REIGN OF V6 : CHAPITRE 3


L’interrogatoire

Le désastre se produisit pendant la deuxième période de la matinée. C’était le premier cours d’arts de l’épée auquel le vrai Oliver assistait depuis son retour.

— …

— Qu’est-ce qui ne va pas, Oliver ? Tu n’as pas l’air bien.

Les élèves terminaient leurs séries d’exercices, passant à la phase des duels. Oliver, lui, fixait pensivement son athamé. Sentant quelque chose d’anormal, Chela s’approcha, mais avant qu’il ne puisse répondre, Rossi intervint.

— La chaleur monte ! Oliver, nous ferais-tu l’honneur ?

— … On a déjà un duel prévu pour demain, pourtant.

— Fais pas le rabat-joie, eh ? On passe directement au plat principal, et mes progrès vont te choquer !

Sans attendre de réponse, Rossi l’entraîna vers la zone d’entraînement. Oliver n’avait aucune intention de refuser un combat de chauffe, ce n’était nullement le problème. Tout lui semblait simplement… anormal. Incapable de se défaire de cette sensation, il se retrouva face à Rossi, à distance d’un pas, d’un sort.

— Prêt ? C’est parti !

Rossi attaqua immédiatement. Il mêlait l’audace de son style autodidacte aux techniques vicieuses du style Koutz, et ses mouvements devenaient de plus en plus difficiles à anticiper. Oliver ne pouvait se permettre la moindre inattention. Il adopta sa posture médiane du style Lanoff, prêt à parer.

— … Hein ?

Après huit ripostes, Rossi émit un grognement surpris. Un athamé tomba au sol dans un tintement, expulsé de la main d’Oliver par un coup porté au poignet.

— … ?!

Un instant plus tard, tous les élèves aux alentours regardèrent vers eux.

Voir Rossi défier Oliver était une scène habituelle dans ce cours tout comme l’issue du duel qui l’aurait donné gagnant, mais il fut envoyé au tapis. D’autant plus qu’Oliver perdit non pas après une suite d’échanges effrénés, mais dès la phase d’échauffement.

— … !

Il palpait sa main, sous le choc, tandis que ses amis accouraient vers lui. Guy, Katie et Pete se postèrent en bouclier devant, lançant un regard noir à Rossi.

— Rossi, ordure ! Je pensais que tu valais mieux que ça !

— Je sais que tu veux ta victoire, mais utiliser du poison ?!

— Oliver, qu’est-ce qu’il t’a fait ?!

— Mon honneur est bafoué ! Je le jure, je suis innocent ! Sur mon honneur d’Ytallien !

Rossi leva les mains face à ces accusations. D’autres élèves se joignirent à la mêlée, et la cacophonie devint telle que Garland se retourna pour observer la classe, mais juste à temps, Oliver lui-même prit la parole.

— … Il dit la vérité. Il n’a rien fait de mal.

Un silence tomba. Oliver ramassa son athamé et le rangea. Puis, il se fraya un chemin à travers les élèves pour rejoindre Rossi, s’efforçant de sourire.

— La victoire est tienne, Rossi. Tu as fini par m’avoir.

Il lui donna une tape amicale sur l’épaule. Rossi, lui, restait bouche bée, et leur réaction respective amena la foule à revoir son jugement.

— … Tu n’es pas dans ton assiette, Mr. Horn, fit Stacy Cornwallis.

Fay Willock acquiesça.

— Es-tu sûr qu’il n’y a ni poison ni malédiction ? Ce serait déjà plus cohérent si c’était le cas.

De l’autre, Richard Andrews observait Oliver d’un air sceptique. Et une pensée similaire fit renaître l’effervescence parmi les élèves.

— … Alors…

— … Il passe juste une mauvaise journée ?

— Assez mauvaise pour que Rossi surmonte une année entière de défaites… ?

Alors que cette idée se propageait, un bruit sourd retentit.

— Que tous les misérables qui rêvent de profiter de cette occasion se mettent en ligne devant moi ! Je vous écraserai les uns après les autres.

Joseph Albright se tenait au centre, affichant son sourire le plus terrifiant. Quelques élèves avaient fait un pas vers Oliver, mais ils se dispersèrent aussitôt comme une nuée d’araignées nouveau-nées. Les escarmouches reprirent de plus belle aux quatre coins de l’enceinte, tandis que Guy, Katie et Pete se tournaient vers Rossi, l’air penaud.

— Désolé d’avoir douté de toi, Rossi.

— Tu n’as vraiment pas utilisé de poison… Je suis désolée aussi.

— Pareil. C’était juste l’explication la plus probable…

— Vous êtes tous exécrables quand il s’agit de vous excuser ! Argh, je ne peux même pas appeler ça une victoire.

Rossi s’arracha les cheveux avant de pousser un soupir particulièrement théâtral. Puis il s’avança vers Oliver et posa fermement une main sur son épaule, à mi-chemin entre le reproche et l’encouragement.

— Remets-toi les idées en place avant notre prochaine rencontre, s’il te plaît. Notre duel est repoussé jusque-là.

— … Merci, répondit Oliver, reconnaissant pour cette offre.

Plutôt que de poursuivre les affrontements, il s’associa avec Chela pour se concentrer sur les techniques de base, tentant de se recentrer. Ils étaient toujours à l’entraînement lorsque le cours prit fin.

***

Après le cours, il avait réussi à dissiper les inquiétudes de ses amis et marchait désormais seul dans un couloir désert.

— … Ngh…

Oliver tremblait de peur et de frustration. Il lui avait été difficile de contenir cela devant ses amis, mais il savait que l’horreur véritable l’attendait une fois seul. Ici, il n’y avait personne. Et cela le forçait à affronter la vérité.

Ce n’était pas juste un manque de concentration ou une mauvaise passe. Rien d’aussi bénin. Ce n’était pas son corps. Les mouvements acquis au prix d’innombrables heures d’entraînement ne fonctionnaient plus du tout. Il ne s’agissait pas d’un simple problème. Il n’y avait plus une seule parcelle de lui qui soit intacte.

Et il savait pourquoi. Il ne le savait que trop bien.

La fusion d’âmes… Il ne faisait aucun doute que ce sort lancé sur lui durant son combat contre Enrico était responsable de son état. Dès son réveil, après trois jours et trois nuits de tourments, il avait remarqué que quelque chose n’allait pas. Il avait espéré qu’il ne s’agissait que d’une conséquence de ses blessures et de sa fatigue, et avait tenté de reprendre le cours de sa vie. Mais ces espoirs avaient été cruellement trahis. Sans le moindre doute possible.

— … Guh…

Quelque chose d’essentiel s’était brisé. Cette pensée était terrifiante, mais elle s’imposait à lui comme une évidence.

Et il ne trouvait aucun argument pour la réfuter. C’était un miracle qu’il ait survécu après avoir fusionné plusieurs minutes avec l’âme de Chloe Halford. On avait soigné ses blessures, mais nul ne pouvait évaluer l’ampleur des dégâts subis à l’intérieur.

Même les mages ne pouvaient pas réparer tous les dommages avec un sort de soin. L’âme en était le premier exemple, mais les altérations de l’éther ou du corps physique pouvaient être tout aussi irréversibles. Restaurer quoi que ce soit en rapport avec la circulation du mana relevait d’une précision extrême.

La croissance et l’entraînement formaient d’innombrables rivières magiques, se ramifiant et s’entrecroisant. Ce système était propre à chaque individu, et c’était ce qui définissait la puissance d’un mage. L’éther et l’âme en conservaient la mémoire, empêchant sa perte en cas de blessure ordinaire. Mais il existait des exceptions. Notamment lorsque les blessures dépassaient le domaine d’influence du corps éthérique.

Si cela s’appliquait à lui… alors toute la force qu’Oliver Horn avait acquise au cours de sa vie pouvait avoir été perdue à jamais, sacrifiée pour quelques minutes de combat. Il ne pouvait pas encore en être certain. Il savait qu’il ne devait pas tirer de conclusions hâtives. Mais ses espoirs lui semblaient bien fragiles. Il avait été incapable de se défendre face à Rossi, et cette impuissance n’avait fait qu’attiser ses craintes. Ce résultat en disait plus long que mille raisonnements.

Des pensées sombres l’envahissaient sans fin. Oliver secoua la tête, tentant de les chasser. Quelle que soit la vérité, ruminer ici ne le mènerait à rien. Il devait en parler à ses cousins. Il tenta de forcer ses jambes à avancer…

— Viens, Oliver.

… Et il vit une main tendue vers lui.

— … Nanao… ?

Il leva les yeux et trouva la jeune azianne devant lui, un sourire toujours aussi assuré. Instinctivement, il attrapa la main qu’elle lui offrait, et elle referma ses doigts autour des siens. La chaleur qui se répandit en lui était proprement stupéfiante. Ce n’est qu’à cet instant qu’il réalisa à quel point il était glacé.

— C’est agréable, non ? Ma mère en vantait les mérites. Elle disait qu’avec moi à ses côtés, elle n’avait pas besoin de faire un feu.

Partageant sa chaleur avec lui, Nanao entraîna Oliver à sa suite. Il fixa son dos, incapable de détourner son regard. Et il se souvint. D’autres nuits sombres, où une autre main l’avait guidé. Celle de sa mère.

— Tu n’as rien à craindre. Rien du tout.

Ses yeux s’embuèrent de larmes, laissant une coulée derrière eux, le long du chemin qu’ils parcouraient ensemble.

***

Tard dans la nuit, ce même soir, à la lisière du cinquième niveau du labyrinthe, au canyon du Dragon de Feu, où nichaient les wyvernes.

— Oh, Lu ! Quelle charmante surprise de te voir passer.

Anéantis contre la paroi rocheuse abrupte gisaient les restes du dieu-machine. À ses côtés, une silhouette sombre, comme les ténèbres incarnées sous forme humaine, agitait la main avec entrain. Peu de gens écourtaient ainsi le nom de Luther Garland, mais cela ne l’empêcha pas d’incliner la tête en signe de respect.

— … Merci d’avoir sécurisé la zone, Ms. Muwezicamili.

— Awww, pourquoi tant de formalités ? On était comme cul et chemise, avant.

Baldia Muwezicamili était la plus grande experte de l’école en malédictions, mais elle n’excellait pas en matière de bonnes manières. Garland esquiva sa remarque d’un léger sourire et porta son attention sur les vestiges du golem, et sur le dos de la vieille femme qui se tenait debout sur l’épave.

— Ai-je tardé, professeur Gilchrist ?

— Trois minutes seulement. Une broutille comparé au temps où tu étais encore élève ici.

Frances Gilchrist avait mille ans et elle enseignait les sortilèges depuis presque aussi longtemps. Une pique sarcastique sur ses années estudiantines suffit à réduire Garland au silence. Derrière lui, la cape noire de Baldia ondula comme une flaque d’eau sous l’effet de son rire.

— Lu a toujours été un retardataire !

— … Venons-en au fait. La raison de notre présence ici…

— Évidemment, je partage la même préoccupation. Ce qui se trouve de l’autre côté, déclara Gilchrist, pointant sa baguette blanche vers les restes du golem.

Garland acquiesça, et derrière lui, Baldia croisa ses bras pâles.

— C’est la conclusion évidente, dit-elle. J’adorerais le retourner, mais si j’essaie, il finira entièrement maudit. Ce serait tellement plus simple si on pouvait faire venir Vana ici.

— Je suis venue précisément pour éviter cela. Ms. Aldiss manque de finesse et risquerait de détruire les preuves que nous cherchons, répliqua Gilchrist.

À ces mots, elle sauta du dieu mécanique pour atterrir gracieusement au sol. Conscient de son rôle ici, Garland s’approcha d’elle et leva sa propre baguette.

— Et je suis en soutien ? Soit. Retourner une masse pareille est une sacrée entreprise, mais à nous deux…

— Ne sois pas idiot. Je t’ai fait venir pour attester de l’exactitude des preuves.

Elle écarta la baguette de son ancien élève d’un geste et agita doucement la sienne en faisant une incantation.

REVOLVE INVERSUM !

Son sort souleva l’énorme carcasse dans les airs sans la moindre vibration. Une masse de plus de trente mètres s’éleva lentement, pivotant sur elle-même, avant de redescendre avec la même fluidité, se posant sans soulever un grain de poussière. Garland observa avec révérence et stupeur. Même pour un mage, ce spectacle défiait l’entendement.

— … Comme si vous retourniez un simple œuf, hein ?

— Et maintenant, passons à l’analyse.

Gilchrist monta dans les airs comme si un escalier invisible se dressait sous ses pas, scrutant le côté du dieu mécanique qu’ils venaient de révéler. Garland hocha la tête et entreprit d’examiner la partie inférieure du golem depuis le manche de son balai.

***

— Ils sont probablement en train d’examiner la zone à l’heure qu’il est.

Au même moment, dans la première couche du labyrinthe, les instigateurs des meurtres des professeurs discutaient.

— Pas de souci. Toutes les blessures sur ce colosse ont été maquillées pour ressembler à des traces laissées par les wyvernes et le Lindwurm.

— Je sais ! Ça n’a pas été une mince affaire de camoufler les preuves, répondit une élève en secouant la tête. Ce foutu golem était bien trop lourd, aucun moyen de le déplacer. On a dû creuser des tunnels en dessous et remettre en ordre tout ce que Sa Majesté avait bougé. L’adamant, c’est déjà une plaie à travailler, mais en plus, on a dû ériger des barrières, éloigner les curieux et bosser toute la nuit pour finir. La seule raison pour laquelle on s’en est sortis, c’est parce que Shannon et toi, vous souveniez de la position exacte de chaque entaille.

— Seul le Gladio de Chloe Halford est capable de trancher l’adamant, déclara Gwyn en préparant une potion pour son cousin. Comme la quatrième Spellblade… Il suffirait de voir ces marques pour faire le lien avec elle. On savait dès le départ que le nettoyage serait compliqué… Mais nos professeurs ne nous laisseront pas tout dissimuler.

À ces mots, la porte de la pièce s’ouvrit brusquement. Les deux étudiants tournèrent la tête et virent leur maître sur le seuil, l’air très contrarié. Shannon leva les yeux de ses écrits et se releva d’un bond.

— Te voilà, Noll… Les effets secondaires ont donc commencé ? fit Gwyn. Viens par ici. Allonge-toi.

Il retira son chaudron du feu et désigna une civière dans la pièce voisine. Shannon s’approcha et se pressa contre son cousin, qui se laissa aussitôt examiner.

***

— Quelque chose cloche. Comme si la structure externe avait été réparée.

Cela faisait une bonne dizaine de minutes que Garland examinait le golem lorsqu’il laissa échapper ces mots.

— Ton instinct a toujours été bon, reconnut Gilchrist depuis les airs. Il y a des signes évidents de modifications magiques. Ce n’était qu’une impression sur la face supérieure, mais l’arrière a subi peu d’altérations. On a sans doute dû creuser en dessous, incapable de retourner l’engin.

Cette hypothèse faisait sens pour Garland. Ayant trouvé ce qu’elle cherchait, Gilchrist redescendit au sol.

— Cela prouve que le petit n’a pas été consumé par le sort. Enrico s’est battu et a été vaincu. C’est une certitude.

Garland hocha la tête et sauta de son balai. Si Gilchrist n’avait rien d’autre à ajouter, cela signifiait qu’aucun autre indice n’était à tirer d’ici. Celui ou ceux responsables étaient aussi doués pour dissimuler leurs traces que pour se battre. Méditant sur cette conclusion, il posa la question fatidique.

— … Qui soupçonnez-vous ?

La sorcière se contenta de secouer la tête, comme il s’y attendait.

— Tout ce que je sais, c’est que ce n’est pas moi. Il y a des traces de dissimulation, mais il ne faut pas trop se fier à cela. On ne peut même pas affirmer avec certitude que le traitement minimal de l’arrière n’est pas une manœuvre destinée à nous égarer. Ne précipitons rien et forçons notre ennemi à se dévoiler. D’où cette enquête, expliqua Gilchrist. — Mais quoi qu’il en soit… cet assassin ne restera pas les bras croisés à attendre notre prochain mouvement.

***

Tôt le lendemain matin…

Le campus de Kimberly possédait une zone réservée aux créatures magiques. La section où Marco avait été gardé l’année précédente abritait désormais les griffons, et Katie leur rendait visite régulièrement. Les cours de biologie magique s’y déroulaient souvent ici et selon l’heure de la journée, de nombreux élèves allaient et venaient.

Mais à cette heure-ci, alors que l’aube venait à peine de poindre, seuls quelques rares étudiants osaient s’en approcher. En tête de liste se trouvait Vanessa Aldiss, professeur de biologie magique si terrifiante que les élèves l’avaient surnommée la « Despote ». Ses fonctions faisaient naturellement de cet endroit son domaine.

— Oh, fermez-la, vous autres. Vous n’êtes pas des coqs. Ou vous voulez que je vous fasse rôtir pour le p’tit déj ?

Les cris et grognements des diverses créatures s’évanouirent aussitôt qu’elles sentirent Vanessa approcher, son aura imposante les réduisant au silence par pur instinct. Chacun de ses mouvements était empreint de violence, qu’elle en ait conscience ou non. Elle arpentait les cages une à une, effectuant sa tournée matinale. Mais quelque chose clochait. Elle savait pertinemment à quel point les manaviens étaient bruyants au lever du jour et quelles cages auraient dû être les plus bruyantes à cette heure-ci. Pourtant, une en particulier était silencieuse comme une tombe.

— …Hah ?

Vanessa se tourna vers la cage et jeta un œil à travers les barreaux. Les griffons étaient allongés sur le sol, profondément endormis… apparemment exactement comme elle les avait laissés la veille au soir.

— …Hmm…

Mais ce n’était pas un sommeil. Dès l’instant où elle réalisa qu’aucun griffon ne respirait, Vanessa comprit ce qui s’était produit ici et dans quel but.

— Oh-ho, alors on veut s’en prendre à moi ?

Son bras droit se métamorphosa et tordit les barreaux de la cage. Lorsqu’elle rouvrit la paume, le métal s’effondra au sol, comprimé en boule comme une vulgaire feuille de papier froissée. Mais il en fut un épargné ce matin-là par ce sort funeste.

***

— D’accord, d’accord, c’est bien ! Continue comme ça. Maintenant par ici—Aaugh ?!

L’aile du griffon avait balayé Katie de côté, la projetant au sol. Le jeune griffon qu’elle tentait de guider la fixa un instant, puis se détourna, manifestement désintéressé. Miligan, postée à une distance sûre, bras croisés, observait la scène.

— Hmm, il t’a bien cernée.

— Erk… M,-mais quand même ! Il ne m’attaque plus comme avant !

Katie s’était déjà remise sur pied, prête à faire une nouvelle tentative, mais la sorcière à l’œil de serpent s’interposa.

— Du calme, Katie. Ça marche comme avec Marco. On ne peut pas bâtir une relation saine quand ils ont peur de nous, mais à l’inverse, on n’ira nulle part s’ils nous prennent de haut. On dirait que tu as réussi à convaincre le griffon que tu n’étais pas une ennemie. La prochaine étape, c’est de lui faire comprendre que tu es plus qu’une égale.

Le griffon aperçut Miligan s’approcher et recula, les plumes hérissées. Clairement, il avait perçu qu’elle n’était pas une menace à prendre à la légère. Avec Katie, il ne montrait pas cette méfiance, ce qui était un avantage, mais il avait aussi une arrogance marquée qui venait tout gâcher. Coincée entre le marteau et l’enclume, Miligan avait proposé qu’elles travaillent ensemble.

— Et pour ça, il faut une démonstration de puissance. Dans la nature, un adversaire redoutable inspire la peur, mais un allié puissant suscite la confiance. Rechercher l’amitié depuis une position de force n’est pas une approche qui sera aisément rejetée.

— …Mais je ne veux pas lui faire de mal, objecta Katie, les poings serrés.

Miligan esquissa un sourire et hocha la tête.

— Tu ne transigeras pas sur ce point. Je le sais. Nous devons donc démontrer notre force sans attaquer directement. C’est tout le défi.

Elles tombèrent dans un silence pensif. Tous trois, griffon inclus, étaient dans une impasse. Puis des pas lourds résonnèrent dans leur direction. Les filles tournèrent la tête et virent un grand garçon menant un troll.

— Yo. J’me suis dit que j’passerais faire un tour.

— Guy ? Euh, pourquoi Marco est avec toi ? Vous vous promenez ?

— Un peu. Mais j’ai eu une idée. Tu galères à créer un lien avec ton griffon, non ?

Marco s’approcha de Katie. Le griffon ne put rester indifférent à la menace que représentait cette créature de la taille d’un troll et déploya ses ailes en guise d’intimidation.

— KYOOOOOOOOOOOOOO !

— Whoa… ! s’écria Katie. A-attends, Marco. Tu vas lui faire peur. Mieux vaut garder tes dis—

— Non. Ça marche. Laisse-le s’approcher.

— Hein ?!

Katie n’avait aucune idée de ce que Guy avait en tête, et son cerveau peinait à suivre. Marco avança d’un pas lourd jusqu’à elle. Il jeta un regard au griffon, qui tressaillit… puis se tut, repliant aussitôt ses ailes. Miligan observa la scène avec attention, se frottant le menton.

— …Hmm. Ça ne marcherait sans doute pas sur un griffon adulte, mais à ce stade de développement, Marco est clairement supérieur. Il sait qu’il n’aurait aucune chance en combat.

— Unh… Et maintenant, Guy ?

— Là, c’est parfait. À toi de jouer, Katie.

— Hein ? Moi ?

— Fais monter Katie sur ton épaule, répondit Guy en esquissant un sourire.

Clignant des yeux, Katie leva la tête vers le troll.

— Euh, d’accord… Marco, ça te dérange ?

Pas dérange.

Marco hocha la tête et tendit la main. Katie grimpa dessus, et il la souleva délicatement jusqu’à son épaule. Elle se retrouva bientôt à hauteur de son regard. Voyant que le griffon ne quittait pas des yeux tout ce processus, Miligan comprit enfin le plan.

— Intéressante approche, dit-elle.

— Impossible pour le griffon de simplement ignorer ça, hein ? ricana Guy. — Voilà une créature bien plus puissante qui obéit à ses ordres.

La violence n’était pas le seul moyen de prouver sa force. Le simple fait qu’une créature puissante suive nos directives démontrait notre supériorité. Miligan devait bien admettre que cette stratégie avait du mérite.

— Katie, dit-elle. — Essaie de prendre Marco avec toi les prochaines fois que tu approcheras le griffon. Veille à ne pas donner l’impression que tu empruntes son autorité et fais en sorte qu’il voie bien qu’il obéit à tes ordres.

— D-d’accord !

Katie avait compris elle aussi, et depuis l’épaule de Marco, elle se mit à désigner du doigt différentes directions, lui disant où aller. Voir Marco lui obéir semblait avoir un effet certain sur le griffon. Son regard ne les quittait plus. Tout en gardant un œil sur ça, Miligan se glissa près de Guy et lui donna un coup de coude dans les côtes.

— Très malin, Guy.

— Merci. Quand elle est face à une créature, plus rien d’autre n’existe pour elle, hein ? Je me doutais bien qu’elle n’aurait jamais pensé à mettre Marco dans l’équation.

— Oui… J’aurais dû y penser, admit Miligan en se tapotant la tempe.

Katie cria depuis l’épaule de Marco :

— Le regard qu’il me lance est totalement différent ! Je crois que ça marche !

— Super. Mais…

Guy la scruta de haut en bas. Des éraflures sur les mains et les bras, de la saleté sur son uniforme, de l’herbe accrochée à ses cheveux bouclés. Autant de marques de son combat jusqu’ici. Il porta une main à son front et soupira.

— …Laisse tomber. Continue comme ça !

— ??? C’est quoi cette attitude ?

Katie lui lança un regard perplexe, puis donna une nouvelle directive à Marco. Guy l’observa, impassible, tandis que Miligan arquait un sourcil vers lui.

— …Tu préfères ravaler tes paroles ?

— Tu sais très bien pourquoi, alors ne demande pas.

— Heh-heh-heh. Je suppose que oui. Tu surveilles attentivement Katie.

—  Faut bien que quelqu’un le fasse vu son attitude insouciante.

Miligan porta une main en visière devant ses yeux, comme si Guy brillait trop fort pour qu’elle puisse le regarder en face.

— Ahhh… Elle ne manque pas d’options.

— Comment ça ?

— Laisse tomber. Juste une pensée à voix haute.

Mais à peine eut-elle prononcé ces mots que toutes les créatures présentes frémirent.

— ?!

— …!

Ils ne pouvaient plus bouger. La tension était si forte qu’ils en oubliaient presque de respirer. Et dès l’instant où ils comprirent que cela provenait de quelque chose arrivant derrière eux, tous les regards se tournèrent dans cette direction : Vanessa Aldiss, les deux bras gonflés de manière inquiétante, s’avançant à grands pas vers eux, ses yeux balayant humain, troll et griffon sans distinction. Trois espèces différentes, toutes enregistrant la même menace écrasante.

— …KYO…O…

Son regard se posa sur le griffon en particulier, et son esprit ne vit en elle que la mort inévitable. Une menace si absolue qu’il n’osa ni fuir ni lutter. Son instinct animal était catégorique : à cette distance, il était déjà pris dans ses mâchoires.

— …A-ah !

Pourtant, en dépit de cette pression indescriptible, une seule personne réagit : Katie. Elle sauta de l’épaule de Marco et se plaça devant les autres. Comme face à Darius l’année précédente, elle faisait preuve d’une volonté remarquable. Mais ici, elle n’était qu’un morceau de viande jeté devant un carnivore affamé.

— …Vous avez… donné votre permission ! Qu’est-ce que… vous nous voulez, professeur Vanessa ?

Malgré l’hostilité brûlante qui lui léchait le visage, Katie tenta de communiquer avec des mots. C’était leur seul espoir. Si les mots échouaient, il n’existait aucune autre option. Toute résistance était vaine. Même les créatures les plus primitives comprenaient cette vérité absolue.

— …Celui-ci est en vie.

Aussi, lorsque des mots leur furent réellement adressés en retour, le sentiment de mort imminente recula soudainement.

— …?

— Continuez. Miligan, garde un œil sur eux jusqu’au début des cours.

Et sans un mot de plus, Vanessa fit volte-face et s’éloigna. Lorsqu’elle disparut enfin de leur champ de vision, les genoux de Katie cédèrent. Guy et Miligan la rattrapèrent chacun par un bras. Elle fut trempée à cause des sueurs froides, comme si elle avait traversé une averse en plein hiver.

— …Qu’est-ce que… c’était… ?

— Elle… n’est pas toujours aussi intense. Même mes épaules tremblaient, admit Miligan, parlant au nom de tous.

Katie s’agrippa au bras de Miligan pour se redresser et sentit alors un regard posé sur elle. Le griffon l’observait, les yeux emplis d’une fascination incrédule, comme s’il contemplait quelque chose qui lui échappait totalement.

— …Tu as eu peur ? Ne t’inquiète pas. Je ne la laisserai jamais rien te faire.

Elle tendit la main et effleura doucement son plumage. Cette fois, il ne la repoussa pas. Quelque chose avait changé en lui sans que personne, pas même Katie, ne s’en rende compte. Ou plutôt : peut-être que ce n’était que de la curiosité. Une curiosité envers cette petite créature qui avait affronté la mort certaine… et l’avait repoussée

Une ombre passa au-dessus d’eux, et Miligan leva les yeux. Des bêtes volaient au-dessus de leur tête : des griffons adultes, des wyvernes et autres créatures du même acabit. Leurs yeux scrutaient le sol, un signe indéniablement inquiétant.

— Des guetteurs dans le ciel, murmura Miligan d’un ton grave. — Quelque chose cloche, c’est évident.

Ils découvrirent exactement de quoi il retournait dès le rassemblement du matin pour le petit-déjeuner.

— …C’est… horrible…

La fourchette de Katie tomba sur son assiette dans un fracas sonore. Consciente de son état et guidée par sa conscience, Chela choisit de ne pas édulcorer la vérité, gardant un ton neutre.

— Je crains que ce ne soit vrai. Les griffons dont les élèves de deuxième année s’occupaient ont tous été retrouvés morts. Un seul survivant, celui dont tu t’occupais.

Les épaules de Katie se mirent à trembler. Elle commença à se lever, mais Chela l’arrêta.

— Respire profondément, Katie. Les professeurs sont déjà sur l’affaire. Ces griffons appartenaient à Kimberly, ils ne vont pas laisser passer ça. Tu as vu les créatures qui patrouillent dans le ciel.

Sa voix se voulait apaisante, bienveillante. Katie savait qu’elle ne pouvait pas passer toute la journée avec son griffon, même si l’inquiétude la rongeait. Mais la tempête en elle ne se calmait pas. Toutes ces vies perdues aussi soudainement… Elle ne pouvait réprimer l’angoisse dans sa voix.

— …Ça n’a aucun sens ! Cet endroit a toujours eu un côté sombre, mais ces derniers temps, c’est pire que tout ! Pourquoi tuer ces griffons ?!

— Est-ce lié à… ? demanda Pete. — Les profes—

Chela posa un doigt sur ses lèvres. Puis, d’un ton grave, elle adressa un avertissement, non seulement à Pete, mais à toute la table.

— Il ne faut pas. Pas un seul mot imprudent. Vous savez pourquoi.

Un silence pesant s’abattit sur eux. Sous la table, Oliver sentit une main serrer la sienne.

— Pas d’inquiétude, dit Nanao avec un sourire doux.

— …Depuis qu’ils sont arrivés, ils ne se lâchent plus la main, fit remarquer Chela avec un sourire complice.

— C’est moi qui ai insisté, répondit Nanao.

— Hee-hee. J’envie ça. Mais je crois que c’est nécessaire.

La voix de Chela trahissait son inquiétude pour l’état d’Oliver. Ce qui ne fit qu’accentuer la douleur intérieure de ce dernier. Il n’avait pas directement ordonné la mort des griffons, et pourtant… Dès qu’il avait entendu la nouvelle, il avait su que c’était l’œuvre de ses camarades. Un stratagème pour provoquer Vanessa Aldiss.

— Jusqu’à ce que la situation se stabilise, évitez de vous déplacer seuls, conseilla Chela. — Pas seulement dans le labyrinthe, mais aussi sur le campus. Restez avec quelqu’un en qui vous avez confiance. Katie, Pete, je parle de vous.

— …Je sais.

— Moins de temps à la bibliothèque, alors…

Ils avaient tous leur propre avis sur la question, mais aucun ne prit à la légère la mise en garde de Chela. Les six amis mangèrent rapidement et quittèrent la table. Et comme si l’agitation au sein de la Confrérie ne suffisait pas déjà, une nouvelle encore plus surprenante tomba.

— La directrice a convoqué le Président Godfrey !

***

— Je n’ai aucune connaissance de cette affaire.

Une voix masculine résolue résonna dans le bureau de la directrice. Assis seul sur une chaise au centre de la pièce, Godfrey subissait un regard pesant, mais son ton ne fléchit pas.

— Une fois encore, je le répète : je ne suis pas impliqué dans la disparition du professeur Enrico ou du professeur Darius. Pas plus que n’importe quel membre de la Garde du Campus.

Chaque mot était empreint de fermeté, comme s’il prouvait par sa posture qu’il n’avait rien à cacher. Sans jamais vaciller, il retourna même la question.

— Pourquoi serais-je suspect ? En tant que président, j’ai certes une influence sur les élèves, mais de là à en faire un mobile, c’est un raccourci douteux. Auriez-vous l’amabilité d’expliquer la logique derrière cette convocation ?

— Tes capacités offensives personnelles, Purgatoire.

D’un ton glacial, la directrice planta son regard dans celui de Godfrey. Affronter sans ciller cette sorcière et conserver son éloquence en sa présence semblait être une condition sine qua non pour devenir président du Conseil.

— Ni Enrico ni Darius n’auraient pu être vaincus par une bande d’élèves ordinaires. Mais toi, seul… peut-être. Ton nom ne surgit pas d’un simple hasard. Cela ne signifie pas que tu es le principal suspect. Il faudrait le voir plutôt comme une reconnaissance de ton talent.

C’était probablement le plus grand éloge qu’elle pouvait lui faire. Godfrey, lui, n’avait pas l’air flatté.

— Ceci n’est qu’une étape de notre audit institutionnel, poursuivit la directrice. Tu n’es pas le seul élève que nous allons interroger. Si tu as le moindre soupçon sur quelqu’un, nomme-le maintenant. Je tiens en haute estime ton travail au sein du Conseil. C’est pourquoi ton avis mérite d’être entendu.

— Mon rôle est de protéger les élèves. Pas de les soupçonner.

Il n’hésita même pas. S’il avait eu l’auteur des faits sous la main, il aurait pu le livrer aux autorités, mais tant qu’il ne s’agissait que de simples soupçons, ce serait trahir ceux qu’il représentait. Pour Godfrey, c’était une évidence. Et la directrice le savait.

— Soit. J’aimerais que tu transmettes une annonce en mon nom.

— Ah oui, laquelle ?

Les yeux de Godfrey se plissèrent. Il s’interrogeait sur ce que la directrice pouvait bien vouloir dire dans une telle situation. Mais sa réponse dépassa toutes ses attentes.

— Notre corps enseignant augmente les récompenses et les prix pour chaque division sportive de sport à balais quel que ce soit le domaine, que ce soit la course, les combats ou la guerre de balais. Le meilleur joueur de l’équipe gagnante recevra un prix en espèces de cinquante millions de belcs ainsi qu’un cristal de dragrium. Les mêmes conditions s’appliquent pour le tournoi habituel qui aura lieu avant la prochaine élection.

— !

Les yeux de Godfrey s’agrandirent lorsqu’il comprit l’ampleur de cette annonce. Puis les mots suivants d’Esmeralda tombèrent comme un couperet :

— Ce sera tout. Tu peux disposer.

— Godfrey !

— Tu es là !

Tim et Lesedi l’attendaient dehors, l’air inquiet. Cette convocation par la sorcière de Kimberly n’avait clairement rien d’une discussion amicale. Il s’agissait d’un interrogatoire sur les professeurs assassinés. Il n’y avait aucune garantie que le suspect en ressorte vivant et ce n’était pas une exagération. L’administration ne faisait pas semblant.

— …Je suis en vie. Même si, sur le moment, je n’en menais pas large.

Il s’essuya le front, tentant de rassurer ses camarades. Après lui avoir laissé un instant de répit, Lesedi attaqua :

— Ils pensent que tu as tué ces professeurs ?

Godfrey prit le temps d’y réfléchir avant de répondre :

— C’est plutôt qu’ils passent en revue toutes les possibilités, une par une. Si j’ai été convoqué en premier, ce n’est pas parce que je suis leur principal suspect, mais parce qu’ils n’en ont aucun.

— Donc ils mènent une enquête à large échelle, sans exclure qu’un élève puisse être responsable… Ça veut dire qu’ils sont encore plus dans le flou que je ne le pensais. Ce n’est pas son genre, d’habitude.

— La situation est clairement plus grave que prévu. Deux professeurs de Kimberly disparus en l’espace de deux ans, c’est du jamais vu, répondit Godfrey. Mais elle a décidé d’agir. Les récompenses des trois grandes catégories de balais et du tournoi préélectoral ont été considérablement augmentées. Le vainqueur de l’équipe gagnante recevra cinquante millions de belcs ainsi qu’un cristal de dragrium.

— Du dragrium ?!

Les yeux de Tim s’illuminèrent comme deux pleines lunes. Le dragrium était déjà une ressource convoitée par tout mage, mais sa valeur explosait pour quiconque pratiquait l’alchimie. La réaction de Tim confirma ce que Godfrey soupçonnait quant aux intentions de la directrice.

— C’est un appât, sans aucun doute. Conçu pour attirer le plus d’élèves possible à l’intérieur du bâtiment principal.

— Un appât sacrément cher. Si c’était seulement ça, elle pourrait se contenter de convoquer tout le monde à une assemblée générale obligatoire, non ?

— Une assemblée organisée dans le cadre d’une enquête serait bien trop suspecte. Rien à voir avec un événement qui attire naturellement du monde. Avec ce tournoi, elle envoie le message que Kimberly continue de fonctionner comme à son habitude. Si certains restent cachés et refusent de participer, cela ne fera que les rendre plus suspects.

Godfrey prit une profonde inspiration, rassemblant ses pensées. Il commençait à voir où tout cela menait. Il était temps pour eux d’agir. Il se tourna vers Tim.

— Tim, les griffons morts.

— Ce n’est pas moi !

— Je sais. Je vais négocier avec Vanessa pour obtenir la permission que tu examines les corps. Je veux savoir comment ils ont été tués. Et si possible, l’heure du décès aussi.

— On mène notre propre enquête ? demanda Lesedi.

— Non, on fait seulement semblant. Pour l’instant, je n’ai aucune intention de traquer les coupables. Ce n’est pas comme les affaires dont on s’est déjà occupés. Tant qu’il y a une chance que cela alimente la discorde entre les professeurs, s’impliquer serait bien trop dangereux.

Godfrey marqua une pause avant d’ajouter :

— Mais le massacre des griffons prouve qu’il y a un risque que cette discorde s’étende aux élèves. Il faut faire en sorte que les coupables y réfléchissent à deux fois avant de s’en prendre à eux. On doit donner l’illusion qu’on enquête.

Les conflits entre professeurs devaient être réglés entre eux et Godfrey n’avait aucun problème à rester en retrait. Leur rôle à eux était d’empêcher les élèves de se retrouver entraînés là-dedans. Lesedi hocha la tête, en accord avec cette approche, mais elle lança tout de même un avertissement :

— N’oublie pas que l’élection approche. Et la directrice vient d’y mettre le feu aux poudres, dit-elle la mine assombrie. — Les anciens membres du Conseil des élèves doivent déjà se frotter les mains.

***

Tandis que les premières années se rassemblaient dans la Confrérie, les élèves plus âgés avaient leur propre lieu de réunion : le Forum, situé au quatrième étage.

— Moi, Percival Whalley, je vous le dis, la politique de Godfrey est erronée à la base.

Un élève de quatrième année se tenait au centre de la vaste salle, une baguette blanche en main. Rien d’inhabituel à l’approche des élections, mais le contenu de son discours était pour le moins provocateur.

— Dans le labyrinthe et au sein de cette école, la Garde du Campus a protégé bon nombre d’élèves du danger. Ses succès lui ont valu un large soutien, et à première vue, cela semble être une bonne chose. Mais réfléchissez-y bien : qu’a apporté leurs actions à Kimberly ?

Whalley marqua une pause théâtrale. Non pas pour réellement laisser son auditoire réfléchir, mais pour lui donner l’illusion de le faire. Car la réponse, c’était lui qui allait l’apporter.

— C’est pourtant évident : les élèves sont devenus faibles. Kimberly est un lieu où chaque mage doit être indépendant. Mais là, ils s’accrochent aux bottes du Conseil. La Garde s’est imposée comme une source d’aide inconditionnelle. Une attaque pure et simple contre les principes fondamentaux de cette institution : la liberté et les résultats !

Sa voix se chargea de colère. Ce qui avait commencé comme une oraison plutôt maniérée gagnait en intensité, ponctué de techniques destinées à enflammer la foule. Il éleva encore le ton.

— Au moindre problème, ils se tournent vers la Garde ! Je dis non à l’assistanat ! Cela pourrait passer dans une école de magie quelconque, mais ici, c’est Kimberly ! Nous ne tolérerons pas cette mièvrerie déguisée en bienveillance ! Lorsqu’un mage est en péril, il doit s’en sortir par ses propres moyens ! Si vous avez besoin d’assistance, vous devez en payer le prix, prouver que vos intérêts sont alignés avec ceux des autres, ou recourir à la ruse et aux menaces. Peu importe le moyen ! Seule compte l’autosuffisance pour un mage !

Il marqua une pause.

— Et c’est bien là ce que je trouve impardonnable dans la politique actuelle du Conseil. Il n’exige rien en retour ! Il dispense sa protection à tous sans distinction, sans discernement ! Sans se soucier de la dégénérescence que cela engendre !

Whalley retournait ainsi le plus grand mérite de ses opposants en argument contre eux, dénonçant ce qu’il voyait comme la plus grande honte de Kimberly. Et on ne pouvait pas écarter son discours d’un revers de main. Après tout, cette école avait toujours cultivé une philosophie détachée des principes moraux du monde extérieur.

— Après trois longues années, nous avons enfin l’occasion de corriger cette erreur. Votez pour moi aux prochaines élections, et en tant que président du Conseil, je restaurerai Kimberly dans sa gloire d’antan. Ceux d’entre vous qui m’écoutent savent déjà quel choix s’impose. Il n’y en a pas d’autre. Pas si vous êtes de véritables mages !

Sur ces mots, il conclut son discours. Mais au lieu des applaudissements enthousiastes qu’il espérait, ce fut un claquement de mains sarcastique qui résonna. Il se tourna vers l’origine du bruit et vit une élève aux cheveux retombant sur un œil. Une cinquième année, et sa concurrente aux élections.

— Un beau discours, Mr. Whalley. Vraiment. J’en suis impressionnée. C’était comme un voyage trois ans en arrière. Incroyable de se dire que le candidat de l’époque disait exactement la même chose.

— …Vera Miligan.

— Mais j’ai quelques doutes sur tes affirmations. T’es-tu seulement demandé pourquoi Godfrey a ressenti le besoin de créer son propre groupe ? À quel point cet endroit était étouffant sous le joug de tes anciens camarades et de leur vision étriquée de ce que doit être un « véritable mage » ? Je ne crois pas que trois ans suffisent pour oublier.

Avant que Whalley ne puisse répondre, un homme se leva parmi l’assemblée.

— Je ne nie pas qu’il y avait de belles ordures dans notre camp.

Ses longs cheveux dorés scintillaient, la moitié de son beau visage marqué par des brûlures. Un homme qui ne passait pas inaperçu où qu’il aille.

— Mais c’est du passé. J’ai passé trois ans à tailler ce cancer, comme j’aurais dû le faire si j’avais été élu. Notre faction ne fait pas dans la complaisance avec la bêtise humaine.

C’était le leader de l’ancienne faction du Conseil et principal soutien de Whalley, Leoncio Echevalria. Miligan esquissa un sourire. Elle avait espéré le faire sortir du bois.

— C’est bien tardif, quel dommage. Oh d’ailleurs, tu n’as toujours pas soigné ces brûlures ?

Plutôt qu’une salutation, Miligan choisit de le piquer au vif. La salle entière se figea. Whalley devint livide et Leoncio porta non sans exagération une main à son front.

— Ha-ha, ha-ha-ha. Ha-ha-ha-ha-ha. Miligan…

— Oui ?

SOLIS LUX !

Son ton était sarcastique, comme s’il répondait à la provocation par une autre… mais c’était une incantation. Il avait dégainé sa baguette blanche avec une fluidité telle que Miligan fut prise de court. Elle venait à peine de sortir la sienne que sa vision se retrouva noyée sous des flammes dorées.

IGNIS !

Mais un feu jaillit derrière elle, repoussant les flammes dorées. Les deux torrents de flammes s’affrontèrent au centre du hall, leurs forces parfaitement égales. Loin de se propager ou de produire des étincelles, les flammes restèrent concentrées, s’opposant en un noyau ardent suspendu dans les airs, avant de s’éteindre.

— …Rangez vos baguettes. L’élection est encore loin ! Modérez vos ardeurs.

Alvin Godfrey s’interposa, sa baguette levée bien haut. Leoncio l’accueillit comme un amant perdu de vue depuis trop longtemps.

— Ohhh ! Godfrey. Mon cher Purgatoire ! s’exclama-t-il. — Cela fait bien trop longtemps. Je suis enfin prêt à t’inviter dans ma couche.

Il rangea sa baguette, tendant les bras et s’avançant vers Godfrey avec l’allure d’une âme éperdue. Mais à l’instant où l’écart entre eux diminua, une bouteille de verre passa en sifflant au-dessus de leurs têtes.

— Va te taper un chien, enfoiré.

Une potion lancée par Tim Linton.

Tous ceux qui n’étaient pas directement impliqués dans l’altercation firent volte-face et prirent la fuite. Tout ce que jetait Tim était du poison mortel. Leur seule chance de survie était de s’éloigner avant que la bouteille ne se brise. Ce qui arriverait avant même qu’elle n’atteigne le sol.

Leurs attentes furent cependant déjouées, la pluie mortelle ne tomba jamais. Un instant après le lancer de Tim, plusieurs sphères de verre fusèrent depuis le camp adverse, toutes remplies de potions et explosant exactement au même endroit que la bouteille de Tim. Une violente réaction neutralisante s’ensuivit, ne laissant derrière elle qu’une fumée inoffensive. Pas une seule goutte de liquide n’atteignit le sol.

— …Je vois que tu n’as fait aucun progrès. Toujours le même empesteur toxique.

Un cinquième année s’avança, secouant la tête. Il avait personnalisé son uniforme pour qu’il épouse sa silhouette élancée, et son sourire, doux, mais inébranlable, semblait conçu pour captiver les cœurs. La pointe de sa baguette fermement dirigée vers Tim, il poursuivit :

— Je l’ai déjà dit, mais tu ne comprends rien à l’alchimie. Les poisons qui infligent des souffrances ne sont que des sous-produits ratés du processus de distillation. Une potion devrait guérir, embrouiller ou plonger les autres dans la folie.

— Retourne polir tes verres, le Barman. Tes cocktails sont trop sucrés pour moi.

Tim avait, lui aussi, sorti sa baguette blanche, un nouveau flacon dans sa main libre. Le meilleur alchimiste de l’ancien Conseil, Gino Beltrami, alias Barman, lui adressa un regard empreint de pitié. Alors qu’ils se faisaient face à une distance d’un pas d’un sort, Leoncio renifla avec mépris.

— …Ton caniche enragé n’est toujours pas dressé, à ce que je vois. Il serait temps d’y remédier, Godfrey.

Tim était tellement concentré sur le visage du Barman qu’il ne remarqua pas la baguette qui se tendait au-dessus de son épaule.

— Fragor !

Le sort fusa droit sur sa tête, explosant avant qu’il n’ait le temps d’esquiver.

— Tu as raison, il en a bien besoin, déclara Lesedi en s’interposant à l’instant où le sort se déclenchait.

Puis elle repoussa la baguette de son adversaire avec la sienne.

— Mais ce n’est pas une raison pour dégainer ton fouet.

Les deux baguettes blanches grinçaient sous la pression, leurs porteurs à quelques centimètres l’un de l’autre. En face de Lesedi, un sixième année à l’air dégénéré, Khiirgi Albschuch.

— Quel regard terrifiant, Lesedi. —  Tu en veux encore à toutes ces fois où je t’ai coiffée au poteau ?

— Ta bouche ne sait donc émettre que des immondices ? Dans ce cas, elle n’a plus d’utilité. Je vais te la coudre, Avarice.

Aucun des deux ne reculait. Trois duels, trois affrontements équilibrés. Voyant cela, Godfrey reprit la parole :

— Écoutez-moi bien ! En tant que président du Conseil, je vous rapporte un message officiel : pour le prochain tournoi de la ligue, la directrice augmente les récompenses dans les trois disciplines. Le vainqueur de l’équipe gagnante recevra une prime de cinquante millions de belcs et un cristal de dragrium. Les mêmes prix seront attribués pour le tournoi de l’école précédant l’élection. Voilà.

Leoncio porta une main à sa poitrine, les yeux levés comme en admiration.

— Notre directrice sait décidément enjoliver un lys, déclara-t-il.

— Pff, elle a juste rendu la gamelle encore plus gr—

Tim s’apprêtait à répliquer, mais il s’interrompit net. Et il n’était pas le seul à être frappé de mutisme. Presque tous les regards dans la salle s’étaient figés sur un seul point.

— Un vrai régal. Le décor parfait pour te faire mien.

— … !

Même Godfrey eut un sursaut. Ses yeux étaient rivés sur la région inférieure de Leoncio, le tissu de son pantalon s’était soulevé à un point tel qu’il n’y avait plus aucun doute sur ce qu’ils voyaient. Gonflé par l’afflux sanguin, il palpitait comme un cœur battant, un membre d’une ampleur réellement prodigieuse.

— Ahhh, cette chaleur… ! Je la ressens, Godfrey ! La marque que tu as laissée en moi brûle encore ! s’écria Leoncio. — Pour l’éteindre, il me faut tout t’arracher ! Te priver de tout ce qui t’est cher ! Te laisser hébété, incapable de résister tandis que je t’emmène dans mon lit ! Pendant des jours et des nuits sans fin, je vais te tourmenter, t’arracher des cris, des supplications ! Je vais te mettre un collier autour du cou qui y restera pour l’éternité !

Son désir était nourri de haine et d’obsession, et il ne ressentait aucun scrupule à l’exposer devant sa cible. C’était une déclaration d’intentions. Arrogante, égoïste, et en cela, conforme à l’emballement d’un mage.

— Ce jour est proche. Attends-le avec une exaltation contenue.

Les yeux brûlants de passion, Leoncio fit un signe de la main à sa clique et tourna les talons, ne faisant aucun effort pour cacher l’érection triomphante sous son pantalon. Non, il mettait même la chose fièrement en avant.

***

Ce même soir, la Rose des lames tint sa promesse et décida d’informer Morgan de l’état actuel d’Ashbury. Vu l’atmosphère inquiétante qui régnait sur le campus, ses membres jugèrent plus prudent d’y aller tous ensemble.

— Je connais les trois disciplines de sports de balai. Mais qu’est-ce que ce tournoi ? demanda Nanao.

Ils étaient au niveau de la deuxième couche du labyrinthe, une forêt animée. Tout en avançant entre les arbres, ils discutaient de l’annonce de la directrice, une nouvelle qui leur était parvenue avec un certain retard, compte tenu des événements qui avaient secoué le Forum.

— C’est un tournoi de magie officiel que Kimberly organise régulièrement, expliqua Chela. Il y a des épreuves individuelles et par équipe, mais il paraît que juste avant les élections pour le Conseil, l’accent est mis sur l’individuel. L’idée étant de donner aux candidats une occasion de démontrer leur puissance personnelle.

Elle fit une pause pour lancer un sort de bourrasque, fauchant les broussailles devant eux. Ouvrant la voie à travers le passage désormais dégagé, elle ajouta un avertissement :

— Mais ça, ce sera l’année prochaine. Les tournois de balai, en revanche, sont imminents. Nanao, je suis certaine que tu peux obtenir d’excellents résultats dans les trois disciplines. Si tu veux gagner, il faudra commencer à établir une stratégie.

— Tu dois absolument foncer, Nanao ! Cinquante millions de belcs ! Tu te rends compte de ce que ça représente ? Tu pourrais vivre comme une reine à Galatea pendant un mois sans même compter !

— Guy, arrête d’être aussi avide ! Mais c’est vrai que c’est une somme colossale… Dommage que je sois si nulle en vol…

— ??? Attends, tu veux de l’argent ?

— Je n’en suis pas fière ! Mais j’en ai vraiment besoin, en fait. L’entretien des créatures magiques coûte une fortune… Je n’en ai jamais assez. Miss. Miligan m’a aussi dit qu’il était grand temps que je commence à réfléchir à mes revenus…

Katie poussa un soupir qui disait la vie est dure. La recherche était souvent un gouffre financier, et les disciplines mineures venaient inévitablement avec leurs préoccupations budgétaires. Ce problème allait la suivre encore longtemps. En entendant cela, Nanao se mit à réfléchir.

— Dans ce cas, si je remporte le prix, je te l’offrirai. Je n’en ai moi-même aucune utilité.

— Nanaaaooo ! Tu es un amour !

Katie lui sauta dans les bras, stoppant Nanao net dans sa marche et comme Oliver lui tenait toujours la main, il perdit l’équilibre.

— …Ce serait chouette, admit Katie. —Mais tu ne peux pas. Garde l’argent. Tu n’en as peut-être pas besoin maintenant, mais je suis sûre qu’il te servira un jour.

Elle donna une tape ferme sur le dos de son amie. Observant la scène, Guy passa son bras autour des épaules d’Oliver.

— Nanao est dans la course, alors tu ferais mieux de vite te remettre en état.

— Ne le brusque pas, intervint Pete en tirant sur le bras d’Oliver, comme s’il essayait de l’arracher à Guy. — J’ai lu des trucs là-dessus, et un passage à vide chez un mage, c’est quelque chose de délicat. Tu ne veux pas qu’il s’abîme encore plus, si ?

Comme Nanao et Oliver s’étaient tenus la main tout du long, ils se retrouvèrent au centre d’un véritable amas humain. Tout le monde sauf Chela s’accrochait à quelqu’un. La jeune fille aux boucles anglaises ricana.

— …Je devrais peut-être me joindre à vous ? proposa-t-elle.

— Pitié, non, supplia Oliver. Tout le monde, calmez-vous ! Lâchez-moi un peu, je peux même plus bou—

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Les feuillages s’écartèrent brusquement, et un ainé massif fit son apparition, passant la tête entre les branches.

— Toute la bande est là ? demanda-t-il.

Katie laissa échapper un petit cri. C’était sûrement le fameux Morgan qu’ils cherchaient. Tous lâchèrent précipitamment Oliver, sauf Nanao, qui semblait fermement décidée à ne pas abandonner cette histoire de main. Chela s’avança et prit la parole au nom du groupe.

— Enchantée, Morgan. Je suis Chela McFarlane, en deuxième année. J’ai entendu dire que tu avais apporté une aide précieuse à mes amis, sauvant Guy d’un grand péril. Je ne saurais assez te remercier. Voici Oliver Horn et Nanao Hibiya. Comme moi, ils ont tenu à venir par précaution, car le campus est… un peu agité ces derniers temps. J’espère que ce ne sera pas trop dérangeant.

— Oh, alors tu es la fille favorite du professeur Theodore ? Je vois la ressemblance ! s’exclama Morgan. — Vous êtes tous les bienvenus ! C’est moi qui ai fait cette demande, alors je vous remercie de l’avoir acceptée.

Son regard se posa sur Oliver, qui réprima l’envie de cacher la main que Nanao tenait toujours dans la sienne et lui rendit son salut. Quelques échanges suffirent à créer une atmosphère amicale, ce qui le soulagea. Cet homme était exactement aussi chaleureux qu’on le lui avait décrit. Avant d’en venir au sujet principal, ils discutèrent de tout et de rien, ce qui les amena naturellement à parler de la situation actuelle sur le campus. Morgan parut réellement surpris par les récents événements.

— Cinquante millions de belcs et un cristal de dragrium ? C’est une sacrée prime.

— Il est probable que l’administration ait d’autres objectifs en tête que de simplement rendre le tournoi de la Ligue de sport à balais inoubliable, ajouta Chela. — Mais peut-être vaut-il mieux éviter toute spéculation à ce sujet.

— Excellente idée. Si les profs s’affrontent entre eux, vous, les première et deuxième année, n’avez aucun intérêt à y mettre votre grain de sel. Ignorez le bruit de fond et profitez de la fête.

Un conseil tiré de l’expérience. Après un bref silence, Nanao en profita pour intervenir.

— Si tu me le permets, j’apporte des nouvelles de ta chère lady Ashbury.

— Je suis tout ouïe, répondit Morgan en hochant la tête.

Pendant les minutes qui suivirent, il prêta une oreille attentive au récit de Nanao. Lorsqu’elle eut fini, il croisa les bras et murmura :

— …Elle n’a toujours pas battu ce record, hein ?

Nanao ajouta ses propres impressions :

— En tant que cavalière de balai moi-même, je peux témoigner de l’importance d’un attrapeur qui nous soutient corps et âme. Et de la peur qui peut naître de son absence.

Morgan tourna immédiatement les yeux vers le garçon à ses côtés.

— …C’est lui, ton attrapeur ?

— Tout à fait, affirma Nanao avec fierté, en passant un bras autour d’Oliver.

Celui-ci se tortilla, mal à l’aise, mais Morgan se contenta de sourire.

— Chaque duo Cavalier-attrapeur est différent. Parfois, ils sont inséparables comme vous deux. Parfois, ils passent leur temps à se disputer. Mais une chose est sûre : quoi qu’il arrive, personne ne peut remplacer l’un ou l’autre.

Ses yeux se perdirent ailleurs, fixant un passé qui n’appartenait qu’à lui.

— C’était encore plus vrai avec Ashbury. Elle avait eu un tas d’attrapeurs qui s’étaient tous défilés… jusqu’à ce que je sois le seul à rester. Gah-ha-ha.

Ce souvenir le fit rire, mais sentant que tous étaient suspendus à ses lèvres, il redevint sérieux.

— Honnêtement, j’aimerais pouvoir revenir en arrière. Mais dans l’état où je suis, je ne peux plus rattraper personne. Lui montrer ce que je suis devenu ne ferait que la faire souffrir davantage.

Il parlait avec une amère résignation. Katie hésita un instant avant de parler.

— …Euh, si nous en parlons aux professeurs, peut-être que—

Mais avant même qu’elle ne termine sa phrase, Morgan détourna la tête et se mit à tousser violemment. Une gerbe de flammes s’échappa de sa bouche, s’élevant et carbonisant les branches d’un arbre voisin.

— …Ahem. Tu disais ?

— …Heu… rien.

Katie n’ajouta rien de plus. Ce qu’elle venait de voir était plus éloquent que n’importe quel espoir qu’elle aurait pu lui offrir. Cet homme, ravagé par le feu d’un Tír, savait mieux que quiconque combien son temps était compté et c’est pourquoi il s’adressait à eux comme à des personnes qui avaient encore leur avenir devant elles.

— Vous avez déjà fait plus que ce que je demandais, mais puis-je vous faire une dernière requête ? Ne lui dites pas que je suis encore en vie. Il n’y a rien qu’elle puisse faire pour moi. Je ne suis qu’un ex-attrapeur en train de se consumer.

Cela ne plaisait à personne. Mais Morgan n’avait pas l’intention de les laisser s’attarder là-dessus. Dès que l’ambiance commença à sombrer, sa voix tonna.

— Alors ravivez sa flamme ! Si elle est dos au mur, la meilleure façon de la faire avancer, c’est d’exacerber sa compétitivité. C’est comme ça qu’elle fonctionne. Le prochain tournoi de la Ligue sera l’occasion parfaite pour ça. Tout ce dont elle a besoin, c’est d’une rivale.

Il se tourna vers Nanao, l’une des rares cavalières capables de suivre Ashbury.

— Prends ton balai et affronte-la, Nanao Hibiya. C’est tout ce que je peux te demander.

Elle hocha la tête une seule fois. Cette demande, empreinte de douleur, lui alla droit au cœur.

***

Alors que tout autour de lui sombrait dans l’agitation, l’état d’Oliver ne montrait aucun signe d’amélioration. L’examen de ses cousins n’avait pas aidé.

— Assez. Baissez votre baguette, Mr. Horn.

C’était si grave que le professeur dut intervenir en cours de magie. Oliver se figea en voyant Gilchrist s’approcher.

— Votre esprit est ailleurs, déclara-t-elle. — Assister au cours dans cet état met en péril ceux qui vous entourent.

— …!

Il ne pouvait rien répondre. Les résultats parlaient d’eux-mêmes. L’exercice consistait à réaliser une transformation demandant un contrôle précis, mais le verre qu’il était censé étirer jusqu’à obtenir une finesse proche du papier était épais et opaque. Son incapacité à maintenir la transparence prouvait à quel point il avait échoué à maîtriser son mana.

— Agiter sa baguette à l’aveuglette n’aidera pas. La guérison ne peut être précipitée. Allez vous assoir et méditez là-dessus, suis-je claire ?

Et voilà qu’il recevait des « conseils avisés » de l’une de ses cibles. Mais dans l’obscurité qui l’entourait, il ne pouvait s’empêcher de chercher une sortie. Il ne trouvait aucun indice pour entamer le chemin de la récupération. Ses journées étaient remplies d’anxiété, de panique et d’échecs. Les cours ne faisaient pas exception.

— Hé, qu’est-ce qui t’arrive, Horn ? D’habitude, tu es plus assuré sur un balai. On a l’impression que tu vas tomber à tout moment-là. Tu t’es cassé quelques os c’est ça ? Besoin d’un peu de soin ? Mes sorts font un mal de chien.

Après avoir enchaîné les échecs au décollage et à l’atterrissage en cours de vol, l’instructeur Dustin commença à s’inquiéter pour de bon. Le balai qu’Oliver chevauchait depuis des années semblait lui-même déconcerté, et Oliver peinait à voler en ligne droite.

— Bah… ne vous prenez pas trop la tête, Mr. Horn. Cet exercice était particulièrement difficile. Même les élèves plus âgés ratent leurs potions après un moment d’absence du chaudron. On a tous nos mauvais jours.

Sa préparation en alchimie était un désastre complet, et le professeur Ted lui offrit un sourire plein de compassion. Il n’avait plus confiance en ses propres gestes, même pour les préparations les plus élémentaires, et plus il se montrait prudent, plus il s’éloignait de la réussite.

— …

Son groupe suivant des cursus différents, Nanao n’était pas avec lui en cours d’alchimie. Ce n’était pas inhabituel, mais dans l’état actuel d’Oliver, c’était comme si la seule lumière qui le guidait s’était éteinte.

— …Ça arrive à tout le monde ! Ne te laisse pas abattre.

— C’était même pas un gros échec. C’est pas comme si t’avais fait exploser ton chaudron.

Katie et Pete étaient avec lui et perçurent son humeur. Ils tentèrent de l’encourager, mais il ne put que leur adresser un maigre sourire.

— Oliver Horn, Pete Reston.

Les trois étaient pressés de retrouver leurs amis quand une voix glaciale les frappa dans le dos au pire moment.

— J’ai des questions à vous poser. Rendez-vous immédiatement dans mon bureau.

Comme des automates rouillés, ils se retournèrent. Là, dans le couloir sombre, se tenait la sorcière de Kimberly, Esmeralda, ses cheveux d’argent brillant sous la lumière tamisée. Là où Godfrey s’était assis plus tôt, deux chaises attendaient les garçons. Lorsqu’ils prirent place, ils eurent l’impression d’être des condamnés à mort. Dos tourné, face à la fenêtre, la directrice commença :

— Vous avez entendu parler de la disparition d’Enrico Forghieri.

— Seulement des rumeurs.

— …Pareil.

Il fallut toute sa force à Oliver pour prononcer ces mots, et Pete suivit son exemple. La sorcière les observa du coin de l’œil.

— Peu avant sa disparition, vous avez visité son atelier, n’est-ce pas ?

Voilà pourquoi, pensa Oliver. Il choisit ses mots avec précaution.

— …Oui. Pete a été invité, et j’ai insisté pour l’accompagner.

— Détaillez tout ce que vous avez vu et entendu. Ne laissez rien de côté.

Obéissant à l’ordre, Oliver résuma les événements. L’invitation de Pete lui avait semblé risquée, alors il était venu avec Nanao. Ils avaient surmonté l’épreuve imposée par Enrico pour atteindre l’atelier et avaient découvert Dea Ex Machina. Tout cela devait figurer dans les notes laissées par Enrico, donc il n’avait aucune raison de cacher quoi que ce soit. Lorsqu’il termina son récit, la sorcière se tourna vers eux et lâcha d’un ton sec :

— Tu as donc en horreur son travail.

Le cœur d’Oliver faillit bondir hors de sa poitrine. Il avait pourtant pris soin de ne montrer aucun signe de partialité… mais il avait clairement affiché son aversion à Enrico lui-même. Il ne pouvait pas se permettre de devenir suspect.

— …Je n’ai pas… exactement—

Tentant de retrouver son calme, il commença à balbutier une réponse… mais une incantation résonna dans la pièce, et le dossier de sa chaise fut tranché net. Oliver et Pete se redressèrent d’un coup, regardant la directrice ranger sa baguette.

— Ceci est mon interrogatoire. Pas un mot inutile !

Ce n’est qu’à cet instant que les frissons le rattrapèrent. Elle avait tranché le dossier de la chaise à travers son corps, sans qu’il ne puisse réagir au sort lui-même, et sans même érafler un fil de ses vêtements. Si elle l’avait voulu, elle aurait pu le découper en morceaux.

— …M-Madame la Directrice !

Pete eut un hoquet, chaque parcelle de son corps tremblant. Et pourtant :

— V-vous pensez qu’Oliver et moi avons un lien avec sa disparition, n’est-ce pas ? C-c’est une enquête, n’est-ce pas ?

Son silence signifiait qu’il avait vu juste. Une vague de terreur s’abattit sur eux, comme si leur tête pouvait tomber d’une seconde à l’autre. Mais Pete s’accrocha à ses mots pour s’accorder une chance de survie.

— Puis-je demander l’heure estimée de l’incident ? Entre la dernière fois où le professeur Enrico a été vu et la découverte de sa disparition ? Je me souviens parfaitement de mes activités ce jour-là. De ce qu’Oliver et moi faisions, des personnes qui étaient avec nous pourraient nous fournir un alibi.

Une approche classique pour prouver leur innocence. Pete continua de parler, empêchant Oliver d’intervenir.

— J’ai entendu dire que cela s’est produit à la cinquième couche. Je n’ai jamais été aussi loin dans le labyrinthe, mais je sais que même pour un mage expérimenté, ce n’est pas une distance qu’on parcourt en peu de temps. Nous devrions être en mesure de prouver où nous étions.

— Inutile.

Toute sa vie dépendait de ces mots, et elle les balaya d’un revers de main. Pete en oublia de respirer.

— Vous êtes en deuxième année. Je ne crois pas un instant que vous l’ayez tué de vos propres mains. Mais je vous interroge pour une raison simple : le Deus Ex Machina d’Enrico a été détruit. Réalisez-vous ce que cela signifie ?

Sa lame se retourna vers eux. Voyant les larmes perler aux coins des yeux de Pete, Oliver prit le relais.

— Permettez-moi de clarifier quelque chose… Nous avons vu un golem nommé Dea Ex Machina. Un prototype inachevé, sans partie inférieure. S’agit-il du même que vous appelez Deus Ex Machina ?

— Ce que vous avez vu était un second modèle, encore en construction. Celui qui a été détruit était un modèle déjà achevé.

— …D’accord, alors… Les coupables sont très doués, et il y a de fortes chances qu’ils soient plusieurs.

— Pire que ça. Cette invention n’était pas quelque chose que plusieurs mages, même compétents, pouvaient espérer éliminer, corrigea-t-elle, s’avançant juste à côté de lui. — Je crois que les assassins avaient une connaissance approfondie du dieu mécanique avant même le début du combat.

Oliver sentit son estomac se nouer. Il savait pertinemment qu’elle avait raison.

— …Et vous soupçonnez que nous ayons divulgué cette information ?

— C’est une possibilité. Même s’il s’agissait d’un modèle différent, cette invention vous a été montrée. Et Enrico ne présentait jamais son travail sans donner au moins une explication basique de son fonctionnement. Cette connaissance aurait fait toute la différence pour le neutraliser.

Il n’avait plus rien à répondre. Un long silence s’installa entre eux, jusqu’à ce que Pete parvienne enfin à retrouver assez de contenance pour parler.

— Je comprends pourquoi nous sommes ici. Mais je suis certain que nous ne sommes pas les seuls élèves à qui le professeur Enrico a montré son travail. Et à l’origine, je devais être seul avec lui ; Oliver s’est invité à la dernière minute. Puisque le professeur a accepté cela, je pense qu’il a dû le montrer à bien d’autres élèves encore.

— Tu parles beaucoup, Pete Reston.

Ce n’était pas une pique, mais un compliment. Formuler une contre-argumentation claire nécessitait des compétences analytiques, ainsi que le courage de continuer à parler malgré la peur. Pete accomplissait là quelque chose dont n’importe quel élève de Kimberly aurait pu être fier.

— Ton raisonnement est juste. Vous n’êtes pas les seuls élèves à avoir été invités à voir ce dieu mécanique. C’est pour cela que j’ai parlé d’une possibilité. Vous avez visité l’atelier juste avant l’incident en question, et on pourrait arguer que ceux qui l’ont visité bien avant sont des suspects bien plus probables.

Pete cligna des yeux, croyant sentir la pression se relâcher, mais les mots suivants de la sorcière la firent retomber de plus belle.

— Et pourtant, c’est toi-même qui l’as dit. Oliver Horn n’était pas censé être là. Il s’est invité.

Pete eut l’air foudroyé. Il n’avait jamais été la cible de cette enquête. Le regard de la sorcière se reporta sur Oliver, revenant à sa véritable proie. Celle qu’elle visait depuis le début.

— Enrico t’a imposé un défi de taille. Pas un que n’importe quel deuxième année ordinaire aurait pu relever. Et pourtant, tu l’as surmonté, ce qui t’a valu le privilège d’observer son travail.

— … !

— Qu’est-ce qui t’a rendu si curieux, Oliver Horn ?

Ce n’est qu’à cet instant qu’il comprit pleinement pourquoi les soupçons s’étaient portés sur lui.

Certes, d’autres élèves avaient vu le golem géant, mais la grande majorité d’entre eux étaient des experts en ingénierie magique et avaient été invités par Enrico. Quelqu’un demandant à visiter l’atelier de son propre chef, c’était exceptionnel. Et Oliver n’était pas réputé pour être un élève particulièrement passionné par l’ingénierie magique. Compte tenu des événements qui avaient suivi, il était naturel que l’on trouve ses motivations suspectes.

La panique lui donnait la nausée. Son cerveau tournait à toute vitesse pour trouver une explication. Que pouvait-il dire pour dissiper ces soupçons ? S’il disait simplement la vérité, qu’il s’était inquiété de laisser Pete y aller seul, comment cela sonnerait-il ?

Cette piètre excuse satisferait-elle cette sorcière ?

Soudain, il devint douloureusement conscient du dossier tranché de sa chaise. La sueur froide collait ses vêtements à sa peau.

Si la prochaine parole qu’il prononçait était jugée inutile, le prochain sort qu’elle lancerait le trancherait pour de bon.

***

— Nous avons simplement accompagné notre ami, par souci pour sa sécurité.

Cela lui parut comme une brise tiède caressant son dos. Tout était réglé. Elle avait parlé à sa place, formulant ce qu’il avait hésité à admettre. Sans la moindre hésitation, sans trace d’incertitude. Juste avec fierté.

— Nous n’avions aucune autre motivation, Mme la Directrice. Cette réponse vous convient-elle ?

Droite comme un i, la jeune fille s’avança pour se placer aux côtés de ses amis. Pete prononça son nom comme s’il venait de saisir une torche en pleine obscurité.

— Nanao… !

L’Aziane se tenait entre eux, fixant la sorcière de Kimberly droit dans les yeux. À cet instant, Oliver remarqua quelque chose sur le visage de la directrice, un détail qui n’y était pas un instant plus tôt. Un léger tressaillement de son sourcil.

— …Quitte cette pièce, Nanao Hibiya. Tu n’as pas été convoquée.

— Comme c’est étrange. Nous étions trois à visiter l’atelier du professeur Enrico, Pete, Oliver et moi-même. Si ces deux-là sont suspects, alors je dois l’être aussi. N’est-ce pas ?

Son ton était doux, mais sa posture, inébranlable. Aucune hostilité, aucune hésitation. On aurait dit qu’elle s’adressait à une amie. Et c’était sans doute ce qui déstabilisait le plus la directrice. Depuis son arrivée à Kimberly, pas un seul élève n’avait osé lui parler de cette manière. Un long silence s’installa. Mais celui-ci était différent de ceux qui l’avaient précédé. Ce n’était pas un silence destiné à intimider, mais celui de quelqu’un en pleine réflexion.

— L’interrogatoire est terminé pour aujourd’hui. Vous pouvez tous partir.

Et lorsque la sorcière reprit la parole, il y avait dans sa voix une pointe de soupir.

Ils venaient d’échapper à l’interrogatoire de la sorcière avec leur vie sauve. Et ce n’était pas une exagération. C’est ainsi que les deux garçons le ressentaient.

— …Hahh, hahh… !

— ……

Ils déambulèrent dans le couloir, sortant du bureau de la directrice, et finirent par s’effondrer dans un salon du premier étage. Pete s’écrasa sur une chaise dans un coin, haletant comme s’il venait de courir un marathon. Oliver, lui, gardait la tête baissée, immobile. Nanao se tenait derrière eux, leur frottant doucement le dos.

— Vous êtes en sécurité à présent. Vous avez ma parole.

— Je vais faire du thé ! s’écria Katie en mettant des feuilles à infuser.

S’ils avaient eu la force de rejoindre la Confrérie, ils auraient trouvé Chela et Guy, avec tout le thé et la nourriture dont ils auraient pu rêver. Mais ni l’un ni l’autre n’avait l’énergie de marcher jusque-là. Quelques minutes dans le bureau de la sorcière de Kimberly les avaient complètement vidés. Et pourtant, ils avaient eu une chance inouïe que cela se termine ainsi.

— …Tu nous as vraiment sauvés, murmura Pete d’une voix rauque. Je ne sais pas combien de temps j’aurais encore tenu…

Nanao lui adressa un sourire en secouant la tête.

— J’aurais dû être là dès le début. Tout le mérite revient à Katie, qui a eu la présence d’esprit d’aller me chercher.

— Nanao, tu as déjà pris le thé avec la directrice, pas vrai ? Je m’en suis souvenue, et après, j’ai juste agi sans réfléchir. Je suis tellement soulagée que ça ait marché !

Katie ne quittait pas sa théière des yeux, surveillant l’infusion des feuilles. Pendant ce temps, Pete retrouva enfin un peu de souffle.

— …Je n’arrive pas à croire… que tu arrives à lui parler comme si de rien n’était, dit-il en fixant la tasse qu’il venait de recevoir. — À chaque réponse que je donnais, j’avais l’impression de marcher au bord d’un précipice.

Rassurée de voir que Pete reprenait des couleurs, Katie se tourna vers l’autre garçon.

— Tu en veux, Oliver ? Ça t’aidera à te détendre. J’ai mis plein de confiture dedans.

Elle lui tendit une tasse de thé infusé avec de la confiture d’abricot. La culture du thé s’était répandue dans toute l’Union, et ce style particulier était populaire dans le Nord. Oliver prit la tasse sans conviction, mais la chaleur qui s’en dégageait était irrésistible. Il porta la boisson à ses lèvres et en avala une gorgée.

— …Nn…

Le liquide sucré et brûlant glissa le long de sa gorge et réchauffa son estomac. À cet instant, de grosses larmes roulèrent sur ses joues.

— …Hein… ?

Katie était en train de préparer une troisième tasse pour Nanao. Pete prenait une gorgée de la sienne. Tous deux virent les larmes d’Oliver et se figèrent. Il était assis, voûté sur sa tasse encore chaude, ses pleurs silencieux faisant trembler la surface du thé.

— …Désolé… Je n’ai… rien pu faire…

Les excuses s’échappèrent de ses lèvres. Il voulait disparaître.

— Nanao est intervenue pour nous sauver. Katie est allée la chercher. Pete a tenu tête à la directrice jusqu’à son arrivée, dit-il. — Mais moi, je n’ai rien fait. Je l’ai juste laissée me réduire au silence, je suis resté là à trembler comme une feuille, incapable de me défendre… Je vous ai juste laissés me protéger…

Une fois lancé, il ne pouvait plus s’arrêter. Katie agita les bras, paniquée, puis tira un mouchoir de sa robe et commença à essuyer ses larmes.

— …Oh…

Et, de si près, elle fit une découverte inattendue. Quand ce garçon pleurait, il paraissait bien plus jeune.

— …Je n’ai jamais eu de véritable force. Pas face aux horreurs de cette école… Mais c’est précisément pour ça que perdre le peu que j’avais me terrifie. Traverser les couloirs, parler à voix haute… même respirer me semble effrayant maintenant… !

Tout ce qu’il avait tenté de cacher s’effondrait. Cette image évoqua la même métaphore à Katie et Pete : un cœur fait d’argile friable, exposé et sur le point de se briser sous leurs yeux. Sans réfléchir, ils bougèrent. Ils ne pouvaient pas rester sans rien faire. Ils savaient combien de fois il les avait protégés, et ils ne pouvaient pas le laisser sombrer.

Son corps était glacé, douloureusement froid. Ni Katie ni Pete ne dirent un mot, se contentant de serrer leur ami tremblant contre eux. Et Nanao passa ses bras autour des trois, comme une couverture posée sur leurs épaules. Ils restèrent ainsi, enlacés, jusqu’à ce que la vapeur cesse de s’élever de leurs tasses.

— …Oliver, allons à notre repaire ce soir, déclara enfin Nanao.

Elle afficha un sourire éclatant, comme si ce simple geste pouvait chasser toutes ses peurs.

— J’ai une idée qui pourrait nous aider.

Ce même soir, après avoir réuni Guy et Chela, ils se retrouvèrent dans leur repaire secret pour discuter de la gravité de l’état d’Oliver. Quelle que soit l’origine du problème, il était évident qu’il ne disparaîtrait pas de lui-même. Tout le monde devait en être conscient.

— …

Lorsque la discussion prit fin, Chela se leva. Elle contourna la table pour se placer aux côtés d’Oliver et saisit ses mains, manquant de tomber sur lui.

— …C’est ma faute. Nous aurions dû analyser ça et trouver une solution bien plus tôt. Comment ai-je pu être aussi aveugle ? J’aurais dû comprendre la gravité de la situation dès que tu as affronté Rossi en cours d’arts de l’épée.

Elle poursuivit, sa voix tremblante.

— Je suis tellement, tellement désolée… Je ne peux pas m’excuser assez, Oliver. Je prétends être ton amie, et pourtant… !

Cette prise de conscience l’avait bouleversée plus que n’importe quelle épreuve depuis son arrivée à Kimberly. Elle avait détourné le regard alors que son ami souffrait, et la culpabilité qui en résultait l’ébranlait plus profondément que n’importe quel sortilège. Elle tenait sincèrement à lui, et pourtant, elle l’avait laissé tomber. Cette pensée lui brisait le cœur.

— …Non… Non, Chela…

Il parvint à réfuter la chose d’un murmure, mais même celui-ci manquait de force. Incapable de résoudre cette situation seul, il ne trouvait pas non plus les mots pour la réconforter. Leur amitié tournait en rond, sans issue apparente, et Guy ne pouvait plus le supporter.

— Bon, bon, respirez un bon coup, tout le monde. Pourquoi faut que vous soyez aussi durs avec vous-mêmes… ? grommela-t-il. — On s’en fiche de qui a raté quoi ou quand. Ce qui compte, c’est de mettre nos têtes ensemble et de trouver une solution. Alors faisons ça.

Face à ses deux amis enclins à tout compliquer, Guy proposa une approche simple. Plutôt que de ressasser stérilement le passé, ils devaient se concentrer sur la manière d’améliorer la situation. L’idée semblait irrésistiblement séduisante. Katie et Pete acquiescèrent aussitôt.

— Guy dit vrai, ajouta Nanao. —  Et je ne crois pas que cette situation soit aussi insurmontable qu’on ne le craigne.

Sentant la confiance dans sa voix, Chela essuya ses larmes et demanda :

— Vraiment ? Nanao, tu sais comment guérir Oliver ?

— « Guérir » n’est peut-être pas le bon terme. Mais comme le dit mon peuple : « Une seule vision vaut cent paroles. »

Invoquant un proverbe de son pays, elle se mit à expliquer son idée. Ils allaient utiliser la grande salle de leur repaire, habituellement divisée en quatre espaces, la chambre de Marco, l’enclos des créatures de Katie, le jardin de Guy et la salle d’exercice pour en faire un vaste terrain dégagé.

Tous se mirent à la tâche, déplaçant meubles, équipements et créatures. L’opération leur prit près d’une demi-heure.

— Mm, cela suffira. Marco, reste simplement dans un coin…

— Mes bacs de plantation sont bien en place. J’avais de toute façon fini ma récolte. Et on a bien appliqué les sorts d’amortissement au sol comme tu l’as demandé, mais pourquoi, au juste ? On va faire des roulades ?

Ils avaient suivi les instructions de Nanao à la lettre et se retrouvaient maintenant au centre d’un vaste espace au sol souple, comme un gymnase couvert de tapis. Elle hocha la tête avec satisfaction et se tourna vers eux.

— Je vous remercie. À présent, nous allons jouer à être des démons.

Toutes les têtes se tournèrent vers elle, interloquées. Comprenant que l’expression ne leur était pas familière, Nanao leur expliqua les règles, et très vite, ils se mirent à hocher la tête.

— …Ohhh, tu parles de chat perché, dit Guy.

— Chez moi, on appelle ça « attrape-attrape », mentionna Pete.

— Fascinant, ajouta Chela. Qui aurait cru que les enfants de Yamatsu jouent aux mêmes jeux que nous !

— Mais… pourquoi maintenant ?

Nanao se contenta de sourire à la question d’Oliver et répéta :

— « Une seule vision vaut cent paroles. »

Ne pas trop réfléchir, simplement agir, apparemment. Toujours un peu perplexe, Oliver acquiesça. Il n’avait plus qu’à lui faire confiance.

— Dans les règles classiques, celui qui est attrapé devient le prochain démon. Mais je propose une variation : le démon attrape les autres, mais reste démon, ainsi, au fil du jeu, le nombre de démons augmente.

— Oh, j’ai déjà joué avec ces règles ! s’exclama Katie. — À la fin, il ne reste plus qu’un seul joueur qui doit courir comme un fou pour échapper à tout le monde !

— Mais comment on gagne ? demanda Guy. — Le jeu finit forcément avec tout le monde en démon, non ?

— Exactement. Il n’y a ni gagnants ni perdants. En tant qu’humains, vous fuyez autant que possible ; en tant que démons, vous faites de votre mieux pour attraper les autres. C’est ainsi que jouent les enfants.

Jouer pour le simple plaisir du jeu, sans compétition. Une fois les règles bien établies, Nanao se retourna et couvrit ses yeux de ses mains.

— Je serai le premier démon. Je vais compter jusqu’à dix alors je vous conseille donc de commencer à courir.

Elle commença son décompte, et les autres s’éparpillèrent dans l’espace dégagé. Personne ne s’approcha trop des murs. Ils avaient besoin de liberté de mouvement lorsque le démon se lancerait à leur poursuite.

— …Sept, huit, neuf, dix… Prêts ou non, j’arrive !

Nanao se retourna et fonça droit sur Katie, qui fit volte-face et détala… mais d’une manière un peu trop prévisible. Anticipant son mouvement, Nanao coupa son élan, réduisit la distance et posa sa main sur l’épaule de Katie.

— D-Déjà ?!

— Tu es maintenant un démon, Katie !

— Aaaah, alors attrapons-les tous ! Grrrr !

— Whoa… !

Katie se jeta sur Oliver comme une bête sauvage, le forçant à bondir en arrière. Trop emportée, elle perdit l’équilibre et bascula en avant. Mais c’était justement pour éviter ce genre de chutes qu’ils avaient ensorcelé le sol : il amortit son impact, et elle rebondit aussitôt sur ses pieds.

— Ça ne fait même pas mal ! J’adore ! On peut vraiment se lâcher !

— Pete, ton dos n’est pas couvert !

De l’autre côté de la pièce, Nanao était sur le point de toucher le garçon à lunettes. Il était acculé contre un mur et semblait n’avoir aucune échappatoire… Quand soudain, ses pieds prirent appui en diagonale sur le mur et il se propulsa vers le haut.

— Ohhh… s’exclama Nanao, impressionnée.

Après quelques pas, Pete perdit son équilibre et retomba près d’Oliver, qui le regardait, médusé.

— Mince, je tiens pas plus de trois secondes. Faut que je m’entraîne plus.

— De la marche murale ? Pete, depuis quand tu… ?

— Tout ce que je vois, je le pratique bien sûr.

Pete s’élança de nouveau. Ses épaules paraissaient bien plus robustes qu’à leur première rencontre. Mais Oliver n’eut pas le loisir de s’y attarder, car Nanao fonçait déjà sur lui. Il effectua une feinte latérale pour lui échapper.

Pendant ce temps, Katie prenait son rôle de démon très à cœur. Après avoir perdu la trace de Chela, elle s’acharna sur Guy, qu’elle avait acculé contre un mur. Aucun des deux ne bougeait, se défiant du regard. Sans élan, Guy ne pouvait pas utiliser la marche murale. Il n’avait que deux options : partir à gauche ou à droite. Et Katie était déterminée à le capturer, peu importe son choix.

Mais Guy n’était pas homme à se laisser coincer si facilement. Il dégaina sa baguette blanche, incanta un sort, et profita du nuage de fumée qui en résulta pour filer sous le nez de Katie. Tout en s’éloignant, il lança par-dessus son épaule :

— Personne n’a dit qu’on ne pouvait pas utiliser de sorts !

— Aaah ! C’est pas du jeu, Guy ! C’est même autorisé, ça ?!

— Tant que le sort ne blesse personne, je pense que oui, déclara Chela. Qu’en dis-tu, Nanao ?

— Bien sûr !

Ainsi, les règles s’élargirent à la demande des joueurs. Oliver grimaça, mais en y réfléchissant… c’était ainsi que fonctionnaient les jeux d’enfants. Des pieds agiles, des esprits libres. I

l sentit une touche de cette insouciance enfantine revenir en lui et sentit aussi une paire de bras s’enrouler autour de son torse.

— Eh-heh-heh-heh-heh. Je t’ai eu, Oliver.

— …Ouais, tu m’as eu, admit-il plus dépité qu’il ne l’aurait cru.

Même en passant du côté des démons, il se promit de ne plus se faire attraper aussi facilement. Il ne s’était pas encore rendu compte à quel point il était déjà pris au jeu. Pendant ce temps, Katie s’acharnait à nouveau sur Chela, mais lorsqu’elle aperçut Nanao enlaçant Oliver, une idée lui traversa l’esprit.

— …Oh ! Si on attrape quelqu’un, ça veut dire qu’on peut le toucher.

— Excellente interprétation, Katie, lança Chela, partageant immédiatement le même raisonnement.

Avec trois démons en lice, Guy ne tarda pas à tomber. Chela tint bon jusqu’à la toute fin, mais elle finit par être encerclée et capturée. Sans perdre un instant, ils enchaînèrent sur un deuxième tour.

— Cette fois, je serai le démon. Début du compte à rebours !

Chela couvrit ses yeux et commença à compter. Les cinq autres prirent position, tirant parti des leçons du tour précédent et des règles étendues.

— …Neuf, dix. J’arrive !

Elle se retourna et porta son attention sur Pete, qui s’était de manière intrigante positionné dans un coin. Il semblait avoir un plan en tête, et cela piqua la curiosité de Chela. Elle se dirigea donc droit sur lui.

CLYPEUS !

Baguette en main, Pete fit apparaître une saillie en hauteur, puis appliqua le principe du saut triangulaire pour prendre appui sur les deux murs et atteindre la prise. Il se hissa sur la plate-forme ainsi créée, jetant un regard en contrebas vers Chela.

— Alors, qu’est-ce que tu en dis ? Si tu essaies de grimper après moi, je peux te repousser avec un sort de rafale.

— …Intéressant. Plutôt que de courir partout, tu t’es fabriqué un refuge sécurisé.

— Je sais que ça va un peu à l’encontre de l’esprit du jeu. Mais je voulais tester cette méthode cette fois-ci, et j’en essaierai une autre au prochain tour.

Du haut de son perchoir, il tenait sa baguette prête, et Chela lui répondit par un sourire.

— Ne t’inquiète pas, Pete. Tu n’auras pas à le faire.

Elle posa alors son pied contre un mur, non pas en courant comme Pete l’avait fait, mais en marchant tranquillement dessus, comme si la paroi était un simple sol horizontal. Le garçon à lunettes eut un tressaillement nerveux.

— …Tu… peux faire ça ?!

— Regarde et apprends. Je ne suis pas encore au niveau de mon père, mais ça, c’est une vraie Marche Murale.

L’écart entre elle et le perchoir de Pete se réduisait rapidement. Il se ressaisit et tenta de mettre sa menace à exécution avec un sort de rafale, mais Chela le neutralisa sans effort avec l’élément opposé. Même en pleine démonstration de Marche Murale, elle avait encore l’esprit assez clair pour lancer des sorts.

— …Argh… !

Ce perchoir n’était plus sûr. Pete usa d’un sort de voile noir pour l’aveugler et tenta de sauter du côté opposé. Mais il ne parvint pas à dissimuler ses intentions, et Chela lui coupa la route en plein vol, refermant ses bras autour de lui.

— Wah ?! M-mince… !

— Tu es le premier attrapé ! Maintenant, si tu veux bien m’excuser…

— …Euh, h-hé—

Dans ses bras, Pete sembla paniqué, mais Chela ne lui prêta aucune attention et le serra fermement. Il se retrouva enveloppé de chaleur et d’une douceur inattendue, se raidissant complètement.

L’étreinte dura bien dix secondes avant que Chela ne le relâche enfin. Tandis que Pete restait figé comme un fossile, son sourire à elle brillait de mille feux.

— Quel jeu merveilleux, Nanao. On peut câliner nos chers amis autant qu’on le souhaite !

— ???! Non, attends ! Les câlins ne sont en aucun cas nécessaires !

— À proprement parler, non. Mais il n’y a pas non plus de règle les interdisant. Tout comme l’usage des sorts, Guy.

Elle avait visiblement prévu cette objection et avait préparé sa réponse d’avance. Guy capitula rapidement. C’était lui qui avait ouvert la porte aux modifications de règles, il ne pouvait donc pas se plaindre si d’autres en faisaient autant.

— Awww… tu m’as eue ! Maintenant, je suis un démon !

Katie fut attrapée deux minutes plus tard. Elle avait bel et bien couru de toutes ses forces, mais ne semblait absolument pas déçue de changer de camp. De l’autre côté de la pièce, elle croisa le regard d’Oliver et afficha un large sourire.

— …Tu ne m’en voudras pas si je suis un peu brutale, hein ?

— …M-Mais enfin, Katie, tu parles comme si tu avais des arrière-pensées !

Oliver recula aussitôt, le sourire de Katie ressemblait à celui d’un prédateur ayant repéré sa proie. Elle bondit sur lui, mais Guy s’interposa, baguette levée.

— Pas si vite ! Il faut un minimum de modération dans les règles.

— Tu peux câliner qui tu veux, Guy ! Je n’y verrai aucun inconvénient !

— Comme si j’allais faire ça !

— Alors tu es le prochain, Guy !

Chela se jeta dans la mêlée, et le jeu s’intensifia. Les filles devinrent de redoutables guerrières du câlin, et les garçons furent contraints de fuir leurs étreintes tant redoutées. Trois heures d’efforts physiques ininterrompus. Personne n’avait une endurance infinie, pas même les mages.

— Hahh… Hahh…

Pete était allongé sur le dos, le souffle court. Il avait été le premier à s’effondrer, bientôt suivi par Katie et Guy. Tous trois étaient affalés contre le mur.

— …Alors ? Satisfaits… ? Vous avez… bien profité… de moi… ?

— …T’arrêtais pas… de t’interposer, Guy… Moi, je voulais… attraper Oliver plus souvent… !

— …T’essayes même plus… de le cacher…

— …Les amis peuvent se câliner ! C’est pas… bizarre…

Guy et Katie continuaient à se chamailler malgré leur essoufflement, mais leurs trois autres amis, eux, ne montraient aucun signe de fatigue. Bien au contraire, maintenant que les joueurs encore debout étaient de niveau équivalent, la partie s’intensifiait. Pete réussit à se redresser un peu et marmonna :

— …Comment ils tiennent encore debout ? Ça fait trois heures… Sans pause…

— Ouais… Même quand il n’est pas au top… on n’est toujours pas à la hauteur…

— …Mais…

Katie fronça les sourcils et jeta un autre coup d’œil. Son instinct la titillait. Tout semblait normal… et pourtant, quelque chose avait changé.

— …Oliver… a toujours été aussi rapide… ?

L’intéressé, lui, ne s’en était toujours pas rendu compte.

— …Huff… Huff… !

Oliver était en pleine euphorie. L’esprit entièrement absorbé par le jeu, à courir, être poursuivi, dans un monde de pure simplicité. Plus aucune place pour l’anxiété ni la peur. La gravité de son état, la possibilité qu’il soit incurable, toutes ces pensées avaient été chassées. Il ne songeait ni à hier ni à demain. Juste à l’instant présent, bondissant à droite, esquivant à gauche, feintant vers le sol pour finalement sauter au-dessus… mais la main de Nanao attrapa tout de même sa cheville.

— Je t’ai eu !

— …Encore un tour !

— Alors c’est moi qui deviens le démon !

À peine avait-il atterri que la partie suivante commençait. Avec seulement trois joueurs restants, les règles s’étaient durcies : plus de sorts, et pour être « attrapé », il fallait qu’un démon maintienne une prise sur n’importe quelle partie du corps. Même acculé contre un mur, si on parvenait à passer sans être saisi, on était libre.

— Hahhhh !

La main de Chela surgit, mais Oliver la détourna d’un revers du poignet. Pendant un instant, ils échangèrent feinte sur feinte, sans qu’aucun ne prenne l’avantage. Tous trois avaient appris le combat à mains nues, ce qui rendait cette phase quasi martiale. Seuls les démons avaient le droit de « saisir », mais tout le monde pouvait « dévier ». Un joueur suffisamment habile pouvait donc tenir tête au démon. Mais même ces règles ne suffisaient plus à étancher leur soif de défi.

— Je suis bien échauffée maintenant ! Et si le démon devait plaquer ses adversaires au sol ?

— Les arts de la soumission ! Voilà qui me parle !

— J’en suis ! À partir de maintenant, mettre le dos de l’adversaire au sol, suffit pour être attrapé !

Quelques échanges plus tard, Chela agrippa le bras d’Oliver et se détourna aussitôt, ses deux mains fondant sur Nanao, qui ne recula pas. Elles s’accrochèrent aux manches et aux ourlets, enchaînant prises et contre-prises avec maîtrise.

— Les arts de l’épée nous apprennent surtout à immobiliser un adversaire… mais le combat à mains nues procure une tout autre exaltation !

— Mords pas ta langue, Chela !

Alors qu’elles luttaient pour leur équilibre, Nanao pivota brusquement. Sa main droite saisit fermement la manche près du coude de Chela, sa main gauche agrippa son col puis elle fit basculer son corps, dos contre poitrine. Chela fut projetée, tournoyant en l’air avant de retomber au sol. C’était l’un des arts de soumission du style Hibiya que Nanao avait appris dans son pays natal.

— …Oliver !

— …Viens à moi !

Ces mots suffirent à aligner leurs esprits. Selon les règles, aucun des deux n’était le démon à cet instant, mais cela n’avait plus d’importance. Ils étaient de simples enfants en train de jouer. Et ils jouaient comme leur cœur le leur dictait.

— …Shaaa !

— Raaah !

Ils s’affrontèrent, le sang en ébullition. Un instant d’inattention, et il s’envolerait. Oliver se donna corps et âme pour inverser la situation. Sa magie spatiale était désormais d’une imprécision désastreuse, il s’en défit donc, lisant les mouvements de son adversaire et attendant le bon moment pour contrer ses assauts.

Mais elle retourna cette stratégie contre lui, le piégeant dans une tentative de projection ou de balayage. Il heurta le sol une fois, puis deux, puis trois, se relevant sans jamais marquer d’arrêt. Ni l’un ni l’autre n’envisageait d’abandonner. Nanao faillit lui attraper le bras, il sauta pour esquiver. Il sentit un coude foncer vers lui et se courba juste à temps.

— Ha-ha… ! Les prises de soumission sont hors de question, Nanao !

— Mes excuses ! Je me laissais emporter par le plaisir du combat, et mon corps a agi de lui-même !

Elle lâcha le bras qu’elle avait tordu derrière lui, riant. Un échange frénétique s’ensuivit : saisies de cols et de manches, parade de techniques, une véritable démonstration de savoir-faire. Sa main gauche força le coude d’Oliver vers le bas, et elle pivota à moitié et vint se loger contre le torse du garçon. C’était la prise qu’elle avait utilisée pour projeter Chela !

À peine eut-il compris qu’il était déjà en mouvement. Plutôt que de lutter contre la force du mouvement, il s’y jeta de lui-même, gardant le contrôle de son équilibre en vol et atterrissant fermement sur ses pieds.

— …Hng !

— Hahhh !

Nanao relâcha sa prise et se redressa, mais Oliver retourna aussitôt la situation contre elle. Il enchaîna trois attaques visant à faire vaciller son centre de gravité. Lorsqu’elle se pencha en avant pour y répondre, il passa sa main libre de son poignet à son col. Il pivota devant sa poitrine, saisit son bras droit par en dessous et souleva ses hanches.

D’abord, neutraliser la main dominante, celle qui tient l’athamé. Une technique de projection du style Lanoff dédiée à ce principe : Roue Fracassante[1].  Un bruit sourd marqua l’impact au sol. Nanao se retrouva allongée sur le dos, et l’élan de la projection envoya Oliver rouler à ses côtés. Ils restèrent là, haletants.

— Magnifique, dit-elle.

Les autres, bouche bée, s’étaient tous levés et accouraient.

— Oliver, est-ce que… ?

— Attends, tu viens de projeter Nanao !

— Mon gars ! T’as retrouvé ton instinct, pas vrai ?

Guy résuma ce que tous pensaient. À leurs yeux, les mouvements d’Oliver s’étaient faits de plus en plus précis. Il n’avait pas eu conscience de l’évolution sur le moment, mais en y repensant, il le sentait aussi. Son corps fonctionnait.

Il savait comment l’utiliser. L’étrange décalage qui le hantait, cette sensation d’être coincé dans un corps qui n’était pas le sien, tout cela s’était évaporé, comme si cela n’avait jamais existé.

— C’est simple, déclara Nanao. — Quand notre corps change, il suffit de bouger avec lui. Ne t’accroche pas à la manière dont tu bougeais autrefois. Cesse de te contraindre avec des idées préconçues sur la façon dont tu « devrais » te mouvoir. Abandonne ta raison et laisse ton cœur te guider, comme un enfant qui court dans les champs.

Toujours allongée, elle tourna la tête vers lui.

— Ton corps et ton esprit n’étaient pas alignés. C’est tout ce qui t’a troublé.

Elle marqua une pause, le regard pétillant.

— Oliver, tu n’as rien perdu. Au contraire, tu as gagné. Tu as tellement progressé que ton esprit n’a pas suivi et tu ne t’en étais même pas rendu compte.

Ces mots l’enveloppèrent comme un rayon de soleil. L’explication de Nanao ne suffisant pas aux autres, tous se tournèrent vers Chela.

— …Traduction, Chela ? demanda Guy.

— Une amélioration significative de la circulation du mana en très peu de temps. En conséquence, la manière dont il doit manipuler son énergie a radicalement changé, laissant sa conscience un pas derrière. C’est ce que Nanao voulait dire, je pense.

— Ça peut arriver ? demanda Katie, incrédule.

— …Je ne peux pas l’exclure. Après tout, nous sommes encore en pleine croissance, répondit Chela. — Mais… aussi loin que je me souvienne, la puissance d’Oliver a toujours évolué de façon progressive. Une montée graduelle en accord avec le développement de son corps, sans aucun bond spectaculaire. Comme ce changement a dépassé sa propre conscience, il s’agit clairement d’un cas exceptionnel. Il y a peut-être eu un déclencheur que nous ignorons encore.

Il restait des zones d’ombre, mais pour l’instant, c’était tout ce que Chela pouvait analyser. Alors que tous les regards se tournaient vers lui, Oliver murmura :

— …Donc, je ne suis pas plus faible ?

— Pas le moins du monde. Tu es, en fait, plus fort qu’avant.

— Alors… je n’ai pas perdu… tout ce que j’avais construit.

— Même si le ciel et la terre s’inversaient, cela ne te trahirait jamais.

Nanao parlait avec une autorité indiscutable. Les fondations qu’il avait posées étaient toujours en lui.

— …Ah…

Sa gorge se serra. Sa vision se troubla. Une vague d’émotions l’envahit. Il ne pouvait plus les contenir.

— Ahhhhh… !

Même en pleurant ainsi, il comprenait enfin pourquoi il avait eu si peur de perdre sa force. Sans elle, il ne pouvait pas accomplir son souhait. Il ne pouvait pas venger sa mère, ni faire quoi que ce soit pour ses camarades tombés au combat. Toutes ces raisons étaient vraies, mais elles ne disaient pas tout.

Sa force était fondamentalement corrompue. Un pouvoir emprunté à une âme plus grande, un résultat bien trop déformé pour être qualifié de pâle imitation. Comme l’avait si cruellement affirmé le vieux fou, sa lame ne ressemblait en rien à celle que l’âme de Chloe Halford aurait pu manier. Une fois souillée par la haine, aussi fort qu’il l’aiguisait, elle ne pouvait être qu’une épée de meurtrier.

Et pourtant, malgré tout cela, ce pouvoir était un lien vers son passé. Son amour pour sa mère, son admiration pour elle, tous ses efforts pour lui ressembler… Il avait aussi tiré de la force de cela. En regardant en arrière, il voyait ses empreintes tordues dans le sable, mais s’il les suivait, elles le ramèneraient vers ces jours lumineux passés à ses côtés. Peu importe à quel point il était plongé dans l’obscurité aujourd’hui, il savait qu’il existait toujours un chemin qui menait à la lumière. Aussi déformée soit-elle, la connexion persistait.

— Unh—ah—

Penser à ces jours révolus lui arracha un cri silencieux du fond de son âme.

Mère, comme je t’ai aimée.

Même si tout en lui avait changé, même si sa nature avait été altérée à jamais, la folie de cet amour, elle, était restée intacte.

— …Ne pleure pas, Oliver. Ce n’est pas le moment.

Nanao s’était redressée, les yeux embués, comme prête à pleurer elle aussi. Voyant la douleur de son ami, elle se hissa sur lui, effleurant ses joues du bout des doigts.

— Je ne peux pas le supporter. Je ne peux pas rester là, inutile, à regarder tes larmes couler.

Son visage se pencha vers le sien, et ses lèvres effleurèrent les siennes. Comme un couvercle posé sur ses pleurs.

—Heu, Nanao… ?! …?! s’étrangla Katie, mais Chela posa une main sur son bras pour l’arrêter.

L’expression qu’elle arborait ne laissait place à aucune contestation. Ce moment ne concernait qu’eux. Guy et Pete ressentaient la même chose. Ils retinrent leur souffle, observant en silence.

— …Bwah… !

Après un long, long moment, Nanao s’éloigna. Elle avait maintenu leurs lèvres unies aussi longtemps que son souffle le lui permettait, et maintenant ses épaules tressautaient, ses joues rougissaient. Oliver leva les yeux vers elle, et elle murmura d’une voix rauque :

— Mes excuses… Je ne connaissais pas d’autre moyen de t’apaiser.

Elle s’était laissée emporter, et une ombre de honte passa dans son regard. Les poings serrés, oscillant entre raison et instinct, elle se préparait à recevoir n’importe quel reproche. Mais Oliver se contenta de sourire.

— Je ne me souviens pas qu’on ait fixé une règle interdisant les baisers quand on est attrapé.

Ces mots dissipèrent son trouble, et il les accompagna en passant ses bras autour d’elle.

Il lui caressa doucement la tête, la berçant, tandis que son autre main tapotait son dos avec une tendresse infinie. Il lui offrit toute l’affection qu’il pouvait donner. Quand enfin leur étreinte prit fin, ils se relevèrent. Oliver se tourna vers ses autres amis. Guy fut le premier à rompre le silence, encore sous le choc de ce qu’il venait de voir.

— On devrait… vous laisser un peu d’intimité ?

— Ne rends pas ça bizarre, Guy.

Oliver s’affala contre son ami et lui passa les bras autour des épaules. Guy fut trop choqué pour émettre le moindre son intelligible.

— Uhhh… ?!

— On joue toujours aux démons. Les câlins font partie des règles, non ? chuchota Oliver.

Puis, il lui chatouilla les côtes. Guy poussa un cri strident, et Oliver le relâcha avant de se tourner vers Pete. Dès que leurs regards se croisèrent, Pete détourna les yeux.

— Hmph, fit-il. — C’est presque dommage. On t’a réparé si vite que je n’ai même pas eu l’occasion de te protéger moi-même.

— Tu plaisantes ? Bien sûr que si, Pete.

Oliver l’enlaça alors que Pete s’efforçait d’afficher un visage bravache. Le garçon à lunettes conserva une expression résolument renfrognée, mais sous sa robe, hors de vue… sa main s’agrippa fermement à la chemise d’Oliver. Après ce troisième câlin, Oliver se tourna vers Katie. Comprenant ce qui allait arriver, elle recula instinctivement.

— …Euh, hum… Oliver…

— Laisse-moi avoir celui-là, Katie. Même si je suis un peu trop direct.

Il parla par-dessus elle et afficha un large sourire, coupant court à toute échappatoire. Son étreinte ne montrait aucune pitié. Il la serra fort, ses mains caressant ses cheveux comme s’il dorlotait un chiot.

Une fois Katie hors d’état de résister, il la confia à Nanao et se tourna vers Chela, dernière, mais non des moindres.

— …Chela, quand je suis sur le point de m’excuser, tu viens toujours t’excuser avant moi.

— …Oui, c’est une habitude que nous devrions tous deux perdre.

Grimaçant légèrement, ils s’avancèrent l’un vers l’autre. Chela essayait de rester naturelle, mais au fond, elle se battait pour garder son calme. Ravie de voir son ami retrouver le sourire, elle était à un cheveu d’imiter Nanao.

— …Oh-oh, fit Oliver en la relâchant. J’ai l’impression qu’un seul tour de câlins ne suffira pas.

Comme si ses propres désirs s’étaient transmis à lui. Chela bomba fièrement la poitrine.

— Alors par tous les moyens, continue. Prends autant de câlins qu’il te faut. Ou bien… pourquoi pas ? Que dirais-tu d’instaurer une politique de libres câlins au sein de la Rose des Lames ?

— Quoi ?! Ce n’est pas du thé ou du café ! grogna Guy.

Chela arborait un sourire radieux, mais elle ne plaisantait clairement pas. Tout le monde s’en rendit compte et fut forcé d’y réfléchir sérieusement.  S’observant du coin de l’œil, ils commencèrent à répondre.

— …D’accord, mais avec un avertissement à l’avance, dit Katie. —J’aimerais avoir un instant pour me préparer.

— …Je te repousserai si je ne suis pas d’humeur. Sinon, vas-y.

— J’ai toujours enlacé qui bon me semblait.

Avec Pete et Nanao conquis, Oliver acquiesça à son tour. Guy restait en infime minorité. Il cligna des yeux, remarqua leurs regards insistants… et abandonna.

— …Argh, d’accord ! Faites comme bon vous semble. Mais ne venez pas vous plaindre si je suis en sueur.

Peut-être qu’il y eut un soupçon d’hypocrisie dans ses dires, mais un sourire se dessina sur tous les visages. Puis, soudain, ils se jetèrent tous sur lui en même temps. Il tenta de fuir, mais Katie l’attrapa et renifla.

— …Hee-hee-hee, tu sens effectivement un peu la sueur.

— Ne t’inquiète pas, dit Chela. Je suis sûre que nous en sommes tous là.

— Whoa, pas tous à la fois ! Le bain ! Quelqu’un, préparez le bain, je vous en prie !

Les cris de Guy résonnèrent dans la planque, et tous éclatèrent de rire.

Quand un pétale flanchait, les autres tenaient bon jusqu’à ce qu’il se relève. La fleur que formaient leurs lames continuait de s’épanouir avec force.


[1] *Break Wheel en anglais.

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