SotDH T7 - CHAPITRE 2 PARTIE 4

Visages Évanescents, Lueurs du Soir (4)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Azumagiku se tenait dans l’obscurité du temple abandonné. Elle avait trouvé celle qu’elle cherchait et, par conséquent, s’était rappelé le rôle qui lui avait été donné.

— Je… Je dois…

Je dois y aller…

***

Une aura d’insatiabilité suintait de Magatsume. Somegorou frissonna malgré lui, plus de dégoût que de peur. La chair de poule se répandit sur sa peau. De même qu’on ne pouvait voir les profondeurs de l’obscurité, il ne parvenait pas à saisir l’ampleur de l’obsession de Magatsume, et cela l’inquiétait.

— Quel gâchis.

Magatsume haïssait Jinya, il n’y avait aucun doute là-dessus. Mais en même temps, elle était obsédée par lui. Elle n’avait pas tourné la page sur son attachement à son frère. Que cela tînt à la nature humaine ou à celle des démons restait incertain, mais il était avéré qu’elle nourrissait à son égard un mélange contradictoire d’amour et de haine.

— Je comprends que tu veuilles tellement que Jinya te regarde que tu t’en prennes à Nomari-chan et à moi, mais pourquoi prendre tout ton temps et attendre jusqu’à maintenant ?

Les actes et les paroles de Magatsume ne concordaient pas. Elle prétendait être obsédée par Jinya, vouloir qu’ils soient tout l’un pour l’autre, mais ses méthodes jusqu’à présent ne reflétaient pas cela. Tout ce qu’elle avait fait avait été détourné.

Si elle était réellement à ce point obsédée par Jinya, alors pourquoi avait-elle attendu jusqu’à maintenant pour agir directement contre lui ?

Pourquoi avait-elle choisi de rester tapie dans l’ombre pendant si longtemps ?

Peut-être son autre objectif n’avait-il aucun lien avec ce qui se passait à présent. Peut-être que son obsession avait atteint un point d’ébullition qui l’avait poussée à éclater, tandis qu’en coulisses elle poursuivait calmement ses expériences dans un autre but. Si c’était le cas, alors le fait qu’elle reste en vie posait problème. Somegorou avait désormais une raison supplémentaire de s’assurer de la tuer.

Parce que le moment où j’agis n’a aucune importance, tant que tout se termine de la même façon.

Son visage aux traits harmonieux redevint inexpressif, semblable à un masque de nô.

Tentant d’arracher au moins quelque chose à ses pensées profondes, Somegorou demanda :

— Qu’est-ce que t’essaies d’être pour Jinya, au juste ?

Après quelques instants de silence, elle cracha d’un ton indifférent :

À quoi bon l’expliquer à un homme mort ?

Malgré sa relative propension à parler jusque-là, elle se referma complètement sur ce sujet. Somegorou ne parvenait pas à lire ses intentions, mais il avait une idée.

— J’imagine que je peux pas t’obliger à parler, mais je peux plus te laisser agir à ta guise. Ni en tant qu’ami de Jinya, ni en tant qu’Akitsu Somegorou.

Si on la laissait faire, Magatsume nuirait non seulement à Jinya, mais aussi à ceux qui l’entouraient. Elle pourrait même provoquer la ruine véritable du monde, comme elle l’avait promis.

— Désolé, mais je vais m’assurer que tu sois abattue ici.

L’éclat dans les yeux étroits de Somegorou devint farouche.

La Terre du Soleil Levant abritait de nombreuses lignées de chasseurs de démons à l’histoire ancienne, comme les Nagumo de l’Épée Démoniaque ou les Kukami du Magatama. Les Akitsu étaient différents. Ils formaient une lignée plutôt qu’une famille, et étaient davantage des artisans que des chasseurs de démons. C’est pour cette raison que Somegorou pouvait fermer les yeux sur les démons qui ne représentaient aucune menace. Bien entendu, Magatsume faisait partie de ceux qu’il ne pouvait en aucun cas ignorer. Livrée à elle-même, elle pourrait devenir un fléau pour le monde. Il raffermit sa prise sur la dague et affirma clairement son intention de se battre.

Ne me fais pas rire, vieux croulant.

Sans se laisser démonter, Magatsume passa à l’action. Son corps se brouilla, tel celui d’un spectre incorporel, un spectacle fascinant lorsqu’il se mêlait à sa beauté. Mais Somegorou n’avait pas le temps de s’en émerveiller. En un seul pas, elle se trouva à portée et abattit ses griffes vers son crâne. Elle s’était déplacée à une vitesse qu’il peinait à percevoir, une vitesse qu’aucun humain ne pouvait imiter.

— Je suis peut-être un vieil homme…

Somegorou ne se troubla pas. Un démon gigantesque à la barbe fournie et aux yeux féroces apparut pour bloquer l’attaque. Il portait des vêtements de fonctionnaire ornés de broderies dorées et tenait une épée du même modèle que la dague de Somegorou. C’était Shouki, le dieu-démon qui apaise les épidémies et pourfend les démons, l’esprit d’artéfact le plus puissant de Somegorou.

— Mais je ne vais pas perdre contre une morveuse.

Shouki balaya de sa lame, projetant Magatsume en arrière, mais elle retomba avec légèreté sur ses pieds. Bien que la contre-attaque de Somegorou eût peu d’effet, l’expression de son visage demeurait confiante.

Magatsume était de loin le démon le plus puissant qu’il eût jamais affronté, mais elle n’avait en réalité que la vitesse et la force pour elle. Même Somegorou, dont la maîtrise martiale se situait bien en deçà de celle de Jinya, parvenait à bloquer ses attaques.

Celles-ci manquaient tout simplement de technique et étaient bien trop linéaires, ce qui laissait de nombreuses ouvertures dont il pouvait profiter.

— Quand tu seras morte et disparue, je dirai à Jinya que t’as pris la fuite parce que tu pouvais pas me battre et que tu causeras plus de problèmes. Il a pas besoin de connaître la vérité.

C’était ainsi que combattait Akitsu Somegorou le Troisième, un homme qui avait abattu d’innombrables démons au cours de sa vie.

— Allez, esprits-cânins.

Il sortit de ses vêtements des poupées hariko en papier mâché et les lança vers Magatsume. Elles dégagèrent une brume noire qui prit peu à peu forme, puis devinrent pleinement des chiens tandis qu’elles fendaient l’air.

Magatsume les balaya d’un revers de bras, les dispersant toutes en menus fragments.

Contrairement à Jinya, Somegorou était humain et mourrait probablement si Magatsume ne faisait que l’effleurer. En gardant cela à l’esprit, il voulait, si possible, maintenir ses distances, mais il semblait que rien d’autre que Shouki ne pouvait lui porter un coup fatal. La portée maximale de Shouki étant d’un ken⁴, il lui faudrait tôt ou tard se résoudre à s’approcher d’elle.

— C’est pas fini. Sors, tigre.

Il sortit ensuite une poupée hariko représentant un tigre, l’un de ses esprits d’artéfact les plus imposants. Un rugissement bestial secoua la nuit lorsqu’un tigre jaillit et attaqua Magatsume. Il bondit du sol dans un bruit sourd, gueule grande ouverte, fendant l’air dans son élan. Cependant, pas un seul de ses doigts ou de ses griffes ne l’atteignit, tant elle mit son corps en pièces avec facilité.

Mais cela remplit parfaitement son rôle de diversion. Somegorou saisit l’occasion pour réduire la distance, s’approchant de Magatsume par la gauche et abattant sa dague. Shouki imita son mouvement, ramenant sa lame en arrière pour préparer un coup vertical droit sur son crâne.

Cependant, Magatsume s’était déjà tournée vers lui.

Elle n’avait pas lu les mouvements de Somegorou ni quoi que ce soit de ce genre. Elle était simplement assez rapide pour se débarrasser du tigre d’un revers de bras, remarquer Somegorou à la lisière de son champ de vision, puis se retourner pour lui faire face. L’écart entre leurs capacités physiques était à ce point immense. Même en utilisant un leurre pour une attaque surprise, son coup à elle frapperait en premier.

Sans la moindre impression, elle le toisa de haut et s’approcha avant que Shouki ne puisse amorcer son coup. La distance entre eux disparut lorsqu’elle projeta en avant ses doigts délicats et pâles. Sa main se brouilla et transperça le corps de Somegorou.

— Désolé, mais c’était pas moi.

Son attaque ne frappa pourtant qu’une illusion.

Sous la dynastie Qing, en Chine, on pensait que les mirages étaient le souffle de grandes palourdes. Il était donc logique qu’un esprit d’artéfact issu d’une coquille d’awasegai soit capable de créer des mirages. Ce que Magatsume croyait avoir transpercé n’était rien de plus qu’un tel mirage. Le véritable Somegorou se trouvait derrière elle, portant son véritable coup.

Sentant sa présence, Magatsume tenta de se retourner, mais cette fois elle fut trop lente. Animé d’une intention meurtrière absolue, Somegorou libéra son attaque et la porta sur son épaule au moment précis où elle se tournait vers lui. La lame de Shouki entailla sa peau immaculée, faisant jaillir le sang. Elle le fixa, le visage toujours dénué d’expression.

…Ce n’est que ça ?

Même prise par surprise, elle avait été assez rapide pour esquiver l’essentiel du coup. Seule sa chair avait été entamée. L’attaque n’avait pas atteint l’os.

Toujours aussi impassible qu’un masque de nô, elle tendit la main gauche et saisit la lame de Shouki. Elle lui entailla la paume, révélant la force colossale qu’elle exerçait dans sa prise. Lentement, elle commença à bouger son bras droit.

— Qu’est-ce que… ? Les yeux de Somegorou s’écarquillèrent.

Son bras droit se mit à frétiller, accompagné d’un bruit humide et dérangeant. Puis il commença à changer de forme, comme s’il possédait une vie propre.

Somegorou resta sans voix devant cette étrangeté. La peau de porcelaine parfaite de son bras devint d’un vert sombre et grotesque, semblable à celle d’une chenille, puis se fendit pour révéler un exosquelette comparable à la patte d’un arthropode. Le dégoût l’envahit lorsqu’il comprit que son bras s’était nymphosé en un appendice d’insecte. Cependant, l’aura menaçante qu’il percevait de cet appendice dépassait largement son dégoût. Instinctivement, il comprit que cette chose était dangereuse et qu’il devait s’éloigner.

Dès que cette pensée lui traversa l’esprit, il tenta de prendre ses distances, arrachant de force l’épée de Shouki et tranchant les doigts de Magatsume tandis qu’il se repliait.

— Oh, tu te fiches de moi…

Mais il n’eut même pas un instant pour reprendre son souffle. Magatsume n’eut pas besoin de faire un pas, son bras insectoïde nouvellement formé s’allongea et attaqua.

Il raffermit sa posture et tenta de trancher ce bras avec Shouki, mais la lame ne mordit pas. Bien que l’épée de Shouki s’y enfonçât, son étrange élasticité l’empêchait de pénétrer profondément.

— Ngh, gah !

Il fit tout son possible pour esquiver la trajectoire du bras, évitant de justesse l’attaque les dents serrées. À l’inverse, Magatsume regardait dans le vide, indifférente à sa lutte désespérée. Elle semblait même sereine, ce qui le déstabilisa profondément.

— Tiens, c’est pas étrange, ça…

Ses lèvres étaient sèches, et une sueur froide le couvrait. Il esquissa un léger sourire, tentant de masquer son trouble.

— J’aurais pourtant juré t’avoir coupée tout à l’heure.

Il était certain d’avoir senti son coup porter. Il restait encore du sang sur la lame de Shouki, et les doigts qu’il lui avait sectionnés gisaient là, sur le sol.

Et pourtant, Magatsume était indemne et impassible. Pas la moindre blessure sur elle, même ses vêtements étaient intacts.

La capacité de régénération d’un démon dépassait de loin celle d’un humain, mais cela allait bien au-delà. Cela ne pouvait être que le résultat de son pouvoir démoniaque, quel qu’il fût. Les démons acquéraient une capacité unique après cent ans de vie, mais certains l’obtenaient plus tôt encore. Un pouvoir démoniaque n’était pas inné, mais la manifestation des désirs inassouvis du cœur. Qu’un pouvoir s’éveille plus tôt que la normale signifiait que ces désirs étaient d’une intensité extrême.

Qu’y a-t-il ? Tu disais pourtant que tu me tuerais.

Il n’y avait ni moquerie ni vantardise dans sa voix. Son ton resta plat du début à la fin. Elle était devenue une chose hideuse, désormais à demi insecte, mais elle dégageait une détresse tout aussi profonde. Malgré la force écrasante qu’elle révélait, elle paraissait aussi démunie qu’un enfant perdu.

— Hé. Oh, maintenant tu l’as dit.

Il ne pouvait pas l’attaquer à la légère. Frapper serait inutile tant qu’il n’aurait pas compris le fonctionnement de sa régénération, et il avait déjà bien du mal à se contenter d’esquiver son bras insectoïde. Son plan, pour l’instant, était de maintenir ses distances et de la contenir à l’aide de ses esprits d’artéfact, mais avant qu’il ne puisse agir, son bras insectoïde se tortilla et fouetta vers lui. Il produisait un bruit de froissement répugnant en se mouvant, mais il n’osait pas le quitter des yeux ne serait-ce qu’un instant.

— Éloigne-toi, Himawari. Retourne au manoir et veille à ce que tout aille bien pour moi, appela Magatsume à sa fille d’une voix lasse.

— Mais…

Un enfant n’a pas besoin d’assister à ce combat.

Bien que détourné, l’amour d’une mère transparaissait dans ses paroles.

Va-t’en simplement. Je doute que cet homme te fasse quoi que ce soit, même s’il te rattrapait.

— Je comprends, Mère. J’attendrai Mon Oncle dans un endroit sûr.

Bien qu’elle hésitât à partir, Himawari se montra aussitôt disposée lorsqu’il fut question de Jinya. Même dans une telle situation, elle se réjouissait à l’idée de le revoir, un large sourire illuminant son visage.

Somegorou soupira et interpela la fillette juste avant qu’elle ne s’en aille.

— Tu aimes vraiment beaucoup Jinya, hein ?

— Hein ? Mais bien sûr.

Elle parut déconcertée par cette remarque, à l’image de l’enfant qu’elle semblait être.

— Ah ah ah. Comme c’est mignon.

— Vous vous moquez de moi ?

— Pas du tout. Je suis sûr que Jinya t’apprécie tout autant que tu l’aimes.

Il bavardait avec Himawari tout en gardant les yeux rivés sur Magatsume.

— Vraiment ?

Himawari afficha un sourire débordant, incapable de contenir sa joie. Bien qu’elle fût la fille de Magatsume, Himawari adorait sincèrement Jinya. Somegorou l’avait soupçonné lors de leur précédente rencontre, mais il s’était abstenu d’en parler à Jinya, à la fois parce qu’il n’en était pas certain et parce qu’il espérait se tromper.

Cela suffit, ces bavardages inutiles.

— Pardonnez-moi. Je vais donc partir, Mère. Adieu, Akitsu-san.

Après s’être inclinée, Himawari s’en alla. La nuit sembla d’autant plus sombre en l’absence de son sourire lumineux. La raison pour laquelle Magatsume l’avait éloignée était évidente : elle avait l’intention de tuer Somegorou ici.

Cela ne troubla pas Somegorou. C’était un combat à mort, et il était venu en sachant que la défaite était possible.

Son esprit se concentrait moins sur l’échange de coups imminent que sur les desseins de Magatsume.

— T’as une bien gentille fille. On dirait que t’y tiens pas mal toi aussi.

Il leva le bras gauche en parlant, déclenchant l’assaut des esprits-canins sur Magatsume depuis toutes les directions. Elle les repoussa sans effort d’un revers de bras, les faisant retomber inertes au sol. Son attaque visait surtout à gagner du temps pour réfléchir. Il les déploya de nouveau, mais ils vinrent simplement s’ajouter aux cadavres à leurs pieds.

— Ce bras hideux à toi est sacrément puissant. Je suppose que c’est le produit de tes expériences ?

Elle se figea. Elle ne répondit pas, mais la rigidité de son expression laissait entendre qu’il n’était pas loin du compte. Observant attentivement sa réaction, il tenta de la déstabiliser davantage.

— Ton but, c’était de créer un cœur, si je me souviens bien. Fabriquer une liqueur qui transforme les gens en démons et assembler toute une parade de démons, c’était qu’une étape. Ça tient debout de penser que ce bras est lié à tout ça aussi.

Magatsume avait d’abord créé une liqueur capable de transformer les humains en démons, puis avait commencé à expérimenter sur des cadavres pour former la parade nocturne, apprenant ainsi une méthode pour créer librement des capacités démoniaques. Le corps n’était qu’un réceptacle pour le cœur. Si le cœur se noyait dans la haine, alors le réceptacle prenait la forme démoniaque appropriée. Dans cette logique, si l’on pouvait façonner un cœur à sa guise, on pouvait tout aussi bien manipuler son réceptacle comme on l’entendait.

— Les humains deviennent des démons sous l’effet des émotions de leur propre cœur. Si tu pouvais créer un cœur comme bon te semble, alors tu aurais aussi toute liberté pour façonner le corps de ce cœur.

En somme, l’art de créer des cœurs aboutissait à la liberté totale de créer la vie selon sa volonté.

— C’est ça que tu recherches ? Créer la vie comme ça te chante ? Hmph. Rien que d’y penser, ça me soulève le cœur.

Magatsume fronça les sourcils. À en juger par sa réaction, il semblait s’approcher de la vérité.

Aux yeux de Somegorou, simple humain, son objectif paraissait encore plus répugnant que son bras insectoïde. C’était une insulte à la vie elle-même.

— Alors ce bras, c’est le résultat de jeux avec ton propre cœur ?

Non, répondit-elle sans la moindre hésitation.

Elle secoua lentement la tête, semblant toujours abattue. C’était comme si, sous son apparence adulte, elle demeurait une toute petite enfant.

C’est mon cœur dans ce qu’il a de plus authentique. J’ai rejeté et remplacé tant de fragments de mon cœur, mais celui-ci ne s’effacerait jamais.

Elle semblait perdue dans son propre monde, vulnérable et tragique. Somegorou se rappela ce que Himawari avait dit la nuit où il avait affronté la parade nocturne des démons.

Les filles de Magatsume étaient nées de fragments rejetés de son cœur. Il était logique de penser que Himawari, la première fille, était née de l’amour de Magatsume pour son frère, la part d’elle-même dont elle devait se défaire pour pouvoir lui faire face. Cela expliquait pourquoi Himawari adorait Jinya sans la moindre réserve.

Arrivé à cette conclusion, Somegorou comprit enfin.

— Oh. J’avais tout pris à l’envers.

Il avait d’abord supposé qu’elle eût tenté de se créer un nouveau pouvoir démoniaque grâce à sa capacité à façonner des cœurs, mais que quelque chose avait mal tourné. Peut-être le cœur qu’elle avait créé était-il de mauvaise qualité, au point de prendre la forme de ce bras insectoïde hideux.

Mais la vérité était à l’opposé. Magatsume avait très probablement utilisé les cœurs qu’elle fabriquait pour combler les vides laissés dans le sien après en avoir rejeté des fragments, conservant ainsi une conscience d’elle-même. Cependant, une partie de son ancien cœur demeurait impossible à éliminer, la part d’elle qui avait été la sœur de Jinya. C’était ce bras insectoïde.

Elle aspirait à remplacer son ancien cœur en en fabriquant des éléments de substitution, mais à mesure qu’elle remplaçait toujours davantage de parties d’elle-même, ce qu’elle ne pouvait pas retirer se tordait et devenait de plus en plus grotesque. À force d’arracher et de remplacer les morceaux de son cœur, l’affection et la haine avaient perdu toute signification. Elle avait perdu son socle et son cœur s’était déformé en une forme aberrante. Et puisque le cœur façonnait son réceptacle, Magatsume ne pouvait désormais plus être qualifiée ni d’humaine ni de démon. Elle était devenue complètement autre chose.

— Eh bien… Je crois que j’ai compris ce que tu cherches à faire.

Somegorou afficha une grimace déplaisante et serra le poing, ayant saisi la nature profondément pervertie de l’être qui se tenait devant lui.

— Magatsume… Tu irais jusque-là pour quelque chose comme ça ?

Je te l’ai dit, n’est-ce pas ? Il est tout pour moi.

Incapable de contenir ce qui montait en elle, elle se mit à trembler.

Rien ne change. Peu importe combien de morceaux de moi je tranche et jette, il m’est toujours aussi précieux. Mais cette haine que je ressens ne disparaît pas non plus. Je le méprise de m’avoir abandonnée de cette façon. Tout ce que je voulais, c’était rester à ses côtés, qu’il me tapote la tête de temps en temps et me prenne la main. Était-ce donc si mal ?

Le frère s’était changé en démon par haine de sa sœur. Abandonnée, la sœur en était venue à haïr toute chose et était vouée à devenir un Dieu-Démon. Les parts d’eux-mêmes qui s’aimaient encore subsistaient, mais ils avaient choisi pour eux-mêmes la voie de la haine et, tant qu’ils demeureraient des démons, ils devraient continuer à l’emprunter.

Mais Magatsume refusait de l’accepter.

J’ai décidé de créer un nouveau cœur. Je n’ai plus besoin d’un cœur noyé dans la haine. Je fabriquerai un cœur exempt de souillure, un cœur qui ne hait ni n’envie, un cœur supérieur à l’ancien en tous points. Ainsi… je pourrai de nouveau être avec mon frère.

Elle comptait remodeler son cœur dans son intégralité et se débarrasser de celui, défectueux, qu’elle portait actuellement.

— Tu aimes vraiment Jinya, hein ?

En fin de compte, son amour pour Jinya était tout ce qui lui restait. Après l’avoir perdu, ce n’était peut-être qu’une question de temps avant qu’elle ne s’effondre ainsi.

— Mais tu crois vraiment que tout ce que tu fais aura le moindre sens si tu dois tout détruire pour y parvenir ?

Oui. J’en suis convaincue. Je crois sincèrement que tout cela en vaudra la peine.

La simple et infime possibilité de retrouver le bonheur suffisait à justifier, à ses yeux, tant d’actes abjects. Elle ne voyait que ce qui l’attendait au-delà de la destruction.

Sa folie était écœurante, et pourtant Somegorou éprouvait encore de la pitié pour elle. Il secoua vivement la tête pour chasser cette pensée.

— On dirait bien que je peux vraiment pas te laisser en vie, finalement.

Une part de lui avait espéré comprendre ses objectifs et trouver un terrain d’entente. Il aurait voulu réparer la relation brisée qu’elle entretenait avec son frère et laisser les choses se conclure sur une note heureuse. Mais, bien sûr, rien ne serait aussi simple.

Ce serait une chose si Magatsume cherchait à accomplir quelque chose de si grandiose qu’elle serait prête à plonger le monde dans la ruine, mais ce n’était pas le cas. Elle se moquait de tout, hormis de son objectif. La seule chose qui occupait son esprit était de retourner aux côtés de son frère. Elle détruirait le monde des hommes sans la moindre hésitation, comme si elle ne faisait que piétiner des mauvaises herbes au bord du chemin.

Jinya faisait de son mieux pour lui pardonner, mais il n’y avait aucun espoir de parvenir à un quelconque compromis avec elle.

— Si je te laisse faire, tu deviendras un jour un fléau au sens le plus strict. Et en plus, ce que tu fais est une insulte à Jinya… non, à l’humanité tout entière.

Pourquoi cela m’importerait-il ? Je suis un démon. Je ne peux que faire ce que je dois faire.

— Toi, un démon ? Non, ce n’est pas tout à fait ça. Tu n’es déjà plus humaine ni démon.

Les humains devenaient des démons sous l’effet des émotions de leur cœur. En suivant cette logique, un démon qui avait rejeté ses émotions ne pouvait plus être appelé quoi que ce soit. Elle n’était plus qu’un monstre, semant une destruction aveugle sur la voie qui la mènerait à devenir un Dieu-Démon.

— Ce monde n’a plus de place pour toi. Alors laisse-moi au moins t’envoyer reposer en enfer.

Somegorou se mit en garde avec la dague de Shouki et affûta sa concentration.

Il commença par libérer son esprit d’artéfact, l’hirondelle de papier. Elle gagna de la vitesse et fendit l’air comme une lame, fondant rapidement sur Magatsume, mais celle-ci l’abattit de son bras insectoïde avant qu’elle ne puisse l’atteindre. Voyant une ouverture, il lança d’autres esprits-canins, mais ils furent eux aussi aisément éliminés. De son côté, aucune de ses attaques à elle ne parvenait à l’atteindre non plus. Son bras insectoïde représentait une menace, mais elle manquait encore d’expérience avec lui pour percer les défenses de Shouki. Aucun des deux ne parvenait à prendre l’avantage.

Expirant lentement, Somegorou balaya la dague de Shouki pour bloquer une nouvelle fois le bras insectoïde. Celui-ci se tordait comme s’il avait sa propre volonté, pointant ses griffes acérées vers lui. Il esquiva pour ce qui lui sembla être la énième fois, la sueur perlant à son front.

La situation semblait correcte pour lui, mais en réalité, elle était loin d’être favorable. Shouki pouvait sans peine bloquer les attaques de Magatsume, et ni le bras insectoïde ni Magatsume elle-même n’étaient invincibles. Pourtant, à mesure que l’affrontement s’enlisait, Somegorou sentit un malaise insidieux l’envahir.

— Assez !

La lame de Shouki trancha l’air et frappa de plein fouet le bras insectoïde. Il ne manquait pas de puissance.

Shouki, ou plutôt Akitsu Somegorou, n’était en rien inférieur à Magatsume. Mais tandis que cet échange répétitif d’attaques et de parades se prolongeait, la balance commençait lentement à pencher.

— Merde… On dirait bien que l’âge finit toujours par nous rattraper… maugréa-t-il.

Ses épaules se soulevaient et s’abaissaient au rythme de sa respiration lourde.

Il ne manquait ni de puissance ni de vitesse. Magatsume n’était rien de plus qu’une novice en matière de combat. Dans un affrontement prolongé, il était certain qu’il finirait par trouver une ouverture menant à la victoire. Mais à chaque mouvement, il se retrouvait de plus en plus sur la défensive. Ce qui lui faisait défaut, c’était l’endurance. À son âge avancé, Somegorou n’avait tout simplement plus l’énergie nécessaire pour un combat qui s’éternisait.

Est-ce là la limite de ton corps humain ?

La platitude de son ton donnait à sa voix une teinte de déprime.

Somegorou serra violemment les dents. Elle avait raison. En l’état, il finirait par épuiser ses forces et se faire tuer. S’il avait été un démon plutôt qu’un humain, il n’aurait pas vieilli ainsi…

Il ricana dès que cette pensée lui traversa l’esprit.

— Ha. J’ai pas encore dit mon dernier mot.

S’il enviait les corps éternellement jeunes et inaltérables des démons, il n’aurait pas souhaité être un démon, pas même un instant. Certes, les humains étaient bien plus fragiles que les démons, et peut-être que leur vie passait en un clin d’œil aux yeux de ces derniers, mais il comprenait la force propre aux humains. C’était précisément parce que leur existence était si courte qu’ils transmettaient ce qu’ils possédaient. Les techniques et les lignées, le cœur et les émotions, tout se transmettait d’une génération à l’autre pour former une chaîne ininterrompue. C’était ainsi que les humains avaient bâti tout ce qu’ils avaient aujourd’hui, un accomplissement rendu possible justement parce que leur vie était fragile et éphémère.

— Les humains sont faibles, je l’admets. Mais y a des choses que cette faiblesse nous permet de faire.

Somegorou voyait quelque chose de précieux dans le fait d’être humain. C’était pour cela qu’il acceptait le désavantage inhérent à sa nature. À l’instant même où il avait défié Magatsume en jouant sa vie, il s’était résolu à accepter quelle qu’en soit l’issue.

— Va, tigre.

Tout en esquivant une attaque, il lança une poupée hariko en papier mâché représentant un tigre. Il se précipita à sa suite tandis que la bête fonçait, mais Magatsume ne chercha même pas à esquiver. Même une créature lancée à pleine charge, tant redoutée par les humains, ne représentait rien pour elle.

Intuitivement, Somegorou comprenait que l’humanité ne pourrait jamais atteindre les sommets où se tenait Magatsume. Peu importe l’acharnement à s’entraîner, les humains ne pourraient jamais espérer l’égaler. En tant qu’êtres, ils lui étaient tout simplement inférieurs. Le fossé était absolu et infranchissable.

— Oh, j’ai oublié de préciser…

Magatsume observa le tigre et Somegorou qui approchaient d’un regard froid, sans prêter la moindre attention à ses paroles. Il lui suffisait d’abattre son bras dans sa direction pour lui ôter la vie. Dès lors, ce qu’il avait à dire n’avait aucune valeur. Il n’était rien de plus qu’un de ces moustiques qui bourdonnent au cœur de l’été, agaçants et insignifiants. Elle baissa entièrement sa garde, lui offrant l’ouverture dont il avait besoin.

— Mes esprits-canins ont la capacité de se régénérer.

À sa voix, les carcasses des chiens noirs éparpillés autour de Magatsume commencèrent aussitôt à reprendre forme. Ils l’encerclèrent de toutes parts et attaquèrent sans la moindre hésitation.

Magatsume se figea un instant, non parce que les esprits-canins représentaient une menace réelle, mais simplement par pure surprise.

Tout se déroulait exactement comme Somegorou l’avait prévu.

Il n’avait pas besoin d’une attaque efficace, seulement de quelque chose d’inattendu.

Malgré sa puissance, Magatsume restait une novice en combat, et l’effet de surprise provoqué par la régénération soudaine des esprits-canins suffisait à briser sa concentration et à la troubler. Il avait déployé tous ses esprits d’artéfact en sachant qu’ils ne perceraient pas, uniquement pour cet instant précis.

Parfait. Maintenant, reste juste figée comme ça…

Elle contre-attaqua les esprits-canins et les dispersa de nouveau, mais Somegorou profita de l’ouverture pour réduire la distance. Déjà, elle se préparait à frapper une seconde fois. Son tigre fut mis en pièces comme du papier de rebut, mais là encore, cela faisait partie de son plan. Il était enfin à portée de coup mortel.

Il leva sa dague bien haut. Son pouvoir démoniaque devait être lié à la régénération ou à la reconstruction de son corps, supposa-t-il. Il ne lui restait donc qu’une seule option : en finir en un seul coup, avant qu’elle n’ait la moindre occasion d’activer sa capacité.

Après avoir abattu le tigre, elle s’était complètement découverte. Une telle opportunité ne se représenterait pas. S’il ne mettait pas un terme au combat ici, tout serait perdu.

Dans un souffle de vent, Shouki accompagna le mouvement de Somegorou, leurs deux lames s’abattant de concert. Une traînée blanche se dessina dans l’air nocturne lorsque l’épée de Shouki fendit l’espace. Somegorou visa la tête de Magatsume, déterminé à la pulvériser sans lui laisser la moindre chance d’user de son pouvoir.

À cet instant, Magatsume ne pouvait plus se mouvoir assez vite pour se sauver. Il était trop tard pour esquiver ou parer. L’épée approchait, fondant sur elle depuis les hauteurs.

Jishibari.

Son attaque du tout ou rien n’atteignit pourtant pas sa cible. Des chaînes apparurent de nulle part, entravant ses bras et ses jambes.

Non… pas des chaînes, encore des insectes. D’énormes mille-pattes d’une longueur anormale s’enroulèrent autour de sa peau. Ses os craquèrent sous la constriction soudaine.

Bien que seules certaines parties de ses bras et de ses jambes fussent liées, il lui était impossible de bouger ne serait-ce qu’un doigt. C’était comme si sa faculté même de se mouvoir avait été entravée.

— Toi… Comment… ?

Somegorou reconnut aussitôt cette capacité. Il l’avait déjà vue à l’œuvre lorsque Jinya l’utilisait durant leurs entraînements.

Puisque Jishibari était l’enfant de Magatsume, il était sans doute logique qu’elle possède elle aussi ce pouvoir, puisque Jishibari provenait d’elle. La transformation des chaînes en insectes devait être le résultat du fait qu’elle avait rejeté ses véritables émotions, ne conservant que son obsession hideuse et déformée pour Jinya.

Somegorou venait de commettre une erreur fatale. Magatsume posa sur lui un regard glacial tandis qu’il demeurait incapable de bouger. Ses yeux ne montraient pas la moindre once d’intérêt. Il comptait moins qu’une mouche à ses yeux. Sans la moindre hésitation ni la moindre émotion, elle le transperça de son bras insectoïde avec la même indifférence que l’on écrase un insecte.

— Argh !

Shouki se dissipa dans l’air tandis que Somegorou était projeté en arrière. Magatsume le regarda rouler au sol non sans déplaisir. Son coup aurait dû être mortel, et pourtant, il respirait encore.

— Gugh, ah… Moineau porte-bonheur…

L’esprit d’artéfact du Moineau porte-bonheur, qu’il gardait sur lui, l’avait protégé. Il lui avait sauvé la vie, mais ses os étaient brisés et ses organes écrasés. Sa mort n’avait été que retardée. Quoi qu’il arrive, il était déjà condamné.

— Merde… On dirait que… j’ai fait une erreur.

Somegorou avait voulu vaincre Magatsume de ses propres mains, si possible.

Malgré son visage impassible et son calme feint, Jinya était plus fragile qu’il ne le laissait paraître. Somegorou ne voulait pas le voir souffrir davantage qu’il n’avait déjà souffert, mais il échoua.

— …On dirait que je peux plus trop bouger… Peut-être qu’il me reste encore un esprit d’artéfact avant de casser ma pipe…

Il n’y avait plus aucun coup à jouer. Malgré toute sa fougue, il avait échoué, et de la manière la plus ridicule qui soit. Tout ce qu’il pouvait faire désormais, c’était afficher un sourire amer.

Magatsume s’approcha, bien décidée à l’achever une bonne fois pour toutes. Il força la vie à rester dans son corps défaillant et se redressa tant bien que mal. Celui qui portait le nom d’Akitsu ne pouvait pas simplement attendre que la mort le rattrape.

— Un dernier esprit d’artéfact. Autant que ça en vaille la peine.

Tout son corps le faisait souffrir. Il ne serait pas surprenant qu’il perde connaissance sous la douleur, mais il serra les dents et tint bon. Même face à la mort, sa volonté restait inébranlable. Il avait misé sa vie pour son ami. C’était regrettable d’avoir échoué, mais il resterait obstiné jusqu’au tout dernier instant.

Akitsu Somegorou le Troisième glissa sa main gauche dans ses vêtements, puis libéra son dernier esprit d’artéfact.

— Esprit-canin !

En cet instant ultime, il choisit d’invoquer non pas Shouki, mais un simple esprit-canin.

Magatsume fronça les sourcils, perplexe. Parmi tous les esprits d’artéfact de Somegorou, seul Shouki avait été capable d’échanger des coups avec elle. Elle ne voyait aucune raison d’invoquer un esprit aussi faible à présent.

Quelle absurdité.

— Absurdité ? Je ne suis pas d’accord.

C’était la dernière option qui lui restait, l’ultime manifestation de l’obstination humaine.

— C’est moi, me battant jusqu’au bout.

Il esquissa un sourire, puis prit la dague dans sa main et se la planta dans le ventre. La lame transperça la chair et s’enfonça dans ses entrailles, se teignant de rouge. Pourtant, il ne laissa échapper aucun gémissement de douleur. Il retira la dague, un sourire intrépide toujours accroché au visage.

— Cette dague est imprégnée de mon esprit et de ma force vitale. Elle renferme la volonté d’Akitsu Somegorou.

Il tendit l’arme ensanglantée à l’esprit-canin. Après s’être assuré qu’elle était fermement maintenue entre ses crocs, il cria de toutes les forces qu’il lui restait :

— Va, esprit-canin ! Cours jusqu’à Heikichi et remets-lui ça !

Magatsume ne fit rien tandis que l’esprit-canin s’élançait. Peut-être ne voyait-elle aucun sens aux actes de Somegorou, ou peut-être avait-elle ses raisons de laisser faire. Quoi qu’il en soit, l’esprit-canin s’en alla. La dague portait en elle les pensées et la volonté de Somegorou. Il croyait fermement que Heikichi la recevrait.

— J’ai peut-être échoué à te vaincre…

Il fixa Magatsume avec férocité, les jambes lourdes comme du plomb. Dans son regard, il n’y avait pas de haine, mais une détermination inflexible. Même face à sa force absurde, il ne fléchissait pas. C’était un homme qui luttait contre l’impossible jusqu’au dernier instant.

— Mais Akitsu Somegorou ne sera jamais vaincu. Les humains sont plus tenaces que tu ne le crois. Nous ne vivons peut-être pas aussi longtemps que vous autres démons, mais nous sommes immortels.

Le sang s’écoula de sa bouche. Il ne lui restait presque plus de temps. Malgré cela, il arracha à son corps les dernières gouttes de vie pour prononcer une ultime déclaration.

— Dans de nombreuses années, quand tu deviendras un Dieu-Démon ou je ne sais quoi d’autre, je te le jure, moi, Akitsu Somegorou, je serai là pour me dresser contre toi. Je serai là, à combattre aux côtés de Jinya.

Dans ce but, il veillerait à transmettre Shouki au prochain Akitsu Somegorou. Il était convaincu que sa volonté serait reprise par Heikichi, et qu’un cinquième puis un sixième Akitsu assumeraient un jour le flambeau après lui. Voilà pourquoi ce n’était pas une défaite. Peut-être se retirait-il ici, mais Akitsu Somegorou reviendrait un jour s’opposer de nouveau à Magatsume.

— J’ai hâte qu’on se revoie à Kadono.

Il cracha du sang, puis laissa échapper un éclat de rire tonitruant.

Magatsume ne dit pas un mot. Même la volonté agonisante de Somegorou ne signifiait rien pour elle.

D’un regard glacé, elle se contenta de…

***

Un chien hurla au loin.

— Ouais. Au final, c’était qu’un menu fretin.

Le démon qui avait attaqué le Au Soba du Démon fut vaincu sans difficulté. Heikichi en fit tout un spectacle, affichant une assurance excessive, comme savent le faire les jeunes. Quoi qu’il en soit, il avait repoussé le démon qui poursuivait Nomari.

Enfin en mesure de souffler, il s’étira de tout son long.

— Ouf, terminé ! Y a aucune chance que les deux autres perdent, donc j’imagine que c’est réglé.

Tous ces déplacements lui avaient ouvert l’appétit. Il songea à demander à Jinya de lui préparer un repas nocturne à son retour, puis son regard se posa sur la devanture du Au Soba du Démon.

— Merde, j’ai bousillé la porte…

En utilisant ses crânes, Heikichi avait écrasé l’entrée en même temps que le démon. Il craignit que Jinya ne lui fasse payer les dégâts, mais après tout, Jinya fermerait sûrement les yeux puisqu’il avait protégé Nomari, non ?

Il gémit en y réfléchissant. C’est alors qu’il aperçut une silhouette noire à la lisière de son champ de vision et la reconnut à mesure qu’elle approchait. C’était l’un des esprits d’artéfact favoris de son maître, le premier qu’il avait enseigné à Heikichi.

— Un esprit-canin… ?

Il reconnut aussi la dague qu’il tenait dans sa gueule. C’était celle qui invoquait Shouki, l’atout maître de Somegorou le Troisième.

Il s’apprêtait à poser une question, mais l’esprit-canin commença à perdre sa forme, se changeant en brume noire. Lorsqu’il se dissipa complètement, la dague tomba à ses pieds dans un cliquetis.

— …Maître ?

Son murmure sans voix se perdit dans la nuit, s’évanouissant on ne savait où.

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