Hyouka t5 - chapitre 5

Plus simple de juste lâcher prise

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Traduction : Raitei
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1. Présent : 17,0 km ; reste 3,0 km

Je courus un long moment, sans réfléchir.

Chitanda était partie deux ou trois minutes avant moi, il n’était donc pas probable que je la rattrape. Tout ce qu’il me restait à faire, c’était attendre Ôhinata. J’aurais très bien pu me poster quelque part et simplement l’attendre, mais je continuais malgré tout à courir. Ma douleur au genou s’était atténuée, mais elle restait tapie et lancinante quelque part. Qu’il s’agisse du sentier le long du ruisseau, balayé sans relâche par le vent de mai, de la route bordée de cèdres, où l’humidité me glaçait la peau, ou encore du trottoir saturé de gaz d’échappement suivant la déviation, je continuais à courir. Simplement à courir.

Un feu de circulation apparut devant moi, son petit bonhomme vert commençant à clignoter. Près du signal, un membre du Comité d’organisation, un seconde, à en juger par son visage, semblait prêt à me stopper dans mon rythme. Je me glissai sur le côté et franchis le passage piéton d’une traite. C’est à ce moment-là que je compris que j’avais de nouveau pénétré dans le centre-ville. Des voitures et des camions circulaient sur la déviation et en levant les yeux, je voyais s’aligner plusieurs rangées d’immeubles d’habitation uniformes.

Courir faisait peur. L’intérieur de ma tête devenait vide. J’avais l’impression que tous les évènements que j’avais remémorés, toutes les idées que j’avais péniblement assemblées, commençaient à se liquéfier et à dégouliner hors de mon cerveau. Je pouvais comprendre la tranquillité qu’un tel état d’abandon procurait, mais à cet instant précis, je ne devais rien oublier. Et pourtant, je continuais. Était-il possible que quelque chose m’ait échappé en route, comme de l’eau qui se renverse hors d’un verre ? Je savais que je devais me calmer. Mais je n’arrivais pas à m’arrêter. Comme dans une véritable course de fond, ma respiration devenait courte, mes bras oscillaient mécaniquement.

C’était étrange. L’année dernière, j’avais eu tant de face-à-face marquants. Pendant les vacances d’été, lors du visionnage du projet vidéo des terminale, j’avais discuté en tête à tête avec Irisu-senpai. Durant le Festival Culturel, j’avais parlé avec elle dans le parking, juste nous deux. Il y en avait sûrement d’autres encore. Mais ma respiration était si heurtée que je n’arrivais plus à m’en souvenir.

J’eus cependant une certitude : aucune de ces rencontres, si intenses soient-elles, ne pesait sur mon cœur autant que celle qui m’attendait maintenant.

 

Afin d’éviter les grands carrefours, le parcours, jusque-là parallèle à la déviation, s’enfonçait désormais dans une petite rue résidentielle. Dans ce quartier ancien de Kamiyama, les toits de tôles rouillées et ambrées se succédaient. Je dépassai des boîtes aux lettres dont le rouge s’écaillait, des poteaux électriques ornés de catadioptres jaunis par le temps, et j’arrivai près d’un pont enjambant un canal étroit de quelques mètres à peine.

Oui, cet endroit ferait l’affaire. Il y avait de l’eau, la fraîcheur de l’air, et un espace, juste sous le pont, où l’on pouvait se tenir sans gêner personne. Je rassemblai mes nerfs et m’arrêtai. Je me baissai en prétextant un faux problème de lacets : « Ah, mes lacets se sont défaits ! », et fis mine de les refaire, mais cela ne fit que m’agacer : j’avais l’impression de jouer au petit malin.

Le murmure discret du canal me parvenait. Des élèves en blanc et rouge passaient à mes côtés.

Difficile de sourire après avoir couru une dizaine de kilomètres.

Un garçon, épuisé, avançait plus lentement qu’en marchant normalement, mais il continuait à mouvoir les bras comme pour tenir la posture du coureur. Deux filles marchaient côte à côte, la tête basse, peut-être liées par une promesse du type « On court jusqu’au bout ensemble ! ». Un autre élève traînait les pieds, le visage crispé par la douleur. Pas un seul sourire à l’horizon.

À ce stade, la quasi-totalité des élèves de première m’avaient déjà dépassé. Ceux que je voyais maintenant n’étaient que des seconde. Ils couraient sans avoir la moindre idée de la distance restante. Et à voir leurs visages, c’était franchement pénible à regarder. J’avais envie de leur dire que s’ils continuaient sincèrement d’avancer, ils atteindraient la fin plus vite qu’ils ne le pensaient. Si je le faisais, je deviendrais peut-être, malgré moi, le « senpai » apprécié de tous.

Une fois ma chaussure droite faite, je défaisais mentalement la gauche, puis refaisais la droite. Cela me permit de rester accroupi un bon moment. Je laissai passer des dizaines de visages exténués. Je ne savais plus depuis combien de temps j’attendais.

Puis Ôhinata apparut.

Comme je l’avais prévu, elle ne courait avec personne. Les bras serrés contre les côtes, la bouche légèrement entrouverte, elle avançait à un rythme étonnamment rapide, seule.

Je me relevai lentement et lui fis un signe de la main. Elle me remarqua aussitôt. Je pensais qu’elle allait peut-être m’ignorer. Si cela arrivait, tant pis, je me préparais déjà à tout abandonner.

Mais Ôhinata ouvrit grand les yeux, ralentit, puis s’arrêta net devant moi. Elle régula sa respiration et leva soudainement le visage vers le mien.

— Tu te trouves dans un endroit vraiment bizarre, senpai.

Difficile de sourire après dix kilomètres.

Et pourtant, Ôhinata m’offrit un grand sourire lumineux, exactement le même que lors de la semaine de recrutement des nouveaux.

— Qu’est-ce qu’il y a, Tomoko ? Qui c’est ?!

Une voix taquine retentit soudain derrière elle. Ôhinata se retourna :

— Juste un senpai de mon club !

La camarade sembla rassurée et repartit courir.

— Elle ne devient perspicace que quand ça ne la regarde pas, celle-là…

Puis elle plissa les yeux vers moi.

— Mais sérieusement, senpai, qu’est-ce que tu fais ici ? Tu étais censé partir bien avant moi, non ?

— Ouais, eh bien…

— Attends !

Elle m’interrompit net, portant une main à son menton.

— Laisse-moi deviner. Les membres du Comité d’organisation se placent à des endroits comme celui-ci. Mais toi, tu n’en fais pas partie, Oreki-senpai. Alors que Fukube-senpai, si, et vous êtes amis. Je vois !

Elle releva la tête.

— Tu veux deviner ma déduction ?

Ne réalisait-elle pas qu’elle venait déjà de tout dire ?

— Tu penses que Satoshi m’a demandé de le remplacer comme membre du Comité.

— Bingo !

Son visage s’illumina. Rien à voir avec sa comédie d’hier : c’était un vrai sourire. L’euphorie du coureur ? Ou bien le soulagement d’avoir déposé un fardeau en décidant de quitter le club ?

— Alors, j’ai vu juste ?

Je lui montrai mes chaussures.

— Mes chaussures sont pleines de terre. Si j’étais un membre du Comité, on m’aurait déposé ici en voiture. Là, elles sont comme ça parce que j’ai couru.

Ôhinata regarda mes baskets, fit une moue presque déçue.

— Mais n’importe quelle personne normale serait épuisée à ce point. Comment t’as fait, Oreki-senpai ?

— Je suis juste venu en courant. Tu veux que je te dise quoi de plus ?

— Bon, alors… pourquoi t’es ici ?

— J’avais quelque chose à te dire. Alors j’ai attendu ici.

— À qui ?

Elle s’interrompit, puis se désigna du doigt, surprise.

— Hein ? À moi ? Aïe…

Elle ne semblait pas troublée d’être « interceptée ». Plutôt étonnée.

— Désolée de t’avoir fait perdre du temps.

Elle inclina légèrement la tête, puis joua avec ses cheveux courts.

— Pour être honnête, je m’attendais à ce que quelqu’un m’arrête pour me parler. Mais je pensais pas que ce serait toi, et encore moins pendant la Coupe Hoshigaya.

Elle me regarda longuement, puis sourit.

— Mais désolée… ma décision est prise. C’était un club vraiment sympa, hein ? Je suis sûre que quelqu’un d’autre rejoindra vite.

Impossible.

Et en même temps, ce n’était pas mon but.

— Ce n’est pas pour ça que je suis venu.

Je pris une inspiration.

— Je dois te dire quelque chose.

— Euh… si tu veux m’inviter, c’est pas trop le moment pour moi…

J’ignorai la plaisanterie… et je la frappai de plein fouet avec la phrase que j’avais soigneusement préparée.

— Chitanda ne sait absolument rien sur ton amie.

— Qu…

— Elle ne sait rien du tout.

L’expression d’Ôhinata s’évanouit lentement de son visage bronzé.

Chitanda ne savait rien. Et moi non plus d’ailleurs.

Ôhinata comprit immédiatement.

Le silence dura… qui sait combien de temps. Un coureur, encore plein d’énergie, passa à toute allure près de nous, soulevant un souffle d’air. Comme portée par cette brise, Ôhinata finit par parler.

— Si Chitanda-senpai ne savait rien… alors, qui te l’a dit ?

— Personne.

— Je n’ai pas envie de parler longtemps ici.

Je ressentais la même chose : nous étions bien trop visibles. J’avais prévu une solution. Je désignai discrètement une ruelle entre deux vieilles maisons, encadrée de palissades en bois.

— Par là, on peut discuter tranquilles.

— Euh…

Elle hésita.

— On a le droit ? C’est un marathon, non ?

— C’est la Coupe Hoshigaya. Même si on s’écarte un moment, on peut reprendre la course normalement. Même si le risque zéro n’existe pas.

Ôhinata regarda la ruelle, puis les élèves franchissant le pont plus loin. Elle pesa rapidement le pour et le contre.

— …D’accord. Allons-y. Mais je stresse un peu…

Il ne fallait pas qu’on nous voie quitter la course de manière flagrante.

Nous attendîmes un moment où le flot d’élèves se clairsemait, puis, mine de rien, nous glissâmes dans la ruelle.

 

2. Présent : 18,6 km ; 1,4 km restants

 

— Cette route ramène bien au lycée Kamiyama, non ?

Comme elle se laissait entraîner sur un chemin qu’elle ne connaissait pas, il était normal qu’elle soit mal à l’aise.

— Elle rejoint de nouveau le parcours devant le sanctuaire Arekusa, répondis-je. — C’est un sacré raccourci, tu sais.

— Un raccourci, hein…

Visiblement encore contrariée par le fait que nous ayons quitté le parcours, je l’entendais se plaindre.

— Tu fais vraiment tout ce que tu veux, hein, Oreki-senpai.

Je n’irais pas jusque-là. S’il le fallait absolument, moi aussi je pourrais courir tout le tracé du parcours du début à la fin. Je n’avais simplement trouvé aucune autre solution, alors j’avais dû m’en remettre à celle-ci.

Nous marchions. Nous n’avions plus besoin de courir. Nous étions alignés.

— Hé, un chat, murmura Ôhinata.

je regardai, et en effet, un chat tigré était assis sur la palissade en bois.

— Senpai, tu n’aimes pas les animaux, si ?

— Je ne me suis jamais vraiment demandé si je les aimais ou non. Pourquoi tu supposes ça ?

— Parce que les animaux, c’est chiant. Et toi, tu n’aimes pas ce qui est chiant, senpai.

Elle visait juste. Mais en même temps, je ne m’étais jamais considéré comme quelqu’un qui n’aimait pas les animaux. Je ne faisais simplement pas d’effort particulier pour les apprécier.

— Tu ne présumes pas un peu trop de choses ?

— Probablement…

Sa voix s’adoucit légèrement.

— C’est tout moi, ça. Je suppose toujours trop.

— Donne-moi un exemple.

— J’imagine que tu couvres Chitanda-senpai en me mentant quand tu dis qu’elle ne sait rien. Si elle ne savait rien, comment toi, tu pourrais l’avoir su ?

Pendant cette Coupe Hoshigaya, j’avais beaucoup réfléchi à Ôhinata…

— Ce n’est pas ça. Si tu réfléchis un peu, on peut apprendre une quantité surprenante de choses.

— Vraiment ?

Je lui assurai que oui, et elle poussa un soupir.

— Dès le départ, ce n’est même pas comme si j’avais dit que Chitanda-senpai était la raison pour laquelle je quittais le club.

— Tu ne l’as pas dit directement, mais tu as dit à Ibara : « Chitanda ressemblait à un bodhisattva », non ?

— Ce n’est pas un compliment ?

Si c’était vraiment un compliment, alors pourquoi gardait-elle la tête si basse en disant cela ?

— « Si quelqu’un ressemble à un bodhisattva à l’extérieur, alors c’est sûrement un yakṣa à l’intérieur », hein ?

Ôhinata leva faiblement les yeux vers moi, un sourire amer aux lèvres.

— J’ai fait l’effort de prétendre que je ne savais pas, tu aurais pu suivre le mouvement, non ?

— Les élèves de première savent plein de choses. Si tu ne voulais pas qu’on soit au courant, tu aurais dû tenter quelque chose de plus difficile.

— Comme du russe ?

— Comme du russe.[1]

Un petit caillou roula devant nous. Ôhinata le poussa d’un coup de pied et laissa échapper un léger souffle.

— Je suppose que tu m’as percée à jour. Si vraiment Chitanda-senpai ne t’a rien dit, alors dis-moi, senpai : en quoi je me trompais ?

— Ce n’est pas une question de se tromper.

— C’était une expression.

J’étais arrivé à ma conclusion en me basant sur ce que je me rappelais du comportement d’Ôhinata. Je n’avais rien appris de Chitanda. Et si je ne lui expliquais pas ce raisonnement, elle n’écouterait probablement pas un mot de ce que j’avais à dire. Ce n’était pas quelque chose que je pouvais contourner, mais c’était difficile de remettre les choses dans l’ordre.

— Je me demande par où commencer.

— Pourquoi pas quand on s’est rencontrés ?

Bien sûr, c’était la solution la plus simple, mais…

— Ça deviendrait vraiment long. Je devrais pouvoir condenser un peu.

— Ce n’est pas grave si c’est long, non ? Après tout, nous…

Elle marqua une pause, sembla chercher ses mots, puis continua avec un sourire conflictuel chargé d’auto-dérision.

— Après tout, nous avons quitté le droit chemin par erreur.

Quelle façon désobligeante de nous décrire. Je lui avais pourtant dit qu’on rejoindrait le groupe plus tard…

Je supposais que c’était tout de même vrai : nous avions quitté un évènement scolaire. Il n’y avait pas âme qui vive dans cette ruelle écrasée par le soleil de midi. Même le chat avait disparu dans le silence. Seul résonnait le bruit de nos pas et de nos voix sur les palissades de bois.

— Bon alors, je suppose que je vais commencer du tout début, le premier jour de la semaine de recrutement.

Quand je dis cela, Ôhinata fixa intensément le côté de mon visage. Je poursuivis, un peu déstabilisé.

— Ce jour-là, tu as surpris Chitanda et moi en pleine conversation sans importance. Même en y repensant aujourd’hui, tu as dû t’arrêter dans un endroit particulièrement discret.

— Ce n’était pas sans importance. Vous avez peut-être sauvé la vie de quelqu’un, ce jour-là.

Maintenant qu’elle le disait, oui, c’était un cas sérieux d’intoxication alimentaire. Je n’avais jamais vraiment songé jusqu’ici que ce qui s’était passé à notre table avait eu une telle portée. Mais sur le moment, je n’avais pas envie d’y penser davantage.

— Le plus grand indice, ce jour-là, venait de toi.

— De moi ?

Elle se pointa du doigt.

— Qu’est-ce que j’ai dit ?

— Je ne me souviens pas exactement de tes mots, mais c’était quelque chose comme : « Les gens qui ne portent pas de pancartes sont louches » C’est parce que tu as dit ça qu’on a pu comprendre ce qui manquait au club de confiserie.

Un éclair de contentement traversa les yeux d’Ôhinata.

— Maintenant que tu le dis, oui, je crois que j’ai dit ça.

Ça semblait remonter à une éternité, alors que même pas deux mois ne s’étaient écoulés depuis. Ce souvenir, resté coincé quelque part dans ma mémoire, se libéra soudain, et je revis le sourire qu’avaient échangé Chitanda et Ôhinata ce jour-là, sans la moindre inquiétude.

— Ce qui m’a encore plus frappé, cependant, c’est ce que tu as dit juste avant. C’était quelque chose comme ça.

Je pris une inspiration.

— « Une amie m’a dit un jour… »

— … Tu as une sacrée mémoire.

— Au moment où je t’ai entendu dire la chsoe, j’ai immédiatement pensé que c’était simplement ton opinion personnelle.

Pendant la Coupe Hoshigaya, j’avais demandé à Satoshi d’essayer quelque chose pour moi. Je m’étais exprimé avec la même approche en lui disant « Disons que je dise : C’est juste quelque chose qu’un ami m’a dit, mais quand on y pense, c’est injuste que le Comité d’organisation n’ait pas à courir. Qu’est-ce que tu en penserais ? » Et il avait répondu : « Tu le penses vraiment ? Je crois que ça me vexerait pas mal. » Un exemple parfaitement représentatif.

— Quand quelqu’un a quelque chose de délicat à dire, il utilise souvent des formules comme : « J’ai entendu quelqu’un dire que… », « Il paraît que… », « J’ai surpris une conversation… », et il invente un tiers imaginaire pour adoucir le choc. C’est une manière de dire : « Ce n’est pas moi qui le dis, et je n’y crois pas forcément, mais il existe une idée quelque part… » Comme si l’on parlait à quelqu’un en utilisant la porte du fond.

— « La porte du fond »… C’est quoi cette manière imagée de le dire ?

Ôhinata sourit faiblement.

— Tu pourrais juste dire que c’est lâche.

— Je ne suis pas assez insolent pour critiquer quelqu’un comme ça.

La ruelle continuait. Je crus voir quelque chose bouger du coin de l’œil, mais ce n’était que du linge suspendu sur une véranda, remué par le vent.

Je m’étais demandé si Ôhinata utilisait cette méthode avec nous. C’était ce que j’avais pensé, au départ, mais…

— Dans ton cas, la comparaison ne fonctionne pas.

Elle ne répondit pas.

— Car ce quelqu’un à qui tu fais référence avec le terme « amie» n’est pas un tiers imaginaire. Il existe bel et bien. Je ne peux pas dire que tout ce que tu lui attribues vient réellement de lui, mais certaines phrases, sans aucun doute, viennent de ce véritable ami.

Sans confirmer ni nier, Ôhinata continua de me regarder avec un calme étrange.

— Pourquoi tu crois ça ?

— Parce que certaines de tes paroles entraient en contradiction avec ce que disait cet « ami ». Si tu l’avais inventé uniquement pour faire passer tes propres idées, ce genre de contradiction n’aurait pas pu exister.

— Impossible… rien de tel n’est arrivé.

Elle protesta faiblement, les yeux baissés.

— C’était le dernier dimanche d’avril, à partir de 14h.

— Je ne m’en souviens pas, mais si tu es aussi précis, j’imagine que c’était ton anniversaire, senpai ?

— Exact. Et merci encore de l’avoir fêté avec moi.

— Je suis contente que ça t’ait plu.

Même en échangeant ces banalités, la tension entre nous ne se relâchait pas. Pas au point d’étouffer, mais suffisamment pour me forcer à choisir mes mots.

— Ce jour-là, si je me souviens bien, j’ai proposé de commander des pizzas. Parfait pour cinq personnes… mais finalement, on n’en a pas pris. Tu te souviens pourquoi ?

— Oui.

Elle releva la tête aussitôt.

— Parce qu’Ibara-senpai n’aime pas le fromage.

J’acquiesçai.

— Oui… Au fait, tu sais qu’elle parle comme si elle détestait tout ce qui contient du fromage, mais en réalité, elle mange le cheesecake sans problème ?

— Ah oui ?

Je souris légèrement.

— J’en ai mangé avec elle une fois.

Elle ne répondit rien. Ibara et moi n’étions pas toujours en bons termes, mais ça faisait plus de dix ans qu’on se connaissait. J’avais assisté à bien des scènes où elle mangeait ceci ou cela, dont du cheesecake.

— Tu te souviens de ce que tu as dit, à ce moment-là ?

Elle hocha doucement la tête.

— Je crois que j’ai dit : « Tu n’aimes pas le fromage non plus ? » ou quelque chose comme ça. « Il faut jeter les mandarines pourries et le lait qui a tourné. »

C’était un dégoût parfaitement banal… mais la formulation était exagérée. Et ce n’était pas tout.

— Tu as oublié le « une amie m’a dit… » au début.

— Ah oui ? 

Je savais parfaitement qu’elle s’en souvenait. Elle faisait juste semblant.

— Tu as vraiment une bonne mémoire. Tu t’accroches aux détails, senpai.

— Toi aussi, tu te souvenais qu’Ibara n’aimait pas le fromage. Alors moi aussi, j’essaie de retenir ce que les gens ne peuvent pas manger. Ce serait dommage de leur recommander quelque chose de mauvais alors que je le savais.

— …C’est vraiment comme ça que tu penses ?

Elle se gratta la joue, embarrassée.

La ruelle décrivait maintenant une courbe autour d’une vieille maison aux parois de tôle. Beaucoup d’eau coulait d’une gouttière sur un pan de mur, produisant un clapotis agréable.

— Après ça, j’ai supposé que toi non plus tu ne pouvais pas manger de fromage. Je pensais que « une amie m’a dit » servait juste à introduire tes propres opinions. C’est pour ça que quelque chose m’a paru étrange au café.

Arrivée à ce point, Ôhinata semblait déjà reconstruire le raisonnement.

— D’accord, je comprends. Je suis vraiment stupide, moi aussi.

— J’étais persuadé que tu prendrais la crème nature. J’ai été surpris que tu ne le fasses pas.

Dans le café tenu par son cousin, on ne pouvait manger que des scones et deux types de confitures, plus deux crèmes : nature et mascarpone.

Je ne me rappelais pas de tout, mais je savais que nous avions tous choisi une combinaison différente, au grand désespoir du propriétaire, et que la même Ôhinata qui avait dit : « Il faut jeter les mandarines pourries et le lait qui a tourné » avait choisi une crème… au fromage.

— J’ai compris à ce moment-là, même si j’aurais pu le comprendre bien plus tôt si j’avais simplement pris tes mots tels qu’ils venaient.

Ôhinata avait dit dès le départ : « C’est juste un truc qu’une amie m’a dit ». J’aurais dû accepter cette phrase littéralement, au lieu de lui ajouter des couches inutiles.

— Tu as une « amie ». Et contrairement à toi, elle n’aime pas le fromage.

Ôhinata se mordit ma lèvre. Elle ne répondit pas.

Elle n’avait même pas recours à la réplique évidente : « Bien sûr que j’ai des amis, et alors ? »

Son silence disait tout.

Elle avait une amie dont elle ne voulait parler à personne.

 

3. Présent : 18,9 km ; 1,1 km restants

 

Le paysage s’ouvrit devant nous.

Après avoir enfin quitté les ruelles étroites du quartier résidentiel, nous débouchâmes sur l’allée arrière du sanctuaire Arekusa. La rue était large, bordée de boutiques des deux côtés. Elle devait grouiller de monde au Nouvel An et pendant les festivals du printemps ou de l’automne, mais pour l’heure, elle était déserte. Seules les banderoles colorées des échoppes gardaient un semblant d’animation.

— Alors c’est par ici qu’on ressort, hein.

Ôhinata marmonna cela comme si elle se résignait enfin.

— Une fois que tu prends le sentier qui traverse le sanctuaire, tu retombes sur le parcours officiel. Ça te rassure ?

— Oh, ça va, ce n’est pas comme si je doutais de toi ou quoi.

J’en étais moins convaincu.

Le soleil brillait de plus en plus fort à l’approche de midi. Sur l’asphalte, nos ombres s’allongeaient, sombres et nettes. L’été n’était déjà plus très loin.

— Senpai.

Ôhinata leva le bras et désigna une boutique. Devant, une grande ombrelle à l’ancienne et un banc recouvert de tatami étaient installés.

— Je veux manger des dango[2].

— Pourquoi d’un coup ?

— Je suis fatiguée, donc j’ai décidé que je voulais manger des dango.

Elle dit ça comme une évidence puis partit aussitôt vers l’échoppe. Je la suivis, pris de court.

— Attends une seconde. On est en plein cours de sport, là.

Cela ne la freina pas le moins du monde.

— Tu m’as traînée aussi loin hors du parcours et maintenant tu veux respecter les règles ? Tant qu’à faire, autant toutes les enfreindre[3].

— As-tu seulement de l’argent sur toi ?

À ces mots, elle se retourna enfin et me lança un regard par-dessus son épaule.

— Toi, oui.

Elle sourit.

— J’entendais les pièces cliqueter dans ta poche.

En effet, j’en avais emporté au cas où je voudrais acheter quelque chose à boire en chemin, mais…

— Je te jure… tu fonces toujours sans réfléchir. Et si je n’avais pas assez d’argent ?

— Ah… j’y ai pas pensé. Tu as assez ?

Je sortis tout ce que j’avais dans ma poche. Sur ma paume, 240 yens[4] en pièces de 100 et de 10.

La boutique qu’elle avait repérée n’était vraiment pas chère. Même si certains touristes auraient pu payer plus sans broncher, une pancarte traditionnelle indiquait : « 80 yens la brochette ».

— … Bon, apparemment oui.

— Parfait, alors.

Ôhinata trottina jusqu’à l’étal et lança :

— Bonjour ! Trois brochettes de dango, s’il vous plaît !

Elle comptait me ruiner ? Et pourquoi devais-je payer au juste ?

Les questions se bousculaient, mais il était de toute façon trop tard : elle avait déjà commandé. Je pouvais bien jouer les senpai généreux une fois. Et 80 yens… c’était une faveur bon marché.

La vendeuse était une vieille dame souriante. Nous avions probablement l’air d’élèves en train de sécher, vêtus de nos tenues de sport, mais elle n’y fit pas attention.

— Nous avons du mitarashi et du yomogi, dit-elle.

— Trois yomogi.

— Le mitarashi est meilleur, je trouve.

— Et si la sauce tombait sur nos vêtements, on aurait droit à plein de questions.

Sur ce point, elle avait raison. Elle pensait toujours aux détails les plus inattendus.

Sans trop comprendre comment, nous nous retrouvâmes assis sur le banc, en train de manger des dango. Je pensais préférer le mitarashi[5], n’aimant pas trop l’odeur de plantes du yomogi, mais le parfum était étonnamment agréable. La douceur me réchauffait jusqu’aux os.

— Je revis.

Quand Ôhinata murmura cela, je me surpris à acquiescer. C’était une étrange sensation. Comme si, au sein de cette longue épreuve qui semblait ne jamais finir, notre fatigue, elle aussi, commençait à se fatiguer.

Sa brochette comptait cinq boules. Elle en avala deux de plus, puis leva les yeux vers le ciel en laissant échapper un long soupir satisfait.

— Aaah, ça faisait une éternité. Je ne m’étais pas sentie aussi bien depuis longtemps.

Puis elle se tourna brusquement vers moi.

— Senpai, il y a une chose que tu évites de dire exprès, n’est-ce pas ?

— À propos des dango ?

— Bien sûr que non.

Évidemment. Ce n’était pas pour parler de dango. Il y avait un énorme blanc dans notre conversation d’avant. Je n’avais pas prévu d’en parler, mais c’était elle qui amenait le sujet.

— Il y avait… une certaine « amie » que je voulais cacher. Et j’avais peur que Chitanda soit au courant d’elle… et de moi. Pourquoi, à ton avis ? Pourquoi est-ce que je voulais cacher l’existence de cette « amie » ?

— Aucune idée.

— Tu mens tellement mal. Si tu veux me ménager avec un mensonge, fais au moins semblant d’y croire.

Je regardai mon dango sans rien dire.

Elle m’avait percé à jour. Oui, j’avais une idée générale de ce qui s’était passé. C’est même probablement grâce à cela que j’avais pu assembler toutes les pièces.

Mais je n’avais pas eu l’intention d’aborder le sujet. Je pensais que c’était quelque chose qu’elle ne voudrait pas que quiconque découvre. Et je n’étais même pas sûr de détenir toute la vérité.

— Pourquoi ça devait devenir aussi compliqué…

Elle croqua un nouveau dango, puis poursuivit.

— Je pensais qu’elle était quelqu’un de bien. Comme tu l’as dit, senpai… cette fille avait été transférée ici en troisième année de collège. Elle était vraiment bizarre. Je ne savais pas si elle avait du mal à se faire des amis ou si elle s’en fichait complètement, mais elle était incroyablement indépendante. J’ai été sa toute première amie. Et probablement la seule amie qu’elle ait jamais eue dans toute cette ville. C’est elle qui me l’a dit. On s’est promis qu’on ne se quitterait jamais.

— C’est une promesse difficile à tenir.

— Je ne m’en rendais pas compte quand je l’ai faite. J’étais stupide.

Elle sourit.

— Enfin, j’étais au collège. Et les collégiens sont tous un peu stupides, non ?

Tu tiens de beaux discours pour quelqu’un qui a quitté le collège il y a deux mois.

— À l’école, on ne parlait presque pas. C’était comme un secret rien qu’à nous deux. Je crois que personne ne savait qu’on était amies, même dans la même classe. Mais une fois sorties de cours, alors là… elle me montrait mille façons de m’amuser. Elle m’emmenait à des concerts, elle m’a appris le billard, et on a même monté une sorte de petit groupe. C’est elle qui m’a parlé de la confiture MilleFleur, celle qu’on a vue à ton anniversaire. Je t’ai dit que j’avais pris ce bronzage en skiant, mais c’est elle qui m’a emmenée pour la première fois. C’était super.

— Ce n’était pas du snowboard ?

— Je te dis que c’était du ski, bon sang.

Je n’étais pas très calé sur les loisirs « énergivores ». Mais quelque chose était évident : tout cela coûtait de l’argent.

Ôhinata avait été skier à Iwate. Elle avait suivi un groupe en tournée de Sendai à Fukuoka. À chaque fois qu’elle en parlait, je me demandais comment elle finançait tout ça.

Ma sœur voyageait autour du monde, mais c’est parce qu’elle gagnait suffisamment pour le faire. Ôhinata, collégienne, n’avait évidemment pas cette liberté financière. J’avais d’abord pensé que sa famille était aisée. Mais vu ce qu’elle avait laissé échapper au café, j’avais vite écarté cette possibilité.

— Et puis… j’ai manqué d’argent.

Seule sa bouche souriait encore.

— Si je me souviens bien, ta famille te refuse les petits boulots, non ?

— Oui. Ils sont très stricts.

— Pourtant ils t’ont laissé partir en voyage ?

— Seulement parce que j’étais accompagnée. En gros… ils ne me font pas confiance.

Elle ajouta, presque surprise par ses propres mots :

— Et même s’ils m’avaient autorisée à travailler… je ne sais pas si j’aurais voulu faire un job juste pour financer ce genre de sorties…

Elle avait dit que « c’était très amusant ». Je n’en doutais pas. Mais, manifestement, elle n’avait jamais pu en profiter complètement, écrasée par la conscience du gaspillage.

— J’avais beau répéter « Désolée, j’ai plus d’argent », ça n’entrait pas. Elle était particulière, tu vois. Elle me disait juste : « Arrange-toi. Comme ça on peut continuer. » Mais on ne crée pas de l’argent en claquant des doigts. Et j’avais les exams qui approchaient. J’étais perdue. Alors elle m’a dit : « Laisse-moi faire. » « C’est bon, on est amies, non ? »

Il existe mille façons d’obtenir de l’argent, même pour une collégienne. Le problème, c’est comment.

Elle commença à buter sur ses mots. Elle hésitait. Je décidai de l’aider.

— …Quand tu veux éviter un sujet à tout prix, c’est terrible quand quelque chose te le remet en pleine face.

Ôhinata pencha la tête.

— Si tu laisses un truc compromettant bien en évidence, quelqu’un finira par s’y intéresser. Mais si tu t’acharnes à le cacher, les gens voudront savoir pourquoi.

Je pensai à mon anniversaire. Au maneki-neko qui prouvait que Chitanda était venue chez moi. Je ne savais jamais comment gérer sa présence. Trop louche pour le retirer, trop risqué pour le laisser là.

— Quand Chitanda est arrivée… quelque chose avait disparu. Et j’ai compris ce qui s’était passé.

— Chitanda-senpai ? Quand ?

— Quand on est allés au café.

Elle n’avait pas compris tout de suite. Puis ses yeux s’écarquillèrent.

— Oh… maintenant que tu le dis… ! Senpai, tu as remarqué ça ?

Au café, Ôhinata avait caché Shinsou.

Satoshi avait repéré le numéro dans le présentoir et lui avait demandé de lui passer. Il était coincé entre d’autres journaux. Elle avait dû l’extirper en tenant le rack de l’autre main. Mais en repartant, quand j’avais voulu vérifier la météo dans le même présentoir… le journal était sorti sans effort.

Il manquait Shinsou. Il n’était pas sur le comptoir. Il avait été déplacé, caché. La question n’était pas où, mais pourquoi.

— Dans ce numéro du magazine, il y avait un article sur l’affaire Suitô et toute cette somme escroquée. Tu as emporté le magazine aux toilettes. Et c’est comme ça que tout s’est dévoilé…

Ôhinata poussa un long soupir affligé.

— J’aurais dû me méfier de toi plutôt que de Chitanda-senpai.

— Charmant. Je t’ai payé des dango, non ?

— Ils sont très bons.

Elle mangea l’avant-dernier. Il n’en restait qu’un.

— Je suis vraiment stupide. Comment j’ai pu croire que juste voir ce magazine dans l’étagère suffirait à changer le cours de la conversation…

— C’est vrai.

— Mais qu’est-ce que je faisais ? Même moi, je ne comprends pas…

Elle se tourna vers moi, résignée.

— Tu as compris l’essentiel, senpai, alors je vais le dire clairement. L’oncle de cette fille faisait partie d’une famille riche. Et si Chitanda-senpai avait seulement été bien connectée, je ne me serais pas inquiétée. Mais elle vient d’une ancienne famille. Elles tissent des liens avec d’autres familles du même acabit. Rien n’aurait été plus normal que d’entendre un jour Chitanda dire, sourire aux lèvres : « Oh, je suis passée leur rendre visite hier. »

C’était un scénario plausible. Effrayant, mais plausible.

— C’est ça. Mon « amie » a volé de l’argent à son propre oncle.

— Beaucoup ?

— Beaucoup.

Elle fixa la dernière boule de dango.

— J’avais peur. Si les flics… non, pas ça. Même s’ils avaient découvert la vérité, ils n’auraient arrêté qu’elle, pas moi. Je n’avais rien fait. Mais elle… si c’est pour rester avec son amie, elle ferait n’importe quoi. Elle pouvait rire d’un crime. Et cette amie… c’était moi. Je ne savais plus quoi faire. J’avais complètement mal évalué la distance entre nous. C’est ce que j’ai toujours pensé.

Elle grelotta malgré le soleil.

— Quand elle a su que je venais à Kamiyama, elle m’a sorti plein de trucs. « Oh, vraiment ? Donc voilà ton vrai visage ? » ou « Donc tu n’es qu’une menteuse finalement ? Tout ça c’était du pipeau ». Elle avait raté l’examen de peu. Mais malgré ça, on a encore promis de rester amies. Et on a obtenu notre diplôme. Et là… en entrant au lycée… je me suis rendu compte d’une chose. J’étais soulagée. Incroyablement soulagée.

Sa voix monta d’un cran.

— C’est affreux, non ? Même si elle est complètement tordue dans sa façon de penser, elle me voit encore comme sa seule « amie ». Je ne peux pas l’abandonner. S’il y a un malentendu, je dois le réparer. Je n’ai pas le droit de la laisser tomber. Ce serait… inhumain. C’est ce que je n’arrêtais pas de me dire. Et pourtant, j’avais tellement peur. Peur que ce qu’elle a fait soit découvert. Peur que notre lien soit exposé. Rien que d’imaginer Chitanda-senpai s’approcher de moi et me demander : « Tu es son amie, c’est ça ? »… je n’arrivais plus à la regarder en face.

Elle hurla presque, baissant la tête, comme si elle voulait broyer ses propres mots contre le sol.

— Je suis… je suis tellement idiote !

 

La propriétaire de la boutique de dango sortit et nous apporta du thé. Nous l’acceptâmes volontiers, mais nous n’avions besoin de rien d’autre. Cette halte nous avait permis de reprendre entièrement notre souffle, mais il nous faudrait bien atteindre la ligne d’arrivée tôt ou tard.

Je me levai et m’adressai à Ôhinata, restée assise.

— Chitanda serait vraiment heureuse si tu rejoignais le club. Ibara et Satoshi aussi.

Elle releva la tête, mais ce fut pour m’offrir un léger sourire, tout en secouant doucement la tête.

— Je me suis affolée toute seule, et j’ai tout rejeté sur Chitanda-senpai… et en plus je lui ai dit des choses horribles. Comment est-ce que je pourrais lui faire face après ça ?

— Ce n’était qu’un moment d’angoisse. Tout reviendra à la normale avant même que tu t’en aperçoives. Chitanda ne t’en veut pas. Elle pourrait même t’aider.

Même moi, je savais que c’était impossible désormais. J’avais dissipé le malentendu entre elles, oui… mais cela ne faisait que confirmer que Chitanda n’avait strictement rien à voir avec le problème d’Ôhinata.

— Je sais que tu as été blessée, mais tu ne peux pas nous en vouloir pour autant.

C’est tout ce que je lui dis.

Et, comme je m’y attendais, Ôhinata secoua encore la tête.

— J’irai présenter mes excuses à Chitanda-senpai un jour. Mais pour l’instant, je ne supporte pas encore l’idée d’être dans la même pièce qu’elle.

— Je vois. Je vais y aller, alors.

À peine m’étais-je retourné qu’elle m’interpela.

— Tu te souviens, senpai ? Tu te souviens de ce que je t’ai dit dans les jardins, quand j’ai décidé de rejoindre le club de littérature au milieu de toutes ces campagnes de recrutement ?

Je répondis en relâchant mes épaules.

— Pas vraiment.

Je ne voyais pas son visage, mais je savais qu’elle souriait.

— Arrête… tu mens tellement mal.

Comment faisait-elle pour toujours deviner juste ? Est-ce que j’étais à ce point facile à lire ?

— Voir des amis s’entendre, c’est ce qui me rend la plus heureuse au monde. Je le pense vraiment. Alors ce que je veux dire, senpai, c’est que… ces deux derniers mois… je crois qu’ils m’ont vraiment sauvée.

À ce moment-là, j’aurais peut-être dû me retourner et lui dire quelque chose. « Si un jour tu en as envie, passe nous voir quand tu veux. »

Mais je n’y arrivai pas.

Ses mots à elle me devancèrent.

— Les dango étaient bons… Merci beaucoup.

 

 

[1] Note de l’auteur : Ce mot est apparu soudainement dans la conversation, et je pensais alors au film Firefox, l’arme absolue de Clint Eastwood. Cependant, si je relisais ce passage aujourd’hui, la situation serait peut-être différente…

[2] Une friandise japonaise en forme de boule, généralement faite de riz et de farine, souvent vendue par trois sur un bâton.

[3] À l’origine, l’expression idiomatique japonaise : « Quitte à manger du poison, autant finir l’assiette. » (毒を食らわば皿まで)

[4] 240 yens = environ 1,30€

[5] Le mitarashi dango est la version la plus courante, à base de farine de riz et trempée dans une sauce soja-sucre, tandis que le yomogi est un dango cuit à la vapeur et parfumé à l’armoise.

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