SotDH T7 - CHAPITRE 1 PARTIE 3

Marcher Avec Toi – Suite (5)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Un sourire illumine ton visage,

comme autrefois.

À la poursuite du souvenir de ces jours éphémères,

je marche à tes côtés.

Le récit de la Ruelle Inversée était d’une froideur terrifiante. Quiconque en entendait parler frissonnait sans fin de peur, puis mourait avant que trois jours ne s’écoulent. La première victime qui avait vu la Ruelle Inversée sombra dans la folie avant de mourir. Tous ceux qui assistèrent à ses délires eurent trop peur de répéter ses paroles, peu importe qui les interrogeait. Ils moururent à leur tour et, ainsi, tous ceux qui connaissaient la Ruelle Inversée disparurent, ne laissant que son nom à transmettre. Telle était l’histoire sinistre de la Ruelle Inversée…

Du moins était-ce ainsi que les choses auraient dû être. Malgré son caractère réputé inconnu, Tasuke affirmait savoir ce qu’était la Ruelle Inversée. Il disait même : « Je peux vous dire où elle se trouve, si vous voulez. » Il expliqua aussi comment s’y rendre.

En temps normal, Heikichi n’aurait eu aucune raison d’enquêter sur la rumeur, mais il jugea utile d’écouter Tasuke, puisque Jinya s’y intéressait. Heikichi adoptait souvent une attitude épineuse avec lui, mais il lui était vraiment redevable. Cela ne lui ferait pas de mal de lui rendre un ou deux services.

— Tasuke-san, vous savez ce qu’est la Ruelle Inversée ?

— Oui. Cela fait plus de quarante ans que j’en ai entendu parler pour la première fois.

— Et vous dites qu’elle n’existe pas ?

— C’est exact. La Ruelle Inversée n’existe pas.

Heikichi n’avait jamais été doué pour réfléchir et manquait d’expérience dans ce genre d’affaires compliquées, si bien qu’il ne comprenait rien.

— Je ne comprends pas. Si elle n’existe pas, comment vous savez où elle est ? Et pourquoi vous diriez ça à un passant comme moi, d’ailleurs ?

Tasuke n’avait aucune raison évidente de lui dire quoi que ce soit, et pourtant il lui offrait librement ces informations. Mais pourquoi ? Pour tout dire, Heikichi se méfiait.

— Pourquoi ? Parce que c’est mon devoir, je suppose. Mais si cette réponse ne vous suffit pas, dites-vous simplement que je laisse échapper ma rancœur.

— Hein ? fit Heikichi, perdu.

— J’en veux à la jeune prêtresse de la Guérison d’avoir ramené la Ruelle Inversée. Vous pouvez considérer que c’est ma raison de vous en parler. Maintenant, si vous n’avez besoin de rien d’autre, je vais prendre congé.

Tasuke s’éloigna sans attendre de réponse, laissant Heikichi et Azumagiku quelque peu déconcertés.

— Qu’est-ce que c’était que ça ? marmonna Heikichi.

Il regarda Azumagiku à ses côtés et la vit pencher la tête.

— Quelque chose ne va pas ? dit-il.

— Non. Tout va bien.

Elle lui sourit doucement. Elle avait dit plus tôt qu’elle était fatiguée, alors il se dit que cela devait venir de là.

— Tant mieux, tant mieux. Alors tout ce qu’il a dit sur vous, comme quoi vous auriez ramené la Ruelle Inversée, c’était vrai ?

— Bien sûr que non. Je n’ai même jamais entendu parler de cette histoire de Ruelle Inversée.

— Ah oui ? Je me demande bien ce que ce Tasuke voulait dire, alors.

Heikichi se creusa la tête, mais réfléchir n’avait jamais été son fort, alors il abandonna vite. Il serait plus simple d’aller jusqu’à la Ruelle Inversée et de voir de ses propres yeux. Puisqu’on lui avait indiqué l’endroit, autant en profiter. Il se tapa les joues pour se donner un peu d’énergie.

— Très bien ! Reposez-vous ici, Azumagiku. Je vais m’absenter un moment.

— Hein ? Où allez-vous ?

— Quelqu’un que je connais s’intéresse à cette histoire de Ruelle Inversée. Je me suis dit que je pourrais passer voir comment il s’en sort. Peut-être même faire en sorte qu’il m’en doit une, vous voyez ?

— Oh, je vois. Vous vous inquiétez pour votre ami, n’est-ce pas ?

— Hein ? Mais d’où vous sortez ça ?

Heikichi fronça les sourcils, gêné. Elle posa sur lui un doux regard, comme on le ferait pour un enfant qui ignorait à quel point il était facile à lire.

— Pas besoin d’être embarrassé. Je viens avec vous. Ce que cet homme a dit, comme quoi tout serait de ma faute, me tracasse…

— Attendez, non. Je suis censé être votre garde du corps. Je ne peux pas vous laisser aller quelque part qui pourrait être dangereux.

— Ça ira. Vous serez là dans tous les cas. Et puis, si vous êtes mon garde du corps, ce serait encore plus étrange si vous n’étiez plus là, non ?

Elle n’avait pas tort. Et, après tout, personne ne cherchait réellement à lui nuire. Tant qu’ils agissaient vite et sans complication, tout irait bien.

— Bon, d’accord, dit-il. Allons-y.

— Prenons quelque chose de sucré après.

— Vous avez encore faim ?

Il laissa tomber les épaules, exaspéré, ce qui la fit rire. L’endroit indiqué par n’était pas loin, une allée près d’un ensemble de sanctuaires et de temples sur la rue Shijyou. Heikichi se concentra, puis vérifia les chapelets autour de son poignet. Tous deux se mirent en route vers la Ruelle Inversée.

 

***

 

Dans un claquement sec, les alentours de Jinya changèrent. Son doux rêve s’évanouit, et il se retrouva soudainement debout dans une allée délabrée. Il ne restait aucune trace du rêve, et le précieux sourire de Shirayuki avait disparu avec lui. C’était ce qui devait arriver, bien sûr, pourtant il ne put s’empêcher de se sentir abattu. Il poussa un léger soupir.

Kadono-dono ?

Il entendit une voix de femme venir de ses sabres. À sa hanche reposaient Yarai et Yatonomori Kaneomi. Il serra la main gauche, s’assurant que ses pouvoirs demeuraient dans son bras difforme. Après une courte pause, il répondit :

— Je t’entends, Kaneomi. Ne t’en fais pas.

Avec surprise et joie, Kaneomi s’exclama :

Tu es revenu.

— Combien de temps suis-je resté inconscient ?

Environ un quart de koku d’hiver[1]

— Je vois.

Il fixa droit devant lui un regard acéré. Une ombre noire familière oscillait non loin.

— Elle arrive.

L’ombre attaqua de nouveau, mais cette fois elle était trop lente. À cette distance, Jinya avait tout le temps qu’il lui fallait. Il tira Yatonomori Kaneomi de son fourreau et lança Lame Volante dans le même mouvement.

L’ombre fut tranchée à la taille avant de pouvoir réduire la distance. Jinya fit un pas de plus, leva Yarai au-dessus de lui et l’abattit verticalement pour découper l’ombre en quatre. Sans même un cri d’agonie, l’ombre s’évanouit.

Il n’y avait eu aucun poids contre la lame de Jinya. C’était comme s’il avait tranché de la fumée ou de la brume. Cette ombre devait être une créature entièrement dénuée de substance.

Jinya affermit sa position et vérifia soigneusement les alentours. Après s’être assuré qu’aucune menace ne subsistait, il rengaina ses sabres.

— Splendide. Mais qu’était donc cette ombre ?

L’atmosphère de l’allée avait changé avec son départ. Le vent soufflait. Les feuilles bruissaient. Un rayon de soleil, filtré par les branches, se laissait même apercevoir à présent. La morosité de l’allée s’était quelque peu dissipée.

— Je soupçonne qu’il s’agissait d’un amas d’émotions négatives qui n’avait pas réussi à devenir un démon, trop faible pour conserver une chair, mais assez fort pour tromper les esprits.

Naotsugu et la fille des bas-fonds avaient déjà été attaqués par un être similaire. Mais l’ombre que Jinya venait d’abattre était légèrement différente, soit un peu plus menaçante. Elle n’avait pas de corps, mais elle reflétait les regrets persistants comme un miroir.

— J’ai déjà vu quelque chose de semblable, mais celui-là ne pouvait que changer de forme. Il n’essayait pas de posséder et de tuer les gens comme celui-ci.

La personne qui avait confié ce travail à Jinya avait dit que son ami, celui qui avait découvert la Ruelle Inversée, était mort. Il était évident que Jinya ne se serait jamais réveillé s’il avait choisi de prendre la main de Shirayuki dans son rêve.

Alors c’est ça, la vérité derrière la Ruelle Inversée ?

— Non, j’en doute.

L’ombre tuait en piégeant les gens avec leurs regrets. Pour une manifestation surnaturelle, c’était plutôt banal.

On pouvait même survivre avec les bonnes tactiques. Difficile d’imaginer que cela ait pu donner naissance à une rumeur qui tuait tous ceux qui en avaient connaissance. L’ombre et la Ruelle Inversée n’avaient aucun lien.

— Il se pourrait que la Ruelle Inversée n’ait jamais vraiment existé.

Pardon ?

Jinya avait une théorie, mais il lui manquait les faits pour l’étayer. Il allait devoir recueillir quelques informations.

— Il y a certaines choses que nous devons vérifier. Tu es partante, Kaneomi ?

Bien sûr.

Il éprouvait une légère réticence à quitter la Ruelle. Même si ce n’était qu’une illusion, il avait pu revoir des visages disparus, et l’expérience n’avait rien eu de désagréable. Pourtant, il était temps de partir. Sans se retourner, il quitta les lieux.

Le lendemain matin, Jinya se rendit de nouveau sur la rue Shijyou.

— Oh, bonjour.

Sa destination était un petit sanctuaire entouré d’arbres, où il trouva Tasuke seul. Après s’être renseigné, il avait appris que le vieil homme venait prier là chaque matin.

— Bonjour, répondit Jinya.

— Kadono-san, n’est-ce pas ?

Tasuke rappelait à Jinya un ermite retiré du monde. Il dégageait en permanence une forme d’indifférence détachée.

— C’est exact. Votre nom était Tasuke-dono, je crois ? Je suis désolé de vous importuner, mais pourrais-je vous poser quelques questions ?

— Cela dépend, je suppose. Des questions au sujet de quoi ?

— De la Ruelle Inversée.

L’expression de Tasuke se figea. Jinya ne l’avait pas bombardé de questions lors de leur première rencontre, mais à en juger par tout ce qu’il avait appris, il avait visé juste en pensant que le vieil homme savait quelque chose de la vérité derrière la rumeur.

Jinya dit :

— J’ai enquêté sur la Ruelle et même trouvé un esprit capable de tuer, mais rien de tout cela ne semble lié aux rumeurs dont les gens parlent. J’espérais que vous sauriez quelque chose sur cette Ruelle Inversée qui tuerait tous ceux qui en apprennent l’existence.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que je sais quoi que ce soit ?

— Parce que tous ceux à qui j’ai parlé ne connaissent que le nom de la « Ruelle Inversée » et rien de sa substance. Vous êtes le seul à avoir affirmé clairement qu’elle n’existe pas. Seule une personne qui sait ce qu’est la Ruelle Inversée peut dire si elle existe ou non.

Le sanctuaire devint silencieux, assez silencieux pour entendre le vent hurler. Jinya n’avait aucune preuve concrète que Tasuke savait quoi que ce soit. Si le vieil homme choisissait de feindre l’ignorance, la conversation s’arrêterait là. Il n’avait aucune obligation de dire la vérité, surtout face à un Jinya aussi intrusif. Pourtant, Tasuke prit la parole.

— Un homme de votre âge ne le saurait probablement pas, mais il y a eu une grande famine autrefois. Autour de l’ère Tenpo, je crois.

Ce brusque changement de sujet parut étrange à Jinya, mais les yeux du vieil homme étaient sincères. Il ne semblait pas chercher à éluder la question.

— Celle qui commença dans les provinces de Mutsu et de Dewa ? Je la connais.

Bien sûr que Jinya connaissait cette famine : il avait vécu à cette époque et en avait ressenti les effets de plein fouet.

— Eh bien, ça alors, dit Tasuke avec surprise. Oui, à l’époque, il n’y avait pas de nourriture et les maladies faisaient rage. Même ici, loin à Kyoto, des quantités immenses de gens sont morts.

Il évoquait la tragédie avec un air las.

— Et quand beaucoup meurent, eh bien… Comment dire ? Il devient difficile de… prendre soin des morts. Au début, on s’efforçait encore de leur donner des rites décents. Mais quand le nombre de défunts augmenta, les services pour ceux qui n’avaient pas de famille furent repoussés, et un nouveau problème apparut : où mettre les corps ? On finit par les jeter dans une allée isolée, comme mesure temporaire.

Malgré l’horreur de ses paroles, la voix de Tasuke demeurait plate, mais les plis de son visage se creusèrent tristement, comme s’il ne souhaitait pas se rappeler ce souvenir.

— Les cadavres s’entassaient les uns sur les autres. Puis, un jour, quelqu’un remarqua que les corps avaient été déchiquetés. On pensa d’abord à un chien sauvage, mais on n’en avait aperçu aucun. Dès lors, les cadavres continuèrent d’être souillés…

Il poussa un soupir d’autodérision. Avec effort, il dit :

— Nous avions découvert la cause peu après. Certaines personnes s’étaient mises à manger les corps.

Ses épaules s’affaissèrent, et il parut soudainement beaucoup plus âgé.

— …Des démons ? demanda Jinya.

— Non. Des gens ordinaires. Chez certains, la faim flétrit non seulement le corps, mais aussi l’esprit. Une personne a même mangé son propre enfant mort.

Jinya savait à quel point la faim pouvait être effrayante.

Il avait vu des enfants ramasser des mouches au bord des routes et des adultes se battre pour des restes.

La faim pouvait pousser les humains à l’impensable.

— J’étais moi-même un enfant affamé, alors. Je ne pouvais rien faire pour les arrêter. Je… je n’avais pas la force de m’opposer à eux, pas quand je comprenais pourquoi ils faisaient ce qu’ils faisaient, dit-il avec culpabilité. — Avec le temps, la Ruelle devint connue sous le nom de Ruelle Inversée. Le nom ne signifiait rien. N’importe quel terme sinistre aurait convenu. On murmurait à quel point l’histoire de la Ruelle était terrible et comment tous ceux qui parlaient de ce qu’ils y avaient vu seraient maudits. Alors les gens s’en tenaient éloignés.

La Ruelle Inversée était une rumeur fabriquée dès l’origine. Son caractère effrayant servait à tenir les gens à distance, et son côté vague rendait difficile pour ceux qui étaient curieux de la retrouver, tout cela afin que l’on puisse manger les cadavres sans être dérangé.

C’était peut-être là que résidait le sens de « Inversée » dans son nom. La rumeur était l’inverse de ce qu’une rumeur aurait dû être : au lieu de révéler une abjection, elle avait été créée pour en dissimuler une.

— Je vois. Mais cela remonte à plus de quarante ans, non ? dit Jinya. Pourquoi cette rumeur revient-elle maintenant ?

— Parce que les gens ont choisi d’oublier.

L’expression de Tasuke passa de la lassitude à l’amertume.

— Il est dans notre nature de rechercher la paix. Je ne condamne pas ceux qui veulent échapper à leurs fautes passées lorsqu’ils en ont l’occasion. Ils sont probablement plus heureux d’avoir oublié les tabous qu’ils ont transgressés.

Les souvenirs coupables furent remplacés par des fictions commodes. Voilà pourquoi personne n’avait jamais dit à Jinya la vérité derrière la Ruelle Inversée : ils n’étaient pas ignorants, ils avaient choisi d’oublier.

— Mais certains ne peuvent pas oublier, alors seul le nom s’est transmis. Parfois, quelqu’un disait savoir ce qu’était la Ruelle Inversée, et cela lançait un petit remue-ménage qui répandait la rumeur encore un peu plus… Avec le temps, la rumeur a fini par devenir réelle.

Tasuke poussa un soupir résigné.

— Nous vivons dans un monde étrange. Les erreurs du passé peuvent être effacées, et des inventions peuvent devenir réalité. Parfois, je ne sais même plus ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas.

En entendant cela, Jinya comprit enfin ce qu’était l’ombre qu’il avait affrontée. Comme il le pensait, c’était un amas d’émotions négatives, né du désir d’oublier à la fois un passé cruel et ses propres fautes. Il y avait sans doute aussi un peu de curiosité pour la rumeur. Sans volonté claire, cet amas s’était accroché à la ruelle et à la rumeur infondée qui l’entourait, et s’était donné une forme sans le vouloir.

L’ombre noire rappelait des souvenirs nostalgiques du passé. Elle devenait un miroir qui révélait les regrets persistants que l’on tentait de cacher, et elle pouvait tuer ceux qui ne parvenaient pas à surmonter ces regrets. À travers elle, la fausse rumeur était devenue réelle.

— Désolé. Je me suis un peu laissé emporter, dit Tasuke.

— Pas du tout. Merci pour votre temps. Je crois que j’ai trouvé mes réponses.

— Tant mieux. Je vais y aller, alors.

Il passa devant Jinya en marchant d’un pas chancelant vers le torii du sanctuaire. Sa petite silhouette semblait si mélancolique vue de dos que Jinya ne put s’empêcher de l’interpeler.

— Tasuke-dono ?

— Oui ?

— Vous avez dit que tous avaient choisi d’oublier la Ruelle Inversée. Pourquoi pas vous ? Vous trouveriez sans doute la paix en oubliant.

— Ah, ça… fit le vieil homme avec un rire amer. — Je pense simplement que ce n’est pas quelque chose qui doit être oublié.

Son ton devint ferme pour la première fois.

— Peu importe le temps qui passe, peu importe les ères qui se succèdent, il est des choses qu’on ne doit jamais oublier ni abandonner.

Jinya ne pouvait pas voir l’expression du vieil homme de dos, pas plus qu’il ne pouvait voir la vie qu’il avait menée jusque-là. Mais sa démarche avait quelque chose de solennel.

— Je dirai la vérité sur la Ruelle Inversée à quiconque me le demandera. Même aujourd’hui, je me souviens encore de la sensation de chair qui descendait dans ma gorge. Me souvenir est la seule façon dont je peux expier.

Après ces derniers mots, Tasuke quitta le sanctuaire. Le souvenir d’avoir mangé un autre être humain le hanterait à jamais, mais il ne chercherait pas à oublier ce qu’il avait fait. Il avait choisi de se souvenir, et il lui fallait vivre selon cette décision.

— Entre humain et démon…, murmura Jinya.

Il y avait fort à parier qu’au moment où Tasuke avait mangé de la chair humaine, une part de lui était devenue démoniaque, et que son désir d’expier l’empêchait désormais de s’en détacher.

Jinya avait vaincu l’ombre, mais le problème, lui, restait entier. L’ombre n’était rien de plus qu’une émotion errante, privée d’ancrage, et la faire disparaître à jamais dépassait ses capacités. Quand bien même les hommes s’efforceraient de dissimuler leur passé amer, l’histoire de la Ruelle Inversée continuerait de circuler. Et peut-être était-ce précisément ce que souhaitait Tasuke.

— Hm ?

Quelques instants plus tard, un visage familier arriva au sanctuaire.

— Heikichi ?

— Oh, c’est vous. Dites, vous n’auriez pas vu un homme âgé par ici ? On m’a dit qu’il venait tous les jours.

— Si tu parles de Tasuke-dono, il vient juste de partir.

— Hein ?

Décontenancé, Heikichi regarda Jinya, la bouche entrouverte.

Ils discutèrent un moment. Apparemment, Heikichi enquêtait lui aussi sur la Ruelle Inversée. Rien de notable ne s’était produit lorsqu’il s’était rendu dans la ruelle elle-même, alors il était venu ici pour poser davantage de questions.

— Alors vous avez découvert que la Ruelle Inversée, c’était du vent, hein ? demanda Heikichi.

— Pas exactement. Une partie des rumeurs était vraie.

— Hein ? Vraiment ?

— Les choses seront sûres pour l’instant, mais on ne peut pas dire que tout soit réglé. Ce serait mieux si personne n’allait plus par là désormais.

La rumeur n’était pas entièrement fictive, puisqu’une menace réelle avait fini par prendre forme à partir d’elle. Inutile pour Jinya d’expliquer les origines de cette rumeur. La discussion n’aurait rien d’agréable, et il ne voulait pas empiéter sur ce qu’il pensait être le devoir de Tasuke.

— Je vois, fit Heikichi. — De toute façon, on dirait bien que mon boulot va durer encore un moment.

— La jeune prêtresse de la Guérison te cause des soucis ?

— Je ne dirais certainement pas le contraire ! Comment je suis censé chercher quelqu’un dont elle ne se souvient même pas ? Franchement, je sèche. Mais je vais continuer pour l’instant.

Heikichi semblait rencontrer quelques difficultés, mais il ne montrait aucun signe d’abandon. C’était quelque chose, venant de lui, un homme qui se proclamait ennemi des démons et qui pourtant aidait une démone. Il devait s’être beaucoup attaché à la jeune prêtresse en seulement quelques jours.

— Je suis surpris de te voir donner un coup de main à une démone.

— Vous êtes vraiment la personne pour dire ça ? lança Heikichi en lui lançant un regard.

— Hm. Touché.

Jinya était lui-même un démon. Il était étrange de sa part de prétendre que venir en aide à un démon était inhabituel.

Heikichi soupira, puis lui adressa un franc sourire.

— J’ai dépassé le stade où je juge les démons juste parce qu’ils le sont. Vous m’avez montré qu’il y en a au moins quelques bons.

L’enfant était devenu un homme remarquable. Jinya se sentit un peu fier de penser qu’il était en partie responsable de sa croissance.

— Vraiment ? dit Jinya. — Alors amène donc cette prêtresse au restaurant un de ces jours.

Sans hésiter une seconde, Heikichi répliqua :

— Quoi ? Hors de question. Et si Nomari-san se faisait des idées ?

Jinya soupira. Il savait que Heikichi aimait Nomari, mais cette réponse immédiate l’exaspéra.

— Dépêche-toi juste de dire à ma fille que tu t’intéresses à elle.

— Q…quoi ?! Pas question !

— Lui dire, c’est trop pour toi, mais le rendre complètement évident à son père, ça ne te dérange pas ? Fais comme tu veux, j’imagine. Je vais passer au restaurant. Et toi ?

— Je vais voir Azumagiku.

Il semblait s’être vraiment attaché à la jeune prêtresse.

Les deux hommes se dirent au revoir, et Jinya dépassa Heikichi. Une brise fraîche souffla, faisant s’agiter les feuilles des arbres. Jinya s’apprêtait à passer sous le torii quand une idée lui vint. Il se retourna et dit :

— Ah oui. Et ne t’avise jamais de jouer sur deux tableaux avec ma fille, ou je te réduis en chair hachée.

— D…dites pas ça, même pour plaisanter !

L’image lui traversa l’esprit, lui arrachant un cri. S’il recevait ne serait-ce qu’un vrai coup de poing de Jinya, il serait réduit littéralement en bouillie.

Jinya s’en alla pour de bon, les lèvres légèrement relevées.

— Il est fou… Attendez, mais ça veut dire qu’il approuve que je sois avec Nomari-san… ? Non, impossible…

Désormais seul, Heikichi marmonna pour lui-même. L’affaire de la Ruelle Inversée étant réglée, il n’avait plus de raison de rester. Il se tapa les joues pour se reconcentrer, leva les yeux et retourna à son propre travail.

— Très bien. C’est parti !

L’affaire de la Ruelle Inversée était arrivée à son terme, et Heikichi retourna travailler sur celle de la Jeune prêtresse de la Guérison. Mais, sans qu’il le sache, et sans que Jinya le sache non plus, les deux affaires étaient profondément semblables en leur cœur.

Nomari accueillit Jinya à son retour au Au Soba du Démon avec un sourire rayonnant.

— Il s’est passé quelque chose pendant mon absence ? demanda-t-il.

— Oh là là, tu es bien trop protecteur. Tu penses que j’ai quel âge ? fit-elle en soufflant.

— C’est dans la nature d’un parent de s’inquiéter.

Il lui ébouriffa la tête pour la calmer, ce qui la fit sourire de toutes ses dents.

Elle avait presque tout préparé pour l’ouverture du restaurant pendant qu’il était sorti. Elle n’était plus une enfant, à présent qu’elle pouvait l’aider toute seule.

— Dans quelques années, ce sera moi qui te dorloterai.

— J’en suis sûr. J’ai hâte.

Il savait que ses paroles n’étaient pas qu’une plaisanterie. Ses propres sentiments à ce sujet étaient compliqués, mais il accueillait sa gentillesse avec naturel.

Lorsque midi arriva, le restaurant fut envahi de clients.

Les gens entraient et sortaient à un rythme étourdissant, à tel point que Jinya n’eut plus le temps de faire autre chose que préparer du soba.

C’était pour cette raison que Somegorou arrivait d’ordinaire un peu plus tard, une fois le gros du service écoulé.

— Voilà. Un kitsune soba.

— Mmm, merci bien.

Somegorou accepta le bol avec un grand sourire. Il bavarda avec Jinya entre deux bouchées de nouilles.

— Alors, comment s’en sort Heikichi ?

— Il est devenu plus fort, dit Jinya. — Et il gère assez bien les missions tout seul. Sa mission actuelle l’occupe un peu trop, cela dit.

— Je vois.

Somegorou ne voulait pas se montrer indiscret ni embêter son disciple avec son travail, mais il ne pouvait s’empêcher d’être un peu inquiet. En vérité, ce n’était pas la première fois qu’il prenait indirectement de ses nouvelles par l’intermédiaire de Jinya.

— Aie un peu plus confiance en lui. Ce n’est plus un enfant… c’est ce que j’aimerais dire, mais…

— Mais t’es pas en position de parler, hein ?

De même que les maîtres étaient naturellement protecteurs avec leurs disciples, les parents l’étaient avec leurs enfants. Les rôles finiraient toutefois par s’inverser pour Jinya et Nomari.

— Je sais qu’il a grandi, mais je peux pas m’empêcher de me tracasser pour lui. Être un maître, c’est du boulot, je te jure. Mais j’imagine que tu sais de quoi je parle, lança Somegorou en plaisantant.

Jinya détourna légèrement le regard, un peu attristé par ses pensées.

— Mais sérieusement, je suis sûr que d’ici un an ou deux, Heikichi aura plus besoin que je veille sur lui.

Jinya ressentait la même chose pour Nomari. Elle aussi dépasserait bientôt le stade où elle avait besoin de son père.

 

***

 

De retour au sanctuaire abandonné, Heikichi regarda Azumagiku avec incrédulité tandis qu’elle paressait.

— Vous laissez complètement tomber le masque, hein ?

— Prenez ça comme un signe que j’ai confiance en vous.

La première impression qu’il avait eue d’elle venait de voler en éclats, mais il devait reconnaître qu’elle était plus facile à fréquenter ainsi.

— Allons-y, maintenant. Enfin… on sait même pas où chercher.

Ils continuaient de chercher quelqu’un dont elle ne se rappelait ni le nom ni le visage. Ils n’avaient pas avancé d’un pouce. Heikichi commençait à se demander si tout n’avait pas été perdu d’avance.

— Ça ira. Il suffit que je le voie une fois, et je saurai que c’est la bonne personne. Le rencontrer, c’est pour ça que je suis née, après tout.

Pendant un bref instant, toute émotion quitta son visage, même si une douceur revint bien vite dans ses yeux cramoisis. Elle sourit doucement, mais il sentit une grande distance entre eux.

Ils sortirent et se dirigèrent d’abord au Mihashiya. Au Soba du Démon, juste à côté, serait bondé à l’heure du déjeuner, alors Heikichi n’avait pas à craindre d’y croiser quelqu’un.

— J’en ai peut-être un peu trop acheté.

Azumagiku regardait avec joie les pains aux haricots rouges Nomari qu’elle venait d’acheter. Elle avait troqué sa tenue de prêtresse contre un simple kimono, et elle avait attaché ses cheveux pour faire une queue de cheval. Ses yeux rouges étaient désormais normaux, apparemment grâce à une capacité de démon supérieur qui lui permettait d’avoir exactement l’apparence d’une femme ordinaire.

— La première chose que vous pensez à faire, c’est acheter des sucreries, hein ? Vous cherchez vraiment cette personne, au moins ?

Heikichi lui lança un regard excédé. Rien de ce qu’il disait ne suffisait à gâcher l’éclat joyeux de son sourire.

Serrant fermement ses douceurs, elle dit :

— C’est pas grave. Quelques sucreries n’ont jamais tué personne. Je serai sérieuse pour la recherche à partir de maintenant.

Ils bavardèrent ainsi en passant devant le Au Soba du Démon. Heikichi accéléra un peu le pas, ne voulant pas qu’on les remarque.

— À quoi ressemble la personne qu’on cherche, au juste ? demanda-t-il.

— Je ne me souviens pas. Mais il y a cette image d’un endroit qui me vient en tête.

L’ambiance légère disparut lorsque son regard devint vide. Le changement soudain le prit de court.

— C’était sûrement quelqu’un de très… Non, laissez tomber. Oubliez ça.

Elle sourit, mais elle semblait plus proche des larmes que de la gaîté.

Ne sachant pas comment la réconforter, il se contenta de répondre d’un bref :

— D’accord.

Après cet échange maladroit, ils marchèrent en silence.

Peut-être que si elle était entrée au Au Soba du Démon sur un simple caprice, un autre avenir aurait été possible. Mais aucune rencontre décisive n’eut lieu, et tous deux laissèrent la rue Sanjyou derrière eux.

 

***

 

— Mère, quel était le but de tout cela, au juste ?

Dans une demeure délabrée quelque part, la mère d’Himawari baissa la tête et laissa son regard languissant se perdre dans le vide.

— Azumagiku ne fait que soulager les gens en effaçant leurs souvenirs. Je ne vois pas en quoi cela concerne votre objectif.

Azumagiku était très différente de sa mère, celle qui cherchait à tout détruire. Himawari ignorait quelle part d’elle-même sa mère avait abandonnée pour créer Azumagiku.

Une voix douce chassa le silence de la pièce.

À l’intérieur d’Azumagiku se trouve le crâne que j’ai dérobé. C’est pour cela que son apparence et son caractère ressemblent tant à ceux de cette catin. Je savais dès le début qu’elle agirait ainsi, de manière désintéressée, sans ses souvenirs.

— Ses souvenirs ont disparu ?

Oui. Elle ne se souvient pas avoir été ma fille, ni pourquoi je l’ai créée. Mais elle s’en souviendra quand elle trouvera la personne qu’elle cherche, et elle se rappellera alors son but.

Les yeux de Magatsume étincelaient de malveillance tandis qu’elle fixait le vide, mais une lueur indéniable d’affection s’y mêlait aussi.

Je veux seulement savoir. Quand Azumagiku accomplira son dessein, qu’est-ce qu’il choisira ?

Ses mots s’éteignirent doucement dans la nuit.

 

[1] Bien que l’on accepte couramment une conversion simplifiée du koku à environ deux heures, le koku est en réalité une unité de temps fractionnaire : les heures diurnes comptent six koku, et les heures nocturnes en comptent également six. Ainsi, les koku diurnes sont plus longs en été qu’en hiver, tandis que les koku nocturnes sont plus courts en été et plus longs en hiver. Ici c’est donc 30 à 40 minutes (1/4 de koku nocturne d’hiver).

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