsqu’elle lui demandait de faire quelque chose, il n’y avait pas à discuter. Il était de toute façon en congé ce jour-là, et il accepta donc de l’accompagner.
— J’arrive, maman.
— Il est dans le bâtiment principal.
Il entra dans ce bâtiment et découvrit un sol et des murs dévastés. L’endroit était en ruine. On aurait dit qu’un esprit malfaisant s’y était déchaîné.
Il fronça les sourcils, sur ses gardes, mais sa mère lui avait demandé son aide, et il n’avait pas le choix. Il s’avança prudemment, prenant garde à ne pas trébucher sur les planches disjointes. Dans l’obscurité du fond, il trouva un homme adossé au mur, trempé de sang. Bien qu’il fût couvert de blessures, l’homme serrait fermement une épée dans sa main droite. Il ne semblait pas avoir fait quoi que ce soit de recommandable ici.
— Ça fait beaucoup de sang. Tu crois qu’il est mort ?
— Ne dis pas ça, ça porte malheur, répliqua sèchement sa mère. — Regarde, il respire très bien.
— Ah, oui, c’est vrai. Je suis quand même surpris que tu l’aies trouvé ici. C’est un peu à l’écart.
— Assez bavardé. Dépêche-toi de le porter.
— Oui, oui.
À contrecœur, il s’approcha de l’homme. Il s’arrêta toutefois juste devant lui. Quelque chose clochait.
— …Hm ?
Il avait l’impression d’avoir déjà vu cet homme auparavant. Pas récemment, mais autrefois, dans un passé lointain.
— Tant pis.
Il réfléchirait à cela plus tard. Pour l’instant, il souleva l’homme ensanglanté et le ramena chez lui.
***
À présent qu’il était seul, la conscience de Jinya oscillait à la surface sombre d’un lac. Le ciel au-dessus, privé de lune et d’étoiles, semblait tout engloutir. Les mêmes regrets que depuis des temps révolus occupaient son esprit.
Une fois encore, il n’avait pas su protéger tout ce qui lui était cher.
Il avait entamé son voyage en croyant que sa haine était tout ce qui comptait, puis il avait trouvé bien d’autres choses en chemin. Chaque fois qu’il se chargeait d’un fardeau excessif, il s’affaiblissait, mais en échange, ce qui lui était cher augmentait. Pourtant, au bout du compte, il n’avait pas pu accomplir sa volonté et avait été vaincu. Alors, à quoi avait servi son voyage ?
— Ngh…
Une faible clarté remua sa conscience. Il se protégea les yeux, puis ouvrit les paupières l’esprit embrumé.
— …Où suis-je ?
Il se trouvait allongé dans une pièce inconnue, l’esprit encore confus. Il tenta de bouger, mais ses blessures encore ouvertes lui firent mal. Ses muscles étaient également raides. Il ne se relèverait pas de sitôt.
La pièce aux tatamis était tenue avec soin. Le seul mobilier digne de ce nom se résumait à une commode et un bureau, ce qui donnait à l’endroit une impression de simplicité. À la lumière qui filtrait par la porte coulissante en papier donnant sur la véranda, il estima qu’il devait être aux alentours de midi.
— Oh, vous êtes réveillé ?
Il entendit la voix inconnue d’un homme. La porte coulissante s’ouvrit, et un homme mince, qui semblait au début de la vingtaine, entra. Ses cheveux, soigneusement coiffés avec une raie au milieu, lui donnaient un air sévère.
— Le médecin a dit que vos blessures n’étaient pas aussi graves qu’elles en avaient l’air et que vous devriez pouvoir vous lever d’ici quelques jours. Et pourtant, vous étiez couvert de tellement de sang que je vous croyais mort !
L’inconnu s’assit à côté du lit et croisa le regard de Jinya. Avec un sourire, il examina son corps, puis vérifia son teint.
— On dirait que vous allez bien. Vous vous souvenez de ce qui s’est passé ? Nous vous avons trouvé dans ce sanctuaire abandonné.
Jinya avait été vaincu sans infliger le moindre dommage significatif à Magatsume. Il avait dévoré de nombreux démons pour leurs pouvoirs et poli son art du sabre pendant de longues années, mais tout cela n’avait servi à rien. Il ressentait l’humiliation et la haine, le regret et le désespoir, mêlés en un chaos informe. Ses membres lui semblaient lourds, et pas seulement à cause de ses blessures. Il n’avait plus la volonté de bouger.
— …C’est vous qui m’avez amené ici ? demanda-t-il.
— Oui. Enfin, seulement parce que ma mère me l’a demandé. Reposez-vous un peu. Je vais aller lui dire que vous êtes réveillé.
Le jeune homme sortit, laissant Jinya de nouveau seul. Le silence de la pièce était trop profond, faisant remonter des pensées qu’il aurait préféré éviter. Il devait évaluer sa situation.
— Kaneomi ?
— Je suis là.
Yarai et Yatonomori Kaneomi étaient placés dans un coin de la pièce. Il ne voyait pas leurs lames nues, mais rien ne semblait endommagé. Il se sentit soulagé.
— Que s’est-il passé ?
— L’homme de tout à l’heure t’a amené ici, comme il l’a dit. Un médecin est venu t’examiner, et depuis, on passe te voir de temps à autre. Je n’ai rien remarqué de suspect. À mon avis, nous pouvons faire confiance aux gens d’ici pour le moment.
— Je vois.
À en juger par sa démarche un peu plus tôt, Jinya ne pensait pas que le jeune homme ait reçu un quelconque entraînement martial. Ses épaules étaient étroites, et ses mains, douces et sans cicatrices.
Il était vraisemblablement étranger au combat. Puisqu’il s’était donné la peine de faire soigner Jinya, il n’avait sans doute aucune arrière-pensée.
Jinya abaissa enfin sa garde et laissa échapper un léger soupir.
— Je me sens fatigué.
— Kadono-dono…
Il avait dormi plus qu’assez, mais son corps avait perdu trop de sang, et il avait trop perdu de choses en général. Même en supposant qu’il puisse bouger, il lui manquait la volonté de le faire. Il choisit donc d’essayer de se rendormir, mais des pas approchants parvinrent à ses oreilles avant qu’il n’y parvienne.
— Puis-je entrer ?
C’était cette fois la voix d’une femme. Après qu’il lui en eut donné la permission, elle entra. Elle portait un kimono indigo orné d’un motif d’iris et semblait avoir la quarantaine.
— Je suis heureuse de voir que vous êtes réveillé.
Ses pommettes trahissaient son âge, et elle se tenait avec grâce. Elle s’assit au bord du lit de Jinya et le fixa longuement avant d’esquisser un doux sourire.
— Avez-vous encore mal quelque part ?
— Un peu seulement.
— Alors reposez-vous ici pour le moment. Vous devriez pouvoir manger du gruau de riz, n’est-ce pas ? Je vais vous en apporter.
Elle parla sans s’arrêter, puis se prépara à repartir alors qu’elle venait à peine d’entrer. Il trouva étrange qu’elle n’ait pas davantage de questions à lui poser. Il lui était totalement inconnu, il était couvert de sang, et il n’avait rien de particulièrement recommandable. Elle avait toutes les raisons de se montrer méfiante et de lui poser quelques questions plus directes.
— Non, ce n’est pas nécessaire, dit-il. — Je ne voudrais pas abuser.
— Allons donc. Un jeune homme comme vous n’a pas besoin de se montrer aussi réservé. Je reviens tout de suite.
La femme agissait comme s’il allait de soi qu’elle l’aide. Il se demanda pourquoi, mais aucune réponse ne lui vint à l’esprit, et il se contenta de fixer son dos d’un air absent tandis qu’elle quittait la pièce.
— On dirait que vous avez de l’appétit. Tant mieux.
Après avoir terminé le gruau de riz qu’elle lui avait apporté, il eut un peu sommeil. Elle sortit pour aller ranger le bol et les ustensiles, et lorsqu’elle revint, elle le trouva sur le point de s’assoupir.
Dans un petit rire, elle dit :
— Dormez si vous en avez envie. Je viendrai vous prévenir quand ce sera l’heure du dîner.
Il semblait que son séjour ici soit déjà décidé. Il ne put s’empêcher de la trouver étrange. Dans son regard, il n’y avait ni peur ni suspicion. Bien au contraire, elle semblait prendre un réel plaisir à sa présence. Il était déconcerté, incapable de comprendre ce qu’elle cherchait.
— Pourquoi m’aidez-vous ? demanda-t-il.
Il aurait dû être évident au premier coup d’œil qu’il n’était pas un homme droit et irréprochable. Son expression ne changea pas le moins du monde. Avec désinvolture, elle répondit :
— Une personne a-t-elle besoin d’une raison pour en aider une autre ?
— Peut-être pas pour vous. Mais moi, j’ai besoin d’une raison pour accepter votre aide. Les sabres sont interdits, et j’étais couvert de sang. J’ai du mal à croire que la simple bonne volonté ait suffi à vous décider.
— Eh bien, quelle forte tête.
Elle gloussa et lui adressa un sourire bienveillant. Elle avait quelque chose de maternel, comme une mère qui réprimande doucement un enfant trop obstiné.
— Mais je n’ai vraiment pas d’autre raison à vous donner que le fait d’avoir agi par pure bienveillance. Cela dit, si vous tenez absolument à une autre explication, alors ce serait cette lame qui est la vôtre.
Elle regarda les deux sabres dans le coin de la pièce, et plus précisément Yarai.
Il ne comprenait pas ce qu’elle voulait dire. D’un ton légèrement enjoué, elle poursuivit :
— Je crois que j’ai peut-être connu votre père, voyez-vous.
Son cœur se mit à battre à tout rompre, et son esprit se figea pendant quelques instants.
Il était abasourdi.
Les souvenirs de son père biologique, Jyuuzou, comme de son père adoptif, Motoharu, avaient laissé en lui des cicatrices profondes. Son sentiment de méfiance revint aussitôt.
— Le précédent propriétaire de cette lame était votre père, je présume ? Vos cheveux sont différents, mais je vois une ressemblance. Vous lui ressemblez vraiment beaucoup.
La méfiance de Jinya s’évanouit aussitôt. Il semblait avoir mal compris. Ces temps-ci, il portait les cheveux courts et bien nets parce qu’il faisait des nouilles soba, mais à l’époque d’Edo, il les avait longs et attachés. En tant que démon, il n’avait pas vieilli d’un jour depuis ses dix-huit ans. Cette femme l’avait sans doute rencontré lorsqu’il était plus jeune et le prenait désormais pour son propre fils.
— Oh là là, je ne me suis même pas présentée, n’est-ce pas ?
La femme sourit, un éclat de nostalgie lointaine dans le regard.
— Je m’appelle Miura Kinu. J’étais une vieille connaissance de votre père. Figurez-vous qu’il avait pour habitude de m’appeler « Fille des bas-fonds ».
Cette fois, Jinya crut que son cœur allait s’arrêter.
La Fille des bas-fonds qu’il connaissait l’avait aidé en tant qu’informatrice, avant de devenir plus tard l’épouse d’un ami proche. C’était une figure empreinte de nostalgie dans sa vie, et quelqu’un qu’il aurait préféré ne jamais recroiser.
— Je ne crois pas avoir encore entendu votre nom, dit-elle comme si l’idée venait de lui traverser l’esprit.
Le sourcil de Jinya tressaillit. Donner son nom poserait problème, mais hésiter éveillerait les soupçons. Sans laisser s’installer un silence trop long, il répondit aussi naturellement que possible.
— …Jinta. Kadono Jinta est mon nom.
Jinta était le nom sous lequel il avait autrefois vécu. En ce sens, ce n’était pas un mensonge.
— Je vois. Ainsi, votre père vous a donné la moitié de son nom.
Elle sourit exactement comme dans son souvenir.
Jinya n’avait jamais réussi à cerner la femme connue sous le nom de Fille des bas-fonds. Il ne la détestait pas ni ne nourrissait de sentiment particulier à son égard, mais il lui faisait au moins confiance. Pourtant, s’il avait dû expliquer la nature de leur lien, il aurait été bien en peine de le faire.
À l’époque d’Edo, elle lui transmettait des informations sur les démons. Peut-être n’était-il pour elle rien de plus qu’un partenaire d’affaires ou un client. Pourtant, leur relation n’était pas aussi froide que cela. Ils ne se connaissaient pas suffisamment pour être appelés des amis, et il n’y avait rien de romantique entre eux non plus. Il demeura incapable de donner un nom à leur lien à mesure que le temps passait, puis, avant même qu’il ne s’en rende compte, elle était devenue l’épouse de son ami. Il se souvenait encore de la stupeur qui avait été la sienne en apprenant cette nouvelle de la bouche des deux intéressés.
— Mais oui, c’est bien ainsi, alors ne vous inquiétez pas d’abuser ou quoi que ce soit. Votre père m’a rapporté une somme considérable il y a longtemps. Considérez que vous aider est une manière de m’en acquitter.
Les rides de son visage lui rappelaient malgré lui le passage du temps, mais l’ombre de ce qu’elle avait été autrefois était indéniablement là. Il se sentit un peu mal à l’aise lorsqu’elle se leva brusquement et lui adressa un franc sourire.
— Reposez-vous bien, Jinta.
L’élégance de sa silhouette tandis qu’elle quittait la pièce rendit son cœur encore plus tourmenté. Si cela avait été possible, il aurait souhaité ne jamais la rencontrer à nouveau. La sensation d’avoir tué son mari demeurait encore, là, dans ses mains.
Le matin du deuxième jour arriva.
Il se réveilla, mais une sensation de flottement persistait en lui, comme s’il dérivait entre le rêve et la réalité. Il se sentait mal.
Il pouvait désormais bouger son corps dans une certaine mesure, alors il sortit dans le jardin. Il espérait que l’air frais de l’extérieur apaiserait son malaise, mais cela ne fit finalement rien pour dissiper sa morosité.
Nomari et la Fille des bas-fonds lui vinrent à l’esprit. L’une lui avait été arrachée, et il avait pris quelque chose à l’autre. Tourmenté par le regret, il fixa d’un regard vide les iris aux feuilles en forme d’oreilles de lapin plantés dans le jardin.
La fleur d’un violet sombre était réputée ressembler à une hirondelle prenant son envol, et portait pour cette raison le nom alternatif de « fleur d’hirondelle ». Ofuu le lui avait appris il y a bien longtemps. Il avait tout perdu, hormis quelques bribes de savoir sans valeur. Quelle misère. Il se retournait pour regagner sa chambre lorsqu’il croisa par hasard le regard du jeune homme.
— Oh, vous allez déjà assez bien pour vous lever ?
Il était vêtu à l’occidentale, ayant sans doute terminé son petit-déjeuner et s’apprêtant à partir travailler.
— Tadanobu-dono…
Jinya se sentait quelque peu mal à l’aise en présence du jeune homme, compte tenu de ce qu’il avait fait à son père, Naotsugu. Le fait que son dernier souvenir de Tadanobu soit celui d’un petit garçon encore aux débuts de son éducation n’arrangeait rien. Le voir désormais adulte, travaillant, avait quelque chose de déroutant.
— Je dois dire que la ressemblance entre vous et votre père est vraiment frappante, déclara Tadanobu.
Jinya avait décidé de se faire passer pour son propre fils durant son séjour. Il hésitait à révéler la vérité, tout comme le fait qu’il avait tué Naotsugu.
Tadanobu poursuivit ensuite :
— En réalité, je l’ai un peu connu moi aussi, même si ça remonte maintenant à plus de quinze ans.
Il hocha la tête pour lui-même, un éclat de nostalgie dans le regard. Bien qu’il n’ait été qu’un enfant à l’époque, il se souvenait encore de ces jours-là.
— Ah, au fait, votre sœur aînée Nomari-chan se porte bien ?
— Oui.
— C’est rassurant à entendre. Waouh, ça me rappelle des souvenirs. Elle a dû devenir très belle, hein ? Oh, pardon. Je vais vous laisser pour que vous puissiez vous reposer. Prenez soin de vous.
D’un ton enjoué, il partit travailler.
Jinya se rappela que, lorsqu’il était enfant, Tadanobu appréciait beaucoup Nomari. Peut-être qu’il aurait existé un monde où c’était lui qui se serait tenu à ses côtés, et non Heikichi.
Le matin du troisième jour arriva.
Assis dans son lit, Jinya termina son gruau de riz. Sa santé n’était pas bonne, et la couleur n’était pas revenue à son visage. La Fille des bas-fonds posa une main sur son front et dit :
— Vous n’avez pas l’air en grande forme.
Il n’avait pas de fièvre, et il ne saignait nulle part. Sa convalescence n’était pas mauvaise en soi. Mais l’oisiveté laissait malgré lui des pensées indésirables remonter à la surface. Il repensa à la manière dont il avait tué son père, Jyuuzou, et à la façon dont le propriétaire du Kihee avait tenté en vain de le convaincre de changer de voie.
Jinya s’était obstinément accroché à ce qu’il connaissait, pleinement conscient de l’erreur de son chemin, et il avait fini par perdre à la fois Nomari et Somegorou. Naotsugu avait agi de la même manière. Incapable de suivre l’évolution des temps, il avait choisi d’être tué à la place. Jinya ne pensait pas que sa décision de tuer son ami avait été une erreur. Mais alors… pourquoi se sentait-il si mal ?
— Je suis désolé, dit-il avec culpabilité.
— Allons donc. Tomber malade n’est pas quelque chose pour lequel il faille s’excuser.
Il savait à quel point il devait paraître sombre. Ses yeux devaient sans doute sembler vides, comme ceux d’un poisson mort. C’était peut-être pour cela que la Fille des Bas-Fonds se montrait si bienveillante envers lui. Il se sentait un peu mal à l’aise, peu habitué à recevoir d’elle un accueil si différent.
— Vivez-vous ici seule avec votre fils ? demanda-t-il.
— Oui. Nous vivions ailleurs auparavant, mais cet endroit est devenu un peu trop pesant pour seulement deux personnes.
Malgré son âge, elle semblait en bonne santé. Elle ne donnait pas l’impression d’être tombée dans la misère après la mort de Naotsugu.
— Mon défunt mari était un samouraï au service du gouvernement.
Elle esquissa un sourire amer, sans doute en remarquant le regard de Jinya.
— Il a survécu aux combats. C’est pour cela que nous avons pu vivre correctement. Mais les hommes peuvent être de bien sottes créatures, et mon mari était têtu comme une mule. Franchement, cet homme…
Malgré ses paroles, son expression était paisible, comme si elle fredonnait une berceuse. Elle ne laissait transparaître ni solitude ni tristesse.
— La nouvelle ère Meiji était étouffante pour un homme comme lui. À cause du décret il ne portait plus de sabre et le mode de vie qu’il avait toujours connu lui a été arraché lui aussi. C’est pour cela qu’il nous a quittés, en disant qu’il voulait vivre en samouraï jusqu’à la fin.
Jinya savait ce qui avait suivi. Son ami avait voulu vivre par l’épée jusqu’à la dernière goutte de son sang, alors il avait défié Jinya en duel et était mort satisfait. Jinya croyait sincèrement lui avoir offert la mort qu’il désirait, mais la douleur demeurait malgré tout.
— Vous n’avez pas essayé de l’en empêcher ? demanda-t-il.
— Qui aurais-je été pour contrarier sa volonté ?
Elle ne chercha ni à plaisanter ni à éluder la question. Peut-être était-ce parce qu’elle avait épousé Naotsugu, un homme franc et droit, ou peut-être parce qu’elle était devenue mère, mais la femme qui se tenait devant Jinya possédait désormais un attrait différent de celui de la Fille des bas-fonds qu’il avait connue.
— D’autres ne verront en lui qu’un homme qui a abandonné sa femme et son enfant, mais pas moi. Je le vois comme un homme qui a pu choisir la manière dont il est mort. C’est pour cela que je ressens de la fierté, car je suis l’épouse d’un samouraï.
Jinya percevait en elle une force vitale puissante. Elle était comme les fleurs de gingembre sauvage. Il fallait écarter les herbes pour les apercevoir, car elles ne poussaient qu’au pied des arbres, mais elles offraient à l’hiver une douceur bienvenue. Elles enduraient le froid et fleurissaient hors de vue, manifestation de modestie et de force.
— Mais bien sûr, une part de moi se dit qu’il serait peut-être encore ici aujourd’hui si j’avais choisi de vivre simplement comme une femme ordinaire à la place.
Cependant, lorsqu’elle détourna le regard, une légère ombre passa sur son visage. Ce visage empreint de tristesse était bien celui de la Fille des bas-fonds que Jinya avait connue.
La nuit du quatrième jour arriva.
Jinya se glissa hors de sa chambre et s’assit seul sur la véranda, juste à l’extérieur. Des étoiles argentées parsemaient le ciel, et parmi elles se trouvait une lune ambrée qui baignait le jardin de sa lueur.
Il se rappela quelque chose que Somegorou lui avait autrefois raconté. Sous la dynastie Qing, dans ce qui deviendrait plus tard la Chine, on contait l’histoire de Chang’e, une déesse qui vivait sur la lune. En admirant la beauté éthérée de l’astre et en la comparant à la grâce d’une déesse, Jinya comprenait aisément comment un tel récit avait pu naître. Si la seule clarté de la lune pouvait à ce point toucher le cœur des hommes, alors la déesse de la lune devait être d’une beauté plus incomparable encore.
Jinya fixa la lune, s’abandonnant à cette pensée fade et dénuée de sens.
Il s’était déjà complètement remis de ses blessures, ses capacités de guérison étant sans commune mesure avec celles d’un humain. La suite aurait dû être évidente : poursuivre Magatsume et la tuer. Il n’avait aucun doute quant à ce qu’il devait faire.
…Et pourtant, il restait en ce lieu.
En ce quatrième jour passé ici, il n’avait rien fait d’autre que rester alité. Il n’avait même pas touché à ses sabres, encore moins s’entraîner. Il savait que c’était mal, mais il laissa la journée s’écouler dans l’oisiveté. Sans même s’en rendre compte, la nuit était tombée.
— Qu’est-ce que je suis en train de faire, bon sang… murmura-t-il.
Personne ne lui répondit. Il prit alors conscience de sa solitude, et de tout ce dont il avait toujours été entouré jusque-là. Cela dit, le réaliser à présent ne changeait rien.
Il leva les yeux vers la lune, posée dans un ciel d’une limpidité cristalline, et la trouva soudainement froide. Le temps s’écoula ainsi jusqu’à ce qu’un grincement de planches lui parvienne.
— Vous contemplez la lune ?
— Kinu-dono…
— Et si vous buviez un verre en regardant la lune ?
Elle tenait un plateau avec une bouteille de saké et deux coupes.
Sans attendre de réponse, elle s’assit à côté de lui, lui glissa une coupe entre les mains et la remplit. Avec un sourire taquin, elle ajouta :
— Je parie que vous aimez l’alcool.
L’automne, la saison idéale pour boire sous la lune, était encore loin, mais la lune de ce soir-là se prêtait malgré tout à un verre. Il hocha la tête avec reconnaissance, puis vida sa coupe. Une chaleur glissa le long de sa gorge, une sensation qui aurait dû être agréable, et pourtant il ne put s’empêcher de la trouver fade.
— …Vous n’allez pas me poser de questions ? murmura-t-il après être resté un moment à boire en silence.
Elle était clairement venue par inquiétude pour lui. L’alcool n’était qu’un prétexte bien commode.
— Je me disais que j’attendrais que vous parliez de vous-même.
— Je vois… répondit-il.
Il n’essaya cependant pas d’en dire davantage.
Elle esquissa un sourire un peu amer, non par moquerie, mais avec la douceur de quelqu’un qui réprimande un enfant.
— Alors c’est comme ça, hein ? Dans ce cas, que diriez-vous d’écouter mes vantardises sur ma vie amoureuse, à la place ?
Elle vida sa coupe et déclara avec ostentation :
— J’étais une Fille des bas-fonds, une prostituée ordinaire. Je survivais à Edo en vendant mon corps à n’importe quel homme prêt à payer. C’est à cette époque que j’ai rencontré Arimori-sama, mon mari.
Miura Naotsugu Arimori semblait avoir été un parfait benêt lorsqu’il s’agissait de comprendre le cœur d’une femme. Il l’emmenait chez son marchand de sabres préféré pour leurs rendez-vous, lui offrait des fleurs en lui récitant des informations de seconde main qu’il avait manifestement apprises, et faisait bien d’autres choses exaspérantes. Mais quand cela comptait vraiment, il faisait preuve d’une résolution sans borne, au point de s’agenouiller devant sa mère pour la convaincre de lui permettre de l’épouser.
Quand on lui demandait pourquoi il allait jusque-là, il répondait simplement qu’elle comptait tant que ça pour lui. Certains le trouvaient peut-être ridicule, mais c’était un homme dont elle pouvait être fière.
— Sa mère a fini par céder et a approuvé notre union, et nous nous sommes mariés. Nous avons eu un enfant et vécu heureux ensemble.
Mais cela ne dura pas longtemps. Le gouvernement du shogunat entra en déclin avec l’arrivée des influences étrangères, et les plus faibles souffrirent de l’évolution des temps.
En tant que samouraï, Naotsugu ne pouvait pas se contenter de laisser les choses en l’état. Il était déterminé à se battre pour un monde nouveau, et la fille des bas-fonds choisit de l’accompagner à Kyôto et de le soutenir en tant qu’épouse.
— Bien sûr, je voulais rester à ses côtés. Mais plus encore, je voulais être là pour dissiper ses doutes. Je suis une femme assez entêtée, voyez-vous. Il m’était impossible de rester sagement à Edo à l’attendre comme l’aurait fait une épouse docile et réservée.
Par la suite, Naotsugu prit part à la guerre de Boshin et fut transformé en démon par Magatsume.
En quête d’une raison de donner un sens au maniement de sa lame, il devint un tueur, avant de défier Jinya en duel et d’y perdre la vie.
— J’ai tout appris. Comment il était devenu un démon, et comment il comptait défier votre père. Il disait que sa lame était creuse, mais qu’elle pouvait de nouveau se remplir en l’affrontant… Vraiment, quel imbécile il faisait. Il a contribué à faire naître un monde nouveau dans lequel nous pouvions vivre en famille sans souci, et pourtant il a qualifié tout cela de dénué de valeur.
Malgré cela, elle n’avait pas cherché à l’en empêcher.
Elle savait qu’elle lui faisait des adieux définitifs, mais elle n’avait pas osé nier son souhait ni le mode de vie auxquels il s’accrochait avec obstination.
— Pour que vous le sachiez, je n’en veux pas du tout à votre père. Il disait les mêmes choses maladroites que mon mari, alors je suis certaine qu’il a su comprendre son désir et l’exaucer. Même s’il a tué mon mari, je n’éprouve envers lui que de la gratitude.
Après avoir prononcé ces mots, elle remplit la coupe vide de Jinya. La vue de cette femme âgée, baignée par la lumière de la lune, semblait chargée de mélancolie. Le percevant, il demanda :
— Regrettez-vous le choix que vous avez fait ?
Elle vida sa propre coupe, puis lui adressa un sourire empreint de tristesse, évoquant des fleurs flétries par l’hiver.
— Bien sûr. Je ne pense pas avoir fait le mauvais choix, mais j’éprouve du regret. Il m’arrive même de me demander à quoi ressemblerait ma vie aujourd’hui si j’avais choisi autrement.
Il comprenait ses paroles avec une telle acuité que cela lui faisait mal. Il n’avait aucun doute quant au chemin qu’il avait parcouru ni quant à celui qui l’attendait. Alors pourquoi cette douleur persistait-elle ?
Il baissa les yeux, comme pour éviter de regarder quelque chose. Elle tendit la main et effleura sa joue, laissant son doigt glisser jusqu’à son menton.
— Il est normal d’éprouver des regrets, même lorsque l’on a fait les bons choix. C’est ce que signifie être humain. Nous ne sommes pas si forts.
Sous son contact, il releva le visage. Il croisa son sourire troublé, empreint de timidité.
— J’ai pleuré bien des fois. Demandez donc à Tadanobu, il vous racontera à quel point je suis une pleurnicheuse. Je regrette sans cesse les choix que j’ai faits, et je suis sûre que c’est votre cas. Ai-je tort ?
Il ne répondit pas, trop surpris pour prononcer le moindre mot.
Comme si elle voyait clair en lui, elle dit :
— Je ne sais pas ce qui vous est arrivé, mais je vois bien votre fatigue.
À bien y réfléchir, elle avait toujours su percevoir les mouvements les plus subtils du cœur humain grâce à son passé de Fille des bas-fonds.
Elle faisait partie des très rares personnes capables de lire dans le cœur de Jinya malgré son absence habituelle d’expression. Il n’avait jamais rien pu lui cacher.
— J’ai perdu contre quelqu’un que je devais absolument vaincre, dit-il en mettant son cœur à nu.
Il ne voyait plus l’intérêt de dissimuler quoi que ce soit.
— Au fil des années, j’ai acquis des choses qui m’étaient chères. J’ai trouvé un sens même dans la voie erronée que j’ai suivie, des choses qui prouvaient que ma haine n’était pas tout. Les nombreuses personnes que j’ai rencontrées m’ont montré qu’il existait une force ailleurs que dans la puissance brute.
Même si son voyage avait commencé pour de mauvaises raisons, il avait trouvé en chemin des choses précieuses.
Même si elles n’étaient que des excès qui obscurcissaient son véritable but, il pouvait dire sans honte qu’elles avaient fait de lui ce qu’il était.
— Mais je n’ai pas réussi à prouver que tout cela avait un sens. J’étais trop faible. Les choix que j’ai faits étaient mauvais. Comme vous le dites, je regrette mes décisions. Et maintenant, je me sens paralysé.
Il était incapable de faire ce premier pas en avant parce que son cœur avait peur. Il avait trop perdu pour nourrir encore de l’espoir pour l’avenir. Il craignait ce qui pouvait bien l’attendre au terme d’un voyage qui lui avait déjà apporté tant de tragédies.
— Bon sang, vous les hommes êtes vraiment tous des imbéciles. Non… je suppose que c’est surtout TOI[1] l’idiot, ici.
Elle fronça les sourcils, pensive, puis poussa un soupir. Il n’était plus déconcerté par l’ampleur de son changement. Il hocha gravement la tête, acceptant l’immense laps de temps qui les séparait désormais.
— En effet, dit-il. — Je suis un imbécile. Et c’est parce que je suis un imbécile que j’ai tout perdu.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Franchement, tu n’as pas besoin de ressembler à ce point à ton père.
Elle secoua la tête.
— Pauvre de toi. Personne ne te l’a jamais dit, n’est-ce pas ?
— …Kinu-dono ?
Sa voix n’avait ni la sévérité d’un sermon ni la chaleur d’une consolation. Elle sonnait presque indifférente, comme si elle lançait ces mots en l’air.
— Quand tu as mal, tu n’as qu’à le dire.
Il se figea en entendant ces paroles de réconfort maladroites. Elles étaient trop banales pour avoir beaucoup de poids, et pourtant il se sentit ému, sans doute parce qu’il percevait une profonde bonté dans son regard.
Au moment de mourir, Motoharu avait dit à Jinya de devenir un homme capable de faire de sa haine une force.
Le propriétaire du Kihee lui avait dit qu’un jour, il pourrait même repenser avec affection à des souvenirs douloureux. Mais la Fille des bas-fonds était la première à lui dire qu’il était permis d’admettre que les choses étaient difficiles.
— Tu es peut-être fort, mais tu n’as pas besoin de l’être en permanence. Pourquoi le devrais-tu ? Personne ne te regardera de travers si, de temps à autre, tu as envie de pleurer et de te plaindre.
Son esprit se vida.
— A-ah…
— Tu es vraiment quelque chose, hein ? Peut-être que tu as déjà versé des larmes, mais je doute que tu aies un jour réellement parlé de ce qui te tourmentait. Ce n’est pas étonnant que tu te sentes paralysé. Enfin, il n’y a que moi et la lune ici. Vas-y, montre-toi aussi pitoyable que tu le veux.
Il se mit à pleurer comme un enfant, des sanglots désordonnés secouant son corps, les larmes coulant sans retenue sur son visage. Il n’avait pas été dans un tel état depuis la mort de Shirayuki. Jusqu’à présent, il avait été incapable de montrer sa faiblesse pour bien des raisons : il était le gardien d’une prêtresse. Il était un père. Il voulait s’obstiner à se croire fort. C’était la première fois qu’il s’autorisait à mettre à nu ces sentiments indignes.
— J-je n’ai pas pu protéger ce qui m’était cher.
Ses paroles jaillirent comme un barrage qui cède.
Sans changer d’expression, elle l’écouta jusqu’au bout.
— Je vois. Et alors ?
— J’ai dû tuer des personnes qui m’étaient chères parce que je suis si faible, e-et pourtant, je n’ai pas pu tuer la seule chose que je devais absolument tuer.
— Je vois.
— Je n’ai pas été capable d’accomplir une seule chose.
— Tu as beaucoup souffert.
— J’ai tout perdu. Absolument tout. Tous ceux qui m’étaient chers !
Il n’avait pas besoin de se donner des airs ni de parler de choses prétentieuses comme les regrets ou les choix. Il avait simplement besoin d’être triste. Il s’était refusé une émotion humaine aussi élémentaire pendant bien trop longtemps. Il avait été assez fort pour endurer jusqu’ici, mais il y avait une limite à ce que l’on pouvait garder enfoui.
Il se rappela avoir dit quelque chose de semblable à Tsuchiura, le démon de l’Inébranlable. Quelle absurdité. Jinya savait faire la leçon aux autres, mais il était incapable d’écouter ses propres conseils. Oui, il était réellement permis d’être faible.
— Si tu essaies de tout porter, le poids t’empêchera d’avancer. Laisse ici une partie de tes fardeaux, pour pouvoir marcher de nouveau demain.
Une brise légère passa, et le jardin demeura baigné par la lumière de la lune. Même la nature semblait empreinte de douceur. Peut-être que la déesse de la lune était d’humeur clémente ce soir-là.
— A-ahh…
— Voilà, voilà.
La Fille des Bas-Fonds lui caressa doucement la tête. Sa main était fine et noueuse, la main d’une mère qui avait elle-même connu bien des souffrances.
Jinya continua de pleurer un moment sous la lune ambrée.
Les cauchemars cessèrent de venir.
Le cinquième jour arriva.
Pour remplacer son kimono en lambeaux, la Fille des Bas-Fonds lui en avait préparé un nouveau, du même motif. Il glissa les bras dans les manches, portant pour la première fois depuis longtemps autre chose que des vêtements de nuit. Il étira son corps et contracta ses muscles devenus raides. Il lui faudrait encore plusieurs jours pour rattraper l’entraînement manqué.
Il fixa ses sabres à sa taille et hocha la tête, satisfait de retrouver leur poids familier. Tout lui semblait de nouveau à sa place.
— Es-tu remis sur pied, cher mari ?
— Ne te moque pas de moi. Et oui, je vais bien maintenant.
Il avait retrouvé l’énergie nécessaire pour plaisanter à nouveau avec Kaneomi.
Il était resté figé pendant plusieurs jours, mais cela n’avait rien de grave. Il gardait toujours en vue ce qu’il devait accomplir. Même s’il avait beaucoup perdu et était rempli de regrets, il distinguait encore clairement le chemin qui s’étendait devant lui.
— Quelqu’un a l’air drôlement enjoué.
La Fille des Bas-Fonds entra et lui lança un regard taquin.
Il se tourna vers elle et s’inclina.
— Merci pour hier soir, Kinu-dono.
— Je ne me souviens pas d’avoir fait quoi que ce soit qui mérite des remerciements.
— Pourtant, si. Vous m’avez appris quelque chose de précieux. Je comprends maintenant que pleurer n’est pas une si mauvaise chose. Mon cœur est plus léger.
— Allons donc. C’est quelque chose que même les enfants savent.
Elle émit un petit sourire, sans évoquer sa démonstration embarrassante de la veille. Il lui était profondément reconnaissant pour cette délicatesse. Il se sentait prêt à avancer de nouveau.
— Merci de m’avoir permis de rester ici. Mais je pense qu’il est temps pour moi de partir.
— Vraiment ? Ça me rend un peu triste de te voir partir, mais j’imagine que tu ne pouvais pas rester éternellement, n’est-ce pas ?
Il envisagea de révéler son véritable nom avant de partir, mais y renonça. Elle avait choisi de l’aider alors qu’il n’était pour elle qu’un quasi-inconnu, et ce geste désintéressé était quelque chose qu’il ne voulait pas souiller.
Lorsqu’il proposa de les dédommager pour leur aide, elle répondit qu’il n’y en avait pas besoin. Il insista encore une ou deux fois, puis finit par céder et s’inclina une dernière fois.
— Adieu, alors, Kinu-dono. J’ai été heureux de vous rencontrer. Merci pour tout ce que vous avez fait.
— Allons, allons. Que tu es formel. Ah, et je retire ce que j’ai dit sur le fait que tu ressembles à ton père. Tu as l’air bien plus viril que lui ne l’a jamais été.
Elle lui donna une franche tape dans le dos et afficha elle-même un sourire d’une virilité presque outrancière.
— Ton père était trop obstiné pour son propre bien. Un véritable homme sait être honnête avec ses propres sentiments.
Il fut heureux de recevoir ce compliment, même si son « père » était, au passage, gentiment tourné en dérision. Ses paroles lui donnèrent l’impression d’avoir un peu grandi par rapport à ce qu’il était autrefois.
— Prends soin de toi. N’hésite pas à repasser si jamais tu as envie de pleurer. Cela dit, j’ai le sentiment que tu t’en sortiras très bien tout seul.
— Je n’y manquerai pas. Merci pour tout.
Après avoir versé bien des larmes et reçu une poussée dans le dos, Jinya avançait de nouveau. À présent que tout était derrière lui, ce qui l’avait arrêté lui paraissait terriblement insignifiant.
Il n’était pas devenu plus fort. S’il y avait un changement, c’était même l’inverse : il était devenu plus faible, capable désormais de pleurer devant quelqu’un d’autre. Cette vulnérabilité nouvelle n’avait peut-être pas beaucoup de poids face à tout ce qu’il avait perdu, mais elle était loin d’être dénuée de sens. De la même manière, les souvenirs de ce qu’il avait perdu avaient eux aussi une valeur pour lui. Ces jours heureux étaient devenus une lumière qui continuait de briller en lui.
Pour l’heure, il se contentait d’être reconnaissant pour cette rencontre fortuite qui lui avait été accordée, et pour cette nuit passée sous une lune ambrée.
— Alors, où vas-tu maintenant ?
— Je n’en ai aucune idée. Mais je suis sûr que je finirai par le découvrir en chemin.
— Haha. Je n’en doute pas une seconde.
La voix désormais plus claire, Jinya repartit à la dérive.
Une shizuka solitaire se balançait dans le vent.
Le moment était venu de faire ses adieux à Kyôto.
…Cette nuit-là, sous une lune ambrée, cet homme avait dit qu’il avait fait de mauvais choix.
Kinu était certaine que ce n’était pas le cas. Les choses avaient simplement dû s’égarer quelque part, un peu.
Elle ignorait quels choix il avait fait tout au long de son voyage, mais s’il y avait un point précis où elle était convaincue qu’il s’était fourvoyé, c’était dans son désir d’être fort. Il avait vécu en cherchant désespérément à devenir assez fort pour accomplir sa volonté, simplement parce que personne ne lui avait appris une chose que tous les autres apprennent enfants.
Quand on a mal, il suffit de le dire.
C’était une évidence pour la plupart des gens, mais personne, à part Kinu, n’avait jamais pu lui dire une chose aussi simple. Parfois, être trop proche de quelqu’un rendait difficile l’offre de ce genre de réconfort. Ce rôle revenait à Kinu précisément parce que leur lien était si ambigu. Ils n’étaient ni de la famille ni des amis proches, et il n’y avait jamais eu la moindre passion romantique entre eux. Mais c’était précisément ce qui lui permettait d’être assez irresponsable pour lui dire de se montrer vulnérable.
Il était un homme rigide et insensé, mais il avait fini par retrouver l’espoir. Peut-être que ce lien indéfini avait eu un sens, finalement.
De bonne humeur, elle avançait sans peine. Son pinceau glissait sur le papier sans jamais s’arrêter.
— Maman, où est Jinta-san ?
— Il s’est complètement rétabli, alors il est parti plus tôt aujourd’hui.
— Vraiment ? Zut… J’aurais voulu lui parler de son père et tout ça.
Tadanobu, rentré du travail, laissa retomber ses épaules, déçu.
— Est-ce qu’il a dit où il vivait maintenant ?
— Maintenant que j’y pense, non. J’ai eu l’impression qu’il quittait Kyôto, en revanche.
Tadanobu éprouvait des sentiments pour Nomari depuis l’enfance.
Il avait pensé profiter de l’occasion pour reprendre contact avec elle, mais il semblait que les choses ne seraient pas si simples. Il fit un léger caprice, la lèvre inférieure avancée.
— Dis, qu’est-ce que tu écris, au fait ?
— Mes mémoires. J’ai mené une vie plutôt mouvementée.
Son passé était pour le moins coloré, mais le fait de tout coucher par écrit se révélait étonnamment plaisant malgré tout.
— Ah bon ? dit-il, intrigué.
— Ce n’est pas terminé, mais tu peux jeter un œil si tu veux.
Tadanobu prit les feuillets et grimaça. Le contenu tournait principalement autour de la vie amoureuse de Naotsugu et de Kinu. Il y avait bien quelques exagérations, mais l’essentiel de ce qu’elle avait écrit était conforme à la réalité.
En revanche, la manière dont était dépeint l’ami proche de Naotsugu, Jinya le rônin, était catastrophique. Il se débrouillait à peu près au sabre, mais vivait perpétuellement dans la misère, survivant en se faisant offrir des bols de soba par Naotsugu. En fait, il fréquentait le restaurant Kihee uniquement dans l’espoir d’y trouver Naotsugu pour qu’il lui paie à manger. Même dans ce qui aurait dû être sa scène de gloire, lorsque Kinu était attaquée par un esprit, il arrivait trop tard d’un instant et se faisait voler la vedette par Naotsugu.
Il avait une fille et se transformait en père excessivement gaga, courant dans tous les sens pour elle. La liste continuait encore. Toutes les descriptions le présentaient comme un personnage comique.
— Dis, tu ne trouves pas que ta description de Jinya-san est un peu excessive ?
Inutile de préciser que le véritable Jinya n’avait rien à voir avec cela. Certes, il avait été rônin, mais Naotsugu lui faisait plus confiance qu’à quiconque. C’était un maître de sabre réputé pour abattre les démons d’un seul coup, et lors de leurs échanges dans le jardin, il surpassait Naotsugu de très loin. Tadanobu l’avait idolâtré lorsqu’il était enfant, et cette représentation le laissait donc quelque peu perplexe.
— Pas du tout.
Kinu éclata de rire. Elle s’attendait à cette réaction de la part de son fils.
— C’est mieux comme ça. Ce sera plus drôle quand il lira.
— J’ai quand même du mal à croire qu’il en aura un jour l’occasion.
— Allons donc. J’ai bien réussi à revoir quelqu’un que j’étais certaine de ne jamais recroiser. Tout est possible.
Elle reprit les mémoires des mains de son fils et se remit à écrire. Lorsqu’elle atteignit un point d’arrêt satisfaisant, elle posa son pinceau et sourit.
— Ça prendra peut-être dix ans, vingt ans, ou bien davantage, mais je suis sûre que mes mémoires finiront par lui parvenir par un concours de circonstances ou un autre. Et quand il les lira, il dira : « Tes mémoires ne sont pas si mal… même si je ne suis pas certain d’apprécier la façon dont tu m’as fait passer pour un incapable. »
Il était amusant de taquiner ce Jinya bien trop sérieux. Elle laissa échapper un rire, l’imaginant sans peine prononcer de telles paroles avec cet air renfrogné qui lui était propre.
Les souvenirs n’avaient pas toujours besoin d’être chargés d’émotion ou de nostalgie. Ce serait bien s’il pouvait repenser au passé en râlant sur tout le souci qu’elle lui avait causé.
Ainsi, il pourrait se souvenir avec un sourire plutôt qu’avec des larmes.
Hé. Ce serait encore mieux s’il avait quelqu’un à ses côtés pour l’entendre se plaindre.
La vie était faite de choix. Kinu aussi avait été confrontée à de nombreux choix, souvent imposés. Ses décisions l’avaient menée à la ruine de sa famille, à devenir une fille des bas-fonds, et à perdre son mari, mais elle vivait avec les choix qu’elle avait faits. Après tout, nul ne pouvait savoir ce qu’était le bon choix, à supposer même qu’il en existe, et il n’y avait pas une seule âme au monde qui menait une vie parfaite.
Ce qui comptait vraiment n’était pas les choix qu’une personne faisait, mais la manière dont elle vivait sa vie. Les choix pouvaient apporter des épreuves, mais en les surmontant, on finissait par rencontrer, au bout du chemin, quelqu’un qui affirmerait que l’on ne s’était pas trompé. Du moins, Kinu espérait qu’une telle personne viendrait un jour pour Jinya.
— Ne t’inquiète pas, rônin.
Elle pria : que ces mémoires, Fille des Bas-Fonds Sous la Pluie, lui parviennent un jour, et qu’alors quelqu’un se tienne à ses côtés pour rire de sa sottise.
Elle ne connaîtrait jamais l’issue de ce vœu, mais elle continua néanmoins d’écrire. Elle n’éprouvait aucun sentiment particulier à son égard. Elle voulait simplement croire que tous ses efforts seraient un jour récompensés.
— Ton existence a un sens, et il est consigné ici même.
Son murmure était doux, prêt à être emporté par le vent. Les gens du présent ne pouvaient pas voir l’avenir lointain. Que ses mémoires lui parviennent réellement un jour était une chose que lui seul découvrirait.
Espérant en ce jour lointain où sa plaisanterie finirait par l’atteindre, elle afficha le même sourire de Fille des Bas-Fonds qu’à l’accoutumée.
À suivre dans Sword of the Demon Hunter : Kijin Gentôshô — Arc de Taishô
[1] On profite de ce moment pour faire sauter le vouvoiement.