SotDH T7 - CHAPITRE 3 PARTIE 2

Pensées Tournées Vers Toi (2)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Kshhhhhh.

J’entendais une douce cacophonie qui me perforait l’esprit sans discontinuer. De la pluie, peut-être.

Kshhhhhhh.

Cela continuait sans fin, au point de me donner la nausée. De temps à autre, cela m’apportait de la douleur, puis celle-ci s’en allait, me laissant avec l’impression qu’un poids avait été ôté de mes épaules. Mais à ce soulagement se mêlait une tristesse difficile à décrire. Allongée dans mon lit, une seule larme coula le long de ma joue.

— Nomari.

Mon père s’approcha de mon chevet et me frotta doucement les cheveux. Ses mains étaient rugueuses et calleuses, sans doute parce qu’il se battait toujours avec son sabre. Elles étaient chaudes, cependant. J’avais toujours aimé quand il me tapotait la tête ainsi.

Kshhhhhhh.

Pourquoi, alors, son contact me rendait-il moins heureuse aujourd’hui ?

— …Père ?

— Désolé, je vais devoir m’absenter un moment. Je vais laisser Mihashi-dono s’occuper de toi. Dis-lui si tu as besoin de quoi que ce soit.

Mon cœur se serra d’angoisse. Je secouai violemment la tête, ne voulant pas qu’il parte.

— Non !

Au moment où je parlai, un regret me poignarda. Même sans voir son visage, je savais que je lui causais des soucis. Mais j’avais trop peur de cet étrange bruit qui résonnait dans ma tête.

— Ne me laisse pas seule…

Je repensai au mirage que le Moineau porte-bonheur m’avait montré. Je savais que mon père me considérait comme sa véritable fille, mais malgré cela, je…

Kshhhhhhh.

…Mais j’avais peur. Que pensait réellement mon père de moi ?

— Je ne serai pas long.

Il passa ses doigts dans mes cheveux, puis s’en alla.

Je le regardai partir. Combien de fois l’avais-je vu s’éloigner ainsi ? J’y étais habituée, et pourtant, aujourd’hui, je ne pus m’empêcher de tendre la main vers lui. J’avais l’impression que quelque chose d’important se perdrait si je me contentais de le regarder s’éloigner, mais je n’arrivai pas à dire quoi que ce soit.

J’entendis la porte coulissante se refermer avec fracas, et je sentis autre chose se refermer en même temps.

***

À contrecœur, Jinya s’équipa et quitta le restaurant. À sa hanche pendaient Yarai et Yatonomori Kaneomi. Il passa un doigt dessus, comme pour s’assurer de leur présence. Leur poids familier lui apportait un certain réconfort, mais il demeurait malgré tout inquiet. Le sentant, Kaneomi prit la parole d’un ton soucieux.

— Kadono-dono…

L’état de Nomari empirait. Elle perdait de plus en plus de souvenirs à mesure que le temps passait. Un jour, Jinya ne serait plus qu’un parfait étranger pour elle, et le temps qu’ils avaient passé ensemble n’aurait plus aucun sens, exactement comme Suzune l’affirmait.

— Je ne vais pas mentir. Je suis inquiet.

Comme il n’y avait personne d’autre autour, il ne craignait pas de prononcer des paroles aussi inhabituelles pour lui. En pareilles circonstances, Somegorou avait toujours été à ses côtés pour l’alléger d’une plaisanterie. Il était aussi là pour le reprendre chaque fois que Jinya se laissait emporter par ses émotions et commettait une erreur. Jinya s’était appuyé sur lui pour bien plus que sa maîtrise des esprits d’artefact.

— Mais je n’ai pas de temps à perdre à m’inquiéter. Allons-y.

— Aller où ? Nous n’avons aucune piste.

Jinya n’était pas à ce point bouleversé au point d’oublier un détail pareil. D’un ton calme, il répondit :

— Peut-être pas, mais Heikichi, si. J’ai demandé à l’un de mes esprits-canins de le suivre.

Il parlait plus posément qu’il ne l’aurait lui-même cru. Peut-être devait-il cela à l’influence de son vieil ami.

— J’ai le sentiment qu’il se méfie de la prêtresse de la Guérison dont il s’est tant rapproché.

Jinya se montrait prudent à l’égard de la prêtresse, puisqu’il l’avait lui-même investiguée sans parvenir à la trouver, même de loin.

Pourtant, il avait fait confiance au choix de Heikichi de la laisser tranquille. C’était pour cela qu’il ne lui reprocherait rien, même si la prêtresse se révélait être derrière tout cela. C’était Jinya qui avait choisi de lui faire confiance.

— Tout ce que j’ai dit à propos de dévorer le coupable était intentionnel. Je me suis dit que cela le pousserait à nous mener jusqu’à elle.

De la même manière, Jinya ne pensait pas que ses propres actes fussent erronés à ce stade. Il manipulerait même le disciple de son ami le plus proche si cela lui permettait de sauver sa fille.

Il plissa le regard et scruta la pluie. Le bruit des gouttes qui s’écrasaient éveillait en lui un malaise.

***

Heikichi faisait face à la prêtresse dans le sanctuaire en ruines. Tous les sons semblaient noyés par la pluie, et pourtant, d’une manière ou d’une autre, seules ses paroles résonnaient avec une clarté cristalline. Sa voix douce lui chatouillait les oreilles, lui donnant la chair de poule.

— Azumagiku, je t’en prie. Tu peux soigner Nomari-san, n’est-ce pas ? Je t’en en supplie. Aide-la.

Les émotions qu’il s’efforçait de réprimer traduisaient-elles ses sentiments pour Nomari ou pour Azumagiku ? Si Azumagiku était réellement une subordonnée de Magatsume, alors tout cela n’avait aucun sens. Elle n’aiderait jamais Nomari, peu importe à quel point il la supplierait. Pourtant, il continuait à implorer, bien qu’il le comprît. Il voulait croire qu’Azumagiku n’était pas du genre à faire du mal à autrui. Il voulait croire qu’elle n’était pas son ennemie.

— Mon pouvoir se nomme Azumagiku, d’après la fleur qui permet d’oublier ce qui fait souffrir le cœur. Dans le langage des fleurs, azumagiku signifie « bref répit » et « amour éphémère ».

La femme qui se tenait devant lui n’était plus Azumagiku, pas plus que la prêtresse de la Guérison qu’elle avait été lors de leur première rencontre. Elle n’était rien d’autre qu’un démon animé de malveillance, dont la cruauté transparaissait jusque dans le ton détaché de sa voix.

— Les souvenirs de la jeune fille auront complètement disparu d’ici ce soir. Mais ne t’en fais pas, elle ne t’oubliera pas, Utsugi-san, plaisanta-t-elle.

Elle laissait naturellement entendre que Jinya ferait exception.

Heikichi n’avait rencontré Azumagiku qu’à travers une suite de coïncidences. Il ne pensait pas que leur relation avait fait partie de ses plans. Ou peut-être que si. Peut-être avait-elle tout prévu, y compris sa propre amnésie, afin de se rapprocher de sa cible. Dans l’état où il se trouvait, Heikichi était trop bouleversé pour y voir clair. La seule chose dont il était certain, c’était que cela lui faisait mal de se tenir face à elle ainsi, au lieu d’être à ses côtés comme toujours.

— Seuls ses souvenirs de Jinta s’effaceront. Sa vie quotidienne n’en sera pas affectée, dit-elle.

La fille de l’ami proche de son maître souffrait à cause de ce démon. Le devoir de Heikichi était évident, et pourtant il n’arrivait pas à se résoudre à l’accomplir.

— Tu n’as aucune raison de t’inquiéter ainsi.

Rien ne se reflétait dans les yeux d’Azumagiku. Son regard était fixé sur quelque chose d’inconnaissable devant elle, bien au-delà de Heikichi. Il avait l’impression d’être devenu pour elle un parfait étranger.

— Je t’en supplie. S’il te plaît, aide-la, dit-il.

— Je ne peux pas.

Elle esquissa un sourire empreint de douleur. En tant que fille de Magatsume, elle ne pouvait s’écarter du devoir qui lui avait été assigné. Sa mission était d’effacer la mémoire de Nomari. Tout le reste n’avait aucun sens depuis l’instant même de sa naissance. Sa voix ne portait aucune émotion, sans doute parce qu’elle s’était résignée au destin qui lui avait été imposé.

— Moi aussi, j’ai un souhait que je veux voir exaucé.

Mais ces mots seuls étaient différents. Ils ne portaient ni force ni détermination particulière. Ils sortirent d’elle naturellement, et pourtant la manière dont elle les prononça était indéniablement autre. Heikichi, toutefois, n’avait pas le sang-froid nécessaire pour analyser ses paroles aussi profondément.

— Crânes !

Il projeta son bras gauche en avant et libéra son esprit d’artefact. Des crânes émergèrent des perles de prière en bois de buis fixées à son bras et encerclèrent Azumagiku. Leurs dents s’entrechoquaient tandis qu’ils se rapprochaient, mais elle ne montra aucun signe de résistance. Elle ne jeta pas même un regard aux crânes, gardant les yeux fermement fixés sur Heikichi.

Les espoirs de ce dernier s’effondrèrent. Même la menace d’une attaque ne la faisait pas vaciller. Malgré tout, il devait essayer encore une fois.

— J’te l’demanderai pas deux fois. Soigne-la, ou bien…

Mais celui qui semblait acculé n’était autre que lui. Sa voix manquait de force, et tout son corps tremblait.

Azumagiku ferma les yeux. Il ne pouvait voir les émotions qu’elle dissimulait, mais la réponse monotone qu’elle donna ne le surprit pas.

— Je te l’ai déjà dit. Je ne peux pas.

Quelque chose se brisa en Heikichi. Il avait admiré la relation étroite entre son maître et Jinya, bien que l’un fût chasseur de démons et l’autre un démon. Lorsqu’il s’était lié d’amitié avec Azumagiku, Heikichi avait cru s’être rapproché des hommes qu’il respectait. Mais la vérité était que, peu importe à quel point il changeait, sa haine des démons demeurait tapie quelque part en lui. Peut-être qu’une fin de ce genre n’était qu’une question de temps pour eux deux.

— Alors tu ne me laisses pas le choix ! cria Heikichi sous l’impulsion.

Mais une voix froide comme l’acier l’interrompit.

— Jishibari.

Des chaînes apparurent de nulle part et jaillirent, leurs maillons s’entrechoquant avec fracas tandis qu’elles balayaient les crânes. Des fragments d’os furent projetés dans les airs, et l’esprit d’artefact le plus puissant de Heikichi fut vaincu en l’espace de quelques instants.

— Tu n’as plus à t’en faire, Heikichi. Je suis reconnaissant que tu te soucies autant de Nomari, mais tu n’as pas besoin d’aller jusque-là.

Incapable de comprendre ce qui venait de se produire, Heikichi resta hébété. Il reconnut l’homme aux deux sabres à la hanche, mais il n’eut pas l’impression que de l’aide était arrivée.

— Il suffit qu’un seul de nous se salisse les mains.

Heikichi déglutit. Pour la première fois de sa vie, il eut peur de Jinya.

***

— Comment t’as su qu’on était ici ? demanda Heikichi.

Jinya ne répondit pas. Il ne voulait pas que le jeune homme sache qu’il avait été suivi ni aggraver davantage son état.

Jinya fixa son regard sur la prêtresse. Son visage fin, ses cheveux noirs qui descendaient jusqu’à ses hanches, tout en elle était le reflet exact de l’Itsukihime qu’il avait autrefois connue. Pris de surprise, il murmura :

— Shirayuki.

Elle réagit à ce nom par une expression mêlant joie et tristesse.

La nostalgie fit trembler son cœur. Il lutta pour contenir l’ardeur qui montait en lui et dit :

— Alors elle a utilisé le crâne qu’elle avait emporté.

Il parvint à dissimuler son trouble, car il s’y attendait en partie. Cette nuit-là, il y avait bien longtemps, Suzune était partie avec la tête de Shirayuki. Il avait à moitié anticipé que quelque chose en découlerait un jour.

— Enchantée de te rencontrer, Jinta.

La Shirayuki qu’il connaissait avait été transformée de force en autre chose. Jamais elle n’aurait affiché un sourire aussi superficiel que celui qu’elle lui montrait à présent. Les siens venaient du cœur, même dans l’adversité. Il avait l’impression que la femme qu’il avait aimée était souillée.

— Tu es Azumagiku maintenant, hein ? dit-il d’un ton ferme, comme pour marquer clairement la différence.

Il se rappela que celle qui se tenait devant lui était une fille de Magatsume, mais des souvenirs de jours meilleurs continuaient de traverser son esprit.

Il avait tout perdu cette nuit de pluie, en échange d’un infime fragment de bonheur. Celle qui avait autrefois aidé le jeune Jinta se dressait désormais sur son chemin.

— En effet. Je sais qui tu es, mais je ne suis pas la prêtresse que tu connais. Je peux me souvenir des jours que nous avons passés ensemble, de la promesse que nous avons faite et du ciel nocturne que nous avons contemplé côte à côte. Mais ce ne sont pas mes souvenirs, seulement des connaissances que je possède. Malgré tout, tout cela m’est cher.

Elle semblait accepter sa nature contradictoire. Elle se souvenait du temps passé avec Jinta, mais vivait en tant qu’Azumagiku. Elle ne pouvait s’écarter des desseins de sa mère. Au fond d’elle, il n’y avait ni son propre cœur ni la manière de vivre à laquelle Shirayuki s’accrochait, seulement les émotions que Suzune avait rejetées.

— Alors, est-ce que tu… Non, laisse tomber.

Jinya voulut poursuivre, puis se ravisa. Il n’y avait rien à gagner à se tourner vers le passé. Azumagiku n’était rien de plus qu’un vestige de jours meilleurs.

— C’est toi qui as altéré les souvenirs de Nomari ?

— Oui. Mon pouvoir s’appelle Azumagiku. Il me permet d’effacer et de modifier les souvenirs. Les souvenirs que la jeune fille a de toi, et uniquement de toi, auront complètement disparu d’ici ce soir.

Comme il s’y attendait.

— As-tu l’intention de lui rendre ses souvenirs ?

— Je suis certaine que tu connais déjà ma réponse.

Il serra les dents. Tant que cela correspondait à la volonté de Suzune, Azumagiku ne reviendrait pas sur ce qu’elle avait fait. Son choix avait été scellé dès le début.

— Je vois.

L’objectif de Suzune, depuis le début, n’avait pas été de voler les souvenirs de Nomari et de ceux qui l’entouraient. C’était de l’amener à faire ce choix.

— Je sais ce qu’il en est de ce bras gauche qui est le tien, Jinta, dit-elle.

Il n’avait, à vrai dire, aucune raison de demander à Azumagiku de soigner Nomari.

Son bras grotesque lui permettait de dévorer les démons et de faire leurs pouvoirs siens. Il lui suffisait de s’approprier la capacité d’Azumagiku, et tout serait terminé.

Autrement dit, pour sauver Nomari, il devait dévorer quelqu’un qui ressemblait à la femme qu’il avait autrefois aimée et qui portait ses souvenirs.

— Nous… voulons savoir. Quel sera ton choix ?

Suzune lui imposait une décision.

— Que chéris-tu ?

Le passé ou le présent, ta famille ou celle que tu aimes ? Qui aimes-tu réellement, et qu’es-tu prêt à sacrifier pour elle ?

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