Luttes cachées
—————————————-
Traduction : Raitei
———————————————–
— Tout le monde est prêt ? dit Chela en jetant un coup d’œil à chacun — Un grand joueur de sport de balai a dit un jour : « Plus vous volez vite, moins vous avez de gens autour de vous. » Cet isolement est plus effrayant que tout, pire que la pression d’établir un nouveau record, pire que le risque de chute.
— Hahhh… !
Des mots que tous les joueurs de balai connaissent, mais que peu d’entre eux ont expérimentés. La sorcière fusant à travers le terrain d’entraînement faisait partie de ces rares élus. Le hurlement du vent arrachait tous les autres sons, le paysage défilant trop vite pour être perçu dans son champ de vision restreint. Elle évoluait dans un monde à part, et ce n’était même pas une métaphore.
— Yo, Ashbury ! Ralen… !
Un coéquipier lui cria quelque chose, mais la barrière entre leurs mondes repoussa ses paroles comme une brise insignifiante. Elle lui tourna le dos avant même qu’il n’ait pu terminer. Les Hirondelles bleues secouèrent la tête.
— Vous voyez ? Elle n’écoute pas. Elle ne nous entend même pas.
— Je ne sais pas comment elle fait pour rester aussi concentrée. Cela fait cinq heures qu’elle s’entraîne ! Les attrapeurs sont morts de fatigue. Il faut qu’on l’arrête, sinon…
Ils se retournèrent, regardant la fille derrière eux. Une étudiante de deuxième année avec le maillot des Oies Sauvages.
— Eh bien, nous y voilà. Je déteste vraiment demander, mais peux-tu intervenir pour nous, Miss. Hibiya ?
La jeune aziane acquiesça avec une autorité tranquille et monta sur son balai.
— Je vous donne ma parole. Mais bon, il faudrait déjà que je rattrape la dame en question.
Elle leva de nouveau les yeux vers Ashbury et prit plusieurs profondes inspirations, aiguisant sa concentration. Puis Nanao prit son élan et s’élança dans les airs. Son départ seul était déjà à pleine vitesse, et elle ne faisait qu’accélérer. Bien plus techniquement affûtée qu’un an auparavant, elle laissa les joueurs au sol croiser les bras et grogner.
— Hrm… !
Mais même à cette allure, rattraper l’as des Hirondelles Bleues relevait de l’exploit. Deux ou trois tours de terrain ne suffiraient pas à atteindre sa vitesse. Un sourire apparut sur le visage de Nanao. Elle ne pouvait même pas apercevoir l’ombre d’Ashbury. L’écart technique entre elles était abyssal.
— Hahhh… !
Et c’est précisément pour cela que cette poursuite était si exaltante. Son mana atteignant des sommets, ses cheveux noirs virant au blanc, elle déversa toute son énergie dans son balai bien-aimé, Amatsukaze, accélérant toujours plus. Cinq tours, six, sept, huit, chaque tour plus rapide que le précédent. Les joueurs en bas retinrent leur souffle, et les attrapeurs en poste se tendirent.
Elle évoluait à des vitesses bien au-delà de celles qu’un élève de son niveau pouvait atteindre. Cependant, cela signifiait aussi que Nanao avait mis un pied dans le monde de la sorcière qu’elle traquait. Ashbury perçut sa présence et ralentit légèrement son balai, ajustant sa trajectoire pour se retrouver à ses côtés. L’ovation du sol résonna. Il avait fallu douze tours à Nanao pour l’atteindre.
— Que me veux-tu, Miss. Hibiya ? demanda Ashbury, juste à côté d’elle.
Luttant pour maintenir sa vitesse, Nanao répondit :
— J’aimerais m’entretenir avec toi. Que dirais-tu d’un atterrissage, Miss. Ashbury ?
— Une autre fois. Je suis trop occupée pour jouer avec toi.
Et sur ces mots, Ashbury accéléra, laissant Nanao derrière sans effort. Un gémissement traversa la foule, mais Nanao ne renonça pas. Elle comptait voler aussi longtemps que ses forces le lui permettraient et un tour plus tard, elle se retrouva de nouveau à ses côtés.
— Pourtant, tu sais bien que jouer est une nécessité.
— …Abandonne.
Sans lui prêter attention, Ashbury fendit l’air devant elle. Elle entendait clairement lui signifier son rejet, mais Nanao y vit une tout autre opportunité. Cela voulait simplement dire qu’elle pourrait lui adresser une phrase à chaque fois qu’elle parviendrait à la rejoindre. Il ne lui suffisait que d’empiler ces mots jusqu’à ce que sa rivale change d’avis, même si cela devait prendre mille tentatives.
Et elle tint bon. Tour après tour, sans jamais faiblir, lançant une réplique chaque fois qu’elle se rapprochait d’Ashbury. Les os grinçant sous l’effet des forces d’inertie à chaque virage, mordant l’intérieur de ses joues lorsque sa conscience menaçait de vaciller, elle volait sans relâche pour arracher ces précieuses secondes d’échange.
— Dans mon pays nous disons : « Se hâter, c’est bien… mais encore faut-il voir où l’on va ! »
— …
Ashbury l’ignora et continua son vol, mais elle se mordit la lèvre. L’obstination inébranlable de l’Aziane parlait plus fort que n’importe quels mots. Quelle quantité de force cette fille était-elle en train de brûler pour ce simple échange décousu ? Qu’est-ce qui la poussait à continuer ? Et elle était encore en train d’y réfléchir lorsque Nanao la rejoignit à nouveau, manifestement à bout de forces, à peine capable de rester accrochée à son balai.
— … Ne serait-ce pas un moment de répit que je vois là ?
— ……Argh, d’accord !
Ashbury abandonna. Elle dévia de sa trajectoire, et Nanao la suivit. Leurs deux balais tracèrent un arc vers le sol.
— Très bien, tu as gagné ! Mais dix minutes, pas une de plus !
— …C’est un honneur, souffla Nanao.
Quelques secondes plus tard, les joueurs au sol acclamèrent leur arrivée et Nanao s’effondra complètement.
***
En résumé, un manque d’afflux sanguin vers le cerveau. Les manœuvres à grande vitesse mettaient à rude épreuve la circulation sanguine, et des incidents comme celui-ci étaient monnaie courante parmi les joueurs de balai. Les étudiants savaient quoi faire, ils la laissèrent se reposer sous la brise, à l’ombre d’un arbre.
— Tiens. Bois ça.
— Je t’en suis reconnaissante…
Allongée, Nanao avala doucement le contenu de la fiole qu’Ashbury lui versait dans la bouche. Elle déglutit et retrouva enfin son souffle.
— Hmph, lança la jeune fille plus âgée. — Tu as encore dix ans devant toi avant de pouvoir me rattraper dans un contre-la-montre.
— En effet, je ne suis pas encore capable de suivre… Quelle vitesse prodigieuse.
Nanao pensait chacun de ses mots. Ce dos qu’elle avait poursuivi était un objectif lointain. Ashbury s’installa à côté d’elle.
— C’est naturel. Les guerres et les courses de balai exigent bien plus de vitesse que toute autre chose. Les balais peuvent atteindre des vitesses que le corps humain ne peut supporter, même pour un mage. Il faut un corps conçu à cet effet dès la naissance.
— Dès la naissance ?
Nanao tourna les yeux vers la sorcière à ses côtés, l’observant de la tête aux pieds. Le corps d’Ashbury n’avait pas une once de superflu, ciselé comme une lame forgée à la perfection. Ce physique n’était pas seulement le fruit d’un entraînement quotidien constant, mais aussi d’une vie toute entière dévouée à un seul objectif.
— En réalité, cette formulation est inexacte. La véritable construction commence avant même la naissance… Mon corps a été conçu pour ça, aussi bien dans la chair que dans l’éther. Génération après génération de sélection rigoureuse.
Naître était déjà trop tard. Les mages avaient toujours vu leurs enfants comme un moyen d’accomplir des objectifs qu’une seule vie ne saurait suffire à réaliser. L’origine d’Ashbury remontait bien avant sa conception, au moment même où cette sorcellerie avait débuté.
— Les enfants issus des lignées de mages ont souvent leur destinée tracée pour eux. Dans mon cas, cet objectif était de devenir la chevaucheuse la plus rapide. Si je ne peux atteindre ce but, toute ma vie est vaine.
— …Vaine, répéta Nanao.
La jeune fille née pour voler poussa un long soupir, teinté d’amertume et d’autodérision.
— Et pourtant, j’ai perdu trop de temps à jouer à la guéguerre.
Ses yeux se tournèrent vers le ciel, là où ses coéquipiers s’échangeaient de violents coups de masse. Leurs affrontements étaient aussi impitoyables que jubilatoires. Vainqueurs ou vaincus, tous savouraient le combat.
C’était là l’essence même des combats de balai. Une brève échappatoire aux pressions et aux devoirs pesant sur chaque mage. C’était la raison pour laquelle les règles et l’équipement étaient réduits au minimum, permettant aux joueurs de voler librement. Ce n’était rien de plus qu’une extension des jeux auxquels les enfants s’adonnaient, armés de bâtons. Quel que soit le niveau de maîtrise atteint, cette essence demeurait. Personne ne cherchait à la changer.
Sentant le regard de Nanao posé sur elle, Ashbury tourna la tête vers elle.
— Écoute… Je ne critique pas les guerres de balai. Je suis juste… consciente de mes priorités.
— Hm, je comprends. Y a-t-il une raison pour laquelle tu peines à progresser ?
Les yeux de Nanao la transperçaient. Ashbury fit la moue.
— …Tu ne prends même pas le temps d’hésiter ? Je suppose que c’est l’une de tes forces.
Si quelqu’un d’autre lui avait posé la question, elle aurait balayé l’idée d’un revers de main. Mais cette fille-là n’avait aucune trace de moquerie, aucune intention cachée. Voler à ses côtés l’avait rendu évident.
Et si elle ne pouvait ignorer la question, alors elle méritait une réponse.
Dans un soupir de résignation, Ashbury céda.
— …J’avais un attrapeur, autrefois.
***
Si l’on compare un talent extraordinaire à un alcool de première qualité, alors les « tonneaux » capables de contenir ce talent sont tout aussi rares.
— …Hmph.
Tel était le défi qu’Ashbury avait affronté en entrant à Kimberly. Elle s’était rapidement retrouvée en difficulté pour s’intégrer à l’équipe.
Toutes les équipes de sport de balai la voulaient. Elle avait choisi les Hirondelles bleues, car ils mettaient l’accent sur les compétences individuelles. Étant donné sa personnalité, ce choix faisait sens et pourtant, elle n’était toujours pas parvenue à s’intégrer.
Elle était seule sur le terrain d’entraînement. Le ciel nocturne glacé au-dessus d’elle ne faisait que souligner ce fait.
— Oh là, attends une seconde. Tu comptes voler sans attrapeur ?
Ashbury était déjà sur son balai lorsqu’une voix tonitruante retentit derrière elle. Surprise que quelqu’un d’autre soit ici, elle se retourna et découvrit un homme grand et massif, si imposant que le balai dans sa main paraissait minuscule en comparaison.
— Qui es-tu ?
— Bonne question ! répondit-il, comme s’il plaisantait. — Je suis en deuxième année… et il me semble que je fais partie de la même équipe que toi.
Ashbury fronça les sourcils, puis se rappela.
— …Ah oui, il y avait un type ridiculement énorme au fond de la salle. Tu étais clairement au mauvais endroit, alors j’ai juste oublié ton existence. Ce n’est pas vraiment un physique fait pour ce sport.
— Aucun de nous n’a un corps comme le tien. Mais ne me regarde pas comme ça, je n’ai jamais voulu être autre chose qu’un attrapeur. C’est pour ça que je suis là.
L’homme lui adressa un large sourire. Elle se contenta de renifler avec mépris.
— Je te fais le pari que d’ici trois jours, tu finiras par pleurer. Tu es le huitième prétendu attrapeur que j’ai ! Si c’est pour courir inutilement sous moi, autant ne pas en avoir du tout.
— J’en conclus que tu as perdu foi en l’humanité ! Mais ne t’inquiète pas, moi, je ne vais pas courir dans tous les sens comme un poulet sans tête. J’ai observé ta manière de voler. Je n’ai qu’une seule tâche : être sous toi quand tu tomberas.
Sa confiance était écrasante. Il parlait comme s’il connaissait déjà toutes ses particularités, et Ashbury détestait ça.
— Tu n’es qu’un beau parleur lui lança-t-elle d’un regard noir. Voyons voir si tu peux prouver le contraire. Tiens cinq heures d’entraînement avec moi, et tu comprendras vite.
— Désolé, mais je n’ai que deux heures pour toi. J’ai d’autres plans !
— Hein ? Comme quoi ?
— Barbecue avec le Club des Gourmets du Labyrinthe. Ils ont toujours la meilleure viande !
Il lui adressa un sourire si éclatant qu’elle passa directement de l’agacement à la fureur bouillonnante.
— Donc ces animaux comptent plus pour toi que me soutenir ? Tu as du culot.
— Gah-ha-ha ! Détends-toi, tu auras toute mon attention pendant deux heures complètes. Peu importe combien de fois tu te plantes, je serai là pour toi. Rate autant que tu veux !
Il continuait à la faire enrager. Ashbury détourna les yeux de son sourire irritant, s’élança vers le ciel et jura que dès sa première erreur, elle lui casserait les dents.
Elle voulait le sortir du terrain d’entraînement dès que possible sans même apprendre son identité. Mais après deux heures d’entraînement, son nom se nicha déjà sur ses lèvres.
***
Ceux qui ne connaissent pas bien le sport de balais se moquent souvent à l’idée que le rôle d’attrapeur exige une technique rodée ou une compatibilité avec le chevaucheur de balais. À leurs yeux, les attrapeurs sont simplement éparpillés sur tout le terrain, utilisant des sorts pour attraper ceux qui tombent à leur portée.
Naturellement, c’était une image faussée. Si l’on essayait de couvrir le terrain avec des attrapeurs si idiots se contentant de rattraper ceux qui leur arrivaient dessus, il en faudrait plus d’une centaine. Mais en réalité, il n’y en avait que treize. Et chacun, bien sûr, couvrait une vaste zone.
— Tch !
— Ouf !
Le club d’Ashbury fendit l’air sur le côté, et son adversaire esquiva de justesse. Lorsqu’elle claqua la langue d’agacement, sa proie lui répondit avec un cri.
— C’était juste ! Mais je ne vais pas tomber aussi facilement !
— Hahhh…
Et cela ne fit que renforcer sa détermination à l’abattre cette fois-ci. Ses yeux ne quittèrent pas sa cible. L’esquive de son adversaire l’avait envoyé en chute libre vers le sol, alors elle inclina la pointe de son balai vers le bas. Il frôla la surface et tenta de remonter, mais elle était juste au-dessus, prête à frapper.
— … Hein ? Ah, atten… !
Trop tard. Son adversaire l’aperçut un instant trop tard. Un swing rapide venu d’en haut, avec le sol à quelques centimètres en dessous. Ce qui signifiait une seule chose.
— Aughhhhh !
Et l’instant où son club fit tomber son adversaire, un obstacle inévitable s’imposa devant elle : le sol lui-même. Aucune marge de manœuvre.
— Hahhhhhhh !
La pointe de son balai effleura l’herbe. D’un coup sec, elle tira dessus, rasant la surface, le vent faisant onduler les brins d’herbe sur son passage. La force brute de la manœuvre lui retourna l’estomac, et son balai se cabra, à peine sous son contrôle. Elle fit abstraction de tout cela, tentant de remonter.
— !
Mais tout lui retomba dessus d’un coup. En relevant la pointe, elle avait abaissé l’arrière du balai, qui accrocha une bosse au sol. Elle tenait déjà son équilibre de justesse alors ce fut le mouvement de trop. Elle tenta de compenser en se penchant en avant, mais cela la projeta dans une vrille verticale. Incapable de se rattraper, elle vit le sol se rapprocher.
— Elletardus ! Pas mal.
Morgan l’attendait déjà sur sa trajectoire, un sort et ses bras robustes prêts à recevoir Ashbury.
— Tu ne déçois jamais mes prédictions. Une poursuite trop engagée, un grand classique.
— … Ferme-la, ducon.
Blottie contre sa poitrine, elle lui avait craché son venin avant de donner un coup de poing dans le torse. Son attrapeur ne broncha même pas et se contenta d’afficher un sourire éclatant.
***
— Ça me tue de l’admettre. Je n’y arrivais pas pendant longtemps, dit Ashbury, détournant son regard du passé pour revenir au présent.
Affronter sa propre faiblesse revenait à enfoncer un doigt dans une plaie béante.
— Mais depuis qu’il a disparu, j’ai peur d’y aller à fond. Je sens que je me freine dès que j’atteins les vitesses les plus élevées alors ça me bloque pour aller plus loin… et bordel, que ça m’exaspère.
Ashbury passa ses mains dans ses cheveux, les ébouriffant d’agacement. L’observant attentivement, Nanao demanda :
— Tu ne peux pas lui demander de revenir ?
— Il est descendu dans le labyrinthe il y a deux ans. Personne ne l’a revu depuis. Vu ses recherches, il a probablement été consumé par le sort il y a un bail. Je parie qu’on verra son cercueil à l’enterrement collectif l’année prochaine.
Nanao ne répondit rien. C’était ainsi que Kimberly fonctionnait. Elle avait découvert cette vérité dès sa première année ici.
— Même s’il était encore en vie… plus jamais je ne mettrais ma vie entre ses mains.
Elle laissa échapper un reniflement moqueur, puis se tut. Un silence s’installa. Finalement, Ashbury le rompit.
— … J’ai trop parlé. Ne te contente pas d’écouter, partage un peu toi aussi. Tu veux faire quoi, toi, plus tard ?
— Au sujet de mon cheminement de vie ?
— Ouais. Si tu veux vivre du balai, tu ferais mieux de fixer tes objectifs dès maintenant. Tenter ta chance pour devenir joueuse pro ou seulement une as du combat aérien… Tu brillerais dans les deux cas. La seule différence, c’est que dans l’un, tu fais tomber des gens, et dans l’autre, des monstres.
Dès que la discussion s’éloigna d’elle-même, les lèvres d’Ashbury se délièrent. Elle se mit à parler des équipes pro qui conviendraient, du niveau des joueurs, des coachs qu’elle aimait ou ne pouvait pas supporter. Une tonne de savoir spécialisé en somme, présentée comme des options pour l’avenir de Nanao.
Et pourtant, aux oreilles de la samouraï, cela sonnait comme une vie qui n’était pas la sienne. Rien d’aussi lointain ne lui paraissait réel. Elle pouvait envisager les choses quelques jours en avant, mais imaginer l’avenir lui était encore difficile.
— Parle à Dustin, si ça t’intéresse. Il sera plus qu’heureux de t’aider. Il crève d’envie de te prendre sous son aile, ça se voit.
Ashbury devinait ce qui se passait dans la tête de Nanao, mais elle lui sourit quand même. Nanao acquiesça, appréciant moins le conseil en lui-même que la bienveillance dont son aînée venait de faire preuve. Le soir même, après les cours, les six amis habituels se retrouvèrent à la Confrérie pour dîner. Au milieu du repas, Guy posa sa fourchette.
— Ça fait un moment que je voulais te demander un truc, Nanao.
— Hm ? fit Nanao, peu habituée à ce sérieux chez Guy. — Quelque chose te tracasse ?
— Ouais, un peu. C’est quoi le délire avec Ashbury ? Tu sais, l’as des Hirondelles bleues. Vous vous êtes affrontées lors de ton premier match, mais elle ne joue plus trop ces derniers temps.
Dans l’esprit de Nanao, Ashbury n’était pas un souvenir si lointain. Elle lui avait parlé quelques heures plus tôt.
— Je lui ai parlé ce matin même, répondit Nanao. — Elle s’éloigne de la guerre de balais pour se consacrer à la course.
— Ah, elle se met aux courses contre la montre ? Et ça donne quoi ? demanda Guy, cherchant à en savoir plus.
Mais la fille samouraï croisa les bras, le regard baissé.
— Voilà qui est rare, remarqua Chela, surprise. — Nanao à court de mots.
— Hmm. Pas vraiment. Je ne sais juste pas ce que je peux dire.
Elle se tut, par discrétion et par respect. L’as des Hirondelles bleues ne se confiait pas souvent aux autres et cela suffisait à rendre Nanao réticente à répéter leur conversation. Cette dernière faisait montre d’une franchise éclatante, mais elle savait où tracer la limite. Ce qui signifiait que Guy ne pouvait pas insister davantage. Voyant leur échange tourner à l’impasse, Pete intervint pour lui venir en aide.
— … Il ne demande pas ça juste par curiosité. Guy, Katie, on devrait lui dire notre version des faits.
Pete jeta un regard aux deux concernés, qui acquiescèrent. Puis il se lança dans son explication. Il commença par leur combat contre les bêtes magiques à la deuxième couche du labyrinthe et la chute de Guy depuis l’Irminsul. Comment un élève plus âgé, nommé Morgan, était intervenu pour le sauver. Jusque-là silencieux, Oliver laissa transparaître sa surprise.
— On peut dire que vous avez eu une sacrée aventure.
— Ouais, je sais. Je suis nul. Mais si je pose des questions sur l’as des Hirondelles bleues, c’est parce que ce type m’a sauvé la vie, et tout. Alors je me suis dit que je devrais voir ce qu’elle devient. Il passe régulièrement à la deuxième couche, donc si je le croise à nouveau, j’aimerais pouvoir lui donner des nouvelles d’elle.
— Je vous en prie, faite donc ! lança Nanao en se penchant par-dessus la table.
Tout le monde la fixa, surpris. Elle avait un air grave.
— Ashbury m’a parlé de son ancien attrapeur. J’imagine que l’homme que vous avez rencontré est le même. S’il est toujours en vie, alors j’aimerais les réunir.
Nanao parlait avec passion, mais Guy croisa les bras en fronçant les sourcils. Il se souvenait de ce que Morgan lui avait confié. Qu’il n’allait pas s’en remettre. Que cet enfer était un vrai fléau et qu’il avait cru pouvoir maîtriser la chose, mais qu’il n’avait pas eu de chance.
— Je suis d’accord, mais comme on l’a dit, Morgan ne peut pas quitter le labyrinthe. Plus facile à dire qu’à faire.
Il se tourna vers Oliver et Chela, espérant que leur savoir offrirait une solution. Ils échangèrent un regard et répondirent à tour de rôle.
— Pas la peine de se tracasser pour les détails. On devrait commencer par leur dire la vérité, suggéra Oliver.
— Exactement. Nanao, tu parleras à Ashbury. Quant à Morgan… Guy, Katie, Pete. Si l’un d’entre vous le croise à nouveau, tenez-le au courant, ajouta Chela.
— Ça marche.
— On lui doit bien ça, après avoir sauvé Guy !
— J’en avais toujours eu l’intention.
Les trois acquiescèrent en même temps. Mais Oliver avait une autre inquiétude.
— Content de l’entendre, dit-il. — Vous êtes sûrs de pouvoir gérer la deuxième couche ?
Les sourires des trois s’effacèrent instantanément. Katie et Pete baissèrent les yeux vers leurs mains, leurs voix devenant bien plus faibles.
— …On n’a toujours pas réussi à traverser l’Irminsul…
— …On est allés jusqu’au huitième repère. On est pratiquement arrivés.
— N’oublie pas la descente, Pete. Mais bon, je pense qu’on y arrivera d’ici février.
— Tu l’as dit ! Cet arbre géant, c’est une vraie plaie.
Cette dernière remarque provenait d’une voix bien moins familière. Surpris, tous se retournèrent et trouvèrent face à eux le nouvel élève transféré, Yuri Leik, qui leur adressait un large sourire. Oliver plissa les yeux, laissant clairement transparaître sa méfiance.
— Où sont les bonnes manières, Mr. Leik ?
— Appelez-moi Yuri, je vous prie ! Excusez-moi, j’ai entendu parler du labyrinthe et je n’ai pas pu m’empêcher d’écouter. Figurez-vous que je viens justement de m’y faire salement amocher au sein de cette deuxième couche ! Regardez !
Il leva son bras gauche, révélant un plâtre. Une méthode inhabituelle pour soigner une blessure de mage ce qui fit arquer le sourcil d’Oliver.
— Si c’était juste un bras cassé, le plâtre ne servirait pas, remarqua-t-il. Il a été arraché ?
— Tout juste ! Les becs des wyvernes sont affûtés. Je vais devoir porter ça pendant trois jours. Ça me pourrit la vie !
— Tu es déjà parti aussi loin alors que tu viens à peine d’arriver, s’étonna Chela.
— Tout le monde disait que c’était insensé ! Mais ça avait l’air tellement amusant, je ne pouvais pas résister ! Dès que mon bras sera guéri, j’y retournerai.
Yuri ne semblait pas se laisser abattre par sa blessure. Mais à cet instant, il baissa la voix et leur adressa un regard lourd de sens.
— Cela dit, c’est un peu stressant d’y aller seul. J’aimerais bien avoir des amis pour m’accompagner. Je suis sincère.
— Absolument pas.
— Tu as encore du chemin, Mr. Leik.
Oliver et Chela parlèrent en même temps, et Yuri recula d’un pas comme s’il venait de se faire heurter par une charrette.
— Vous êtes durs, mais je comprends ! On se retrouve dans les profondeurs alors ! À plus !
Ne s’attardant pas, Yuri s’éclipsa en agitant son bras bandé. Sûr que ça ne faisait pas du bien à son membre arraché, Oliver jeta un coup d’œil à la table d’à côté.
— Rossi, qu’est-ce que tu penses de lui ?
— J’n’ai rien à voir avec tout ça. Pourquoi me mêler à vos histoires, eh ?
Le garçon à l’accent ytallien faisait tournoyer des pâtes autour de sa fourchette.
— Tu avais fait une entrée tout aussi louche, répliqua Oliver.
— Et vous avez trop pris la confiance à dire tout ce que vous pensez !
Malgré son grognement, Rossi jeta un œil vers Yuri qui quittait la cafèt.
— Désolé de vous décevoir, dit-il en reniflant. — Mais votre petite tactique ne vous mènera nulle part. Même moi, je le trouve louche.
— …Ah oui ? demanda Chela.
Rossi posa un doigt sur l’une de ses paupières et tira son œil grand ouvert.
— Ses yeux… ils sont inquiétants. Comme ceux d’un enfant qui observe une fourmilière.
Il fronça les sourcils en regardant le mystérieux élève s’éloigner.
— J’ai comme l’impression que je pourrais lui coller mon poing dans le nez, et il continuerait de sourire sans broncher. Et franchement, ça me fout les jetons.
Après avoir partagé son ressenti, Rossi retourna à son repas. Oliver, le menton posé sur sa main, fronça les sourcils.
— … Intéressant. Merci, Rossi.
— De rien. N’oublie pas, on a rendez-vous à 7h dans deux jours.
— J’y serai, répondit Oliver avant de reporter son attention sur sa propre table.
Guy se pencha vers lui et murmura :
— … Tu t’es fais un nouvel ami ?
— Eh bien… quand on se bat contre quelqu’un chaque semaine, on finit par trouver un terrain d’entente.
— … Hm, je t’envie, répondit Nanao en pinçant les lèvres.
Elle aurait adoré s’entraîner avec Oliver comme Rossi le faisait, mais le risque était trop grand. Chela lui donna une petite tape dans le dos et une autre voix étrangère s’éleva à nouveau.
— Oh, vous voilà ! Tout le monde est là ! Je peux me joindre à vous ?
— Euh, Miss Miligan ?
Une sorcière dont une mèche couvrait un œil s’approcha de leur table. Vera Miligan. Katie cligna des yeux, surprise, mais Chela lui tira déjà une chaise.
— Installe-toi. On ne te voit pas souvent à la Confrérie.
— Merci. J’ai une raison de me faire connaître un peu plus sur le campus.
— Quelle raison ? demanda Katie, percevant l’implicite dans ses paroles.
Voyant l’attention portée par les six amis, Miligan prit une gorgée du thé que Chela lui avait tendu et hocha la tête.
— Commençons par le début, dit-elle. Tout le monde parle des professeurs disparus, mais n’oublions pas le problème le plus pressant pour les étudiants. Vous voyez où je veux en venir ?
Katie, Guy, Pete et Nanao échangèrent des regards perplexes. Seuls Oliver et Chela comprirent immédiatement, et leurs expressions se durcirent.
— Exactement, Oliver, Chela, confirma Miligan avec un sourire. — Il est temps de…
***
— Nous devons régler la question de la succession de Godfrey.
Pendant ce temps, derrière une porte imposante arborant les mots Bureau de la Garde du Campus, les membres actuels du Conseil des élèves de Kimberly étaient en pleine réunion. Tous les côtés de la table carrée étaient occupés. Des vétérans aux nouvelles recrues, des combattants de première ligne aux agents de l’ombre, tout le monde était présent. La décision à prendre était capitale. Celle qui prit la parole était assise à gauche du siège du président, un signe de son statut au sein du Conseil. Une élève de sixième année nommée Lesedi Ingwe.
— Nous, les sixièmes année, serons diplômés l’année prochaine. Vu le temps nécessaire à la passation, il nous reste moins d’un an. Les plus ambitieux sont déjà en train de faire campagne.
— … Ce qui signifie que nous devons choisir qui soutenir.
Alvin Godfrey était assis entre ses deux plus proches alliés. Le Purgatoire lui-même et actuel président du Conseil des élèves. Il avait une expression sombre, les mains croisées et l’atmosphère dans la pièce était tout aussi lourde.
— Pourquoi ces têtes d’enterrement ?! s’exclama une voix enjouée à sa droite. Je suis le choix évident !
— La ferme, espèce de toxique ambulant ! rugit Lesedi en frappant la table. — On tire la tronche parce qu’on sait très bien qu’on peut pas te confier cette tâche !
Le blond assis à la droite de Godfrey, Tim Linton, un élève de cinquième année, afficha un air surpris.
— … Tim, dit Godfrey à contrecœur. — J’apprécie ton ambition de me succéder. Vraiment, je…
— Ne tourne pas autour du pot, Godfrey ! Balance-lui la vérité : personne peut le blairer !
Lesedi n’avait pas sa langue dans sa poche, et plusieurs murmures d’approbation parcoururent la pièce.
— C’est juste que… chacun a ses talents, Tim, ajouta Godfrey.
— Et tout le monde se souvient du jour où t’as empoisonné toute la Confrérie grogna Lesedi. — Sans cet incident, on aurait peut-être pu te faire passer, mais…
Tous les membres présents acquiescèrent en grimaçant. Tentant de dissiper l’ambiance pesante, un élève plus âgé tapa dans ses mains.
— Mais bon, c’est du passé. Ça ne sert à rien d’engueuler Tim maintenant. On n’a plus qu’à trouver un bon candidat parmi les quatrième ou cinquième année. Mais pas moi.
— Ni moi…
— Honnêtement, je crois pas que je pourrais, même si je voulais.
La moitié des membres présents, surtout ceux opérant en coulisses, se désistèrent immédiatement. Prévisible, mais cela n’en donnait pas moins mal à la tête à Lesedi.
— … Sérieux, les gens. On vous demande pas d’être Purgatoire II. Juste de maintenir la surveill…
— Ouais, mais c’est bien ça, le problème.
— La comparaison sera inévitable.
— Kimberly n’est déjà pas un endroit paisible en temps normal.
— Il faut une puissance conséquente. Faut au moins faire partie du tiers supérieur des élèves avancés.
Une analyse on ne peut plus juste. Autant Lesedi aurait voulu objecter, autant elle et Godfrey savaient que c’était la réalité. Ceux qui se désistaient ne le faisaient pas par peur, mais par une évaluation rationnelle de leurs propres capacités.
Mais tout le monde ne se défila pas. Quelques mains se levèrent, environ la moitié des membres restants.
— … Je pense pas être fait pour ça, mais si personne d’autre se présente… je peux essayer ?
— Pareil. Godfrey a mis en place de bonnes choses. Je veux pas voir tout ça s’effondrer.
— … Moi non plus !
Godfrey observa les volontaires et leur adressa un sourire.
— Merci. On apprécie, dit-il.
— Hmm… Je m’y attendais, mais ce sont nos titulaires du front, murmura Lesedi en se frottant le menton.
Tous les volontaires faisaient partie de l’avant-garde de la Garde du campus, des combattants aguerris. Ils étaient un soutien précieux sur le champ de bataille, mais leur force résidait principalement là. Peu d’entre eux avaient l’esprit pour la politique. Godfrey lui-même n’avait jamais été un fin stratège en la matière, mais son charisme et ses talents de meneur avaient compensé ce manque.
— Ils sont meilleurs que Tim, mais aucun d’eux n’est un choix évident. Changeons d’approche. Qui, en dehors du Conseil actuel, pourrait se présenter ?
Sentant qu’ils étaient dans une impasse, Lesedi décida de rediriger la discussion. Une élève en face d’elle sortit des documents : une liste avec plusieurs noms d’étudiants.
— Ça va sans dire, mais l’ancienne faction du Conseil des élèves va présenter plusieurs candidats. Ils sont à fond dessus.
— Évidemment, dit Godfrey en hochant la tête. — Ça fait trois ans qu’ils ont été écartés du pouvoir. Ils veulent le récupérer.
Grimaçant face à cette tension, l’élève qui tenait la liste chercha des nouvelles plus encourageantes.
— Euh… mais il y a aussi des candidats dont la position est plus proche de la nôtre. Parmi les plus prometteurs, nous avons…
***
— Vera Miligan, prochaine présidente du Conseil des élèves. Ça sonne bien, non ?
La sorcière à l’œil de serpent afficha un sourire intrépide. Tous écarquillèrent les yeux.
— …Euh, tu veux dire que… ?
— Tu vas te présenter ?
— Oui. J’ai trouvé l’idée intéressante. Me présenter aux élections du Conseil des élèves avec un programme en faveur des droits civiques.
Miligan prit une nouvelle gorgée de thé. Oliver et Chela restèrent silencieux, pesant ses intentions.
— …Si le camp Godfrey n’a pas de successeur évident, l’élection risque d’être un vrai champ de bataille.
— Et tu comptes en tirer parti ? En t’alliant avec le Conseil actuel ?
— Je savais que vous comprendriez. Exactement. Avec la répartition actuelle des votes, ils pourraient bien basculer en ma faveur.
Oliver hocha la tête. Sans candidat évident, une élection pouvait très bien être remportée par un outsider. Kimberly ne faisait pas exception. Miligan était sans doute l’une des nombreuses candidates tentant le coup.
— Cela dit, je ne suis pas déterminée à gagner à tout prix. Ce qui m’importe, c’est que le Conseil actuel ne soit pas évincé. J’aime bien Kimberly telle qu’elle est et je refuse de la voir redevenir ce qu’elle était avant Godfrey.
— …C’était si terrible que ça ?
— Hm. Au cas où vous ne le sauriez pas, les élections de Kimberly donnent au président du Conseil des élèves le pouvoir de composer son équipe. Il décide seul des rôles attribués, ce qui signifie qu’un seul scrutin peut bouleverser toute l’administration. Comme Godfrey l’a fait en créant la Garde du Campus.
Miligan marqua une pause avant de poursuivre :
— Je connais les membres clés du Conseil depuis leur prise de fonction à l’époque où ils n’étaient encore qu’un simple comité sans réelle autorité. Vous comprendrez pourquoi j’ai envie de les soutenir aujourd’hui.
Miligan cherchait à susciter la sympathie. Ce n’était peut-être pas entièrement faux, mais aucun des six amis n’était assez naïf pour croire que c’était sa seule motivation. Elle avait clairement ses propres ambitions. La question était : que signifiaient-elles pour eux ? Katie était celle qui avait le plus souffert à cause de Miligan. Un long silence pesant s’installa, semblable à une lutte intérieure, comme si elle retenait son souffle sous l’eau glacée. Puis, enfin, elle murmura sa réponse.
— …Tu as… mon soutien.
— Merci, Katie. J’espérais t’entendre dire ça.
Miligan tendit les mains et ébouriffa les boucles de Katie avec douceur. Puis elle tourna son regard vers les autres.
— Si besoin est, je peux rediriger mes voix vers le candidat du Conseil actuel. Et selon l’évolution de l’élection, il se pourrait même que leurs voix me reviennent. C’est ainsi que fonctionnent les alliances.
Oliver savait qu’elle disait vrai. D’après ce qu’il avait entendu, Miligan ne misait pas tout sur sa victoire, mais sur une bonne position si l’élection lui était favorable. Elle ne se considérait pas plus viable qu’un autre candidat et n’était donc pas obnubilée par le poste. Mais faire en sorte que l’élu ait une dette envers nous était un avantage non négligeable. Alors qu’Oliver analysait attentivement ses motivations, Guy leva la main.
— J’ai une question.
— Naturellement. Demande ce que tu veux, Guy.
— L’élection aura lieu l’année prochaine, donc l’élu prendra ses fonctions à ce moment-là. Mais tu seras diplômée avant la fin de ton mandat non vu que tu commenceras en sixième année. Y’aura une autre élection pour la fin prématurée de ton mandat ?
— Ah, question technique, mais non. Effectivement le mandat présidentiel dure trois ans. Si le président est diplômé avant la fin de son mandat, il choisit un successeur, qui assure la durée restante. Seuls les élèves de la quatrième à la sixième année pourront être désignés ce qui élimine bien entendu les septième année.
— D’accord, ça se tient. Donc tu quitterais ton poste en cours de mandat, mais tu nommerais un successeur.
— En théorie, oui… mais je devrais prendre en compte l’avis des autres. Même si j’arrive à décrocher la présidence, la faction de Godfrey aura son mot à dire. Au mieux, je pourrai plaider en faveur d’un successeur. Katie, qu’en dis-tu ? Tu seras en cinquième année quand je partirai.
— Stop ! Ma tête va exploser ! J’ai pas le temps de penser à ça !
Katie se couvrit les oreilles des deux mains. Miligan lui sourit avant de se tourner de nouveau vers les autres.
— Je pense jouir d’une certaine popularité. Que je sois élue ou non, je ne compte pas être une candidate pot de fleur. Une fois engagée, je vais jusqu’au bout, leur assura-t-elle. — Et c’est là que vous entrez en jeu. Votre groupe se démarque parmi les élèves de première et deuxième année, et votre voix aura un impact sur leurs choix. Je ne vous demande rien d’extravagant, juste d’annoncer publiquement que vous votez pour Vera Miligan. Cela pourrait faire toute la différence.
Ayant exposé sa position, elle cherchait désormais un soutien direct. Tous échangèrent des regards.
— Je ne vous forcerai pas, ajouta Miligan. — Je sais que Godfrey vous a aidés, et si vous souhaitez soutenir un candidat de son camp, faites-le. Mais rappelez-vous ceci : un vote pour moi, c’est un vote pour eux. Gardez ça en tête.
Puis, la Sorcière à l’œil de serpent se leva.
— Voilà qui est dit. Je vais maintenant faire le tour et m’assurer que d’autres élèves sachent qui je suis.
Elle quitta la table, sous les regards de ses interlocuteurs. Un silence s’installa. Finalement, Pete le brisa.
— …Je vais voter pour elle. Il n’y a personne d’autre qui me motive vraiment. Et vu ce qu’elle a fait pour nous pendant l’affaire Salvadori…Je ne peux pas l’ignorer.
— Je n’étais même pas là à ce moment-là… donc je crois que je suis dans le même cas, ajouta Guy.
— Je ne vois aucune raison de refuser, déclara Nanao. — Miss Miligan a également mon vote.
Chela prit note de ces paroles et réfléchit.
— …C’est difficile d’oublier qu’elle a enlevé Katie. Mais elle a fait beaucoup d’efforts pour se racheter. Et Katie elle-même a tourné la page. Malgré tout… je crois que je préfère attendre de voir comment se dessine le champ des candidats avant de prendre une décision.
Elle posa les yeux sur Oliver. Il réfléchit un instant de plus, puis parla avec prudence :
— …Pareil pour moi. Il y a quelques points que je veux vérifier d’abord.
Leurs choix pouvaient transformer l’école, et il n’était pas en position de prendre une décision à la légère. Chela acquiesça et porta sa tasse de thé désormais froide à ses lèvres.
— …Mais si l’élection doit être un champ de bataille, je suis curieuse de voir qui d’autre va se lancer.
Comme Miligan l’avait expliqué, les élections à Kimberly élisaient un président unique qui formait lui-même le Conseil. Peu importe le poste, tous les membres étaient issus de la faction du candidat élu.
Cela signifiait naturellement que personne ne se lançait dans la course sans un minimum de soutien. La grande majorité des candidats avaient derrière eux un groupe conséquent de partisans et une fois élus, ces partisans devenaient le nouveau Conseil.
Godfrey avait choisi les membres de son ancien comité, Tim Linton, Lesedi Ingwe et le regretté Carlos Whitrow.
Tous des compagnons de la première heure.
Mais l’inverse était tout aussi vrai. Les groupes forgeaient des liens, et même s’ils perdaient le contrôle du Conseil, ces liens ne se défaisaient pas facilement. Autrement dit, les élèves liés à l’ancien Conseil étaient toujours là, attendant leur revanche.
***
Nous étions dans la première couche du labyrinthe, connu pour son sentier calme et sinueux. Un niveau rempli de lieux de réunion officieux pour les élèves de tous âges. Dans l’une de ces salles secrètes, le bruit rythmé et réconfortant d’un shaker résonnait.
— …Et voilà.
Un homme élancé versa le cocktail dans trois verres.
— Un toast pour ce début de guerre. Est-ce trop tôt pour célébrer notre victoire. ?
Il lança les verres à travers la pièce comme des fléchettes. Les boissons tournoyèrent dans les airs, sans perdre une seule goutte, avant d’atterrir impeccablement dans les mains de leurs destinataires.
— Nous avons passé des années à préparer cela, dit une femme adossée au mur. — Rien d’autre qu’une victoire totale ne mérite d’être envisagé.
Elle avait la peau d’une pâleur extrême, même selon les standards des natifs de Yelgland. Ajoutez à cela ses longues oreilles pointues, et il était impossible de ne pas l’identifier comme une elfe. Le Barman servir posa son shaker et haussa un sourcil.
— Je croyais que trois ans n’étaient qu’un souffle de vent pour les tiens.
— Je suis impatiente. C’est pour ça que j’ai quitté la forêt. Ne me fais pas répéter, Barman.
L’elfe sourit et vida son verre d’une traite. Elle se lécha les lèvres, savourant la brûlure de l’alcool dans sa gorge et se laissant enivrer avant de reprendre le contrôle. Les élèves amateurs d’alcool considéraient le travail du Barman comme valant dix mille belcs le verre, et ils avaient raison.
— Regardez-moi écraser toute la concurrence, lança un homme à l’allure précieuse. — Non seulement l’héritier désigné de Godfrey, mais aussi tous ces autres ramassis d’incapables.
Il posa son verre intact et s’agenouilla devant l’ainé assis au fond de la pièce.
L’homme ainsi honoré hocha silencieusement la tête, sa longue chevelure blonde ondulant à son mouvement. Il était grand, à la silhouette forte et au visage séduisant, mais la moitié de son visage était marquée par des cicatrices rougeâtres, vestiges d’une ancienne brûlure. Son visage autrefois parfait dégageait désormais une intensité troublante.
— Je compte sur toi. Cette année sera la dernière où ce campus restera sous la coupe du Purgatoire, déclara l’homme blond. Nous allons annoncer ta candidature. Et avec elle, la restauration des anciennes traditions. Que toutes les voix s’élèvent, nous sommes les seuls dignes d’officier au Conseil des élèves de Kimberly !
Son visage marqué par les cicatrices se déforma dans un sourire cruel. Son nom, Leoncio Echevarria, principal opposant d’Alvin Godfrey lors de la précédente élection.
***
— Tu veux voir Noll cracher du sang et se tordre de douleur ?
Elle avait une douleur lancinante dans sa poitrine. Les mots de Gwyn résonnaient en elle, l’obligeant à affronter ses propres insuffisances.
— Il n’y a rien que tu puisses faire ici.
Elle le savait depuis le début. Tout semblait le lui rappeler, car son maître, celui à qui elle avait juré allégeance, avait livré bataille contre le vieux savant fou en se consumant tel un simple combustible. Elle voyait encore cette scène : une admiration inépuisable pour sa mère défunte, mêlée à une haine de soi pour ce qu’il était incapable d’être. Ces émotions instables luttant pour s’échapper. Comment un seul garçon pouvait-il contenir autant d’adoration, de douleur, de conflit et d’incertitude ?
Elle en était restée hypnotisée, incapable de détourner le regard. Une fois ce dieu mécanique apparu et la fusion d’âmes amorcée, il n’y avait plus rien qu’une agente infiltrée comme elle puisse faire. Et cette prise de conscience la laissait vide, inutile, comme une marionnette sans fils. Elle voulait alléger sa douleur. Apaiser sa souffrance. Se rapprocher bien plus de son cœur.
Mais elle n’en avait pas les moyens. Se cacher, observer et frapper par surprise. Son rôle ne lui avait appris que cela, rien de plus. On lui avait inculqué que tout le reste était superflu, qu’elle devait tout abandonner. Et cela lui donnait envie de lui dire quelque chose… mais aucun mot ne lui venait.
— …sa ? Hum, Teresa ?
Dans un salon bondé d’élèves de première année en pleine conversation, une fille s’inquiétait pour son amie. Teresa fixait un point dans le vide, immobile. Rita Appleton l’observait avec attention, rongée par l’inquiétude. Et comme Teresa ne réagissait toujours pas, le garçon assis en face d’elle, Dean, frappa la table.
— Hé ! Rita te parle ! gronda-t-il.
Teresa finit par retrouver finalement ses esprits. Elle jeta à Dean un regard que l’on réserverait à un caillou sur son chemin, puis tourna la tête vers Rita.
— …Je n’avais pas remarqué. Tu avais besoin de quelque chose ?
— P-pas besoin, pas vraiment, mais… tu es bizarrement silencieuse. Quelque chose ne va pas ?
Rita semblait effrayée à l’idée de poser la question, mais Teresa détourna simplement le regard.
— Pas vraiment. Et même si c’était le cas, je ne vous en parlerais pas.
Sans réfléchir, elle porta à ses lèvres la tasse devant elle et en but une gorgée. Mais dès qu’elle essaya d’avaler, sa gorge se crispa et elle recracha le thé partout.
— T-Teresa ?! s’écria Rita.
— Je t’ai enfin eu ! lança triomphalement Dean en levant le poing.
Teresa toussa encore quelques instants avant de lever les yeux, les lèvres rouges et gonflées.
— …Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Du thé. Avec un ingrédient secret.
Dean fit tourner une petite fiole entre ses doigts, révélant un liquide à l’intérieur. De l’essence de radis enragé. Satisfait de sa farce, il vit cependant son sourire s’effacer bien vite.
— Normalement, tu aurais flairé le piège à des kilomètres. Mais là, tu l’as bu sans réfléchir. Ce n’est pas ton genre du tout. T’es carrément ailleurs.
— Je ne… vois pas de quoi tu parles. Tu tiens tant que ça à mourir ?
Il y avait une hostilité indéniable dans son regard. En la voyant, Peter Cornish donna un coup de coude nerveux à son ami.
— D-Dean ! Tu ferais mieux de t’excu—
— Pas question. J’ai enfin réussi à l’avoir.
Non seulement Dean ne reculait pas, mais il se leva et se planta face à Teresa. Une frustration accumulée grondait en lui, et ni Rita ni Peter n’osèrent intervenir.
— Ouvre les yeux. Depuis que tu t’es foutue de moi en cours, j’attends ce moment.
— …
— Que tu penses que je suis un idiot, ça me gonfle. Mais je sais très bien que je ne joue pas dans la même catégorie. Ce que je ne supporte pas, c’est que tu ne nous calcules même pas. Ni moi, ni Peter… ni même Rita, alors qu’elle est toujours là pour toi.
Il serra les dents, puis pivota sur ses talons, lançant ces derniers mots par-dessus son épaule.
— Je suis pas du genre à me plaindre en restant planté là. Toi non plus. Alors viens, on va régler ça dehors.
— …
Il s’éloigna d’un pas furieux, et quelques instants plus tard, Teresa bondit de son siège pour le suivre. Rita et Peter lui emboîtèrent le pas. À leur arrivée dans les jardins extérieurs, une petite foule s’était déjà formée en voyant l’expression orageuse des deux premiers. Il était évident au premier regard où cela menait, et les spectateurs affluaient.
— Oh, un combat entre première année ?
— Un duel, hein ? Je vais l’arbitrer !
Pour les élèves plus âgés, ce n’était pas un simple spectacle, mais une responsabilité. Leurs aînés avaient encadré leurs duels, et ils faisaient de même. Une tradition de Kimberly, transmise d’année en année. Sur l’herbe, Dean se tourna vers Teresa, marmonnant :
— Sérieux, personne ne vient nous arrêter ? C’est bien Kimberly, ça.
Il était à la fois impressionné et consterné. Mais cette pensée s’effaça rapidement. Il tira son athamé et en pointa la lame vers elle. Teresa cligna des yeux, puis sortit le sien avec un temps de retard.
Tous deux entonnèrent un sort d’émoussement. S’ils omettaient cette étape, les élèves plus âgés interviendraient immédiatement.
— T-tu n’as pas à faire ça… ! gémit Rita, incapable de supporter la scène.
Peter posa simplement une main sur son épaule.
— Regarde bien. Une fois que Dean est lancé, on ne peut plus l’arrêter.
— Mais… !
— Je me doutais bien qu’ils finiraient par s’affronter.
Rita ne s’attendait pas à ce que Peter prenne ça aussi sereinement. Et il n’avait pas tort, elle avait toujours été consciente de la tension entre ses deux amis. Elle s’inquiétait même du jour où elle exploserait. Mais malgré tout…
— Mais… Dean ne peut pas gagner, murmura Rita.
Elle avait déjà imaginé l’issue du combat.
— Peut-être pas, admit Peter, le regard tendu. — Mais j’ai confiance en lui.
Sa voix ne tremblait pas. Une confiance méritée. Tandis qu’ils observaient, Dean termina son sort, leva la main gauche… et se frappa lui-même sur le nez.
— Hein… ?!
— Ne t’inquiète pas. C’est sa méthode.
Peter disait cela comme pour la rassurer. Dean laissait couler son sang sur l’herbe à ses pieds.
— Les saignements de nez lui clarifient l’esprit.
Et en effet, la posture qu’il adopta ensuite était impeccable. Une garde haute typique de Lanoff, bien que trahissant un apprentissage initial autodidacte.
— Je suis prêt, déclara-t-il d’une voix calme. Et toi ?
— …Quand tu veux.
Teresa n’avait presque pas adopté de posture. Elle ne jugeait pas son adversaire digne de cet effort. Et l’athamé de Dean jaillit, déterminé à renverser ce mépris.
— Hff… !
Un léger tink retentit lorsque Teresa dévia la lame. Ils avaient démarré à distance d’un pas, un sort. Aucun des deux n’avait imposé de règles particulières, donc le duel se déroulait sous sa forme la plus complète, incantations autorisées. Mais ni l’un ni l’autre ne semblait vouloir reculer pour s’en servir, pour la simple raison qu’aucun deux ne voulaient être le premier à céder du terrain.
— …Haaah… !
Pourtant, le maniement de la lame de Dean était étrangement calme. Il ne laissait pas sa colère le pousser à se jeter tête baissée, ni à hésiter excessivement. Il maintenait une pression constante, observant chaque ouverture. Teresa le repoussait sans difficulté, mais sans chercher à attaquer à son tour. Les spectateurs ne s’attendaient pas à un duel aussi silencieux entre deux première année, et ils commencèrent à en débattre entre eux.
— Hmm, les deux bougent bien.
— Le gars a encore des gestes trop brusques.
— Les décisions sont rapides et puis y’a de l’audace.
— La fille est bien plus douée, mais elle n’y va pas à fond.
Dix échanges plus tard, quiconque ayant un bon œil pouvait évaluer les combattants. Rita, elle, paraissait véritablement surprise.
— Depuis quand Dean sait se battre comme ça ?
Elle le pensait battu en quelques secondes. Teresa se montrait certes inhabituellement passive, ce qui jouait en faveur de Dean, mais les compétences du garçon la laissaient bouche bée. Il semblait être une tout autre personne que la tête brûlée qu’elle connaissait.
— …Rita, tu as entendu parler de la Tragédie de Warren Peak ? Ça remonte à cinq ans, mais…
Rita ne s’attendait pas à ce que Peter aborde ce sujet en plein combat. Elle le regarda, interloquée. Mais ce nom lui disait quelque chose, et elle finit par retrouver la mémoire.
— …Je m’en souviens. C’était dans les journaux. Un griffon sauvage avait enlevé plusieurs enfants d’un village, et certains ont péri avant qu’il ne soit abattu.
— Ouais. Il avait pris dix-neuf enfants. Dix-sept ont été tués et dévorés.
La voix de Peter était sombre. Une fin tragique, même pour une attaque d’animal. Et alors que Rita commençait à se demander en quoi cela était pertinent…
— Les deux survivants… c’était Dean et moi.
Elle en eut le souffle coupé. Devant elle, les combattants atteignaient leur vingtième échange, aucun ne trouvant d’ouverture décisive, toujours enfermés dans la même distance d’un pas, un sort.
— T’es vraiment pas dans ton assiette. Je le sens.
La voix de Dean fut tel un petit grondement. Il avait conscience de l’écart entre leurs niveaux depuis le début. Le saignement de nez lui avait éclairci les idées, et il se battait correctement, mais ce calme lui permettait aussi de voir d’autres choses. Comme le fait qu’elle aurait déjà pu lui trancher la tête dix fois si elle l’avait voulu.
— Qu’est-ce qui te bouffe, au juste ? C’est vraiment plus important que de me mettre une raclée ?
— …
Teresa ne répondait pas, son visage ne trahissant aucune émotion, mais à l’intérieur, elle était complètement perdue. Elle ne savait même pas quel résultat elle espérait.
Elle avait eu plusieurs occasions de lui placer sa lame sous la gorge ou de lui planter la pointe au-dessus du cœur. Mais elle s’inquiétait : si elle le faisait, elle trahirait l’entraînement d’assassin qu’on lui avait inculqué.
Elle devait repousser Dean Travers en se limitant aux compétences d’une première année, dans un duel équitable. Ce qui signifiait qu’elle ne pouvait utiliser qu’une fraction infime de ses véritables capacités.
À cela s’ajoutait la question de sa propre motivation. Si gagner suffisait à l’apaiser, elle l’aurait déjà fait. Mais ce n’était pas le cas. Cette irritation ne disparaîtrait pas, même si elle levait le sort d’émoussement et lui tranchait la tête. Elle ignorait comment relâcher cette tension et, à cause de cela…
— Bon, laisse-moi deviner. Je parie que c’est à cause de ce garçon plus âgé sur qui tu craques. Il t’a jetée ? Il t’a dit un truc du genre : « T’es qu’une plaie ! Je veux plus jamais te voir ici !
Le résultat : pendant une seconde, elle oublia ses tourments. Elle cessa de réfléchir. Elle serra le poing gauche et le lui écrasa sous le menton.
— Gah… !
Le coup le prit par surprise, le faisant vaciller en arrière. Teresa enchaîna avec un coup de pied en plein ventre, et lorsqu’il tomba à genoux, elle se jeta sur lui. Sous le regard médusé du public, son athamé vola au loin, et elle se mit à lui marteler le visage de coups de poing.
— Oh… Ohhh… !
Dean tenta de parer du mieux qu’il pouvait, utilisant ses bras comme un bouclier, observant Teresa à travers les interstices. Il ne l’avait jamais vue ainsi. De la rage et de la frustration, de la honte et de la déception, entremêlées. Comme si elle criait quelque chose, comme si elle était au bord des larmes, son masque impassible avait disparu. C’était le visage d’un véritable être humain.
— …Ha-ha. Tu vois, t’as des émotions !
Même alors qu’elle le frappait encore, il se surprit à sourire. C’était ce qu’il voulait voir. Tout prenait sens. Alors il lâcha lui aussi son athamé et lui rendit ses coups. Le sang jaillit du nez de Teresa. Ce n’était plus un duel. Il n’y avait plus ni techniques ni maîtrise. Juste une bagarre d’enfants, où chacun frappait avec la rage et l’acharnement qui lui restaient.
Le pugilat dura bien cinq minutes, jusqu’à ce qu’un dernier coup sous le menton envoie finalement Dean au sol. Teresa bondit sur lui, essayant de continuer à le frapper, mais l’arbitre intervint et lui immobilisa les bras dans le dos.
— Bon, bon, ça suffit ! Victoire pour la demoiselle !
— Euh… hmm. La seconde moitié du combat était un beau bordel.
— Ha-ha ! C’était tellement première année !
Le combat terminé, la foule commença à se disperser. L’arbitre tentait lentement de calmer Teresa, et elle reprit enfin ses esprits, observant la scène.
Dean était étendu au sol, le visage enflé, et vu l’état des yeux de Teresa, elle ne devait pas être en meilleure forme.
Pendant ce temps, sur le côté, leurs deux autres amis semblaient à court de mots.
— …Teresa… murmura Rita, s’approchant prudemment de son amie.
Teresa fit aussitôt demi-tour et s’enfuit, partie avant que quiconque ne puisse dire un mot de plus.
— Et voilà… Euh, Dean, tu es encore en vie ?
— …Ugh… gah…
Un faible gémissement s’éleva du sol. Peter grimaça et s’agenouilla.
— Ouais, ton menton est cassé. On ferait mieux de t’emmener à l’infirmerie. Rita, aide-moi à le porter.
— Euh, d’accord…
Rita se précipita et passa un bras sous son épaule, tandis que Peter faisait de même de l’autre côté. Ensemble, ils se mirent à tituber en direction du bâtiment principal. Ce soir-là, Oliver se trouvait dans la première couche du labyrinthe, avançant silencieusement vers l’antre de ses cousins.
Les chemins de pierre changeaient quotidiennement, mais il faisait ce trajet depuis assez longtemps pour en reconnaître les motifs. En choisissant les embranchements qui lui permettraient d’éviter pièges, bêtes et autres étudiants, il progressait désormais de façon fluide et sans accroc. Après vingt minutes de marche, il s’arrêta.
— Je sais que tu es là, Miss Carste, lança-t-il.
Sa voix résonna dans le couloir, ne rencontrant que le silence en retour. Il attendit, immobile.
— …Si tu ne souhaites pas te montrer, je n’insisterai pas.
Il poussa un soupir et fit un pas en avant. L’air derrière lui ondula.
— …Je suis là.
Oliver se retourna et trouva son agente agenouillée à ses pieds. Sa tête était bien plus basse que d’ordinaire, l’empêchant de voir son visage. Il devinait pourquoi.
— Regarde-moi.
— …
Si son maître le lui ordonnait, Teresa ne pouvait refuser. À contrecœur, elle leva la tête. Ses joues, son front, ses yeux, chaque parcelle de son visage était marquée de douloureuses ecchymoses.
— Jolie raclée, fit Oliver en grimaçant. — L’œuvre de Mr. Travers, j’imagine ?
Tout en parlant, il effleura doucement sa joue du bout des doigts. Teresa avait clairement fait de son mieux pour soigner ses blessures. Mais avec ses compétences en guérison, il lui faudrait plus que quelques heures pour faire disparaître un tel gonflement. Les soigneurs expérimentés pouvaient ne laisser aucune trace, mais ce n’était pas le domaine dans lequel cette fille avait été formée.
— Je sais que tu t’es battue avec les mains liées, mais malgré tout… tes camarades étaient meilleurs que tu ne le pensais, n’est-ce pas ?
Il parlait doucement, tirant sa baguette blanche et la pointant vers son visage. Il incanta un sort et fit disparaître avec soin toutes ses blessures, ne laissant aucun détail de côté. Teresa le laissa faire en silence, mais finit par demander d’une voix incertaine :
— …Vous n’allez pas me réprimander ?
— Non. J’ai été dans bien plus de bagarres durant ma première année.
De toute évidence, il s’en voulait encore pour certaines d’entre elles. Il examina une dernière fois son visage. Pendant tout ce temps, elle était restée les yeux fermés, comme si elle n’osait pas croiser son regard.
— Mais j’ai été surpris d’apprendre que tu t’étais battue. Tu avais toujours ignoré les provocations jusque-là, te contentant de ne pas t’impliquer. Qu’est-ce qui a changé ?
Il lui fallut un long moment avant de répondre. Puis, d’une voix tremblante, elle parvint enfin à articuler :
— Je vous dois… des excuses.
— Des excuses… ? Pour quoi ?
— Lorsque la cible a franchi la barrière, je n’ai pas réussi à l’achever.
Sa voix se brisa sous le poids du remords. Pris au dépourvu, Oliver tressaillit.
— Eh bien… Il n’y a pas à avoir honte. Bien au contraire. Lui infliger une blessure aussi profonde a tout changé. Personne d’autre n’aurait pu le faire. Tu dois en être fière.
Il la couvrit d’éloges, mais Teresa secouait la tête, rejetant catégoriquement ses paroles. Son opinion sur la question semblait gravée dans le marbre.
— Si je l’avais fini à ce moment-là, nous aurions eu bien moins de pertes.
— Nous pouvons tous dire la même chose. Ce n’est pas sur toi que repose cette responsabilité.
Il parla avec fermeté cette fois. C’était son plan, et personne ne portait un fardeau plus lourd que lui quant aux conséquences. Il ne comptait pas lui en attribuer la moindre part.
— Mais je comprends pourquoi tu ressens cela. Onze morts. Onze des nôtres tombés. Sous mes ordres, pour tuer mon ennemi.
Il se rappelait chacun des visages qui s’étaient éteints pour son dessein. Les jours passés avec eux, les mots échangés résonnaient encore dans son esprit. Les mains d’Oliver saisirent les épaules de Teresa, reconnaissant tellement sa présence et sa chaleur qu’il en aurait presque pleuré.
— Et c’est pour ça que c’est un tel soulagement que tu sois toujours là.
Il laissa ce soulagement imprégner sa voix.
— Que tu sois là, en vie, c’est tout ce qui compte. Pas ce que tu as fait ou non. Seulement ta survie.
Et sous ses yeux, de grosses larmes commencèrent à descendre sur les joues de la jeune fille.
— ?!
Le choc lui coupa le souffle. C’était comme si les digues de ses glandes lacrymales avaient cédé. Rien dans le comportement antérieur de Teresa ne laissait supposer qu’elle en était même capable. Oliver en resta sans voix.
— Q-quoi… ? Miss Carste ? Pourquoi… pourquoi tu pleures…?
Il ne pouvait pas offrir de réconfort sans en comprendre la cause. Il écouta attentivement, cherchant à saisir la source du désespoir de la jeune fille entre ses sanglots.
— …C’était… mon rôle de… vous servir. Mais moi…
Ses mots s’échappaient en halètements saccadés. Une douleur qu’elle ne pouvait partager, une souffrance qui la dépassait et qu’elle n’avait pu supporter.
— …Je n’ai… rien pu faire… Je n’ai pas pu apaiser quoi que ce soit… Votre douleur, vos inquiétudes… votre tourment…
À partir de là, elle ne parvint plus à formuler quoi que ce soit de cohérent, se contentant de pleurer à chaudes larmes comme une enfant perdue. Oliver passa ses bras autour d’elle, serrant son corps contre le sien, un corps bien plus frêle qu’il ne l’aurait cru.
— Tu m’as aidé, dit-il. — Là aussi, tu m’aides, Teresa.
Pour la première fois, il prononça son prénom. Il l’avait tenue à distance, mais cette impulsion s’était volatilisée sans laisser de trace.
— J’aurais dû comprendre. Si tu ne t’es pas montrée immédiatement… c’était pour ça.
S’il avait été plus attentif. Au lieu de ça, il n’avait pas perçu l’intensité de ses sentiments avant qu’elle ne les mette en mots, la laissant mariner dans son angoisse.
— …Ne laisse pas ça te ronger. Ma douleur et ma souffrance, ce sont des choses que j’ai méritées. Tous ces péchés indélébiles, empilés les uns sur les autres… T’avoir à mon service n’est qu’un de ces péchés.
Il ne méritait pas qu’elle s’inquiète pour lui. À ses yeux, cette fille et son rôle étaient une faute de plus sur sa conscience. Mais ce n’était que sa propre perception. Mais si les vassaux qui mettaient leur vie en jeu pour sa cause ressentaient quelque chose pour lui, alors…
— Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour toi ? demanda-t-il. J’aimerais… me racheter. Honorer tes efforts et tes sentiments.
Elle était déjà dans ses bras, mais il ressentait le besoin de poser la question. Il l’invita à formuler une demande. Ses sentiments avaient grandi sans qu’il ne s’en aperçoive ; il avait ignoré sa souffrance, et ce n’est qu’avec ses larmes qu’il en prenait conscience. Il ne voulait pas que leur lien s’arrête là.
— …h…
— Hm ?
Sa réponse se perdit dans un sanglot, mais il en capta un fragment. Et comme pour expier son précédent aveuglement, cette fois, il sentit ce qu’elle désirait.
— …Comme ça ?
Une main sous ses genoux, l’autre dans son dos, Oliver la souleva doucement. Elle était terriblement légère. Les bras fins de Teresa s’accrochèrent à son cou, son visage se blottissant dans son épaule. Comme un enfant agrippé à un parent.
— Oh, fit-il. Tu avais juste besoin d’un câlin.
— !
Elle lui pinça l’épaule en guise de protestation. Il esquissa un sourire et lui tapota le dos.
— Je ne voulais pas gâcher l’instant. Reste comme ça aussi longtemps que tu le veux, dit-il.
— …
—…Allons faire un tour. C’est ce dont j’ai envie.
Teresa toujours dans ses bras, il fit face au chemin et reprit sa route. Il se fichait bien que quelqu’un les voie. Lorsqu’un enfant pleurait, on le tenait jusqu’à ce qu’il ait fini de pleurer.
Personne au monde ne pouvait remettre cela en question.

Ils étaient toujours ainsi quand il atteignit l’atelier de ses cousins.
— …
— Je lui ai dit de prendre tout le temps dont elle avait besoin. Laisse-lui au moins ça, Gwyn.
Son frère lui avait lancé un regard perçant, mais il prit ça avec philosophie. Il la porta jusqu’à son fauteuil habituel et s’y installa. Elle ne bougea pas. Il avait supposé qu’elle le lâcherait une fois arrivés, mais manifestement, ce ne fut pas le cas. Voyant l’expression de résignation sur son visage, Shannon sourit.
— C’est bien. Teresa… voulait ça. Depuis… longtemps.
Teresa ne répondit pas non plus à cela, mais le rouge de ses oreilles trahissait son dilemme : tiraillée entre l’envie de rester blottie et la honte d’être observée par tout le monde.
— …C’est vrai, Teresa ? demanda Oliver en effleurant son oreille du bout du doigt.
Elle sursauta et lui pinça violemment l’épaule.
— D’accord, d’accord, désolé, dit-il.
Puis il se reprit et jeta un regard à Gwyn.
— On doit parler de l’élection. Qui voulons-nous voir gagner ?
Vu l’état actuel de l’école, c’était une question pressante. Gwyn, occupé à travailler sur son alto, répondit sans cesser son ouvrage.
— C’est plutôt une question de qui on ne veut surtout pas voir gagner.
— À savoir… ?
— Sous Godfrey, Kimberly a été bien plus favorable à nos opérations. Principalement parce que nous avons maintenu des relations cordiales avec son camp. Mais si l’ancienne faction reprend le pouvoir, tout cela change. Nous avons aussi des camarades de leur côté… mais étant donné que nous soutenons ouvertement Godfrey depuis un moment, on ne peut pas dire que nous ayons beaucoup d’influence auprès des anciens membres du Conseil.
— Il faut donc prioriser le candidat de la Garde du campus ?
— Oui, mais si c’est perdu d’avance, il nous faudra pousser quelqu’un penchant du côté de Godfrey. Nous avons prévu de faire concourir quelques camarades. Certains sont déjà membres du Conseil actuel.
L’explication de Gwyn se tenait parfaitement. Oliver réfléchit un instant, hésitant, puis demanda :
— Aucune intention de placer directement le Conseil sous notre coupe ?
Il devait beaucoup à Godfrey et hésitait donc à lui arracher le pouvoir, mais Purgatoire était lui aussi un lord et il avait à lui une puissante faction. S’ils pouvaient s’approprier cette influence, cela valait peut-être la peine d’envisager la chose. Cette idée motivait sa question.
— Nous y avons déjà réfléchi. Mais cela nous mettrait trop en lumière. Notre force réside dans l’ombre et personne ne réalise encore à quel point nous sommes une force à prendre en compte. Faire entrer quelques camarades dans le Conseil, ça, c’est faisable, mais si nous le prenons entièrement en main, nous risquons de nous exposer. Nous ne voulons donner aucun indice au corps enseignant.
Une argumentation solide, qui soulagea Oliver. Il n’avait pas besoin de trahir la bienveillance ou la force de Godfrey, du moins, pas encore.
— Autre chose, une enquête est en cours. On s’y attendait, mais les élèves ne sont pas exclus de la liste des suspects concernant les professeurs assassinés.
Un nouveau sujet de réflexion. Oliver y porta son attention. Ils pouvaient soutenir le camp de Godfrey dans l’élection, mais cette bataille-ci était la leur.
— On peut supposer qu’ils vont placer des espions parmi les élèves. Nous ne les laisserons pas infiltrer nos camarades, mais fais attention à tes nouvelles relations.
— Je suis toujours sur mes gardes. Cela dit…
La remarque de Gwyn fit remonter un visage suspect dans l’esprit d’Oliver. Dès le premier jour, ce garçon lui avait semblé douteux et pas d’une manière vague. L’évidence limpide.
— …Un deuxième année du nom de Yuri Leik est-il dans votre viseur ? Il prétend avoir été transféré d’une école non magique.
— J’ai reçu le rapport. Le timing de son arrivée le rend déjà suspect, mais si c’est bien une taupe, la méthode d’infiltration est un peu trop grossière. Il se peut que ce ne soit qu’une coïncidence ou bien c’est justement voulu. Je n’ai pas encore tranché. On continue d’enquêter.
Oliver acquiesça. Les mages qui vivaient dans des villages ou des villes côtoyaient souvent des non-mages, et il n’était pas rare qu’ils intègrent une école de magie plus tard. S’ils prenaient les paroles de Yuri au pied de la lettre, alors il en faisait partie. Employer le terme de « transfert » était inhabituel, mais peut-être que le garçon reprenait simplement un terme courant dans les établissements non magiques, ou qu’il avait trouvé plus simple d’expliquer les choses ainsi.
Tout cela était hautement inhabituel, mais Oliver sentait aussi que si c’était une ruse, le corps enseignant aurait mieux dissimulé son jeu. Quel que soit le plan, ou son absence, Oliver et les autres n’avaient d’autre choix que de garder un œil attentif sur ce garçon.
— Même si nous ne pouvons pas ignorer l’élection, notre priorité est ailleurs. Nous avons déjà mis en place des plans pour monter les professeurs les uns contre les autres. J’aurai besoin de ton double pendant quelques jours.
— Theo ? Fais comme bon te semble. Qui visons-nous précisément ? demanda Oliver.
Les mots suivants de Gwyn lui glacèrent le sang.
— Vanessa Aldiss. Celle qui est la plus prompte à perdre son sang-froid parmi les professeurs.