REIGN OF V6 : CHAPITRE 4


Ashbury, le cœur fulgurant

Un peu plus de deux ans auparavant, au niveau de la quatrième couche du labyrinthe, la Bibliothèque des Profondeurs.

— …

Dans une tour débordante de livres, dans un coin réservé à la lecture, un homme était assis, enseveli sous une montagne de grimoires interdits. Totalement inconscient de l’ombre qui s’approchait derrière lui.

— … Hé, abruti.

— Hm ? Oh, Ashbury.

Morgan se retourna et trouva Ashbury en lévitation sur son balai, l’air particulièrement agacé. Il lui fit un geste un peu mou de la main, mais réalisa aussitôt les implications de sa présence. Il posa son menton dans sa paume.

— Tu es venue seule ? C’est plutôt risqué.

— Parce que tu n’es jamais revenu ! Le prochain tournoi de la Ligue commence dans deux semaines ! Tu comptes rester planqué ici encore combien de temps ?!

Il le savait bien, et c’était précisément ce qui la poussait à bout. Voyant les gardiens de la bibliothèque se tourner vers eux, Morgan plaqua une main sur sa bouche.

— Désolé, désolé, ça fait si longtemps que ça ? Mes recherches sont à un stade critique là. J’étais plongé dedans, en train de planifier l’expérience.

Cette nouvelle la prit de court. Ashbury écarta sa main d’un geste agacé, le fusillant du regard.

— L’expérience ? Tu ne m’en dis jamais grand-chose, mais c’est en rapport avec les Tírs, pas vrai ?

Elle l’avait percé à jour avec son regard aiguisé. Morgan croisa les bras.

— Vu ce qui nous attend, tu as le droit de savoir. Viens voir.

D’ordinaire, un mage n’invitait jamais personne dans son repaire. Il y avait bien des espaces partagés selon les disciplines, mais l’accès aux ateliers privés restait strictement limité. C’était donc la toute première fois qu’Ashbury mettait les pieds dans le sien.

— J’étudie Luftmarz. Si on en croit les cycles, ce Tír devrait passer à proximité d’ici quatre mois. Mon plan est de mener une expérience là-bas d’une grande envergure dès que j’en aurais l’occasion.

Morgan posa la main sur une gigantesque sphère de verre au fond de la pièce.

— Je compte ouvrir un micro-portail à l’intérieur et invoquer du feu à travers lui. Mon but est d’observer et d’analyser ces flammes pour en comprendre pleinement la nature… et parvenir à les contrôler. Voilà l’essentiel de l’expérience.

— … Dès que tu as dit « Tír », je m’en doutais, mais… c’est incroyablement risqué. Si tu rates l’ouverture du portail, ce sera un carnage. Et même si tout se passe bien… tu crois vraiment que tu as une chance de maîtriser le feu d’un Tír ?

— Si je n’y croyais pas, ce ne serait pas une vraie expérience. Et tout ça a été approuvé par l’administration. J’ai étudié à la loupe toutes les recherches antérieures sur le sujet et éliminé toutes les erreurs possibles. J’ai confiance en mes chances de réussite, affirma Morgan. Mais rien n’est jamais certain dans ce monde. C’est pour ça que je te mets au courant. Quoi qu’il arrive, une fois le moment venu, je vais être cloîtré dans mon atelier pendant au moins trois mois. Tu auras besoin de quelqu’un pour me remplacer, non ?

À ces mots, Ashbury détourna enfin les yeux de la sphère pour le fusiller du regard.

— … Dans quatre mois, tu descendras dans le labyrinthe. Trois mois plus tard, tu en ressortiras.

— Au minimum, oui. Mais prévois un ou deux mois de plus, au cas où.

— Alors on part sur cinq mois, trancha-t-elle.

— Pas un jour de plus. Si tu me fais attendre plus longtemps, il n’y aura plus de place pour toi chez les Hirondelles. Peu importe ce que diront les autres, je ne te laisserai pas revenir.

Ses mots étaient durs, mais derrière cette fermeté ne se cachait qu’un souhait simple, qu’il survive. C’était sa façon de lui donner du courage. Morgan lui répondit par un large sourire.

— C’était déjà prévu. Ne va pas te crasher pendant mon absence.

— Tu parles à qui, là ?

Le match de la Ligue allait commencer. Les gradins de l’arène de sport à balais étaient bondés d’élèves. Parmi eux avançait un petit garçon, le visage caché sous une frange trop longue, se faufilant tant bien que mal dans la foule.

— …Euh, pardon… Laissez-moi passer…

Chaque fois qu’il se heurtait à un mur de spectateurs, sa petite voix s’élevait. Mais la plupart des élèves étaient trop absorbés par leurs conversations pour l’entendre. Il fut contraint de tirer sur les manches des gens pour attirer leur attention.

— …Excusez-moi… Je suis pressé… Si vous pouviez juste…

Cela lui valut surtout des regards perplexes. Certains refusaient obstinément de bouger, mais dans ces cas-là, il avait une dernière carte en main : son brassard. Dès qu’il l’exhibait, les visages se figeaient de surprise et un passage s’ouvrait aussitôt. Aujourd’hui, cependant, il n’en avait pas eu besoin. Il parvint enfin à destination : une table où l’instructeur de vol l’attendait déjà, lui faisant signe de s’asseoir.

Il prit place et le salua brièvement. Devant lui s’étendaient le terrain de l’arène et le ciel au-dessus. Des joueurs pour la cérémonie d’ouverture exécutaient des figures spectaculaires pour chauffer la foule, et il pouvait sentir l’excitation monter. Il glissa la main dans la poche de sa robe et en sortit une petite boîte. À l’intérieur, une pâte collante. Il en prit une noisette, l’étala sur ses mains, puis repoussa ses cheveux en arrière, dévoilant son front.

Et l’instant d’après, il était un autre homme. Il inspira profondément, leva sa baguette et lança un sort d’amplification vocale avant de rugir :

— À VOS PIEDS, BANDE DE SAUVAGES ! C’EST L’HEURE DU COMBAT DE BALAIS DE LA LIGUE SENIOR !

Sa voix claqua dans l’air comme un fouet sur le dos d’un géant endormi. C’était Roger Forster, l’illustre commentateur de sport de balais de Kimberly.

— Certains de nos petits nouveaux ignorent peut-être encore les règles, alors voici un rappel express ! Contrairement aux guerres de balais, qui misent tout sur l’esprit d’équipe, le combat de balais c’est du un contre un ! Pas de combats aériens brouillons, pas de duels périphériques ! Juste des affrontements en tête-à-tête, façon corrida ! Chaque choc peut être fatal ! Et moi, j’adore ça !

Sa timidité s’était envolée, balayée dès qu’il s’était assis et qu’il avait dégagé les mèches de son visage. Personne n’aimait le sport de balais autant que lui, personne ne vibrait plus à chaque retournement de situation, et c’était précisément ce qui faisait de lui un commentateur hors pair.

— À l’analyse aujourd’hui, nous avons l’Instructeur Dustin ! L’ambiance est chaotique sur le campus ces derniers temps, et il doit avoir un paquet de soucis à gérer, mais il a quand même pris le temps de venir assurer le show ! Un grand merci à lui ! On vous sert du cidre ?

Roger lui tendit une coupe (déjà posée sur la table), et Dustin le fusilla du regard. Les cernes sous ses yeux trahissaient un cruel manque de sommeil.

— …Faites-en une bière. Bien houblonnée, comme celles du Nord. Et servez-moi ça dans une chope grande comme un évier.

— Pas d’alcool en cabine, cher Instructeur ! Mais en attendant, le premier match est sur le point de commencer !

Roger abandonna la plaisanterie pour se concentrer sur la compétition. Là-haut, deux joueuses plongeaient déjà l’une vers l’autre. Lorsqu’elles se croisèrent, leurs clubs s’entrechoquèrent violemment. L’impact les secoua tous les deux, mais elles se rétablirent aussitôt, accélérant, frôlant le sol et remontant vers les hauteurs. La foule explosa d’enthousiasme, prête pour le prochain choc.

— Ouuuuh, elles ne retiennent pas leurs coups aujourd’hui ! Beverly Lonergan contre Monique McKay ! Ces deux-là se sont déjà affrontées, et leur score est de six à quatre ! Dustin, votre pronostic ?

— Deux joueuses très expérimentées qui savent ce qu’elles font. Peu importe qui gagne, ça va être un combat acharné. Et tant qu’à faire, autant en profiter pour rappeler aux plus jeunes un principe fondamental. Quelle est la base du combat de balai ?

— Votre commentateur est prêt pour une interro surprise ! La réponse : la vitesse fait l’altitude, et l’altitude fait la vitesse !

— Exactement. On a tendance à ne voir que les coups de clubs, mais ce principe est toujours en jeu. Plus on vole bien, mieux on combat.

Dustin fut en mode prof alors Roger savait exactement la réponse à donner.

— Mais, Instructeur Dustin, ce sport a l’air si simple ! L’un monte à droite, l’autre à gauche, les deux font demi-tour ensemble, replongent en piqué et BAM ! Puis ils changent de côté et recommencent ! Si ce n’est que ça, est-ce que la maîtrise du vol fait vraiment une différence ?

— Évidemment, et une différence nette. D’abord, lors de l’impact, celui qui vole le plus vite aura un avantage énorme. Il frappera plus fort ! Ce qui veut dire que les deux joueurs en général doivent penser à la vitesse qu’ils peuvent accumuler avant chaque affrontement.

Les yeux de Dustin ne quittaient pas le match. Montée, descente, choc, montée, descente, choc. Traçant un huit dans le ciel, les deux joueuses se disputaient sans relâche l’avantage de la vitesse à tour de rôle.

— Les moments les plus cruciaux sont ceux où les joueurs passent de la descente à la montée ou inversement. Tout repose sur leur façon de négocier les virages et sur leur sens du timing. Un mauvais virage entraîne une perte de vitesse, et une perte de vitesse, c’est un désavantage au moment de l’impact. Et ce n’est pas juste un malus pour cet affrontement précis : ces erreurs finissent par s’accumuler.

Même un œil inexpérimenté pouvait saisir cet effet cumulatif.

Chaque joueur dessinait une trajectoire dans l’air, et tant que ces trajectoires restaient symétriques, aucun ne prenait l’ascendant. Mais dès que l’écart de vitesse se creusait, la symétrie se rompait. Le plus rapide suivait une courbe plus large, tandis que le plus lent traçait un arc de plus en plus petit. Plus le duel se prolongeait, plus cette tendance s’accentuait. Le point d’impact des clubs restait à mi-chemin entre eux, et au fil des échanges, le joueur en perte de vitesse finissait inévitablement plus bas que son adversaire.

— Comme la trajectoire et le timing du virage changent à chaque échange, l’impact du choc modifie toujours un peu la course. Ils doivent décider sur l’instant comment minimiser la perte de vitesse en corrigeant ça et comment en regagner un maximum avant le prochain contact. Ils vont ainsi de l’avant et en arrière jusqu’à ce qu’un écart décisif se crée. Voilà en gros comment fonctionne le combat de balais.

— Je vois ! Ça a l’air simple, mais en fait, c’est super technique !

— Exactement. Et regardez bien, l’écart est en train de se creuser.

Le combat continuait alors qu’ils parlaient. Après six affrontements, la joueuse de droite commençait à dessiner un arc plus large. Un avantage qu’un simple ajustement de vitesse ou d’altitude ne suffirait plus à combler. C’était la deuxième phase du combat de balais, celle où la foule commençait à se ronger les ongles, redoutant l’issue du duel.

— Plus l’écart de vitesse se creuse, plus il devient difficile de renverser la situation. À ce stade, le joueur en désavantage n’a plus qu’une seule option : tenter de conclure avant que l’écart ne devienne irrattrapable. Et vous allez voir, c’est exactement ce qui va se passer.

La joueuse de gauche, en difficulté, venait de modifier la prise de son club. Un geste à peine perceptible depuis le sol, mais pas pour Dustin ni pour les spectateurs avertis. Les deux foncèrent l’une vers l’autre à pleine vitesse, leurs silhouettes se croisant en un éclair. Le choc fut plus violent que jamais et la joueuse de droite ne remonta pas. Son corps s’éjecta de son balai, chutant en piqué, avant d’être rattrapé par un attrapeur en contrebas. La foule explosa.

— Et c’est la chute ! commenta Dustin. — Elle a tenté un Engagement, mais son adversaire l’a retourné contre elle. Ça peut parfois se jouer aux compétences en arts de l’épée, mais… cette fois, on n’en a pas eu besoin.

— Lonergan remporte l’échange ! Elle a conservé son avance accumulée et file vers la victoire ! Les attrapeurs ont évacué la perdante hors du terrain. Les joueurs du second tour entrent déjà en piste ! Pas une seconde de répit en combat de balais ! Et rassurez-vous, chers spectateurs : vos joueurs préférés arrivent dans un instant !

— Utiliser le premier match pour guider les nouveaux spectateurs… L’enthousiasme de l’Instructeur Dustin pour impliquer le public et attirer plus de monde est un atout précieux.

Chela hocha la tête, impressionnée. Assis dans les gradins nord, directement en face de la cabine des commentateurs, ils observaient les nouveaux joueurs entrer en lice. Pete croisa les bras.

— Ils ont vraiment rendu ce match plus facile à suivre. Mais que ce soit un combat de balais ou de la guerre de balais, ça ne répond toujours pas à ma plus grande question : pourquoi les sports de mages n’incluent-ils pas de sorts ?

Une interrogation naturelle pour quelqu’un issu d’un milieu non magique. Oliver et Chela se tournèrent vers lui.

— Pourquoi n’y a-t-il pas d’utilisation de sorts en sport de balais ? demanda Oliver. — En fait, la vraie question, c’est pourquoi les règles ont fini par privilégier une variante sans magie.

— Techniquement, il existe des variantes qui autorisent les sorts, ajouta Chela. — Pendant un temps, c’était même la norme. Mais au fil des années, la discipline sans magie a pris le dessus.

— Et ce n’est pas arrivé par hasard, poursuivit Oliver. — On peut citer deux grandes raisons : premièrement, c’est avant tout des compétitions de vol. Aller plus vite, voler mieux, de manière plus fluide… C’est ce que recherchent les joueurs et ce qui fascine le public. Et ce principe va à l’encontre de l’usage des sorts.

— Pourquoi ? Lancer un sort gêne le vol ?

— Ça te ralentit, répondit Chela. — Tout simplement parce que tu alimentes constamment ton balai en mana pour voler. Si tu commences à lancer des sorts, une partie de ce mana est détournée et le balai reçoit moins de puissance. La perte de vitesse est inévitable. Dans un sport où la rapidité est primordiale, ce n’est pas l’idéal.

— Ah… Donc autoriser la magie enlèverait tout l’intérêt du vol.

— C’est la première raison, oui. Ensuite, il faut savoir que toucher quelqu’un avec un sort en plein vol est vraiment loin d’être facile, expliqua Oliver. — Les difficultés varient selon le type de duel, mais que ce soit en combat rapproché, latéral ou frontal, le simple fait de ralentir pour incanter te met en position de faiblesse. Donc non seulement tu as peu de chances d’atteindre ta cible, mais en plus, tu te retrouves désavantagé.

— Alors que frapper avec un club profite au contraire de la vitesse, reprit Chela. — Plus tu vas vite, plus l’impact est puissant. Bien sûr, chaque coup fait perdre un peu d’élan, mais justement, l’enjeu du combat devient de minimiser sa propre perte de vitesse tout en accentuant celle de l’adversaire. Tout repose donc sur la vitesse et la maîtrise du vol.

Elle ramenait ainsi la discussion à l’essence même du sport. Observant le match, Guy hocha la tête, songeur.

— Si les balais sont au cœur du spectacle, les sorts ne sont qu’une distraction.

— Exactement, approuva Oliver. — Et ce n’est pas valable que pour le sport de balais. Le combat aérien réel suit les mêmes principes. Si tu as déjà vu les cavaliers chasseurs de Gnostiques à l’œuvre, leur style de combat est une extension logique des guerres et combat de balais. Une preuve éclatante de cette philosophie, c’est l’existence d’un athamé conçu spécifiquement pour le combat aérien : le balmung.

Malgré les connotations sanglantes des guerres gnostiques, Chela afficha un sourire ravi.

— Les cavaliers au balmung ! s’exclama-t-elle. — J’ai grandi en écoutant leurs histoires.

— L’un d’eux est assis juste là, dans la cabine des commentateurs, ajouta Oliver, lançant un regard en coin à leur instructeur de balai.

Dustin Hedges était affalé sur sa chaise, scrutant le ciel d’un air bougon, tel un simple passionné de sport de balais. Pourtant, cet homme avait été l’un des plus grands héros des combats aériens. Difficile à imaginer aujourd’hui, et cette pensée leur arracha un rire.

— …C’est bientôt notre tour, Nanao, dit Oliver en se levant. — On ferait bien d’y aller.

Nanao faisait partie des nombreux participants en attente de leur tour. Elle et Oliver portaient déjà leurs maillots.

— Mm, allons-y, répondit-elle en se levant à son tour. — Chers amis, nous nous retrouverons plus tard.

— Faites-leur mordre la poussière !

— On sera là pour vous encourager !

Portés par ces cris d’encouragement, ils s’élancèrent ensuite. À peine avaient-ils disparu qu’une silhouette apparut à l’autre extrémité de la sortie, et Katie l’appela aussitôt :

— Miss Miligan !

— Ah, vous voilà. J’ai un peu de retard. J’aurais voulu arriver avant le premier match.

La Sorcière à l’œil de Serpent portait un très grand sac en bandoulière. Jetant un œil au début du quatrième match, elle prit place à côté de Katie.

— Pardonnez-moi. J’imagine que Nanao et Oliver sont déjà partis ?

— Tu viens juste de les manquer !

— Quel dommage. J’aurais aimé leur souhaiter bonne chance.

Elle posa son sac sur ses genoux. Quelque chose remuait à l’intérieur. Guy la regarda avec curiosité.

— ??? Qu’est-ce que tu transportes au juste ?

— Guy, savais-tu que les vainqueurs de la Ligue ont le droit de prononcer un discours devant la foule ?

Ce n’était pas vraiment une réponse, mais il était évident que c’était lié. Le froncement de sourcils de Guy s’accentua.

— Et pendant les périodes d’élection, il est d’usage que les vainqueurs mentionnent pour qui ils comptent voter. Si Nanao l’emporte, je pense qu’elle n’hésitera pas à le faire pour moi.

Miligan ouvrit une section du sac, laissant entrevoir une cage à l’intérieur. Derrière les barreaux, le visage d’un oiseau adorable.

— Il est donc naturel que je lui rende la pareille.

Nous nous trouvions dans la loge ouest de l’arène.

D’ici, un simple couloir menait directement au terrain. La salle était bondée de joueurs attendant leur tour. Il y avait une certaine tension, mais leurs adversaires étaient regroupés dans la loge d’en face, alors personne ne cherchait à provoquer qui que ce soit. Tous se concentraient sur leur balai, astiquaient leur club ou feuilletaient de manière distraite des magazines.

— …Prête, Nanao ? demanda Oliver en la détaillant du regard.

Assise sur le banc à côté de lui, elle détourna la tête.

— Pas du tout, répondit-elle.

— …Un souci ?

— Mon attrapeur ne m’a pas suffisamment motivée.

Oliver ouvrit grand les yeux. Un long silence s’ensuivit… puis, sans prévenir, il attrapa ses joues entre ses doigts et les tira.

— …Évitons les caprices, déclara-t-il.

— Nya-heh-heh.

Elle gloussait comme une enfant espiègle. Oliver relâcha ses joues et la serra dans ses bras. Sentant battre le cœur de l’autre, ils restèrent ainsi dix bonnes secondes. Puis, jugeant le moment venu, il la laissa partir. Nanao bondit.

— Force multipliée par cent ! Je dois aller chercher Amatsukaze !

Elle détala vers l’espace où étaient rangés les balais, et Oliver lui adressa un sourire.

— …C’est là ta vraie force, souffla une voix près de son oreille.

Il se retourna et trouva une élève de sixième année à ses côtés. C’était Melissa Cantelli, la vice-capitaine des Oies Sauvages. Gêné d’avoir été observé, Oliver détourna le regard, mais elle se contenta de sourire et de secouer la tête.

— Il n’y a pas de quoi avoir honte. L’amour entre une joueuse et son attrapeur est idéal. Si le lien est instable, la performance l’est aussi. Et j’ai vu suffisamment de duos chaotiques pour savoir comment ça se termine.

Réalisant qu’il ne pouvait pas juste l’ignorer, Oliver tendit l’oreille.

— Ashbury en est un bon exemple. À son apogée, c’était une vraie tornade. Peu importait la discipline, personne ne pouvait l’arrêter. Mais quand elle a perdu son attrapeur… elle s’est effondrée. Je ne peux pas dire que je l’appréciais, mais… c’était dur à voir.

— …

— Alors vas-y, couve Nanao autant que tu veux. Mais ne prends pas cette affection pour acquise. Il n’y en a jamais trop. Les désirs d’un mage n’ont pas de limites.

Ce qui avait commencé comme un simple conseil de coéquipière était en train de dériver vers les remarques envahissantes d’une tante trop intrusive. Oliver hocha la tête d’un air un peu hésitant.

Mais cela ne la découragea pas, bien au contraire, Melissa se pencha encore plus près sur le banc, lui murmurant à l’oreille.

— …Tu prends le temps pour le sexe au moins ? Pas question de bâcler les préliminaires sous prétexte de fatigue. C’est crucial ! Faut la mettre bien, sinon…

— Stop !

— Quoi donc ? demanda Nanao, revenant avec son balai, juste au moment où la conversation atteignait un point de non-retour.

Oliver bondit sur ses pieds et lui attrapa la main.

— Rien du tout ! Allons-y, Nanao !

Il l’entraîna aussitôt vers le terrain. Derrière eux, Melissa les regarda s’éloigner, avant de sentir un coup de poing lui tomber sur le crâne. Un autre élève de sixième année, Hans Leisegang, capitaine des Oies Sauvages.

— T’as pas besoin de fourrer ton bec là-dedans juste avant un match, cervelle d’oiseau. Imagine s’ils se déconcentrent à cause de toi.

— D-désolée… Je sais, mais quand je les vois ensemble…

— Je veux dire, je comprends. Mais c’est aussi ce que j’aime chez eux. Cette manière de frôler le ravin, de s’arrêter juste avant le grand saut.

Il jeta un regard en direction des deux élèves qui s’éloignaient, sourire en coin.

— Des fleurs comme celles-là, ça ne pousse pas souvent à Kimberly. Voire pas du tout. Je vais pas gronder la mamie fouineuse en toi, mais il vaut mieux laisser certaines choses intactes.

— …Je vais essayer. Mais franchement… Qu’ils se lancent, bon sang ! Argh, j’ai tant de conseils à leur donner !

— Ça, c’est juste ta frustration qui parle. J’ai entendu dire que ton dernier mec t’a larguée ?

— Aughhhhh ! Tu veux me déclarer la guerre, c’est ça ?!

Il avait touché un point sensible. Melissa tenta de l’attraper, mais Hans esquiva avec aisance, jetant un dernier regard vers Oliver et Nanao.

Ils s’étaient arrêtés à la ligne de démarcation sur le sol, attendant leur tour. Quelques minutes plus tard, l’arbitre devant eux leur fit signe, et ils enfourchèrent leurs balais, s’élevant dans les airs. Lorsqu’ils entrèrent sur le terrain, les projecteurs les aveuglèrent un instant, tandis que le rugissement de la foule s’abattait sur eux. Un moment rendant accro bien des joueurs.

— Mm ? Oliver, regarde là-bas.

Nanao avait tourné les yeux vers leurs amis et avait repéré quelque chose d’étrange. Des lettres se dessinaient dans l’air, formées par plusieurs oiseaux volant au-dessus des gradins, les pointes lumineuses de leurs plumes caudales traçant des sillages brillants derrière eux. Quelques instants plus tard, le message s’afficha en entier : Bonne chance, Nanao Hibiya.

— …Ah, ça doit être Miligan, dit Oliver, comprenant aussitôt le tour de passe-passe.

Il repéra rapidement la Sorcière à l’œil de Serpent, assise près de leurs amis. Nanao lui fit un signe de la main, et Oliver sourit.

— Ses intentions ne sont peut-être pas totalement désintéressées, mais elle veut que tu gagnes. Prenons ça comme un encouragement.

— Mm !

Cela sembla raviver la flamme dans le regard de Nanao. Elle aperçut son adversaire et son attrapeur, et Oliver en profita pour lui rappeler quelques points essentiels.

— Tu affrontes un quatrième année spécialisé dans l’endurance. Il a tendance à dévier les coups de clubs, à faire traîner le duel et à attendre que son adversaire fasse une erreur. Il ne se laissera pas entraîner dans un affrontement direct au début ou en milieu de match.

— Alors je vais juste devoir l’y forcer.

Nanao lui adressa un sourire plein d’assurance et il le lui rendit. Elle s’éleva dans les airs, tandis qu’il descendait vers son poste au sol.

— Je te regarderai gagner d’en bas, Nanao. Fonce !

— Sur mon honneur !

Deux silhouettes s’élevant, l’une à droite, l’autre à gauche. Et la foule n’encouragea qu’une seule personne, à commencer par le commentateur.

— La voilà, la voilà, la voilà ! La fille que vous attendiez tous ! Arrivée à Kimberly au printemps dernier, elle n’avait jamais touché un balai avant son premier cours de vol et à peine un an plus tard, la voilà déjà en train d’enflammer les ligues seniors ! Elle fait des vagues comme personne ici, c’est Nanao Hibiya ! Faites un maaaaaax de bruit !

— Vous vous emballez toujours trop dès que Miss Hibiya est dans les parages. Vous n’avez même pas mentionné son adversaire !

— Mais non, je ne l’ai pas oublié. Elle affronte aujourd’hui un quatrième année du nom d’Arnaud Jonquet ! Lui aussi fait partie des jeunes espoirs de la Ligue senior, après y être monté dès sa troisième année. Réussira-t-il à conserver ce titre face à l’ascension fulgurante de son adversaire ?

Le coup du cor retentit, marquant le début du match. Les deux joueurs plongèrent en piqué, leurs clubs s’entrechoquant au cœur du terrain. L’impact fut si puissant qu’il résonna jusque dans leurs os. Nanao partit à droite et Jonquet à gauche, mais déjà, l’avantage de vitesse de Nanao sautait aux yeux.

— Baaaaam ! Jonquet n’a pas réussi à dévier ce coup et peine à garder le contrôle ! Hibiya prend déjà la tête !

— Ha-ha ! Hibiya a compris comment mettre la pression. C’est sûr que manier une arme à deux mains tous les jours, ça aide ! Même le meilleur joueur aurait du mal à dévier une frappe pareille.

Dustin affichait un large sourire carnassier. Il avait peut-être taquiné Roger sur son enthousiasme, mais lui aussi était clairement à fond. Peu importe depuis combien de temps on suivait ce sport ou son niveau d’expertise, quand Nanao était dans les airs, impossible de rester indifférent. Tous les regards rivés sur elle, elle remit son balai en position pour regagner les hauteurs.

— Ils ont complété leur virage post-impact et se dirigent vers une seconde descente ! Avec son avantage de vitesse, Hibiya arrive aussi d’encore plus haut ! Cette frappe sera encore plus violente que la première !

— Ce n’est que le deuxième choc, mais Mr. Jonquet doit montrer ce qu’il a dans le ventre ici. S’il perd cet échange, tout le combat se jouera au rythme de Hibiya. Allez ! Ce n’est pas le moment de retenir ses coups !

Dustin se laissa emporter et frappa violemment la table du plat de la main. Son regard ne quittait pas Nanao et Jonquet, qui fonçaient l’un vers l’autre. Ils se croisèrent, levèrent leurs bras et le choc qui suivit fut des plus inattendus. À l’instant où leurs clubs s’entrechoquèrent, le balai de Jonquet partit dans une vrille incontrôlable. Incapable de maintenir son vol, il fut projeté vers le sol, impuissant.

De son côté, Nanao fila vers la gauche, traçant un superbe virage avant de remonter sans effort. Le verdict était sans appel, et le public en resta bouche bée.

— Ohhhhhhh ?! Jonquet tombe ! Ce coup l’a fait tournoyer comme une toupie ! Hibiya l’emporte dès le deuxième choc ! Un match bien plus rapide que prévu !

— Il a tenté un Tour Koutz, et ça s’est retourné contre lui. Je salue la décision de jouer sa carte maîtresse aussi tôt, mais il n’avait clairement pas encore le niveau pour l’utiliser face à Hibiya. Peut-être que ça aurait marché dès le premier choc, mais on ne le saura jamais.

Dustin fronçait maintenant les sourcils, analysant la cause de cette défaite. Les arbitres confirmèrent la victoire de Nanao, et elle fit un signe de la main au public avant de redescendre vers le tunnel de sortie.

— Premier jour de la Ligue, et Hibiya frappe fort avec une victoire éclatante ! Accompagnée par les acclamations de la foule, elle regagne la terre ferme. Mais ce n’était pas suffisant, oh non ! On a déjà hâte de la revoir voler ! Toi là-bas, élève-toi et viens nous faire coucher le soleil ! Fais le tour du monde afin de nous vite ramener « demain » !

Atterrissant dans le couloir de sortie, Oliver la rejoignit bientôt. Ils se tapèrent dans la main avant de reprendre leur marche.

— …C’était expéditif. Mais pas aussi facile que ça en avait l’air, pas vrai ?

— Mm, le deuxième choc a été une surprise. S’il avait peaufiné ce mouvement un peu plus, c’est moi qui aurais fini à terre.

— C’est un Tour Koutz de haut niveau. Il n’avait jamais montré ça en match avant, donc il devait encore s’entraîner dessus. Garde en mémoire ce que tu as ressenti, car la prochaine fois que tu l’affronteras, il aura encore progressé.

Mais alors qu’ils discutaient du match, ils aperçurent quelqu’un devant eux. Diana Ashbury était adossée au mur gauche du couloir, affichant un sourire féroce.

— Ton premier match, et un duel plié en deux chocs. Tu te prends pour une grande dame, maintenant, Miss Hibiya ?

— Tu regardais, Miss Ashbury ? La fortune m’a souri. Mon adversaire a joué sa carte trop tôt.

— En effet, parce que c’est toi qui l’y as poussé.

Ashbury éclata d’un rire moqueur. Puis elle se détourna, lançant par-dessus son épaule :

— Les autres menu fretin, on s’en fiche, mais sois là pour mes combats. Eux, ils vaudront le détour.

Elle mit cette promesse à exécution à peine dix minutes plus tard. Dès que l’as des Hirondelles Bleues s’éleva dans les airs, l’arène tout entière se figea. Les gorges s’asséchèrent.

— Sa simple présence tend l’atmosphère. Inutile de la présenter ! Accueillez comme il se doit l’impératrice Diana Ashburyyyyyyyyyyyyyyy !

— Elle s’est concentrée sur les courses de balais, cherchant à améliorer ses chronos, mais elle s’est quand même inscrite en Ligue de combat. Rien d’étonnant venant d’elle.

— Elle affronte aujourd’hui un sixième année, Lauro Scarlatti. Leurs précédentes rencontres donnent un score de huit à deux, en faveur d’Ashbury. Instructeur Dustin, votre pronostic ?

— Mr. Scarlatti a montré de belles choses ces derniers temps. Ashbury, en revanche, n’a plus participé aux combats ni aux guerres. Il va falloir voir si ça joue en sa défaveur.

— Le club de l’Impératrice est-il toujours aussi redoutable ? Oh, et c’est parti !

Les joueurs commencèrent leur descente. Tout le monde pensait que ce premier choc servirait à prendre la mesure de l’adversaire, mais cette idée fut piétinée. Son opposant profita de l’élan de sa plongée pour frapper d’un coup sec, mais Ashbury, elle, laissa son club reposer sur son épaule. Sans même balancer son arme, elle fondit sur lui et le coup de Scarlatti frappa dans le vide. En un éclair, elle passa sous son bras et le crochet de son club l’attrapa, projetant son corps dans le mauvais sens.

Déséquilibré, Scarlatti fut arraché à son balai et chuta en vol plané vers le sol. Un sort de rattrapage l’intercepta, et il resta là, sonné, incapable de comprendre ce qui venait de lui arriver. Les yeux rivés au ciel, il vit Ashbury s’éloigner, déjà en route vers le tunnel de sortie, sans un regard pour la foule. Aucune acclamation, aucun cri de stupeur, même pas un souffle. Les tribunes restaient silencieuses.

— Qu-quoi ?

— Vous sortez de votre rôle de Commentateur là ! Mais je vous comprends. La ligue senior regorge de gros calibres, mais voir quelqu’un tomber dès le premier choc, c’est rare.

La voix de Dustin était rauque. Par nature, ce format de combat rendait une victoire instantanée quasi impossible. Même avec un écart de niveau important, il fallait généralement au moins deux ou trois échanges. Pourtant, il existait des attaques spécifiquement conçues pour cela et Ashbury venait d’en exécuter une.

Ces techniques, plus proches des acrobaties, étaient rarement utilisées dans des matchs de haut niveau. En règle générale, Dustin n’était pas fan de ce genre de coups.

Ils allaient à l’encontre du principe même de la discipline, censée récompenser le talent en vol. Mais cette fois-ci, il dut reconnaître la vérité en face. Ashbury avait choisi cette tactique en réponse au combat de Nanao un peu plus tôt.

Un seul choc, c’était encore mieux que deux. Voilà ce qui avait motivé son choix. En réussissant une manœuvre aussi délicate que l’enfilage d’une aiguille, elle avait affirmé sa domination sur la Ligue.

Elle n’avait pas eu besoin de recourir à une ruse pour arracher une victoire imméritée, elle avait simplement ajouté un coup fatal à son arsenal déjà bien garni. Impossible de la critiquer. Il n’y avait qu’un mot : impressionnant.

— On dit souvent que les trois disciplines des sports de balai ne font qu’une. Courses, combats, guerres, tout progrès dans l’une renforce les compétences dans les autres. Bien sûr, chaque joueur privilégie un domaine, mais Ashbury a toujours été l’exemple parfait de cette philosophie. Elle a amélioré ses chronos en envoyant ses adversaires au tapis. Et aujourd’hui, elle fait l’inverse.

C’était pour cela qu’elle était revenue en Ligue.

Dustin se donna une claque sur les joues, et le bruit fit sursauter Roger, qui tourna la tête et vit que les cernes sous les yeux de l’instructeur avaient disparu.

— Ashbury et Hibiya m’ont complètement réveillé. Ce tournoi de la Ligue va être dément !

***

Ce soir-là, ils se retrouvèrent au repaire secret de la Rose des Lames pour fêter la victoire de Nanao.

— Tu as passé le premier jour haut la main ! T’es la meilleure, Nanao ! s’exclama Katie.

Tout le monde fit tinter son verre et Marco, lui, brandit un tonneau en bois et quelques gouttes de cidre volèrent dans les airs. Chela humecta ses lèvres, repensant au match.

— Un duel plié en deux échanges… Ça a bien lancé les festivités. C’est ton plan, des victoires éclairs ?

— Plutôt que de parler de plan, disons que Nanao n’a aucun intérêt à retenir sa force quand elle frappe, répondit Oliver. — On a décidé de la laisser faire à sa façon. Seuls comptent les résultats, pas le temps qu’elle met à les obtenir.

— Ha-ha, ça, c’est bien Nanao ! J’aime ça ! Et cette victoire nous donne une excuse pour faire la fête toute la nuit !

— Ne sois pas ridicule, Guy. Une fois qu’on aura mangé, on étudiera. Tu as pris du retard en alchimie.

— Oh non, Pete, le rabat-joie ! Comment tu sais ce que j’ai zappé ?

— Katie et moi, on va te remettre à niveau. C’est génial, non, Guy ? Tu vas pouvoir préparer des potions toute la nuit.

L’ambiance resta à la fête. Ils parlèrent des matchs du jour, des adversaires à venir et le bavardage ne s’interrompit jamais. La soirée s’étira tard dans la nuit.

À trois heures du matin, tout le monde dormait, sauf Oliver. Il se glissa hors de ses couvertures avec précaution, veillant à ne réveiller personne, puis quitta le repaire. Il ne tarda pas à laisser derrière lui la première couche et pénétra dans la forêt luxuriante. Inspirant à pleins poumons l’odeur des feuilles humides, il se fraya prudemment un chemin parmi les arbres, se dirigeant en hâte vers la base de l’imposant Irminsul.

— Huff… Huff…

Une racine bombée émergeait du sol, reliant le tronc gigantesque qui s’élevait vers le ciel. Avant d’y poser le pied, Oliver prit plusieurs grandes inspirations, accélérant volontairement la circulation de son sang et de son mana. Il devait être au sommet de sa forme dès la première foulée.

— …C’est bon !

Échauffé, il consulta les aiguilles de sa montre à gousset, puis s’élança. Ses semelles frappèrent l’écorce avec une force qui le surprit lui-même, son corps bondissant toujours plus haut, les irrégularités du terrain ne représentant aucun obstacle.

— Maître ! À cette vitesse… je ne peux pas vous suivre !

L’alerte de Teresa résonna sur leur fréquence magique, et le cri étranglé dans sa voix le prit de court. Son agente de l’ombre avait bien plus d’expérience que lui en matière de course dans le labyrinthe. À moins de circonstances extrêmes, jamais encore il n’avait réussi à la distancer.

— …Très bien, reste en attente ! Je t’appellerai si besoin !

— Oui, Maître… Je… déso…

Sa voix se coupa avant la fin. Sans un contrat puissant pour tracer un lien, il était difficile de maintenir une communication mentale sur de longues distances via une fréquence magique. Il allait être coupé de Teresa jusqu’à ce qu’elle le rattrape, mais conscient de cela, Oliver conserva son allure.

— Pfiou… !

Quand il s’arrêta enfin, il était se trouva au sommet, point le plus élevé de la deuxième couche. De là-haut, presque toute la forêt s’étendait à perte de vue. D’un revers de main, il essuya la sueur de son front et jeta un œil à sa montre.

— Base au sommet en trente-deux minutes. Presque dix minutes de moins que mon précédent record.

Ce précédent record datait d’avant son combat contre Enrico. Il avait pleinement conscience d’avoir grimpé bien plus vite, car il ne s’était jamais retrouvé bloqué. Les passages délicats qu’il devait auparavant franchir à quatre pattes, il les avait traversés en courant.

Et à cette vitesse, les bêtes magiques l’évitaient. Peut-être était-ce aussi l’heure qui jouait en sa faveur, car il n’avait affronté personne en chemin.

— Ce n’est clairement pas une progression ordinaire, murmura-t-il.

Comme Chela l’avait souligné, même pour un mage en pleine croissance, une amélioration physique aussi soudaine sur une période si courte était anormale. On trouvait des cas comme celui de Nanao, mais sa progression rapide avait toujours été une constante. Comparé à ses avancées fulgurantes, l’évolution d’Oliver avait jusqu’ici tel un insecte rampant lentement sur le sol avant de soudainement se voir pousser des ailes. Il y avait quelque chose d’anormal là-dedans, une sensation qui ne laissait place à aucun doute : il s’agissait d’une compression de son espérance de vie.

Une simple accélération ne suffisait pas à expliquer cela. La croissance qu’il aurait dû connaître sur des années avait été concentrée, injectée en lui à l’instant présent. Sa chair et son éther fonctionnaient sur ce mécanisme de survie. Son propre être avait jugé qu’il n’avait aucune chance de survie autrement.

Le déclencheur était évident : la fusion prolongée de son âme avec celle de Chloe Halford pendant plus de deux minutes, suivie du combat féroce contre Enrico Forghieri. Son plongeon au bord de la mort avait poussé son âme à rejeter sa propre trajectoire. Elle était convaincue que la croissance naturelle qu’elle avait prévue, c’est-à-dire une vie menée normalement, ne suffirait pas à lui faire tenir une seconde de plus.

Le résultat en avait été une altération fondamentale de son essence. Pour exploiter pleinement l’expérience siphonnée de l’âme de Chloe Halford, une partie de l’existence totale d’Oliver Horn avait été précipitée, condensée de force, comme une bougie d’une heure brûlée en cinq minutes. Sans cela, sa flamme se serait éteinte.

— …

En échange de ce pouvoir, il avait sacrifié une grande partie de son avenir. Conscient de cela, Oliver décida qu’il s’en fichait. C’était le plus insignifiant des prix à payer. Rien en comparaison des autres vies qu’il jetterait au bûcher.

— Héééééééé ! OOOOOOliiiiiiver !

Ses pensées silencieuses furent balayées par une voix tonitruante qui fonçait droit sur lui. Il tressaillit, se retourna et aperçut un garçon en train d’escalader l’Irminsul pour le rejoindre. Oliver était encore sous le choc lorsque l’intrus l’atteignit enfin.

— Ouf, j’y suis arrivé ! Bordel, t’es rapide. J’ai failli te perdre de vue !

— …Mr. Leik, dit Oliver, peinant à croire ce qu’il voyait.

Yuri Leik, le soi-disant élève transféré, haletait, affichant un large sourire. Le plâtre de son bras arraché avait déjà disparu. À peine avait-il repris son souffle qu’il donna une tape sur l’épaule d’Oliver.

— Voyons, appelle-moi Yuri ! Mec, c’est incroyable ! Ma cinquième tentative, et j’ai enfin atteint le sommet ! Ahhh… Ça, c’est du bonheur.

Balayant le panorama du regard, il écarta les bras en grand. Son expression était si ouverte qu’Oliver se surprit à engager la conversation.

— Tu as forcé comme ça même après avoir perdu un bras ?

— Ben ouais. Je l’ai dit, non ? Je sais pas pour les autres, mais tant qu’il reste des endroits où j’ai pas encore mis les pieds, je dois les voir !

Ce garçon avait l’âme d’un explorateur.

— Je suis content que tu sois là, ajouta-t-il en se tournant vers Oliver. Une victoire comme celle-ci, ça se partage.

— …

C’était dit avec tant de sincérité qu’Oliver en resta muet. Yuri, lui, continuait de contempler le paysage avec des yeux brillants d’excitation. La joie pure de la découverte, un cœur qui s’emballait face à l’inconnu, une spontanéité impossible à feindre.

Peut-être que ce garçon n’avait réellement aucune arrière-pensée. L’instinct d’Oliver lui soufflait que c’était le cas, malgré toutes les objections de sa raison. Ces deux impressions s’entrechoquèrent en lui et il choisit d’en apprendre davantage.

— …Mr Leik, es-tu ?

— Ahhhhhhhhhhhh !

Mais Yuri hurla avant qu’il ne puisse finir sa phrase. Il s’élança, se pencha et revint en brandissant un insecte dans sa main. Fier, il le tendit à Oliver.

— Regarde, Oliver ! J’ai trouvé un insecte ! Il est trop stylé !

— Ne touche pas à un truc dont tu ignores tout ! On sait pas ce que ça peut te faire ! Jette-moi ça !

Il s’interrompit net. Une vague d’hostilité venait de s’abattre sur eux, et il n’y avait plus que cela qui comptait. Il dégaina son athamé, soudain en alerte. Yuri jeta un regard aux alentours, toujours l’insecte en main.

— Euh, Oliver… on serait pas… encerclés, là ?

— …On dirait bien. J’aurais dû t’arrêter plus tôt. Cet endroit n’est pas vraiment fait pour le tourisme, déclara Oliver. Mais je ne m’attendais pas à ça. Ce sommet fait normalement office de zone tampon entre les différents territoires de bêtes magiques. D’habitude, on ne croise aucune grande bête de la magifaune ici et encore moins en plein assaut.

C’était un vrai problème. Lui seul pouvait aisément se frayer un chemin et s’enfuir, mais Yuri était encore un novice sur cette couche, et l’emmener compliquait considérablement l’équation. En plus, Oliver commençait à s’attacher au garçon, ce qui ne l’incitait guère à le laisser derrière.

— On dirait qu’on n’a pas le choix… Tu sais te battre, Mr. Leik ?

— Évidemment ! Il y a une première fois à tout !

— …Tu n’as jamais combattu avant ?! s’écria Oliver, priant pour que ce soit une blague.

Yuri lui répondit par un large sourire.

— T’inquiète ! Ce que je sais pas faire, je l’apprends en regardant.

Il tira son arme de son fourreau. Une simple tige tranchante, une construction si rudimentaire qu’il était difficile d’appeler cela un athamé.

— GYYYYYYYYYYYY !

Et une bête jaillit des fourrés, fonçant droit sur Yuri. Un singe de taille moyenne. Léger sur ses pattes, il bondit autour de lui, posa ses mains au sol comme pour une roulade avant et tenta de l’agripper avec ses orteils préhensiles. Yuri fit un bond en arrière, esquivant l’attaque, visiblement impressionné.

— Wow, tes pieds sont aussi puissants que tes mains ! s’exclama-t-il.

Tandis qu’il faisait ses observations, Oliver lançait un sort sur un nouvel assaillant. La majorité de la troupe semblait focalisée sur Yuri, lui facilitant la tâche. Et tandis que le comportement imprévisible du nouvel élève semait la confusion parmi leurs ennemis, Oliver réduisait régulièrement leur nombre.

— Avoir une bonne prise au sol, ce serait super utile ! Mes orteils sont plus courts, mais je me demande si je peux faire pareil !

Yuri paraissait bien plus absorbé par ses expérimentations que par le combat. Utilisant sa magie spatiale, il fit adhérer la plante de ses pieds au sol, puis manipula sa propre gravité pour se pencher complètement en arrière.

— Oh, ça marche ! Regarde, je fais comme toi ! Singe voit, singe fait !

— GYYYYYYYYYYYYYYYY !

Un singe sembla prendre cela comme une insulte et chargea droit sur lui. Toujours cambré en arrière, Yuri posa ses mains au sol et s’en servit comme axe pour balancer une violente ruade au-dessus de sa tête, envoyant le primate valser au loin. Oliver resta bouche bée. Pas la méthode la plus logique pour se battre, mais le simple fait que ça ait fonctionné en disait long sur son talent naturel. Huit singes gisaient maintenant au sol, et les survivants tournèrent les talons avant de s’enfuir. Yuri sembla surpris.

— Oh, ils s’en vont ? Pourtant, ils avaient encore le nombre pour eux !

— Aucune créature ne combat jusqu’à l’extinction. Je suis surtout surpris qu’ils soient restés assez longtemps pour perdre un tiers de leur troupe. Ce n’est pas la saison des amours…

Oliver rengaina son athamé, pensif. Mais une seconde plus tard, la main libre de Yuri se posa sur son épaule.

— Je savais que je pouvais compter sur toi, Oliver.

— …Et donc ?

— Que dirais-tu qu’on fasse route ensemble ? J’ai déjà parcouru tout ce chemin. J’aimerais voir de mes propres yeux la fameuse Bataille des Armées de l’Enfer.

Il fit cette proposition avec un naturel déconcertant, ponctuant même d’un pouce levé. Oliver peinait à croire que poursuivre plus loin puisse être une option envisageable. Et pourtant… il était peu enclin à refuser. Yuri savait clairement se défendre, mais pas au point qu’Oliver puisse le laisser livrer bataille seul sans s’inquiéter.

— …J’ai déjà traversé cette zone. Je peux surveiller ta tentative, si ça te suffit ?

— Ça ira très bien ! Tu vas voir, je vais y arriver du premier coup !

Tout sourire, Yuri s’élança. Oliver le suivit du regard, et une pensée lui traversa l’esprit : ce garçon, qui ignorait tant du monde, mais compensait par un instinct inouï… Ce garçon qui avançait toujours, même quand on le repoussait…

Il ressemblait plus qu’un peu à Nanao.

***

Au milieu des complots et des tensions qui l’agitaient, la Ligue de balais suivait son cours. Chela et Miligan étaient dans les gradins, assistant à un match mettant en scène le principal rival de la Sorcière à l’oeil Serpent dans la course à la présidence : Percival Whalley. Il n’avait pas cédé un seul pouce au fil des cinq assauts, avant d’abattre son adversaire.

— Ton opposant est plutôt doué.

— Oui, répondit Miligan avec un hochement de tête. —  Je n’ai clairement aucune chance contre lui sur un balai. Sans Nanao, il serait probablement la plus grande étoile montante des Ligues seniors.

Elle observa Whalley voler en cercle au-dessus du terrain, saluant la foule, avant de lâcher un petit reniflement méprisant.

— C’est une épine dans mon pied, mais il fera un excellent rival pour Nanao. J’espère simplement qu’elle le mettra au tapis. Leur affrontement pourrait bien avoir un impact significatif sur l’élection.

Comme toujours, elle ne cachait pas ses intentions. Tandis que Whalley disparaissait du terrain, son regard se porta sur la prochaine joueuse à entrer en lice : l’impératrice du balai, douze victoires en douze matchs.

— Mais espérer décrocher la victoire finale serait trop en demander… Ashbury joue dans une tout autre cour.

***

— Une domination pareille d’Ashbury est loin d’être idéale.

Ce soir-là, dans l’ancienne base du Conseil de la première couche, Leoncio grognait devant ses partisans.

— Elle se fiche bien des élections. Si elle gagne, elle ne soutiendra personne et, pire encore, elle risque d’ignorer le discours de la victoire. Tout ce dont on parlera, ce sera sa manière d’écraser tout le monde. C’est agaçant rien que d’y penser.

Il secoua la tête. Whalley serra les dents, puis posa une main sur son torse et fit un pas en avant.

— …Je vais la vaincre. Si je gagne, alors le problème est réglé.

Leoncio agrippa son crâne d’une poigne de fer avant même qu’il ne finisse sa phrase. Voyant la peur dans les yeux de son cadet, il lui siffla :

— Cet esprit combatif est un atout. Mais tu crois que je vais me reposer dessus ?

— … !

— …Hmph. Ne fais pas ton gamin, Percy. Dès qu’Ashbury a annoncé son entrée dans la Ligue, nous savions tous que tes chances de victoire s’étaient évanouies. Ce résultat était prévisible. Et personne ne te blâmera de perdre contre elle.

Lâchant enfin Whalley, Leoncio le laissa ruminer son amertume en silence. Puis son regard devint acéré.

— Cela étant dit… tu dois vaincre Nanao Hibiya. Cette deuxième année soutient Miligan. Et elle attire de nombreux regards, si elle vole la vedette ici, l’effet domino sur l’élection sera terrible.

Son ton ne laissait place à aucun refus, et Whalley s’agenouilla en guise d’acceptation. La suite était entre ses mains… Pourtant, Leoncio porta la main à son menton, considérant une autre solution.

— Cela dit, ce n’est pas très équitable que nous restions là, les bras croisés, à nous inquiéter. Pas vrai, Khiirgi ?

Son regard se posa sur l’elfe adossée au mur. Il ne précisa rien, mais son avarice lui fit saisir l’allusion. Un sourire fugace passa dans ses yeux, sombres comme le creux d’un arbre centenaire.

Ils la prirent en embuscade sur le chemin du dortoir, après un entraînement nocturne. Une cavalière s’entraînant plus dur et plus longtemps que quiconque allait forcément se retrouver seule.

— …Un à droite, deux à gauche, un au-dessus, murmura Ashbury, s’arrêtant sous l’arche menant aux dortoirs. L’obscurité autour d’elle vibra, mais sans émettre un bruit.

— J’entends l’herbe respirer ces jours-ci. Sortez de là, cloportes.

Elle tira son athamé, et les sorts fusèrent des ténèbres dans trois directions. L’angle et le timing étaient pensés pour ne lui laisser aucune échappatoire, mais ils ne touchèrent que du vide. Son balai, tenu dans sa main gauche, l’avait propulsée de côté.

TONITRUS.

Son sort foudroya un assaillant hors des ombres. L’attaquant roula au sol avant de se relever pour viser à nouveau, mais Ashbury avait déjà avancé d’un pas, son athamé tailladant le poignet de son adversaire. La main ne tenait plus que par un lambeau de peau, et l’arme tomba au sol. Tandis que les trois autres attaquants se figeaient d’effroi, Ashbury pivota vers eux.

— …Vous êtes si lents que j’ai eu le temps de bâiller. C’est bon, on en reste là ? Alors, bonne nuit.

Elle leva les yeux au ciel, et les ombres s’exaspérèrent. Elles bondirent en arrière, prenant de la distance. Abandonnant la règle d’or des attaques nocturnes – garder les sorts discrets et peu puissants pour éviter d’attirer l’attention – leurs voix scandèrent à l’unisson.

— !!! FRIGUS INTENSUM !!!

IGNIS !

Les flammes jaillirent par-dessus l’épaule d’Ashbury, surpassant de loin la puissance combinée du sort adverse, formant un rempart contre la bourrasque glacée.

— Morg…

La vision du feu fit vibrer une corde sensible en elle, et elle se retourna brusquement. Son regard chercha un grand homme – ce sourire confiant d’autrefois – même si elle savait que c’était en vain. Et ses espoirs furent vite anéantis. L’homme derrière elle était tout aussi grand, mais ce n’était clairement pas Morgan.

— Les attaques sur le campus sont interdites. Déclinez vos noms et vos années !

Là se tenait le président du Conseil, Alvin Godfrey, la voix chargée de colère. Les trois ombres prirent aussitôt la fuite. Inutile de s’attarder, car l’arrivée de cet homme signifiait que leur embuscade avait échoué. Godfrey ne fit aucun effort pour les poursuivre. Il se contenta de leur lancer un regard noir.

— …Tu ne vas pas les chasser ? demanda Ashbury, levant un sourcil.

— J’adorerais, mais ma priorité est de te ramener au dortoir saine et sauve, Miss Ashbury.

— J’ai pas besoin de ton aide.

— Tu l’auras quand même.

Il était clairement déterminé, et elle le connaissait assez pour savoir que toute autre protestation serait vaine. Elle rengaina sa lame et s’avança vers lui. Alors qu’ils marchaient côte à côte sur le chemin du dortoir, elle fit soudain le lien.

— Ohhhh, c’est la saison des élections. J’imagine que c’était pour ça.

— Tu t’es battue sans même en être consciente ?

— Qu’est-ce que j’en ai à faire ? Ça ne change rien pour moi. Mais si c’est moi qu’ils visent, ça veut dire qu’un de leurs candidats participe à au tournoi de la Ligue, non ?

— …Des candidats se sont inscrits. Mais je ne peux pas dire avec certitude que c’est lié, répondit-il sombrement.

Tirer des conclusions hâtives était facile, mais comme il soutenait lui-même une candidate, exprimer ses soupçons à voix haute pouvait être mal perçu. Cette pensée lui lia la langue. Ashbury n’était pas la meilleure pour lire entre les lignes, mais ça, elle pouvait le comprendre. Et son style direct lui fit secouer la tête.

— Alors t’as pas changé. Toujours un abruti fini. C’est probablement pour ça que vous vous entendiez bien, lui et toi.

— …Morgan ?

Un sourire triste flotta sur ses lèvres. L’ancien attrapeur d’Ashbury avait aussi été un bon ami pour lui.

— C’était le bon temps. Il m’a appris plein de choses pour mieux contrôler le feu. Sans lui, je continuerais sûrement à me brûler les bras à chaque sort.

— Il savait gérer les menaces. Qu’elles soient de feu… ou de chair.

— …Hmm.

Godfrey se gratta pensivement la joue. Ashbury lui lança un regard mauvais.

— …Et j’en fais partie ? cracha-t-elle.

— T-tu lis dans mes pensées ?! Depuis quand T—

— Pas besoin de magie pour savoir ce qui se passe dans la tête d’un abruti. Le contexte ! Les expressions ! Ces pauses bizarres !

Cet homme était un acteur désastreux. Mais alors qu’elle frissonnait d’exaspération, une idée la frappa, et elle s’arrêta net.

— Attends, en parlant d’abrutis, si tout ça, c’est un coup de l’élection, t’es sûr que t’as le temps de glander ici ? Il y a quelqu’un avec une cible encore plus grosse sur le dos que moi.

Godfrey s’arrêta net. Il n’était pas idiot.

— …Nanao Hibiya ? Ils pourraient tenter quelque chose, mais elle ira bien. J’ai d’autres agents de la Garde qui veillent sur elle. Et elle n’a pas pour habitude d—

— Ça, c’est en supposant qu’elle rentre bien au dortoir après l’entraînement. Tu crois vraiment que le tournoi suffit à la faire dormir tôt ? Elle est aussi débile que toi.

Ashbury avançait d’un pas à chaque phrase, et l’expression de Godfrey s’assombrit. Il se retourna vers le bâtiment principal.

— …Miss Ashbury, je vais devoir prendre cong—.

— J’ai dit que j’avais pas besoin d’aide ! Allez, file !

Au rugissement d’Ashbury dans le dos, l’homme partit en courant. Peu de mots avaient autant d’impact que « aussi débile que toi ». S’il y avait une once de vérité là-dedans, alors il était sûr qu’elle n’allait jamais coopérer.

***

Pendant ce temps, au cœur de la forêt luxuriante, sous le soleil artificiel éternel, Oliver était de retour au pied de l’Irminsul pour sa rééducation et secouait la tête.

— …Encore toi, Mr. Leik.

— Je t’attendais, Oliver !

Il poussa le soupir le plus long possible. Mais Yuri ne se laissa pas démonter et accourut vers lui, un large sourire aux lèvres. Oliver recula de quelques pas, sur ses gardes.

— …Je ne me souviens pas avoir convenu d’un rendez-vous avec toi au pied de l’Irminsul. Tu m’as vu arriver d’en haut et tu t’es précipité pour me rejoindre ?

— Oh, t’as deviné ?! Exactement ! J’étais là-haut, peinard, à me reposer et admirer la vue et puis je t’ai vu arriver. Je me suis dit que je ne pouvais pas rater ça !

— Quelle heureuse coïncidence !

L’excitation de Yuri fut interrompue par une nouvelle voix derrière lui. Oliver reconnut immédiatement son timbre et faillit bondir hors de son corps.

— …Nanao ?! Qu’est-ce que tu fais là ?! D’où est-ce que tu sors ?!

— Comme ce gentleman ici présent, j’étais en embuscade au sommet de cet arbre. Tu as négligé de m’inviter à tes excursions dans le labyrinthe ces derniers temps.

— Parce que c’est dangereux en ce moment ! Je t’ai dit de rester en surface ! hurla Oliver en s’avançant sur elle. Tu participes à la Ligue ! Tout le monde sait que tu soutiens le Conseil. Il y a du danger, même sur le campus, et toi, tu descends dans le labyrinthe comme si de rien n’était ! Et si quelqu’un t’attaquait ?!

— Tes arguments sont tout à fait valides, admit-elle en baissant la tête.

C’est alors que Yuri tapa son poing dans sa paume et s’interposa entre eux.

— Ça suffit, Oliver. Y’a plein de lumière à ce niveau et du monde aux alentours. Avec le vent qui porte les voix, c’est probablement plus sûr qu’au premier niveau.

— Reste en dehors de ça, Mr. Leik. Ça ne te con—

— Calme-toi, Oliver. Inspire un bon coup.

Oliver ouvrit la bouche pour répliquer, mais Yuri l’attira plus loin, près d’une racine, avant de pointer Nanao du pouce.

— Regarde son visage. Elle sait que tout ce que tu dis est vrai. Et pourtant, elle est venue quand même.

— ???! C’est encore pire ! Pourquoi prendre un tel risque ?!

— C’est évident non ?! Elle te kiiiiiiiiiiiiiiiiiiffe ! Elle pouvait pas attendre demain ! Il fallait absolument qu’elle te voie, peu importe le danger !

Yuri secouait maintenant Oliver par les épaules, de plus en plus surexcité. Nanao, à l’écart, ne pouvait pas entendre leurs échanges. La tête baissée, elle murmura :

— …Je voulais juste être avec toi, Oliver.

Et ce fut comme une flèche droit dans son cœur. Il en eut le souffle coupé. Il dut s’éclaircir la gorge plusieurs fois avant de se tourner vers elle.

— …Bon, nous attirer l’attention ne ferait qu’empirer les choses. Remontons prudemment à la couche d’avant, en évitant toute rencontre douteuse. Lui dit-il. — Il y a de la lumière dans les divers salons et encore des groupes d’étude actifs malgré l’heure tardive. il y a moins de risque d’embuscade qu’ici. Si tu veux, on peut s’asseoir et discuter un peu. Ça te va, Nanao ?

Son visage s’illumina. Yuri leur adressa un hochement de tête satisfait, puis déclara :

— J’ai eu ma dose d’exploration pour aujourd’hui. Et même si j’adorerais vous laisser un peu d’espace, mieux vaut qu’on reste groupés jusqu’à la surface, non ? La sécurité avant tout.

— …Je ne peux pas te contredire là-dessus. Très bien, Mr Leik. Mais honnêtement, s’aventurer aussi loin dans le labyrinthe peu après ton transfert est plutôt risqué aussi.

— Ne t’en fais pas ! À partir de maintenant, je ne m’aventurerai plus qu’avec toi, Oliver ! Ça te va, Nanao ?

— Assurément ! Je crois que nous allons devenir de grands amis.

Nanao et Yuri se tapèrent dans la main. Oliver se massa les tempes. Il avait senti dès le départ qu’ils avaient des points communs, et il avait visiblement vu juste. Désormais, il devait veiller sur deux enfants indisciplinés. Poussant un profond soupir, il se tourna pour entamer la remontée… mais s’arrêta net après un pas.

— …Attendez.

L’urgence dans sa voix coupa court aux présentations enjouées. Fixant la végétation dense devant eux, sentant la menace tapie à l’intérieur, Oliver murmura :

— Trop tard.

Il fit volte-face et s’élança en courant. Agrippant le poignet de ses deux compagnons, il les entraîna avec lui. Ils emboîtèrent le pas aussitôt, jetant des regards inquiets derrière eux. Des incantations résonnèrent.

— …Oliver !

— Oliver !

— Dans l’arbre !

Le sol sous leurs pieds et les buissons sur le côté furent frappés par une volée de projectiles. Zigzaguant à toute vitesse pour éviter la tempête, ils atteignirent la base de l’irminsul et s’élancèrent sur une branche. Un peu plus loin se trouvait un gros bois en forme de boule, derrière lequel ils se jetèrent pour se mettre à couvert. Une seconde plus tard, un éclair particulièrement puissant frappa de plein fouet l’autre côté. Oliver expira lentement.

— …Bien, nous avons l’avantage de la position. Ils ne peuvent ni nous prendre à revers ni nous attaquer par-derrière sans faire un long détour par les branches. S’ils restent cachés dans les fourrés, ils ne pourront pas s’approcher trop près. Et s’ils prennent leurs balais pour nous attaquer d’en haut, on pourra les abattre avant qu’ils ne soient à portée.

Tout en parlant, son esprit était ailleurs. S’il ne captait pas la fréquence de mana qu’il cherchait ici, alors Teresa était hors de portée.  Elle l’avait prévenu, aujourd’hui, elle participait à une opération visant à monter les professeurs les uns contre les autres. Aucun renfort ne pouvait venir. À eux trois de s’en sortir seuls.

— Surveillez les tentatives de contournement et frappez dès que vous en avez l’occasion. Pas de mouvements inutiles.

Ses deux compagnons acquiescèrent. Yuri observait par-dessus le rebord, scrutant les fourrés en contrebas.

— …Ils sont cinq, annonça-t-il. Deux sont des élèves plus âgés.

— Tu peux les voir ?

— Non, mais j’ai demandé. Ah, en voilà un. FLAMMA !

Il agita son athamé. Un instant plus tard, un ennemi sortit du buisson… droit dans le sort de Yuri.

— Gah… !

— Tu vois ? sourit Yuri.

Oliver tenta d’enchaîner, mais un autre assaillant lança une salve de soutien pour couvrir son camarade blessé. Forcé de battre en retraite derrière le bois en forme de boule, il constata néanmoins que l’ennemi touché se déplaçait plus lentement. Il se tourna vers Yuri.

— Hm ? Qu’est-ce qu’il y a, Oliver ? J’ai quelque chose sur le visage ?

Un sourire aussi radieux que le soleil. Mais comment avait-il su ? Avant qu’il ne puisse finir sa pensée, une explosion ennemie frappa la boule derrière lequel ils se cachaient, le contraignant à reculer d’un bond.

L’ennemi tentait de les prendre sous un feu nourri, usant de sorts courbés pour les toucher derrière leur abri. Oliver érigea des barrières sur les flancs et riposta.

FRAGOR ! Non, continuez comme vous faites. Faut surtout pas les laisser approcher.

— Hrm, dans un combat de ce type, ma contribution est bien maigre…

— Faux. Même si tu tires au hasard, ça compte. Ce qui importe, ce n’est pas tant de les toucher, mais de leur faire comprendre qu’une imprudence pourrait leur coûter cher.

— Voilà qui est dans mes cordes. Mais ne risquons-nous pas de provoquer un incendie ?

— Le labyrinthe se répare tout seul. À moins de t’appeler Godfrey, il n’y a aucun risque de transformer cet endroit en brasier. Vas-y à fond.

Nanao fut aussitôt libérée de ses scrupules et dégaina son katana.

— Soit ! FLAMMA !

Polie par son œil intérieur, une boule de feu jaillit de la pointe de sa lame. Elle explosa en atteignant un bosquet, illuminant le terrain sur plusieurs mètres à la ronde. Un ennemi qui s’y cachait fut contraint de se jeter hors du feu. Oliver ne laissa pas passer l’occasion et l’acheva avec un sort.

— Wow, Nanao ! s’écria Yuri. — Tu as cramé tout ça d’une seule incantation ?

— J’ai commencé à saisir la technique, oui.

— Avec ton flux de mana, c’est ce genre de sorts que tu devrais lancer, murmura Oliver. — Ils savent qu’on est en deuxième année, donc ils s’attendaient pas à ce qu’on tape aussi fort. On a eu beaucoup de chance de neutraliser l’un d’eux.

Il jeta un coup d’œil au corps immobile près du bosquet en flammes. Son sort avait frappé fort. Même si un allié lui portait secours, il n’allait pas se relever de sitôt. Et s’il avait bien compté, il en restait encore quatre.

— Ça se passe bien ! s’exclama Yuri. Ils n’arrivent pas à monter, on est en train de les dégommer !

— Non. Surtout si tu as raison pour les deux élèves plus âgés.

Oliver ne comptait pas crier victoire. Son combat contre Vera Miligan en première année lui avait fait une bonne leçon. À Kimberly, « élèves plus âgés » signifiait quatrième année et plus. Autrement dit, deux de leurs adversaires étaient du niveau de Miligan… ou pire.

— …Ça ne va faire que se corser. Ils arrivent !

Deux silhouettes jaillirent des fourrés. Leur démarche était trop agile, trop rapide. C’était sûrement eux.

— Visez le chef !

Au signal d’Oliver, ils concentrèrent leurs tirs sur un seul ennemi. S’ils répartissaient leurs attaques, les deux adversaires risquaient d’arriver jusqu’à eux. Mieux valait en éliminer un d’abord. Ils étaient perchés sur une branche fine et longue de l’Irminsul, un seul chemin menait jusqu’à eux. Exploitant ce terrain au maximum, ils avaient peut-être une chance. Mais Oliver savait trop bien que ce n’était qu’un mince espoir.

— …!

Ses pires craintes se confirmèrent. À l’approche de la branche, les deux silhouettes se décalèrent et passèrent en dessous. Ils avançaient en courant sous la branche, utilisant la Marche Murale. Bien sûr. Toute technique que lui et Nanao maîtrisaient n’était rien pour eux.

— Fais-le, Nanao !

C’était prévu. C’est pour ça qu’il avait choisi cet endroit. Tandis qu’il criait l’ordre, il saisit Yuri par le poignet et traça un signe sur l’écorce avec son athamé. Nanao vit cela et comprit immédiatement ce qu’il voulait.

— Tout de suite ! GLADIO !

Sa lame s’abattit sur la branche en contrebas, et elle la trancha net.

— ?!

— …!

La branche se mit à gémir puis chuta. Les assaillants, pris de court, laissèrent échapper un cri silencieux. Une branche d’Irminsul avait la taille d’un arbre adulte, et personne ne s’attendrait à ce que des élèves de deuxième année puissent la sectionner. Ils n’avaient pas encore saisi à quel point Nanao était exceptionnelle. Mais cela ne mit en aucun cas fin au combat. Un des assaillants chuta avec la branche, s’enfuyant vers la surface. Mais la silhouette en tête poursuivit sa course sans ralentir.

En approchant de la cassure, elle retrouva le sommet et bondit. Le fossé faisait bien douze mètres de large, beaucoup trop pour être franchi d’un saut. Elle posa la main sur son balai, tentant de se propulser de l’autre côté, mais…

— IMPETUS !

Trois sorts de bourrasques l’attendaient. Leur adversaire lança un sort opposé pour neutraliser l’attaque, mais canaliser son mana dans son balai tout en contrant trois assauts à la fois était trop, même pour une élève expérimentée. Une partie du vent la frappa de plein fouet, ralentissant sa progression et elle lâcha son balai. En plein vol, elle était une cible parfaite et elle ne pouvait que tomber maintenant. Oliver était certain qu’ils la tenaient, mais…

— Haaa-ha !

Un rire haletant leur glaça le sang. Leur ennemie ne tomba pas. Elle prit appui sur l’air et sauta. Deux fois.

— ?!

Aucun d’eux ne s’y attendait. Son second saut la fit passer sous eux, mettant la branche entre elle et leurs sorts. Elle agrippa une saillie, se retournant la tête en bas et posant ses pieds sur le dessous de la branche. Puis elle se remit à marcher autour pour rejoindre le sommet.

— …!

Les trois reculèrent le long de la branche, maintenant la distance, mais cette fois, Oliver n’en croyait pas ses yeux. Marche aérienne. Et deux pas. Un seul nécessitait déjà un talent incroyable et des années d’entraînement. En réussir deux relevait de la maîtrise absolue.

Même Vera Miligan ne pouvait pas en faire autant. Ils n’avaient clairement pas affaire à une simple ainée. C’était forcément l’une des meilleures combattantes des promotions supérieures. Son uniforme ne laissait deviner ni son année ni son affiliation, mais Oliver la détailla à nouveau, cherchant le moindre indice. Elle portait une capuche profonde sur un masque ancien, sculpté dans du bois, dissimulant complètement son visage.

— …Je suppose que ce n’est pas le moment de demander ton nom ? lâcha-t-il, avec une pointe de mépris.

Son esprit tournait à toute vitesse. Elle n’avait pas utilisé de double incantation, probablement par peur qu’un sort trop puissant attire l’attention. Même à cette heure, des élèves rôdaient au sein de deuxième couche, notamment des membres de la Garde du Campus. Il pouvait parier là-dessus et lancer un sort d’alarme, ou activer une balise de secours, mais…

— Pas encore, Oliver.

Nanao l’avait devancé, devinant son intention. Elle lui adressa un sourire éclatant et cela le frappa comme un éclair. Il sentit son propre manque de courage caché sous la rationalité de son raisonnement.

— Tu as raison, Nanao.

Il hocha la tête, levant son athamé en garde moyenne. Miser sur l’arrivée d’éventuels renforts aurait été prétentieux. Aucune garantie qu’un appel à l’aide n’empire la situation en attirant un danger encore plus grand. C’était une solution de dernier recours et ils n’en étaient pas encore là.

— Alors, viens.

Il inspira profondément.

— Il est temps que j’arrête de trembler devant un ainé.

Ses mots étaient un fouet sur son moral défaillant. Leur stratégie avait fonctionné et ils avaient réussi à transformer ce duel en un combat à trois contre un. Un avantage solide. Et mérité. Il ne leur restait plus qu’à enfoncer le clou.

TURBO FLAMMA !

Comme pour saluer le courage d’Oliver, une tornade de flammes s’éleva dans le dos de leur adversaire.

— Vous y allez vraiment fort. Ça vous dérange si je me joins à la fête ?

Un grondement sourd, une voix impossible à confondre. Lorsque les flammes se dissipèrent, tous les regards se tournèrent vers l’homme au sol. Les trois élèves. Leur ennemie. Et l’autre assaillant, tentant un détour.

— Morgan ! s’écria Nanao.

Clifton Morgan leva une main en guise de salut, balayant la scène du regard.

— Hmmmm ? …J’hallucine, ou bien il y a vraiment deux élèves d’année sup là ? Il éclata de rire. Ce serait une honte absolue ! À votre âge, s’en prendre à trois élèves de deuxième année ?

Son sarcasme était mordant. Et avec des étincelles littérales crépitant sur tout son corps, chaque mot portait un impact.

— Intolérable.

Il fit tournoyer son athamé.

— Si c’est vrai, il faut que je nettoie tout ça. Avec un filtre à charbon.

La fille masquée claqua la langue, puis se laissa tomber de la branche, atterrissant dans les buissons. Les autres s’enfuirent à leur tour, disparaissant dans la forêt. Lorsqu’il ne resta plus rien d’eux, Morgan abaissa son arme.

— Ils sont partis, dit-il en ricanant. — Bordel, vous les gamins, vous êtes incorrigibles. Descendre dans le labyrinthe en ce moment ? C’est bien typique de Kimberly ça.

Les trois sautèrent à terre, Nanao en tête.

— Ton aide fut des plus précieuses, Morgan.

 Elle le fixa intensément.

— Et elle tombe à point nommé, car j’ai à te parler. As-tu un instant ?

Morgan haussa un sourcil. Et Oliver comprit soudain. Nanao ne s’était pas aventurée ici juste pour lui. Elle avait une mission bien plus grande.

***

Il fallait attaquer Nanao Hibiya dans le labyrinthe en lui infligeant des blessures efficaces, qu’il s’agisse de plaies ou d’une malédiction. Il n’était pas nécessaire de la vaincre, juste de l’empêcher de voler à pleine puissance. C’était ainsi qu’elle avait interprété les ordres de Leoncio. Après tout, la cible était une élève de deuxième année. L’opération était bien trop facile pour elle.

Et en prime, elle était de mauvais goût. Même à Kimberly, il existait une règle tacite : les combats devaient se faire entre élèves du même âge. C’était précisément pour cette raison qu’elle n’avait pas prévu d’intervenir en personne. Le plan initial était de laisser faire ses subalternes.

— Haaa-ha-ha !

Le souvenir lui arracha un sourire en coin. Elle ne s’était pas attendue à y prendre autant de plaisir. Appuyée contre le mur, le souffle court, la femme masquée laissa son rire s’étirer. Le garçon en face d’elle lui lança un regard noir.

— Qu’est-ce qui te fait marrer ? Tu as lamentablement échoué.

Il ne cherchait même pas à cacher son irritation. Ils étaient dans l’une des bases de l’ancien Conseil, au sein de la première couche. Leur candidat, Percival Whalley, se rongeait les ongles, furieux. Et la cause de son irritation n’était autre que le rapport de l’équipe d’embuscade.

— Les cibles étaient si prometteuses que tu leur as montré ta Marche Aérienne ? Deux pas, en plus ?! C’était beaucoup trop risqué !

À sa fureur, le Barman haussa les épaules derrière son comptoir, secouant son shaker en silence.

— Je suis d’accord, mais ce n’est pas une première non plus. Depuis combien de temps connais-tu cette elfe avide ?

— Oui ! Son appétit est beaucoup trop débridé ! Pourquoi étais-tu même sur place ? Ce n’était pas un plan où nous pouvions nous permettre d’échouer. Tu ne comprends donc rien au risque et à la récompense ?

Whalley la fusilla du regard à nouveau. Ses stratégies étaient toujours construites sur une logique implacable, et il trouvait souvent les caprices de ses alliés bien plus menaçants que n’importe quel ennemi. Mais malgré cette remontrance cinglante, la meneuse de l’embuscade retira sa capuche et son masque avec un sourire. C’était l’elfe de sixième année, Khiirgi.

— Je voulais voir la chose de mes propres yeux. Passer le temps.

 Ses yeux brillaient de malice.

— Puis je les ai vus se battre, et l’envie m’a prise. Comme lorsqu’on se promène et qu’on aperçoit une jeune biche secouant la queue. Comment résister à l’appel du jeu ?

Aucune trace de remords. Whalley, bouillonnant davantage, n’eut pas le temps de répondre. Khiirgi s’approcha sans bruit, lui prit le visage entre les mains, ses doigts glacés effleurant ses joues empourprées.

— Ne me regarde pas comme ça, Percy. S’il y a des conséquences, je les assumerai. Cela ne t’empêchera pas de gagner l’élection. Et puis… nous avons mis la main sur quelque chose de bien plus intéressant. N’est-ce pas, Leoncio ?

D’un mouvement fluide, Khiirgi tourna la tête. Au fond de la pièce, un homme était affalé dans un fauteuil.

— En effet.

L’homme hocha la tête.

— Morgan, tu es en vie…

Sa main serrait un cristal. À l’intérieur, des images et des voix défilaient. Un rire puissant. Le rire d’un homme sûr de lui. Un élève de sixième année que tout le monde croyait depuis longtemps disparu, consumé par le Sort.

***

Kimberly organisait généralement deux tournois de Ligue par an. Les trois disciplines de balais y étaient représentées, et une fois celles-ci terminées, une seconde ligue reprenait le même cycle.  L’ordre variait selon les années, mais cette fois-ci, cela commençait par les combats, suivis des guerres de balais, pour se terminer avec les courses.

— La fureur incandescente de la première Ligue des combats s’est achevée hier ! Vous en voulez encore ? Pas de panique, le spectacle continue dès aujourd’hui ! Le tournoi des guerres de balais commence maiiiiintenaaaaaaant !

Pour beaucoup de mages, le sport de balais était avant tout synonyme des guerres de balais. Les tribunes étaient pleines à craquer, et la foule rugissait déjà d’excitation. Roger devait hausser la voix pour se faire entendre.

— Le un contre un, c’est sympa, mais là, c’est l’épreuve reine ! Les guerres, c’est pas juste du talent brut. Il faut aussi des stratégies, du travail d’équipe ! Un condensé de tout ce qu’on aime, comme une assiette bien trop remplie au buffet ! Alors, par quoi on commence, Instructeur Dustin ?

— Je vous le dis, ce n’est pas une blague. Il y a trop d’éléments en jeu ! On ne sait même pas où poser les yeux ! C’est ce que tout le monde dit en voyant une guerre de balais pour la première fois. Le plus simple, c’est de suivre un joueur favori sans trop se casser la tête. Mais c’est vrai que comprendre comment regarder un match permet d’en profiter encore plus. Alors aujourd’hui, je vais vous donner quelques astuces.

— Je vous écoute ! Mais d’abord, place aux premières équipes : les Faucons Furieux contre les Hirondelles Bleues ! Entrez en scène, ô valeureux cavaliers du ciel !

Les cors retentirent, et des équipes surgirent de l’est et de l’ouest. Les Hirondelles Bleues faisaient leur dernier briefing.

— …Euh, Ashbury, je dois au moins poser la question.

— Je vais faire ce que je veux. Essayez juste de suivre.

Elle ne daigna même pas tourner la tête vers lui. Une vague de soupirs s’éleva dans l’équipe.

— Notre atout ne fait jamais dans la dentelle.

— Mais on ne peut pas contester ses résultats.

— Vu sa série de victoires, toute stratégie ne ferait que la brider.

On sentait une pointe d’aigreur, mais Ashbury prit tout ça pour des faits établis, souriante comme un requin.

— Vous avez tout compris. Je vais tous les descendre avant la mi-temps. Je vais m’offrir un match parfait.

— C’est de la folie !

— Mais vu son regard… elle est sérieuse !

— J’ai trop peur de la regarder dans les yeux !

Dès qu’elle parlait, toute l’équipe frissonnait. Et le second signal des cors les propulsa sur le terrain. Les deux équipes se jetèrent dans la mêlée. La foule retint son souffle, puis explosa en cris de joie. Roger frappa la table.

— Et c’est parti ! Oooooh purée ! Je ne sais déjà plus où donner de la tête ! Par où commencer, Instructeur ?

— Il ne faut pas se focaliser sur un seul point, mais regarder tout le terrain. Il faut observer la disposition des joueurs autour de leur capitaine, c’est ce qui donnera une idée de leur stratégie. Les Faucons Furieux nous facilitent la tâche, car ils adoptent une formation classique, équilibrant attaque et défense.

Le ton de Dustin était celui d’un professeur rodé. Mais Roger n’était pas dupe. Passionné de sports aériens depuis toujours, il savait pertinemment comment suivre un match. Seulement, il aimait jouer les novices. C’était sa marque de fabrique, une manière de rendre les explications plus accessibles aux spectateurs.

— Un cavalier sans vitesse est sans défense. Mais on n’est pas aux échecs. Un capitaine ne peut pas rester planqué derrière. Ils font quoi au juste ?

— Ouais ! Les deux capitaines tournent en boucle aux extrémités du terrain, sans quitter leur zone !

Roger pointa du doigt chaque côté de l’arène. Effectivement, les deux capitaines maintenaient leur vitesse, tout en restant dans des espaces restreints.

— Exactement. Avec deux gardes chacun. Logique : si l’ennemi s’approche, l’escouade d’attaque est là pour l’intercepter. Tout le monde comprend ça instinctivement. Mais ce qu’il faut saisir, c’est que dans les guerres de balais, la meilleure façon d’abattre un joueur, c’est de l’attaquer pendant qu’il poursuit quelqu’un d’autre. Le capitaine est la cible principale, celui que l’équipe ne peut surtout pas perdre, mais en même temps, son rôle est d’attirer l’attention de l’adversaire. C’est un poste qui exige des nerfs d’acier.

Dustin afficha un sourire en coin. Les guerres de balais étaient un sport où l’action ne s’arrêtait jamais. Un capitaine qui restait en retrait était une catastrophe. Quand l’ennemi était en fuite, il devait mener la poursuite. Quand son équipe était acculée, il devait riposter. C’était ainsi que se jouait la partie.

Les autres rôles étaient aussi définis par l’aptitude. Les fonceurs intrépides étaient envoyés en première ligne, tandis que les plus prudents et défensifs avaient pour mission de repousser les assauts adverses. Mais ces rôles n’étaient jamais figés. Selon la situation, toute l’équipe pouvait passer à l’attaque en même temps, ce qu’on appelait la formation d’Attaque Totale. On la voyait généralement dans la seconde moitié du match, lorsqu’un camp avait pris une nette avance numérique.

— Et jusque-là, chaque équipe essaie de réduire les effectifs adverses.

— Exactement. Au début, les attaquants s’affrontent, pendant que l’arrière-garde attend l’occasion d’intervenir. En gros, c’est sur ces combats de première ligne qu’il faut garder les yeux au départ. Contrairement aux combats de balais, ici, les attaques de côté sont constantes, donc rien n’est jamais joué d’avance. Un seul joueur mis hors course peut complètement renverser la partie.

Alors qu’il parlait, les attaquants des deux camps s’affrontaient puis, soudain, une joueuse fusa à travers la mêlée, filant droit vers l’arrière-garde adverse. La foule retint son souffle.

— Whoa, Ashbury part en solo ? C’est permis, ça, Instructeur ?

— …Oh, elle s’y met déjà ? Enfin, en temps normal, ce n’est pas une bonne idée. Mais c’est bien le problème avec ses matchs. Le mot “normal” ne s’applique pas, soupira Dustin. — J’ai parlé du rôle du capitaine comme appât ? C’est pareil pour les escarmoucheurs qui plongent en plein territoire ennemi. Personne ne va les ignorer. Ils attirent l’attention et créent des brèches dans la formation adverse, dont leurs coéquipiers peuvent profiter.

Il semblait irrité ou feignait de l’être, mais on sentait dans sa voix une pointe de rire retenu. Il connaissait parfaitement les risques, mais impossible d’y résister. Chaque amateur de guerre de balais adorait voir un joueur briser toutes les règles. Luttant contre la tentation d’oublier son rôle de commentateur pour s’exalter comme un simple spectateur, s’accrochant à l’illusion d’être un professeur respectable, Dustin réussit tout de même à lâcher :

— C’est un rôle suicidaire, réservé aux fous les plus talentueux. On appelle ça :  berserker.

Et il n’avait pas tort. Dès qu’Ashbury plongea dans la mêlée, les Faucons Furieux perdirent toute capacité de réflexion.

— Guh !

— Gaaaah… !

Elle percuta un joueur en plein dos au passage, et il chuta. Un coéquipier qui fonçait en représailles heurta un autre poursuivant. Alors qu’ils luttaient pour retrouver leur équilibre, Ashbury revint les achever sans perdre une seconde. La panique gagna les Faucons. Impossible de rester en formation, chacun se fiant à son propre jugement et se lançant à sa poursuite. Leur cohésion vola en éclats, et le chaos s’installa.

— Attends un peu, bordel !

— Tu comptes faire ça jusqu’à quand ?!

Mais plus ils tentaient de l’arrêter rapidement et plus ils tombaient dans son jeu. Elle s’infiltrait dans leur formation, la retournait contre eux, et l’attaque des Hirondelles Bleues profitait sans pitié de leur désarroi. Une fois la brèche ouverte, plus rien ne pouvait l’arrêter. Un à un, les Faucons s’effondraient. Elle esquivait chaque coup de club avec un sourire carnassier.

— C’est pas évident ? Jusqu’à ce que vous soyez TOUS à terre !

La foule frissonna comme un seul corps. Ce n’était pas un match. C’était une chasse. D’ordinaire, un berserker ne restait pas longtemps en l’air. Plonger seul au cœur de la défense adverse signifiait être éliminé en un rien de temps. Créer une minute de chaos et laisser l’équipe gérer le reste, c’était déjà un exploit. Mais Ashbury ne tombait pas. Pire, c’était elle qui fauchait ses adversaires les uns après les autres.

— …En tant que joueuse, Ashbury a un physique et une technique qui dépassent la perfection.

Ce n’était même plus du commentaire. Dustin avait coupé son sort d’amplification et se parlait à lui-même, incapable de détacher les yeux d’Ashbury. À côté de lui, Roger n’osait plus l’interrompre.

— Même à mes yeux… Elle a toujours été bien plus une véritable cavalière que je ne l’ai jamais été. Moi, mon boulot, c’était d’éliminer les monstres en première ligne des chasses de Gnostiques. Mais elle… elle n’a qu’un seul ennemi : le temps. J’ai perfectionné ma vitesse pour tuer plus efficacement. Dans un coin de mon esprit, la vitesse n’a jamais été qu’un moyen. Mais pas pour elle. La vitesse est sa seule fin, et toute sa vie lui est consacrée. Elle n’a jamais dévié de cette voie.

Dustin parlait avec une fascination teintée d’envie. Puis il lâcha un chiffre :

— 2:25:21. Vous savez ce que c’est, n’est-ce pas ?

— …Tout fan de sport de balais connaît ce chiffre, Instructeur.

— Exactement. Le record mondial du parcours réglementaire en course

Le professeur de vol parlait comme s’il contemplait une légende.

— C’est contre ça qu’Ashbury se bat vraiment. Peut-elle surpasser ce temps ? C’est la seule raison de son existence. Mais le joueur qui a établi ce record est mort au moment même où il l’a battu. C’est ce genre de chiffre. Le temps en lui-même est un sort.

— …Le temps… est un sort…

— Il y a une autre raison pour laquelle j’ai dit que le temps était son ennemi. Les chevaucheurs de balais qui repoussent les limites de la vitesse atteignent leur prime étonnamment tôt. Fin de l’adolescence, début de la vingtaine. Passé ce cap, leurs temps ne s’améliorent plus, même à leur vitesse maximale. Les théories à ce sujet abondent, mais, selon moi, c’est juste qu’ils finissent par accumuler trop d’autres choses, expliqua Dustin. Ashbury a vingt ans. La date limite pour battre ce record approche à grands pas. Et personne ne le sait mieux qu’elle.

En la voyant semer le chaos sur le terrain, Dustin percevait toute son urgence. Pourtant, une autre partie de lui savait qu’il ne pourrait jamais vraiment comprendre ce que cela faisait. Comme l’avait dit un ancien champion, les cavaliers de balais qui visaient la vitesse absolue étaient toujours seuls. Et aucun entraîneur ne pouvait y changer quoi que ce soit.

— Je le répète : la technique d’Ashbury est impeccable. C’est son mental qui la freine. Elle utilise les combats et les guerres de balais pour s’endurcir, pour se mettre dans l’état d’esprit nécessaire. De l’extérieur, ça peut ressembler à de la folie. Mais certaines barrières ne se brisent que si on est prêt à devenir fou.

Tous les élèves qui la regardaient voler le savaient. Son mode de vie était digne d’un mage. Et ils se demandaient… seraient-ils capables de poursuivre leur propre objectif avec une telle dévotion insensée ?

— Je ne sais pas si elle y arrivera. Mais une chose est sûre : je suis fan. Je l’ai toujours été, je le suis en ce moment… et je le serai toujours.

Dustin n’ajouta rien. Il se contenta de regarder son élève voler comme n’importe quel cavalier en rêvait. Éclatante, fulgurante, comme si elle gravait sa lumière dans ses yeux avant de s’éteindre pour de bon.

Comme promis, elle avait décimé toute l’équipe adverse et, comme toujours, Ashbury zappa la réunion d’après-match, sans même se changer. Elle traversait le campus à grands pas, encore imprégnée de l’intensité du match. Les élèves qu’elle croisait se crispaient et lui laissaient instinctivement de l’espace, comme s’ils venaient de croiser un fauve blessé.

— …Huff… Huff… !

Elle arriva à la fontaine et y plongea la tête tout entière. Une méthode trop brutale pour être qualifiée de récupération. C’était plutôt un forgeron trempant un métal chauffé à blanc. Son corps et son esprit étaient encore en surrégime, et rien d’autre ne pouvait les apaiser. Quand elle releva la tête, une voix masculine s’éleva derrière elle.

— Ta férocité brûle les regards.

Des mèches dorées se reflétaient dans l’eau ondulante. Elle savait déjà qu’il était là et ne prit même pas la peine de se retourner.

— Je me contrefous de l’élection. Faites ce que vous voulez.

— Nous comptons bien le faire. Mais il y a quelque chose que je voulais que tu saches.

Leoncio s’approcha d’un pas et posa un cristal sur le rebord de la fontaine. L’image à l’intérieur s’anima, accompagnée d’une voix. Un timbre qu’elle n’aurait jamais pu confondre.

— La preuve… que Clifton Morgan est toujours en vie.

Le temps se figea autour d’elle. Prenant son silence pour la réaction qu’il espérait, Leoncio tourna les talons.

— Garde-le. Tu pourras aisément en vérifier l’authenticité. C’est tout ce que je te demande. Je t’encouragerai, Ashbury.

L’hypocrisie suintait de chacun de ses mots. Il s’éloigna sans attendre de réponse. Ashbury ne lui accorda pas un regard. Ses yeux restaient rivés sur le cristal.

Ce soir-là, les Oies Sauvages tinrent une réunion d’urgence pour discuter des résultats du premier match de la ligue.

— Les Hirondelles Bleues sont un problème, déclara Melissa en scrutant ses coéquipiers d’un regard sombre. Ou plutôt… Ashbury. Elle a foncé en plein cœur de la défense adverse et a mis six joueurs hors-jeu à elle seule. C’est complètement dingue ! Personne ne peut faire ça !

— J’en croyais à peine mes yeux. Ses exploits sont absolument remarquables !

Nanao arborait un sourire radieux, sans la moindre trace d’inquiétude. C’était elle qui avait le plus grand respect pour Ashbury dans la salle, et cela ne la faisait pas vaciller, ce qui provoqua plusieurs grimaces chez ses coéquipiers. Melissa s’approcha, lui tapota la tête, puis revint à l’avant.

— Si on y va avec des tactiques classiques, on va se faire pulvériser aussi. Il va falloir creuser du côté des formations, des stratégies et des rôles. Des idées, quelqu’un ?

Tout le monde semblait perdu dans ses pensées.

— …Bon, en vrai, si on arrive à sortir Ashbury, on a gagné.

— « Viser l’as », c’est une vraie stratégie, ça ?

— Personne d’autre n’y est arrivé.

— Et Ashbury veut justement qu’on soit tous braqués sur elle.

— Mais la laisser voler librement, c’est pire.

La discussion piétinait. Chacun avait des réflexions et de l’enthousiasme, mais aucune piste concrète, alors Oliver réfléchit intensément et leva la main. Le capitaine de l’équipe, Hans Leisegang, le repéra aussitôt.

— Parle, Horn.

— …Et si on commençait directement en Attaque Totale ?

Un murmure parcourut la salle. C’était comme un pavé jeté dans une mare, et avant que les remous ne s’apaisent, Oliver reprit la parole.

— C’est une mesure drastique, mais ça annule complètement l’intérêt d’un berserker. S’il n’y a pas de formation à perturber, c’est juste un attaquant de plus. Ça réduit tout au duel de capitaine contre capitaine.

— …Abandonner la défense pour une mêlée générale. Il y a une certaine logique là-dedans.

— Mais… c’est justement là qu’Ashbury excelle.

— Si on écarte toutes les idées à cause de ça, il ne nous restera plus rien du tout.

— Y a-t-il au moins un domaine où elle n’est pas exceptionnelle ?

— Le travail d’équipe.

— La communication.

— Parler plus de cinq secondes sans énerver quelqu’un.

Ces trois dernières répliques fusèrent en même temps, ce qui provoqua un éclat de rire général. Melissa distribua aussitôt une tape derrière la tête de chacun. Hans, qui observait la discussion depuis le fond de la salle, estima que le moment était venu d’intervenir.

— C’est une bonne idée… mais je suis contre.

Le silence retomba aussitôt. Tout le monde attendait la suite. D’un ton calme, le capitaine des Oies Sauvages développa son point de vue.

— Démarrer une guerre de balais en Attaque Totale, c’est abandonner tout ce qui fait le sport. Ça nous réduit à nous battre chacun pour soi. Il n’y a plus d’équipe. Enfin, c’est mon avis, en tout cas.

Oliver se redressa. C’était exactement la réaction qu’il espérait provoquer avec sa suggestion.

— Je ne vais pas sortir un grand discours sur la supériorité du collectif sur le talent individuel. Les mages doivent toujours compter sur leurs propres compétences. Et les Hirondelles obtiennent des résultats en laissant leur as voler en roue libre. Leur meilleure formation, c’est peut-être même de faire en sorte que tout le monde suive leur plus grand atout. Mais nous, les Oies, on fonctionne différemment. Pas vrai ?

Hans marqua une pause, balayant du regard chacun des joueurs.

— On n’est pas aussi cinglés qu’Ashbury, mais on a notre propre lot de problèmes. Personne n’écoute jamais ce que je dis, et les plans qu’on élabore avant un match finissent souvent à la poubelle dès qu’on commence à jouer. La plupart d’entre vous dégaineraient leurs baguettes à la moindre dispute. Mais malgré tout, il y a une chose que nous avons tous en commun. On est là pour le plaisir de voler.

Il leva un poing serré. Ses paroles résonnaient en chacun d’eux ; c’était l’essence même de leur équipe.

— Les joueurs qui se focalisent uniquement sur le plaisir du jeu, on les appelle les hédonistes. Et les Oies Sauvages ont été choisies pour leur hédonisme. Vous le savez tous. Vous savez aussi que voler en harmonie avec son équipe, c’est bien plus grisant que de faire n’importe quoi dans son coin. Vous connaissez l’excitation que procure un jeu où chaque rôle s’imbrique parfaitement dans l’ensemble.

Il ajouta enfin :

— Encore une fois, je ne dis pas que le collectif vaut mieux que le talent individuel. Je dis juste que nous sommes, tous ensemble, une seule et immense oie sauvage. Assez grande pour avaler ces petites hirondelles de pacotille, pas vrai ?

Hans afficha un large sourire, et Nanao leva aussitôt la main.

— Ne pas lutter contre la stratégie adverse, mais exploiter nos propres forces au maximum. Est-ce là l’essence de ton discours, capitaine ?

— Bien dit, Hibiya. Notre plus grande force, c’est notre passion pour le plaisir des guerres de balais. Et dans cette optique… commencer en Attaque Totale, ça vous semble amusant ? Je parie qu’on peut trouver quelque chose qui nous plaira encore plus.

Oliver savait que la discussion venait de prendre une nouvelle direction. Il n’avait plus besoin d’ajouter quoi que ce soit. Hans l’avait formulé clairement, et c’était dans l’alignement naturel de l’équipe.

— J’ajoute une règle à ce débat. Ne planifiez pas comment gagner. Planifiez comment vous amuser.

Puis il conclut :

— Parce que vous savez très bien pourquoi ! C’est cette stratégie-là qui fera ressortir le meilleur de nous-mêmes.

La réunion ne dura pas moins de quatre heures. Lorsque Oliver quitta la loge pour se diriger vers l’arène, le ciel était déjà noir. Là-bas, il aperçut un élève plus âgé assis dans l’herbe.

— …Capitaine.

— Mm ? Oh, Horn.

L’homme leva les yeux. Le capitaine des Oies Sauvages avait assisté à la même réunion que lui. Leur rencontre n’avait rien d’un hasard, car Oliver était venu le chercher expressément. Hans lui lança un de ses célèbres sourires éclatants par-dessus son épaule.

— Désolé pour tout à l’heure. J’ai un peu utilisé ta proposition comme tremplin.

— Pas du tout. Je ne m’attendais pas à ce que mon idée soit retenue.

Il savait que Hans avait précisément compris l’objectif de sa suggestion. Peut-être un peu trop accommodant avec son coéquipier, Hans laissa échapper un rire et leva les yeux vers le ciel nocturne.

— Honnêtement, si ça avait été un simple match de ligue classique, j’aurais peut-être tenté le coup, dit-il. Tester de nouvelles stratégies, c’est toujours bon à prendre, et ça aurait été une occasion d’évaluer le potentiel offensif de chacun. — D’autant plus quand on a peu de chances de gagner autrement. Mais vu comment Ashbury joue en ce moment… C’est notre unique opportunité d’affronter une cavalière de son niveau. Elle est à son prime. L’an prochain, elle ne sera plus comme ça.

Oliver hocha la tête, sans un mot. C’était quelque chose que n’importe quel mage pouvait ressentir profondément dans ses os.

Ashbury consumait sa vie à pleine puissance. Ça ne durerait pas, et il n’y avait pas de retour en arrière possible. Oliver savait pertinemment ce que cela signifiait. Sa propre version du phénomène était d’une autre nature, mais tout aussi brutale.

— J’ai pas envie de gâcher cette chance avec une stratégie qui nous ressemble pas. Qu’on gagne ou qu’on perde, je suis un hédoniste jusqu’au bout.

Le capitaine sourit comme un gamin prêt à faire une bêtise. Oliver éclata de rire et s’assit à côté de lui.

— …Je crois que c’est pour ça que Nanao et moi avons rejoint l’équipe.

— Oh là, tu vas me faire pleurer !

La grande main du capitaine lui ébouriffa les cheveux. Oliver grimaça, mais laissa faire Hans, son esprit déjà tourné vers le rôle que Nanao jouerait dans le match à venir contre les Hirondelles Bleues.

Pendant trois jours, l’équipe passa en revue toutes les situations possibles. Puis, le grand jour arriva. Il était treize heures.

— Nous y voilà ! Quatrième jour du tournoi de la Ligue des guerres de balais ! Les Oies Sauvages contre les Hirondelles Bleues ! Les équipes entrent sur le terrain, depuis l’est et l’ouest !

Le commentateur, Roger, était déjà à fond. Voyant les joueurs prendre leur envol, il se tourna vers Dustin, de nouveau assis à ses côtés.

— Instructeur, quel est votre pronostic ?

— Les Hirondelles bleues ont déjà gagné deux matchs avec la même stratégie victorieuse. Ashbury fonce dans la formation ennemie, sème le chaos. Son équipe en profite pour attaquer, et une fois qu’ils ont fait tomber quelques joueurs et pris l’avantage, ils passent en Attaque Totale. Deux victoires parfaites, donc aucune raison de modifier leur approche. Tout va dépendre de la manière dont les Oies Sauvages comptent riposter.

Le match lui-même révélerait les plans des deux équipes. Les Hirondelles bleues étaient en pleine ascension, mais les Oies Sauvages allaient-ils réussir à briser cet élan ? Cette question était sur toutes les lèvres. Même les supporters des Hirondelles espéraient un bon affrontement. Ils voulaient voir leur équipe gagner, bien sûr, mais aussi un match intense. Deux désirs contradictoires qui coexistaient en chacun d’eux.

Les cors résonnèrent, annonçant le début du match. Les attaquants des deux camps se précipitèrent en avant, et une Hirondelle se détacha immédiatement du groupe. Un début sans surprise.

— Et c’est parti ! Ashbury charge déjà, fidèle à elle-même ! Alors, les Oies Sauvages ? Vous avez quoi en réserve pour contrer sa violence insensée ?

— Ils n’adoptent aucune formation particulière. Je pensais qu’ils allaient tout miser dans une Attaque Totale, mais visiblement, non. J’espère qu’ils ont une autre stratégie, mais…

Dustin croisa les bras, un froncement de sourcils dirigé vers les Oies Sauvages. Ashbury avait déjà traversé leur ligne de front et était en plein mode berserker : frappant tout adversaire à sa portée, accaparant toute leur attention. Des manœuvres si parfaites qu’elles défiaient toute logique et toute convention. Ashbury était seule dans le camp adverse, semant la destruction comme lors des matchs précédents ! Et les attaquants de son équipe approchaient ! Les Oies Sauvages étaient en danger !

— …En réalité, ils ne s’en sortent pas si mal, murmura Dustin.

Ça ressemblait peut-être aux matchs précédents, mais il avait remarqué une différence cruciale.

— Ils gardent tous leur sang-froid. Ashbury est bien enfoncée dans leur camp… mais elle ne sème pas le chaos.

Dustin avait vu juste. La stratégie des Oies Sauvages était déjà en marche.

— Oh merde ! Oh merde, merde, merde !

Ashbury était aux trousses d’un joueur connu pour son petit gabarit, ce qui lui permettait d’effectuer des manœuvres serrées.

Un atout pour échapper à un adversaire plus rapide… en théorie. Mais face à Ashbury, cela ne faisait que prolonger légèrement l’inévitable.

— Toi ! Bouge pas d’un poil ! hurla Melissa en fondant sur eux, son club levé.

Elle était intervenue pour éviter le pire. Aussi expérimentée que le capitaine lui-même, son vol était notoirement stable et elle excellait moins dans l’art d’abattre ses adversaires que dans celui d’éviter d’être abattue. Suffisamment pour pouvoir tenir quelques échanges avec Ashbury et s’en sortir vivante.

— …C’est donc mon tour, hein ? Va falloir que je l’attire à moi, alors. Allez, viens !

Le troisième joueur était aussi un vétéran de sixième année. Sans doute le plus adapté au rôle parmi eux. Ashbury l’avait mis à terre plus que n’importe qui d’autre à Kimberly, pour une raison toute simple : « Je supporte pas sa façon de voler ».

***

— Donc, trois défenseurs sur Ashbury.

Lors de la réunion précédente, le capitaine des Oies Sauvages avait passé en revue toutes les idées proposées et s’était arrêté sur ce plan.

— Mais soyons clairs, leur but n’est pas de la faire tomber, mais de servir d’appât. L’objectif est qu’ils captent toute son attention. Plus précisément, ces trois-là vont se relayer pour qu’elle les poursuivent. Pendant ce temps, les quatre autres joueront un tout autre jeu et personne ne devra s’occuper d’Ashbury à moins qu’elle ne vienne directement vers eux. Cela devrait limiter l’impact de ses tactiques de perturbation.

Un silence s’installa. Tout le monde comprenait la logique du plan, mais…

— L’obliger à nous poursuivre ? Pas évident.

— Mais en mettant trois personnes sur elle, on limite la casse ailleurs, non ?

— Ça reste plus facile que d’essayer de la mettre au tapis.

— Mais combien de temps ça peut tenir ? Elle va bien finir par comprendre.

— Le but n’est pas de tenir indéfiniment. Ce plan, c’est pour le début du match uniquement. Si vous parvenez à la tenir occupée pendant quatre ou cinq minutes, ce sera parfait.

Hans balaya du regard l’assemblée du regard.

— Bon, des volontaires ?

Nanao leva la main instantanément.

— Laissez-moi m’en occuper !

— Bonne réponse, mais… Hibiya, on a une autre tâche pour toi.

Elle se rassit aussitôt, sans protester. Près du tableau, Melissa leva la main à son tour.

— …Je vais y aller, alors. Je suis un bon choix. J’ai déjà affronté Ashbury un paquet de fois.

Un silence plus long s’installa, avant que d’autres mains ne se lèvent.

— Je dois bien être qualifié… Elle m’a déjà poursuivi assez souvent pour que je sache ce qui l’énerve.

— Mais il faut de la variété, aussi. Je peux peut-être réveiller son côté le plus vicieux…

Le capitaine sourit devant cet élan de volontariat. Il en eut la confirmation : la plus grande force des Oies Sauvages, c’était justement leurs différences.

— Beau boulot, tous les trois, murmura Hans.

Leur plan fonctionnait. Il ne restait que quelques minutes avant qu’Ashbury ne capte leur jeu, et c’était à lui de mettre ce répit à profit.

— En avant !

Il fit un signe de la main, et les joueurs qui le virent, attaquants comme défenseurs, foncèrent sans hésitation.

— …Oh, alors là, c’est une surprise ! Les Oies Sauvages ont Ashbury enfoncée dans leur zone, et pourtant, la moitié de l’équipe part à l’attaque !

— Aha ! Voilà donc leur pari, s’exclama Dustin, se penchant en avant, les yeux brillants d’excitation face à ce retournement inattendu.

— Et c’est un problème pour Ashbury. Ses coéquipiers sont contraints de rester en défense, ce qui signifie que ses perturbations à l’arrière n’ont aucun impact.

Le rôle du berserker reposait sur les opportunités qu’il créait pour le reste de son équipe. Mais si tout le monde était trop occupé à défendre pour en tirer parti, alors Ashbury n’était plus qu’une joueuse isolée, sans effet sur la guerre en cours. Elle ne tarda pas à s’en rendre compte. Dustin la vit jeter un regard vers son camp et murmura :

— Ouais… Tu vas devoir faire demi-tour. Mais si tu le fais…

— …Tch—

Voyant que ses actions ne servaient à rien, Ashbury pivota pour retourner vers son équipe. Mais au moment où son attention se détourna du combat en cours, un club surgit en diagonale au-dessus d’elle.

— ?!

Elle parvint à le bloquer de justesse avec le sien, mais dans une position loin d’être idéale, elle ne put absorber complètement la force du choc. Déséquilibrée, elle perdit vitesse et altitude en tentant de se stabiliser. Son élan brisé, elle filait à présent bien plus lentement sous les regards moqueurs de ceux qui l’attendaient.

— Tu comptais aller quelque part, Ashbury ?

— Je suis vexée ! Tu danses avec nous, souviens-toi !

— Exactement ! Et tu n’as encore mis personne à terre.

Les trois joueurs qu’elle poursuivait jusque-là. Ils avaient abandonné toute prétention d’être des proies et montraient à présent leurs serres après lui avoir volé l’avantage de la hauteur. Les lèvres d’Ashbury se contractèrent à cause de la frustration.

— Dégagez, parasites !

— Ohhhhhhhhhh ?! Le trio des Oies Sauvages s’en donne à cœur joie ! Dès qu’Ashbury a voulu retourner prêter main-forte à son équipe, ils lui ont collé un coup bien senti ! Comme s’ils n’attendaient que ça !

— C’est exactement ça. Ils savaient pertinemment qu’elle finirait par être contrainte de rebrousser chemin. N’importe quel joueur digne de ce nom en aurait profité pour frapper à ce moment-là. Depuis le début, ces trois-là la tiennent en haleine, la forcent à multiplier les changements de cible, tout en guettant l’opportunité parfaite pour passer à l’attaque.

Dustin était visiblement impressionné. Ils devaient éviter de tomber, empêcher Ashbury de capter leur stratégie, et se coordonner pour maintenir son attention divisée. Cela exigeait une finesse rare. Et le timing de leur contre-attaque avait été impeccable.

Un tel exploit aurait été bien plus compliqué contre n’importe quel autre joueur d’élite de la Ligue senior. Mais la nature chaotique des Oies Sauvages s’était retournée à leur avantage.

— Une fois qu’un balai est forcé vers la basse altitude, il est extrêmement difficile de retrouver de la vitesse ou de remonter. Elle vient de perdre les atouts majeurs d’un chevaucheur de balais, et elle fait face à trois adversaires. Même pour Ashbury, c’est un sacré pétrin. Bien sûr, elle pourrait encore s’en tirer…

Ashbury plongea droit dans l’affrontement, se jetant sur ses ennemis malgré son désavantage de position. Dustin détourna un instant les yeux d’elle pour examiner le reste des combats en première ligne.

— …Mais pas tout de suite. En cet instant, ce sont les Oies Sauvages qui dominent le jeu.

Dans une guerre de balais, le premier à frapper avait un avantage considérable. Pour une raison très simple : attaquer en premier signifiait se déplacer plus vite.

— Aughhh…?!

— Merde ! Pourquoi ils attaquent ?!

— Ils me bloquent ! Je n’arrive pas à prendre de la vitesse !

Cette règle universelle jouait contre les Hirondelles Bleues. Ils attendaient l’instant où Ashbury créerait une ouverture pour eux… mais avant même que cela ne se produise, ils avaient été contraints de se battre.

— Mais qu’est-ce qu’Ashbury fout…?!

— Reviens ici !

Même en plein combat, ses coéquipiers pestaient entre leurs dents. Être forcés à défendre, c’était une chose. Ils avaient prévu l’éventualité que leurs adversaires optent pour une formation d’Attaque Totale et avaient préparé une réponse. Mais le problème, c’était qu’Ashbury ne les accompagnait pas. Si elle parvenait à se libérer, cela deviendrait une occasion en or pour frapper les Oies sur deux fronts à la fois.

Mais s’accrocher à cette idée les entraînait toujours plus loin dans la débâcle. Une équipe trop dépendante de son atout majeur ne pouvait pas encaisser la charge furieuse des Oies Sauvages. Leur ligne de défense recula, deux joueurs tombèrent coup sur coup, et un troisième, frappé de plein fouet dans le dos, perdit l’équilibre. Un adversaire fondait déjà sur lui. Son sort semblait scellé.

— Ne paniquez pas, bordel !

Un coéquipier jaillit à son secours. Les Hirondelles Bleues en restèrent figées. Ils étaient tous focalisés sur la défense de cet homme, leur capitaine, qui était pourtant censé rester en retrait.

— Sérieusement, qu’est-ce qui vous prend ?! Depuis quand vous êtes incapables de vous battre sans Ashbury ? Souvenez-vous de notre emblème et de ce qu’il représente !

Un éclat d’acier illumina le regard des Hirondelles. Il connaissait le danger d’avoir une as trop écrasante et il savait qu’ils pouvaient se retrouver acculés ainsi. C’était le rôle du capitaine de réveiller son équipe, et c’est pourquoi il s’était lui-même jeté dans la mêlée pour leur montrer l’exemple.

— On n’est pas finis, les Oies. Contrairement à vous, on n’est pas une bande de gentils volatiles.

Et il existait un symbole clair de cet état d’esprit, leur blason. Là où les Oies Sauvages et d’autres équipes arboraient plusieurs oiseaux, les Hirondelles n’en avaient qu’un seul. Cet unique Hirondelle représentait l’as ultime, et l’idéal de leur équipe était que chacun vise ce niveau d’excellence. Une collection de joueurs ne comptant que sur leur propre force, c’était l’ADN des Hirondelles Bleues depuis leur création.

— N’attendez rien des autres ! Frayez votre propre chemin ! Chacun d’entre nous est une Hirondelle solitaire, prêt à devenir le prochain as !

Sa voix résonna en eux, balayant leur hésitation. Des sourires féroces fleurirent sur tous les visages, et les Hirondelles éparpillées fondirent sur la volée d’oies.

— Les Hirondelles Bleues tiennent bon face à l’assaut des Oies Sauvages ! Ils ont été repoussés, mais pas écrasés ! Quelle ténacité !

— Le discours du capitaine a fait son effet. Maintenant que leur moral est restauré, ils ne vont pas s’effondrer si facilement. Il n’y a pas un maillon faible chez eux.

Dustin semblait satisfait, mais son sourire ne dura pas. Il annula le sort d’amplification sur sa baguette. Il le faisait toujours lorsque les matchs entraient dans un moment critique, pour éviter que ses commentaires n’influencent le jeu.

— …Mais tout ça, ce n’est pas du tout ce qu’ils avaient prévu. Ils sont contraints de réagir à l’instant présent et ça peut donner une vision en tunnel. Même un cavalier chevronné peut perdre de vue l’ensemble du terrain de jeu.

Il leva les yeux. Depuis la cabine des commentateurs, ils pouvaient voir l’intégralité du match. Y compris quelque chose que les joueurs au cœur du combat ne pouvaient percevoir.

— Et cela les rend aveugles. Aveugles au point que personne n’a remarqué… qu’une minuscule élève de deuxième année a disparu du radar.

Sur le sol, sous la bataille, tandis que les autres attrapeurs se tenaient prêts à récupérer les chuteurs, Oliver fut le seul à voir ce qui se passait.

— Oui. Maintenant, Nanao.

Là-haut, très haut, Nanao dominait le champ de bataille, prête à plonger droit sur les lignes ennemies.

— Ta tête est mienne !

Elle fondit en piqué. Convertissant son altitude en vitesse, toujours plus rapide. À cette allure, le sol semblait se dresser comme un mur à toute vitesse, mais son regard ne voyait qu’une seule chose : la tête du capitaine adverse. Il la perçut à l’ultime instant et leva brusquement les yeux.

— Merde !

Trop tard. Il n’avait plus aucun moyen d’esquiver.

Le club de Nanao s’abattit à une vitesse foudroyante, visant directement le capitaine des Hirondelles Bleues. C’était son unique occasion et elle devait le faire tomber, quoi qu’il tente. Cette pensée embrasait son cœur, et son coup magistral frôla le triomphe…

— ?!

Lorsqu’un éclat venu des tribunes l’aveugla. Nanao avait surgi des cieux, s’abattant sur le capitaine adverse, mais son club manqua sa cible d’un cheveu. De justesse, elle parvint à redresser sa trajectoire, effleurant la surface du terrain. La foule laissa échapper un cri unanime.

— Aughhhhhhhh ! Hibiya avec une attaque surprise fulgurante venue des hauteurs ! Un coup terrible en plein sur la tête du capitaine ! Mais… elle l’a raté ! Le stress l’a-t-elle déstabilisée ?!

— …Non.

Alors que Roger vociférait, Dustin se leva brusquement. Il amplifia la portée de sa voix et tonna en direction du terrain.

— Arrêtez le match ! Interférence ! Vous, là-bas ! Espèce de merdeux qui a fait briller cette foutue lumière dans les yeux de Miss Hibiya depuis les tribunes ! Bougez pas d’un poil ! Vous ne m’échapperez pas !

Il pointa les gradins du doigt et vit une silhouette se détourner précipitamment avant de s’éclipser. Les cors retentirent, stoppant immédiatement la rencontre. Les joueurs en vol ralentirent, hésitants.

— Hein ? Une interruption ?

— Pourquoi ? Une interférence… ?

Même le trio des Oies Sauvages, qui était aux prises avec Ashbury, suspendit son affrontement, les yeux rivés sur la cabine des commentateurs. Quant à l’as des Hirondelles Bleues, elle en profita pour s’éloigner discrètement, filant ailleurs.

— Ah ?! Attends ! s’écria Melissa. — C’est une interruption de match !

— …Tch, j’ai trop forcé avec la main.

Dans la confusion de la foule, il se faufila vers la sortie, l’endroit que Dustin avait pointé. La faction de l’ancien Conseil lui avait ordonné d’interférer, sans se soucier du vainqueur du match. Que ce soit Ashbury ou Nanao qui l’emporte, leur but était d’humilier les deux filles, qui ne cesseraient autrement de faire parler d’elles.

Puisqu’Ashbury avait été contenue en début de partie, il ne servait à rien de la cibler. Son attention s’était donc portée sur Nanao. En la voyant s’élever si vite, il avait compris son intention. Il avait tout calculé pour que son geste passe inaperçu, mais Dustin l’avait percé à jour. Il ne lui restait plus qu’une option : fuir avant que son identité ne soit confirmée. Mais alors qu’il atteignait la sortie…

— Tu ne t’en tireras pas comme ça, enfoiré !

Plusieurs élèves de deuxième année lui bloquèrent le passage et il sut que c’était fini pour lui.

— On a tout vu. C’est ta baguette qui a émis cet éclat.

— Et t’as déguerpi dès que l’instructeur Dustin t’a désigné.

— Comment oses-tu faire ça à Nanao ?! Et si elle n’avait pas réussi à redresser à temps ?!

Guy, Chela, Pete et Katie se dressaient devant lui, athamés pointés, fous de rage. Le coupable tourna les talons, cherchant une autre issue. Il se retrouva face à une élève plus âgée, athamé levé, une mèche masquant son œil.

— Ta faction n’a vraiment pas chang. Ce genre de bassesse ne nous avait déjà pas impressionnés lors de la dernière élection.

— … !

Quatre élèves de deuxième année devant lui, Miligan derrière, il était cerné. Il dégaina son athamé, prêt à forcer le passage, lorsqu’un club s’abattit sans prévenir, l’écrasant au sol.

— Guh ?!

Une main jaillit aussitôt, l’empoigna à la gorge et serra.

— C’est toi qui as osé interférer ?!

Suspendue en l’air sur son balai, dégageant une fureur si écrasante que même Miligan recula d’un pas, Diana Ashbury. Sa soif de sang était si terrifiante que l’air en semblait chargé d’électricité. Et le coupable comprit trop tard la sentence réservée à quiconque osait souiller un match de balai en sa présence.

— …Kah…khhh…… !

— Crève !

Les os de son cou craquèrent sous la pression. Dépourvus de baguettes ou de lames, les cavaliers n’avaient pour seules armes que leurs clubs, et ceux-ci n’étaient pas conçus pour infliger des blessures mortelles. La seule manière pour Ashbury de tuer c’était à mains nues. Et elle était prête à le faire. Sans pouvoir se débattre ni protester, le coupable sentit ses yeux se révulser et ses membres s’affaisser mollement…

— Ashbury, ça suffit.

Une voix féminine. Une main se posa sur son bras, apaisant doucement sa rage.

— Je suis indemne. Mes yeux ont été brièvement éblouis, mais cela n’a rien de préoccupant, déclara Nanao. — Viens, reprenons le match. Notre combat ne fait que commencer.

Épaule contre épaule avec son club, elle afficha un large sourire et la tension dans le visage d’Ashbury s’adoucit.

— …C’est vrai. Pas le temps de s’attarder sur ces larves alors que je suis en train de me battre contre toi.

Le corps inerte s’écrasa au sol. Ashbury ne lui accorda plus un regard et vira brusquement en direction du terrain. Décrivant un large arc dans le ciel, elle rugit :

— Remettez ce match en route, arbitres ! Et vu l’interférence, que les nouvelles positions avantagent les Oies Sauvages !

Les arbitres délibérèrent brièvement et annoncèrent les nouvelles positions moins d’une minute plus tard.

Comme l’attaque surprise de Nanao aurait probablement réussi, l’avantage était maintenu : les Oies Sauvages reprenaient en altitude. Aucune des équipes ne contesta, et les joueurs reprirent rapidement leur place. Le cor retentit.

— C’est reparti… Mais changeons un peu la danse.

Ashbury se retrouva dans la même impasse qu’avant l’interruption, piégée par trois membres des Oies Sauvages qui lui bloquaient toute échappatoire. L’un coupait sa trajectoire par le côté, un autre surgissait en réaction à ses mouvements, et le troisième la surplombait, exerçant une pression constante. Une stratégie conçue pour l’empêcher d’accélérer ou de prendre de l’altitude. Même pour Ashbury, des techniques ordinaires ne suffiraient pas à s’en sortir.

Heureusement, ses techniques étaient tout sauf ordinaires.

Elle dévia le premier coup de son club. Cela la déséquilibra légèrement, et une fraction de seconde plus tard, le deuxième adversaire attaqua, venant en diagonale par-derrière. La seule manière d’esquiver était de plonger, augmentant sa vitesse, mais cela empirerait encore sa position. Melissa, qui fonçait sur elle, était persuadée que cette situation les rapprochait un peu plus de la victoire.

— Huff !

Mais alors que le club de Melissa fendit l’air, le dos d’Ashbury disparut soudainement sous ses yeux. Quelque chose lui agrippa la jambe.

— Hein ?

Elle baissa les yeux, abasourdie. Son pied gauche était bien calé dans l’étrier, et l’extrémité d’un club s’y était accrochée. Ashbury pendait en dessous d’elle, suspendue à son propre club. Un contrôle précis de l’angle et de la vitesse lui permettait d’exercer un poids sur celle qu’elle venait de piéger.

— Quoi ?

— Hein ?!

— C’est une blague !

C’était une manœuvre connue sous le nom de Crochet Arrière[1].

Théoriquement, en plein combat aérien, lorsque les vitesses des deux joueurs étaient alignées, celui qui était poursuivi pouvait utiliser cette technique pour inverser les positions. En appliquant le même principe qu’une chute amortie, il laissait son assaillant le dépasser… avant de le piéger avec son club. Mais ce mouvement était tellement difficile à exécuter que même les meilleurs cavaliers n’osaient pas le tenter. Il appartenait au domaine de la théorie, consigné uniquement dans les manuels.

— Lâche-moi ! Putain !

Melissa accéléra, se balança violemment de droite à gauche, essayant de s’en débarrasser. Mais le club ne faisait pas que s’accrocher à elle, il était maintenu par une technique de combat à l’épée : le Fil Adhésif[2] du style Lanoff. Elle aurait pu essayer de donner un coup de son propre club, mais Ashbury était dans son dos.

Quant aux autres, ils ne pouvaient rien tenter à cette distance, le moindre coup risquait de transformer Melissa en bouclier humain. Et le pire restait à venir. Ashbury ne se contentait pas de rester suspendue. Petit à petit, elle lui volait son élan.

— Ça suffira.

D’un mouvement brutal, elle fit pivoter son club, s’éjectant de sa prise. Le balayage latéral frappa Melissa en pleine poitrine et avec toute son énergie concentrée à tenter de se libérer, elle s’était rendue vulnérable. Ce seul coup suffit à la faire chuter, tête la première, en direction du sol.

— Espèce de… !

Les cris de rage fusaient du sol, mais Ashbury était bien trop occupée pour y prêter attention. La vitesse qu’elle avait gagnée grâce au Crochet Arrière lui suffisait largement pour affronter les deux autres adversaires restants. Mais déjà, une nouvelle silhouette fonçait sur elle depuis les hauteurs.

— Tiens-toi prête, Ashbury !

— Je t’attends.

Un sourire fendit son visage. Elle savait que cela arriverait. C’est précisément pour cette raison qu’elle avait profité des premières secondes de la reprise pour retrouver sa pleine vitesse. Savourant l’adrénaline qui enflammait sa peau, Ashbury jeta toute son âme contre la guerrière aziane.

— Hibiya s’est élancée droit sur Ashbury dès la reprise ! Elles s’affrontent de plein fouet !

— Un choix judicieux. Son attaque surprise ayant échoué, leur capitaine ne tombera pas dans le même piège une seconde fois. La meilleure option pour elle est de changer de cible et d’essayer d’abattre Ashbury. Après tout, dès l’instant où elle s’est libérée du combat à trois contre un, les Oies Sauvages ont perdu leur avantage.

Les deux combattantes s’affrontaient loin du cœur de la mêlée. Tant que leurs duels restaient séparés, le sort du match restait incertain.

— Elle a déjà mis hors-jeu l’un des trois adversaires initiaux, et Hibiya a pris le relais. On est toujours sur du trois contre un. C’est le tournant du match. Pourront-elles éliminer Ashbury avant qu’elle ne retourne la situation ? C’est ce qui décidera de l’issue de cette partie.

— Seiaaaaaaaaaaaaaaaa !

— Hahhhhhhhhhhhhhh !

Leurs cris résonnèrent à travers le ciel. À une telle vitesse, chaque choc de leurs clubs faisait jaillir des étincelles. Et à chaque impact, Nanao réalisait toujours plus à quel point son adversaire était redoutable.

Elles n’étaient pas à armes égales. Même si c’était à elle qu’incombait le devoir de porter un coup décisif, ses coéquipiers s’attelaient avant tout à ralentir Ashbury. Collision, virage, montée à chaque phase, ils s’interposaient, perturbant son envol, l’empêchant d’exprimer tout son potentiel.

Et pourtant, même entravée, les trajectoires d’Ashbury n’avaient rien à envier aux siennes. Il fallait bien être trois pour seulement l’égaler.

— Je ne pourrais rêver mieux… !

Nanao ressentait une profonde gratitude. Envers son adversaire féroce, envers ses alliés valeureux et envers tous ceux qui rendaient ce moment possible. Sans eux, elle n’aurait jamais pu livrer une telle bataille, connaître cette ivresse du combat, cette ferveur brûlante.

— Seiaaaaaaaaaaaaaaaaa !

Récupérant son équilibre, elle s’éleva à nouveau et, atteignant son point culminant, se jeta en piqué. Chaque étape de cette descente demandait une concentration absolue, et pourtant, elle pensa à ce moment-là précis la chose suivante : Ainsi, je dois leur rendre la pareille.

À ses coéquipiers, qui partageaient son ciel.

À la foule, retenant son souffle devant le spectacle.

À son attrapeur, qui l’observait depuis le sol.

Et à Clifton Morgan, qui lui avait demandé d’affronter Ashbury dans son propre domaine.

À tous ceux qui l’avaient menée ici.

— … !

Ashbury comprit alors que cette fille était portée par des sentiments qui la concernaient.

Peut-être que ce qui l’avait menée à chuter de son balai lors de ce sixième affrontement était en partie de son fait.

— …Ah !

Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas ressenti cette légèreté. Ce n’était pas vraiment de la peur, plutôt une sensation de perte, comme du sable glissant entre ses doigts.

Celui qui la rattrapait autrefois lorsqu’elle tombait n’était plus là, en bas.

Et cette sensation raviva un souvenir.

***

— Grave ceci dans ton cœur, Diana. C’est ton objectif.

Elle avait cinq ans lorsqu’elle avait tenu un balai pour la première fois. Son premier vol l’avait remplie d’exaltation, d’un sentiment d’omnipotence. Puis, ses parents lui montrèrent les images.

Dans ce cristal, une silhouette fendait le ciel. Même à son jeune âge, elle pouvait voir à quel point cette cavalière était rapide. Rien à voir avec son petit vol pour le plaisir.

Une mage qui avait voué sa vie entière à voler plus vite, dont les efforts avaient pris forme. Une vision à la fois magnifique et terrifiante, une incantation incarnée.

— Deviens comme elle. Dépasse-la. Poursuis ce qui se trouve au-delà.

Elle accepta avant même d’avoir réfléchi. Le sang qui coulait dans ses veines l’exigeait.

Elle n’avait jamais eu le choix.

Sa vie avait été tracée pour cela, bien avant sa naissance. Son corps était privé de tout superflu. Même adulte, elle n’aurait pas la capacité de porter un enfant. Le clan Ashbury avait retiré de son sang tout ce qui n’était pas nécessaire. Et elle en était le résultat. Une œuvre d’art façonnée en une seule génération.

Ses frères et sœurs perpétueraient l’héritage. Sa tâche à elle était de voler. De tout laisser derrière et de s’élever là où personne n’était jamais allé.

— … !

Et ce cristal lui montra où cette vie allait la mener.

Le corps de la cavalière se désintégra. Après ce vol prodigieux, après avoir battu un record inégalé, son corps et son balai se consumèrent comme des cendres dans un brasier, se dispersant dans le ciel.

Les cendres montèrent haut dans le bleu, sans jamais toucher le sol.

La petite fille resta là, fixant ce ciel emprisonné dans le cristal, se demandant : Où est-elle partie ?

Elle avait tout accompli et, l’instant d’après, s’était fondue dans le firmament.

Il n’y avait plus rien à poursuivre pour la première et la dernière fois.

Alors, où son cœur s’en était-il allé ?

***

Après la chute d’Ashbury, aucun revirement majeur n’eut lieu, et la journée s’acheva sur la victoire des Oies Sauvages. À la réunion d’après-match, Nanao fut soulevée dans les airs par ses coéquipiers, et lorsqu’elle réussit à leur échapper, elle fut aussitôt happée par les membres de la Rose des Lames. Quand enfin elle parvint à s’éclipser, elle prit la direction du terrain d’entraînement des Hirondelles Bleues, où elle trouva celle qu’elle cherchait, allongée sur le dos dans l’herbe.

— Bonsoir, Ashbury.

— …

— Puis-je me joindre à toi ?

Nanao ne prit même pas la peine d’attendre une réponse. Elle s’assit à côté d’Ashbury, et durant quelques minutes, aucune des deux ne parla. Enfin, Ashbury rompit le silence, d’un ton maussade.

— …Tu es encore plus forte qu’avant. Jamais je n’aurais imaginé que tu me ferais tomber.

— Ce n’était nullement ma force seule. Nous avons peaufiné notre stratégie, saisi l’occasion, et mes camarades et moi avons étions en phases. Ce n’est qu’ainsi que nous avons pu t’approcher.

— Mais c’est quand même toi qui as eu le coup final. Si ça avait été l’un des autres, j’aurais tenu bon.

— Et si tu avais choisi de ne pas m’affronter, peut-être serais-tu encore debout.

Nanao ne cherchait pas à se montrer humble. Si Ashbury s’était concentrée uniquement sur la victoire de son équipe, jamais elle ne se serait laissée entraîner dans un duel frontal avec l’Aziane. Elle aurait pu esquiver jusqu’à ce que ses coéquipiers viennent à son aide, reprendre le combat une fois son désavantage dissipé. Ce n’était pas une tâche aisée, mais plus facile que de remporter un trois contre un. Ashbury secoua simplement la tête.

— Tu es venue me défier. Fuir aurait été pathétique.

Elle ricana, et Nanao acquiesça. Ayant elle-même combattu de toutes ses forces, elle comprenait mieux que quiconque la fierté de cette femme.

— …J’ai des choses à te dire, annonça-t-elle en se redressant sur ses genoux.

— Tu es bien Solennelle, dit Ashbury, lui jetant un regard en coin.

— Morgan est en vie. Veux-tu me rejoindre cette nuit pour partir à sa recherche ?

L’impact fut tel qu’Ashbury en oublia de cligner des yeux. Puis son esprit se remit à fonctionner. Le cristal que Leoncio lui avait donné, dans l’enregistrement, il y avait une voix en arrière-plan. Une voix qu’elle connaissait, appelant ce nom.

— …Ah. Donc c’était la tienne.

— ?

— Laisse tomber. Qu’est-ce que ça change ? Il a arrêté d’être mon attrapeur il y a longtemps. Qu’il soit mort ou en vie, ça m’est égal.

La seconde moitié de cette phrase sonnait faux, mais la question, elle, était réelle. Leoncio lui avait révélé cette information pour la déstabiliser et perturber son match. Vu son caractère et les enjeux politiques, c’était évident, mais la fille face à elle ne penserait jamais de cette façon. Ashbury ne comprenait pas quelle pouvait être sa motivation.

Mais quand son regard croisa celui de Nanao, qu’elle trouva ce regard sincère et droit. Elle sut ici qu’il n’y avait que pure bienveillance. Un geste accompli au nom de l’admiration qu’elle lui portait.

— Pour vaincre sa personne, il faut d’abord la connaître. Et pour toi, Ashbury, cela signifie affronter Morgan.

— …Je suis moi. Personne ne me connaît mieux que moi-même.

— Non, Ashbury. Tu as longtemps détourné les yeux de la vérité.

— …… !

La poitrine d’Ashbury se serra.

Nanao était la seule personne qui osait lui parler ainsi. Sans détour, sans retenue. Un regard limpide, des mots allant droit au cœur. Elle ne pouvait esquiver. Elle était une cible immobile. Mais malgré cela, elle secoua la tête.

— …Peut-être que tu as raison. Mais je n’irai pas. Peu importe qui me le demande. Si je le revoyais, je deviendrais faible. J’aurais envie de m’appuyer sur lui. Et ce serait ma fin. Avec un cœur apaisé, jamais je ne pourrais atteindre les sommets de la vitesse, là où je dois être.

— Ashbury…

Quand Nanao tenta de répondre, Ashbury leva une main, l’arrêtant.

— Mais j’ai une faveur à te demander, Miss Hibiya. Dans deux semaines… viens me voir voler.

— Naturellement, j’en serais honorée, dit Nanao en clignant des yeux.

Sans s’en rendre compte, elle venait de tenir sa promesse faite à Morgan. Leur affrontement d’aujourd’hui avait mis la touche finale à la détermination d’Ashbury. Cette dernière ne voyait plus rien à perfectionner. Tout temps supplémentaire passé à se préparer serait retarder l’inévitable.

— Ce jour-là, je me battrai. Ce jour-là, je demanderai pourquoi Diana Ashbury est née.

Sa décision était prise et elle allait mettre chaque fibre de son être en jeu pour atteindre le sort qu’elle convoitait. Le record du monde de sport de balais donnait droit à un traitement préférentiel basé sur les temps établis. Ce n’était pas une règle propre à Kimberly, mais à l’Union. Plus les performances passées étaient remarquables, plus les conditions pour tenter un nouveau record étaient favorables. Il était même souvent possible de convoquer d’autres cavaliers d’élite pour les faire concourir en même temps que soi lors d’une tentative de record.

Naturellement, tant qu’il y avait des arbitres pour valider le parcours et homologuer la performance, il était possible d’essayer en solitaire.  Mais en pratique, rares étaient ceux qui s’y aventuraient. Tous savaient, par l’expérience et l’histoire de ce sport, qu’avoir des rivaux à ses côtés permettait toujours d’améliorer son chrono.

***

— …Plus pour très longtemps, maintenant.

Sous un ciel d’un bleu cruel, Dustin Hedges leva les yeux vers les anneaux du parcours, qu’il avait personnellement fait polir à la perfection. Comme la foule d’élèves rassemblés, il attendait la vedette du jour. Elle ne les fit pas patienter longtemps. Vêtue de l’uniforme des Hirondelles Bleues, elle pénétra dans l’arène d’un pas tranquille. Un balai dans le dos, mais pas de club en main. Aujourd’hui, ce sport n’avait pas besoin d’armes. Était-ce pour cette raison qu’elle ne semblait pas d’humeur à tuer qui que ce soit ? Les bras croisés, Dustin la dévisagea longuement. Elle lui fit un signe de la main en retour.

— Vous êtes venu y assister, Instructeur ?

— Bien sûr, grogna-t-il. — Qui a permis ça à ton avis ?

Il n’exagérait pas : c’était grâce à son travail acharné que cette tentative avait pu voir le jour. Même avec un traitement de faveur, réunir autant de cavaliers d’élite en deux semaines n’avait pas été une mince affaire. Il avait dû négocier non seulement avec les coureurs eux-mêmes, mais aussi avec leurs écoles et leurs entraîneurs, une lutte de pouvoir à laquelle il répugnait d’ordinaire. Mais dès qu’Ashbury lui avait demandé de lui obtenir cette scène, il s’y était consacré sans broncher. Son unique pensée avait été de lui offrir l’arène qu’elle méritait.

— Merci, dit Ashbury avec un bref sourire.

Elle savait la vérité. Son professeur et entraîneur s’était plié en quatre pour elle. Depuis toujours, que ce soit dans l’ombre ou en pleine lumière, il n’avait jamais cessé de travailler pour elle. Dustin, évitant maladroitement son regard, marmonna :

— La directrice ne viendra pas. Elle dit que ça ne ferait que mettre tout le monde sous pression. Mais… tu la connais. Elle regardera de quelque part.

Ashbury jeta un coup d’œil vers le bâtiment principal. Elle avait intérêt à regarder. C’était elle qui avait rallumé cette flamme en elle. Elle devait aller jusqu’au bout.

Son « Tu es devenue lente » résonnait encore dans sa tête. Ashbury était venue graver la vérité dans ses yeux pour l’éternité. Mais au fond d’elle-même, elle ne doutait pas que la directrice regardait. Convaincue de cela, elle écarta cette pensée de son esprit. Son regard se posa sur les visages présents sur le terrain.

Les arbitres du comité de sport à balais, ceux qui chronométraient, les attrapeurs, une foule immense espérant avoir rendez-vous avec l’Histoire et surtout, le plus important, les meilleurs cavaliers de l’Union réunis.

— Tout le monde est là.

Une rangée des meilleurs cavaliers du monde, chacun vêtu des couleurs de son école. C’était elle qui les avait convoqués. Ashbury détenait le meilleur temps parmi eux, mais tous faisaient partie du top douze des courses de balai. Trois étaient de Kimberly, les neuf autres de diverses écoles. Le sommet du de la course de balais était un petit monde. Elle les avait tous affrontés lors de précédentes compétitions. Ici, aucun visage ne lui était inconnu.

— C’est plus tôt que prévu. J’aurais parié sur l’année prochaine.

— T’as les crocs, hein ? C’est toi qui nous as réunis. Tu ferais mieux que ce ne soit pas pour rien.

Ils la fixaient tous d’un regard acéré. Elle savoura ce frisson sur sa peau, puis leur lança un défi.

— Merci d’être venus. Je n’attends qu’une chose de vous : attentez à ma vie, ou je prendrai la vôtre.

Puis elle leur tourna le dos et s’avança vers le parcours. Derrière elle, ses adversaires parurent furieux… puis éclatèrent de rire.

— …Ah-ha-ha-ha-ha. Et dire qu’on lui rend service.

— J’ai fait tout le voyage depuis le Lantshire, tu sais. Je déteste Kimberly.

— Faut lui pardonner. Elle n’a que la vitesse en tête.

— C’est clair. Mais pourtant… on sent qu’elle est prête.

Le dernier à parler était le plus âgé des cavaliers présents. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire arrogant.

— Ne râlez pas à cause de son attitude. Vous pensez tous la même chose. Tout le monde ici est là pour s’améliorer.

Et le même sourire apparut sur tous les visages. Bien sûr. Ils n’étaient pas là en simples spectateurs. C’était une rencontre. Chacun d’entre eux avait une chance de battre le record. C’est pour ça qu’ils étaient venus. Historiquement, il était arrivé plus d’une fois que des cavaliers invités à ces événements établissent eux-mêmes un nouveau record. La tentative d’Ashbury avait réveillé leur esprit de compétition, et Dustin le savait.

— Tout le monde est là. S’il n’y a aucun contretemps, on commence à l’heure. Les trois premiers, en place.

Il leva sa baguette blanche et désigna trois coureurs. Deux d’entre eux montèrent sur leurs balais et filèrent vers le départ, mais Ashbury fit d’abord un passage au-dessus des gradins.

— Miss Hibiya, garde ça.

Elle retira la baguette et l’athamé accrochés à sa ceinture et les tendit à Nanao, assise avec les membres de la Rose des Lames. Cette paire était le symbole d’un mage et le dernier ancrage d’un cavalier de balai. On ne les confiait qu’à quelqu’un en qui on avait une confiance absolue. Nanao les serra fermement entre ses mains.

— …Mm. Ils sont en sécurité avec moi.

— Bien.

Ashbury se dirigea vers la ligne de départ. Trois cavaliers l’attendaient déjà en hauteur.

— Tous les coureurs en position ! rugit Dustin, sa voix amplifiée par magie. — Trente secondes ! Décompte à partir de dix.

Il sortit une petite sphère de sa poche et la fit léviter à la pointe de sa baguette. Les sifflets et les cors n’étaient jamais assez fiables, et un signal lancé par un sort dépendait trop du souffle du lanceur. Depuis longtemps, les compétitions de sport à balais utilisaient ces orbes à détonation pour marquer le départ.

Le compte à rebours fut annoncé par un arbitre à proximité, et Dustin infusa de la magie dans l’orbe au rythme des secondes.

— …Trois, deux, un—zéro !

Une détonation retentit à travers le ciel. Et trois étoiles filantes s’élancèrent.

Les courses de balai étaient un sport des plus simples. Le parcours était une série d’anneaux suspendus dans les airs, à travers lesquels les coureurs devaient passer dans l’ordre. Tant que personne ne sautait un anneau ou ne gênait un adversaire, le vainqueur était déterminé comme dans n’importe quelle autre course : le premier à franchir la ligne d’arrivée.

Puisqu’il s’agissait d’un essai pour battre le record mondial, on utilisait un circuit standardisé, au tracé extrêmement classique : trois lignes droites, quatre virages et deux sections sinueuses, pour un total de trois tours chronométrés. Contrairement aux parcours terrestres, celui-ci se déployait en trois dimensions, forçant les coureurs à négocier des virages serrés vers le haut, vers le bas, à droite et à gauche.

— Hoo… !

— Pfiou— !

Dès le départ, leur vitesse était déjà monstrueuse. Leur accélération sur la première ligne droite fit douter le public de ses propres yeux. Ils abordèrent le premier virage dans une trajectoire défiant l’inertie, puis traversèrent la section sinueuse dans une danse vertigineuse.

Le premier tour fut plié en moins d’une minute, et ils s’élancèrent dans le suivant sans perdre une once de vitesse. Tous ici savaient chevaucher un balai, mais peu avaient déjà vu voler des coureurs d’élite. Et ils pensèrent tous la même chose : « Incroyable ».

— Premier coureur arrivé ! Temps ?

— 2:26:47 ! annonça un arbitre.

— Un départ dans les vingt-six secondes ? grommela Dustin. Pas mal. Deuxième tentative ! Tout le monde sauf Ashbury, changez ! Les deux suivants, en place !

Les partenaires de vol d’Ashbury se relayaient à tour de rôle, et dix minutes s’écoulèrent dans une tension croissante.

— …Pause de dix minutes ! Reviens, Ashbury, appela Dustin.

C’était son rôle de veiller à ce que les coureurs se reposent autant que nécessaire. Ashbury s’écroula sur un banc qu’il avait prévu pour elle.

— …Huff, huff…

— Bois ça. Une gorgée à la fois. Comme si c’était du nectar.

Il lui tendit une potion avec une paille, et elle s’en abreuva. Il l’avait préparée spécialement pour elle, choisissant chaque ingrédient, ajustant sa viscosité. Elle reprit son souffle et se concentra sur sa récupération.

— …Tu es sur la bonne voie, dit Dustin. C’est là que le vrai combat commence. Ne laisse pas ton attention vaciller.

— Vous croyez parler à qui, au juste… ?

Ses canines percèrent la paille. Dustin sut qu’il avait choisi les bons mots. Le combat commençait maintenant.

— Trois, deux, un—zéro !

Après cette courte pause, ils entamèrent leur quatrième tentative. Le public retenait son souffle. Il y avait des bancs derrière eux, mais personne ne s’y asseyait.

— …J-j’arrive pas… à respirer…

— Te force pas à regarder, Katie.

La jeune fille aux cheveux bouclés plaqua une main contre son visage, respirant de façon courte et hachée. Oliver la regarda avec inquiétude. Elle était bien trop sensible. ce spectacle était peut-être trop intense pour elle.

— C’est une tentative de record du monde de course de balai, expliqua-t-il. — Ces coureurs ont consacré leur vie à ce moment et abandonné tout le reste. Ils volent tous au-delà de leurs propres limites. L’intensité est telle qu’il n’est pas rare que des coureurs meurent en plein vol. Pas d’une chute, juste leur corps qui lâche.

— Ce n’est pas un spectacle que l’on regarde pour le plaisir. Et c’est bien pour ça qu’il est fascinant, ajouta Chela. — Qu’est-ce que la vie d’un mage ? Que signifie risquer sa vie pour quelque chose ? Leur vol nous force à méditer ces grandes questions.

Elle ne détacha pas une seconde ses yeux des coureurs. Oliver, pensif, jeta un coup d’œil à la jeune aziane assise à côté de lui.

— …Tu crois qu’elle peut le faire, Nanao ? Battre le record ?

Il ne savait pas pourquoi, mais il avait l’intuition qu’elle seule pouvait en juger avec justesse. Et il lui fallut un long moment avant de répondre.

— …………Le temps n’est pas encore venu.

Six nouvelles tentatives. Trente minutes de vol à s’en arracher l’âme. Un troisième court repos. Ashbury tituba jusqu’au banc, à peine consciente, et Dustin la saisit fermement.

— Qu’est-ce qui te prend, Ashbury ? C’est tout ce que t’as dans le ventre ?! C’est ça, ta limite ?!

— ……Hah…… Hah……

Dustin luttait désespérément pour empêcher la dernière flamme dans ses yeux de s’éteindre. Elle ne pouvait pas sombrer maintenant sinon cela signerait la fin de sa concentration et donc de sa tentative. Jamais ils ne réuniraient à nouveau une telle scène. Et même s’ils y parvenaient, ce serait après qu’Ashbury ait perdu son prime. C’était maintenant ou jamais.

— Je sais que ce n’est pas fini ! Tu n’as pas tout donné ! Allez !

Avant même qu’il ne s’en rende compte, des larmes coulaient sur ses joues. Il était arrivé à la limite de ce qu’un coach pouvait faire. Sa voix lui parvenait, mais semblait lointaine. Son esprit sombrait dans l’obscurité.

— Gah-ha-ha, t’as enfin réussi à faire pleurer un prof !

Les yeux d’Ashbury s’écarquillèrent. Ce rire distinctif fut comme un électrochoc pour son esprit chancelant.

— Mor…gan… ?

Sa vision trouble, son esprit embrumé, tout s’éclaircit en un instant. Elle était allongée sur un banc. Et au-dessus d’elle, un homme la regardait.

— On dirait qu’on est arrivés juste à temps. Sur le fil.

Ces mots venaient de l’homme plus petit à ses côtés : Kevin Walker, alias le Survivant.

Il soutenait un colosse qui peinait à se tenir debout, son attrapeur, Clifton Morgan. En chair et en os.

***

— T’iras pas voir Ashbury ?

Cette nuit-là, ils avaient été attaqués à la deuxième couche du Labyrinthe. Morgan était venu à leur secours, et Nanao s’était assise face à lui, le suppliant de changer d’avis.

— Je comprends les difficultés. Pourtant… cela ne peut rester ainsi. Ashbury mise tout, et pourtant, elle se retrouve incapable d’engager ses dernières forces.

Elle semblait très certaine de ce qu’elle avançait. Cela capta son attention.

— …Pourquoi penses-tu cela ?

— Elle a perdu l’endroit où repose son cœur. C’est une chose distincte d’un objectif, mais c’est nous avons tous besoin de ça lorsque nous courons vers une destination lointaine. Un voyage sans foyer vers lequel retourner n’est rien d’autre qu’une errance.

Nanao avait perdu son foyer à cause de la guerre. Recueillie à Kimberly, elle avait erré longtemps avant de trouver une nouvelle place au sein de la Rose des Lames. C’est pourquoi elle savait. Même si Ashbury refusait de l’admettre, c’était cela qu’il lui manquait.

— Ashbury considère que le désir d’un foyer est une faiblesse et tente de s’en débarrasser. Mais tant qu’elle est humaine, cela lui est impossible. Pourtant, ainsi, je crains de ne pas pouvoir la ramener ici. Et cela m’attriste profondément.

Les poings de Nanao se serrèrent. Puis, d’un geste lent et solennel, elle posa les genoux au sol et inclina son buste, mains jointes contre le sol. Une posture venue d’une autre culture, mais exécutée avec une telle pureté qu’elle transperçait le cœur. C’était la plus haute expression de sincérité dont elle disposait.

— Clifton Morgan, je t’en supplie. Fais un pas de plus dans les couloirs de notre école, pour la cavalière que tu aimes.

Il y avait réfléchi pendant des jours… et avait fini par céder à sa requête.

— Je ne peux pas faire grand-chose. Je tiens à peine ma baguette. Je ne suis qu’un élément du décor.

Ils ne s’étaient pas vus depuis si longtemps. Il énonçait simplement son état. S’il n’avait jamais quitté le Labyrinthe, c’était pour une raison et bien sûr, il se préparait au pire.

Mais il savait aussi que tant qu’il restait dans un environnement saturé en particules magiques, le feu Tír qui le rongeait était un tant soit peu contenu.

Dans la deuxième couche, il avait encore pu se battre. Mais dès qu’il avait mis un pied dans la première, son état s’était détérioré à une vitesse effroyable.

Arrivé sur le campus, il ne pouvait même plus marcher sans aide. Il s’y attendait. C’est pourquoi il avait demandé à Kevin Walker de l’accompagner. Le Survivant avait accepté sans hésiter.

Le voyage avait été semé d’embûches, mais contre toute attente, ils étaient arrivés à temps.

***

— …Mais est-ce que ça changera quoi que ce soit ? demanda Morgan, la fixant droit dans les yeux.

Ashbury se redressa lentement sur le banc.

— J’sais pas. Peut-être pas.

Mais malgré ces paroles, un sourire flottait sur ses lèvres. Elle monta sur son balai et s’envola vers la ligne de départ. Les deux prochains coureurs la rejoignirent. Dustin, qui sentait un changement dans l’air, jeta un regard à l’arbitre du chronomètre et à l’arbitre principal, puis prépara l’orbe de départ.

— Trois, deux, un—zéro !

Le dixième essai débuta. Trois étoiles fendirent le ciel. Dès le départ, le public sentit un frisson parcourir les gradins.

— Eh, elle est… ?

— …Elle vole différemment.

— Ouais… Elle prend plus de vitesse dès l’envol.

Tous les autres coureurs au sol le voyaient. Et bientôt, ce fut évident pour tous. Ashbury avait pris une avance nette. Quand elle surgit du virage pour s’engouffrer dans la section sinueuse, des exclamations de choc retentirent.

— C’est réel, ça ?!

— C’est pas possible, pas à cette vitesse !

— C’est un délire ! On dirait un torrent s’engouffrant dans un canal !

Leurs visages exprimaient un mélange d’admiration et de jalousie intense. Ses manœuvres toujours aussi agressives étaient là, mais la tension derrière avait disparu. Elle ne cherchait plus désespérément à refouler une pensée. Et la force que cela lui donnait la propulsait toujours plus loin. Elle pouvait voler droit.

— …Nanao, tu crois que…, commença Oliver.

Nanao hocha la tête.

— Le moment est venu.

Il s’en doutait. Nanao avait toujours vu ce qu’il ne comprenait que maintenant.

Enfin, Ashbury comprit la vérité. Elle n’avait jamais eu peur de tomber. Jamais eu peur de mourir. La pression de l’âge limite approchant, la peur de ne pas établir un nouveau record avant, ce n’était pas ça qui l’avait tant tourmentée. En réalité, elle avait toujours su qu’elle y arriverait. Elle savait que tout le travail de sa vie allait se jouer ici, qu’elle briserait les limites de son corps et atteindrait ce qu’il y a au-delà.

— 2:20:87.

Ce qui l’effrayait à son grand dam, c’était ce qui allait venir après. Traverser le circuit au péril de sa vie, surpasser les frontières de la chair, et puis…

L’idée plantée en elle par les images que ses parents lui avaient montrées. Ces quelques secondes avant la désintégration de ce corps, c’était cela qu’elle redoutait.

— 2:22:16.

Elle en était certaine : ces secondes seraient terrifiantes. Une fois son devoir accompli, une fois qu’elle aurait atteint ce monde qu’elle convoitait… que lui resterait-il ?

Où irait son cœur ?

Elle avait peur de disparaître sans savoir, sans direction, le cœur perdu dans un ciel vide. Enfant déjà, elle savait que ce moment viendrait. Et elle en avait été terrifiée.

— 2:23:58.

Ce dont elle avait besoin, c’était d’un endroit où aller une fois cet instant arrivé. Il n’y avait toujours eu qu’une seule option. Mais elle n’avait jamais voulu l’admettre. S’appuyer sur quelqu’un qu’elle avait perdu était une faiblesse.

Elle s’en voulait tellement d’y penser qu’elle s’était inconsciemment menti à elle-même. Elle s’était dit que s’attacher à quelqu’un l’empêcherait de progresser. Elle s’était dit qu’il était mort depuis longtemps.

Elle s’était laissé bercer par ces pensées, leur trouvant une logique implacable jusqu’à s’en convaincre elle-même. Mais lui, il s’était accroché à la vie. Retranché dans le Labyrinthe pendant deux ans entiers. Et elle n’avait pas pu tromper cette agaçante samouraï.

Cette fille était  le genre d’idiote qui voyait clair dans l’âme d’autrui.  Et au moment où elles s’étaient rencontrées, tout l’avait rattrapée.

— 2:24:37.

Elle sortit du circuit sinueux pour s’élancer sur la dernière ligne droite. À cette vitesse, sa vision périphérique avait disparu. Elle ne voyait plus que l’anneau final. Et elle allait bien. Elle n’avait plus peur. Une fois cet anneau franchi, son cœur ne serait pas perdu. Elle savait exactement où aller.

Il l’attendait, là en bas.

— …Heh.

Elle fonçait vers ce qui se trouvait au-delà de cet anneau.

Il n’y avait plus rien à craindre.

Plus aucune raison d’hésiter.

Vers la vitesse la plus grande qu’elle ait jamais atteinte…

Et un pas au-delà.

— 2:24:98.

L’arbitre arrêta son décompte. Un silence électrique s’abattit sur l’arène.

— …Tu l’as fait… murmura Dustin.

Une seconde plus tard, des larmes coulèrent sur ses joues.

— Tu es la plus rapide de tous les temps, Ashbury.

Quand ces mots résonnèrent dans l’arène, le public explosa d’un hurlement titanesque. Arbitres, attrapeurs, chargés des chronos, tous levèrent les bras au ciel. Seuls ceux qui avaient volé avec elle réagirent différemment.

Leur regard s’éleva vers les cieux. Car ils le savaient, ce moment marquait un tournant dans leurs vies.

— …Elle l’a fait, Morgan.

Walker chuchota ces mots. Morgan s’appuyait encore sur son épaule. Ils avaient craint qu’Ashbury meure en établissant ce record, comme la précédente détentrice. Mais elle avait échappé à ce destin. Là-haut, elle tournoyait encore dans les airs, ralentissant peu à peu. Les yeux fixés uniquement sur elle, Morgan marmonna d’une voix rauque :

— …Gah-ha… Toujours… cette simplicité d’esprit. Un seul changement de décor, et elle…

Mais même en râlant, il ne pouvait nier ce qu’il ressentait au fond de lui. Il était heureux d’être venu.

Reconnaissant envers le Survivant de l’avoir accompagné.

Reconnaissant envers ces gosses qui l’avaient convaincu.

Ravi d’avoir pu, une dernière fois, aider une grande cavalière du ciel.

— !

Et alors que cette pensée le traversait, ce qui le maintenait en vie céda.

— Oups… C’est mauvais…

Son corps fut secoué par une chaleur contre nature. Des flammes inexplicables jaillirent de lui, s’échappant de l’intérieur. Walker vit cela et s’exclama :

— Morgan !

— …Éloigne-toi de moi, Walker !

Avec ses dernières forces, Morgan le repoussa violemment.

Puis, il tituba loin de la foule, s’éloignant du terrain. Il avait repéré cet endroit dès le départ : vers le centre du circuit, là où plus aucun coureur ne volait à présent. Il avait accompli sa mission.

— …Morgan, tu… souffla Dustin.

Un seul regard lui suffit pour comprendre. À une distance sûre, Morgan se retourna. Son dernier sourire aux lèvres.

— …Désolé, tout le monde.

On dirait que mon temps est écoulé.

— Gah-ha… Instructeur… je vous laisse gérer la suite s’il vo…

Sa voix s’étrangla. Les flammes autour de lui s’élevèrent violemment.

— MORGAAAAAAAAAN !

Et l’instant suivant, un immense brasier furieux l’engloutit. Une colonne de feu s’éleva, dévorant même l’anneau suspendu au-dessus, tel un soleil embrasant le sol.

— Waugh… ?!

— aaah… !

— Reculez ! Ne touchez surtout pas à ces flammes ! cria Oliver, poussant ses amis en arrière.

L’heure de cet homme était venue. Oliver le savait. Mais ce savoir n’atténuait en rien la douleur.

— …Morgan a été consumé par le Sort.

Son regard se durcit.

— C’est le feu Tír qu’il a invoqué et échoué à contrôler.

Il serra les dents. Ces flammes avaient une volonté propre. Leur chaleur seule lui faisait froid dans le dos. Tout son être lui hurlait que ce feu était une aberration. Il n’appartenait pas à ce monde. Depuis son invocation en Luftmarz, il s’était tapi en Morgan et maintenant, il déchaînait sa fureur. Dévorant le mana de son hôte comme un combustible.

— On ne peut rien faire ici.

Les professeurs s’en chargeront.

— Évacuez immédiatement !

Il poussa ses amis plus loin, forçant son esprit à rester rationnel. Mais la fille aziane était déjà dans le ciel, filant droit vers l’enfer.

— Nanao ?!

— Conduis-les en sécurité, Oliver.

Sa voix était sereine. Elle l’appelait. Un couteau et une baguette serrés contre sa poitrine, elle fonça vers celle qui en était la propriétaire, aussi vite que son balai pouvait la porter. Ashbury avait simplement fait un geste de la main.

Elle savait que cela suffirait. Et elle ne s’était pas trompée. Vingt secondes plus tard, Nanao était à ses côtés dans le ciel.

— …Cherchais-tu ceci, Ashbury ?

— Ouais. Ravie de voir que t’as pigé vite.

Nanao tendit les deux objets, mais Ashbury ne prit que son athamé. Elle laissa le fourreau vide dans les mains de la fille samouraï. Elle n’en avait plus besoin.

— As-tu encore besoin de moi ?

— Non.

Elle lui fit signe de repartir. Nanao serra les lèvres. Ashbury le remarqua et sourit.

— Ne fais pas cette tête.

Elle haussa les épaules.

— Je dois être son Visiteur Final. C’est mon attrapeur après tout.

La tête baissée, Nanao refoula tout ce qu’elle voulait dire. Puis, elle opina du chef.

— …Très bien.

Quand elle releva la tête, son regard était clair. Comme si elle disait adieu à une amie avant son départ.

— Fais bon voyage, Miss Ashbury. Ce fut un plaisir de te connaître.

— Pareillement, Miss Hibiya.

Ashbury mit tout ce qu’elle pouvait dans ces quelques mots. Et sur cette note, elles se séparèrent. Nanao fit volte-face dans les airs et retourna au sol. Ashbury, elle, resta seule dans le ciel. Une impulsion soudaine la poussa à poser la paume sur le manche de son balai.

— Désolé, mais tu vas devoir venir avec moi. Ça ne te dérange pas, pas vrai ? Tu voleras avec moi.

Cela faisait longtemps qu’elle ne lui avait pas parlé. Depuis son premier vol, il l’avait toujours accompagnée. Plus elle cherchait à devenir meilleure, plus rapide, plus la frontière entre eux s’était estompée. Il était devenu une extension d’elle-même. Son balai ressentait la même chose et n’aurait jamais protesté. Il volait là où elle voulait aller. C’était tout. Pour le balai de Diana Ashbury, c’était toujours le meilleur vol possible.

Toutes les préparations achevées, elle s’éleva, scrutant la gigantesque boule de feu en contrebas. Même à cette altitude, elle sentait encore la chaleur infernale qui s’en dégageait. Avec le temps, les murs de flammes gagnaient du terrain. Et au-delà, elle pouvait toujours voir son homme.

— …Tss. Ce que tu es difficile. Tu te montres enfin et voilà ce qui arrive.

Elle laissa échapper un ricanement. Il n’avait jamais été du genre prévenant. Elle avait une longue liste de reproches en réserve. Notamment le fait qu’il ait disparu pendant deux ans, sans lui laisser l’occasion de lui en faire part.

— T’en fais pas. J’arrive tout de suite.

Elle fut assez haute. Elle effectua ainsi un virage, prit une grande inspiration, et fondit droit vers le sol. Son regard fixé sur le centre de l’incendie, elle y plongea comme une pierre.

— Ashbury !

Dustin la vit foncer et poussa un cri. Il savait exactement ce qu’elle comptait faire. Et il savait aussi qu’il ne pourrait rien pour l’arrêter. Il était l’un des meilleurs cavaliers au monde, mais son expertise se limitait aux balais. Ses compétences ne lui permettaient pas d’endiguer rapidement une incursion de Tír de cette ampleur.

Sa seule chance aurait été de trancher la tête de Morgan avant que le Sort ne le consume entièrement. Mais il n’en avait pas eu la force. Il avait été son instructeur, tout comme il avait été celui d’Ashbury. Même en voyant son élève être consumé, il avait espéré qu’il y ait un moyen de le sauver. Tout en sachant parfaitement qu’il n’y en avait aucun.

Le véritable problème allait bien au-delà. Si Morgan ne pouvait être sauvé, alors Dustin devait gérer les conséquences. Avec un peu de temps, il existait une multitude de solutions. D’autres professeurs devaient être en route, conscients de la situation. La directrice elle-même arriverait certainement dans les dix secondes. Ensuite, l’ensemble du corps enseignant contiendrait l’incursion bien avant que Dustin n’ait à agir.

Mais il était déjà trop tard. Il ne pouvait pas attendre. Dix secondes, c’était une éternité face à la plus rapide des cavaliers de balais. Moins de deux secondes après le début de sa descente, Ashbury serait enveloppée par les flammes. À la troisième seconde, elle atteindrait le cœur de l’incendie. Et quelques instants plus tard, il ne resterait plus rien d’elle.

Elle en était parfaitement consciente.

Ashbury était une cavalière. Elle ne connaissait aucun moyen de dompter le feu Tír. Elle n’avait même jamais envisagé d’essayer. À ses yeux, tout se résumait à une équation simple : la distance jusqu’à sa destination et le temps qu’il lui fallait pour l’atteindre.

Son attrapeur se trouvait au centre du brasier. Le feu Tír se nourrissait de son mana, c’était donc une évidence. Si l’hôte mourait, les flammes ne pourraient plus puiser dans sa force. Autrement dit, même consumé par le Sort, Morgan en restait le noyau.

L’éteindre devenait alors d’une simplicité effrayante. Il suffisait de l’atteindre. Il suffisait de transpercer son cœur. Avant que son propre corps ne soit entièrement réduit en cendres.

— Ngh !

Elle pénétra dans le brasier. La chaleur devint insoutenable. En un instant, ses yeux brûlèrent, la laissant aveugle. L’instant d’après, tous les sons disparurent. Puis, elle perdit toute sensation sur sa peau. L’ouïe, la vue, le toucher, un à un, ses cinq sens s’évanouirent dans l’obscurité.

Mais cela ne l’ébranla pas le moins du monde.

Sa main gauche resta crispée sur le manche de son balai. Son corps se pencha en avant. La pointe de l’athamé dans sa main droite visa droit devant.

Les dégâts ne la ralentirent pas. Vue ou non, elle atteindrait son but.

Elle se dirigeait vers l’être qu’elle aimait le plus.

Son cœur, désormais libéré du fardeau de son sang, volait vers sa dernière demeure.

Vers ces bras robustes qui l’avaient serrée si fort.

— !

Sa lame rencontra quelque chose. L’impact parcourut son bras carbonisé, le brisant, et se propagea dans tout son corps.

Tout était fini en un instant.

Elle savait qu’elle avait atteint sa limite.

Dans le dernier éclat de conscience qui lui restait, elle sentit ces grands bras la rattraper.


Les flammes tourbillonnantes s’évanouirent. Elles disparurent avec une rapidité effarante, comme si cette folie n’avait jamais existé. Avec l’incendie dissipé, il ne restait plus qu’un large cercle calciné.

Tout ce qui s’y trouvait avait été consumé, ne laissant derrière lui que de la cendre d’une blancheur éclatante. Les mages qui avaient assisté à la scène restèrent figés.

— …

— …

Les larmes de Nanao tombèrent en silence.

Oliver, lui, ferma les yeux, songeur. Il se demanda où étaient partis leurs cœurs. Personne ne pouvait le savoir.

Mais une chose était sûre. Ils étaient ensemble.


[1] En anglais, Backhook.

[2] En anglais, Sticky Edge.

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