SotDH T7 - CHAPITRE 2 PARTIE 1

Visages Évanescents, Lueurs du Soir (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Nous étions désormais en mai de la seizième année de l’ère Meiji (1883).

— Voilà pour toi.

— Oh, merci.

Jinya était assis sur les marches du sanctuaire Inari des Aragi, savourant un thé encore chaud. Chiyo, l’épouse du grand prêtre, l’observait de côté avec une expression pleine de tendresse. Une fois le thé terminé, il tendit la main vers l’isobe mochi qu’elle lui apportait toujours lorsqu’il passait la voir. Ce n’était évidemment pas la seule raison pour laquelle il faisait l’effort de venir jusqu’ici, mais cela y contribuait certainement. Il trouvait cet endroit bien plus reposant que les salons de thé de la ville.

— Qu’est-ce qui t’amène aujourd’hui, Jinta-nii ?

— J’avais juste envie de voir ton visage.

— Oh, voyons. Ne te moque pas d’une vieille femme.

Elle était encore jeune lorsqu’il avait quitté Kadono, mais elle était devenue à présent une femme âgée au tempérament doux. Son propre corps, qui ne vieillissait pas, rendait ce changement d’autant plus saisissant à ses yeux.

— Tu as grandi, hein ? remarqua-t-il.

— D’où ça sort, ça ?

— Je pensais simplement à la vitesse à laquelle le temps passe. J’ai du mal à croire que la petite fille qui butait toujours sur ses mots ait autant grandi.

Il lui tapota la tête, ce qui la fit sourire avec une légère gêne.

Même après toutes ces années, une ombre de celle qu’elle avait été demeurait, les parties changées se superposant à celles qui n’avaient pas bougé.

Il ressentit avec acuité la longueur du chemin qu’il avait parcouru jusqu’ici et pensa à son ancien foyer en se levant.

— Merci pour les mochi.

— Il n’y a pas de quoi. Passe quand tu veux.

Après ces brèves paroles d’adieu, Jinya leva les yeux devant lui. Il aperçut Somegorou adossé au torii, le regard levé vers le ciel tandis qu’il l’attendait.

— Somegorou.

— Oh, t’as déjà fini ? Alors, allons-y.

Comme à l’accoutumée, les rues parfaitement ordonnées de Kyoto étaient noires de monde. Les échoppes animées les emplissaient de clameurs, et les passants affichaient des sourires éclatants. Jinya, toutefois, restait étranger à cette gaieté. Pas alors que lui et Somegorou se rendaient examiner une piste liée à une affaire encore incertaine.

— Ça me rappelle vraiment des souvenirs, dit Jinya.

— Ouais. Ça fait quoi… dix ans ?

— Peut-être. Je n’ai jamais pris la peine de compter.

Ils avaient déjà travaillé ensemble sur plusieurs affaires, mais la situation présente affichait de nombreuses ressemblances avec une autre.

— Bon, on laissera les souvenirs pour quand tout sera terminé. Concentrons-nous sur ce qu’on a à faire.

Ils arrivèrent devant une boutique d’alcools sur la rue Sanjô. L’endroit avait tout d’un commerce ordinaire.

— Bienvenue !

L’homme qui les accueillit avait de larges épaules et l’air plutôt aisé. Il s’était déjà adressé à Somegorou pour une chasse aux démons par le passé, même si c’était finalement Heikichi qui s’en était chargé. Quoi qu’il en soit, c’était un visage familier pour le duo maître-disciple.

— Ça faisait longtemps, Akitsu-san.

— En effet. Tu te portes bien ?

— Je n’ai pas à me plaindre. Qu’est-ce qui t’amène aujourd’hui ?

— J’ai entendu dire qu’il y avait un alcool très en vogue dont toute la ville parle en ce moment. Je me suis dit qu’il fallait que je le goûte moi-même, alors j’ai embarqué un ami et je suis venu ici.

Leur enquête, cette fois-ci, avait commencé par une rumeur étrange. Apparemment, depuis six mois, on parlait d’une boisson particulière que toutes les boutiques d’alcools avaient désormais en stock.

— Un alcool populaire, tu dis ? répéta l’homme.

Somegorou jeta un coup d’œil de côté à Jinya, qui hocha la tête avant de demander d’une voix assurée :

— As-tu entendu parler du Souvenir de Neige ?

 

Le lendemain de la visite de Jinya et Somegorou à la boutique d’alcools pour recueillir des informations, ils décidèrent de déjeuner dans un restaurant de fondue de bœuf voisin. La consommation de viande, longtemps considérée comme un tabou au Japon, se normalisait de plus en plus, comme en témoignait l’affluence dont bénéficiait l’établissement.

Autrefois, la fondue de bœuf était plus simple. La viande était découpée en morceaux, puis mijotée dans une sauce à base de miso. Le miso masquait le goût fort du bœuf de mauvaise qualité, qui était tout ce que l’on pouvait se procurer à l’époque. Mais à mesure que la viande gagna en popularité, sa qualité s’améliora naturellement, et il devint courant d’utiliser à la place une sauce composée de sauce shôyu, de sucre et de dashi. Ce restaurant utilisait précisément ces ingrédients, preuve qu’il proposait de bonnes viandes.

— Mmm, ça fait du bien, déclara Heikichi en attaquant la viande le premier, engloutissant bouchée après bouchée.

— Heikichi-san, tu ne manges pas un peu vite ? observa Nomari, les yeux écarquillés, en le regardant se gaver.

Elle aimait beaucoup la viande elle aussi et en mangeait une bonne quantité, mais pas à une telle vitesse.

— Désolé, mais je n’ai presque jamais l’occasion de manger des choses comme ça. C’est toujours maître Somegorou qui choisit les endroits où l’on mange.

Jinya et Somegorou buvaient en les regardant, grignotant de temps à autre les légumes et les mets marinés commandés pour accompagner l’alcool.

— Mais, euh… ça va vraiment de tout payer vous-même ? demanda Heikichi.

Il semblait se sentir un peu coupable de tant manger aux frais de quelqu’un d’autre. C’était Jinya qui avait proposé que tous les quatre mangent dehors, et il lui revenait donc de régler l’addition.

— Bien sûr. Ne t’en fais pas autant. Les enfants ne doivent pas se retenir à cause des autres.

— Euh… je ne suis plus vraiment un enfant.

— Un homme qui ne boit pas est un enfant.

Heikichi fronça légèrement les sourcils, peu heureux d’être traité ainsi. Jinya n’y prêta aucune attention et accepta que Nomari lui verse un verre. L’alcool avait un goût encore plus exquis lorsque sa fille le lui servait. Même pris seul, toutefois, il offrait une saveur agréablement sèche et un doux parfum. Sa qualité était étonnamment bonne.

— Je n’irais pas jusque-là, mais je vois ce que tu veux dire, Jinya.

Avec un sourire en coin, Somegorou vida sa mixture de bière-saké. Il grimaça dès la première gorgée. L’alcool était fabriqué à partir d’une imitation de techniques de brassage étrangères, mais la saveur n’était pas vraiment à son goût. Il fit remarquer que l’amertume n’était pas désagréable, mais qu’il aurait aimé une attaque plus franche.

— Hmm… dites-moi, vous ne seriez pas de mauvaise humeur ou quelque chose comme ça ? demanda Heikichi en regardant Jinya.

— Pas particulièrement, non ?

Jinya pensait conserver son attitude habituelle, mais il semblait agir de manière plus sèche que d’ordinaire.

Somegorou eut un large sourire et intervint.

— Hé hé. Écoute ça, Heikichi. Ce type-là voulait boire avec toi depuis un moment déjà, mais comme tu dis toujours que tu ne bois pas, il fait la tête !

— Tais-toi, Somegorou.

Jinya lui lança un regard appuyé, mais Somegorou se contenta d’en rire. Il était aussi jovial que jamais, et cela n’arrangeait rien qu’il ait raison.

— C’est vrai ? demanda Heikichi, surpris.

— Je ne le nie pas. J’attendais avec impatience le jour où nous pourrions partager un verre ensemble.

— Oh. Désolé.

Heikichi n’avait pas vraiment compris pourquoi Jinya était aussi contrarié, mais il s’excusa malgré tout.

Somegorou afficha un sourire complice, un brin cruel. La coupe à saké aux motifs de fleurs de cerisier que Jinya avait achetée reposait toujours là, inutilisée. Il l’avait gardée pour la partager avec Heikichi.

— Allons, allons. Enfin bref, alors, c’est comment, Jinya ? demanda Somegorou.

Son ton était calme, indifférent, mais son regard se fit aigu l’espace d’un instant.

Jinya fit mine de vider son verre sans effort. L’alcool glissa dans sa gorge, répandant en lui une chaleur agréable.

Le goût n’était pas mauvais.

— C’est fort, et ça a du caractère.

— Et ?

— C’est ordinaire. C’est un alcool ordinaire.

Somegorou se raidit en entendant l’insistance sur ordinaire. Se frottant le menton, il déclara d’un air pensif :

— Je vois. Eh bien, c’est à peu près ce à quoi on pouvait s’attendre, hein ? Cet alcool circule depuis six mois, et on n’a rien entendu d’étrange.

L’alcool que Jinya venait de boire s’appelait « Souvenir de Neige ». Tous deux avaient déjà rencontré autrefois un alcool portant ce nom, une boisson qui attisait la haine dans le cœur des gens. Ils avaient parcouru diverses boutiques d’alcools pour en acheter des échantillons, mais lorsque Jinya les avait goûtés, il s’était avéré qu’il ne s’agissait que d’alcools ordinaires. Ils provenaient des circuits officiels, et aucun bruit ne courait sur des personnes se transformant en démons après en avoir bu. S’accrochant à la moindre possibilité, ils étaient venus jusqu’à ce restaurant de fondue de bœuf, qui en proposait également, pour vérifier une dernière fois, mais même ici, ce n’était qu’un alcool ordinaire, certes de bonne qualité.

En d’autres termes, il s’agissait d’une substance totalement différente, partageant seulement le même nom. Cela ne signifiait pas pour autant qu’il n’y avait aucun lien. L’inscription sur la bouteille était exactement la même qu’à Edo, et cela ne pouvait pas être une coïncidence.

Plus accablant encore, la brasserie censée produire cet alcool n’existait pas. À l’adresse indiquée se trouvait à la place un manoir abandonné. Quelle que soit la boutique d’alcools à laquelle ils s’adressaient, ils étaient toujours renvoyés vers ce bâtiment vide. L’intention derrière toute cette mise en scène était si flagrante qu’elle en devenait presque risible.

— Qu’en penses-tu, Somegorou ?

— C’est une invitation. Une lettre nouée, soigneusement préparée, envoyée par la femme dont parlent les rumeurs.

Il y avait de fortes chances qu’elle l’attendait dans le manoir. Ce n’était guère un rendez-vous avec une amante secrète, mais son cœur battait tout de même à l’idée de revoir son ennemie jurée. Un sourire malveillant se dessina sur ses lèvres.

— Eh bien, comme c’est aimable de sa part.

— Ne t’emballe pas. Les femmes détestent plus que tout les hommes trop collants.

— Malheureusement, je crois que cette femme-là me déteste déjà bien assez.

Ils échangèrent des paroles que seuls eux pouvaient comprendre. Fronçant les sourcils, Nomari les interrompit en reprenant les mots de Somegorou :

— La femme dont parle les rumeurs…?

Ils n’avaient aucune intention de s’expliquer, mais son évidente méprise les prit de court.

— Euh, c’est rien dont tu aies besoin de t’inquiéter, Nomari-chan. On ne parle de rien d’indécent ou quoi que ce soit, dit Somegorou à la hâte.

— Oui, on parle juste d’un travail un peu dangereux, ajouta Jinya.

L’expression de Nomari s’adoucit, soulagée, mais le danger mentionné par Jinya la rendit aussitôt soucieuse.

— Tu as encore reçu une mission ?

— Plus ou moins. On n’en est encore qu’au stade de l’enquête. Ne t’inquiète pas.

Il répondit comme si de rien n’était, puis vida son verre. Ce n’était pas un sujet à aborder à table.

Le faux Souvenir de Neige qu’il avait commandé était loin de lui suffire. Il leva la main pour appeler un serveur, mais Nomari attrapa doucement sa main et la ramena vers le bas.

— Je pense que tu as assez bu, la réprimanda-t-elle, comme si elle s’adressait à un enfant.

Cette fermeté lui allait bien, songea Jinya, vivement conscient du chemin parcouru par sa fille. Ses longs cheveux étaient attachés par un ruban rose, comme lorsqu’elle était plus jeune, mais son visage avait perdu toute trace d’enfance, et son maintien était devenu plus gracieux.

— Un peu plus ne ferait sûrement pas de mal ? tenta-t-il.

— Hors de question. Ce n’est pas moi qui te rappelle sans cesse de ne pas trop boire ?

Elle avait désormais vingt ans, et Jinya avait cessé de vieillir à dix-huit ans. La fille avait dépassé le père. Personne, en les voyant marcher côte à côte, n’imaginait plus qu’ils formaient un duo père-fille. Il redoutait ce moment depuis longtemps.

— On dirait une grande sœur attentive, se moqua Somegorou.

Nomari adressa à Jinya un sourire plein de fierté.

— C’est ça. Je suis une grande sœur maintenant, alors c’est à moi de tenir mon petit frère à l’œil.

En public, elle se présentait comme sa grande sœur, mais à la maison, elle continuait de l’appeler « père ». Le fait qu’il était son père n’avait pas changé, et aux yeux des autres, ils restaient une famille. Que pouvait-il vraiment souhaiter de plus ?

— On s’arrête là pour l’alcool aujourd’hui, d’accord ? dit-elle.

— D’accord, grande sœur, répondit-il sur le ton de la plaisanterie.

Il l’appela ainsi pour rire, ce qui la fit sourire. Le fait que sa fille préférait rester auprès de lui, même sous une autre forme, lui arracha également un sourire.

— Nomari-chan a toujours été mignonne, mais elle est vraiment devenue une belle femme. Tu ne trouves pas, Heikichi ? dit Somegorou.

Heikichi s’étouffa avec la bouchée de viande qu’il était en train de manger.

Toussant, il l’avala de travers avec du thé et s’efforça de reprendre son souffle.

— E-eh bien… je suppose qu’elle est devenue jolie, o…oui.

— Vraiment ? Merci, Heikichi-san, répondit Nomari.

Cette remarque maladroite sembla être tout ce dont Heikichi était capable.

Le fait qu’il n’avait guère progressé sur ce point depuis l’enfance était quelque peu inquiétant.

— Je suis d’accord. Tu es devenue très belle, Nomari, dit Jinya. — Tu es aussi prévenante, tu gères parfaitement la maison, et tu te tiens avec la grâce d’une fleur qui s’épanouit au crépuscule. Je suis certain que n’importe quel homme serait heureux de t’avoir.

— Eh ben dis donc, quel papa poule, hein ? se moqua Somegorou.

Jinya, pourtant, pensait chaque mot qu’il venait de dire.

— P…Père…

Nomari rougit sous cet éloge excessif. Son rôle de grande sœur s’effondra sous l’embarras.

— C’est la vérité, dit-il.

Puis il s’interrompit.

— Même si…

— Oh ? Ça, c’est rare, fit Somegorou. — Tu as quelque chose à lui reprocher ?

— Non, rien de tel. Mais…

Somegorou vit Jinya hésiter et comprit aussitôt de quoi il retournait. Éclatant de rire, il lança :

— Ah ! Tu as peur qu’elle laisse passer l’âge du mariage, pas vrai ?

L’air sembla se figer d’un coup. Jinya se raidit, tout comme Nomari, qui arborait encore un sourire embarrassé.

À l’époque d’Edo, l’âge jugé convenable pour qu’une femme se marie se situait entre quinze et dix-neuf ans. À l’entrée dans l’ère Meiji, il passa de dix-sept à dix-neuf ans. Plus tard, durant cette même ère, une poignée de parents, plus réticents à marier leurs filles trop jeunes, attendirent qu’elles dépassent la vingtaine, mais la plupart mariaient leurs filles avant leurs vingt ans. Les femmes qui restaient célibataires au-delà de cet âge étaient perçues comme étranges par la majorité. Nomari allait bientôt atteindre un âge où il ne serait plus inhabituel de la qualifier de vieille fille.

— Akitsu-san, vous venez de dire quelque chose ? demanda Nomari d’un ton légèrement menaçant.

Ses lèvres tremblaient, sans doute parce qu’elle était consciente de son âge.

— Eh bien, je me disais juste que tu arrives à cet âge-là, tu vois. J’pense que pour une fille, c’est mieux de se marier tôt que trop tard.

C’était impoli de dire une chose pareille, mais ce n’était pas entièrement faux. Beaucoup de femmes de l’âge de Nomari avaient déjà des enfants, et il valait mieux enfanter jeune, compte tenu de l’épreuve que cela imposait au corps.

— En tant que père, ça me rendrait triste de te voir te marier. Je suis heureux que tu restes auprès de moi, dit Jinya. — Mais…

— Mais ne pas avoir au moins quelqu’un en tête, c’est un peu inquiétant, hein ? formula Somegorou à la place de ce que Jinya hésitait à dire.

Jinya eut l’impression de comprendre enfin les sentiments du père d’Ofuu, et pourquoi il lui suggérait sans cesse d’épouser sa fille. Aucun père ne voulait se séparer de la fille qu’il chérissait, mais la crainte qu’elle laisse passer sa chance de se marier demeurait malgré tout.

— Mais qui voudrais-tu que j’épouse ? Je n’ai aucun homme convenable dans mon entourage.

Nomari eut un rire sec, le visage figé.

— Eh bien, que dirais-tu de Heikichi, là ? proposa Somegorou.

— M…Maître ?! s’exclama Heikichi.

— Qu’est-ce que vous racontez, Akitsu-san ? dit Nomari, déconcertée.

Elle ne rejeta pourtant pas l’idée d’emblée. Elle pouvait faire confiance à Heikichi, et l’idée de l’épouser n’était pas la pire qui soit. Malgré tout, elle se troubla.

— Vous mettez Heikichi-san dans l’embarras en disant des choses pareilles. Pas vrai ?

— N…non, ça ne me dérange pas particulièrement.

— Hein ?

Nomari rougit vivement et, inutile de le préciser, Heikichi aussi. Il ne faisait aucun doute qu’ils étaient proches, mais cela allait beaucoup trop vite pour eux deux. Décontenancés, ils se mirent à parler à côté les uns des autres, incapables de se comprendre.

— Oups. On dirait que j’ai fait une bêtise.

— On dirait bien.

Les adultes laissèrent les deux enfants maladroits se débrouiller seuls. Jinya versa un peu du reste de cette bière-saké dans sa coupe et la but. Somegorou n’aimait pas ça, mais Jinya la trouvait plutôt bonne. Il l’aurait préférée plus forte, mais la sensation en bouche était agréable.

— Oh, tu ne m’en veux pas ? Je pensais que tu aurais deux ou trois choses à dire après que je me sois moqué de ta fille, lança Somegorou en le regardant avec curiosité, comme s’il trouvait étrange qu’il boive ainsi comme si de rien n’était.

Jinya esquissa un sourire en coin et prit une autre gorgée de la mixture.

— Je sais que tu faisais ça par considération pour moi.

— Hé hé. C’était si évident que ça ?

— À ton avis, depuis combien de temps est-ce que je te connais ?

La question du mariage de Nomari pesait sur l’esprit de Jinya, mais il n’arrivait pas à l’aborder par crainte de la blesser. C’était pour cette raison que Somegorou avait dit tout ce qu’il n’osait pas dire, même si c’était sur le ton de la plaisanterie.

— Désolé de t’avoir fait jouer le rôle de l’idiot, dit Jinya.

— Pas du tout. J’ai choisi de le faire moi-même.

— Quoi qu’il en soit, je t’en suis reconnaissant.

Somegorou était un ami précieux. Les choses n’aboutiraient peut-être à rien, mais au moins le sujet avait été mis sur la table.

— Je pense que je vais essayer de lui en parler moi-même, finalement.

— Bien. Je crois que c’est ce qu’il y a de mieux, répondit Somegorou avec un sourire. — Mais je dois dire que Nomari-chan est vraiment devenue une femme bien. Je ne pense pas que tu aies quoi que ce soit à craindre.

Somegorou semblait deviner comment tout cela allait se dérouler. De bonne humeur, il posa sur Jinya un regard taquin.

 

Ce soir-là, après le dîner, Jinya et Nomari se détendaient dans le salon. Ces derniers temps, c’était elle qui préparait leurs repas, et elle était devenue une cuisinière tout à fait compétente. Elle s’occupait même désormais du son de riz qu’ils utilisaient pour les aliments marinés. En tant que chef de famille, il était parfaitement raisonnable que Jinya se repose sur elle pour les repas du soir, mais ne pas l’aider du tout lui donnait le sentiment d’être irresponsable. Elle avait toutefois insisté avec entêtement en disant qu’elle gérait très bien, et il avait fini par céder et lui confier entièrement les dîners.

— J’ai toujours l’impression que ce n’est pas normal de te laisser tout faire pour moi, se plaignit-il.

— Ce n’est pas grave. Ce genre de tâches domestiques, c’est le rôle des filles.

Elle se désignait tantôt comme sa fille, tantôt comme sa grande sœur, selon ce qui l’arrangeait, et toujours pour alléger le poids qui pesait sur ses épaules. Il pensait qu’elle pourrait se permettre d’être un peu plus égoïste, mais en vain.

La discussion précédente sur le risque que Nomari laisse passer sa chance de se marier n’était qu’à moitié mensongère. Elle était belle et bienveillante, et ce n’était pas seulement le regard biaisé d’un père qui parlait. Si elle avait voulu se marier, elle aurait sans doute pu trouver sans peine un bon parti. Mais elle ne le voulait pas, et la raison en était évidente. Comme toujours, elle cherchait à faire preuve de bonté envers son père qui ne vieillissait pas.

— Dis, Nomari ?

— Oui ?

Elle lui adressa un sourire gracieux entre deux gorgées de thé. À la vue de cette expression douce, il hésita, mais s’il tenait réellement à elle, il devait le dire.

— Tu n’as pas besoin de te forcer pour moi.

Nomari ne parut pas troublée. Elle semblait parfaitement calme, comme si elle savait déjà quelles paroles allaient suivre. En silence, elle attendait qu’il continue.

— Il y a un intérêt certain à réfléchir au mariage tant qu’il en est encore temps. J’ai étonnamment beaucoup de relations. Nous pouvons chercher ensemble quelqu’un qui corresponde à tes attentes.

Cela lui était égal qu’elle se marie par amour, mais autrement, c’était le devoir d’un père de trouver un prétendant convenable.

— Et nous n’avons même pas besoin de chercher bien loin, n’est-ce pas ? Utsugi est devenu un homme accompli. Tu le sais très bien toi-même. Il ferait un bon mari.

Jinya parla sans s’arrêter, car il sentait que s’il s’interrompait une seule fois, il ne pourrait plus reprendre. Il devait faire sortir ces mots tant qu’il en avait encore la détermination, avant qu’elle ne se refroidisse.

— Une fois que tu auras dépassé la vingtaine, ce sera plus difficile de trouver quelqu’un. Si tu dois y penser un jour, c’est maintenant.

— Pourquoi ?

Elle l’interrompit d’une voix douce, presque fragile.

— Pourquoi en parler ? Le fait que je sois ici te pose-t-il un problème, Père ?

Le ton plat de sa voix lui rappela le passé. Il y avait eu un temps où elle était trop consciente d’avoir été une enfant abandonnée pour exprimer ses véritables pensées. Elle avait même eu peur qu’il l’abandonne s’il venait à la détester un jour, mais elle avait changé.

Bien qu’attristée, elle pouvait désormais faire face à ses craintes.

— Ne dis pas de bêtises. Je ne t’ai jamais considérée comme un fardeau, répondit-il.

— Alors pourquoi ?

— Parce que tu te retiens par égard pour moi.

Ses yeux s’écarquillèrent.

— Père…

Il lui fit un petit sourire.

— Je comprends. Je sais que tu essaies de rester ici pour moi, pour que nous puissions continuer à être une famille tous les deux. Et j’en suis vraiment heureux. Mais cela fait bien trop longtemps que je profite de ta gentillesse.

La vie d’un démon pouvait dépasser le millier d’années, mais pour les humains, cinquante ans représentaient à peu près la limite. Peu importe les efforts de Nomari, le temps qu’ils pouvaient passer ensemble en tant que famille s’écoulerait en un clin d’œil. Et c’était précisément parce que ce temps était si court qu’il voulait qu’elle mène la vie la plus heureuse possible.

Elle lui avait offert le bonheur de savoir qu’il avait une famille, mais il était temps, à présent, qu’elle trouve son propre bonheur.

— Même si nous vivons séparément, nous resterons toujours une famille. Tu n’as donc pas besoin de te forcer pour moi. Trouve un homme que tu aimes, aie des enfants, et mène une bonne vie. Un bonheur aussi ordinaire soit-il est à ta portée, Nomari.

Il feignit d’ignorer le sentiment de vide qui s’embrasait dans sa poitrine et conserva une voix douce.

Nomari baissa la tête, les épaules tremblantes, puis releva bientôt le visage pour le regarder. Il pensa qu’elle avait peut-être pleuré, mais ce n’était apparemment pas le cas. Ses yeux étaient humides, certes, mais on y lisait une ferme détermination.

— Père, je… je ne suis plus une enfant.

Toute l’émotion contenue dans ses mots se transmettait à travers le tremblement de sa voix. Elle faisait clairement un effort pour montrer sa force.

— Je suis désormais assez mûre pour prendre mes propres décisions. Ou n’es-tu pas d’accord ?

— Bien sûr que si.

— Alors… Je suis ta fille, mais je te jure que je deviendrai ta mère un jour. C’est une décision que j’ai prise moi-même. Alors, s’il te plaît, ne dis pas qu’il n’y a pas de bonheur dans mon choix ni qu’il est mauvais.

Elle esquissa un sourire maladroit et redressa fièrement la poitrine.

Il était heureux de voir une telle force en elle, mais il en ressentait aussi une certaine tristesse.

— Je pense à l’avenir, dit-elle. Alors, s’il te plaît, laisse-moi encore agir ainsi un peu plus longtemps.

— Je suis désolé. J’ai manqué de considération.

— Ce n’est rien. Je sais que tu t’inquiètes pour moi. Tu me chéris vraiment un peu trop, hein ?

Ils échangèrent un léger sourire à cette plaisanterie.

À vrai dire, il aurait souhaité qu’elle décide d’épouser quelqu’un et de vivre une existence paisible en vieillissant quelque part, d’autant plus que Magatsume était désormais toute proche.

Il voulait que Nomari choisisse une vie normale, car c’était quelque chose qu’il avait lui-même été incapable de mener. Malheureusement, elle avait fait un autre choix, mais il éprouvait malgré tout une fierté profonde envers sa fille.

Et pourtant, au fond de son cœur, la haine omniprésente demeurait.

Le lendemain, il mettrait les pieds dans le manoir abandonné.

Ses retrouvailles avec Magatsume se profilaient à l’horizon.

 

 

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