REIGN OF V5 : CHAPITRE 4

Forghieri, le vieux savant fou

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Traduction : Raitei
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Ils pouvaient bien se cacher en plein jour, mais les souvenirs traumatisants avaient une manière bien à eux de remonter à la surface au beau milieu de la nuit.

— …Unghhh…

Minuit. Peu après qu’ils se soient couchés, Oliver entendit un gémissement provenant du lit voisin. Il savait exactement ce que c’était.

— …Haah, haah… haah… !

— ……

— Haah, haah… Ah, ah… Ahhh, aughhhhhhhh !

— …Pete !

Cela ne semblait pas près de s’arrêter, les bruits s’intensifiaient. Oliver bondit hors de son lit et se précipita auprès de son ami, attrapant ses épaules pour le secouer doucement.

— Respire, Pete. Ce n’est qu’un rêve. Je suis là. Juste là avec toi.

— …Huh… Uh… ? …Oh…

Il fallut plusieurs secondes à Pete pour émerger complètement. Il fixa Oliver un instant, puis balaya la pièce du regard. Lorsqu’il fut certain que tout était à sa place, il parvint enfin à différencier rêve et réalité. Ses épaules s’affaissèrent sous le soulagement.

— …D-désolé. Encore ça…

— Ne t’excuse pas. Ce n’est pas de ta faute. Essaie juste de respirer.

Oliver garda un ton doux tout en lui frottant doucement le dos. Pas étonnant que Pete fasse des cauchemars. Ce que le vieux fou leur avait montré dans son atelier piétinait toute morale et éthique sans le moindre scrupule. Une invention insensée qui jetait d’innombrables vies dans un brasier.

Voir la Dea Ex Machina de ses yeux, entendre comment il en était arrivé à son concept et à sa réalisation, et pire encore, le comprendre. N’importe qui en aurait été ébranlé, a fortiori quelqu’un qui n’avait découvert la magie que deux ans plus tôt. Oliver voyait bien que cela avait brisé un nombre incalculable de repères chez son ami. Les notions de bien et de mal auxquelles il s’accrochait encore, les principes du monde non magique qu’il aurait pu ne jamais remettre en question… Tout s’était effondré d’un coup.

Pete savait mieux, désormais. Il savait ce qu’étaient les mages, jusqu’où ils pouvaient aller, et que ces extrêmes se trouvaient peut-être au bout du chemin qu’il avait choisi. Il savait aussi qu’aucun sorcier n’aurait jamais songé à le critiquer pour cela. Il était contraint de tout redéfinir, éthique, morale, bien et mal. Des concepts ancrés au plus profond de soi, remis en question, ébranlés. C’était une épreuve pour n’importe qui. Oliver, lui-même, y était déjà passé.

— …Pete, viens là.

Il passa un bras autour du dos de Pete et glissa l’autre sous ses genoux, le soulevant du lit trempé de sueur nocturne.

— Eh… ?

Clignant des yeux, Pete se laissa porter sans résister jusqu’au lit d’Oliver. Oliver l’y déposa délicatement, puis l’entoura de ses bras, l’enlaçant depuis l’arrière.

— …Uh… ?!

— Désolé, ça doit être mon lit. Mais si tu veux bien, on peut rester comme ça un moment.

Oliver remonta les couvertures sur eux deux, leurs corps pressés l’un contre l’autre.

— …Ton pouls est beaucoup trop rapide. Ta circulation de mana est chaotique aussi. Autant en profiter pour un peu de soin.

— Att— ! …Mm… !

Avant que Pete ne puisse protester, Oliver glissa sa main sous l’arrière de son pyjama.

Un flux de mana traversa doucement sa peau. Oliver avait déjà fait ça un nombre incalculable de fois, mais… jamais d’aussi près.

— …Eh, hum… Aujourd’hui, je suis… !

— Mm ?

Pete s’apprêtait à dire qu’aujourd’hui, il était une fille…mais il ravala ses mots. S’il le disait, Oliver le relâcherait aussitôt. Il s’excuserait de son manque de considération, réfléchirait à ses actions, et tracerait des limites qu’il n’aurait pas dû franchir. Oliver pourrait ne plus jamais le toucher comme ça. Ce contact, cette proximité entre eux, c’était clairement celui de deux amis proches.

Depuis qu’il s’était éveillé en tant que Reversi, rien n’avait changé à ce niveau-là. Pete l’avait voulu ainsi et avait même dit à voix haute qu’il souhaitait que leur relation reste comme avant. Oliver l’avait pris au mot. Alors Pete savait que s’il disait, ne serait-ce qu’une fois, qu’aujourd’hui il était une fille…

Ce lien se briserait.

Et il pourrait perdre cette chaleur à jamais. Chaque fois que les mots lui montaient à la gorge, il les ravala.

— …Laisse tomber.

— Je continue ?

— …

Pete hocha légèrement la tête. Oliver prit cela comme un oui et reprit son soin, inconscient du tumulte qui agitait le cœur de son ami.

— …Ça me rappelle des souvenirs, dit-il soudain.

Son ton s’était adouci.

— J’étais à ta place, mais c’était ma mère qui faisait ça pour moi. Les nuits venteuses, ou bien…

Un sourire nostalgique se dessina sur son visage. Pete écoutait attentivement, bercé par la chaleur de ses paumes.

— Si je la suppliais pour une histoire, elle en avait toujours une nouvelle. Elles étaient tellement captivantes que j’en restais éveillé, et mon père devait l’arrêter.

Oliver lâcha un léger rire.

— Et le lendemain matin, on finissait tous les trois par se lever en retard. J’adorais ça.

Tout en parlant, il passa ses doigts dans les mèches cendrées devant lui. Il évoquait des jours révolus ce qui fit serrer la poitrine de Pete. Ces rares aperçus de son passé étaient les seuls instants où Oliver lui semblait fragile. Comme s’il suffisait d’une simple poussée pour le faire vaciller. Pete pouvait sentir à quel point cette cicatrice était profonde. Et s’il restait faible, il ne pourrait jamais apaiser la douleur d’Oliver.

— …T’en fais pas trop, murmura Pete.

— ?

Il serra doucement la main d’Oliver. L’année dernière, c’était une chose. Mais il avait survécu à une année ici. Il était un peu plus fort, maintenant.

— …Je vais pas digérer tout ça sans méditer.

Pete tenait à clarifier ce point. Après ce qu’ils avaient vu dans l’atelier du vieux fou, il savait quelle était la plus grande inquiétude d’Oliver.

— C’est pareil pour Katie. Elle apprend beaucoup de Miligan, mais ça ne veut pas dire qu’elle finira comme elle.

Il inspira profondément.

— Elle prend le savoir et les techniques… et elle les adapte à sa manière, traçant son propre chemin.

Il raffermit sa prise sur la main d’Oliver.

— Moi aussi, je fais pareil.

Il essayait de paraître sûr de lui, mais il savait qu’Oliver restait préoccupé.

— Je sais ce que tu penses, ajouta-t-il.

Il esquissa un sourire crispé.

— Je n’ai pas d’objectif clair comme elle. J’en suis bien conscient.

Il laissa un silence s’installer, cherchant ses mots.

— J’avance encore à tâtons sur plein de choses.

Une nouvelle pause. Puis, il serra la main d’Oliver plus fort encore.

— …Mais… j’ai un modèle à suivre.

Sa voix trembla légèrement. Il lui fallut tout son courage pour dire ça. C’était comme sauter d’une falaise.

— …Tu es mon objectif. J’emprunte ta voie.

Et cette déclaration ne lui valut qu’un sourire.

— …C’est bien. C’est important d’avoir quelqu’un à admirer.

— …!

Pete resta figé. Cette réponse lui fit immédiatement comprendre qu’Oliver n’avait absolument pas compris le plus important. Ignorant tout des tourments de son camarade, Oliver raffermit son étreinte, toujours souriant.

— Gah…?!

Pete bascula brusquement la tête en arrière et cogna le menton d’Oliver.

Une fois.

Puis deux.

Puis trois, enchaînant les coups bruyants.

— Aïe— ! Attends, Pete, pourquoi tu…?!

— La ferme ! La ferme, la ferme, la ferme !

Chaque tentative d’explication ne faisait qu’aggraver la situation.

Oliver dut encaisser un festival de coups de tête pendant dix bonnes minutes avant que la crise ne passe.

***

Quand la nuit toucha à sa fin, Oliver se réveilla et ouvrit les rideaux, laissant la lumière du soleil inonder la pièce. Il ne faisait ni trop chaud, ni trop froid et le ciel bleu était parsemé de nuages bas. Une brise légère venue de l’ouest fit virevolter ses mèches.

— …

Un matin paisible…

Ironique, vu ce que cette journée leur réservait.

— …Bonjour, Pete. Un sucre dans ton thé ?

— ……Deux, s’il te plaît.

Oliver jeta un regard derrière lui et vit Pete assis sur le lit, se frottant les yeux. Puis, ses souvenirs lui revinrent en mémoire et il vira au rouge vif, évitant soigneusement le regard de son colocataire. Amusé, Oliver prépara le thé, comme toujours. Ils retrouvèrent ensuite Guy dans le couloir des dortoirs, et en chemin vers l’école, ils croisèrent les filles, sortant du leur. Katie les repéra et leur fit un grand signe de la main.

— Oh, salut, Oliver ! Pete, Guy !

— Vous devez entendre ça les amis ! Ce matin, Katie parlait dans son sommeil et elle a dit quelque chose de particulièrement hil…

— Augh ! Tu peux pas commencer par ça !

Katie plaqua une main sur la bouche de sa colocataire. Les voyant s’agiter joyeusement, Oliver sourit. Il se demanda un instant si son visage paraissait aussi tendu qu’il le ressentait.

— …À notre arrivée, il y avait vraiment que Nanao et moi qui remplissions nos assiettes, fit remarquer Guy en jetant un œil autour de la table.

Ils avaient filé directement à la cafète de la Confrérie pour attaquer leur petit-déjeuner au milieu du brouhaha matinal.

Le commentaire de Guy visait Katie et Pete, qui engloutissaient leur nourriture avec une discipline quasi militaire.

  • Ces deux-là ne sont pas rassasiés. C’est comme si on ajoutait sans cesse du bois pour attiser un feu.

— Ne pas manger, c’est du gâchis ! T’es pas mieux, Guy en plus ! Tiens, prends de la bouillie !

— Hein, de la bouillie ?! Ok, je vais la manger, mais quand même !

Katie tendit un bol qu’il attrapa de suite avant de se mettre à manger. Oliver, amusé, jeta un coup d’œil à sa gauche. Pete surprit son regard. Aussitôt, il lâcha son toast, piquant dans ses légumes vapeur avec sa fourchette.

— …Je mange mes légumes, tu as vu ?

— C’est bien. Je suis fier de toi, Pete.

Oliver lui tapota la tête. Pete grogna, mais continua de manger. Chela prit une gorgée de thé en silence.

Un matin comme un autre…

Les cours du matin se terminèrent sans encombre avec quelques blessures mineures, mais plus personne ne faisait attention à ça. Katie fut la première à bondir hors de la salle, filant à toute vitesse.

— Ok ! Je vais voir mon griffon !

— Je serai à la bibliothèque. Guy, Katie, n’oubliez pas ! On a une session révision après le dîner.

— Ouais, ouais, je sais ! Là, je vais justement pratiquer un peu les sorts.

Pete et Katie disparurent tandis que Guy resta pour une session d’étude en autonomie. Oliver lui fit un signe de la main avant de suivre Nanao et Chela vers la sortie puis bifurqua dans une autre direction.

— …Je vais faire un détour par les toilettes. M’attendez pas.

— Pas de problèmes, répondit Chela.

D’un pas naturel, Oliver passa la porte des toilettes.

Par chance, elles étaient vides. Il s’enferma dans une cabine.

— Blegh… !

Aussitôt la porte refermée, le contenu de son estomac se déversa dans la cuvette. L’acidité lui brûla l’arrière de la langue. Il fut pris de spasmes, vomissant encore et encore.

— Haah… hah…

Quand il ne lui resta plus rien à expulser, il s’adossa à la paroi, haletant. D’un geste tremblant, il actionna la chasse d’eau. L’eau emporta tout, mais la nausée persistait. Il avait l’impression que son estomac jouait bien plus mal la comédie que son visage. Après une minute de repos, il sortit de la cabine, se lava soigneusement les mains avant de se rincer la bouche.

Il observa son reflet dans le miroir.

Difficile de dire s’il masquait parfaitement sa tension, mais au moins, ses yeux n’étaient pas injectés de sang par manque de sommeil. Peut-être que Pete l’avait aidé à mieux dormir. Cette pensée à l’esprit, il quitta les toilettes.

— Vous n’avez pas l’air dans votre assiette, je me trompe ?

Une voix résonna dans le couloir désert.

Il s’arrêta net. À côté de lui se tenait une petite silhouette. Mais il était bien au-delà du stade où ce genre d’apparition pouvait le surprendre.

— Tu es une véritable experte en infiltration, fit-il remarquer. — Tu me suis souvent jusque dans les toilettes des hommes ?

— Certainement pas en temps normal.

Teresa leva les yeux vers lui, l’air préoccupé.

— Mais aujourd’hui…

Elle laissa sa phrase en suspens.

Oliver haussa un sourcil, puis opta pour une moue exagérée.

— Ne sois pas trop inquiète.

Il haussa les épaules, comme pour chasser ses propres doutes.

— Vu l’adversaire qu’on affronte, je pense qu’il est naturel de stresser.

— Y’a-t-il moyen d’atténuer ça ?

— Il y en a, mais je veux éviter toute potion qui pourrait altérer mon état mental.

Oliver serra lentement le poing.

— Impossible de me permettre le moindre affaiblissement. Pas si je veux pouvoir affronter ce sorcier.

Il releva les yeux vers Teresa.

— Tu n’as pas peur, Teresa ?

Elle baissa le regard, réfléchissant à la question.

— Je… ne sais pas.

Elle hésita un instant, puis ajouta :

— Peur de mourir ? Pas vraiment. Je suis née et j’ai grandi à Kimberly, après tout.

Ce qui signifiait que risquer sa vie faisait partie du quotidien. La peur et la lâcheté ne faisaient qu’entraver le chemin. Elle s’en était donc débarrassée depuis longtemps. C’était l’éducation qu’elle avait reçue. Et sa réponse servit à rappeler cette dure réalité à Oliver.

— …

— …?

Sans s’en rendre compte, il tendit la main et ébouriffa doucement ses cheveux noirs. Il était certain que Teresa elle-même n’en comprenait pas le sens. Elle lui lança un regard perplexe, ce qui le fit grimacer légèrement.

— …On as tous un grain, hein ?

Chacun s’inquiétait pour l’autre, mais leurs sentiments semblaient toujours manquer leur cible. Peut-être avaient-ils cela en commun. Au fond, aucun d’eux n’était prêt à admettre qu’il méritait qu’on s’inquiète pour lui. Et étrangement, cette douleur partagée lui fit du bien.

Même s’il se détestait un peu pour y trouver un semblant de réconfort.

— Ne t’inquiète pas. Comme toujours…

Il plongea son regard dans le sien.

— Une fois que le feu est allumé, les tremblements s’arrêtent.

Un serment inébranlable. Teresa hocha la tête.

— Je crois en vous, milord.

Elle se souvenait de la nuit où il avait exécuté leur première cible. Si elle pouvait revoir cette scène, c’était tout ce dont elle avait besoin pour avancer.

***

Pendant ce temps, dans la quatrième couche du labyrinthe, au plus profond des étagères de la Bibliothèque des abîmes, parmi les tomes interdits…

— T’en penses quoi, toi ?

Installés à une table de lecture, vérifiant leurs athamés et outils magiques, Karlie et Robert attendaient le début de l’opération. Leurs camarades étaient en position un peu partout dans le labyrinthe, prêts à converger sur le champ de bataille à l’instant opportun.

— …T-tu parles de son altesse ?

— Ouais. Le gamin.

Robert leva les yeux de ses outils maudits. Les pieds posés sur la table, Karlie poursuivit :

— Je ne parle pas de ses compétences en combat actuelles. Ça, c’est notre boulot. Le rôle du roi est de rester à l’arrière et d’avoir l’air imposant. S’il est faible, ce n’est pas grave.

Elle fit rouler son athamé entre ses doigts.

— Ce que je pige pas, c’est pourquoi c’est lui. Pas Gwyn, ni un autre élève plus âgé. Juste… ce gamin. Il est bien trop gentil pour être à Kimberly, déjà. Lui forcer la main pour jouer au chef, ça me laisse un goût amer. Même si c’est pour sa mère.

Elle était l’une des plus âgées de leur groupe, et elle agissait comme telle.

— …M-moi, je crois que… je comprends, souffla Robert.

— Développe, ordonna Karlie, donnant un coup de talon sur la table.

Robert secoua lentement la tête.

— J-je sais pas trop comment l’expliquer. Mais… il a quelque chose qu’on n’a pas. Que tu n’as pas. Que p-personne d’autre parmi nous n’a.

Il désigna sa poitrine.

— Quelque chose… au plus profond de son être.

Karlie l’écouta attentivement, plissant les yeux. Puis elle fit la moue.

— Je déteste ces conneries abstraites.

— Ha-ha-ha.

Robert sourit doucement.

— T’as toujours détesté ça.

Elle renifla en haussant les épaules. C’était comme ça qu’ils étaient d’ordinaire. Et comme ça qu’ils resteraient jusqu’au début du combat.

***

La journée s’étira interminablement, mais neuf heures du soir sonna enfin. Oliver posa le pied sur la première couche du labyrinthe.

— Salut !

À peine sorti du tableau qui servait d’entrée, il fut accueilli par une fille plus âgée. Il hocha la tête en guise de salut, puis passa son chemin sans s’arrêter.

ASSIDES IMITANTOR VITAE !

À peine le sort prononcé, une brume épaisse enveloppa la jeune femme et lorsqu’elle se dissipa, un second Oliver Horn se tenait là. Une imitation parfaite, jusqu’au moindre cheveu, jusqu’à la forme exacte de ses ongles.

— Votre alibi est en place. Déchaînez-vous.

— J’y compte bien.

Sans attendre, Oliver s’enfonça dans les profondeurs du labyrinthe, laissant derrière lui tout doute. Son tout premier ami n’était pas un mage et c’était courant même si peu en parlaient. Pour ceux nés de parents ordinaires ou vivant dans des villes non magiques, rien d’étonnant. Mais ce qui surprend, c’est que même les enfants des grandes lignées magiques avaient souvent un premier ami non-mage malgré cette mentalité ancrée en eux de les prendre de haut très jeune. Alors pourquoi cela arrive-t-il ? Un célèbre humoriste magique avait un jour résumé la raison en des termes simples : Ils étouffaient.

— Plus notre famille a d’histoire et plus notre talent est grand. Alors plus les attentes et la pression pèsent sur nos frêles épaules. Un enfant qui subit cela jour et nuit finit par en avoir marre. Et quand il entend parler d’un monde extérieur où les règles sont différentes… il devient curieux. Mais pour s’y aventurer, il lui faut un intermédiaire.

Il parlait clairement d’expérience, et ses paroles avaient un certain poids. Dans son cas, c’était un livreur de lait qui venait chaque matin à son manoir. C’était par lui qu’il avait découvert la société ordinaire. Beaucoup de mages avaient des non-mages comme domestiques, mais il y avait mille façons d’établir un premier contact. Toutes n’étaient pas particulièrement honorables.

***

— aaaaaaaaaAAAAAAAAHH !!!

Alors que l’aube colorait lentement le ciel, un jeune garçon arriva en trombe, hurlant à pleins poumons, accroché à son balai. Il avait peut-être huit ans. Il portait une magnifique robe sur mesure, mais avec une maladresse évidente, preuve qu’il venait d’un milieu aisé sans vraiment en saisir les implications.

— …Oh non, encore lui.

— Il est encore plus bruyant que d’habitude…

Un couple de fermiers releva la tête de ses choux tout juste récoltés. Cela faisait longtemps que plus personne ne s’étonnait de ses arrivées fracassantes. Les « balades matinales du pleurnichard » étaient devenues une légende locale. Elles avaient lieu une fois toutes les deux semaines.

— Aughhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh !!!

Le garçon fendit les champs sur son balai, survolant le village rustique qui s’étendait sous lui. Alors que la région se développait, la population commençait à croître, mais c’était encore une campagne profonde. Des villages comme celui-ci parsemaient tout Yelgland. Les yeux embués de larmes, il fixa la ville en contrebas, dirigeant son balai droit vers sa destination. En passant les maisons en périphérie, il fila vers la zone marchande centrale, du côté ouest, où des petites boutiques ouvraient leurs portes aux premiers acheteurs du matin. Il choisit une clairière juste devant pour atterrir.

— Wahhhhhhhhhhhhhhhhhhh !!!

Il n’eut pas le temps de ralentir et perdit son équilibre. Ses pieds effleurèrent à peine le sol avant qu’il ne lâche son balai. Il trébucha dans la foulée avant de rouler sur plusieurs mètres. Il termina sa chute en plein dans un tas de barils vides, envoyant des éclats de bois voler en tous sens.

— Waaahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh !!!!

Sa tête émergea du monticule de bois, ses pleurs redoublant de puissance. Il ne s’en était sorti qu’avec quelques égratignures, car les mages étaient robustes, mais ça faisait quand même mal.

Les visages apparurent aux fenêtres des échoppes alentour, curieux du raffut.

Et puis…

Une fille débarqua au coin de la rue en courant.

— …Je me disais bien que c’était toi ! Kya-ha-ha-ha-ha-ha !

Elle éclata de rire en le voyant.

— Quoi, t’as encore raté ton atterrissage ? T’es trop nul !

— Wahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh !!!!

Les sanglots du garçon étaient si forts qu’ils semblaient prêts à lui arracher la gorge. Soumise à ce cri à bout portant, la fille plaqua ses mains sur ses oreilles, toujours hilare.

— Kya-ha-ha-ha ! T’as une sacrée voix, toi ! Mes oreilles vont exploser !

Elle sortit une sucette de sa poche.

— Allez, arrête de pleurer !

Elle lui fourra le bonbon dans la bouche. Le silence tomba aussitôt.

— …Mmph.

— Mm, mm ! Voilà, bon garçon !

Elle s’agenouilla et lui ébouriffa ses cheveux frisés des deux mains, comme s’il était un chien. Une femme plus âgée sortit la tête de la foule. C’était la propriétaire de la confiserie.

— Encore lui, Noemi ? Il peut venir autant qu’il veut, mais il faut qu’il atterrisse plus doucement ! J’ai toujours peur qu’il finisse par traverser mon toit un jour.

— Oh, il n’est pas si terrible ! répondit la fille.

Elle jeta un regard au garçon.

— Il choisit des endroits sûrs pour atterrir ! Et puis si jamais tu détruisais une maison, tu pourrais la réparer, pas vrai, p’tit mage ?

Le garçon renifla avant de sortir la sucette de sa bouche et la glissa dans sa main gauche. Puis il sortit sa baguette blanche et lança un sort. Les barils fracassés retrouvèrent aussitôt leur état d’origine, parfaitement alignés dans la rue, comme s’ils n’avaient jamais été détruits. Noemi se tourna vers la propriétaire avec un grand sourire.

— On peut avoir des bonbons, Tata Monica ? Quatre sucettes, s’te plaît.

— Alors, pourquoi tu pleurais aujourd’hui ? demanda Noemi.

Ils marchaient côte à côte, dégustant leurs sucettes. Elle estima que le garçon s’était suffisamment calmé pour parler. Il serra fermement le bâtonnet du bonbon entre ses doigts.

— …Je dessinais un plan.

Il baissa les yeux sur sa sucette.

— Ce sera le plus grand golem du monde !

Il releva la tête et fixa Noemi avec intensité.

— Je t’ai déjà parlé de mon rêve, pas vrai ?

— Mm-hmm. Je m’en souviens. T’en parles tout le temps.

Elle hocha la tête.

— Tu disais qu’avec une construction classique, s’il devient trop grand, il pourra même plus bouger ?

Elle se souvenait de ses bavardages passionnés. Il aurait pu lui en parler jusqu’au coucher du soleil.

— Mm. Donc j’ai besoin d’une révolution technologique sur trois plans : le carburant, les matériaux et la construction.

Il enfonça une main dans sa robe et en sortit une feuille de papier soigneusement pliée. Il la déplia et la montra à la fille.

— C’est ça. Les parties en rouge, c’est les corrections de ma mère.

— Ooof…

Noemi n’y connaissait rien en plans de construction…

Mais le simple détail et l’énergie du dessin suffisaient à montrer à quel point il s’y était investi. Ce qui la fit grimacer, en revanche, ce furent les annotations rouges griffonnées dessus, de véritables seaux d’eau glacée sur son enthousiasme.

Des demandes de justification pour ses calculs. Des remarques sur ses mauvais choix de matériaux. Des listes d’erreurs de conception. Elle n’avait eu aucune pitié. Tout cela suffisait à briser l’esprit d’un enfant… Mais le pire, c’était la conclusion finale, sans appel : « Les plans ne sont pas des dessins de fantasmes. »

Le garçon serra les dents.

— J’en peux plus ! lâcha-t-il soudainement.

Il leva son plan devant lui et le secoua.

— Jour après jour, je dois juste étudier des données et analyser le travail des autres ! Elle ne me laisse jamais créer ce que je veux !

Son visage se crispa.

— Dès que je lui demande, elle me dit que je ne suis pas prêt ! Que je dois être un bâtisseur parfait d’abord !

Ses poings tremblaient.

— Un bâtisseur encore meilleur que parfait !

— Kya-ha-ha-ha-ha-ha ! Ta mère manque pas de cran !

Noemi éclata de rire, mais elle gardait un œil sur l’expression abattue du garçon. Il continuait de lécher sa sucette, silencieux. Elle reprit, plus sérieusement :

— Tu vas tout laisser tomber, alors ?

Il lui fallut quelques secondes…puis il secoua la tête.

— …Non. Je n’ai encore rien construit !

Ses yeux s’illuminèrent d’une détermination farouche.

— Mais… plus je dois travailler, plus elle est dure avec moi… J-j’ai l’impression d’étouffer.

Il avala sa salive.

— Et avant même de m’en rendre compte, je suis déjà sur mon balai. C’est comme si j’allais exploser si je ne criais pas dans le ciel.

Il leva les yeux vers elle.

— Tu n’as jamais ressenti ça, Noemi ?

Elle bomba le torse et posa ses mains sur les hanches.

— Bien sûr que si !

Elle hocha la tête.

— Je peux pas voler, mais le reste ? Oh que oui !

— Vraiment ?

— Ouais !

Elle sourit avec confiance.

— Tu vois, notre boutique est plutôt grande, non ?

Elle désigna les alentours.

— Faut être sympa avec des gens pas toujours sympas. Et comme c’est moi qui vais reprendre l’affaire un jour, je dois être là pour aider.

C’était très mature de sa part, mais elle ne faisait que dire la vérité. Et le garçon comprit qu’elle ne cherchait ni à se vanter ni à se donner de l’importance. La famille de Noemi gérait la deuxième plus grande boutique de fournitures de la ville. Avec l’expansion de la région, la demande avait grimpé en flèche, et leur commerce avait prospéré.

Depuis une dizaine d’années, leurs bénéfices n’avaient cessé d’augmenter. Mais une croissance aussi rapide entraînait souvent des conflits internes. Et en tant qu’aînée, Noemi se retrouvait toujours prise au milieu. Elle n’avait peut-être que dix ans, mais dans une petite ville comme celle-ci, c’était presque être une adulte.

L’avenir de l’affaire familiale pouvait bien dépendre de sa capacité à prouver qu’elle avait l’étoffe pour en prendre la tête. La vérité, c’était qu’elle était sûrement bien trop occupée pour traîner à manger des bonbons. Une partie de lui le savait…

Mais il continuait à venir la voir malgré tout. Cette fille avait deux ans de plus que lui, mais elle était sa première amie. Et ses conseils lui avaient déjà beaucoup servi.

— …Qu’est-ce que tu fais quand c’est trop dur ? demanda-t-il.

— Je ris, répondit-elle.

Il la fixa, interloqué. Elle lui fit aussitôt une démonstration.

— Si j’ai envie de pleurer, je rigole. Si fort que tout le monde sursaute.

Elle marqua une pause, puis haussa les épaules.

— Et le plus drôle, c’est que ça aide tout le monde. Ils se laissent entraîner et finissent par voir le bon côté des choses. Parfois, on me gronde pour ça, mais… Kya-ha-ha-ha-ha-ha !

Elle éclata de rire d’un coup, si fort que les passants sursautèrent autour d’eux. Puis elle s’arrêta et se tourna vers lui.

— Alors, quand tu as envie de pleurer, mange un bonbon.

— …Ça marche vraiment ?

— Yep !

Elle leva sa sucette en l’air avec un sourire malicieux.

— Si ta bouche est remplie de sucre, le reste passe mieux.

C’était devenu leur rituel depuis le jour où ils s’étaient rencontrés. Un « sortilège » pour arrêter ses larmes.

— Alors vas-y, rigole. Tellement fort que ta mère en soit choquée.

Elle leva les bras.

— Prends toute l’énergie que tu mettrais dans tes pleurs et utilise-la autrement !

Elle bomba le torse avec assurance.

— Les bonbons font sourire ! Les sourires sont invincibles ! Retiens cette équation, et tout ira bien.

Elle lui adressa un grand sourire éclatant. Il ne savait pas comment elle faisait… Mais dès qu’il voyait ce sourire, les nuages dans son cœur se dissipaient.

— Mais si tu veux quand même pleurer… alors, viens me voir.

Elle reprit sa marche, sans se retourner.

— Je serai toujours là ! Dès que j’entends tes hurlements, j’accourrai !

Il cligna des yeux, puis se précipita pour la rattraper. Juste à temps pour voir le soleil du matin illuminer son sourire gêné.

— Alors fais-moi voler un jour sur ton balai, Enrico le pleurnichard !

***

Beaucoup de professeurs de Kimberly étaient aussi des chercheurs de pointe dans leur domaine. Le contenu de leurs travaux était naturellement tenu secret. S’ils possédaient des ateliers au sein de l’école, leurs recherches les plus importantes avaient lieu ailleurs…dans les profondeurs du labyrinthe.

La plupart du temps, en dessous de la barrière de la quatrième couche. Dans la cinquième. Ou même plus en profondeur encore. Enrico Forghieri n’échappait pas à cette règle. La Bibliothèque des abîmes contenait une mine d’informations précieuses, et ses allers-retours vers son atelier l’obligeaient à passer par les tunnels hélicoïdaux.

Le vieux savant fou appréciait la tranquillité de ces tunnels. Il avait généralement le nez plongé dans un ouvrage qu’il avait emprunté, ses golems serviteurs le suivant au pas. Un lieu idéal pour une embuscade.

— Mm ?

Relevant les yeux de sa lecture, Enrico perçut une présence devant lui. À vingt mètres à peine. Une silhouette, pas très grande, peut-être un élève ? Impossible de distinguer ses traits, car un sort empêchait toute identification. Mais le masque couvrant la moitié de son visage en était probablement la cause.

— C’est rare de croiser des élèves dans ces couloirs, lança l’homme, s’arrêtant net.

Il inclina la tête, intrigué.

— Vous avez quelque chose à me demander ?

Après un long silence, une voix retentit. Altérée par la magie, elle ne laissait transparaître ni âge ni genre.

— La nuit du 8 avril 1525 du Grand Calendrier.

Une pause s’ensuivit.

— Où étiez-vous ? Et que faisiez-vous ?

Il n’y avait aucune ambiguïté possible.

Enrico caressa son menton, pensif.

— Le 8 avril 1525… ?

Un éclair de compréhension passa dans ses yeux.

— Oh ! Ce jour-là.

Son ton s’éclaira comme s’il se remémorait un doux souvenir.

— Je m’en souviens très bien ! Quelle journée chargée. J’ai réuni quelques collègues irascibles pour rendre visite à une sorcière, dans un coin reculé…

Il s’interrompit brièvement. Puis acheva, avec un sourire.

—  …Et on a battu une élève à mort, en prenant tout notre temps.

Pas la moindre hésitation. Comme s’il avait partagé un moment agréable. La voix masquée reprit.

— …Et qu’avez-vous ressenti ?

Enrico ferma les yeux un instant. Puis les rouvrit, l’air amusé.

— Ooof, voilà une question épineuse. Très épineuse.

Il plissa les paupières.

— Comment mettre des mots sur un tel sentiment ?

Le vieil homme marqua une pause dramatique, un sourire tordu se dessinant sur ses lèvres.

— Ce plaisir coupable si distinct… Celui de prendre un trésor inestimable et de le réduire en miettes. Puis d’écraser ces miettes sous ses pieds.

Ses yeux pétillaient d’amusement.

— À votre âge, vous n’avez sûrement pas encore goûté à ce genre de délice, n’est-ce pas ?

Il parlait comme s’il consolait un enfant capricieux.

— Effectivement non, répondit l’ombre, sa voix calme et posée.

Oliver maintenait son ton mesuré.

— Mais je connais une chose.

Il marqua un silence glacial.

— La douleur d’être trahi, brisé et piétiné.

Aucune compréhension n’était possible ici. Cela n’avait jamais été une option. L’ombre, Oliver, relâcha enfin l’animosité qu’il contenait à grand-peine. L’heure était venue et le passage commença à se remplir. Enrico balaya son environnement du regard, étudiant la foule.

Chaque silhouette portait un masque. Leurs uniformes étaient dépourvus du moindre signe permettant d’identifier leur année.

— Une vendetta, donc ? murmura-t-il.

Ses yeux brillèrent de curiosité.

— J’imagine que cela a un lien avec la disparition de Darius.

Même encerclé, il ne semblait pas le moins du monde inquiet. Au contraire, le scintillement dans son regard trahissait une forme d’excitation.

— Vous avez le nombre. Vous avez soigneusement choisi votre terrain. Ce plan a manifestement été mûrement réfléchi.

Son sourire s’élargit.

— Vous êtes une organisation bien structurée, avec des agents infiltrés au sein de l’école et à l’extérieur.

Puis il éclata de rire.

— J’approuve ! Quelle dévotion admirable !

Oliver n’avait que faire que d’entendre ses jérémiades. Et ses camarades derrière lui avaient saisi son intention.

— Déploie-le, Shannon, ordonna Gwyn.

— Mm.

Elle hocha la tête. Quelque chose se déploya autour d’elle, une sensation étrange, comme si un tissu invisible les enveloppait. Enrico fronça les sourcils.

— …Hmm ? Qu’est-ce qu…

— !!! TONITRUS !!!

— !!! FORTIS FLAMMA !!!

Il fut interrompu par les incantations retentissant de toutes parts. Des vagues de sorts s’abattirent sur lui. Les éclairs et les flammes éclatèrent dans un tourbillon de flashs et de fumée, masquant son corps à la vue de tous. Au moment où le premier coup était porté, Oliver recula. Ses camarades avancèrent à sa place.

— Un sort foudroyant pour me clouer sur place… et un second feu pour me finir.

La voix d’Enrico s’éleva à travers la fumée.

— Quel accueil !

Il semblait absolument ravi. Lorsque le nuage de cendres et d’étincelles se dissipa, ils le virent, perché sur un golem aux multiples pattes, recouvert d’une armure robuste. Ni lui ni la machine n’avaient subi le moindre dégât. Il avait encaissé l’assaut initial sans la moindre difficulté. Puis, dans un éclat de rire…

— Alors, on commence ? Kya-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha !

Ses mains émergèrent de ses manches. Entre chacun de ses doigts, une sucette. Huit en tout. Il croqua dedans d’un coup, un sourire carnassier aux lèvres synonyme de cri de guerre.

Puis, le golem à six jambes bondit.

Un monstre mécanique, trop rapide pour l’œil humain. Sans le moindre doute, un modèle bien plus perfectionné que ceux qu’il avait confiés aux élèves en cours.

À l’extrémité de chaque jambe, des sphères lisses tournoyant dans toutes les directions, permettant des mouvements complexes et d’une précision diabolique.

— Un multipède à roues sphériques… !

— Déstabilisez ses appuis !

!!! FRAGOR !!!

Les camarades d’Oliver dispersèrent des outils magiques, combinèrent des sorts pour rendre le terrain plus traître, martelant la créature d’attaques. Mais le golem d’Enrico grimpa directement sur les murs, poursuivant sa course sans la moindre difficulté. Les sorts mal ajustés frappèrent la pierre sans effet.

Le tunnel tubulaire et les roues sphériques formaient une combinaison diablement efficace. Les légers obstacles posés au sol n’eurent aucun impact sur sa vitesse. Il filait sur le sol, les murs et même le plafond à sa guise. Oliver n’en fut pas surpris. Enrico avait choisi son golem en fonction du terrain.

— Kya-ha-ha-ha-ha ! À mon tour ! TONITRUS !

Le vieux fou riposta, tirant des sorts entre les interstices de l’armure. Esquivant les attaques des trente-deux mages grâce à chaque tour de mobilité possible, il décochait ses sorts avec une précision effroyable. Ses cibles n’eurent que le temps d’annuler les attaques en opposant l’élément inverse avant l’impact.

— Ne paniquez pas ! On a bloqué sa retraite dans les deux directions !

La voix de Gwyn instaura le calme. Mais personne ici n’avait perdu son sang-froid. Ils affrontaient un professeur de Kimberly. Personne ne s’attendait à ce que ce soit facile.

— Aussi agile soit-il, dans un espace clos, il ne pourra pas esquiver indéfiniment. Testez une chose à la fois.

Ce bref échange fut suffisant pour qu’ils commencent à cerner leur adversaire. Il semblait éviter les attaques majeures, ne s’approchant jamais de groupes de trois mages ou plus. Ils décidèrent d’exploiter cette tendance, le piégeant, lui offrant des fausses issues et le guidant exactement où ils le voulaient.

— Hng !

Enrico mordit à l’hameçon. Tous les athamés se tournèrent vers lui. Gwyn avait prévu chaque échappatoire.

— Écrasez-le !

— !!! EXTRUDITOR !!!

Une force latérale plaqua le golem contre le mur. Ce n’était pas suffisant pour l’arrêter, mais il dut tendre ses jambes pour résister à la pression.

— !!! DUCERE !!!

— Mm ?!

Et c’était bien cela, leur véritable objectif. Au moment où le golem poussa pour se dégager, un second sort le tira dans la direction opposée. Sa propre force fut retournée contre lui. Déséquilibré, le golem et Enrico furent projetés dans les airs. Privés d’appui, ils s’exposèrent aux attaques de tous les mages alentour. Aussi performantes que soient les roues sphériques, ils ne servaient à rien sans un sol sous eux.

— !!! MAGNUS FRAGOR !!!

Plus de vingt sorts à double incantation frappèrent le golem avant qu’il ne touche le sol. Chaque explosion fut accompagnée d’un fracas assourdissant. Le golem n’avait normalement aucun moyen de se défendre face à cette salve. Enrico avait forcément pris des dégâts. Oliver retint son souffle.

— …Ack…

— …Gah…

— !

Trois camarades s’effondrèrent, de la fumée s’échappant de leur bouche. Personne ne s’attendait à ça. Tous se figèrent.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?!

— Un retour de sort !

— Ce n’était pas un accident, quelque chose l’a provoqué !

L’analyse concordait avec celle d’Oliver. Les sorts à double incantation étaient puissants, mais une perte de contrôle pouvait provoquer une explosion en retour, blessant le lanceur. Or, aucun mage ici n’aurait commis une erreur aussi basique. Encore moins trois à la fois. Quelque chose avait forcé ces sorts à exploser.

— Kya-ha-ha-ha ! Pas mal du tout !

Comme pour enfoncer le clou, le golem multipède bondit hors de la fumée. Des brûlures et des bosses marquaient son armure, mais c’était tout. Bien moins de dégâts qu’ils ne l’espéraient. Les visages s’assombrirent.

— L’ennemi est toujours en état de combattre ! Dégâts minimaux sur le golem !

— Cette foutue armure est trop résistante !

— C’est un euphémisme ! Y a forcément un truc derrière ça !

Ce golem était conçu avant tout pour la mobilité. Peu importe les matériaux employés ou l’ingéniosité de sa structure, il n’aurait pas dû être capable d’encaisser plus de vingt sorts à double incantation. C’était une limite fondamentale de l’ingénierie magique. Et pourtant…

— …Tu peux y arriver, Shannon ?

— …Mm, oui.

Ce fut la « sœur » d’Oliver qui résolut l’énigme en premier. Dans la zone qu’elle avait déployée, elle perçut un léger, mais distinct changement.

— …Des tas de petits trucs, tout autour… Comme des élémentaires… mais pas vraiment.

Ce n’était pas l’explication la plus articulée, mais ce fut suffisant pour qu’Oliver et Gwyn saisissent l’essentiel de l’étrange défense du golem ennemi et du retour des sorts subis par leurs camarades. Tout s’expliquait. Oliver cria, sa voix emplit de certitude :

— Attention à la magie de perturbation ! Il y a des nano-golems dans l’air !

Un frisson parcourut leurs rangs. Le golem multipède s’immobilisa net.

— …Fascinant. Vous les avez remarqués ?

La voix d’Enrico s’éleva entre les interstices de l’armure, empreinte d’une admiration sincère. Oliver leva la main, arrêtant les attaques de ses camarades.

— Cela demande plus qu’une simple analyse de terrain, poursuivit Enrico, ravi.

Un sourire satisfait flottait dans sa voix.

— Vous avez forcément élaboré une hypothèse à l’avance, puis l’avez confirmée empiriquement.

Il éclata de rire.

— Excellent travail !

Oliver le laissa parler, engageant la conversation. Toute nouvelle découverte impliquait une adaptation stratégique. Gagner du temps était la meilleure option.

— L’un de vos bijoux de recherches, Enrico Forghieri, n’est-ce pas ?

— Exactement ! Et je suis sûr que vous en comprenez la logique !

L’enthousiasme du vieil homme était presque enfantin.

— Pour réussir à grande échelle, il faut d’abord maîtriser l’infiniment petit. Si vous avez lu quelques-uns de mes articles, vous devez comprendre.

Il prononçait ces mots comme une récompense offerte à ceux qui avaient percé son secret. Une tactique qui le plaçait en position d’infériorité. Mais visiblement, il s’en moquait. Dans son esprit, il était un professeur entouré d’élèves.

— Vous savez tous parfaitement que les élémentaires forment des relations symbiotiques avec certaines créatures magiques.

Son ton était celui d’un pédagogue.

— Mon lien avec ces nano-golems aériens est similaire… À une exception près.

Le silence… Puis son sourire s’élargit.

— Ils obéissent à mes ordres.

La réponse tomba comme un couperet.

— Ils annulent automatiquement toute attaque sur moi…ou les renvois.

Voilà donc le secret de sa défense apparemment indestructible. Le golem multipède ne bloquait rien en soi. Les nano-golems invisibles qui l’entouraient le faisaient à sa place. Tout comme les élémentaires de vent avaient protégé le Garuda qu’Oliver avait affronté, d’innombrables nano-golems défendaient Enrico. À ceci près qu’ils étaient bien plus résistants que ces élémentaires.

— Évidemment, ils ne sont pas uniquement défensifs.

Enrico marqua une pause. Puis il ajouta, triomphant :

— À mon signal, ils peuvent attaquer directement… ou interférer avec l’activation des sorts, provoquant leur détonation.

Un frisson parcourut Oliver. C’était exactement la même magie de perturbation que le Garuda avait utilisée. La même méthode qui lui avait permis de mettre Nanao hors-jeu dans son atelier. Mais ce qui le fit le plus grincer des dents, c’était qu’en l’absence de connaissances sur les nano-golems, ils étaient pratiquement invincibles.

— Alors, que ferez-vous maintenant, mes chers enfants ?

Le ton du vieil homme suintait l’ironie.

— Vous avez choisi ce lieu pour limiter mon arsenal… mais les choses ne se passent pas tout à fait comme prévu, n’est-ce pas ?

Son rire était un poison insidieux.

— Après tout, me voici, avec mon golem utilitaire et…

Il s’interrompit soudain. Un gaz scintillant s’échappa des interstices du golem multipède… Se dispersant autour de lui telle une brume illuminée par le soleil. Il venait de rendre ses nano-golems visibles à l’œil nu.

— Environ deux cents billions de nano-golems.

Il laissa planer le chiffre avant de conclure :

— J’aurais tendance à dire que les probabilités sont légèrement en ma faveur.

Son sarcasme était presque palpable.

Il aurait pu libérer ces nano-golems sans aucun avertissement, sans leur laisser la moindre chance de réagir. Mais il avait voulu qu’ils perçoivent pleinement la menace. Il voulait savourer leurs tentatives désespérées de le contrer.

— Alors, quelle sera votre approche ?

Sa voix était presque chantante.

— Invoquer les vents ? Hausser la température ? Les geler, peut-être ?

Il écarta les bras, comme s’il leur offrait une opportunité.

— Allez-y, tentez votre chance !

Puis, d’un coup, la lumière disparut. Les nano-golems se fondirent de nouveau dans l’air. Oliver comprit immédiatement qu’aucune de ces méthodes n’allait fonctionner. Le combat se résumerait à une simple épreuve de force. Et dans un air saturé de billions de ces entités, même vingt sorts à double incantation n’avaient qu’une chance infime de passer. D’autant plus que leur cible ne cessait de se déplacer à une vitesse folle. Concentrer davantage les tirs n’allait ainsi mener à rien non plus.

Mais c’est alors…qu’Oliver retourna la logique. Ces nano-golems n’étaient pas répartis de manière uniforme. Avec cette idée en tête, il leva son athamé.

— Rouge ! Maintenant ! DENSA NEBULA !

— !!! DENSA NEBULA !!!

Ses camarades incantèrent à l’unisson. Une brume rouge s’échappa de leurs athamés, se propageant aux quatre coins du tunnel sous l’effet des courants d’air.

— …Intéressant, murmura Enrico.

Ce brouillard n’avait aucune propriété magique. Aucune affinité élémentaire. Alors les nano-golems ne pouvaient réagir. Un courant d’air balaya une grande partie de la brume à travers le tunnel. Mais plusieurs poches rouges restèrent en suspension… Dont une directement au-dessus du golem multipède.

— L’ombre est tracée, déclara Oliver, ses yeux rivés sur la brume rouge tachetée.

Pour que des golems de taille microscopique restent suspendus ou se déplacent dans l’air, ils devaient suivre les courants eux-mêmes. Et cela signifiait une chose, plus leur densité était élevée et plus la brume rouge persistait.

— Alors, Enrico ? Vous pouvez leur ordonner d’annuler ce rouge ? demanda Oliver, un sourire en coin.

Son ton était narquois.

— Est-ce que vos précieux golems ont cette fonction ?

Il n’attendit pas de réponse. Il était sûr qu’ils ne détectaient pas la brume rouge. Donner un ordre leur demanderait un contrôle direct ce qui laisserait Enrico sans défense pendant ce laps de temps.

— Allez-y, tentez le coup, grogna Oliver.

Ses yeux brillaient d’un éclat féroce.

— On sera là, prêts à bondir.

Le domaine de la micro-ingénierie appartenait entièrement à Enrico. Ce qui signifiait qu’il était fort probable que toute tentative d’attaque directe contre les nano-golems échoue. S’ils avaient eu le temps pour faire des tests ç’aurait été une autre histoire, mais ils étaient engagés dans un combat à mort. Cela ne leur laissait qu’une seule option : Exploiter leur savoir en magie.

Ce n’était pas la première fois qu’ils devaient gérer des forces invisibles à l’œil nu comme l’éther et l’âme. Maintenant qu’il pouvait le suivre à la trace, les nano-golems n’étaient plus une menace invisible.

— Et ici, ajouta Oliver, sa voix plus froide que jamais, — vous ne pouvez pas puiser davantage dans le mana du labyrinthe.

Il fixa Enrico d’un regard acéré.

— Maintenir des billions de nano-golems actifs doit être un drain titanesque sur vos réserves.

Un silence s’ensuivit. Puis un sourire carnassier.

— Vous devez le sentir dans vos vieux os, pas vrai, vieux débris ?

— Kya-ha-ha-ha-ha-ha !

Un rire strident éclata.

— Je l’aime bien, celle-là ! Ça fait des années qu’on ne m’a pas insulté sur mon âge !

Sa voix vibrait d’une excitation fébrile.

— Voyons voir…

Le golem multipède recommença à bouger. Il traînait avec lui la nuée rouge, marquant sa position à chaque instant. Les camarades d’Oliver s’apprêtèrent à attaquer, mais Oliver les coupa net dans leur élan.

— Focalisez vos sorts sur la dispersion des nano-golems. Ensuite, brisez deux jambes du golem pour avoir l’opportunité de fendre son armure.

Son regard s’enflamma.

— On doit exposer Enrico lui-même.

Il avait compris. L’observation de la brume révélait le mode de fonctionnement des nano-golems. S’ils annulaient ou détournaient un sort, la zone traversée par l’attaque prenait une teinte d’un rouge profond. Et lorsqu’une zone s’assombrissait, une autre s’éclaircissait. Malgré le nombre effarant de deux cents billions, cela n’était pas encore assez pour remplir un tunnel aussi dense.

— Une fois que c’est fait…

Oliver raffermit sa prise sur son athamé. Un frisson d’anticipation parcourut ses muscles.

— Je terminerai le travail.

Si l’ennemi entrait dans son rayon, à distance d’un pas, d’un sort, sa Spellblade scellerait cette farce une bonne fois pour toute.

— Kya-ha-ha-ha-ha-ha ! Il n’y a plus d’hésitations là ! J’approuve !

Comme pour accompagner ce sentiment, les roues sphériques s’emballèrent. Les mouvements du golem devinrent encore plus vifs, plus imprévisibles, mais ils savaient quoi faire : Forcer le golem à bloquer une attaque, puis frapper à l’endroit où la brume s’était éclaircie.

Mais les acrobaties diaboliques d’Enrico rendaient ça impossible. Oliver fut obligé de l’admettre. Cet homme n’était pas seulement le plus grand bâtisseur de golems au monde. Il était aussi un manipulateur de génie.

— Faut stopper les jambes !

Une voix surgit.

COLLIGATIONEM !

Mais aussi habile soit-il, un golem dirigé par un humain restait prévisible. Et quelqu’un dans leur groupe avait observé juste ce qu’il fallait pour qu’un sort s’engouffre dans une brèche de la brume rouge, venant frapper une jambe du golem. Celui-ci ralentit et un cri de surprise éclata.

— Un sort puissant, mais totalement dénué de finesse ! siffla Enrico.

Il comprit instantanément qui l’avait lancé.

— C’est vous, n’est-ce pas, Miss Buckle ?!

— Ah-ha-ha ! Dans le mille !!

Karlie fonça sans hésiter.

— Mes notes en ingénierie étaient nulles, mais j’ai quand même eu la moyenne !

Leurs camarades déchaînèrent déjà une volée de sorts, mais Karlie chargeait droit sur sa cible. Les flammes des sorts effleurèrent sa peau, brûlant sa chair, mais elle n’en avait que faire. Le golem tenta une esquive, cherchant à s’arracher de la tempête de flamme, mais… Karlie fut plus rapide.

— …Quoi ?! lâcha le vieil homme, déconcerté.

Un fracas métallique retentit. Une pièce du golem roula sur le sol. C’était le bout d’une de ses jambes, la première blessure qu’ils lui infligeaient. Karlie recula aussitôt, évitant toute contre-attaque avant d’éclater de rire.

— Une de moins !

Elle fit tourner son athamé entre ses doigts, pour rester dans la provocation.

— Pas besoin de finesse pour exploser le travail d’un autre, hein, Professeur Enrico ?!

— Kya-ha-ha-ha-ha ! Vous ne tournez pas autour du pot au moins !

Le rire d’Enrico résonna dans le tunnel.

— Vous êtes vraiment la dernière élève que je voudrais avoir en classe !

— Ah-ha-ha-ha ! Pas fou de dire ça, venant d’un professeur !

Karlie riait tout aussi fort. Oliver sentit un frisson lui parcourir l’échine. Ils avaient été élève et professeur pendant plus de six ans et à cet instant, ils échangeaient des plaisanteries tout en tentant de s’entretuer. Telle était la réalité d’un champ de bataille entre mages.

— !!! Fragor !!!

Avec une jambe du golem détruite, ils saisirent leur chance. Une pluie de sorts s’abattit sur Enrico. Il tenta d’esquiver comme auparavant, mais la perte d’un membre n’était pas un détail anodin. Le vieil homme le savait mieux que quiconque.

— Jouer la défense ne fera que m’user à petit feu ! Très bien, il est temps de changer les règles !

Aussitôt ces mots prononcés, environ la moitié de la brume rouge entourant le golem multipède se dispersa dans l’air. Les camarades d’Oliver se raidirent. Cela réduisait considérablement les défenses de leur adversaire, mais ce n’était évidemment pas tout.

TONITRUS !

Alors que son golem esquivait une nouvelle volée de sorts, Enrico lança un sort de foudre ordinaire, en apparence, mais venant d’un professeur de Kimberly, sa puissance était absurde. Heureusement, la distance était suffisante pour qu’ils l’évitent. Les quelques camarades dans sa trajectoire se décalèrent facilement, mais le sort changea de direction en plein vol. Il bifurqua soudainement, frappant deux cibles à la fois.

— Kahhh !

— Guh…

— ?!

— Quoi ?! Le sort a bifurqué ?!

L’attaque imprévisible les ébranla. Mais Enrico n’en avait pas fini, enchaînant immédiatement. Chaque sort qu’il lançait déviait en plein vol pour s’abattre sur ses cibles dans des angles impossibles.

— Six touchés en quelques secondes !

— Il faut comprendre ce qui se passe !

Les brumes rouges étaient dispersées dans l’air, formant plusieurs noyaux. Et tous les sorts d’Enrico déviaient uniquement dans ces zones. Celui qui le comprit en premier cria :

— Attendez, il n’utiliserait pas les nano-golems pour modifier la trajectoire de ses propres sorts ?!

— Faites gaffe ! On ne peut pas prévoir leurs angles d’attaque !

— Bonne réponse ! Mais je ne vais pas ralentir pour autant !

Le rire du vieil homme était presque hystérique.

— TONITRUS ! FRIGUS ! FLAMMA !

Une salve infernale jaillit dans toutes les directions, rendant impossible la parade de tous les tirs. Certains camarades tentèrent de disperser la brume rouge avec des sorts de vent, mais la brume se reforma aussitôt ailleurs, reconstituant les points de déviation. D’autres essayèrent de piéger les nano-golems dans des bulles magiques, mais leur interférence les détruisit en un instant. Et tout le temps qu’ils perdaient à tenter ces approches, la pluie de sorts continuait à s’abattre de manière implacable.

— Merde, ça ne fait pas que courber !

— Les sorts de face nous touchent dans le dos !

Aucune contre-mesure efficace ne se dessinait. En quelques dizaines de secondes, huit autres camarades tombèrent. Se concentrer uniquement sur la défense et ériger une barrière aurait pu leur permettre de tenir, mais cela signifiait cesser toute attaque et donc perdre ici.

Oliver prit sa décision. Il tourna la tête vers son « frère ».

— …C’est ton tour.

— Compris.

Gwyn hocha la tête. Il tira l’instrument attaché à son dos. Son archet effleura les cordes et il commença à jouer.

— Je peux continuer toute la journée ! TONI■■US !

La voix d’Enrico s’éleva, mais son athamé ne bougea pas. Il fronça les sourcils et tenta une nouvelle incantation.

— …Mm ? ■■NITRUS !

Il y eut une crépitation et le sort s’évanouit. Il eut une seconde de surprise, mais cela avait suffi pour qu’un assaut fuse de chaque côté, limitant ses options de repli. Deux sorts jaillirent devant lui, bloquant son chemin. L’un d’eux frappa sur l’une des jambes du golem qui fut tranchée net.

— Ça fait deux maintenant…

Oliver fit un pas en avant. Son ton était glacial.

— C’était imprudent de votre part, Forghieri.

Ils avaient fait un pas de plus vers l’échec et mat. Cette fois, c’était Enrico qui devait résoudre l’énigme. Son regard se posa sur l’alto entre les mains de Gwyn. Puis ses yeux s’illuminèrent.

— Un brouillage sonore…

Il éclata de rire.

— Et seulement sur ma voix. Quelle finesse !

Son expression se tordit d’un sourire fébrile.

— Mr Gwyn… Je ne m’attendais pas à vous trouver ici.

Gwyn leva son archet et répondit, un sourire tranquille aux lèvres.

— Vos oreilles sifflent, Professeur Enrico ?

Blessé, mais imperturbable, Gwyn savait parfaitement que son intervention le trahirait. Tout comme la voix enchantée du défunt Carlos Whitrow, la musique enchantée qu’il jouait était un talent rare. Personne d’autre à Kimberly ne pouvait l’égaler.

— Ce qui signifie naturellement que Miss Shannon vous accompagne.

La voix d’Enrico résonnait, amusée.

— Vous avez même embarqué la fratrie Sherwood dans cette affaire ? Voilà qui est… surprenant.

Son regard glissa de Gwyn à Shannon puis à la silhouette derrière eux. Le vieil homme commençait enfin à se demander exactement contre qui il se battait.

— Vous là-bas, leur chef…

Il plissa les yeux.

— Qui êtes-vous

La réponse fusa.

—  Vous apprendrez mon nom…

Le ton se fit glacial.

— au moment de votre mort.

Même en plein échange, la bataille faisait rage. Le golem, privé de deux de ses jambes, perdait en précision. Désormais encerclé, il encaissait les sorts de toutes parts. Enrico n’avait d’autre choix que de redéployer ses nano-golems en défense. Mais cette stratégie n’avait fonctionné que grâce à sa mobilité. Maintenant qu’il subissait les attaques de plein fouet. Il n’allait pas tenir longtemps.

— Hmm… Le vent semble tourner en ma défaveur, murmura Enrico.

Un sourire étira ses lèvres.

— Il va falloir changer de terrain de jeu.

Oliver se tint prêt, attendant l’ouverture pour porter son coup fatal, mais soudainement…

Le golem multipède d’Enrico se transforma. Ce n’était pas un simple ajustement, mais une métamorphose complète. Sa structure entière fut remodelée, comme un potier recommençant son œuvre depuis une motte d’argile.

— Ne le laissez pas faire !

Oliver sentit l’urgence et lança un sort immédiatement. Ses camarades l’imitèrent, déchaînant tout ce qu’ils avaient. Mais en réponse, les nano-golems se mirent à tourbillonner. Un ouragan se forma autour d’Enrico, anéantissant chaque sort avant qu’il ne l’atteigne. Cette barrière exigeait une consommation démentielle de mana. Elle n’allait pas tenir longtemps, mais elle lui donnait ce dont il avait besoin, à savoir, le temps d’achever sa transformation.

Parmi les quatre jambes restantes, deux se changèrent en bras acérés comme des rasoirs. Les deux autres devinrent des jambes, plus courtes et plus solides. Quant au torse, il s’affina. Tout le superflu fut éliminé. En moins d’une minute, le golem multipède avait laissé place à une silhouette féroce, mi-humaine, mi-créature carnassière. Sa taille avait grandement diminué. En effet, Enrico ne semblait plus tant monter le golem que le revêtir.

— C’est prêt !

Le vieil homme exultait.

— Prêt pour un second round !

Comme pour marquer ce nouveau départ, des évents intégrés au golem aspirèrent tous les nano-golems flottant dans l’air. Privé de son écran défensif, Enrico subit de plein fouet la volée de sorts. Ils pensaient l’avoir, mais l’instant d’après, le golem bondit d’un coup telle une fusée.

— ?!

— Au-dessus de nous !

Les athamés se levèrent d’un seul geste. Tous suivaient le golem du regard, mais il n’était plus là.

— Raté ! Je suis ici.

Une voix fit un murmure à l’oreille d’un de leur camarade qui perdit aussitôt tout ce qui se trouvait au-dessus de la taille. Sang et viscères éclaboussèrent le sol, le tout accompli d’un seul balayage du bras du golem.

— Ghh—!

— Arghhh !

Un autre camarade se jeta sur lui, mais son athamé ne rencontra que le vide, tandis que le vent sifflait à travers le trou béant dans son ventre.

— Kya-ha-ha-ha-ha-ha ! Pardon, j’y suis peut-être allé un peu fort !

Le golem recula, ses bras métalliques dégoulinant de sang. Enrico riait aux éclats tandis qu’Oliver serra les dents. Son regard se fit tranchant comme une lame. Les deux camarades avaient échappé à une mort immédiate, mais leur état était critique. Impossible de s’arrêter pour les soigner correctement. Leurs alliés les traînaient en arrière, stoppant l’hémorragie comme ils pouvaient.

Cette vision déchira Oliver, mais il n’avait pas le droit de détourner son regard. Il devait garder son attention fixée sur l’ennemi avec cette menace inconnue.

— …Un golem de type exosquelette ?

— Oh ? Vous en avez déjà entendu parler ?

Le ton d’Enrico montra à quel point était impressionné.

— Vous avez bien travaillé !

Mais Oliver savait exactement à quel point cette technologie était expérimentale. Pas seulement l’exosquelette, mais les nano-golems et cette armure mobile, toute cette magitech[1] ne devait pas encore exister. Tout cela revêtait normalement que de concepts théoriques.

— N’est-ce pas génial ?! Grâce aux nano-golems circulant à l’intérieur, je peux le rendre à la fois léger et ultra-puissant !  Le revers de la médaille, c’est qu’il ne stocke presque pas de mana. Il draine l’utilisateur à une vitesse folle ! Mais je peux me le permettre ! Un mage avec une capacité inférieure à la mienne serait à sec en quelques secondes !

Le vieux fou vivait un siècle dans le futur, tout seul. Cette pensée frappa Oliver de plein fouet. Et il dut mettre de côté son opinion personnelle sur cet homme, devant faire face à la vérité. Enrico Forghieri était sans aucun doute un génie.

— Mais ce n’est pas un mauvais prototype, loin de là. Il amplifie les capacités physiques du mage, annihilant totalement la lenteur habituelle des golems. Avec le drainage de mana, les sorts allant au-delà des doubles incantations deviennent difficiles à mettre en œuvre, mais…

ll s’arrêta soudainement et le golem disparut. Deux camarades le sentirent arriver et balancèrent leurs lames dans sa direction, mais à l’instant où ils frappèrent, leurs bras dominants furent sectionnés à l’épaule en même temps.

— …Cela permet ce style de combat barbare ! N’est-ce pas tout simplement ce qu’il y a de plus jouissif ?!

Enrico brandissait leurs membres tranchés avec fierté comme un enfant ravi de montrer son nouveau jouet.

— J’veux essayer moi aussi, Professeur ! hurla Karlie en éloignant les deux blessés.

Plusieurs autres, experts en arts de l’épée, la rejoignirent, engageant un combat rapproché contre Enrico dans son exosquelette. Mais il était plus de deux fois plus rapide qu’eux. Il esquivait chaque coup porté, et le risque de toucher un allié empêchait d’envoyer des sorts au hasard. Même Karlie peinait à éviter une contre-attaque fatale.

 … !

Les capacités de cette chose étaient écrasantes. Difficile de dire si même Godfrey aurait eu la moindre chance contre elle. Ils avaient failli acculer Enrico et il avait de nouveau renversé la situation. Alors qu’Oliver s’efforçait de trouver leur prochaine action, ses camarades s’écroulaient les uns après les autres, esquivant trop tard. Il se tourna vers Shannon.

— …Fais-le.

Ils ne pouvaient plus se permettre de ne pas y aller à fond. Elle savait ce qu’il voulait faire, mais elle hésita.

— Pas encore, intervint Gwyn en levant la main. — Faites confiance à vos aînés.

Sa confiance inébranlable apaisa les nerfs d’Oliver. Ce dernier continua d’observer et un instant plus tard, un léger changement se produisit.

  • …Mm ?

Un bruit de métal raclant le sol se fit entendre. Enrico n’avait pas complètement esquivé un athamé et laissa échapper un grognement surpris. D’autres camarades bondirent sur lui. Quelques instants plus tôt, il leur tournait encore autour, insaisissable, mais de plus en plus de leurs coups atteignaient leur cible. Ils s’adaptaient à ce combat, mais ce n’était pas la seule raison.

  • …Il est de plus en plus lent ?

Depuis la périphérie du champ de bataille, c’était évident, même pour lui.
L’exosquelette ne maintenait plus sa vitesse initiale. Comme s’il supportait un poids énorme, chacun de ses mouvements devenait de plus en plus lourd.

  • Ça y est… Ça commence enfin à faire effet. Vous avez été… bien trop négligent, Professeur Enrico.

Une voix morne résonna à travers le champ de bataille. Le vieil homme se tourna dans sa direction.

— Mr. Dufourcq ! L’une de vos malédictions, je suppose ?

— C’est « Tortues de plomb » m-multiplié par mille. M-même pour vous… c’est bien trop pesant.

Oliver plissa les yeux et parvint à distinguer des ombres grouillant autour de l’exosquelette. Une malédiction d’alourdissement. Conformément à la loi de conservation des malédictions, Robert avait disséminé sur le sol de minuscules objets maudits camouflés, mêlés aux autres obstacles disposés par ses camarades. Depuis le début du combat, Enrico marchait dessus sans le savoir. Sans le poids du golem, les coquilles ne se brisaient pas, ce qui épargnait ses camarades de toute contamination. Et le coup de grâce résidait dans la latence de l’effet de la malédiction, déclenchée par une formule à activation différée. Chacune de ces malédictions, accumulées sous ses pas, s’activait désormais, alourdissant toujours plus le vieil homme.

COLLIGATIONEM ! Voyons voir si vous pouvez esquiver ça, Professeur.

Karlie lança un sort d’entrave ralentissant un instant les jambes d’Enrico

— !!! FRIGUS !!!

— !!! MAGNUS FLAMMA !!!

Mais ce fut suffisant pour faire basculer le combat. Un simple sort pour le clouer sur place, suivi d’un double sort puissant et ciblé, la même stratégie qu’ils avaient appliquée depuis le début, mais qui, cette fois, portait enfin ses fruits. Avec les nano-golems désormais absorbés dans l’exosquelette, Enrico ne pouvait plus bloquer les sorts. Dès l’instant où il perdit sa mobilité, l’exosquelette était condamné.

— Kya-ha-ha-ha-ha-ha ! Magnifique ! Tout simplement magnifique, mes chers enfants !

Mais juste avant que la pluie de sorts ne pulvérise son golem, des éclairs et des explosions emplirent l’air, aveuglant momentanément ses adversaires. Profitant de cet instant, Enrico détacha le torse du reste de l’exosquelette et s’éjecta vers le haut à toute vitesse.

— Après lui ! cria Oliver.

Était-il en train d’éjecter les nano-golems comme un propulseur ? Le torse de l’exosquelette projetait le vieil homme à une vitesse comparable à celle d’un balai, l’envoyant à toute allure dans les profondeurs du tunnel hélicoïdal. Les étudiants avaient érigé une barrière pour l’empêcher de fuir, mais Enrico fonça droit dessus. Le combat avait déjà réduit de manière drastique le nombre de personnes capables de l’intercepter.

— Bonne barrière ! Mais pas encore assez épaisse !

Il se mit à tournoyer sur lui-même tel un foret, perçant la barrière à force de rotation. Il lui fallut bien cinq secondes pour la traverser, mais les fragments restants tenaient suffisamment pour encaisser une dernière salve. Une fois de l’autre côté, la structure se désagrégea, et Enrico s’écrasa lourdement au sol, l’impact achevant de détruire les restes de la barrière.

— Kya-ha ?!

Sans aucun avertissement, une lame jaillit en direction de son cœur. Par pur instinct, Enrico intercepta le coup avec son athamé. La lame déviée s’enfonça profondément dans son flanc, lui infligeant sa première blessure depuis le début du combat.

— Vous êtes…

L’assaillante se replia rapidement en arrière. Teresa Carste l’attendait depuis le début, postée à l’extérieur de la barrière en prévision d’une tentative de fuite. Mais malgré l’élément de surprise, sa lame n’était pas parvenue à lui ôter la vie.

— Kya-ha… Kya-ha-ha-ha-ha ! Kya-ha-ha-ha-ha-ha !

Détournant les yeux de la jeune fille, Enrico s’élança dans le tunnel hélicoïdal, son rire résonnant tout autour de lui. Sous ses pieds, des roues sphériques étaient intégrées à la semelle de ses bottes, lui permettant d’accélérer rapidement et de creuser l’écart. Les étudiants baissèrent la barrière et s’élancèrent aussitôt à sa poursuite en balai, Teresa en tête.

— …J’ai échoué à l’achever. Je n’ai aucune excuse.

— Non, c’était bien tenté, la rassura Oliver.

Il leva la voix :

— Ne le laissez pas s’enfuir ! Il est blessé !

Une blessure comme celle-là pouvait tout changer. Convaincu de cet avantage, il serra son athamé et accéléra encore. Les étudiants en balai le poursuivaient de près. Enrico pouvait ressentir l’hostilité qui pesait sur lui : ils n’allaient pas abandonner.

— Kya-ha-ha-ha ! Kya-ha-ha-ha-ha… !

Derrière lui, les sorts s’abattaient comme une pluie torrentielle, l’obligeant à esquiver ou à les annuler avec des sorts de contre. Sur un terrain comme celui-ci, les chaussures à roues sphériques rivalisaient en vitesse avec un balai. Il pouvait tenir la distance, du moins, jusqu’au bout de ce tunnel. Mais il avait perdu son golem principal et ses nano-golems.

Leur stratégie avait été bien pensée, et il reconnaissait qu’ils représentaient un véritable danger pour lui. Et cela le comblait d’une joie indescriptible.

— C’est ça qui rend le métier de professeur si épanouissant.

Le fait d’avoir choisi l’enseignement s’était révélé un excellent choix. Même avec une horde d’étudiants déterminés à le tuer à ses trousses, il ne pouvait s’empêcher de s’amuser. L’équipe d’Oliver fonçait à toute allure dans le tunnel hélicoïdal. À mesure qu’ils avançaient, ils sentirent l’air changer. Là où la couche du laboratoire avait une température agréable, ici, il faisait chaud et sec.

— Attention ! On arrive vers la cinquième couche.

Ils franchirent la sortie du tunnel, et la cinquième couche s’étendit devant eux : « le Canyon du Dragon des Flammes ». Un paysage de roches ondulantes, un ravin profond, et des ombres ailées planant dans les airs. Le canyon, qui s’étendait comme un immense labyrinthe, se ramifiait en plusieurs directions, et de nombreux dragons avaient installé leurs nids dans ses parois. La plupart des espèces étaient aussi agressives que puissantes. Traverser cette zone nécessitait d’avoir la force adéquate pour affronter ces créatures.

— N’engagez pas le combat avec les dragons !

— Ne vous concentrez que sur Enrico !

Les étudiants en tête aboyèrent ces ordres. Contrairement aux simples oiseaux-wyvernes du deuxième étage, ces cieux étaient dominés par de véritables Wyvernes, avec la taille, la vitesse et la férocité qui allaient avec. Un étudiant inexpérimenté s’égarant ici pouvait être réduit en cendres en un seul souffle. Mais aucun d’entre eux ne recula. Percer les défenses des Wyvernes nécessitait des sorts de suppression et une grande agilité. Ils avancèrent en esquivant les créatures, les yeux rivés sur Enrico.

Il dévalait la paroi du ravin avec ses rollers. S’il avait simplement sauté, il aurait été abattu en plein vol. En gardant ses pieds en contact avec la roche, il limitait les angles d’attaque possibles. Les sorts pleuvaient sur lui, mais malgré la pente abrupte, il parvenait à tout éviter.

— !!! TONITRUS !!!

Mais au moment où il atteignit le fond du canyon, la route du vieil homme fut coupée. Piégé, le dos contre la paroi rocheuse, Enrico était encerclé par des étudiants qui atterrissaient de toutes parts, le criblant de sorts. Il érigea une barrière et tint bon, mais cela ne lui offrirait qu’un court répit.

— Vous avez choisi cet endroit pour tombe, Forghieri.

Cette fois, il était véritablement acculé. Il ne lui restait plus de nano-golems, et même s’il tentait d’en générer d’autres à partir du sol, leurs sorts l’incinéreraient avant qu’il n’en ait le temps. La prochaine volée de doubles sorts allait briser sans peine sa barrière.

— Allez-y ! cria Oliver.

— !!! MAGNUS FLAMMA !!!

Vingt-et-un athamés projetèrent une lumière magique, toutes dirigées vers Enrico…

— Je ne crois pas, déclara-t-il soudainement. — Regardez bien.

Une main massive jaillit alors de la paroi rocheuse, s’interposant entre le vieil homme et les étudiants.

— Quoi— ?!

Des poignets gigantesques, des bras et des épaules émergèrent de la falaise en pleine désintégration. Un torse aussi large que le tronc d’un Irminsul, des yeux brûlant d’une haine sourde. Chaque centimètre de cette chose, haute de près de cent mètres, était recouvert de plaques d’adamant. Et, plus terrifiant encore, un battement sourd résonnait à l’intérieur…

— Noll !

— Votre Majesté, reculez !

Shannon attrapa Oliver et le tira en arrière pour le protéger. Karlie et ceux en première ligne restèrent figés devant l’apparition.

— Je ne pouvais tout de même pas laisser ça traîner, n’est-ce pas ? Après un combat pareil, vous servir des golems ordinaires aurait été indigne !

Enrico était perché sur l’épaule du golem, bien au-dessus du sol. Une vision qui n’aurait jamais dû exister, le pire scénario possible.

Oliver serra les dents.

— La Dea Ex Machina.

Le gigantesque golem vivant qu’il avait vu dans l’atelier de l’homme. Celui-là n’avait plus de moitié inférieure, mais il lui avait laissé une impression indélébile. C’était l’adversaire qu’il redoutait le plus d’affronter. Choisir un champ de bataille loin de cet atelier avait été une nécessité absolue, et cet endroit était censé garantir cela.

— Vous en aviez donc fait deux.

Mais il y avait toujours eu une possibilité qu’un imprévu vienne enrayer leurs plans et ce fut ici l’existence d’un second golem.

— Vous étiez au courant ? J’en ai bien montré un à quelques étudiants prometteurs, reconnut Enrico en voyant leur réaction. — Mais je dois apporter une correction ! Lui c’est Deus Ex Machina. Regardez bien, ce n’est pas cette déesse mécanique incomplète que vous connaissez. Celui-ci… est du genre masculin !

Le vieil homme désignait la structure ainsi du dieu mécanique. Effectivement, le squelette de ce golem semblait plus massif, dépourvu des parties plus fines dont Oliver se souvenait.

— Deus a été le premier prototype à atteindre son achèvement. La Dea que je vous ai montrée n’est que le deuxième, toujours en construction. Alors ? Plutôt ingénieux, non ?

Un large sourire aux lèvres, Enrico les toisa du haut de son colosse. Les élèves déglutirent, levant les yeux vers la machine titanesque… puis sentirent soudain le sol trembler sous leurs pieds. Ils se retournèrent vivement et aperçurent une gigantesque créature quadrupède foncer dans leur direction à travers le canyon, un dragon long de cent mètres, aux écailles aussi massives que des blocs de roche. Si elle n’avait pas bougé, ils auraient pu la confondre avec le relief environnant.

— …Un Lindwurm[2] en approche, murmura Gwyn.

Affronter une telle bête de face relevait du suicide. La plupart des étudiants traversant cette zone s’efforçaient de ne pas attirer son attention. Mais…

— Oh, ne viens pas gâcher la fête. Allez, du balai !

Enrico, lui, était tout sauf n’importe qui. Installé dans le poste de contrôle situé dans la tête du golem, il se dressa face au dragon qui chargeait droit sur lui.

— GRRRAAAAAAAAAGHHHHH !

Furieux que l’on viole son territoire, le dragon poussa un hurlement assourdissant. Son assaut était assez puissant pour renverser des montagnes, mais le dieu mécanique l’attrapa à pleines mains, sans reculer d’un seul pas.

— Kya-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha ! Kya-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha !

Le dieu mécanique attrapa le dragon par le cou d’une seule main et le fit tournoyer comme un jouet. Oliver observait la scène, sidéré, incapable d’intervenir. C’était un spectacle sans pareil. Les Lindwurms étaient les prédateurs ultimes de tous les écosystèmes magiques, et pourtant, celui-ci était impuissant face au golem. Leur taille était comparable, mais leur puissance, elle, ne l’était pas.

— Oups, Il ne faudrait pas le tuer, marmonna Enrico. Ça perturberait tout l’écosystème d’ici !

Le dragon était déjà inconscient, la gueule fumante. Alors, le vieil homme se contenta de le jeter au loin. Le seigneur du cinquième niveau glissa sur le sol du canyon et ne se releva pas. Assis dans le poste de commande du Deus, Enrico détourna son regard du Lindwurm pour observer les Wyvernes qui tournaient au-dessus d’eux.

— Il y en a beaucoup trop. Réduisons un peu leur nombre.

Il leva la main.

SPIRITALE !

Les mains levées du golem projetèrent un rayon de lumière violette du bout de ses doigts. Toute wyverne assez malchanceuse pour être prise dans ce faisceau fut instantanément réduite en cendres. Quelques-unes ripostèrent en crachant du feu, mais Enrico n’y prêta aucune attention, continuant à réduire leur nombre comme on chasse des moustiques.

— Hmm… efficacité du conditionnement du mana inférieure à 10%.

Alors que les wyvernes fuyaient, il remua les doigts dieu mécanique, testant ses fonctions.

— Loin d’être des performances optimales, mais c’est une activation d’urgence alors qu’il est en pleine maintenance. Les réserves de carburant sont insuffisantes, mais on ne peut rien y faire.

Ces vérifications terminées, la masse imposante du golem se retourna avec une aisance surprenante, se tournant vers Oliver et ses camarades. Il les surplombait, et tous eurent un mouvement de recul. La pression implacable qui pesait jusqu’ici sur le Lindwurm et les wyvernes était désormais braquée sur eux.

— On continue les enfants ? Comment allez-vous me tuer maintenant ? Il est juste que vous le fassiez en triomphant de ma plus grande invention, non ? !

Il brûlait manifestement d’excitation. Face à lui, pourtant, aucun des élèves ne bougea. Jusqu’à maintenant, ils n’avaient jamais hésité à attaquer, mais cette fois, ils étaient figés comme perdus. Comment pouvaient-ils vaincre un tel monstre ? Comment pouvaient-ils éviter d’être anéantis en moins d’une minute ? Malgré tous leurs exploits jusqu’ici, les camarades d’Oliver étaient revenus à la case départ. Le golem multipède sur roues sphériques, les nano-golems, l’exosquelette, Ils avaient dépensé toute leur ingéniosité pour surmonter chaque épreuve, et pourtant, il restait ça : Un Deus Ex Machina. La pire chose imaginable.

— Ha-ha.

Mais malgré tout cela… Oliver, lui, riait.

— « Juste » ? Vous osez employer le terme ?

Il eut un fou rire, comme s’il ne pouvait plus le contenir. Ses camarades le regardèrent avec les yeux écarquillés, sidérés.

— Je vous en prie, Forghieri. Ne faites pas comme si vous aviez des principes. Un animal comme vous ayant trahi et tourné le dos à son propre élève, a perdu ce privilège depuis longtemps.

Il leva les yeux vers le dieu mécanique. Tout semblait perdu, mais le combat ne l’avait pas quitté, il était ici pour tuer cet homme.

— Vous mourrez comme un chien. Comme un insecte même, digne de la vermine que vous êtes. D’une mort encore plus misérable que celles des innombrables vies que vous avez piétinées. Voilà pour vous une façon juste de mourir.

Il fit un pas en avant, son athamé brandi à ses côtés. Puis, il lança un ordre par-dessus son épaule à Gwyn et Shannon.

— Fais-le.

— …!

Shannon secoua la tête. Un refus bien plus catégorique qu’elle n’en avait jamais montré. Mais elle savait pourquoi il le lui ordonnait. Oliver le savait aussi. Il répéta son ordre, cette fois d’une voix d’acier.

— C’est un ordre de ton seigneur. Libère le sceau, Shannon Sherwood !

Il ne s’adressait plus à sa « sœur », mais à une vassale. Shannon avait l’air sur le point de fondre en larmes, mais Gwyn posa une main sur son épaule.

— ……Shannon.

Tout était dit. Il n’y avait plus d’autre option.

— …

Et ces mots la forcèrent à agir, sachant ce qu’ils allaient infliger à son cousin.

— …DUAEDETRONI !

Sa décision prise, Shannon leva sa blanche baguette et commença son incantation. Dès que les mots furent prononcés, Oliver sentit une présence familière l’envahir. Une âme immense et puissante, qui trouvait en lui un refuge éphémère.

Misce, misce…

— …Ah…

Elle fusionna avec son âme, se superposant à elle. Elle se déversa en lui comme de l’or en fusion.

— ———kk———.

Un vertige brûlant, la douleur ravageant son corps. Chaque parcelle de chair rejetait l’intrusion, résistait, tentait de l’expulser. C’était un mécanisme de défense naturel. Mais Oliver devait le briser par la seule force de sa volonté. Ce paradoxe insoutenable ne fit qu’amplifier la souffrance, et pourtant, ce n’était qu’un avant-goût de ce qui l’attendait.

— ——AH—— ah———

Conformément au flux doré, la transformation progressa de son âme à son corps éthérique, puis à sa chair. Le flux de mana enfla et s’accéléra, reconstruisant jusqu’à ses os, déclenchant une douleur cent fois plus atroce que des crampes de croissance. Un orchestre de tourments insensés que le garçon écrasa sous une haine inextinguible pour l’ennemi face à lui.

——A ———A ——

Il accueillit la douleur, comme on boirait une coupe de ciguë en toute conscience. Et dans les tréfonds de sa raison en fusion, une ironie venimeuse surgit : C’était une punition appropriée pour avoir souillé l’âme de sa propre mère. Les vaisseaux sanguins de ses yeux éclatèrent. Des larmes cramoisies coulèrent de ses paupières déchirées, glissant sur son masque avant d’inonder ses joues.

— GAHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH !

D’un hurlement, il se projeta dans les airs.

Le balai arrimé dans son dos réagit aussitôt, s’élançant à pleine vitesse, ses pieds trouvant appui sur son manche. À califourchon sur le balai filant comme un éclair, Oliver prit position, tournant sur la droite, la main basse. Une forme hérétique, absente des trois grands styles d’art de l’épée, mais une forme qu’il avait déjà laissé entrevoir lors de son duel contre Nanao.

Le Style de Chloe s’était libéré.

Des arts jadis perdus, désormais renaissants. En absorbant l’âme d’un génie, le garçon devint une comète, traînant des larmes de sang dans son sillage alors qu’il fusait vers le dieu mécanique.

GLADIO !

D’un coup d’athamé en passant, il le frappa. L’impact du sort de section frappa l’épaule du golem géant, et des éclats d’adamant arrachés s’éparpillèrent dans les airs.

— Vous avez brisé l’armure avec un simple sort ?! s’exclama Enrico.

Derrière le géant, Oliver fit un virage brutal, revenant à la charge.

Le dieu mécanique balaya l’air de ses bras pour l’écraser comme un moucheron, mais le garçon esquiva d’une manœuvre téméraire et plongea sous l’attaque, lacérant le flanc du torse avec un double sort.

Un hurlement métallique déchira les tympans, et une profonde entaille marqua une fois de plus l’armure.

— Un Gladio transperçant l’adamant.

La voix du vieux fou se fit grave et profonde. Les paumes du dieu mécanique se dressèrent, visant la trajectoire d’Oliver. La même lumière violette qui avait décimé les wyvernes se mua en un déluge de tirs, criblant la zone alentour. L’intensité du bombardement rendait toute esquive impossible, quelle que soit sa maitrise du balai.

— GAAAAAAAAAAAAAAAAA !

Mais face à cette pluie inévitable, Oliver bondit hors de son balai. Allégé de son poids, le balai se faufila aisément à travers les interstices, tandis qu’Oliver marchait littéralement dans les airs, bondissant en trois dimensions à travers l’attaque. Quelques pas plus tard, le balai fit demi-tour, et ses pieds s’y posèrent à nouveau.

— …Des acrobaties sur balai mêlées à de la Marche Céleste…

Ces mouvements défiaient toutes les règles du combat magique conventionnel. Dire qu’ils étaient magistraux aurait été un euphémisme. Mais le vieux fou les avait déjà vus auparavant.

— Qui vous a appris à vous battre comme ça ? exigea Enrico.

Pour toute réponse, Oliver décocha un sort tranchant en direction de la tête du golem géant. Celui-ci para avec ses bras, encaissant l’attaque, tandis qu’Enrico restait obsédé par l’idée de percer le mystère.

— …Non. Impossible. Même si elle t’avait entraîné en personne, ce ne sont pas des mouvements qu’on peut simplement imiter. Et surtout, comment ces manœuvres insensées ne réduisent-elles pas ton corps en miettes ?!

Voler sur un balai à des vitesses impossibles, s’arrêter net pour bondir dans les airs bien au-delà des limites de la Marche Céleste… Ces manœuvres dépassaient même ce dont un mage était censé être capable de faire. Un virage forcé à cette vitesse aurait dû broyer ses organes. Enrico avait déjà vu quelqu’un lui prouver le contraire.

— …Mm…

Mais il y avait une différence évidente. Le filet rouge qui traçait la trajectoire du garçon n’était plus simplement des larmes. Son sang s’échappait de chaque pore de sa peau, et sa robe, depuis longtemps trempée, était incapable d’en absorber davantage. Enrico ajusta ses observations en conséquence.

— …Ton corps est bel et bien en train de se déchirer. Mais tu te soignes en parallèle. Tu maintiens un sort de soin qui compense la destruction de ton corps ? Qui est derrière ça… ? Où… ? Comment ?

Des impossibilités successives auraient dû le réduire en cendres, et pourtant, quelqu’un l’empêchait de s’effondrer. Enrico le percevait, mais il ne comprenait ni qui ni comment. Ce n’était clairement pas le garçon lui-même, mais la distance était trop grande pour que ses camarades puissent lui fournir un soutien à distance. La guérison était un art délicat, nécessitant généralement une finesse accessible seulement avec la portée de la magie spatiale. Il était inconcevable qu’un tel soin puisse être administré à quelqu’un exécutant des manœuvres aériennes aussi frénétiques.

— GAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA !

Mais la réalité réfutait toute théorie. Mutilé, mais toujours debout, le garçon poursuivait son ballet infernal. Ses yeux imbibés de sang brillaient d’une hostilité démoniaque, et Enrico sentit un frisson qu’il n’avait pas connu depuis des années. Cette sensation, elle aussi, lui procurait un plaisir malsain.

— …Quel frisson ! Tant de mystères… !

Ses yeux en sang coloraient sa vision de rouge. Une douleur abyssale et une haine dévorante pulsaient en lui.

— GAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA !

Une chaleur semblable à de la lave en fusion courait dans ses veines. Oliver combattait tel un démon incarné. Le mot douleur n’avait plus aucun sens. Son corps se brisait, son âme se fragmentait. Il n’y avait plus une seule parcelle de son être qui ne hurlait pas de souffrance, plus un seul instant de répit. Ses cinq sens fusionnaient dans la torture, et les informations extérieures lui parvenaient sur des vagues de supplice. C’est ce qui rendait cela si essentiel. Tout comme Deus Ex Machina était alimenté par une malédiction, lui fonctionnait à la douleur.

La lumière des sorts jaillit des doigts du Deus ex machina. Un seul impact suffirait à le réduire en cendres, forçant Oliver à danser dans le ciel, défiant toute inertie. L’effort colossal arrachait la chair de ses membres, mais chaque blessure était soignée en un instant. C’était un châtiment. Il était une âme damnée à qui l’on refusait même le privilège d’une fin. « Ainsi soit-il », pensa le garçon. « C’est ainsi que cela doit se passer ».

Il rit.

Il y avait ici deux pécheurs impardonnables. Et jamais il n’avait osé imaginer que l’un d’eux puisse être épargné du tourment. Oliver affrontait le Deus Ex Machina en solitaire, combattant comme nul autre au monde. Toute tentative maladroite de soutien risquait de le gêner, et ses camarades en contrebas ne savaient plus quoi faire.

— Où doit-on viser ?!

— Aux jointures ! L’armure est trop épaisse ailleurs !

— Quelqu’un pense pouvoir percer de l’adamant ?!

— À bout portant, oui ! J’ai besoin d’un soutien !

— Attendez, pas d’attaques suicidaires ! Si on n’arrive pas à atteindre Enrico directement…

Même les vétérans de l’école étaient désemparés. Frustrés par leur impuissance, certains camarades prirent l’initiative, montant sur leurs balais, bien décidés à ne pas laisser leur jeune seigneur combattre seul. Mais leurs actions ne passèrent pas inaperçues. A peine s’étaient-ils élevés dans les airs qu’une lumière violette jaillit des paumes du dieu mécanique, balayant l’espace dans leur direction.

— Ah !

— Merde !

Ils comprirent leur erreur trop tard. Lors du décollage, un mage devait atteindre une certaine vitesse avant de pouvoir esquiver. Durant cet instant crucial, ils étaient totalement exposés, incapables d’éviter cette lumière violette implacable.

EXTRUDITOR !

Oliver lança un sort et tendit une main, sauvant ses deux camarades de justesse.

— Hein… ?

— Mi-lord ?

Il avait repoussé l’un d’eux avec un sort et agrippa l’autre par le col. Tous trois échappèrent de justesse à la zone de mort. Mais sans attendre, le garçon était déjà reparti, remontant en flèche sur son balai.

— GAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA !

Son rugissement résonna, captant toute l’attention d’Enrico. Ses camarades désormais en sécurité, il affrontait seul l’effroyable golem géant. Ce n’était plus eux qui protégeaient ce garçon, mais bien le contraire.

— Merde, Gwyn ! rugit Karlie. — C’était quoi, ça ?! Il pense à quoi, au juste ?! Il se jette dans la mêlée pour sauver des gens ?! Une seule erreur et on perdait notre roi !

— …Je doute que Noll soit encore capable de penser, répondit Gwyn, son archet ne quittant jamais les cordes de son instrument. La mélodie qu’il en tirait était instable, trahissant l’émotion qui l’étouffait à chaque instant, lui qui voyait son cousin subir une telle épreuve. Mais il ne pouvait s’arrêter.

La musique enchantée était la seule chose atténuant la souffrance d’Oliver.

— Il a fusionné avec l’âme de Chloe Halford, la meilleure mage du millénaire. Que son corps n’ait pas explosé dès la première tentative était déjà un miracle. Qu’il continue à se battre en maintenant cette fusion est tout bonnement insensé. Peu importe la préparation qu’il s’est forgée à force d’essais répétés…

Gwyn comprenait mieux que quiconque l’exploit démesuré qui se déroulait sous leurs yeux. En tant que mage du clan Sherwood, l’aîné de sa lignée, ce fardeau aurait dû être le sien.

— Je n’aurais jamais pu l’endurer. Même pas une seule seconde.

Et jamais il n’oublierait le poids du péché qu’il portait : celui d’avoir forcé son cousin à endosser ce fardeau à sa place.

Sanavulnera… Sanavulnera… Sanavulnera… !

Dans l’ombre de Gwyn, Shannon jetait des sorts de soin entre deux sanglots. Sa magie maintenait l’intégrité physique d’Oliver, mais en contrepartie, elle le torturait avec une douleur sans fin. La guérison rapide allait toujours de pair avec la souffrance de la régénération. Les blessures faisaient mal, et leur guérison tout autant. Oliver combattait en subissant ces deux supplices à la fois. Et à cela s’ajoutait une troisième douleur : celle infligée par l’âme de Chloe. Karlie observa tour à tour les deux frères et sœurs puis Oliver, réalisant enfin l’ampleur du drame en cours.

— Il n’est plus capable de réfléchir… ? Elle fronça les sourcils. — Alors pourquoi est-ce qu’il nous a protégés ? Il est en transe, non ? Il ne devrait pas être capable de se soucier de ses pions…

Elle ne trouvait aucune raison logique pour expliquer pourquoi Oliver avait mis sa propre vie en péril pour les sauver. Mais Gwyn, lui, connaissait la réponse. Même en continuant de jouer, il trouva la force de la formuler.

— C’est tout l’inverse. Privé des limites de sa raison, Noll est incapable d’abandonner qui que ce soit. Même avec l’assassin de sa mère devant lui. Même avec un corps brisé par la douleur.

Gwyn se mordit la lèvre, et une goutte de sang coula sur son menton. Ce n’était rien comparé à ce qu’il aurait dû ressentir. Mais c’était le seul moyen de ne pas sombrer. Il ne pouvait pas laisser son cousin souffrir seul.

— Au fond, il est juste… gentil. Incorrigiblement bienveillant… !

Sa voix était un cri de détresse. Et c’est cette émotion brute qui permit à Karlie et à ses compagnons de réaliser pleinement qui était vraiment leur seigneur, quel genre d’homme elle avait accepté de suivre en guerre.

— …Putain de merde… ! lâcha Karlie, submergée par un flot d’émotion.

Honte, sentiment d’infériorité et autre émotion innommable. Elle n’était pas la seule. Autour d’elle, ses camarades tremblaient, le mana en eux bouillonnant. L’envie de se jeter dans la mêlée les dévorait, mais ils se contenaient, retenant leur souffle, les yeux rivés sur le combat au-dessus d’eux.

— …Combien de temps ça dure ? demanda Karlie.

— On n’a jamais essayé plus de deux minutes, grogna Gwyn.

Et cette simple réponse acheva de les convaincre. Leur seigneur sacrifiant son propre corps, brûlant sa vie à vif…Pour leur offrir du temps. Du temps pour trouver un plan à la hauteur du prix qu’il était en train de payer.

— Je crois que je commence à assembler les morceaux. Même s’il y a encore pas mal de zones d’ombre…

Depuis son poste de pilotage au sommet du dieu mécanique, Enrico ne voyait plus aucun des autres étudiants comme une menace. Tout son enthousiasme était désormais tourné exclusivement vers Oliver. L’origine inexplicable de sa puissance et ses mécanismes le fascinaient profondément. Il avait observé assez longtemps pour oser formuler une hypothèse.

— Son âme est en toi, n’est-ce pas ? dit-il, certain d’avoir vu juste. — L’âme de Chloe Halford, Two-Blade en personne.

Oliver ne répondit pas. Ses os grinçaient sous la vitesse que lui imposait son balai. Il plongea sous le bras titanesque du golem, esquivant de justesse, avant de fondre sur le perchoir d’Enrico, martelant à nouveau son armure d’un sort tranchant. Mais le vieux fou ne lui prêta même pas attention. Il continuait à murmurer dans sa barbe, absorbé par sa réflexion.

— Une fusion d’âmes… !

Il prononça ces mots avec délice.

— J’en connaissais la théorie, mais je ne l’avais encore jamais vue en pratique. On raconte que seules deux demi-espèces dans toute l’Histoire y sont parvenues ! Fusionner l’âme d’un autre avec la sienne, s’approprier sa nature, son expérience… Quelle prouesse !  L’étude de l’âme reste un domaine bien trop primitif.  Nous ne disposons quasiment d’aucun moyen pour l’observer directement… Et pourtant, vous voilà devant moi, preuve vivante que cela est possible.  Je ne peux pas encore le prouver… mais…

Les réussites dans un domaine inobservable avaient des résultats dans un domaine observable. C’était monnaie courante dans le monde des mages. Et cela permit à Enrico de cerner ce qui devait se passer chez son adversaire.

— …Une fois les autres possibilités éliminées, la fusion d’âmes est la seule option restante. Les arts de l’épée de Chloe étaient les siens et les siens seuls. Même Garland n’avait pu en apprendre qu’une fraction et s’était avéré incapable d’imiter son style de combat de manière significative.

Un coup particulièrement puissant frappa la main du golem, lui tranchant un doigt. Enrico ne s’en troubla pas le moins du monde. En réalité, il semblait impressionné par la netteté de la coupe. Un sort insensible à la dureté de l’adamant… Brisait-il les liens entre la matière à un niveau microscopique, ou était-ce simplement une nouvelle preuve de la supériorité de Chloe Halford ?

— Une capacité qui n’apparaît qu’une fois par génération, qui ne peut être transmise ni par le sang ni par l’éducation… Nous, mages, appelons cela une compétence d’âme. Et Chloe en avait plus que quiconque. Il n’y a qu’un seul moyen de les obtenir : avoir accès à cette âme même. Tout comme vous et la directrice.

Lorsque les sept l’avaient abattue, la directrice avait absorbé son âme. C’était son rôle, cela et la trahison inattendue. Mais ce qu’Enrico voyait sous ses yeux contredisait ce qu’il savait et l’amena à une autre conclusion.

— Cette nuit-là, la directrice n’a pas réussi à s’emparer de l’âme entière de Chloe, pas vrai ? Une partie lui a échappé et s’est retrouvée en vous. C’est la seule explication possible.

Il en était persuadé. Il ne comprenait pas comment cela avait pu arriver, mais une fraction de l’âme de Chloe Halford leur avait échappé et se trouvait ici, dans son adversaire, lui permettant d’utiliser ses arts contre lui. Ayant atteint cette conclusion, l’instructeur prit une profonde inspiration.

— GAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA !

— Kya-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha !

Son rire monta tout droit du diaphragme, comme s’il cherchait à couvrir le rugissement meurtrier de son adversaire.

— Comparez-nous aux demis, et vous comprendrez ! Les humains sont des créatures individualistes !

Le vieux fou criait maintenant, s’adressant à un adversaire qui semblait peu enclin à la conversation. Pourtant, il éleva la voix pour que ses mots atteignent leur cible, non, pour qu’ils frappent au cœur.

— C’est d’autant plus vrai pour les mages ! L’art de la fusion d’âmes n’est fondamentalement pas fait pour nous ! Le stress de la fusion doit être inimaginable ! La directrice parvient à dominer l’âme volée, mais même une sorcière comme elle en subit des migraines chroniques !

Oliver n’avait pas besoin qu’on le lui dise. Il savait à quel point cet exploit était impossible. Même à cet instant, il saignait, refoulait son agonie, et étouffait ses gémissements sous l’effort. Chaque sensation le lui rappelait. Mais il n’écouta pas. Car s’il prêtait la moindre attention à cette souffrance, le sortilège se briserait. Et il savait que cela le laisserait incapable de bouger le moindre petit doigt.

— Et pourtant, ce que vous faites est bien plus exigeant ! Le réceptacle de chair que vous êtes ne peut contenir une compétence d’âme ! Chaque mouvement vous détruit, vous obligeant à être soigné en permanence !

C’était vrai. Le corps d’Oliver ne tenait qu’en un seul morceau parce que la guérison de sa cousine était plus rapide que son effondrement physique. Sans son soutien, il aurait été depuis longtemps réduit en lambeaux. Il avait perdu le compte du nombre de fois où ses tendons avaient cédé durant ce combat.

— Les humains ne peuvent recevoir qu’une quantité limitée de soins au cours de leur vie. Vous le savez, n’est-ce pas ? Combien de votre espérance de vie sacrifiez-vous pour chaque minute passée à vous battre ainsi ?!

***

Ces mots réveillèrent un souvenir. Tout au fond de l’esprit d’Oliver, un pas sur la route qui l’avait mené à ce qu’il était aujourd’hui.

  • Tu ressens ça ? Tu commences à te heurter à ce mur.

À quatre pattes dans une cave glaciale, Oliver écoutait la voix de son père, plus froide encore que l’air ambiant. Quinze heures d’entraînement ininterrompu, laissant chaque parcelle de son corps brisée par la douleur. Il ne savait plus combien d’os il avait fracturé ni combien de fois il avait perdu connaissance. L’abus de soins médicaux et de potions le forçait à récupérer, mais même cela devenait de moins en moins efficace pour lui permettre de se relever.

— Voici la limite de ton talent. Acquérir des techniques supérieures à ton niveau prendra des années, voire s’avérera totalement impossible. Seuls ceux qui sont réellement doués peuvent surpasser cette barrière. Et j’ai bien peur que tu ne sois pas l’un d’eux.

Même avec son fils au bord de l’effondrement, le ton de son père restait plat. Aucune trace d’émotion. Le but de cet entraînement était de briser son corps et son esprit. Les sentiments n’avaient pas leur place ici.

— La croissance physique et l’expérience peuvent pallier ce manque dans une certaine mesure, mais cela ne suffira pas. Chacun de tes futurs adversaires sera un véritable génie, poursuivit-il. — C’est là qu’intervient l’âme de Chloe Halford. L’implanter en toi, y intégrer l’expérience d’un génie, une expérience que tu ne pourrais jamais acquérir autrement, te permettra de franchir ce mur, et rien de plus. Bien sûr… seulement si tu es capable de supporter la fusion d’âmes.

Trop épuisé et trop meurtri pour parler, Oliver parvint tout de même à assimiler les paroles de son père. Il ne devait jamais abandonner la réflexion. Cesser de penser signifiait perdre tout sens. Et si ce sens était perdu, la douleur à venir devenait insoutenable.

— Sais-tu pourquoi nous te poussons à bout avant d’entreprendre une fusion ? Parce que nous devons convaincre ton âme de la nécessité. Lui faire comprendre que ta chair ne survivra pas autrement, expliqua son père.

— Les âmes humaines ne sont fondamentalement pas conçues pour accepter un apport extérieur. La coquille qui forme notre être est extrêmement rigide et ne peut être modifiée qu’au travers du filtre de nos propres expériences. Cela reste vrai même avec le pouvoir du Dévoreur d’Âmes. Mais si certaines conditions sont réunies, alors cela peut changer. L’une d’elles consiste à affaiblir la résistance de l’âme à la fusion.

Sa voix monotone continuait, implacable. Tout l’entraînement et toute la souffrance qu’il avait endurés jusqu’ici n’étaient que des préparations au véritable objectif. Une vague glaciale de peur submergea Oliver, une peur qu’il pensait pourtant annihilée depuis longtemps. Il n’arrivait même pas à concevoir l’idée. Une souffrance plus grande que celle-ci ? Comment cela pouvait-il seulement être possible ?

— La douleur sera inimaginable. Il n’y a aucune garantie que tu survives. Quand tu seras prêt, dis-le.

Il ne lui offrait pas la moindre consolation, pas même un brin d’encouragement. Juste la promesse d’un futur empli d’agonie. Et son père était parfaitement conscient de la cruauté qu’il y avait à exiger une décision de lui en cet instant.

—  …Est-ce…que ?

Oliver tenta péniblement d’aligner les mots. Il n’avait pas parlé depuis des heures, et à présent qu’il le faisait, ce n’était pas pour exprimer sa propre souffrance, mais pour poser une question urgente.

— …Est-ce que ça fera… souffrir… Maman… ?

— … !

Tout ce temps, son père avait conservé ce masque d’indifférence sur son cœur, mais ces mots suffirent à en fissurer la façade. Ses ongles s’enfoncèrent dans ses joues tremblantes, les maintenant immobiles. Entre ses doigts, Oliver entrevit fugacement l’homme que son père avait été autrefois. Celui qui lui avait offert des jours heureux.

— …Un être qui n’existe qu’à l’état d’âme n’a pas d’esprit conscient, comme les vivants. Ce n’est que lorsque le corps, l’éther et l’âme sont réunis que l’esprit fonctionne véritablement. Chloe n’est pas capable de ressentir la douleur que tu ressens.

C’était la première et unique forme d’apaisement qu’Oliver recevait depuis le début de cet entraînement. Un infime soulagement au milieu des tourments qu’il avait traversés et de ceux qui l’attendaient encore. Sa mère, elle, n’en éprouverait rien.

— Mets cette préoccupation inutile de côté. Concentre-toi, sinon ta personnalité sera broyée dès la première tentative.

D’un geste, l’homme pointa sa baguette blanche vers l’unique porte de la pièce et interpela quelqu’un.

— Entre, Shannon.

La porte s’ouvrit sous l’effet d’un sort, et la jeune fille qui était restée collée contre s’effondra à l’intérieur du sous-sol. Shannon Sherwood, les yeux rougis par les larmes.

— Noll !

Voyant son cousin à peine conscient, Shannon se précipita vers lui et l’enlaça avec force. Un frémissement agita le coin des lèvres d’Oliver. Il ne ressentait presque rien d’autre que la douleur, mais sa chaleur parvint tout de même à l’atteindre. Il pouvait sentir tout l’amour qu’elle lui portait.

— Fais-le. Tu es de la lignée principale. tu sais bien mieux que moi que c’est le devoir que notre sang nous impose.

Son père lui arrachait déjà ce maigre réconfort. Oliver savait que c’était pour son bien. S’il s’autorisait un répit maintenant, si le fil de la tension se rompait, jamais il ne pourrait supporter la souffrance qui l’attendait.

— …Fais-le… Sœurette…

Alors, il l’accepta de lui-même. Pour que sa « sœur » si douce, celle qui ressentait si profondément la douleur d’autrui, se blâme un peu moins. Pour que toute cette souffrance soit sienne et sienne seule.

Et Shannon comprit. Elle hésita longtemps, si longtemps, avant d’essuyer ses larmes et de lever sa baguette. Il n’y avait jamais eu de choix. Ce fardeau était inscrit dans leur sang, et depuis sa naissance, elle en était le cœur battant.

— …DUAEDETRONI… Misce, misce…

La voix de Shannon tremblait durant son incantation et quelque chose d’immense se déversa en Oliver. Comme si l’on versait de la lave en fusion dans un plat en céramique. La première fissure dans son âme.

— —————————— !!!!!!!!

L’instant initial balaya toute la douleur qu’il avait ressentie jusqu’à présent. C’était bien pire. Comme s’il perdait l’essence même de son être, une sensation qui dépassait les concepts de souffrance ou de douleur. Son corps rejetait cette intrusion avec une violence inouïe, dépassant les limites articulaires de ses membres. Son père et Shannon luttaient désespérément pour le maintenir au sol, l’empêchant de se détruire lui-même.

— Noll… Noll… !

Shannon avait déjà terminé la fusion de son côté. Seule une fraction de l’âme de Chloe s’était mêlée à celle d’Oliver, une simple goutte dans son océan. Mais c’était déjà une dose fatale.

— Tu vois maintenant ? Voilà le tourment causé par une âme étrangère.

Ce qui lui parut une éternité ne dura en réalité que quelques minutes. Le rejet autodestructeur commença à s’apaiser. Son souffle haletant se calma peu à peu, et il fallut encore un moment avant que la lumière de la raison ne revienne dans ses yeux. Son père, constatant que son fils avait survécu, reprit la parole.

— Une quantité infinitésimale de son expérience a coulé en toi. L’expérience d’un maître en la matière que tu n’aurais jamais pu égaler par un simple entraînement. Mais cela ne fait pas encore partie de toi.

Il sortit un petit flacon de sa poche et en versa le contenu dans la bouche d’Oliver. Le liquide glissa dans sa gorge, et une chaleur brûlante se répandit dans tout son corps, comme une fièvre. Un élixir si pur qu’on disait qu’il pouvait ramener quelqu’un du seuil de la mort.

— Ce n’est qu’en mettant cette expérience en pratique que ton âme pourra l’accepter. Et cela doit se faire immédiatement après la fusion. Comme on forge le fer tant qu’il est chaud.

Son père se leva et se plaça au centre de la pièce.

— Dégaine ta lame. Nous devons encore nous entrainer.

Son athamé était déjà prêt. Son fils venait d’endurer une douleur qui aurait suffi à briser n’importe qui, corps et âme. Pourtant, il comptait encore l’affronter. La première à réagir ne fut pas Oliver, mais Shannon. Elle pointa sa baguette blanche vers l’homme, se plaçant devant son cousin. Une fille qui n’avait jamais cherché le conflit de sa vie. C’était peut-être la première fois qu’elle en provoquait un.

— …Laissons Noll… se reposer… !

— Si je le fais, alors tout cela n’aura servi à rien.

Et il balaya son courage d’une seule phrase. Oliver, voyant cela, força son corps alourdi par la douleur à bouger. Il lui fallut plusieurs tentatives, mais il finit par se relever.

— …Merci…, murmura-t-il.

Il prit la main de Shannon, la tira doucement sur le côté et se plaça face à son père. Voyant son fils tremblant lever son athamé, l’homme hocha la tête.

— Bien. C’est ainsi que cela doit être. À moins que tu n’acceptes cette souffrance, nous n’avancerons pas, dit-il à son fils. — Et nous répéterons ce processus plus de fois que tu ne pourras les compter.

Oliver le savait. Il n’avait jamais cherché à l’éviter. Cela ne lui avait jamais été imposé. Cette souffrance ne résultait pas de la volonté de son père. Par sa propre volonté, il avait hérité du vœu de sa mère, juré sa vengeance, et cherché à s’approprier le pouvoir contenu dans son âme.

***

— GAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA !

Brûlant littéralement sa vie sur un balai, il frappa le dieu mécanique de son athamé imbibé de son sang. Le vieux fou, en retour, riposta avec des mots.

— Votre âme est une chimère ! Pour accepter l’âme hors norme de Chloe Halford, vous avez été contraint de déformer le noyau même de votre être !

GLADIOOOOOOOOOOOOOOOO !

Son sort tranchant déchira l’armure du bras mécanique, comme pour couvrir une voix qu’il exécrait. Oliver jura qu’au prochain assaut, il le couperait entièrement, et son balai vira dans les airs pour charger à nouveau.

— Ce n’est pas du travail acharné, c’est de l’automutilation ! Pour absorber son âme, pour recréer ses talents après sa mort dans un corps ordinaire, vous avez dû briser votre corps, votre éther et votre âme, encore et encore !

Dans un coin de son esprit, Oliver admit que c’était vrai. Il avait fait tout cela afin d’avoir la force nécessaire pour abattre les sept. Il a emprunté une fraction de l’âme de sa mère, car son absence de talent inné ne lui avait laissé aucun autre choix. Même si cela signifiait une déformation fatale de l’homme qu’il avait été.

— Cet effort est indéniablement admirable ! Mais ce que vous avez accumulé n’est que torture et abus, un reniement de soi ! Et cela ne mène qu’à la douleur et à la futilité ! lança Enrico. — Les altérations de l’âme ont un effet irréversible sur la personnalité ! Le prix payé pour apprendre à vous battre comme elle, a coûté bien plus que votre seule espérance de vie ! Vous avez dû sacrifier quelque chose de bien plus essentiel !

Le vieux fou était implacable. Il forçait Oliver à regarder en face ce qu’il avait jeté dans la fournaise pour obtenir cette force. La mâchoire du garçon se crispa si fort que ses dents en craquèrent.

— Je suis sûr que vous le savez ! Il doit y avoir quelque chose que vous saviez faire autrefois et que vous ne pouvez plus faire, peu importe les efforts ! Un trou béant laissé derrière soi !

Ces mots le forcèrent à se tourner vers son propre passé. À se rappeler ce qu’il était avant de s’être infligé cela. Il savait que c’était vain, mais il n’essaya pas de résister. C’était un cri venu de l’âme elle-même, forcée à travers des altérations irrévocables, une perte qu’il ne pouvait se résoudre à accepter.

Je me rends ! Pitié, pitié ! J’ai mal aux côtes à force de rire !
Oh, mon fils… Noll ! Tu as un don pour faire rire les gens !

— GAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA !

Les larmes de sang ne cessaient de couler. Un vent glacé s’engouffrait dans le trou laissé dans son cœur. Même sa haine lui semblait être une forme de salut. Il ne lui restait plus que cela pour alimenter son bras armé. Mais du combustible, il en avait à l’infini. Oliver était fait de haine et de dégoût sans fin. Cet homme avait mis fin au rire de sa mère, déclenchant un changement qui l’avait mené à ne plus être qu’une coquille vide.

— Et le plus triste dans tout ça ? reprit Enrico. — Vous avez tout sacrifié… et pourtant, vous êtes encore loin de la remplacer.

Son ton s’était soudainement apaisé, et cela blessa Oliver bien plus profondément que n’importe quelle provocation.

—  Vous le savez mieux que personne que vous n’êtes en rien comme elle. Vous vous êtes infligé cela, encore et encore, ne copiant qu’une fraction de ses techniques… mais la véritable n’était pas comme ça.

Enrico avait connu l’originale. Et cela crevait les yeux. La lumière éclatante des lames de Chloe Halford, cette beauté inégalée, n’allait jamais le quitter. Et face à ces souvenirs, l’adolescent qui lui faisait face n’était qu’une pâle imitation. Peu importait à quel point ses formes étaient identiques, même si elles provenaient directement de l’âme de Chloe, les techniques que ce garçon déployait n’étaient pas les siennes. Il n’était qu’une ombre à son effigie, projetée par la lumière de Chloe Halford.

— Face aux Gnostiques, face aux divinités des Tírs, même face à moi, cette nuit-là… Elle était toujours elle-même. Riant, pleurant, s’énervant ou compatissant selon ce que dictaient ses émotions, balançant ses lames en un pur prolongement d’elle-même. Ni dominée par la logique, ni consumée par une magie quelconque, elle vivait selon ses propres règles, en tant que Chloe Halford et personne d’autre. Sa lame était libre.

C’était vrai, Oliver le savait. Aucun maître n’avait jamais pu égaler le style de sa mère, car il émanait directement de sa personnalité. Là où la plupart des mages renonçaient très tôt à certaines choses, elle les avait miraculeusement préservées. C’est pour cela qu’elle fascinait tous ceux qui la croisaient. Qu’elle leur donnait envie de lui ressembler, qu’elle les inspirait, qu’elle allumait en eux une flamme. Celle-là même qui brûlait aujourd’hui en lui.

— Voilà ce qu’il manque à votre épée. Ce que vous ne pourrez jamais obtenir, peu importe vos efforts. Précisément parce que vous avez fait une négation de vous-même encore et encore pour laisser entrer l’âme de Chloe. Vous ne vous êtes jamais autorisé à être vous-même. Le pire de tous les carcans que s’imposent les humains ! L’antithèse absolue de la façon dont Chloe vivait !

Chaque mot d’Enrico était comme une lame qui s’enfonçait dans sa chair. Taisez-vous, taisez-vous, taisez-vous ! hurlait l’âme d’Oliver. Je le sais déjà ! Je n’ai pas besoin que vous me le disiez ! Je le sais mieux que quiconque !

— GAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA !

Il vrilla dans les airs, prêt à fondre de nouveau sur son ennemi, mais alors qu’il tournait, son corps fut violemment tiré vers le bas.

— ?!

— …Mm ?

Pris au dépourvu, Oliver chuta et deux bras l’attrapèrent au vol, comme s’il était tombé en plein match de sport de balais.

— Soyez pas vache avec notre roi, Professeur Enrico.

Le visage de Karlie était juste à côté du sien, ses bras le serrant fermement. Il se débattit, tentant de repartir au combat.

— GA——— A———   !

— Respirez un bon coup. Voilà, voilà.

Tout en cherchant à apaiser son roi, Karlie le maintint fermement dans une prise de lutte, l’empêchant de bouger. Vu de près, il faisait peur à voir. Du sang suintait de ses veines déchirées, couvrant chaque centimètre de son corps d’une teinte écarlate. Ses mouvements impossibles avaient brisé chacun de ses os, et la guérison accélérée les avait ressoudés de travers. Moins de deux minutes de combat l’avaient laissé à deux doigts de la destruction totale.

— Kya-ha-ha-ha-ha ! Pardonnez-moi. J’ai peut-être un peu exagéré !

Enrico semblait vaguement repentant. Confronté à l’écho de son ancienne élève, Chloe Halford, il avait perdu de sa superbe. En prenant conscience de cela, il retrouva son ton professoral et s’adressa aux élèves restés en bas.

— Soyons clairs, j’accepte votre reddition. La rébellion contre Kimberly est l’un des crimes les plus graves en ce monde, mais si j’en parle à la directrice, il y a peut-être matière à négocier. Peut-être que vous n’allez pas tous mourir ! Et j’aimerais reconnaître vos efforts.

Un geste de grandeur, venant d’un vieux fou certain de sa supériorité. Karlie leva brièvement les yeux vers lui, puis se pencha à l’oreille de son seigneur blessé.

— Qu’en dites-vous, Votre Majesté ?

La décision lui revenait. Et cette question, une fois encore, fit ressurgir des souvenirs nichés au fond de l’âme de sa mère.

***

— …Je préférerais encore affronter un dieu alien.

La voix de l’homme suintait le mépris. Une partie de son corps s’était transformée en cristal translucide, ses bras en lames de silex, mais il n’était même plus capable de les brandir. Tout ce qui se trouvait sous sa taille avait été impitoyablement réduit en miettes. Les cadavres de ses camarades gisaient en morceaux tout autour de lui. Le don accordé par le dieu de ce Tír avait été anéanti, et la vie de l’homme vacillait comme une flamme prête à s’éteindre devant Chloe.

— …La magie, mon cul. Allez au diable, vous les mages. Tout ce que vous faites, c’est jouer avec les vies en poursuivant votre folie.

Chloe ne répondit pas. Après tout ce qui venait de se passer, elle n’avait ni le cœur ni l’envie d’argumenter contre son amertume. Là où les mages de Lantshire avaient tenté une expérience ratée sur les malédictions, la terre elle-même avait été souillée. Briser cette malédiction rapidement s’était avéré impossible, piégeant des milliers d’innocents. Mis en quarantaine face à une mort lente et inéluctable, ils avaient fini par se tourner vers leur dernier espoir, adorer une divinité d’un Tír, devenir des Gnostiques. Et les chasseurs de Gnostiques avaient été envoyés pour les éliminer. L’homme devant elle était le seul survivant.

— …Vas-y, brûle-moi. Ça ne changera rien. Rien du tout.

Ses derniers mots résonnaient comme une prophétie et Chloe découvrirait plus tard à quel point il avait vu juste.

— Pitié… Laissez-moi partir…

Pour chaque condamnation cruelle qu’elle entendait, il y avait une supplication. Et ces suppliques pesaient sur Chloe bien plus que n’importe quel rugissement de monstre. Dans un recoin d’un sous-sol, une femme tremblante était recroquevillée, serrant contre elle un nourrisson avec des bras aussi frêles que des branches mortes. Ce seul détail suffisait à Chloe pour comprendre toute la situation. Une famille miséreuse, errant jusqu’à ce qu’un groupe de Gnostiques les recueille, une histoire tristement banale.

La société magique, pour le meilleur ou pour le pire, avait fait de la quête du savoir sorcier sa seule priorité. Le reste, comme les programmes d’aide sociale, était jugé secondaire. Résultat, les pauvres parmi les non-mages étaient abandonnés à leur sort, et les adeptes gnostiques avaient appris à grossir leurs rangs en recueillant ces laissés-pour-compte.

— …S’il vous plaît… Au moins le bébé… !

La femme se redressa d’un coup, tendant l’enfant et le troisième bras caché derrière son dos jaillit, griffes dégoulinantes prêtes à frapper.

— … !

Les chasseurs de Gnostiques avaient une règle absolue : ne jamais écouter les supplications. Pour éviter ce genre de surprise. L’équipe de Chloe recula d’un même mouvement, esquivant les attaques effrénées. Cela laissa juste assez d’espace pour que la femme s’élance vers l’escalier. Son dernier espoir.

— IGNIS !

Mais ce ne fut pas le cas. L’un des compagnons de Chloe lança un sort dans le dos de la femme. Mère et enfant furent enveloppés dans les flammes et s’effondrèrent sur les marches de l’escalier. Les cris du bébé résonnèrent dans le sous-sol. La mère tituba, serrant son enfant contre elle, et, à travers le feu, lança aux mages un regard de pure haine.

— Vous paierez pour ça… ! Vous tous ! Ça vous hantera un jour !

Son dernier hurlement se grava dans l’âme de Chloe. Une vision qu’elle ne pourrait jamais fuir, qu’elle ne pourrait jamais oublier.

— …N’en avez-vous pas assez… ?

***

Le patriarche gobelin agonisait devant les braises fumantes de son village. Le traitement des demis dépourvus de droits civiques était encore plus brutal que celui des humains ordinaires, et le moindre soupçon d’activité gnostique menait souvent à la destruction de leurs villages, sans même chercher à vérifier la vérité. Chloe exécrait cette pratique. Mais que cela lui plaise ou non, que ces demis aient réellement été des Gnostiques ou non n’avait aucune importance. Le plus souvent, lorsqu’elle arrivait sur place, le massacre était déjà en cours.

…Où cela mènera-t-il… ? Toutes ces vies brûlées… Une ville bâtie sur des cadavres…

Chloe n’avait pas de réponse. Elle savait déjà. Un chasseur Gnostique qui survivait à une bataille n’avait qu’une seule perspective : la suivante.

…Si vous réduisez votre propre cœur en cendres, qu’en reste-t-il… ?

Sur ces mots, le gobelin expira son dernier souffle, la laissant seule, les poings serrés. Mettre un terme à ce conflit nécessitait un changement fondamental.

***

— J’ai dû me prendre une sacrée quantité de beignes avant de piger.

Celui-ci était différent. Il ne venait pas de l’âme de sa mère, c’était un souvenir propre à Oliver. C’est ainsi qu’il se souvenait d’elle. Son ton restait toujours léger, peu importe le sujet, mais cette fois-là, elle s’était faite grave. Oliver avait écouté attentivement, sentant que c’était important.

— Même les Gnostiques ont des gens qu’ils aiment. Tout comme moi, je t’aime Ed et toi, Noll. Ils ont une famille, des amis qu’ils ne peuvent pas supporter de perdre. Tout ce qu’ils veulent, au fond, c’est un monde où personne ne leur met de bâtons dans les roues.

Venir de la plus célèbre chasseuse de Gnostiques de son époque rendait cette déclaration impensable. Pourtant, Oliver avait trouvé que cela lui ressemblait tellement. Apprendre à comprendre ses ennemis en croisant le fer avec eux, c’était ainsi que Chloe Halford avait toujours communiqué.

— Faire appel aux divinités aliens n’est qu’un moyen d’y parvenir. Ce n’a jamais été leur véritable but. Et c’est là qu’on s’est trompés depuis le début.

C’était à la fois son regret et une leçon qu’elle voulait lui transmettre. Oliver l’avait acceptée comme telle. Son esprit d’enfant était encore malléable, pas totalement formé, mais il avait essayé de saisir la portée de ses paroles. Chloe l’avait vu, elle avait souri, puis elle l’avait pris dans ses bras, lui murmurant à l’oreille :

— Noll, je vais t’apprendre un sort qui peut rendre le monde meilleur.

Elle ne le savait pas encore, mais ces mots allaient devenir l’axe central de sa vie.

— C’est tout simple. Il suffit qu’on devienne tous un peu plus gentils. Juste ça, et le monde deviendra meilleur. Rien que ça, et les guerres contre les Gnostiques prendront fin.

Il était si jeune à l’époque, ses souvenirs étaient flous. Mais il avait cru en cette magie.

***

— Oliver !

Karlie voulut le retenir, mais il écarta ses bras d’un geste sec. Pourtant, ce simple mouvement sembla couper les fils qui le maintenaient debout. Il s’effondra à genoux. Ses paumes heurtèrent le sol. Un torrent de vomi jaillit de sa gorge. Ses camarades s’exclamèrent sous le choc. Le liquide rougeâtre était mêlé de fragments de poumon nécrosé, arrachés à son propre corps. La mare de sang sous lui était aussi large qu’un tapis.

— Noll ! hurla Shannon.

Elle n’arrêta pas sa magie de soin, malgré la souffrance insoutenable qu’elle lui imposait. Si elle s’arrêtait maintenant… il mourrait. Elle n’avait jamais eu d’autre choix que de lui infliger cette torture sans fin.

— …On ne doit pas…

Un murmure s’échappa de ses lèvres, si faible que seule Karlie l’entendit.

— On ne doit pas laisser qui que ce soit… subir ça à son tour…

Il semblait délirer. Mais ce vœu-là, il ne l’avait jamais renié. Pas une seule fois. Pas même lorsque la haine qu’il vouait à leurs ennemis avait noirci son cœur. Pas même après avoir brisé son âme encore et encore.

Les vies n’étaient que du combustible, pensa Oliver. Un bois sec alimentant les flammes de cette folie. Personne, ni les demis, ni les non-mages, pas même les autres mages, n’hésitait à sacrifier leur existence. C’était ainsi que le monde des mages tournait. Un cycle impossible à effacer.

Le vieux savant fou en était coupable.

Oliver aussi.

Dans un monde régi par la magie, les vies n’étaient qu’un moyen d’atteindre un but. Les cœurs étaient faits pour être piétinés. C’était pour cela que c’était si séduisant. Si seulement… si seulement le monde pouvait être un peu plus doux. Juste un peu.

Peut-être que sa mère ne serait pas morte ainsi.

Peut-être que son père n’aurait pas eu à souffrir autant.

Peut-être que sa sœur aurait pu échapper à ce cauchemar.

Peut-être que son frère aurait été épargné du péché.

Peut-être qu’Alvin Godfrey aurait pu être un grand leader à l’école sans avoir à être le Visiteur Final de tant de gens.

Peut-être que Carlos Whitrow aurait été là, à ses côtés, son meilleur ami pour toujours.

Peut-être qu’Ophelia Salvadori aurait été là, riant avec eux.

…Et peut-être… peut-être qu’Oliver aurait pu rester ce garçon joyeux, celui qui faisait rire tout le monde.

Un comédien, menant une vie pleine de sourires.

Mais il savait. Il savait que tout cela n’était qu’un rêve. Ce qui était perdu ne reviendrait jamais. Mais malgré tout. Malgré tout ça. Son cœur aspirait à utiliser cette vie pour bâtir un monde où de telles choses seraient possibles.

Alors, il mit ses sentiments en mots. Comme sa mère l’avait voulu. La seule chose d’elle qu’Oliver s’était juré de préserver, inébranlable, pour toujours :

— …Pour que ce qui est bien… le reste… !

***

Karlie posa un regard grave sur lui. Autour d’eux, ses camarades resserrèrent leur étreinte sur leurs athamés. Oui. C’était un roi pour lequel ils étaient prêts à mourir.

— …D’accord, dit Karlie. Ça marche, Votre Majesté.

Elle lui tapota doucement l’épaule. Il avait risqué sa vie pour leur offrir ces deux précieuses minutes. Et ils les avaient mises à profit pour décider de leur plan d’action. Karlie s’adressa à l’un de leurs camarades, celui dont elle était la plus proche.

— Robert. Va devant.

Brutale et directe. Robert comprit aussitôt ce qu’elle voulait dire et grimaça.

— T-tu pourrais y mettre un peu plus de forme. Je suis t-ton mari.

— Ferme-la. C’est pas le moment de râler, vieille chouineuse ! Je t’ai donné trois gosses, non ?

Toujours aussi incisive. Mais cette fois, Robert sourit.

— Ouais. Et je t’en remercierai jamais assez.

Peut-être la première fois de sa vie qu’il exprimait ses sentiments sans bégayer. Accompagné de plusieurs camarades, Robert s’avança. Comprenant ce que cela signifiait, Gwyn ouvrit la bouche pour parler, mais…

— La suite, c’est pour vous, lança Karlie en s’époussetant les mains. On va vous ouvrir la voie.

Puis elle baissa les yeux vers Oliver.

— Notre petit dernier est pas bien dégourdi. Il fera peut-être pas un bon mage.

Le garçon écouta en silence. Gravant ces mots dans sa mémoire pour ne jamais les oublier. Sachant que c’étaient ses dernières paroles.

— Si vous pouvez faire de ce monde un endroit où un môme comme lui peut être heureux… Je demanderais rien de plus.

Oliver hocha la tête. C’était tout ce qu’il pouvait faire. Le plus grand honneur qu’il pouvait lui accorder.

— Désolée d’avoir été dure, dit Karlie en souriant.

Puis elle tourna une dernière fois les yeux vers son mari.

— Adieu, Majesté.

Et sur ces mots, elle échangea un ultime regard avec Robert. L’équipe de six se rua droit sur le dieu mécanique. Perché sur son siège de contrôle, Enrico fronça les sourcils. Leur plan paraissait insensé.

— Mmh… ? Une charge désespérée ?

Ils concentraient leurs sorts sur le genou du golem. Un effort dérisoire. À peine une menace.

— Quel dommage, soupira le vieux fou. — Ils auraient mieux de se rendre.

Un immense poing s’abattit sur eux, écrasant Robert et son équipe en un seul coup. Oliver déglutit, mais Karlie, elle, souriait.

— On gâchera pas un seul d’entre vous.

Ses yeux restaient rivés sur la main qui venait de les écraser.

Elle tremblait.

La vibration remonta le long du poignet, gagnant tout le bras.

Intrigué, Enrico tenta de la soulever…

Mais il ne le pouvait plus.

— Un artisan des malédictions ne révèle sa vraie valeur qu’à sa mort. Pas vrai, Robert ?

Alors qu’elle parlait, le bras droit du dieu mécanique se tourna entièrement vers sa propre tête. Le métal frappa le métal. L’impact fit trembler le siège de contrôle, et Enrico comprit instinctivement ce qui venait de se produire.

— Oh, M-mon Dieu … !

Les six mages tombés étaient des artisans des malédictions, Robert y compris. Ils n’étaient peut-être pas au niveau de Baldia Muwezicamili, mais ils possédaient une grande quantité d’énergie maudite stockée. Et selon la loi de conservation des malédictions, toute cette énergie afflua désormais vers le golem géant.

Or, Deus Ex Machina fonctionnait avec de l’énergie maudite, tirée des vies sacrifiées pour l’alimenter. L’ajout soudain de ces nouvelles malédictions les mêla aux précédentes, et la volonté implacable avec laquelle Robert et les siens avaient péri lui donna une nouvelle directive : tuer Enrico.

— Hnggggg !

Le résultat fut que son bras droit lui échappa totalement et se mit à marteler le siège de contrôle. Enrico tenta de le retenir avec son autre bras, mais avant qu’il ne puisse agir, la main droite s’agrippa à la tête du golem et y libéra le rayon de lumière violette utilisé contre les Wyvernes.

— Ngahhhhhh !

La tête du dieu mécanique fondait. La chaleur atteignait déjà le siège de contrôle, et Enrico, paniqué, mobilisa toute sa force pour tirer le bras maudit en arrière, mais il lui fallut toute son énergie pour l’immobiliser.

— Mon homme a bien bossé.

Et tandis que ses deux bras étaient occupés, Karlie et deux camarades surgirent du ciel, atterrissant juste au-dessus du siège de contrôle. L’armure de la tête était déjà enfoncée par le choc initial, puis fondue en partie par le rayon violet. Sans hésiter, le trio pointa chacun de leur athamé vers elle.

— MAGNUS FRAGOR ULTIMATA OMNISVITAE !

Une quadruple incantation, dépassant les limites de la magie ordinaire, leur fit exploser le corps. Mais même en mourant, aucun d’eux ne lâcha le sort. L’impact de leur ultime attaque fit craquer l’armure fragilisée du siège, l’entaillant profondément.

— Kya—kya-ha-ha-ha-ha-ha ! Magnifique ! Mais ce n’est toujours pas suffisant pour bris…

C’est alors qu’il l’aperçut. Une robe trempée de sang, à l’angle de sa vision.

— GLADIO !

Le sortilège tranchant fendit un triangle parfait dans le dernier pan d’adamant et pénétra directement, emportant le bras gauche d’Enrico. D’un mouvement désespéré, il enclencha l’éjection d’urgence. Lui et son siège furent projetés hors du golem, et un sort de décélération amortit sa chute.

— …Magnifique.

Il porta un regard incrédule sur ses blessures. La plaie que Teresa lui avait infligée au flanc. Et maintenant le bras qu’Oliver venait de lui arracher. Derrière lui, le dieu mécanique s’effondra dans un fracas titanesque.

— AAAAAAAAAAAAAAAAAAA !

Sans lui laisser une seconde de répit, le balai d’Oliver fusa droit vers lui, une traînée de sang dans son sillage. Tous les camarades survivants suivaient. Enrico esquiva de justesse leur première salve d’attaques… mais cette fois, il n’avait plus de golems pour le protéger. Il sourit malgré tout, grimaçant sous la douleur.

— Aucune issue, hein ?

Puis il éclata de rire.

— Kya-ha-ha-ha. Pourquoi y en aurait-elle ?

***

— Le moment où un Gnostique est découvert, il devient une cible prioritaire pour tous les mages.

S’il veut survivre, il doit s’assurer qu’aucun mage ne réalise qu’il en est un. Il doit cacher sa foi. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Les dieux issus de Tírs offrent de nombreux dons à leurs fidèles, mais le prix à payer est toujours une stricte allégeance. Pour rester croyant, il faut respecter des exigences sacrées. Celles-ci varient selon le dieu en question, mais elles ont toutes un point commun : elles sont difficiles à dissimuler.

Certains font pousser d’étranges plantes dans leurs jardins.

D’autres suivent des restrictions alimentaires inexplicables.

D’autres encore se réunissent régulièrement au cœur de la nuit.

S’il avait observé attentivement depuis le début, il aurait pu voir les signes.

— …Mm… ?

Le premier signe que le garçon remarqua fut la fumée noire s’élevant devant son balai. Au début, il pensa que des fermiers faisaient bruler quelque chose. Mais à mesure qu’il approchait du village, cette hypothèse ne tenait plus. Il y avait trop de fumée. Ce n’était pas un simple feu maîtrisé.

Un bâtiment était-il en flammes ? Inquiet, il accéléra.

L’automne était passé, et la première neige était récemment tombée. Plus il avançait vite, plus l’air glacé lui mordait les joues. Derrière lui, son souffle blanc s’effilochait dans le vent.

Les non-mages avaient souvent du mal à gérer les incendies. Sans magie, il était difficile d’éteindre les flammes, et respirer ne serait-ce qu’un peu de fumée pouvait les tuer.

Il pensa à Noemi.

Si un incendie s’était déclaré et qu’elle s’était retrouvée piégée dedans… Il devait la sauver.

Si seulement ce n’avait été qu’un incendie. Lorsqu’il arriva au-dessus du village, il découvrit que 80 % de la ville était en feu.

— …Huh… ?

Il n’en crut pas ses yeux.

Pendant plusieurs secondes, il ne fit que fixer la scène, incapable de comprendre. Des flammes s’élevaient de toutes parts. Le rouge incandescent se mêlait à la fumée noire qui s’échappait en colonnes épaisses, obscurcissant le ciel. Mais sous ce manteau opaque, il distinguait des cris et des hurlements. Par instants, il apercevait des silhouettes courir. Plus il descendait, plus la chaleur devenait écrasante. La moitié des bâtiments étaient déjà en ruines.

Cela n’avait rien d’un accident.

L’hiver était sec, et les incendies pouvaient se propager rapidement, mais ce village n’était pas sans défense. Les routes étaient larges, limitant la propagation des flammes. Et surtout, les villageois ne seraient pas restés là à regarder les maisons brûler.

Ils auraient lutté.

Ils auraient formé des chaînes humaines, jeté de l’eau sur le brasier, détruit les maisons trop atteintes pour stopper l’avancée du feu. Ils auraient fait quelque chose.

À cet instant, il était incapable de concevoir pourquoi ils ne l’avaient pas fait.

Il n’apprit la vérité que plus tard. En effet, plus de la moitié des habitants étaient des Gnostiques. Un conflit avait éclaté au sein même de la foi sur des pratiques qu’ils ne pouvaient pas révéler au grand jour. Un groupe de villageois, déterminé à renoncer à leur foi, avait incendié un à un les arbres sacrés des dieux du Tír.

Ce fut l’étincelle qui divisa la ville, précipitant la guerre totale.

Le résultat ?

Une punition divine.

— Ah… wahhhhhhh !

Il émergea de sa stupeur et plongea en piqué. La chaleur lui martelait le visage, mais il s’en fichait. Reprenant son souffle, il fendit la fumée, volant droit vers la maison de la fille.

— Noemi ! Tu es là ? Réponds-moi si tu m’entends !

La bâtisse était en feu, mais pas encore détruite. Il en fit le tour, hurlant son nom, les yeux et les oreilles tendus à l’extrême. Enfin, il capta un son faible.

— Ici ?

Se jetant sur la source de bruit, il enfonça la fenêtre du troisième étage, volets et tout. Il lâcha son balai en pleine chute et heurta brutalement le mur opposé. Il roula au sol, percutant des meubles et des bibelots. La douleur n’avait aucune importance. Il se redressa aussitôt, scrutant la pièce, avant d’entendre du bruit dans la chambre adjacente.

Il se précipita et puis la trouva. Dos au mur, les yeux écarquillés de surprise en le voyant entrer.

— Noemi, ça va ? Je p…

— Ne viens pas, Enrico ! Fuis !

— Ce n’est qu’à cet instant qu’il entendit enfin le mot qu’elle hurlait depuis le début.

L’urgence dans sa voix lui fit hésiter. Un coup violent fendit l’air juste devant lui. Il bondit en arrière et c’est seulement alors qu’il vit son assaillant. Une masse étrange et tordue de plantes, impossible de distinguer où s’arrêtaient les racines et où commençaient les lianes. L’ensemble tenait debout, reposant sur deux excroissances semblables à des pieds. Comme une imitation grotesque d’un être humain.

— Aaaah ! C-c’est quoi ça ?! Un monstre ?! D’où il sort ?!

La menace, au moins, était claire. Il pointa sa baguette blanche sur la créature.

— N’avance pas ! Je te préviens, je vais tirer !

Il essayait de se montrer intimidant, mais la pointe de sa baguette tremblait.

Le temps qu’il reprenne son souffle, une masse de lianes s’abattit vers lui comme une massue. Il ne pouvait plus hésiter.

— Merde ! FLAMMA !

Il plongea sur le côté, évitant le coup de justesse, tout en lançant son sort. Les flammes furent bien plus intenses qu’il ne l’avait prévu, engloutissant immédiatement la silhouette végétale. Aucune plainte. Aucune réaction de douleur. La créature brûla en silence, puis s’effondra sur elle-même, immobile. Quand il fut sûr qu’elle ne bougerait plus, Enrico passa une manche sur son front en sueur et se retourna vers son amie.

— On s’en va d’ici, Noemi ! Monte sur mon balai ! Je t’assure, je maîtrise mieux l…

— Papa !

Son cri lui coupa le souffle.

— ……Quoi ?

Noemi courut vers les restes calcinés à ses pieds. Elle tendit la main vers ce qui restait… Mais à l’instant où elle toucha la cendre, tout s’effrita.

Elle tressaillit.

Un silence.

Long….

Puis, lentement, elle releva la tête vers lui.

— …Tu… as brûlé mon père…

Son visage se crispa. Un sourire ou un sanglot ? Il ne savait pas. Comme si elle avait tenté de sourire pour effacer la douleur et avait échoué. Les larmes coulèrent sur ses joues et tombèrent dans la cendre. Elles s’évaporèrent dans un léger grésillement.

Il ne pouvait plus respirer.

Mais même immobile, son cerveau ne s’arrêtait pas.

Ce qu’il avait fait.

Ce qu’il avait réduit en cendres.

Avant que son esprit ne relie les pièces du puzzle, il refoula de toutes ses forces ces pensées. Son instinct hurlait qu’il ne devait pas comprendre.

— F-faut fuir ! bredouilla-t-il.

Il n’avait rien d’autre à dire. Un silence glacial s’installa entre eux. Puis, soudainement, Noemi porta une main tremblante à sa poitrine. Elle s’effondra.

— …Gah… Ah… !

— Noemi ?! Qu’est-ce que tu as ?! Tu es blessée ?!

Il voulut la rattraper, mais il se sentit comme projeté en arrière.

— …?!

Il ne comprenait pas.

Mais il sentit la chaleur dans son nez. Quelque chose de chaud glissa sur sa langue. Un goût ferreux.

Il saignait.

Sa main remonta en tremblant vers son visage. Quand il la regarda, elle fut rouge.

— ……Cours… Enrico…

Il avait été blessé. Lors de cette réalisation, Noemi se releva, mais pas de manière normale. Ses bras et ses jambes se tordaient dans toutes les directions. Comme une marionnette animée par des mains incompétentes.

— ……C-c’est pas moi… balbutia Noemi. — Mes membres… bougent tout seuls…

Il sut tout de suite ce qui n’allait pas. De minces et innombrables racines perçaient sa peau, serpentaient sous ses vêtements. Il n’y en avait pas encore beaucoup, mais elles ressemblaient exactement à celles de la créature qu’il avait brûlée. Il comprit que quelque chose était en elle.

— Je vais…

Sa vision se rétrécit. Il avait des sueurs froides. Il était tétanisé.

Il réprima un hurlement, de toutes ses forces tandis que Noemi continuait à devenir moins humaine. Mais il devait se forcer à dire quelque chose.

— Je vais faire quelque chose. J-je vais trouver un moyen de te sauver.

— …En…rico…

— Je te le promets ! hurla-t-il. — Je suis un mage ! Je peux arranger ça d’un simple coup de baguette !

Hurlant pour étouffer sa peur, le garçon brandit sa baguette blanche. Le corps de Noemi vacilla vers lui, et il l’observa attentivement, réfléchissant à toute vitesse. Avant tout, il devait l’empêcher de bouger.

— Désolé, dit-il en pointant sa baguette vers sa tête. — Laisse-moi t’endormir. ALTUM SOMNUM !

Un sort anesthésiant pour minimiser sa douleur et ses blessures. Elle ne tenta même pas d’esquiver. Le sort atteignit sa cible… mais elle bondit tout de même en avant.

Surpris, il parvint à reculer juste à temps.

— Ça n’a pas marché ?! A-alors… IMPEDIENDUM !

Il enchaîna avec un sort de paralysie. Cette fois, le sort la frappa en pleine poitrine, et elle vacilla en arrière… mais resta debout. Elle avançait toujours vers lui, et la panique commença à le gagner.

— …Pourquoi… ? Pourquoi ça ne marche pas ? Pourquoi… ? Pourquoi ?!

Il passa en revue tous les moyens qu’il connaissait pour stopper un adversaire. Aucun ne fonctionna. Tous les sorts destinés à l’assommer échouèrent, et il se retrouva à court d’options pacifiques.

Alors, il dut changer de méthode.

Il saisit son athamé et usa de la force. Il lança un éclair, puis un sort de congélation sur ses jambes pour ralentir sa progression, avant de s’approcher pour couper les racines visibles sur sa peau. Il enfonça même sa lame dans son corps, évitant les organes vitaux, et récita un sort de soin, un enchantement destiné à renforcer le système immunitaire. Il essaya tout. Même si ça la faisait souffrir.

— …Moi…

Quand rien ne fonctionna et qu’il se retrouva là, sans plus aucune option, la voix de Noemi s’éleva dans un murmure. Ses yeux se posèrent sur ses lèvres tandis qu’elle répétait les mots, une fois encore.

— …Brûle-moi, Enrico…

Il eut l’impression qu’une main glacée se refermait sur son cœur.

— …Tu… Tu n’as pas le droit de dire ça…

— …S’il te plaît… Je ne peux plus tenir…

Sa supplique rauque résonna de nouveau. Sa voix était la seule chose qu’elle contrôlait encore, mais même cela n’allait pas durer très longtemps.

— …Ce n’est… pas seulement mon corps. Mes pensées… Elles deviennent étranges. J’ai envie… de planter quelque chose… en toi. Ce désir… Il grandit… Il pousse mes sentiments… au second plan…

L’invasion des racines perfides gagnait l’esprit de Noemi. Ils n’avaient plus beaucoup de temps pour parler. Elle le sentait arriver, et sa supplication devint plus désespérée encore.

— ……Brûle-moi… comme tu as brûlé mon père… Tu en es capable… Tu es un mage…

Le garçon secoua la tête, rejetant l’idée d’emblée. C’était la seule chose qu’il refusait de faire.

— …S’il te plaît, Enrico. Je t’en prie…

Alors qu’elle parlait, le bras emprisonné par le sort de glace se tordit dans une direction innommable. Ses jambes suivirent, dans une série de craquements horribles. Les racines profondément ancrées en elle forçaient son corps à bouger.

La prise du garçon sur son athamé se resserra douloureusement, et Noemi laissa échapper une dernière supplication.

— Je ne… veux pas devenir… une entité… ne pouvant plus rire… !

— !

L’horreur de la situation le frappa de plein fouet. L’esprit de Noemi, sa personnalité même… était sur le point de disparaître à jamais. Et il n’avait aucun moyen de la sauver de ce funeste destin. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était être là pour elle. Écouter sa dernière requête. Tant qu’elle était encore humaine.

— …Merci…

Il lutta avec lui-même un long moment. Mais quand sa main tremblante pointa enfin la lame vers elle, Noemi le remercia.

— …Promets-moi… une chose ?

— …Quoi ?

Il ne pouvait pas la regarder. Son regard restait baissé sur ses pieds. Fixant les gouttes qui éclaboussaient ses orteils, Noemi usa des dernières forces qui lui restaient pour esquisser un sourire.

— …Lève la tête.

Son visage baigné de larmes se releva et il vit son sourire. Le sourire de Noemi.
C’était pour ça qu’il était venu en ville. C’est ce qui réchauffait son cœur.

— …Continue de rire, Enrico. Assez… pour nous deux.

Il hocha la tête. À cet instant, le petit pleurnichard mourut.

— IGNIS !

Le bûcher funéraire s’embrasa, enveloppant son corps en un instant.

Tout brûla.

Ce qui dévorait son corps, sa douleur, son sourire. Les instants de bonheur qu’ils avaient partagés. En moins de dix secondes, son corps se désagrégea. Mais les flammes continuèrent de danser à l’endroit où elle s’était tenue. La chaleur frappa le visage du garçon.

Il fit un pas en avant, attiré par la lumière et la chaleur.

— …Ah…

Il ne pouvait détourner les yeux. C’était si beau. Le feu de la vie de Noemi.

Son feu est aussi beau que son cœur, pensa le garçon. Elle a toujours été si chaleureuse parce qu’elle portait cette flamme en elle.

Et il comprit alors l’ironie de la chose.

Quelque chose qui brûlait avec une telle splendeur avait toujours été juste sous ses yeux.

***

— ……Ha…… ha-ha……

Cela ferait bouger n’importe quoi. Peu importe sa taille, les flammes de la vie le mettraient en mouvement. Et il se jura que lorsque le moment viendrait, il n’hésiterait pas. Plus jamais il ne pleurerait ni ne secouerait la tête.

Il avait déjà brûlé ce qui comptait le plus. Il pourrait jeter n’importe quel combustible dans le feu en souriant. Il avait promis de rire pour eux deux.

— …Kya-ha-ha… Kya-ha-ha-ha-ha-ha…… Kya-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha !

Il sentait que les flammes de ce jour-là ne s’étaient jamais éteintes, brûlant en lui depuis toujours.

— Kya-ha-ha-ha-ha-ha-ha-haaa !

L’athamé du vieux fou scintilla, et trois camarades en première ligne tombèrent, le sang jaillissant de leurs gorges tranchées. Des sorts fusèrent, tentant d’exploiter la moindre ouverture, mais même avec un bras en moins, Enrico les esquivait tous. Un sort lancé en plein saut acheva encore un autre adversaire.

Les camarades d’Oliver hésitaient. Même avec de larges plaies au flanc et à l’épaule, le vieil homme n’avait pas ralenti. La situation désespérée l’avait manifestement poussé à son plus haut niveau.

— Vous pensiez pouvoir m’abattre maintenant ? Sans mes golems, avec un bras en moins ? Kya-ha-ha-ha-ha ! Quelle absurdité, vraiment ! Je suis Enrico Forghieri ! C’est plus facile que de lécher une sucette !

Il asséna ces mots à ses ennemis. La monture tordue de ses lunettes céda enfin, tombant à terre, révélant ses yeux étincelants. Le feu en lui était loin d’être éteint.

— Ne t’inquiète pas, Noemi ! Je vais gérer ça, comme tu me l’as appris !

Il hurla ces mots, fou de joie.

— Les bonbons te font sourire ! Les sourires sont invincibles ! Je ne perdrai contre personne !

La folie du vieil homme ne faiblissait jamais. Face à cela, Oliver devait l’admettre. Cet homme était fort.

Ses golems perdus, son bras perdu, d’immenses quantités de sang et de mana perdus, tous les avantages d’un bâtisseur envolés, et pourtant, il restait un adversaire redoutable. Plus impressionnante encore que son talent ou ses techniques, il y avait sa détermination inébranlable face au danger.

Même acculé ainsi, l’idée d’une défaite ne lui avait jamais effleuré l’esprit.

C’était Enrico Forghieri, l’homme qui avait fait avancer l’ingénierie magique d’un siècle en une seule génération.

Oliver sentit un frisson d’admiration, à la limite de l’émerveillement. Il voyait presque une muraille invisible entourer cet homme, une muraille qui perçait le ciel.

— Non.

Et pourtant.

Il se rapprochait. Presque à portée. Tant que l’homme avait encore son golem, Oliver n’avait pas pu l’atteindre, mais à présent, Enrico combattait ses camarades au corps à corps. Oliver se hâta de les rejoindre. Feintant un sort, il sauta de son balai, poussa contre le sol et se projeta en avant dans une estocade dès qu’il toucha terre.

— Kya-ha-ha-ha ! Voilà la fausse lame !

Enrico ne manqua pas l’attaque. Il était prêt, campé dans une posture intermédiaire, certain de pouvoir faire face à son adversaire et l’achever. Confiant dans l’expérience accumulée au fil des ans.

L’athamé d’Oliver se releva légèrement au début de son assaut. Lorsqu’il franchit son dernier pas, il atteignit la distance fatidique, d’un pas, d’un sort.

L’instant suivant allait sceller la mort de l’un d’eux.

Le vieil homme avait commis une seule erreur. Qu’il soit emprunté ou usurpé. Falsifié ou imparfait. Même s’il n’était qu’une pâle copie de l’original, à cette distance, l’avantage appartenait au garçon.

— !

Tous les futurs s’étendaient devant lui, et il lui appartenait d’en choisir l’issue.

Le flot du temps le pressait. Écartant d’innombrables possibilités fatales, il en saisit une seule.

Il avait suivi un chemin pavé de sang, fait des sacrifices impossibles à racheter.

Et au bout de cette route, à destination, se trouvait un présent qu’il n’aurait jamais pu atteindre sans chacun d’entre eux.

— La quatrième Spellbladen, Angustavia, le fil traversant l’abîme.

La riposte d’une vie brisa chaque mur et transperça le cœur du vieil homme.

— …Kya…ha.

Le rire s’arrêta. La force quitta le bras d’Enrico, et son athamé glissa de ses doigts. Il heurta le sol dans un tintement aigu, marquant la fin silencieuse de leur long combat.

C’était terminé. Les vouivres continuaient de fuir, laissant un silence inquiétant planer sur le canyon de la cinquième couche.

— …Vous avez exploité les failles de l’architecture…, murmura Enrico, allongé sur le dos aux pieds d’Oliver. — Quand j’ai conçu Deus Ex Machina, j’avoue avoir relégué la défense contre les malédictions au second plan. Cette arme était uniquement prévue pour affronter des divinités de Tír. Je n’avais jamais envisagé qu’elle combatte des mages humains. Si l’efficacité du conditionnement de mana avait été plus élevée, peut-être aurais-je pu garder le contrôle…

— …

— …Mais ce n’est qu’une excuse. Je connaissais dès le départ le risque d’utiliser les malédictions comme carburant. Vous laissez en tirer parti était mon erreur… et un mérite à attribuer à Mr. Dufourcq et son équipe pour avoir repéré cette faiblesse et l’avoir exploitée. De si… magnifiques étudiants.

Enrico chanta les louanges des disparus.

C’est alors qu’Oliver intervint.

— Rien d’autre à dire ? demanda-t-il, d’une voix dénuée de chaleur.

La main restante d’Enrico fouilla dans sa poche et en sortit une sucette, qu’il tendit.

— …Vous voulez une petite douceur ? Pour célébrer votre victoire ?

Oliver repoussa le bonbon et pointa son athamé sur son ennemi mourant.

DOLOR !

Et le supplice commença. Une douleur indescriptible envahit Enrico, la même qui avait frappé la mère d’Oliver. Mais tout ce qu’il en tira fut un nouvel éclat de rire dément.

— Kya—kya-ha-ha-ha-ha-ha ! Kya-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha !

— …Arrêtez ça. Arrêtez de rire. Ne riez pas, bordel !

Dans cette explosion de rage, le masque d’Oliver tomba. Pour la première fois, Enrico le reconnut.

— …Mr. Horn. C’était donc vous.

Oliver tenta de lancer un autre sort de douleur, mais Gwyn lui saisit les bras.

— Ça suffit ! Je vais le faire à ta place !

— Lâche-moi !

Oliver tenta de se libérer, mais Gwyn le suppliait.

— S’il vous plaît, Noll… Vous êtes à bout… Et Shannon aussi… !

— …?!

Oliver se retourna brusquement. Derrière lui, Shannon était là, sa baguette blanche levée, des larmes coulant le long de ses joues. Tant que le corps brisé d’Oliver continuait à user de magie, elle était forcée de le soigner, de prolonger la souffrance de son cousin.

Et cela le força à renoncer.

En levant les yeux vers lui, Enrico demanda :

— Vous avez un lien avec Chloe ?

— …C’était ma mère, répondit Oliver d’une voix rauque, les poings serrés à s’en faire blanchir les jointures.

— Oh, murmura le vieil homme avec un sourire désolé. — Il n’y a vraiment aucune ressemblance. Comme c’est triste.

— …!

Incapable de répliquer, Oliver serra les dents plus fort encore. Il savait que l’homme ne cherchait même pas à le provoquer, qu’il se contentait d’exprimer une observation sincère. Et il savait mieux que quiconque que c’était la vérité.

Gwyn maintenait toujours la main d’Oliver baissée, puis il avança et pointa son propre athamé vers Enrico, prenant la place de son cousin blessé. Il fallut plusieurs secondes de silence avant qu’Oliver puisse accepter cette clémence.

— La réponse à cette question sera votre dernier acte, déclara-t-il. Pourquoi avoir fait ça à ma mère ?

Il avait toujours prévu de poser cette question.

— Vous demandez ça maintenant ? dit Enrico en haussant un sourcil. Vous devez pourtant savoir ce qu’elle essayait de faire, avec ce monde.

C’était la réponse à laquelle il s’attendait. Mais il serra encore plus fort la mâchoire.

— Et vous ne pouviez pas le supporter ? Qu’elle tente de préserver le Serment du Progéniteur ? Pas seulement sauver ceux que vous appelez des « personnes », mais aussi les autres demis et les Gnostiques ?

— Non ? répondit Enrico sans hésitation. — En fait, c’était bien son style. Je ne pouvais pas imaginer Chloe faire autre chose ! C’est juste que nous avions une différence d’opinion radicale. Nous étions en désaccord au-delà de tout espoir de réconciliation. Et c’était une femme grandiose. Elle aurait vraiment pu changer le monde… Alors nous l’avons tuée.

Enrico parlait avec aisance, mais ses mots laissèrent Oliver tremblant de colère.

— J’aimerais pouvoir faire cent, non, mille concessions !

— …Mm ?

— Quand votre différend est devenu incontrôlable, vous avez frappé les premiers, trahissant ma mère et l’assassinant. Je peux reconstituer cette séquence d’événements et même comprendre certains aspects ! Accepter, absolument pas, mais… comprendre, à contrecœur, peut-être.

Il avait retourné cette pensée dans son esprit des milliers de fois. Quel enchaînement de circonstances avait conduit sa mère à cette fin ? Il avait rassemblé chaque fragment d’information possible, cherchant une raison qui ferait sens. C’était la seule chose qui l’empêchait d’être consumé par la haine. Mais peu importe la finesse du microscope avec lequel il examinait la position de ses ennemis, un fait restait indéniable.

— Mais si c’est vrai, alors pourquoi lui avoir fait subir tout ça ? Vous ne vous êtes pas contentés de la tuer, vous l’avez torturée de toutes les manières possibles, vous lui avez volé son âme ! Quelle justification pourriez-vous bien donner à cela ?!

La voix d’Oliver était devenue un hurlement. Sa mère n’avait pas seulement été tuée. Elle avait été battue à mort. Poignardée en plein cœur par un ami en qui elle avait confiance, puis, une fois à terre, soumise aux pires sévices imaginables. Il savait tout.

Les souvenirs et l’expérience qu’il avait tirés de la fusion avec l’âme de Chloe Halford étaient loin d’être complets, mais l’agonie de ses derniers instants était gravée en lui.

Enrico plongea à travers cette rage et aperçut la vérité cachée derrière. L’éclat de lucidité propre aux mourants l’éclaira.

— Je vois ! C’est donc là que se situe votre rancune. Ce n’est pas la mort de votre mère, mais l’attaque contre sa personne.

— Alors répondez-moi ! hurla Oliver. — Sans ça, peut-être que je n’en serais pas arrivé là ! Peut-être que je ne serais pas en train de profaner sa lame avec ces actes ignobles !

Il se souvenait à nouveau des paroles de sa mère. « Indigne-toi face à l’injustice. Mais essaie de ne pas haïr. La haine se transforme en poison et finit par te ronger de l’intérieur. Pardonner, c’est d’abord te sauver toi-même. »

— Peut-être que j’aurais pu y arriver. Un jour, avec le temps… peut-être que j’aurais pu laisser cette rancune derrière moi.

Il ne pouvait plus contenir ses larmes. Plus il pensait aux souffrances infligées à sa mère, plus il haïssait les sorciers qui avaient piétiné sa dignité et plus sa propre vie s’éloignait de ce qu’elle avait voulu pour lui. Sa haine souillait l’art de l’épée qu’il avait tiré de son âme, et il portait depuis longtemps le poids de ce péché. Il avait pourtant fait son choix. Il avait choisi de suivre cette voie pour l’avenir qu’elle aurait pu bâtir.

— Vous vous détestez vraiment, déclara Enrico.

Encore une fois, il voyait tout : l’amour pour une mère, la haine pour ses meurtriers, les épreuves qu’il s’imposait lui-même, le poids écrasant de ce fardeau et le gouffre béant qui avait été creusé dans le cœur de ce garçon. Avec toutes les contradictions et tous les conflits qu’il portait, c’était un miracle qu’il tienne encore debout. Il y avait une ironie dans la force de ce garçon, pensa le vieil homme. Il pouvait voir que cette haine de soi intense était l’une des raisons pour lesquelles il supportait la douleur de la fusion d’âme. Ce garçon aspirait à être puni, et c’est pourquoi il acceptait aussi bien la négation de soi que la fracture de son propre être.

— J’aimerais pouvoir vous donner une réponse, mais j’en suis incapable. Je ne cherche pas à être dramatique. Je n’ai tout simplement pas ce que vous cherchez.

Oliver le fusilla du regard, comme s’il espérait le tuer en le fixant. Mais le ton d’Enrico ne vacilla même pas.

— Notre traitement de Chloe était symbolique. Nous avons fait tomber son étoile sur terre, nous l’avons souillée et piétinée sous nos pieds. Comme une preuve de notre complicité partagée, expliqua-t-il. Même les mages peuvent concevoir le péché. Surtout lorsqu’ils jettent une âme aussi grandiose dans les flammes. Les exploits qu’elle aurait pu accomplir, l’avenir radieux qu’elle aurait pu construire, toutes ces possibilités désormais anéanties, tout cela pèse sur nos épaules.

— …

— Obtenir des résultats capables de compenser cette perte. Voilà la tâche qui nous incombe, en tant que mages. Même si une telle chose est impossible.

Un léger soupir s’échappa des lèvres du vieil homme. Mâchant ces paroles, Oliver demanda :

— La torture n’était donc ni un moyen, ni un plaisir. L’objectif était de partager cette expérience ?

— C’est ainsi que je l’ai perçu, du moins. Si vous demandez aux autres, vous obtiendrez peut-être une réponse très différente. Moi-même, je ne peux qu’imaginer ce qui traversait leur esprit.

Enrico haussa les épaules, fixant le garçon du regard.

— Mais la réponse que vous cherchez n’est pas aussi abstraite.

— …

— Dans ce cas, ce n’est pas à moi que vous devriez poser la question, mais à Esmeralda. C’est elle qui a eu l’idée de torturer Chloe et de lui voler son âme. Elle seule en connaît la véritable raison.

Mais même en lui donnant une piste, le vieil homme ne put s’empêcher de rire.

— Kya-ha-ha-ha-ha-ha ! Bonne chance avec ça. Obtenir une vraie réponse d’elle, dans son état actuel… ?

Oliver n’allait plus rien apprendre de cette conversation. Il plaça la pointe de son athamé sur la poitrine de son ennemi. Même si la respiration d’Enrico faiblissait, il ne lui restait de toute façon que quelques instants à vivre.

— On en a fini ? demanda Enrico. — Alors, un dernier conseil.

— Vous croyez que je vais juste vous laisser parler ?

— Écoutez-moi. C’est pour votre bien.

Il y avait une force étrange dans la voix du vieux fou, quelque chose dans ses yeux qu’Oliver ne pouvait ignorer. Alors, il retint son geste.

— Vous êtes sûrement conscient que vous dresser contre la Sorcière de Kimberly revient à affronter l’ensemble du monde magique. Contre les fondations mêmes qui régissent notre monde.

— …

— Chloe, elle, aurait peut-être pu y arriver. Je ne le nie pas. C’est pour cela que nous la craignions. Mais vous … en êtes-vous capable ?

Oliver resta silencieux. En réponse, le vieil homme lui offrit une parabole.

— Un pot ordinaire et de l’or en fusion, coulé à partir de la moitié d’une urne inestimable. Voilà ce que vous êtes. Vous brandissez votre marteau, pour briser le pot et vous soudez les morceaux pour contenir l’or. Briser et ressouder, encore et encore. Voilà tout ce que vos fusions avec l’âme de Chloe accomplissent.

— ……

— Mais peu importe à quel point vous vous détruisez, vous ne serez jamais de l’or. Vous n’êtes rien d’autre qu’une chimère rafistolée. Plus vous poursuivrez Chloe, plus vous vous accrocherez désespérément à sa lumière et plus elle vous échappera. Ainsi, vous vous haïrez de plus en plus.

Oliver ne répondit pas. Il ne ressentit ni irritation ni colère. Juste le vide d’entendre une vérité qu’il connaissait déjà.

— Le mieux pour vous serait de suivre une tout autre voie. Oublier tout ça, vous exiler dans un endroit reculé, vous consacrer aux droits civiques ou trouver un endroit où vous pouvez vous occuper des non-mages. Toutes ces options vous conviendraient bien.

Puis Enrico posa la question :

— N’en avez-vous pas assez ? Vous avez eu Darius et moi. C’est impressionnant ! Chloe serait fière de vous.

Le silence d’Oliver suffit à rejeter cette proposition. Il n’y avait jamais eu de retour en arrière possible. Surtout après avoir jeté tant de vies dans les flammes de sa vengeance.

— Mais si vous choisissez de continuer…

Enrico poursuivit, mettant dans ces derniers mots ce qui lui restait de souffle.

— Alors, sur ce chemin de ronces, trouvez quelqu’un. Pas un substitut de Chloe, mais quelqu’un qui soit entièrement…

Une quinte de toux sanglante l’interrompit. Oliver le regarda lutter, jusqu’à ce que le spasme se calme.

— Kya-ha-ha. Dommage… Je crois bien… que je ne peux plus parler.

Réalisant cela, il chercha à tâtons dans sa poche.

— …Oh… Je n’ai plus de sucettes…

Privé de cette ultime consolation, il parut terriblement triste.

— Il va falloir en racheter. Quel parfum voulez-vous… ?

Alors que la lumière quittait ses yeux, il parlait comme un enfant. Oliver abaissa inconsciemment son athamé, l’écoutant, oubliant un instant de l’achever.

— Moi j’aime la cerise, murmura Enrico, répondant à sa propre question. De la même couleur que tes joues…

Un sourire timide se dessina sur ses lèvres. Ses yeux, eux, regardaient un lever de soleil d’un passé lointain.

Et avec ces derniers mots adressés à une personne précieuse… le vieil homme rendit son dernier souffle.

Gwyn s’agenouilla et sonda le corps pour es vérifications finales. Puis il se tourna vers son cousin et hocha la tête.

— …C’est fini, Noll.

Oliver resta immobile, laissant cette vérité s’abattre sur lui. Il n’y eut aucune joie dans cette victoire, aucun cri de triomphe.

Rien d’autre qu’un vide absolu en lui.

Trente-deux mages avaient pris part au combat sur les quatrième et cinquième couches.

Objectif atteint. Enrico Forghieri fut abattu.

Onze camarades morts au combat.

Ainsi s’acheva la vie de la seconde cible de sa vengeance, exactement comme il l’avait souhaité.


[1] Magitechnologie.

[2]Ou Lindworm, est une créature imaginaire issue en majorité du folklore et de la mythologie montagnarde d’Europe centrale et de Scandinavie. Il apparaît généralement avec un corps serpentin écailleux, une tête de dragon et deux pattes antérieures griffues, parfois avec des ailes.

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