SotDH T7 - CHAPITRE 3 PARTIE 3

Pensées Tournées Vers Toi (3)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Le terme « hime » dans Itsukihime était généralement compris comme signifiant « princesse », mais à Kadono, il prenait un sens secondaire, celui de « Femme de Feu », qui se lisait également hime. Cette acception dérivait elle-même de la figure mythique de Hyottoko, dont le nom signifiait « Homme de Feu ». Bien que le mythe eût beaucoup évolué au fil des années, Hyottoko était à l’origine considéré comme ressemblant à un zashiki-warashi, un esprit dont la seule existence apportait la prospérité à un foyer. Le rôle de l’Itsukihime devait être similaire. En existant simplement comme objet de vénération, elle apportait la prospérité au village. Pour cette raison, l’Itsukihime ne pouvait pas être autorisée à quitter son sanctuaire. Quelle que soit sa véritable nature, les gens craignaient que l’objet de leur bonne fortune, en posant le pied hors de son sanctuaire, n’attirât le malheur.

Byakuya n’éprouvait aucun scrupule à devenir Itsukihime. Sa mère avait vécu et était morte dans ce même rôle, et c’était donc tout naturellement à son tour d’accomplir son devoir. Mais de temps à autre, Shirayuki faisait des rêves.

Ils se réveillaient ensemble dans le même lit au matin. Elle ouvrait les yeux et sentait les rayons du soleil la chatouiller comme un enfant espiègle. Puis elle se tournait vers lui et le voyait lui sourire en retour. C’étaient de tels rêves qu’elle faisait, dans lesquels elle épousait l’homme qu’elle aimait et vieillissait à ses côtés. Elle avait choisi de ne pas être avec lui dans la réalité, et c’était donc dans ses rêves qu’elle s’autorisait à nourrir l’idée d’une vie heureuse avec lui.

— J’ai fait un rêve. Un cauchemar, à vrai dire. J’ai rêvé que tu disparaissais.

— Et ça t’a fait peur ?

— Oui. Beaucoup.

Son mari de rêve, Jinta, souriait et disait que la réalité dans laquelle ils n’étaient pas ensemble était, pour lui, le véritable cauchemar.

Le vrai Jinta n’était pas aussi honnête. Ces conversations oniriques la réconfortaient profondément, mais quelque chose en elles lui paraissait creux.

Alors elle repensait à leur jeunesse, se laissant envelopper par le souvenir de leurs jours heureux comme si elle entrait dans un profond sommeil. Elle ne pouvait pas vivre avec sa mère, mais son père, Jinta et Suzune étaient là, à ses côtés, chaque jour. Le temps passé avec eux lui était précieux, mais, un jour, tout cela prit fin.

Peut-être que, si elle avait davantage chéri ces jours-là, elle et Jinta seraient devenus mari et femme dans la réalité plutôt que seulement dans ses rêves. Le sentiment de vide en elle demeurait. Tous deux refusèrent de s’écarter des chemins qu’ils avaient choisis pour eux-mêmes. Les choses dévièrent, et ils s’éloignèrent. Elle serrait sa main ici, comme pour s’assurer qu’au moins il resterait avec elle dans ses rêves.

— Non… En vérité, j’ai toujours envie de te tenir la main.

Elle souhaitait exactement la même chose. Mais même si ses sentiments pour lui étaient réels, son devoir de prêtresse demeurait.

Sa vision se brouilla tandis que l’humidité gagnait ses yeux. Elle commença à s’éveiller de son rêve chaleureux au moment même où les larmes se mirent à couler. Elle avait peur que tout prenne fin, mais se força à sourire. Le cœur lumineux, elle tendit la main vers lui.

— Va maintenant accomplir ce que tu dois faire.

Son rêve se terminait toujours là.

C’était la vie qu’elle désirait, au plus profond de son cœur. Non pas une vie d’Itsukihime et de gardien de prêtresse, mais une vie où ils partageaient des jours ordinaires et vieillissaient ensemble. Elle avait scellé son propre souhait afin de protéger Kadono, comme l’avait fait sa mère, mais qu’en avait-elle retiré ? De nombreuses vies furent perdues, l’homme qu’elle aimait en fut marqué à jamais, et sa propre jeune sœur perdit toute foi en lui.

De la même manière que Jinta se reprochait d’avoir attiré la tragédie, elle ressentait la même chose, parce qu’elle n’avait pas su s’engager pleinement en tant que Shirayuki ou en tant que Byakuya.

Elle mourut en tant que prêtresse défaillante, mais ses regrets continuèrent de vivre en Azumagiku. Et, après de longues années, elle put rencontrer Jinya une fois encore.

Cette rencontre fut peut-être l’œuvre d’Azumagiku agissant sur ordre de Magatsume, mais c’était quelque chose que Shirayuki désirait ardemment pour elle-même.

 

***

 

Autrefois, Jinta avait tenu la main de Shirayuki comme celle de Suzune. Mais après avoir pris l’épée pour protéger ce qui lui était cher, il ne lui resta plus qu’une seule main libre. Alors, quelle main prit-il ? En y repensant, un choix si insignifiant fut peut-être en réalité le tournant de leurs vies.

Bien sûr, il avait forcément fait le mauvais choix, puisque les choses avaient fini ainsi.

— Que chéris-tu ?

Un temps vertigineux s’était écoulé depuis sa jeunesse. Et le voilà de nouveau contraint de se tenir à une bifurcation.

Qu’ils le veuillent ou non, il arrivait un moment dans la vie de tous où l’on devait prendre des décisions aux conséquences durables. Jinya devait sonder son cœur et ne choisir qu’une seule chose parmi toutes celles qu’il jugeait importantes. À ses yeux, aucune de ces options n’était peut-être la bonne, mais il ne pouvait pas repousser sa décision pour autant.

— Est-ce ta vengeance contre Suzu-chan qui t’est chère ? Ou bien la vie que tu mènes aujourd’hui ? Peut-être même le temps que tu as passé avec moi ?

Shirayuki était morte depuis longtemps. Ce qu’il voyait à présent n’était rien d’autre qu’un démon portant ses souvenirs.

Son esprit le comprenait, mais son cœur en ressentait autrement. Elle avait l’apparence de Shirayuki, sa voix, il ne pouvait pas affirmer avec certitude qu’elle n’était pas la femme qu’il avait aimée.

— Himawari-neesama m’a parlé de l’Assimilation, cette capacité que tu as de t’approprier les pouvoirs des démons supérieurs. Mais il y a certaines conditions, n’est-ce pas ?

Le bruit incessant de la pluie résonnait dans le sanctuaire. L’air était humide, mais l’intérieur de la bouche de Jinya était sec. Il ne pouvait pas bouger. Le choix qui lui était imposé faisait vaciller le monde autour de lui.

— Tu ne peux pas absorber un démon qui conserve encore une forte volonté. Tu dois d’abord le pousser aux portes de la mort.

Elle avait raison. L’Assimilation lui permettait d’absorber d’autres êtres en lui. Il pouvait s’approprier les capacités d’autres démons, mais pas sans condition. L’Assimilation n’absorbait pas seulement la chair de ses cibles, mais aussi leurs souvenirs et leur conscience. Or, deux consciences ne pouvaient cohabiter dans un même corps. Dans le pire des cas, il serait déchiré. C’était pour cette raison qu’il devait d’abord affaiblir la conscience de ceux dont il voulait s’emparer des pouvoirs.

— Autrement dit, tant que tu ne me conduis pas aux portes de la mort, tu ne pourras pas sauver ta fille. Nous allons maintenant voir ce que tu chéris réellement.

Épargner Azumagiku revenait à abandonner Nomari, et sauver Nomari signifiait tuer Azumagiku.

— Que choisis-tu ?

C’était cela que Suzune recherchait. S’il accordait de la valeur à son passé, il devait rompre avec son présent. S’il accordait de la valeur à son présent, il devait trancher son passé de ses propres mains. Elle le forçait, lui qui avait un pied dans le monde des hommes comme dans celui des démons, à ne choisir qu’un seul camp. Azumagiku n’était rien de plus qu’un pion destiné à l’y contraindre.

Jinya serra les dents, sentant la haine enfler en lui. Imaginer que Suzune utiliserait le crâne de Shirayuki pour une raison aussi absurde.

— Je veux t’entendre le dire.

Sa voix l’ébranla jusqu’au plus profond de lui-même. Il ne la percevait pas comme celle d’Azumagiku, mais comme la voix nostalgique de la femme qu’il adorait. Pour lui, choisir de l’abattre ne revenait ni plus ni moins qu’à décider de tuer celle qu’il aimait.

— Shirayuki… murmura-t-il, trop doucement pour que quiconque l’entende.

Pouvait-il la tuer ? Rien que d’y penser, son corps se figeait. Il l’aimait réellement. Il nourrissait pour elle une adoration profonde, pour elle et pour la manière dont elle choisissait de prier pour le bonheur des autres comme si cela allait de soi.

Il se souvenait de tout, même après tant de décennies écoulées. Les jours passés à ses côtés étaient gravés dans son esprit. Avec l’avènement de l’ère Meiji, les sabres comme les vendettas avaient été interdits, mais il était resté fidèle à son épée parce qu’il entendait encore la voix de la jeune Shirayuki résonner à ses oreilles. Il avait renoncé à tant de choses au cours de son cheminement, et pourtant, il était parvenu jusqu’ici sans jamais perdre ses sentiments pour elle.

Et c’était donc sa récompense ?

— Tu ferais du mal à Nomari juste pour me forcer à faire cela ? dit-il avec incrédulité.

— Oui. C’est pour cela que je suis née, et c’est mon vœu le plus cher.

Jinya saisit Yatonomori Kaneomi. Il laissa Yarai dans son fourreau pour des raisons purement sentimentales. Yarai était le trésor du village, protégé par des générations d’Itsukihime, et il ne parvenait pas à se résoudre à l’utiliser contre elle.

Azumagiku poussa un léger soupir, davantage empreint de soulagement que de toute autre chose.

— Je le savais. Je savais que tu répondrais ainsi depuis le début.

À vrai dire, sa décision ne lui avait pris aucun temps. Même si son cœur refusait de l’accepter, Azumagiku n’était rien d’autre qu’un démon qui faisait du mal aux humains. Ce qui devait être fait était clair. Il ne lui restait plus qu’à s’endurcir. Il abattrait quelqu’un qui lui était cher pour protéger quelqu’un qui l’était encore davantage.

— J’en suis sûr. Le choix n’a pas été difficile du tout.

Il fit un pas ferme en avant, sans laisser le moindre doute quant à sa décision.

Heikichi rompit le silence et se plaça devant lui.

— A…attendez !

Les crânes qu’il avait invoqués plus tôt n’avaient été qu’une menace vide. Même si son objectif de sauver Nomari coïncidait avec celui de Jinya, il ne voulait pas y parvenir en tuant Azumagiku.

— V…vous ne comprenez pas ! E…Elle n’est pas…

— Heikichi, c’est une fille de Magatsume.

— Je le sais ! M…mais ce n’est pas une mauvaise personne ! Je suis sûr qu’on peut trouver une solution si on prend le temps de discuter !

Jinya n’avait aucune intention de s’arrêter. Il s’avança, se rapprochant de Heikichi.

— Nous n’avons pas le temps d’attendre un changement de cœur. Je doute même qu’elle en ait un, surtout si le crâne de Shirayuki fait partie d’elle.

Il connaissait l’entêtement de Shirayuki mieux que quiconque. L’idée d’abandonner son devoir ne lui aurait même pas traversé l’esprit.

— Je le sais, mais je vous en prie. C’est vous qui m’avez montré que les humains et les démons pouvaient s’entendre. Je vous en supplie.

Heikichi tenait profondément à Nomari comme à Azumagiku, et il cherchait un moyen de les sauver toutes les deux. Jinya éprouva un sentiment mêlé de respect devant le jeune homme.

En un autre temps, sa personne plus jeune aurait peut-être partagé la naïveté du cœur d’Heikichi. Malheureusement, le temps faisait bien des choses à un homme. Jinya ne pouvait plus croire aveuglément en de telles fins de conte de fées.

— Utsugi, je sais que tu es devenu ami avec cette fille. En tant qu’ami de ton maître, une part de moi a envie d’accepter ta requête.

Jinya lui adressa un sourire fébrile, inconcevable chez lui d’ordinaire.

— Mais je suis un père.

Il pivota légèrement des hanches et frappa Heikichi au ventre.

Même en se retenant, sa force démoniaque suffit à le faire se plier en deux.

Heikichi gémit.

— Pourquoi…?

— Je suis désolé. Dors un moment.

Jinya enchaîna d’un revers du poing au menton, mettant Heikichi hors de combat. Il le rattrapa avant qu’il ne tombe, puis le porta jusqu’à un coin de la pièce et l’y allongea. Il s’en voulait de l’avoir traité aussi rudement, mais il valait mieux que Heikichi ne soit pas éveillé pour voir ce qui allait suivre.

— C’est affreux…

— Que veux-tu que je dise ? Je suis devenu quelqu’un capable de faire des choses affreuses.

Une pointe d’irritation perçait dans la voix d’Azumagiku. Elle tenait visiblement à Heikichi tout autant qu’il tenait à elle.

— Mais toi aussi, dit Jinya.

— Oui, sans doute. Je n’aurais jamais pu être aussi cruelle avec toi autrefois.

Son visage paraissait encore plus douloureux que le sien.

Suzune avait mis en scène cette farce pour contraindre Jinya à faire un choix cruel, mais ce n’était pas tout. Elle prenait plaisir à forcer l’être qui avait autrefois été Shirayuki à accomplir tout cela.

Azumagiku était née du désir de vengeance de Suzune envers la femme qui avait trahi son frère. Autrement dit, Azumagiku était née dans le seul but d’être l’ennemie de Jinya.

— Eh bien…

Après s’être assuré que Heikichi allait bien, Jinya reporta son regard sur Azumagiku. Il n’y avait plus personne pour se dresser entre eux. Le plancher de bois grinça sous ses pas, et son cœur battait de plus en plus fort à chaque foulée. Ils se rapprochèrent jusqu’à ce qu’il soit assez près pour tendre la main et la toucher.

Il ferma les yeux, comparant en lui-même son passé et son présent. Jinta était devenu Jinya, et Shirayuki était devenue Azumagiku. Il se remémora les paroles qu’une figure de son lointain passé avait prononcées un jour :

 

Rien n’est immuable.

 

Jinya avait fait son choix.

— Shirayuki, si tu me permets encore de t’appeler ainsi, je ne peux pas te dire que rien n’a changé, mais je pense encore à toi, même aujourd’hui. Les paroles que je t’ai dites autrefois, sous ce ciel nocturne, n’étaient pas un mensonge.

Il voulait protéger ce qu’il voyait en elle, même si cela signifiait qu’ils ne pourraient jamais être unis. Au final, il n’avait pas réussi à la sauver, mais cela ne voulait pas dire qu’il ne voyait aucune beauté dans le cheminement de vie qu’elle avait choisie.

— Je vois.

Azumagiku hocha légèrement la tête, avec une satisfaction tranquille.

Il savait qu’elle n’était pas Shirayuki, mais l’idée qu’il puisse, une fois encore, tendre la main et saisir le bonheur lui serrait tout de même le cœur. Peut-être que, s’il prenait sa main et fuyait avec elle maintenant, tous deux pourraient retrouver quelque chose qu’ils avaient laissé échapper autrefois.

— Mais Nomari m’a donné ce que personne d’autre n’a pu m’offrir. Je ne peux pas l’abandonner ici.

Bien sûr, il n’en ferait rien. Azumagiku ne pouvait pas remplacer son premier amour, et il avait désormais d’autres choses dans sa vie.

— Ta fille t’est-elle plus chère que moi ?

— Je ne peux pas vous hiérarchiser. Toi aussi, tu m’as donné quelque chose d’unique.

— Mais tu vas tout de même la choisir.

Il n’y avait aucun reproche dans sa voix. Elle voulait simplement qu’il l’énonce clairement.

— Oui.

Par respect, il répondit sans hésitation.

— Après t’avoir perdue, j’ai vécu enlisé dans la haine. Je sais aujourd’hui que ce n’était pas la bonne voie, mais quelque chose de bon est tout de même né de cette vie.

Azumagiku sourit sans retenue devant l’homme qui allait la tuer. Il ne restait rien de la résignation qu’elle avait montrée plus tôt. Son sourire était paisible et fort, éveillant des souvenirs lointains.

— Tout ce que j’ai acquis en chemin est peut-être un surplus qui m’éloigne de mon véritable but, mais je ne pense pas que tout cela soit dénué de sens. C’est pour cela que je ne prendrai pas ta main maintenant. Je ne peux pas m’écarter de l’homme que je suis devenu.

— Bien sûr. Tu as toujours été quelqu’un qui choisissait de s’en tenir à la voie qu’il avait choisie plutôt que d’agir selon ses sentiments. C’est précisément pour cela que je… non, que Shirayuki t’aimait.

Même s’il savait que cela pouvait lui faire mal, Jinya ajouta une dernière chose.

— Oui. Mais surtout, je suis un père. Et à partir du moment où je suis devenu père, il est devenu de mon devoir de placer ma fille avant tous les autres.

Il tira Yatonomori Kaneomi qu’il leva bien haut. Peu importe ce qu’il disait, tout se résumait à une seule chose. Il ne pouvait pas abandonner sa fille. Cette fin était déterminée depuis le début.

— Tu n’es plus le Jinta que je connaissais, n’est-ce pas ? murmura-t-elle d’une voix emplie de mélancolie.

La pointe de sa lame trembla. Une part de lui hésitait encore. Il aimait Shirayuki à ce point-là.

Mais tout allait désormais prendre fin. Plus vite que l’œil ne pouvait le suivre, il abattit sa lame en diagonale à travers son corps frêle.

Le souvenir de la jeune fille qui insistait pour se dire sa sœur aînée bien qu’elle fût plus jeune que lui traversa son esprit. Il le chassa de force, mais d’autres prirent aussitôt sa place. Il se rappela comment elle était devenue sa famille, et comment elle avait scellé ses sentiments pour vivre au service du village. Peu importe à quel point il tentait de repousser ces souvenirs, d’autres jaillissaient sans cesse à leur place.

Le sang valsa tandis que l’air se chargeait d’une odeur de fer. La sensation de l’os tranché resta dans ses doigts. Il fut saisit par la nausée, malgré l’habitude qu’il avait de tuer.

— Ah…

Le regard d’Azumagiku était fixé sur Jinya. Au moment où elle commença à s’effondrer, il l’attrapa fermement à la gorge de sa main gauche.

— C’est fini. Ton pouvoir… m’appartient désormais.

Il ne dirait pas qu’il le faisait pour Nomari. C’était un choix qu’il avait fait lui-même, et il devait en assumer l’entière responsabilité.

Dès qu’il mit de la force dans son bras gauche, la chair se mit à enfler. Elle prit une forme grotesque, sombre et rougeâtre, inhumaine. Elle se mit à pulser comme un cœur, et le visage d’Azumagiku se déforma de douleur.

Chaque fois que Jinya utilisait l’Assimilation, il entrevoyait des souvenirs de celui qu’il dévorait. Cela n’avait pas été le cas avec Jishibari, ce qui l’avait amené à se demander si les filles de Magatsume faisaient exception, mais il sentait à présent les souvenirs d’Azumagiku s’écouler faiblement en lui.

— Ahhh…

La quantité augmenta peu à peu, passant d’un mince filet à un courant, puis enfin à un déluge. Submergé par la sensation d’une force colossale affluant en lui, il perdit connaissance.

— Dieu merci, dit-elle. — Ainsi, mon vœu est exaucé.

Mais il n’éprouvait aucune peur. Ce qu’il ressentait était chaud, doux, familier.

Il vit une vision onirique. Le vent caressait sa joue et faisait onduler la surface de la rivière.

Un rideau d’étoiles s’étendait au-dessus de lui, et les arbres se laissaient aller à des doux murmures. Du sommet d’une petite colline, il observait la rivière Modori en contrebas, ses eaux aussi limpides que dans son souvenir.

— Cet endroit…

Lorsqu’il reprit conscience, il ne se trouvait pas dans un sanctuaire en ruines, mais sur une colline qui lui rappelait les jours d’autrefois. C’était là qu’enfant, il avait fait une promesse à Shirayuki, et là qu’adulte, il avait brisé cette même promesse.

Il n’était nullement déconcerté par tout cela. L’air alentour ressemblait à l’atmosphère qu’il avait ressentie lorsque l’ombre noire l’avait enveloppé autrefois, dans la Ruelle Inversée. Ce n’était pas la réalité, seulement une illusion née des émotions. Mais Jinya avait déjà balayé les regrets persistants de son passé. Ainsi, celui qui avait façonné ce monde n’était pas lui, mais elle.

— Que c’est nostalgique.

— Azumagiku…

Il tourna la tête et la vit lever les yeux vers un ciel tapissé d’étoiles. Son profil raviva en lui des souvenirs qui lui arrachèrent un léger sourire. Instinctivement, il comprit ce qui se passait. Lorsqu’il avait dévoré Tsuchiura, Jinya avait brièvement entrevu un paysage que cet homme avait souhaité voir. Ce qu’il contemplait à présent était le dernier rêve d’Azumagiku. À l’instant où elle était sur le point d’être entièrement dévorée et assimilée, ses sentiments s’étaient dévoilés pour donner naissance à ce monde.

— Non. Je ne suis plus Azumagiku.

Elle secoua doucement la tête. Ce geste était le même que celui dont il se souvenait chez Shirayuki. Elle ne le montrait pas extérieurement, mais elle… Shirayuki semblait comprendre que tout touchait à sa fin. Elle esquissa un sourire amer, comme pour réprimander un jeune frère, et dit :

— Mon corps de démon a disparu, après tout. Et je ne suis plus l’Itsukihime non plus. J’ai perdu à la fois mon corps et mon devoir, et il ne reste que mes sentiments. Je ne suis plus ni Azumagiku ni Byakuya… mais Shirayuki, au sens le plus véritable.

Elle fit un pas léger en avant et tourna sur elle-même, comme si elle dansait, pour lui faire face. Avec les étoiles en toile de fond, elle lui offrit un sourire sincère, pur comme l’eau limpide d’un lac, et pourtant si éphémère.

Bien sûr, elle devait nourrir des regrets persistants, assez puissants pour donner naissance à ce rêve. Il y avait des choses qu’elle voulait lui dire, alors il choisit de se taire et d’écouter. C’était son devoir d’entendre ses dernières volontés.

— Je… Nous voulions savoir.

Si elle était réellement Shirayuki, alors elle lirait ses intentions comme dans un livre ouvert. De fait, elle lui adressa un signe de tête reconnaissant.

— Que ferais-tu si l’on te forçait à choisir entre le passé et le présent ? Apprendre cela était le souhait de Suzu-chan et le devoir d’Azumagiku. Azumagiku est née dans ce but et l’a accompli.

Au bout du compte, Jinya avait choisi le présent. Il avait choisi Nomari. Il n’était pas sans sentiments contradictoires, mais il était certain d’avoir pris la bonne décision.

— Ce souhait et ce devoir se sont tous deux dissipés à présent, ne laissant derrière eux que mes regrets persistants. Ce que tu vois maintenant, c’est mon cœur qui désirait te revoir.

Le souhait de Magatsume avait été de savoir ce qu’il choisirait, et le devoir d’Azumagiku de le forcer à faire ce choix. Mais Shirayuki était différente. Elle désirait simplement le revoir.

D’une voix douce, elle dit :

— Les dieux doivent donc exister, après tout. Je suis certaine que c’est Mahiru-sama qui nous a accordé ce bref moment ensemble, en récompense de tout ce que nous avons fait pour Kadono.

— Non, répondit Jinya tandis qu’une bourrasque soudaine s’élevait.

Sa voix était douce, mais ferme. Il voulait rendre ses sentiments clairs avant qu’elle ne se dissolve entièrement dans le ciel.

— Je l’ai fait pour toi, pas pour Kadono. J’ai manié la lame parce que tu as choisi de devenir Itsukihime.

— Vraiment ?

Elle laissa échapper un rire trahissant une joie immense. Elle rayonnait, souriant sans retenue, comme une enfant.

Une pensée triste lui traversa l’esprit. C’était de sa faute si elle avait perdu la capacité de sourire ainsi.

— Dis, Shirayuki ?

Il y avait quelque chose qu’il voulait lui demander. Il savait que c’était une question vaine, pitoyable, mais il brûlait d’envie de lui poser. Ou peut-être voulait-il simplement la poser à quelqu’un, n’importe qui.

— À quel moment ai-je fait le mauvais choix ?

De tout son cœur, il la supplia de lui donner la réponse. Il tenta de sourire, mais échoua, les commissures de ses lèvres se figeant maladroitement.

— Qu’aurais-je dû faire pour rester à tes côtés ?

En repensant à tout cela, il avait l’impression de n’avoir fait qu’enchaîner les erreurs. Prenons sa jeunesse, par exemple. Quelle main était-il censé saisir, celle de Shirayuki ou celle de Suzune ? Qu’aurait-il vraiment dû faire lorsqu’elle lui avait dit qu’elle deviendrait Itsukihime, puis plus tard, lorsqu’elle lui avait annoncé qu’elle épouserait Kiyomasa ? Et maintenant, lorsqu’il avait été contraint de choisir entre Nomari et Shirayuki ?

Les êtres humains ne sont pas omniscients. Il est impossible de savoir où mènent les chemins non empruntés. La seule chose que Jinya savait, c’était qu’il avait fait un mauvais choix à un moment donné. Il existait sûrement un monde dans lequel il aurait pu rester auprès de Shirayuki.

— Je ne sais pas, répondit-elle en secouant la tête avec un soupir empreint de trouble. — Je suis certaine d’avoir fait de mauvais choix toute ma vie également, sinon, tous les deux, nous serions en train de boire du thé quelque part en tant que vieux couple, à l’heure qu’il est.

Le « et si » dont elle avait parlé autrefois demeura à jamais inachevé, et Jinya était certain que cela n’était dû qu’à lui. S’il avait simplement fait de meilleurs choix, il ne serait pas là aujourd’hui sous la forme d’un démon.

— Oui. Ça aurait été agréable de vieillir à tes côtés. Je suis sûr que nous aurions été heureux. Moi aussi, je voulais une vie comme celle-là.

Mais en l’abattant, il s’était refusé tout droit de souhaiter une telle vie.

Peut-être que tout avait été faussé dès le départ. Peut-être que le seul choix qui comptait vraiment, son unique erreur décisive, avait été de saisir la main de Motoharu cette nuit pluvieuse, autrefois.

— Mais j’ai été heureuse, le corrigea-t-elle avec un doux sourire.

L’expression comblée de son visage révélait clairement ce qu’elle avait au cœur. Ses paroles étaient la vérité absolue.

— Alors ne fais plus cette tête-là. Nous avons peut-être tous les deux fait un mauvais choix à l’instant le plus crucial, mais je suis sincèrement heureuse de t’avoir connu.

— Mais je n’ai pas été capable de faire une seule chose pour toi.

Il n’avait pas pu la protéger, ni la promesse qu’ils avaient jurée, ni même la voie de vie à laquelle il s’était accroché. Qu’aurait donc pu faire pour quelqu’un d’autre un homme aussi pitoyable ?

— Bon sang, Jinta. Tu es vraiment perdu sans ta grande sœur, hein ?

Son ton taquin atteignit le plus profond de son cœur.

Son parfum, plus doux encore que ses paroles, lui chatouilla les narines. Elle tendit la main et posa ses doigts pâles et fins sur sa joue. Elle était douce, comme si elle apaisait un nourrisson. Elle avait toujours agi ainsi, comme si elle avait été sa sœur aînée. Une vague de nostalgie le submergea.

— Quand mon père t’a ramené à la maison, tu es devenu de ma famille.

Il aurait pu dire la même chose. Quelque chose en lui avait été sauvé par le sourire qu’elle lui avait adressé cette nuit pluvieuse où ils étaient devenus une famille.

— Quand j’ai dit que je deviendrais Itsukihime, tu as été le seul à approuver ma folie.

Il l’avait fait à cause de la beauté qu’il voyait en elle. Il respectait son choix noble et avait juré de la protéger.

— J’ai brisé la promesse que nous avions faite, et pourtant, tu as quand même juré de me protéger.

Et malgré cela, il n’avait pas réussi à la protéger, alors même qu’elle lui était si chère.

— Tu m’as tant donné. Cette chaleur que je ressens maintenant, ce battement de cœur que j’éprouve, et même la tristesse de notre séparation. Tout cela venait de toi.

Elle lui sourit comme autrefois.

— Alors, s’il te plaît, ne dis pas que tu n’as pas été capable de faire une seule chose pour moi. J’ai pu vivre avec toi à mes côtés et mourir dans tes bras. J’ai vécu une vie aussi heureuse qu’il m’était possible de l’être. Je ne laisserai personne, pas même toi, le nier.

Jinya sentait qu’il n’avait pas le droit d’être réconforté par elle de cette manière. Peu importe ce qu’elle disait, le fait demeurait qu’il ne l’avait pas choisie. Il avait déjà choisi sa voie plutôt qu’elle autrefois, et aujourd’hui, il avait choisi Nomari à sa place. Il affirmait l’aimer, et pourtant, il s’était montré si cruel envers elle. Alors comment pouvait-elle lui sourire ainsi ?

— Et toi ? demanda-t-elle. — As-tu ressenti la même chose, ne serait-ce qu’un peu ?

— Bien sûr. Le simple fait de pouvoir être à tes côtés me suffisait.

— Je vois. J’aurais aimé que tu me le dises à l’époque, malgré tout.

— Tu sais bien que je ne pouvais pas.

Telle était la vie qu’il avait choisie. Dire une chose pareille n’aurait été rien d’autre que traîner leurs sentiments à tous deux dans la boue.

— Ah, oui. Nous avons choisi des vies différentes.

Elle non plus n’aurait pas dit une telle chose à l’époque. C’était précisément cet aspect d’eux-mêmes qui les avait fait tomber amoureux, et c’était aussi ce qui les avait maintenus à distance.

— Nous étions toujours ensemble, et pourtant nous n’avons jamais pu exprimer nos véritables sentiments, n’est-ce pas ? Pas même à la toute fin.

À la fois joie et tristesse emplissaient son regard tandis qu’elle levait les yeux vers le ciel, comme autrefois. Elle croisa de nouveau le regard de Jinya et soupira.

— Nous n’avons pas pu avoir d’adieu digne de ce nom. Je suis certaine que ce fut ma plus grande erreur. Si seulement nous avions pu nous séparer proprement, alors je suis sûre que tu n’aurais pas été blessé à ce point.

C’était peut-être pour cela qu’elle était ici. Elle avait obéi à Magatsume et accompli son devoir en tant qu’Azumagiku uniquement pour obtenir cette brève réunion.

— Ne pas avoir pu le faire, voilà le seul regret qui subsiste dans ma vie heureuse.

Lui dire ce qu’elle n’avait pas pu dire autrefois.

— J’ai dû emprunter un chemin bien détourné, mais me voilà enfin face à toi. À présent, je peux te dire les mots que j’ai gardés dans mon cœur.

Sa voix était d’une limpidité parfaite, comme l’eau ou peut-être comme le ciel bleu.

— Jinta, accepteras-tu ce que j’ai à te dire ? Pas en tant qu’Itsukihime ou démon, ni en tant que Byakuya ou Azumagiku. Accepteras-tu mes paroles en tant que simple Shirayuki ?

Elle sourit, mais ce n’était pas un sourire nostalgique cette fois. C’était un sourire qu’il ne lui avait jamais vu auparavant, un sourire qui parlait de la grande distance qu’elle avait parcourue.

— Il est temps pour nous d’avoir un véritable adieu.

Il ressentit une légère pointe de tristesse. Bien qu’ébranlé, il dissimula son trouble, car il connaissait ses propres attachements persistants, révélés dans la Ruelle Inversée. Il ne pouvait pas s’écarter de la voie qu’il avait choisie, mais penser à l’avenir heureux qu’il aurait pu avoir continuait de lui faire mal de temps à autre.

— Oh. Je vois…

Mais au fond, il avait préféré que ce soit ainsi. La douleur qu’il ressentait lui permettait de s’accrocher à son souvenir. Il pouvait se comporter comme le héros d’une tragédie bon marché, accablé de chagrin et de haine, se maintenant à flot grâce à sa mémoire tout en se faisant du mal. Il ne s’était jamais remis de l’avoir perdue.

Ce qui était perdu l’était pour de bon. Tendre la main vers le passé ne permettait d’accomplir quoi que ce soit. Jinya pensait le savoir mieux que quiconque, et pourtant il s’accrochait à ses regrets persistants. Il n’avait pas besoin d’un véritable adieu. Il devait accepter qu’elle fût morte.

— Je comprends maintenant, dit-il. — Si ne pas avoir dit adieu a été ta plus grande erreur, alors m’accrocher à ton souvenir a été la mienne. La toute première chose que j’aurais dû faire, c’était accepter ta mort.

— Oui, je crois que tu as raison. Alors ayons un véritable adieu ici. Il faut mettre un terme à ces jours-là, parce qu’il te reste encore beaucoup de temps à vivre.

L’attachement au passé pouvait facilement devenir une fixation toxique. Il n’y avait rien de mal à se souvenir de temps à autre, et il était certain qu’il le ferait encore. Mais les souvenirs étaient faits pour être évoqués à l’occasion, pas pour être serrés obsessionnellement contre soi.

— Bon sang. Même à mon âge, tu agis encore avec plus de maturité que moi. Peut-être que je suis vraiment perdu sans toi, comme tu le dis, plaisanta-t-il, ne voulant pas que l’instant s’achève tout de suite.

— Haha, qui sait.

Il sentit la lourdeur dans son cœur s’alléger. C’était le moment. Il la regarda droit dans les yeux et vit Shirayuki, non pas Byakuya ou Azumagiku, mais Shirayuki, et elle seule.

— Je suis désolé. J’ai fini par te faire du mal, mais j’ai été heureux de t’avoir connue.

— Moi aussi.

— Merci. J’imagine que c’est le moment, alors.

Il comprenait que cela signifiait la fin de la passion qui avait autrefois embrasé son cœur. Avec les années, il finirait sans doute par oublier sa voix, son contact, sa chaleur, et même ce désir qui faisait autrefois battre son cœur à tout rompre. Il rencontrerait de nouvelles personnes chères à ses yeux, qu’il voudrait protéger, et se tournerait de moins en moins souvent vers le passé. Les sentiments qu’il avait autrefois crus essentiels finiraient par s’estomper.

Mais cela lui convenait.

— Oui. C’est le moment.

Les êtres humains ne peuvent pas vivre uniquement de rêves, et la mémoire est condamnée à s’effacer avec le temps. Pourtant, même si beaucoup de choses devaient se perdre, quelque chose demeurerait à coup sûr. Le souvenir de sa chaleur s’était éloigné, mais son cœur débordait encore d’émotions chaleureuses. Même si elle n’était plus à ses côtés, il ne doutait pas qu’elle l’avait soutenu tout au long de son chemin. Alors, peut-être n’était-il pas exagéré de penser qu’un jour, il pourrait repenser à toute cette tristesse déchirante et se dire : « Ah, une chose pareille est arrivée, n’est-ce pas ? » Il croyait sincèrement qu’il se retournerait sur ce moment avec fierté, certain que l’adieu qu’il avait prononcé ce jour-là n’avait pas été une erreur.

— Eh bien, voilà, Jinta. Je m’en vais maintenant. J’en ai déjà plus qu’assez de voir ton visage, alors prends ton temps avant de me rejoindre de ce côté-ci, dit-elle en lui adressant un léger signe de la main.

C’était un adieu bien trop désinvolte.

— Tu ne comptes pas vraiment terminer les choses comme ça, après avoir autant fait durer ?

— Quoi ? Ce n’est pas mieux que de devenir excessivement solennelle ?

— J’espérais quand même quelque chose d’un peu sérieux…

— Pff. Tu en demandes beaucoup, hein ?

Tous deux rirent et plaisantèrent, encore légèrement hésitants.

— Tu sais, la prochaine fois que nous nous rencontrerons, j’aimerais entendre parler de ta famille. Je veux en apprendre davantage sur ta femme et sur tous tes enfants, et peut-être rire de l’air niais et heureux que tu feras alors.

— Très bien. J’épouserai une femme si belle que tu en seras verte de jalousie. Quant aux enfants, j’ai déjà Nomari, alors je ne sais pas pour les autres.

— Voilà que tu t’extasies encore sur ta fille. Tu ne trouveras jamais d’épouse si tu continues comme ça.

— Ah oui ? Je te signale que j’ai déjà quelqu’un qui se proclame être ma femme.

— Oui, oui.

Elle choisit de maintenir un ton léger. Son voyage serait long, et il n’avait pas besoin d’un fardeau supplémentaire.

— Prends soin de ta santé, dit-elle. — Tu n’es plus tout à fait aussi jeune qu’avant.

— Je ferai de mon mieux.

— Ce n’est pas très rassurant…

— Ha ha.

La distance entre eux s’accrut naturellement. Aucun des deux n’hésitait vraiment, désormais.

— C’est un adieu bien brouillon, hein ? dit-il.

— Hé hé, oui. Mais je suis sûre que les adieux sont faits pour être comme ça.

Elle se retourna pour lui tourner le dos, puis regarda par-dessus son épaule.

— Oh, une dernière chose.

— Oui ?

Elle sourit, avec nostalgie et affection. Ici, le dernier de ses regrets persistants allait prendre forme.

Shirayuki avait vécu comme prêtresse, mais elle avait échoué à mourir comme telle. Son corps avait été utilisé dans les machinations d’autrui, et elle avait été ramenée contre sa volonté sous la forme d’un démon. Elle n’avait rien accompli, ni dans la vie ni dans la mort. Et pourtant, c’étaient bien ses choix qui avaient mené à cet instant. Elle avait tout perdu, mais, à la toute fin, ses sentiments avaient permis d’engendrer un infime miracle. Toutes ses erreurs avaient rendu possibles ces derniers mots :

— Adieu, Jinta. Je t’ai véritablement aimé.

C’était la fin.

Sa conscience se dissout dans le blanc, et sa vision se brouilla dans une clarté éclatante.

En rappelant les souvenirs, le cœur pouvait retourner vers le passé. Shirayuki repartait se reposer, pour rêver de nouveau sous la lumière du soleil filtrant à travers les feuilles des arbres. À n’en pas douter, elle retournait vers l’endroit où elle avait toujours désiré aller, après ce très, très long voyage.

— Adieu, Shirayuki. Moi aussi, je t’aimais.

Les mots qu’il n’avait jamais pu prononcer s’envolèrent vers le ciel nocturne lointain, tandis que le long rêve atteignait enfin son terme.

Encore enveloppé par le souvenir de ce rêve, Jinya reprit lentement conscience.

Il avait dévoré Azumagiku et touché le cœur de Shirayuki. Même après être devenue la fille de Magatsume, elle s’était battue jusqu’au bout pour accomplir son propre souhait. Il était certain qu’il ne l’oublierait jamais.

Elle lui avait offert une véritable conclusion, sans aucun doute. Pourtant, l’expression de son visage n’était pas paisible.

— Azumagiku… murmura-t-il le nom de la capacité d’une voix sombre et raide.

Il savait qu’Azumagiku était née pour tourmenter Shirayuki et lui-même, mais il aurait dû réfléchir plus profondément à ce que cela impliquait.

— …La capacité d’effacer les souvenirs par le toucher. En désignant une chose ou une personne, seul le souvenir qui s’y rapporte peut être effacé.

L’objectif de Magatsume était de déterminer si Jinya accordait plus de valeur au passé ou au présent. Le rôle confié à Azumagiku le démontrait clairement.

— Le moyen d’effacer les souvenirs sur la durée t’est inutilisable en raison de la dégradation de la capacité. Un moyen de restaurer des souvenirs ou d’arrêter une perte de mémoire déjà enclenchée…

Mais ce n’était pas parce qu’un choix lui avait été offert que l’une des options était la bonne. Cette conclusion aurait dû s’imposer dès le départ.

— …n’existe pas.

C’est à cet instant que tout espoir se perdit.

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