SotDH T7 - CHAPITRE 2 PARTIE 2
Visages Évanescents, Lueurs du Soir (2)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Après s’être retrouvés au temple abandonné, Heikichi parcourut la ville avec Azumagiku. Les rues étaient animées, car il était juste après midi. Comme Azumagiku avait quitté ses vêtements de prêtresse pour revêtir un kimono simple, tous deux se fondaient sans peine dans la foule.
— C’est pas juuuuste. Pourquoi il n’y a que toi qui peux faire des trucs amusants ? se plaignit-elle comme une enfant en le foudroyant d’un regard envieux.
— En quoi c’est ma faute ? Ce n’est pas comme si j’avais pu t’emmener avec moi. De toute façon, je parie que tu es surtout vexée d’avoir raté le nabe, soupira-t-il, excédé.
Cela faisait deux ans qu’il l’avait rencontrée pour la première fois, et ils n’avaient toujours pas trouvé la personne qu’elle recherchait. Heikichi jeta un regard de côté à son visage. Il la connaissait comme quelqu’un de joyeux et un peu gourmande, mais le fait que son apparence n’avait pas changé le moins du monde soulignait nettement sa véritable nature de démon.
Cela ne voulait pas dire que rien n’avait changé. Pour une raison quelconque, elle semblait moins investie dans sa recherche. À présent, la plupart de leurs tentatives se terminaient par des déambulations sans but dans la ville.
— Dis… tu n’aurais pas abandonné ta recherche, par hasard ? demanda-t-il.
Au lieu de répondre, elle changea franchement de sujet.
— Le type des soba avec qui tu manges, tu parles souvent de lui, non ?
— Moi ? J’imagine, oui. C’est un type correct. C’est d’ailleurs lui qui a donné son nom au pain fourré aux haricots rouges de Nomari.
— Ah bon ? J’aimerais bien le rencontrer. Maintenant que j’y pense, tu ne m’as encore présenté aucun de tes amis.
— Pour une bonne raison. Imagine seulement le remue-ménage s’ils apprenaient que je connais la Prêtresse de la Guérison.
Il mentit sans réfléchir, ne voulant pas révéler la véritable raison pour laquelle il la tenait à l’écart. Puisqu’elle était un démon, il ne lui faisait pas assez confiance pour la présenter à Jinya et Somegorou. Du moins, c’était ainsi au début. Il la connaissait désormais suffisamment pour être certain qu’elle ne représentait pas une menace, mais il ne pouvait toujours pas la présenter à tout le monde. Il redoutait ce que penseraient les chasseurs de démons les plus expérimentés s’ils apprenaient qu’il travaillait encore sur le cas d’Azumagiku sans le moindre résultat à montrer.
Bien sûr, il ne voulait pas non plus que Nomari découvre qu’il se montrait amical avec une autre femme.
— J’ai l’impression de marcher sur un fil, marmonna-t-il.
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Oh, rien, je pensais tout haut. Faut que je fasse attention, sinon un certain type va me réduire en charpie.
Azumagiku en rit, mais pour Heikichi, c’était une question de vie ou de mort. Jinya n’était pas homme à plaisanter. S’il disait qu’il ferait quelque chose, alors il le faisait. S’il venait seulement à penser que Heikichi trompait Nomari, Heikichi était un homme mort. Il valait mieux éviter le Au Soba du Démon lorsqu’il se trouvait avec Azumagiku.
— Ça fait longtemps que je n’ai pas mangé le pain aux haricots rouges de Nomari. Passons au Mihashiya.
— N…non, évitons aujourd’hui.
— Quoi ? Pourquoi ? On n’y va presque jamais. Allez.
Elle lui attrapa le bras et l’entraîna dans la rue Sanjyou. Elle avait peut-être l’apparence d’une jeune femme frêle, mais elle restait un démon supérieur. Il n’arrivait pas vraiment à se dégager de son étreinte.
— Ah, bon sang… d’accord. Je vais aller l’acheter pour toi, alors reste bien loin dehors.
Il se sentit exaspéré par la facilité avec laquelle il avait cédé. Il n’avait aucune envie d’y aller, mais il était difficile de l’arrêter lorsqu’elle souriait ainsi. Le mieux qu’il pût faire était d’entrer et de ressortir le plus vite possible, en priant pour que Jinya ne le remarque pas.
— Hi hi. Merci. Tu es si gentil, Utsugi-san.
— Oui, oui. Lâche-moi un peu.
— Tu es si froid !
Ils plaisantèrent en descendant la rue. Heikichi avait du mal à croire qu’il était devenu capable d’agir ainsi. Il n’y avait pourtant pas si longtemps qu’il haïssait les démons.
— Vous êtes vraiment quelqu’un d’extraordinaire, Maître, murmura-t-il, sans se rendre compte du sourire qui se dessinait sur son visage.
Il y avait eu un temps où Heikichi s’était demandé si quelqu’un comme lui, qui haïssait les démons, était digne de porter le nom d’Akitsu Somegorou. Mais à présent, il comprenait ce que son maître avait tenté de lui enseigner avec tant d’ardeur. Même s’ils appartenaient à des espèces différentes, avaient des durées de vie et des modes d’existence distincts, ils pouvaient parvenir à une compréhension mutuelle tant qu’ils étaient capables de se regarder ainsi d’égal à égal.
— Allez, dépêchons-nous, dit-il.
Il marchait au milieu de la foule, un démon à ses côtés. Certains auraient jugé cela inconvenant pour quelqu’un qui chassait les esprits, mais il éprouvait de la fierté pour la personne qu’il était devenu.
Ses pas étaient légers sous le soleil de l’après-midi, mais une douce exclamation d’Azumagiku le fit s’arrêter net.
— Oh…
Azumagiku s’immobilisa et fixa droit devant elle, les yeux écarquillés.
Il suivit son regard et aperçut le propriétaire de Mihashiya, Mihashi Toyoshige, debout devant le Au Soba du Démon. Nomari et Jinya se tenaient avec lui, tous trois en train de discuter de quelque chose.
Ils étaient encore trop loin pour remarquer Heikichi et Azumagiku. À en juger par l’expression d’Azumagiku, on aurait pu croire que le monde touchait à sa fin.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Heikichi.
Son expression était trop tiède pour être qualifiée de choc, mais ce n’était pas non plus de la peur d’un chasseur de démons ou quoi que ce soit de ce genre. Après quelques instants, elle sembla reprendre ses esprits, puis esquissa un sourire raide.
— … Utsugi-san, je vais rentrer pour aujourd’hui.
Il n’eut pas le temps de l’arrêter. Elle pivota sur ses talons et se mit à courir avant même qu’il pût placer un mot. Il tendit la main pour tenter de l’attraper, mais elle se perdit parmi la foule et disparut de sa vue en un instant.
— Hé… ! C’est quoi ce bordel ?
Il ne put que jurer. Les mots qu’elle murmura en s’enfuyant ne lui parvinrent pas.
— Enfin, je t’ai trouvé…
Sa voix glaciale se perdit dans le vacarme de la foule, et la fièvre de ses paroles n’atteignit personne.
***
Saisi par un vague malaise, Jinya baissa les yeux vers la rue. Le restaurant connaissait un moment de répit maintenant que midi était passé, mais la rue était noire de monde. Le voyant fixer ainsi, Nomari pencha légèrement la tête sur le côté.
— Père, quelque chose ne va pas ?
— Non, ce n’est rien.
Il avait eu l’impression que quelqu’un le regardait, mais en balayant les environs du regard, il ne vit personne de tel. Peut-être se faisait-il des idées, ou peut-être cette personne était-elle déjà partie. Quoi qu’il en soit, personne ne le fixait à présent.
— Juste mon imagination, on dirait.
— Tu te sens fatigué ou quoi, Kadono-san ? Ton visage a l’air un peu plus vieux que d’habitude, plaisanta Toyoshige en désignant les quelques plis supplémentaires sur le front de Jinya. — Mais désolé de vous avoir causé tant de tracas, à vous deux.
— Pas du tout, répondit Nomari. — Nous attendons toujours cela avec impatience.
— Ha ha, ça me fait plaisir d’entendre ça. Dans ce cas, je n’ai peut-être pas à me sentir si désolé.
Il leur tendit un paquet de papier rempli de douceurs qu’il avait préparées. Depuis qu’ils l’avaient aidé à mettre au point le pain aux haricots rouges de Nomari, il passait parfois ainsi pour leur faire goûter ses nouvelles créations. Sa femme, Saku, n’avait même plus besoin de le presser pour qu’il s’y mette : il était désormais entièrement absorbé par l’invention de nouvelles recettes. Il était difficile de croire que l’homme qui s’était tant plaint de travailler pût devenir à ce point dévoué à son art.
— Bon, je vous laisse tranquilles.
Il leur adressa un léger signe de la main en guise d’adieu et s’en alla.
Jinya et Nomari retournèrent dans le restaurant. Dans un coin se trouvait un vieil homme qui sirotait du thé, affalé comme s’il était chez lui.
— Déjà fini ? lança Somegorou en riant.
Il n’y avait aucun client dans l’établissement. Ce soir-là, Jinya devait se rendre au manoir où Magatsume l’attendait peut-être, et il avait donc fermé le restaurant plus tôt. Mourir de la main de son ennemi juré parce qu’il serait épuisé par le travail aurait été tout bonnement risible.
— Ça fait quand même bizarre de te voir comme ça, dit Somegorou en fixant Jinya avec insistance.
Ce qu’il voyait, c’était un Jinya qui semblait avoir bien entamé la trentaine.
Jinya ferma les yeux et, aussitôt, son apparence revint à la normale, c’est-à-dire à celle qu’il avait depuis ses dix-huit ans.
— C’est impoli. J’ai fait beaucoup d’efforts pour maîtriser ça. Superposer Simulacre à mon corps n’a rien de simple. Cette capacité repose sur mes propres souvenirs, alors je dois conserver une image mentale très précise de ce à quoi ressemblerait mon moi plus âgé, sinon tout s’effondre, et ce tout en faisant mon travail habituel.
— Hé, quelle façon ridicule d’utiliser une capacité démoniaque, grinça Somegorou avec un amusement mêlé d’exaspération.
Cela pouvait sembler être un usage ridicule d’un pouvoir de démon, mais c’était nécessaire pour Jinya. S’il ne vieillissait pas, il attirerait bien trop l’attention, alors il accentuait peu à peu les rides de son front afin de paraître plus âgé avec le temps. Il devait maintenir l’illusion du vieillissement s’il voulait continuer à vivre ici, au restaurant, avec Nomari.
Il ne conservait toutefois pas cette illusion en permanence. Il revenait à son apparence normale dans les lieux où il ne s’attendait pas à croiser quelqu’un qu’il connaissait. Mais dès que le restaurant était ouvert, il devait maintenir cette façade.
— C’est quand même une capacité pratique. Tu peux aussi te déguiser en d’autres personnes avec ça ? demanda Somegorou en se frottant le menton.
Dans le folklore et autres récits, il était courant que les démons se fassent passer pour des humains, mais Jinya n’avait encore jamais tenté quelque chose de ce genre.
— Bonne question.
Il essaya avec Simulacre. Il prit le visage de Somegorou comme modèle à proximité, l’imprima dans sa mémoire, puis superposa l’illusion sur lui-même. Il sentit ses souvenirs se matérialiser sur son visage.
Comme l’illusion devait se mouvoir en parfaite synchronisation avec ses propres traits, une grande précision était nécessaire. Lentement et avec soin, l’illusion prit forme.
Une fois terminé, il regarda Nomari et Somegorou pour recueillir leurs réactions.
— Beurk. Le visage me ressemble, mais le corps ne correspond pas du tout ! s’exclama Somegorou.
— Oui, le haut et le bas ne vont pas ensemble du tout, en effet, ajouta Nomari.
Jinya était devenu un Akitsu Somegorou musclé, mesurant près de six shaku. Inutile de préciser que le spectacle avait quelque chose de dérangeant.
— Je ne peux pas aller jusqu’à modifier mon corps avec cette capacité, alors me déguiser en d’autres personnes est impossible. Dommage.
— Autant laisser ça aux renards et aux tanuki, dit Somegorou.
Jinya dissipa l’illusion, et Nomari poussa un soupir de soulagement en le voyant retrouver son apparence habituelle.
— Tu sais, je crois que je préfère largement ton apparence normale.
— Moi aussi. Alors, que dirais-tu de déjeuner ? dit Jinya.
— Bien sûr, je vais m’en occuper tout de suite. Vous vous joignez à nous aussi, Akitsu-san ?
Somegorou n’avait pas d’épouse, et ni lui ni Heikichi ne savaient cuisiner, raison pour laquelle Nomari lui fit cette proposition.
Tous trois s’assirent autour de la table et mangèrent. Le père et la fille avaient un invité pour une fois, ce qui ne fit que rendre leur repas encore plus animé. Quiconque aurait jeté un œil de l’extérieur les aurait pris pour l’image même d’une famille heureuse.
La nuit tomba, et Jinya se dirigea vers le manoir. Les vents nocturnes de mai portaient en eux une chaleur étrange, et cette moiteur lui donnait la chair de poule.
— Kadono-dono… dit Kaneomi.
— Oui ?
— Tu sembles tendu.
À bien y réfléchir, son corps et son esprit étaient effectivement sur le qui-vive.
— Bien sûr que je suis tendu. Je vais enfin la rencontrer.
— Oh là là. Tu as tellement hâte de la voir, n’est-ce pas ? Je ne peux m’empêcher d’être envieuse, plaisanta-t-elle.
Elle cherchait à détendre l’atmosphère. Et, pour ce que cela valait, cela fonctionna : une partie de la tension quitta ses épaules.
— Allons donc. Je n’irais jamais jusqu’à tromper mon épouse.
Il plaisanta à son tour pour la remercier, s’imaginant son sourire en réponse.
De fins nuages, pareils à de l’encre diluée, couvraient le ciel nocturne, rendant la lune et les étoiles indistinctes. Il quitta la rue Sanjyou et marcha un moment, jusqu’à tomber sur une pente longée par un jardin et sur les vestiges d’un manoir depuis longtemps abandonné. À l’époque où Tokyo s’appelait encore Edo, Kyoto abritait de nombreuses résidences secondaires et villas appartenant à des samouraïs. Ce manoir en faisait partie, construit pour accueillir un samouraï après sa retraite. Mais l’avènement de l’ère Meiji signa la fin des samouraïs, et le manoir se délabrа jusqu’à tomber en ruine, oublié par le temps.
Jinya pénétra dans le jardin et poursuivit sa marche le long d’un sentier bordé de bambous. Au bout de celui-ci, une jeune fille l’attendait dans l’obscurité.
— Je vous attendais, Mon Oncle.
Himawari lui adressa un sourire radieux, étrangement déplacé en pleine nuit.
Il ne fut pas surpris de la voir.
Il savait que le faux Souvenir de Neige n’avait été qu’un appât destiné à l’attirer ici, et que ce manoir n’était rien de plus qu’un lieu commode pour le faire venir. Embuscades et pièges étaient à prévoir.
— Je tenais à m’excuser pour ma venue quelque peu tardive, dit-il. — La maîtresse des lieux est-elle présente ?
— Que de formalités. J’aimerais que vous me parliez plus librement.
Elle gonfla les joues dans une moue boudeuse.
— J’en ai bien peur, ce n’est pas possible pour l’instant.
Elle poussa un soupir, puis sourit de nouveau avec éclat, telle une fleur en pleine éclosion.
— Je vois. Dans ce cas, permettez-moi de vous conduire immédiatement auprès de ma mère.
Elle le guida le long d’un corridor aussi sombre que l’était désormais son propre cœur.
Enfin, c’est le moment, pensa-t-il avec exaltation. Il avait passé tant d’années dans l’ignorance du sens de tout cela, et voilà qu’il allait enfin la rencontrer. La fièvre qui brûlait dans sa poitrine était-elle de la joie, ou simplement cette haine qu’il n’avait jamais réussi à effacer ? Il décida de ne pas trop y réfléchir et suivit Himawari dans le long couloir.
— Allez-y, Mon Oncle.
Elle fit coulisser un panneau et lui indiqua l’entrée. Il s’exécuta, pénétrant dans une pièce formelle aux tatamis, où l’attendait une femme affalée, le regard errant dans le vide.
Sa chevelure d’or ondoyante luisait de manière envoûtante dans la nuit. Elle portait une robe noire vaporeuse, comme taillée dans le miasme lui-même.
L’aura qu’elle dégageait était tranchante comme une lame.
Son regard se tourna non sans mollesse vers lui.
À l’instant où il vit le rouge de ses yeux, la haine monta en lui contre sa volonté.
— Cela fait longtemps, Suzune.
Quarante-trois ans, en vérité.
Bien avant le moment prédit, Jinya venait de retrouver une fois encore sa chère sœur cadette qu’il détestait tant.