JGarden https://j-garden.fr Traduction de mangas / light novels. Tue, 29 Sep 2026 00:12:01 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=7.1.2 https://j-garden.fr/wp-content/uploads/2025/04/cropped-JG-logo-original-1-150x150.webp JGarden https://j-garden.fr 32 32 Violet Evergarden – Movie fanbook SS https://j-garden.fr/violet-evergarden-movie-fanbook-ss/ Tue, 29 Sep 2026 00:04:09 +0000 https://j-garden.fr/?p=19869

Violet evergarden

 Violet Evergarden – Movie fanbook SS (short story)

Il s’agit d’une mini nouvelle publiée en 2021 dans le fanbook officiel de Violet Evergarden : le film, aux côtés de documents de production et de contenus sur les coulisses. Ce récit inédit de Kana Akatsuki raconte une même journée à travers les journaux de Violet et de Gilbert. Il se situerait après Ever After, au début de leur vie commune et probablement après « Gilbert Bougainvillea et le songe éphémère » dans le recueil « Last Letter ». 

Au passage, nous avons effectué une retraduction complète des tomes 1 et 2. Coquilles, mini contresens etc ont été balayés. La trad datait d’il y a 8 ans alors il fallait dépoussiérer la chose. Surtout pour une telle série. Le reste aura droit également à une refonte qui sortiront en même temps que Anniversary Flower où vous pourrez trouver 3 nouvelles inédites.

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Petit journal de Violet et Gilbert https://j-garden.fr/petit-journal-de-violet-et-gilbert/ Mon, 28 Sep 2026 19:52:05 +0000 https://j-garden.fr/?p=19680

Movie fanbook - short story

Petit journal de Violet et Gilbert

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Traduction : Raitei
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Avant-propos

 

Je crois qu’une vie où quelqu’un vous dit « Te voilà de retour » lorsque vous revenez d’un lointain voyage est une vie heureuse. C’est avec ce sentiment que j’écris. Aussi l’histoire de Violet vous attendra-t-elle toujours.

Akatsuki Kana

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Journal de bord

Violet Evergarden

 

Ce matin, je me suis levée à l’heure habituelle.

Contrairement à son habitude, le Major a mangé un fruit sucré au petit déjeuner. J’ai constaté qu’il avait nettement tendance à consommer du sucre lorsqu’il éprouvait une légère fatigue. Je lui ai conseillé de prendre des dispositions pour récupérer, mais il m’a caressé la tête, puis m’a prise une fois dans ses bras. C’était sa manière de dire : « Cela me suffit. » En définitive, aucune solution n’a été trouvée, et c’est moi qui en ai retiré un regain d’énergie.

À midi, je suis allée faire des courses avec le Major.

En chemin, nous avons aperçu un chien errant qui dormait au soleil. Il n’avait que quelques mois et aucun de ses parents ne semblait se trouver dans les environs. Le Major lui a prodigué des marques d’affection pendant un court moment. Selon ses dires, il l’avait déjà rencontré à de nombreuses reprises.

Au retour, nous avons retrouvé le chien. Le Major l’a de nouveau caressé. L’animal semblait lui aussi s’être attaché à lui. J’en ai conclu que ce chien avait bon goût. Je l’ai inscrit parmi les êtres à protéger.

Après que le Major lui eut témoigné toute son affection, nous sommes rentrés ensemble.

J’ai proposé de l’adopter. Le Major m’a répondu :

— Je ne veux pas prendre à la légère la responsabilité d’un être vivant. Et puis notre vie à deux vient à peine de commencer. Pour le moment, je ne veux donner mon amour qu’à toi.

Les battements de mon cœur sont devenus bruyants et mon pouls a atteint une fréquence anormale. J’ai craint un dysfonctionnement de mon organisme.

 

En fin de journée, le temps est devenu pluvieux.

Ayant senti l’odeur de la pluie, j’ai entrepris de rentrer le linge. L’opération s’est déroulée sans incident.

Pendant la préparation du dîner, nous avons constaté que le temps se dégradait. Le Major est sorti et a commencé à renforcer les fenêtres de la maison avec des planches.

J’avais déjà creusé des abris, mais je manquais d’expérience dans la consolidation d’une habitation. Bien que mon intervention ne fût pas indispensable, je lui ai proposé mon aide. Il m’a affectée à la surveillance de la marmite.

Les travaux ont été achevés pendant que je cuisinais. Une efficacité conforme à ses compétences. Lorsque je lui ai demandé où il avait acquis cette expérience, il m’a répondu qu’elle remontait aux années passées à l’école militaire de l’armée de terre, en compagnie du président Hodgins.

Heure du dîner.

Le Major a apprécié la soupe et s’est resservi deux fois. Ses compliments m’ont flattée. J’ai souhaité lui en préparer de nouveau.

Après le repas, nous nous sommes installés ensemble sur le canapé pour lire.

Le bruit de la pluie et du vent contre la maison s’est progressivement intensifié. Le chien errant que j’avais inscrit plus tôt parmi les êtres à protéger occupait mes pensées. Il semblait en aller de même pour le Major : à plusieurs reprises, nous avons regardé dehors au même instant, par les interstices laissés entre les planches.

Le Major a fini par prendre la parole avec hésitation :

— Violet, pourrais-tu rester à la maison ? Je pense aller chercher ce chiot.

J’ai secoué la tête et demandé à l’accompagner.

Obéir aux ordres de son maître était le devoir d’une servante. Toutefois, il en allait autrement lorsque ce maître risquait de se trouver en danger.

Nous sommes finalement sortis ensemble, à la condition, que j’avais soumise au Major, de nous équiper soigneusement contre la pluie.

Dehors, celle-ci s’est révélée moins forte que nous ne l’avions imaginé. Il était possible de progresser dans ces conditions. Nous avons cherché le chien errant pendant un moment.

— Claudia…

Au cours des recherches, le Major a prononcé ce nom inattendu.

Claudia. Claudia Hodgins. Le nom du président Hodgins.

Heureuse, je me suis demandé où il pouvait se trouver. Pourtant, j’ai eu beau regarder autour de nous, il n’était nulle part. Le Major continuait d’appeler dans le vide. Il paraissait certes fatigué, mais l’était-il au point d’avoir des visions ? À moins que son ami ne lui manque trop ?

Sur un champ de bataille, l’hypothèse d’une hallucination aurait été tout à fait plausible. Mais nous étions près de notre maison. Cette situation était particulièrement difficile à comprendre.

Il fallait saisir le sens des actes de son maître afin de lui apporter le meilleur soutien possible. Je lui ai donc demandé pourquoi il appelait le président Hodgins.

Avec un léger embarras, le Major m’a avoué avoir nommé le chien errant « Claudia ».

En y repensant, il avait bien dit l’avoir rencontré plusieurs fois. Lui avoir donné le nom de son meilleur ami ne pouvait être qu’une preuve de son affection. Profondément touchée, je lui ai promis que nous le retrouverions, quoi qu’il arrive.

Le Major et moi avons poursuivi les recherches pendant environ une heure en appelant :

— Claudia !

Nous avons retrouvé le chien errant… Rectification : nous avons retrouvé Claudia, recroquevillé au pied d’un grand arbre. Nous l’avons aussitôt mis en sécurité et sommes rentrés.

Claudia est maintenant sec et reçoit les marques d’affection du Major.

Fin du compte rendu de cette journée.

 

Journal

Après le beau temps, la pluie

 

J’ai commencé la journée avec un manque de sommeil, sans doute pour avoir lu un roman la veille au soir. J’avais mal aux yeux.

Je l’avais commandé parce que Violet avait autrefois prêté sa plume à son auteur, mais je ne m’attendais pas à le trouver aussi intéressant. J’ai hâte de lire le prochain volume.

Nous avions prévu de faire des provisions aujourd’hui. Nous sommes donc sortis à midi.

En chemin, j’ai retrouvé Claudia. Sans réfléchir, je me suis approché pour le caresser, comme d’habitude. J’en avais oublié la présence de Violet.

J’étais un peu gêné de lui montrer mon faible pour les chiots. Je suis loin d’être un homme irréprochable. J’aimerais donc au moins paraître aussi posé que possible devant la femme dont je suis amoureux.

Je lui ai proposé de le caresser. Sa réponse m’a serré le cœur : avec ses deux bras artificiels, elle craignait que le contact ne soit désagréable pour lui. Moi aussi, je porte une prothèse, mais il me reste un bras de chair capable de ressentir la douleur et la chaleur.

Pour dissiper ce serrement dans ma poitrine, je lui ai pris la main. Nous avons marché ainsi jusqu’en ville.

Au cours de nos achats, j’ai trouvé ce que je désirais le plus : des pommes. Lorsque Violet m’a proposé d’en faire une tarte, je me suis réjoui à l’avance. Je ne sais pas préparer les pâtisseries.

Nous avons revu Claudia sur le chemin du retour.

— Mangerait-il de la viande séchée ? a demandé Violet.

Nous lui en avons donc donné. Tout en le nourrissant, elle s’est inquiétée de son absence de méfiance, si différente de celle des chiens militaires. Pouvait-il vraiment survivre ainsi ? C’était tout à fait elle.

À l’approche du soir, les nuages ont pris une allure menaçante. Le vent soufflait fort.

J’ai pris les devants en renforçant les fenêtres. Quand j’ai terminé, un repas chaud m’attendait. C’est dans ces moments-là que je prends pleinement conscience de ne plus vivre seul. La soupe était délicieuse. J’espère qu’elle en refera.

Après le dîner, j’ai repris ma lecture d’un des livres de Monsieur Oscar. Il écrit aussi bien pour les adultes que pour les enfants, mais, comme je m’y attendais, ses œuvres destinées aux adultes correspondent davantage à mes goûts. Chaque fois que je songeais que Violet avait contribué au travail d’un esprit aussi remarquable, j’éprouvais de la fierté pour elle. Tout en lisant, je me suis surpris à lui caresser la tête.

Elle est devenue une femme belle et admirable, digne du nom qu’elle porte.

Comme j’ai l’habitude de lui témoigner ainsi mon affection, elle a récemment pris le pli de pencher la tête vers moi dès que je tends la main.

C’est franchement problématique. Elle est si adorable que je ne sais plus résister.

Pendant ce temps, le mauvais temps s’aggravait encore. J’ai naturellement pensé à Claudia. Le corps d’un chiot pouvait-il supporter cela ?

Violet regardait elle aussi dehors. Elle a fait une remarque de mauvais augure, se demandant si le chien errant survivrait à cette journée, ce qui n’a fait qu’accroître mon inquiétude. Nous avons fini par sortir à sa recherche. J’aurais voulu qu’elle reste à la maison, mais elle m’a accompagné.

Agacé de ne pas le trouver, j’ai laissé échapper son nom : « Claudia ». Sur le moment, j’ai eu envie de me cacher le visage dans les mains. Pourtant, Violet m’a simplement assuré, avec le plus grand sérieux, que nous le retrouverions coûte que coûte. Lorsque nous avons enfin pu le ramener sain et sauf, j’ai poussé un soupir de soulagement.

J’essaierai de lui trouver quelqu’un qui veuille l’adopter. Si personne ne se présente, nous n’aurons pas d’autre choix que de le garder. Violet acceptera certainement. Dans ce cas, il faudra tout de même lui donner un autre nom. Ce serait gênant pour Hodgins. Non… Le connaissant, il serait plutôt ravi et me lancerait : « Tu m’aimes donc à ce point ? »

Je n’en ai aucune envie.

À propos, je ferais bien de noter ceci avant de l’oublier : il faudra bientôt prévoir des vêtements d’été pour Violet. Elle est devenue une jeune femme et tout ce qu’elle porte lui va à ravir.

Quand l’été sera là, nous pourrions peut-être partir quelque temps au loin.

Ce sera sans doute la saison des fleurs à Drossel. Elle m’a dit qu’elle voulait me les montrer.

À l’automne, nous pourrions aller à Roswell. Il paraît que la chute des feuilles y est magnifique.

J’aimerais aussi visiter un jour cette ville que l’on appelle la capitale de l’astronomie.

Arrivé à ce point de mon récit, je me suis demandé ce que faisait Violet. J’ai levé les yeux : elle caressait prudemment Claudia. Elle semblait complètement sous son charme. J’en ai éprouvé un peu de jalousie.

Une fois ma plume posée, je l’embrasserai pour lui souhaiter bonne nuit. Elle est à moi.

 

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NIBUN NO INOCHI T-1 – CHAPITRE 1 https://j-garden.fr/nibun-no-inochi-t-1-chapitre-1/ Sat, 26 Sep 2026 22:51:15 +0000 https://j-garden.fr/?p=19595

NIBUN NO INOCHI T-1 - CHAPITRE 1

Une ville aux airs familiers

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Je passai une dizaine de minutes à me laisser bercer par les mouvements d’un joli bus peint en rouge. Je descendis à l’arrêt Yûsupo Iriguchi, situé sur la route nationale, en face d’une boucherie.

D’après le chauffeur, il suffisait de tourner un peu plus loin pour rejoindre le quartier des sources chaudes, le secteur touristique d’Ureshino. J’adressai un léger signe de tête au chauffeur tandis que le bus repartait, puis pris la direction qu’il m’avait indiquée.

À peine m’étais-je mis en marche que j’aperçus devant moi une chaussée entièrement pavée de briques rouges. Cette rue semblait bien être celle du quartier thermal. De fait, en pleines vacances d’été, ce lieu touristique grouillait de visiteurs…

Enfin, « grouillait », c’était beaucoup dire. Il y avait du monde, mais moins que je ne l’avais imaginé. Contre toute attente, les rues étaient plutôt désertes, sans véritable foule. Du moins, je n’y voyais pas de boutiques alignées en nombre comme aux abords de la gare.

— Les villes thermales ressemblent toutes plus ou moins à ça, de nos jours ?

En dehors d’Arima, de Kusatsu et de Gero, les trois grandes sources thermales du Japon, ou d’autres lieux ayant réussi à se développer sur le plan touristique, ce spectacle n’avait peut-être rien de si rare. Et puis, les lieux avaient beaucoup de charme. Ce n’était pas désagréable du tout.

Commençant à avoir un petit creux, je décidai de faire tranquillement le tour du quartier. Je tournai à droite sur la voie pavée de briques rouges et poursuivis ma marche. Peu après, je passai devant un grand hôtel et m’arrêtai un instant près d’un panneau indiquant l’ancien emplacement du temple Zuikôji.

Plutôt qu’un quartier thermal, il aurait peut-être été plus juste de parler d’un quartier résidentiel à l’ancienne.

Mon regard fut soudain attiré par six petites statues de Jizô[1] drapées d’une étoffe rouge appelée kesa. Elles se trouvaient de l’autre côté de la rue, en face d’une bannière illustrée d’une glace que le salon de thé, au coin juste devant moi, avait installée.

Près de ces six statues, un chat blanc et un chat noir étaient assis côte à côte.

— Vous êtes de grands amis ? Ou bien…

Comme s’il avait compris mes paroles, le chat noir tourna ses yeux ronds vers moi à cet instant précis et poussa un bref miaulement. Aussitôt après, le chat blanc se gratta le corps d’une patte arrière, les yeux plissés de bien-être. Ils ne cherchaient pas à fuir malgré la présence d’un humain tout près, signe qu’ils étaient habitués aux gens. Je les contemplai un moment avec tendresse, puis le chat blanc, comme s’il venait de remarquer quelque chose, se leva brusquement et détala.

L’avais-je effrayé plus que je ne le pensais ? Je n’eus guère le temps de m’en vouloir : dans la direction qu’avait prise le chat blanc, un homme apparut à mi-chemin d’une étroite ruelle dont le pavage était désormais gris.

Curieux de voir la scène d’un peu plus près, je m’engageai dans la ruelle à la suite du chat blanc. L’homme tenait deux petits poissons. Des shishamos, peut-être. Il les jeta doucement à terre pour les donner au chat.

Il semblait être poissonnier, et le chat blanc avait apparemment attendu près de sa boutique dans l’espoir d’obtenir ce trésor. À voir combien l’homme, vraisemblablement le propriétaire, et le chat étaient habitués l’un à l’autre, ce dernier devait être un fidèle client.

Tandis que j’observais le chat blanc avec intérêt, mon regard croisa brièvement celui du poissonnier.

Il prit un air un peu embarrassé et s’empressa de rentrer dans sa boutique. Si je devais imaginer ce qui lui passait par la tête, ce devait être quelque chose comme : un type à l’air louche est en train de me dévisager.

Le chat blanc termina le premier poisson et s’attaqua aussitôt au second.

L’homme ne me regardait plus, mais je fis un léger signe de tête avant de m’éloigner de la devanture. Je tournai ainsi le dos à la boutique et au chat, comme pour m’enfuir, puis descendis la ruelle en pente douce.

Laissant sur ma gauche une boutique où s’alignaient quantité de boissons alcoolisées alléchantes, j’arrivai à un petit croisement. Un magasin de souvenirs et un établissement vendant notamment des glaces à l’italienne apparurent.

L’ambiance était agréable. Juste ce qu’il fallait pour apaiser mon esprit pendant ces derniers jours.

— Par contre, cette chaleur à la con, il n’y a rien à faire.

J’avais beau me sentir d’humeur plus légère, impossible de faire abstraction de ce soleil de plomb et de cette chaleur étouffante.

Ma chemise, collée à ma peau par la sueur, était elle aussi désagréable, et j’aurais aimé y remédier au plus vite. Je pouvais toujours me réfugier dans la boutique de souvenirs que je venais d’apercevoir, mais…

Je découvris une enseigne qui me tenta davantage.

Un panneau sur pied portant simplement l’inscription « Les bains de Siebold[2] ».

Des bains thermaux. Puisque j’avais fait le déplacement jusqu’à Ureshino, je comptais bien en essayer autant que le temps me le permettrait.

Plutôt que de me mettre au frais pour cesser de transpirer, autant me débarrasser de toute cette sueur dans un bain chaud.

1

Opposer un bain brûlant à toute cette sueur : cette stratégie hasardeuse s’avéra un franc succès. Inutile de préciser que le bain avait été excellent, et toute sensation d’inconfort avait disparu. Je sortis des bains de Siebold, porté à la fois par une exaltation indescriptible et par une étrange impression de légèreté, comme si mes pieds ne touchaient plus tout à fait terre.

— Avec ça, plus rien ne me fait peur.

À peine avais-je lancé ces mots avec entrain qu’une vague de chaleur féroce balaya mon enthousiasme.

— Non, décidément, je n’y arrive pas…

La sueur dont je m’étais pourtant soigneusement débarrassé revint à toute vitesse.

Était-ce à force de vivre dans le Tôhoku ? Peut-être que je supportais vraiment trop mal la chaleur…

Mais me lamenter sans fin sur la température ne servirait à rien. Le bain m’avait tout de même fait du bien, et il fallait maintenant penser à la suite.

— Il serait temps de choisir où passer la nuit.

Je n’avais rien réservé. Je m’étais dit que je pourrais décider une fois sur place, à Ureshino. J’avais bien sûr repéré quatre établissements qui me tentaient pendant le trajet. Il me faudrait marcher dans la chaleur, mais je décidai de prendre mon mal en patience et de m’y rendre.

Seulement, par les temps qui couraient, espérer trouver une chambre le jour même dans un établissement prisé et bon marché avait peut-être été naïf. Dans les quatre établissements où je me présentai, la réponse fut la même : complet.

À bien y réfléchir, les vacances d’Obon approchaient. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que des gens viennent de tout le pays dans cette ville thermale.

Sur ce point, je ne pouvais que reconnaître mon manque de prévoyance. Il était un peu dommage de ne pas pouvoir en tirer une leçon pour le reste de ma vie…

Enfin, faire le tour des lieux pour dénicher un établissement agréable pouvait aussi avoir son charme. Comme je n’étais pas très à l’aise pour parler aux gens, ces échanges commençaient à me peser, mais je tentai ma chance dans un grand hôtel que je venais de repérer.

J’abordai la personne qui se tenait à la réception.

Mais…

— Je suis désolé… Nous accueillons plusieurs groupes aujourd’hui et toutes nos chambres sont occupées. En revanche, nous pourrions vous en proposer une pour demain…

Ne sachant pas encore si je resterais à Ureshino, je déclinai cette offre pourtant appréciable.

— Nous sommes vraiment désolés.

Il n’y avait aucune raison de s’excuser, mais la personne me salua en s’inclinant sur ces mots. Cela faisait cinq échecs d’affilée. Il était déjà passé seize heures trente, et je commençais à m’inquiéter un peu. Je cherchai sur mon téléphone les chambres disponibles dans les hôtels et les auberges des environs.

Peut-être à cause du système de réservation, puisque je cherchais pour le jour même et que l’heure de début des arrivées était déjà passée, je ne trouvais aucun établissement où passer la nuit à partir de cette heure-ci.

À moins qu’en cette période de vacances d’été, tout soit déjà réservé.

Pour commencer, autant essayer les quelques autres établissements des environs. Même s’il était trop tard pour demander le dîner ou le petit déjeuner, il devait bien rester une chance de trouver une chambre sans repas.

Pourtant, après une nouvelle demi-heure de recherches, tous les établissements affichaient complet.

Je dus me rendre à l’évidence : à en juger par les grands sites de réservation, il ne restait pas une seule chambre disponible à Ureshino. J’avais beau relancer la recherche, aucun nouveau nom d’établissement n’apparaissait.

Après avoir fait une boucle complète, je me retrouvai près des six statues de Jizô et sortis mon téléphone. Consulter un autre site de réservation, ou chercher du côté des avis sur une application de cartographie…

Il restait encore du temps avant la tombée de la nuit. Je n’avais qu’à continuer à chercher sans baisser les bras.

Avec une détermination renouvelée, je relevai la tête en essuyant la sueur qui coulait sur mon front. Une femme en kimono sortit alors de ce qui ressemblait à un commerce. Au même instant, j’entrevis l’intérieur et une famille munie de valises à roulettes. Je ne voyais rien qui ressemble à une enseigne, mais c’était peut-être une auberge. Je ne me souvenais pas de l’avoir vue sur Internet ; elle n’apparaissait peut-être pas sur les sites de réservation parce qu’elle était complète.

Non, même en cherchant sans préciser de critères, je n’avais pas l’impression d’avoir vu son nom. À en juger par l’extérieur, les tarifs ne semblaient pas excessifs. Et même s’ils étaient un peu élevés, j’étais prêt à y passer la nuit.

Sans trop y croire, je m’approchai lentement de la femme et décidai de lui adresser la parole.

— Excusez-moi. C’est… une auberge, ici ?

— Oui. Que puis-je pour vous ?

Sa réaction laissait entendre que la réponse allait de soi.

— J’aimerais vous demander s’il vous resterait une chambre libre. Je sais que je m’y prends le jour même, mais je cherche où passer la nuit, pour un adulte seul.

Je posai la question en m’accrochant à une dernière lueur d’espoir.

— Je suis désolée, nous sommes complets aujourd’hui.

Seuls me revinrent ces mots implacables que je connaissais désormais trop bien.

— Je vois… Excusez-moi de vous avoir dérangée.

Je m’inclinai légèrement, puis tournai de nouveau à droite au niveau des six statues de Jizô pour regagner la ruelle du poissonnier. Avec un peu de malchance, j’allais peut-être devoir chercher assez loin d’Ureshino…

Je voulais à tout prix éviter d’errer encore deux ou trois heures.

La sueur imbibait ma chemise, mes sous-vêtements et même mon pantalon, accentuant encore mon inconfort. Quoi qu’il en soit, autant continuer à chercher un hébergement peu connu tant qu’il me restait des forces.

Je parcourus environ la moitié de la ruelle.

— Hé, toi, le gamin à la mine blafarde.

Je n’étais pas certain que cet appel m’était destiné. Pourtant, je me retournai par réflexe et le regrettai aussitôt. À quelques mètres derrière moi, un homme en costume se tenait au milieu de l’étroite ruelle, les jambes légèrement écartées. Ses cheveux, attachés à l’arrière, étaient d’un blond éclatant qui attirait l’œil sous le soleil. Une barbe clairsemée entourait sa bouche, et son regard perçant, fixé sur moi, trahissait une méfiance difficile à concevoir envers quelqu’un qu’il voyait pour la première fois.

Son costume était d’une couleur sobre, mais le tissu se tendait sur son torse épais et ses larges épaules, sans parvenir à dissimuler sa carrure athlétique.

Il n’avait rien d’un employé de bureau qui passait là par hasard. Il m’avait suffi de croiser son regard pour comprendre qu’il valait mieux ne pas avoir affaire à lui. Un membre de gang, ou peut-être un yakuza.

Quelle imprudence…

Je pestai intérieurement contre ma bêtise d’avoir réagi à son appel, mais il était déjà trop tard. À peine eus-je songé qu’il risquait de me chercher des ennuis que l’homme s’avança vers moi. Face à un type pareil, le fusiller du regard ne suffirait sans doute pas à ce qu’il me laisse partir.

— Ha… Ça, pour une surprise.

Alors que c’était lui qui m’avait interpellé, l’homme écarquilla les yeux lorsqu’il fut certain que nos regards s’étaient croisés.

— Je t’ai appelé en me disant que c’était pas possible… Dire que le destin nous fait nous rencontrer comme ça.

Ses lèvres se détendirent légèrement. Il souffla du nez et se rapprocha.

— T’as un regard d’insolent.

Il m’abordait sans prévenir et se permettait de juger mon regard. De mon côté non plus, l’impression n’avait rien d’agréable. Difficile de ne pas éprouver d’aversion devant un individu qui promettait autant d’ennuis.

— Dis donc, gamin, ça fait un moment que tu traînes dans le coin. Qu’est-ce que tu manigances ?

« Gamin », alors qu’on ne s’était jamais vus… Ce type avait décidément une façon déplaisante de s’adresser aux gens. Mais derrière ce sourire de façade, il se méfiait manifestement beaucoup de moi. La virulence de son « Qu’est-ce que tu manigances ? » en était la preuve.

Les lèvres serrées, je réfléchis à la meilleure façon de réagir à cette provocation. Ce genre d’individus m’abordait assez souvent pour que j’y sois habitué, mais justement, je ne voulais pas me tromper dès le départ. Il m’était arrivé plus d’une ou deux fois de répondre avec fermeté et de me faire aussitôt attaquer. Quelques jours auparavant encore, j’avais simplement regardé de loin des jeunes qui avaient jeté leurs mégots devant une supérette. Ils s’étaient approchés d’un air menaçant en me demandant si j’avais un problème, et toute une histoire s’en était suivie.

Je ne comptais pas répéter la même erreur alors je desserrai lentement le poing que j’avais commencé à fermer et observai de nouveau l’homme devant moi.

Il se tenait certes les jambes écartées, mais son poids portait légèrement sur la droite, et son pied gauche était en retrait d’un demi-pas. Cette posture campée visait à intimider. Elle ne lui permettait pas de s’élancer brusquement. Une vieille blessure, ou une simple habitude ? Il semblait aussi ménager inconsciemment son côté gauche.

Ses bras étaient épais, mais ses poings n’étaient pas serrés et ses épaules ne présentaient aucune tension superflue. Tout en me foudroyant du regard, il jetait de temps à autre un coup d’œil derrière moi ou vers l’entrée de la ruelle.

Ce n’était pas la posture de quelqu’un qui cherchait la bagarre. Lui aussi se tenait donc sur ses gardes ? À vrai dire, il semblait même craindre intérieurement de ne pas savoir à qui il avait affaire.

Dans ce cas, en tirant parti de cette méfiance, je pourrais peut-être me sortir de là. L’homme devant moi était différent des jeunes voyous de l’autre jour.

Il semblait faire étalage de sa force, mais en réalité, il guettait prudemment ma réaction. Alors, plutôt que de répondre honnêtement que j’étais un touriste à la recherche d’un hébergement, mieux valait…

Au moment où mon raisonnement prenait forme, une douleur aiguë me lança au fond de la tête.

— …!

Ma vue vacilla légèrement, et les pensées qui commençaient à s’enchaîner s’effondrèrent d’un seul coup. Il m’avait semblé qu’il ne me manquait plus qu’un élément pour trouver comment faire reculer cet homme. Mais lorsque la douleur s’atténua, seul le cheminement qui devait m’y conduire avait entièrement disparu.

— Qu’est-ce que tu es venu faire à Ureshino ? Réponds.

Rompant mon bref silence, l’homme me pressa de répondre avec irritation. Tout en supportant la douleur, je régulai ma respiration et regardai une fois autour de moi. Pour l’heure, heureusement, il n’y avait personne d’autre que cet homme et moi.

Personne ne risquait donc de me surprendre en pleine conversation avec un individu aussi inquiétant. Dans ce cas, fallait-il au moins lui répondre brièvement ? Non… J’allais bientôt mourir.

Je n’avais pas le temps de prolonger inutilement cet échange et de m’attirer de nouveaux ennuis. Agacé de me voir persister dans mon silence, l’homme claqua légèrement la langue.

— Tu joues les muets ? Mais crois pas qu’il te suffit de m’ignorer pour t’en tirer.

Après avoir marmonné ces mots, l’homme durcit encore le regard dont il me foudroyait.

— T’es qui au juste, gamin ?

Malgré cette nouvelle question, je pris mon parti, détournai les yeux et lui tournai le dos. Rester là plus longtemps ne servirait à rien. Je n’avais aucune obligation de répondre aux questions d’un homme que je voyais pour la première fois.

— Pas envie de répondre, hein ? Bon, garde le silence si ça te chante, mais je vais quand même te donner un conseil, à toi qui te fais sacrément remarquer : dégage vite d’Ureshino avant qu’il y ait des ennuis.

Ses paroles étaient pleines d’hostilité. Le conseil était appréciable, mais je n’avais pas besoin qu’on me le dise. Ce n’était que ma dernière halte, un endroit où me reposer avant de prendre mon envol. Si je traînais dans les rues en ce moment, c’était simplement pour chercher où dormir.

Je n’étais qu’un touriste, ni plus ni moins. Je me mis en marche d’un pas ferme. Peu après, je tournai légèrement la tête pour regarder derrière moi : l’homme avait déjà disparu. Il s’était donc contenté d’un avertissement et ne comptait pas insister. Aux yeux de ces gens-là, ma présence devait forcément attirer l’attention…

J’espérais de tout cœur pouvoir passer le reste de mon séjour à Ureshino en paix, sans avoir de nouveau affaire à ce genre d’individus. Je chassai un instant toutes ces pensées confuses pour réfléchir à la suite de ma journée.

— …Ah… Je vois.

Après avoir murmuré ces mots, j’eus soudain une idée pour trouver où dormir. À la rigueur, un cybercafé ferait l’affaire. Ce ne serait peut-être pas confortable, mais il ne s’agissait que d’y passer une nuit. Bien sûr, j’aurais préféré une auberge thermale, mais je ne pouvais plus me permettre de faire le difficile.

Je lançai aussitôt une recherche sur mon téléphone. Je n’eus guère le temps de me féliciter de cette trouvaille : malheureusement, il n’y avait aucun cybercafé accessible à pied.

Je n’avais donc plus le choix. J’aurais préféré l’éviter, mais je me rabattrais sur le restaurant familial[3] ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre que j’avais vu le long de la route nationale. L’établissement ne devait pas voir d’un bon œil les clients qui dormaient sur place, mais en commandant suffisamment de choses, je pourrais peut-être obtenir qu’on ferme les yeux.

Même si je devais m’y réfugier, je ne pouvais pas débarquer avant la tombée de la nuit.

J’irais vers vingt et une ou vingt-deux heures, une fois le coup de feu passé.

— …Je suis crevé.

Je n’avais marché que peu de temps, mais sans doute à force d’arpenter les rues sous un soleil de plomb, j’avais un léger vertige. Le soleil continuait de brûler les lieux, et je ressentais une soif intense. À bien y réfléchir, je n’avais rien bu depuis un bon moment, avant même de descendre du bus.

Avant de reprendre ma recherche d’un hébergement, je ferais mieux d’acheter une boisson à un distributeur quelconque.

— Il me semble… que j’ai vu une confiserie tout à l’heure.

Malgré un léger malaise, je revins à pied près des bains de Siebold et arrivai sans encombre à la confiserie.

Des friandises qui me rappelaient mon enfance s’entassaient partout. Quelques enfants, probablement du quartier, discutaient de leurs choix, hésitant entre ceci et cela, avant de déposer les bonbons retenus dans leur panier.

L’intérieur semblait exigu, et l’entrée d’un grand adulte risquait de les surprendre. Plutôt que de leur faire peur ou de les intimider sans le vouloir, autant attendre qu’ils soient sortis pour faire mes achats.

Sur cette décision, je m’assis sur le banc en bois installé dehors.

— Quand même… je me sens… un peu mal.

Ma chemise trempée de sueur se plaqua contre mon dos tandis que je m’adossais au banc. Cela aurait dû être franchement désagréable, mais, étrangement, je n’y prêtais guère attention.

Au contraire, j’avais l’impression de flotter. Sans but ni raison. Je ne faisais que courir à la recherche d’un hébergement, laissant le temps s’écouler en vain. Même ma mésaventure avec cet homme étrange m’était désormais complètement indifférente.

— C’est pas plus mal. Ces derniers temps, c’était plutôt… violent…

À peine eus-je murmuré ces mots qu’un étrange malaise me prit, et je m’empressai de me justifier.

— Non, enfin… j’exagère un peu.

Des paroles inquiétantes qui risquaient de prêter à confusion si quelqu’un m’entendait parler tout seul.

Heureusement, il n’y avait personne à proximité, alors cela ne devait pas poser de problème. Mais à force de marmonner ainsi, je risquais d’attirer l’attention. J’avais beau essayer d’y prendre garde, les mots m’échappaient par réflexe. C’était parce que je n’étais pas encore habitué à ce nouvel environnement…

À l’ombre, je fermai les yeux pour laisser mon corps se reposer. La chaleur. La sueur qui coulait dans mon dos. Ce combat incessant contre la température. À force de me répéter de me calmer, je me sentis peu à peu mieux.

Une sensation proche de la somnolence m’envahit, et ma conscience s’éloigna doucement. À cet instant me revinrent le sourire de ma mère, lorsque j’étais petit, puis son expression de tristesse. Et une profonde… haine.

Il n’y avait aucun amour dans le regard qu’elle posait sur moi… Sans doute ne faisait-elle que s’en vouloir, terriblement.

Pardon.

Pardonne-moi, maman…

Je lui demandai pardon en mon for intérieur. Je l’avais déjà fait des dizaines de milliers de fois. Et pourtant, je continuais.

— Je suis vraiment… désolé…

Tout en sachant que je ne pourrais jamais être pardonné, je répétai intérieurement ces mots d’excuse. Expier le fait d’être né.

Pourquoi ? Je croyais pourtant mon cœur déjà aussi desséché qu’un désert. Le passé me revint.

Pardon.

Pardon.

— Pardonne-moi…

Pardonne-moi…

Je ne cessais de demander pardon. Ces mots n’étaient pas destinés à me l’obtenir. Je savais qu’ils ne pourraient jamais suffire à me faire pardonner.

Pour être véritablement pardonné, il ne restait qu’une seule chose que même quelqu’un comme moi pouvait faire.

C’était expier par ma mort…

Il m’avait fallu bien longtemps pour le comprendre, mais je pourrais bientôt tenir la promesse faite ce jour-là.

Je suis vraiment désolé…

Tandis que je répétais ces mots, encore et encore, en mon for intérieur…

Sans même pouvoir lutter, je sentis ma conscience s’éloigner peu à peu.

2

Une sensation de fraîcheur sur ma joue droite me fit ouvrir brusquement les yeux. Je compris aussitôt la cause de ce froid soudain au milieu de la chaleur accablante : on avait pressé une bouteille d’eau contre ma joue.

— Est-ce que… vous allez bien ?

Une voix douce. Une jeune fille en uniforme scolaire, apparue devant moi sans que je m’en aperçoive, venait de me poser la question.

— Si je vais bien…? Pourquoi…?

Je lui retournai la question, l’esprit encore embrumé.

— J’ai eu l’impression que vous n’étiez plus tout à fait conscient… On aurait dit un coup de chaleur.

Un coup de chaleur ? Cela me semblait un peu exagéré, mais j’avais peut-être bien eu l’esprit ailleurs. J’avais même l’impression d’avoir rêvé, sans parvenir à me rappeler de quoi.

— …Maintenant que tu le dis…

À bien y réfléchir, s’endormir aussitôt après s’être assis sur un banc n’avait rien de normal. Il était tout à fait possible que j’aie été sur le point de perdre connaissance, voire que cela ait déjà été le cas.

— Si vous voulez, buvez ceci.

La jeune fille tenait une bouteille d’eau bien fraîche dans la main gauche. Elle avait apparemment cru qu’un coup de chaleur m’empêchait de bouger et, inquiète, était venue me parler. À l’index de cette jeune fille attentionnée, je remarquai une bague qui scintillait.

— Non, ça va, je vais m’en acheter une.

Je déclinai son offre et tentai de me lever, mais mes jambes manquaient de force. Mon corps criait grâce, d’une façon différente de la fatigue. La chaleur m’avait apparemment bien plus éprouvé que je ne le pensais.

— Vous feriez mieux de ne pas vous forcer à vous lever. Le plus urgent, c’est de boire, je pense…

Suivre docilement son conseil serait sans doute le plus simple et le moins contraignant.

— …Désolé. Je te rembourserai après.

Je pris la bouteille et m’empressai d’avaler l’eau. Vu sa fraîcheur, elle venait sans doute de l’acheter. J’avais commis une erreur stupide : dans cette chaleur accablante à laquelle je n’étais pas habitué, j’avais négligé de m’hydrater et passé trop de temps dans le bain.

Sans m’en rendre compte, je vidai la bouteille en deux gorgées à peine. Cela montrait clairement à quel point j’étais déshydraté. À bien y repenser, le violent mal de tête qui m’avait frappé devant la gare en était peut-être aussi un signe avant-coureur.

— Tu m’as bien aidé.

— Je vous en prie… Ce n’est pas grand-chose. Je suis contente que vous ayez l’air d’aller mieux.

Devais-je lui racheter la même bouteille ou lui rendre l’argent ? J’hésitai, mais la rembourser me sembla préférable. Je sortis mon portefeuille de mon sac à dos et vérifiai le compartiment à monnaie. Il contenait trois pièces de dix yens et une de cinq cents.

— Tiens. Ce n’est pas grand-chose pour te remercier, mais garde la monnaie.

Ce n’était rien en retour de son aide, mais je sortis la pièce de cinq cents yens pour la lui tendre. Cependant, cela semblait aussi la gêner d’accepter ainsi, et elle prit un air embarrassé.

— Mais… c’est trop. Cette bouteille coûte cent cinquante yens à la confiserie.

— Je n’ai pas l’appoint.

J’insistai un peu pour qu’elle tende la main et lui fis accepter la pièce.

Cela devait régler ma dette envers elle. Sentant l’eau se diffuser dans tout mon corps, je voulus me lever, mais la jeune fille m’en empêcha.

— Vous pourriez vous reposer encore un peu ?

Avant que je puisse répondre, elle disparut dans la confiserie, la pièce de cinq cents yens serrée dans la main.

À l’intérieur, tout en parlant familièrement avec le propriétaire, un homme qui paraissait avoir une soixantaine d’années, elle tendit la main vers une petite vitrine au fond du magasin. Peu après, elle revint avec une nouvelle bouteille qu’elle venait d’acheter et me rendit scrupuleusement toute la monnaie restante.

— Je vous rends le reste. Ça vous va ?

Elle aurait très bien pu tout garder, mais peut-être se sentait-elle plus à l’aise ainsi.

— Si ça te convient, je n’ai rien à redire. Merci encore.

Je la remerciai de nouveau en récupérant la monnaie. Maintenant qu’elle avait fini de m’aider, elle ne tarderait sans doute pas à partir.

Je baissai la tête comme pour lui signifier qu’elle n’avait plus besoin de s’occuper de moi, puis sortis mon téléphone. Tant qu’à reprendre des forces, autant chercher une toute dernière fois où dormir.

Peut-être que les disponibilités avaient été mises à jour et qu’une chambre s’était libérée. Je précisai Saga, puis Ureshino, et lançai une recherche sur le site…

Mais chercher pour le jour même, alors que l’heure de début des arrivées était déjà passée, ne permettait décidément pas de trouver facilement une chambre. Le seul résultat était un pavillon annexe d’une auberge de grand luxe, à plus de deux cent mille yens la nuit.

C’était bien au-delà de mon budget. Autant consulter un autre site de réservation, au cas où…

— Vous êtes en voyage ?

Pendant que je m’appliquais à chercher, la jeune fille n’avait pas bougé.

Elle allait même jusqu’à regarder sans gêne l’écran de mon téléphone par-dessus moi. Puis elle remarqua mon sac à dos posé à mes pieds et me posa cette question. J’étais certain qu’elle allait partir. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle m’adresse de nouveau la parole…

Comme je donnais souvent au premier abord l’impression d’être quelqu’un de froid, peu de gens me parlaient aussi familièrement. Les jeunes, encore moins.

Et puis, dans un lieu touristique, découvrir que quelqu’un n’était pas du coin n’avait pourtant rien d’exceptionnel.

— …Je viens d’arriver à Ureshino, tout à l’heure…Tu étudies dans le coin par hasard ?

Puisque je lui devais une faveur, mieux valait ne pas l’ignorer. Je lui répondis donc franchement.

— Oui, j’habite tout près. À deux minutes à pied environ.

Cela me semblait relever de sa vie privée, et peu prudent à révéler à un inconnu qu’elle venait de rencontrer, mais je ne fis aucune remarque. Cela dit, savoir avec certitude qu’elle était du coin n’était peut-être pas une mauvaise chose.

— C’est peut-être une drôle de question… En fait, je cherche où dormir. Je pensais bien trouver quelque chose, même sans réservation, mais j’ai été un peu trop optimiste. Tu ne connaîtrais pas un endroit où il pourrait rester une chambre ?

Je lui posai la question avec le mince espoir qu’elle connaisse bien les hébergements du coin.

La jeune fille leva les yeux et porta l’index près de ses lèvres pour réfléchir.

— Ah… D’habitude, il y a pas mal d’endroits où on peut trouver une chambre le jour même, mais en ce moment, tout est complet. Depuis la semaine dernière, une auberge des environs accueille une exposition consacrée à un illustrateur célèbre. Beaucoup de clients sont là pour ça.

Il n’y avait donc pas que les vacances d’Obon. Une autre raison s’y ajoutait.

Voilà pourquoi tous les hôtels et toutes les auberges des environs affichaient complet.

— Tu ne connaîtrais pas un hébergement qui n’est pas sur Internet ? Pour une nuit… disons trente mille yens… Non, tant que ça ne dépasse pas quarante mille, je peux payer sans problème. J’ai essayé tous ceux du coin, sans succès.

Je relançai une recherche sans préciser de dates pour afficher les hébergements des environs. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’une habitante connaisse un hôtel ou une auberge peu connus.

— Voyons…

Elle jeta un rapide coup d’œil à l’écran, sans toutefois sembler se pencher sérieusement sur la question.

— Malheureusement, je ne pense pas qu’il y ait d’autres établissements que ceux qui apparaissent dans vos recherches. Je connais bien le coin.

— Je vois… D’accord, merci.

Dans ce cas, mieux valait ne pas s’attarder davantage ici. Je devrais peut-être m’éloigner d’Ureshino, mais je n’aurais qu’à accepter que ce soit le destin. J’avais suffisamment repris des forces, et je risquais aussi de déranger cette jeune fille.

— Je vais y aller.

Je ramassai le sac à dos posé à mes pieds et me levai lentement du banc.

— Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ?

— Je ne sais pas, mais je vais marcher un peu le long de la route, là-bas. Je trouverai peut-être quelque chose.

— Je ne sais pas trop. Du côté de Takeo, vous devriez trouver, je pense… Mais c’est loin, vous savez ?

— Ce n’est pas grave. J’ai le temps.

— Oui, mais…

Elle ne semblait décidément pas vouloir mettre fin à la conversation, ni prendre ses distances. Si elle s’inquiétait sincèrement pour moi, je ne pouvais m’empêcher de craindre pour son avenir, même si cela ne me regardait pas. Une jeune fille de son âge ne devrait pas aborder avec aussi peu de réserve un homme qu’elle venait de rencontrer.

Quoi qu’il en soit, j’appréciais sa gentillesse, mais il était temps de partir.

— …Bon, au revoir.

Je coupai court à la conversation et me mis à remonter la pente douce par laquelle j’étais arrivé.

Mais, pour une raison qui m’échappait, la jeune fille me suivit de près. Je faillis lui dire que j’allais bien, désormais, mais me retins aussitôt. Elle avait dit habiter dans le quartier. Peut-être prenait-elle simplement le même chemin. Mieux valait éviter de parler comme si tout tournait autour de moi.

Pourtant… cette supposition fut vite démentie, à mon grand regret.

Ses pas s’accélérèrent, puis elle arriva à ma hauteur et leva les yeux vers moi.

— Vous cherchez une chambre pour vous seul, ce soir ? Est-ce qu’il vous faut absolument le dîner ?

Pourquoi s’intéressait-elle avec autant d’insistance à un parfait inconnu ?

— … Je suis seul. Pas besoin de repas, une chambre sans rien d’autre fera l’affaire.

Je répondis brièvement, mais plus sèchement que jusque-là. J’espérais qu’en comprenant que sa présence m’importunait, elle finirait tout de même par se retirer.

— Vous ne cherchez pas non plus une chambre luxueuse ?

— Pas besoin. Enfin, tu peux me laisser me débrouiller…

— Je ne peux pas vous garantir une chambre, mais je pourrais peut-être vous aider.

Alors que je m’apprêtais à lui faire comprendre que j’allais lui fausser compagnie, quitte à me montrer brusque, elle me répondit par ces mots inattendus.

— …Vraiment ?

La jeune fille venait pourtant de me dire qu’il n’y avait aucune chambre libre dans le coin. Mais comme elle ne me donnait pas l’impression de mentir à la légère, je n’avais pu m’empêcher de lui demander confirmation.

— Oui. Ça ne vous prendra pas longtemps. Vous pourriez me suivre un instant ?

— …D’accord. Mais ne te donne pas trop de mal.

— Ce n’est pas le cas. Si ça ne marche pas, je ne pense pas pouvoir faire davantage pour vous.

Un peu rassuré par ces mots, je hochai légèrement la tête et décidai de la suivre en gardant mes distances.

À peine deux minutes de marche plus tard, elle me conduisit devant l’auberge où l’on venait de me refuser une chambre un peu plus tôt, parce qu’elle était complète. La femme en kimono se tenait à peu près au même endroit et bavardait maintenant joyeusement avec une dame âgée devant l’établissement.

— C’est ici. Ça s’appelle l’auberge Hisago.

— Ah… Désolé, mais on vient justement de me dire ici qu’il n’y avait plus de chambre.

— Je sais. C’est vraiment complet.

— Hein… ? Alors pourquoi…

La jeune fille détourna les yeux de moi et s’adressa à la femme de l’auberge.

— Je suis rentrée, maman.

Elle était rentrée ? Maman… ? Elle était donc la fille de la maison.

— Te voilà, Kanae. Tiens ? Ce monsieur…

La dame âgée, comprenant peut-être qu’il valait mieux les laisser, murmura un « À bientôt, madame Date », puis s’inclina légèrement avant de s’éloigner.

— Il cherchait où dormir dans le coin, mais apparemment, il ne trouve rien du tout. Alors je voulais te demander : on ne pourrait pas lui louer la chambre Ten ?

Louer une chambre alors que l’auberge était complète ? Voyant que je ne suivais pas, la jeune fille précisa.

— Ah, euh… Nous avons une chambre qui s’appelle Ten, mais les toilettes sont en panne en ce moment. C’est pour ça qu’on ne la propose pas aux clients…

Elle m’expliqua ainsi simplement la raison. Sa mère, l’air profondément étonnée par son comportement, prit la parole.

— Je comprends, mais… c’est vraiment… très inhabituel de ta part. Si Asahi l’apprend, elle va tomber à la renverse, et je n’exagère pas.

— On ne peut pas laisser quelqu’un dans l’embarras, si ?

— C’est vrai, mais… Dites-moi, jeune homme, vous n’avez finalement trouvé de chambre nulle part ? Même au Taishôya ?

Elle détourna les yeux de sa fille pour m’interroger, tout en gardant un air embarrassé.

— …Non. J’ai fait le tour de tous les établissements du coin… Ah, enfin, il y en avait bien un, le long de la route nationale, qui proposait un pavillon annexe sur Internet, mais le prix…

Me rappelant où il se trouvait, j’indiquai vaguement la direction du doigt.

La mention du pavillon annexe sembla lui parler, car elle esquissa un sourire un peu gêné.

— C’est un très bel établissement, mais ce n’est pas vraiment un tarif abordable pour un jeune homme qui voyage seul.

— C’est bien le problème.

À plus de deux cent mille yens la nuit, je ne pouvais décemment pas accepter. Même en y consacrant tout l’argent que je possédais, je n’aurais pas eu de quoi y dormir…

— Comme Kanae vient de vous l’expliquer, les toilettes de la chambre Ten sont en panne. Vous ne pourrez utiliser que les toilettes communes. Ça ne vous dérange pas ?

— Non, pas du tout. Ça me convient très bien. Tant que cela ne pose pas de problème à l’auberge…

Elle prenait soin de s’en assurer, mais vu ma situation, je n’étais pas en position de faire le difficile. Et puis, de toute façon, utiliser des toilettes communes ne me gênait pas particulièrement.

— Ah, bien sûr, cela va de soi, mais je paierai le tarif normal de la chambre. Si cela vous convient, pourriez-vous m’héberger, ne serait-ce qu’une nuit ?

Je lui adressai cette demande, prêt, en cas de refus, à passer la nuit au restaurant familial en dernier recours.

— … Eh bien, si vous avez cherché partout sans rien trouver, je ne peux tout de même pas vous laisser dans l’embarras. Nous demandons environ dix-huit mille yens pour une nuit avec dîner et petit déjeuner, mais il est trop tard pour le dîner. Ce sera donc dix mille yens avec le petit déjeuner. Ça vous convient ?

Avec le petit déjeuner compris, ce tarif était tout à fait raisonnable.

— Non, je paierai la totalité. C’est moi qui vous demande de faire une exception.

Il me suffirait de sortir dîner, et au pire, une supérette ferait l’affaire. Cela ne posait donc aucun problème.

— Ah, vraiment ? C’est gentil de votre part.

La femme sourit, mais sa fille la tira aussitôt par la manche.

— Ça ne va pas, maman. Une patronne d’auberge ne doit pas profiter de quelqu’un qui est dans l’embarras.

— Non, ça me convient. Rien que de ne plus avoir à chercher où dormir dans cette chaleur, c’est déjà beaucoup.

— Voilà un bon client ! Entrez donc.

La femme, ou plutôt la patronne, prononça ces mots avec le sourire et entra la première dans l’auberge.

— Excusez ma mère. Je lui dirai tout à l’heure de s’en tenir à dix mille.

— Le tarif normal me convient vraiment. Merci, c’est grâce à toi. Tu m’as vraiment tiré d’affaire.

À mes remerciements, la jeune fille répondit par un doux sourire.

— Si ça vous convient… bon… alors profitez-en d’autant plus. Nos bains ne sont pas alimentés en continu par l’eau de source, mais l’eau est vraiment onctueuse.

— Vous avez aussi des bains thermaux… C’est une bonne nouvelle.

Guidé par la jeune fille, je franchis la porte en bois de l’auberge.

— Je vais vous demander de remplir le registre.

Sur ces mots, la patronne m’invita à enfiler des chaussons. J’inscrivis mon nom, mon adresse, puis mon numéro de téléphone. En voyant ce que j’avais écrit, elle ouvrit de grands yeux.

— Miyagi ? Vous venez de bien loin. Vous êtes en voyage, c’est ça ?

— Oui, en quelque sorte. J’ai pris plusieurs trains depuis ce matin… Ça a dû me prendre une dizaine d’heures. Je suis assez fatigué.

— Vous avez fait tout le trajet par voie terrestre ? Voilà un choix audacieux.

C’était pour prendre le temps de profiter du voyage en train, mais je reconnaissais moi-même que ce choix avait été audacieux.

— Bon, je vais vous montrer votre chambre. Kanae, viens tout de suite aider à préparer le dîner.

— Oui ! Alors, euh… à tout à l’heure, monsieur Kurose.

Après avoir lu mon nom dans le registre, la jeune fille me salua ainsi, puis se dirigea vers le fond de la réception.

Euh… Comment s’appelait-elle, déjà ?

Comme je n’avais pas cherché à retenir son prénom, je n’avais pas prêté attention lorsque la patronne l’avait appelée.

— Et Kanae, n’oublie pas de faire tes devoirs.

— Oui, je sais !

C’était ça, Kanae.

En entendant son prénom, elle répondit à la patronne, puis disparut au tournant du couloir. La patronne se mit ensuite en marche vers l’escalier situé devant la réception. Je la suivis dans l’escalier.

Les marches craquèrent sous nos pas jusqu’à l’étage, où je découvris, à ma surprise, un élégant coin bibliothèque. Une musique douce y jouait. La petite pièce à côté devait être un espace de jeux pour les enfants.

J’y aperçus des parents et leur enfant, sans doute des clients de l’auberge, qui bavardaient joyeusement.

— Vous avez un sacré nombre de livres.

— Si vous en trouvez un qui vous tente, n’hésitez pas à l’emporter dans votre chambre.

Il n’y avait pas seulement des mangas connus, mais aussi des romans de genres très variés, des magazines de catch ou de football, et même des ouvrages sur Ureshino et d’autres sujets. Il y avait de quoi passer un bon moment rien qu’ici. J’ouvris, pour voir, un livre consacré à Ureshino et y découvris plusieurs articles sur les manifestations organisées tout au long de l’année.

Une cérémonie d’offrande de thé au printemps, des excursions en bus pour observer les lucioles au début de l’été. En été se tenaient un marché nocturne le samedi et un feu d’artifice, et il semblait qu’une fête de la céramique avait également lieu en automne.

Malheureusement, rien de tout cela ne me concernait désormais, mais je pourrais toujours emprunter ce livre plus tard pour le lire.

— Voici votre chambre, la chambre Ten. Et voilà la clé.

La patronne me remit une clé attachée à un porte-clés en bois en forme de calebasse, sur lequel figurait le caractère « 天 ».

— Merci…

— Je vais vous apporter du thé. Installez-vous tranquillement.

— Je vous remercie.

Une fois la patronne sortie, je fis le tour de la chambre.

Elle était bien plus spacieuse qu’il ne m’en fallait pour moi seul, et d’une propreté impeccable.

Soudain, une coccinelle dans la pièce attira mon regard. Je fus surpris un instant, mais ce n’était apparemment pas une vraie. En regardant autour de moi, j’en repérai d’ailleurs aussitôt une deuxième.

— Ce serait parce qu’il y a des coccinelles qu’elle s’appelle la chambre Ten… ?

Le mot japonais pour « coccinelle », tentômushi, s’écrivait 天道虫, avec le même caractère 天 que le nom de la chambre. Je tenais une explication. En faisant le tour de la pièce, j’en trouvai une troisième. Il y en avait peut-être d’autres cachées quelque part.

Voilà une touche pour le moins originale.

— Quoi qu’il en soit, ça m’a bien tiré d’affaire.

Je déposai mon sac à dos sur les tatamis. La fatigue m’assaillit d’un coup, mais je devais d’abord en revérifier le contenu, par précaution. J’ouvris la fermeture éclair. Il contenait peu de choses. Quelques chemises et sous-vêtements de rechange, des affaires de toilette, un portefeuille bon marché avec environ deux cent mille yens. Et puis une corde qui paraissait solide, dont je ne me rappelais même plus très bien quand je l’avais achetée, ainsi qu’une grande quantité de somnifères… C’était tout.

Bien sûr, c’étaient des choses que j’utiliserais sur moi-même, au besoin, une fois au col de Mitsuse. De quoi me suicider.

Je les contemplai en laissant échapper un léger soupir. Mais je n’en aurais probablement pas besoin. Même sans cela, je ne devrais pas avoir de mal à mettre fin à mes jours. C’était du moins ce que je supposais.

Quoi qu’il en soit, c’étaient des objets étranges qu’un touriste ordinaire n’aurait jamais dans ses bagages.

Je replaçai soigneusement les chemises et les sous-vêtements par-dessus pour dissimuler la corde et les somnifères. Puis, en attendant que la patronne m’apporte le thé, je décidai de me renseigner sur l’auberge Hisago avec mon téléphone.

Elle avait apparemment été fondée en 1965. Une véritable auberge de longue tradition. Son extérieur avait quelque chose de nostalgique, mais dès que j’y avais mis les pieds, mon impression avait complètement changé.

La réception était élégante, et le coin bibliothèque comme l’espace de jeux à l’étage étaient très bien aménagés. L’auberge ne comptait que quatre chambres, chacune portant un nom : Ten[4], Ai[5], Hana[6] et Tsubame[7].

Les trois autres étaient donc toutes occupées.

Sans raison particulière, je consultai les disponibilités à venir sur le site officiel. Tout était complet en août, et presque autant en septembre. Malgré sa petite taille, l’auberge semblait très prisée.

Je patientais en regardant sur Internet les photos des chambres, chacune ayant son propre charme, lorsque des pas dans l’escalier se firent entendre jusque dans la pièce. Peu après, on frappa et la porte s’ouvrit.

— Merci d’avoir patienté. Voici pour vous.

La patronne me servit du thé accompagné de friandises, et je la remerciai d’un léger signe de tête. De l’autre côté de la porte, j’entendais les pas et les rires d’enfants qui couraient.

— Nous accueillons surtout des familles, alors il risque d’y avoir un peu de bruit. J’en suis désolée.

— Ça ne me dérange pas du tout. C’est déjà moi qui vous ai demandé de faire une exception en m’hébergeant.

Après tout ça, j’aurais vraiment eu mauvaise grâce à faire le difficile.

— Ah, au fait. Nous avons deux bains, mais nous ne prenons pas de réservations à l’avance. Quand ils sont libres, il suffit d’appeler pour les utiliser. Alors, si vous souhaitez vous baigner, téléphonez à la réception, d’accord ?

— Entendu. D’ailleurs… Est-ce que je pourrais y aller maintenant ?

— Oui, les deux sont encore libres, vous pouvez choisir. Nous avons un bain à la mandarine et un bain au thé noir. Lequel préférez-vous ?

À la mandarine ? Au thé noir ? Je n’avais pas l’impression qu’il s’agissait simplement de noms…

— Lequel me conseillez-vous ?

— Celui à la mandarine est très apprécié.

Puisqu’elle avait répondu sans hésiter, autant suivre sa recommandation.

— Alors, avec plaisir.

— Les deux se trouvent au fond du rez-de-chaussée. Le temps que vous descendiez avec votre serviette et vos affaires, je vous aurai tout préparé. Profitez bien de votre séjour.

— Merci beaucoup.

Après le départ de la patronne, je plaçai une serviette et un sous-vêtement de rechange dans le panier mis à disposition, puis décidai de me rendre au bain. À peine sorti de la chambre, je croisai une petite fille d’environ trois ou quatre ans, un garçon un peu plus âgé qui devait être son grand frère, ainsi que leur mère qui veillait sur eux. Je les saluai d’un léger signe de tête et descendis l’escalier. Puis je suivis le couloir du fond jusqu’au panneau indiquant le bain à la mandarine.

À ma surprise, la cuisine se trouvait juste à côté du bain. J’y aperçus une vieille dame et du personnel masculin occupés à ce qui semblait être la préparation du dîner.

Mon regard croisa celui d’un homme à l’air taciturne. Je le saluai d’un signe de tête et ouvris la porte du bain.

Puis je me désha…

— … Je peux bien me mettre nu, hein ?

Il était un peu tard pour m’en assurer, à plus d’un titre, mais cette question me préoccupait et m’échappa à voix haute.

— Vous avez dit quelque chose ?

La voix de la patronne me parvint de l’autre côté de la porte. Elle devait justement être passée près de la cuisine.

— Non… Ce n’est rien.

— Ah bon ?

J’attendis que le claquement de ses chaussons se soit éloigné, puis me déshabillai. Le bain portait bien son nom : à peine entré, une odeur d’agrumes me saisit les narines. De nombreuses grosses mandarines flottaient dans le bassin bordé de rochers, un luxe bien excessif pour moi seul.

— Quelle odeur de mandarine…

Je me rinçai rapidement le corps et entrai aussitôt dans l’eau. Elle était assez chaude, mais pas au point de m’empêcher de m’y plonger.

La première chose qui me surprit fut la texture de l’eau. Comme Kanae me l’avait dit, elle était incroyablement glissante. Sans exagération, j’avais presque l’impression de baigner dans du shampoing ou de l’après-shampoing.

— …Ça fait du bien…

Sentant la sueur perler aussitôt, je promenai lentement mon regard sur le bassin. Chacune de la bonne dizaine de grosses mandarines flottant dans l’eau portait une illustration colorée dessinée à la main. Je ne les reconnaissais pas toutes, mais elles semblaient représenter des personnages de dessins animés pour enfants connus dans tout le pays.

— Je vois. Les enfants doivent être contents en voyant ça.

Il y avait aussi un endroit où asseoir les bébés pour les laisser jouer un peu, ainsi que du shampoing pour les tout-petits. Ce seul aperçu suffisait à montrer que l’auberge était pensée pour les familles.

3

Lorsque je sortis du bain à la mandarine, il était un peu plus de dix-huit heures.

Dans la petite auberge Hisago, j’aperçus des personnes qui semblaient être des employés et que je n’avais pas vues jusque-là. Elles portaient des plateaux chargés de plats colorés, serrés les uns contre les autres.

Le dîner allait apparemment être servi dans les trois autres chambres. Arrivé sans réservation, je n’y avais pas droit.

— Bon, je vais à la chambre Ai.

En entendant cette voix derrière moi, je me retournai. Kanae venait de sortir de la cuisine. Elle portait un samue[8] et devait donc s’apprêter à aider sa famille.

Pour ne pas gêner le passage dans l’étroit couloir, je me rangeai contre le mur.

— Merci.

Kanae s’inclina sur ces mots, puis monta l’escalier d’un pas léger. Je comptais attendre qu’elle soit passée pour regagner l’étage, lorsqu’une autre jeune femme sortit de la cuisine avec un plateau. Elle ressemblait à Kanae, tant par son apparence que par ce qui se dégageait d’elle.

Je lui cédai à son tour le passage. Elle me salua d’un léger signe de tête, puis monta elle aussi l’escalier.

Après avoir attendu un peu, je gagnai l’étage pour retourner dans ma chambre. Puisque j’avais du temps devant moi, autant lire quelques magazines. Alors que je choisissais quelques ouvrages au hasard, dont un consacré au tourisme à Ureshino, la jeune femme croisée après Kanae sortit lentement d’une chambre.

Nos regards se croisèrent et je détournai précipitamment les yeux, mais la jeune femme s’arrêta et s’inclina.

Puis, pour une raison qui m’échappait, elle s’approcha de moi.

— C’est bien vous qui séjournez dans la chambre Ten ce soir ?

— Oui, on m’a aidé alors que je ne trouvais nulle part où dormir. J’en suis reconnaissant.

Je lui fis cette réponse sans risque. Le genre de propos qui ne froissait personne. Pourtant, elle ne s’en alla pas. Au contraire, elle plissa légèrement les yeux et me détailla du visage jusqu’aux pieds, comme pour vérifier quelque chose.

— Je suis la grande sœur de Kanae. Je m’appelle Asahi.

En la croisant tout à l’heure, j’avais déjà trouvé qu’elle me rappelait Kanae. Maintenant que je savais qu’elles étaient sœurs, les ressemblances dans leur regard et leurs expressions me semblaient tout à fait naturelles.

— Ah, je vois… Enchanté.

Je répondis brièvement. Puisque Kanae m’avait conduit à l’auberge, il n’y avait rien d’étrange à ce que sa sœur vienne me saluer. Je songeai à me présenter à mon tour, mais elle savait déjà que j’occupais la chambre Ten, peut-être après avoir consulté le registre. Inutile, donc, de lui donner mon nom.

Je pensais que la conversation s’arrêterait là.

Mais Asahi continuait de me regarder sans rien dire, un doux sourire aux lèvres. Peut-être veillait-elle simplement au bien-être des clients en tant que fille de la maison.

Son regard était toutefois bien attentif pour cela. Plutôt que d’observer mon visage ou mes vêtements, elle semblait chercher à vérifier quelque chose à travers mes expressions et mes réactions.

— …Il y a quelque chose ?

Ne supportant plus le silence, je lui posai cette brève question. Ce fut seulement alors qu’Asahi détourna les yeux et secoua légèrement la tête.

— Excusez-moi, ce n’est rien. Je vous laisse. Passez un agréable séjour.

Sur ces paroles polies, elle s’éloigna lentement. Peut-être n’était-elle venue que me saluer, tout simplement. Pourtant, un détail me troublait étrangement : à aucun moment ses yeux n’avaient souri.

Peut-être n’était-elle pas venue, dès le départ, me souhaiter la bienvenue en tant que client. En tant que grande sœur, elle se méfiait de l’inconnu que sa cadette avait ramené et était venue vérifier à qui elle avait affaire ?

Ce ne fut qu’en la regardant s’éloigner que cette possibilité me vint à l’esprit.

— C’est une mauvaise habitude… J’ai tendance à trop interpréter les choses.

Résolu à ne plus y penser, je regagnai ma chambre. Après avoir feuilleté un moment les magazines empruntés, je redescendis au rez-de-chaussée. Je comptais sortir acheter de quoi dîner.

Le service des repas s’était peut-être un peu calmé : la patronne se trouvait à la réception et semblait travailler sur l’ordinateur.

— Tiens ? Vous sortez ?

— Je pensais aller acheter de quoi dîner.

J’avais repéré une supérette à proximité en cherchant où dormir. Alors que j’expliquais à la patronne que je comptais m’y rendre, Kanae apparut au fond.

— Dans ce cas, il y a un restaurant de tofu à l’eau thermale tout près. Puisque vous êtes ici, pourquoi ne pas goûter le tofu d’Ureshino ?

— Oui, ce serait une bonne idée.

À cette suggestion de Kanae, la patronne joignit les mains en signe d’approbation.

— Du tofu à l’eau thermale ? Puisque j’en ai l’occasion, je vais essayer.

Le magazine que j’avais feuilleté indiquait justement qu’avec le thé, le tofu à l’eau thermale faisait partie des spécialités réputées de la ville.

Autant dîner là-bas plutôt que d’aller à la supérette.

— Ah, et pour l’installation de votre futon, comme nous ne devions avoir que trois chambres occupées aujourd’hui, nous manquons un peu de personnel… Ce sera sans doute vers vingt heures. Ça vous convient ?

— N’importe quelle heure me convient, ne vous inquiétez pas.

— Vraiment ? Merci. Alors, régalez-vous bien avec le tofu à l’eau thermale…

— Vous voulez que je vous accompagne pour vous montrer le chemin ? Ce n’est pas très facile à trouver.

Kanae fit cette proposition inattendue d’un ton tout naturel.

Aussitôt, la patronne pencha la tête.

— Ce n’est pas difficile à trouver du tout. Il suffit de tourner à droite en sortant, c’est juste là.

— Ah…

La remarque avait-elle fait mouche ? Kanae resta un instant à court de mots.

— Ce n’est pas parce que tu n’as pas envie d’aider que tu vas pouvoir t’éclipser avec ce genre d’excuse.

— M-mais ça ne me dérange pas d’aider.

Elle le nia d’un air un peu gêné, sans que je sache si sa mère avait vu juste.

— Tu n’avais pas dit que tu allais travailler dur pour avoir un peu plus d’argent de poche ce mois-ci ? Tu changes déjà d’avis ?

— Oh, ça va ! Ne dis pas des choses aussi embarrassantes devant monsieur Kurose.

La patronne eut un sourire un peu embarrassé.

— Alors, active-toi. Il y a une montagne de choses à faire.

— Ouiii… Je vais travailler…

Kanae disparut au fond de la réception, les épaules basses.

— Excusez-la. Quelle drôle d’idée elle a eue…

— Je vous en prie. Je pense qu’elle voulait simplement se montrer gentille. C’est grâce à elle que j’ai trouvé votre auberge, après tout.

Si elle manquait d’argent, elle aurait pu garder les cinq cents yens que j’avais voulu lui donner pour la remercier. Pourtant, elle n’avait même pas fait mine de les accepter.

— Au fait, où comptez-vous aller demain ? Vous allez rentrer à Miyagi après une seule nuit ?

— Non. Je vais rester quelques jours dans les environs. Cela me fera faire un petit détour, mais je compte me rendre du côté de Mitsuse le 16.

— Mitsuse ? C’est un très bel endroit, mais voilà une destination un peu inhabituelle. Vous y avez de la famille ?

Peut-être que l’endroit manquait d’attrait touristique à ses yeux, car la patronne cherchait une autre raison à ma visite.

— C’est ça. Ce sera la première fois que j’irai leur rendre visite.

Je hochai la tête en me rappelant le contenu du dossier sur Mitsuse dans l’un des magazines de l’auberge.

— Je vois. Mais vous êtes venu en train, n’est-ce pas ? Comment comptez-vous aller à Mitsuse ? En voiture, il faut environ une heure… Vous allez en louer une ?

— Non, je n’ai pas le permis. Je compte prendre les transports et me débrouiller avec les correspondances.

— Je pense que ça vous prendra beaucoup de temps.

— Oui, apparemment.

Il n’y avait pas de gare dans les environs de Mitsuse. Comme l’avait dit la patronne, la voiture devait être le principal moyen de s’y rendre.

D’après les quelques recherches que j’avais faites sur mon téléphone, le trajet en train et en bus prendrait plusieurs heures.

— Enfin, je suis en voyage. Au pire, j’irai tranquillement à pied.

— À pied !?

Il ne devait pas y avoir grand monde pour faire une chose pareille, car elle en fut franchement surprise. Ce serait laborieux, mais il y avait moins de soixante-dix kilomètres. En répartissant la marche sur deux ou trois jours, je devrais pouvoir y arriver sans trop de difficulté. Du moment que j’y étais le 16, peu importait, au fond, le moyen de transport. Que je sois fatigué ou non n’avait aucune importance, puisque la fin était en vue.

— C’est aussi pour ça que votre aide m’a été si précieuse. Si votre fille ne m’avait pas abordé, je serais peut-être encore en train de chercher où dormir. Vous avez vraiment une fille adorable.

À ce compliment sincère, elle parut heureuse, mais pencha un peu la tête.

— Merci, c’est gentil. Mais… à vrai dire, c’est un peu inhabituel… Enfin, très inhabituel, même, qu’elle se soucie autant de quelqu’un qu’elle ne connaît pas.

Elle répondit en se tournant vers l’étage où Kanae avait disparu.

— …Vraiment ?

Je n’avais parlé que brièvement avec elle, mais elle m’avait donné l’impression exactement inverse. Dès notre première rencontre, elle m’avait semblé du genre à ne pas pouvoir laisser quelqu’un en difficulté sans l’aider, même un inconnu…

Comme mon visage était peu expressif, j’avais généralement l’air peu aimable. Plus d’une fois, des gens qui ne me connaissaient pas m’avaient dit qu’ils hésitaient à m’aborder.

— Enfin, vous êtes beau garçon. Vous êtes peut-être son genre.

— Non, je ne suis pas vraiment du genre à plaire…

— Allons, allons, vous devez avoir du succès, non ?

Le sujet semblait l’amuser, et elle me posa la question en plissant les yeux.

— Euh… Je vais aller dîner.

— Ah, excusez-moi. Je ne vous retiens pas plus. Bonne soirée.

Je décidai de quitter les lieux comme pour prendre la fuite.

4

Pour me rendre au restaurant de tofu à l’eau thermale qu’on m’avait recommandé, j’enfilai les geta[9] mises à disposition par l’auberge. Puis j’ouvris lentement la porte. Bien que la nuit soit sur le point de tomber, il faisait bien plus clair que je ne l’aurais imaginé, et encore très chaud. Quelques minutes suffiraient sans doute pour que je me remette à transpirer.

Quelque chose de déplaisant m’apparut juste en face. Je refermai la porte derrière moi en m’appliquant à ne surtout pas regarder dans cette direction. En sortant de l’auberge Hisago, il fallait tourner à droite, et le restaurant de tofu se trouvait au coin…

Oui. Autant m’y rendre au plus vite, avant de me mettre à transpirer…

— Hé, gamin.

Cette voix, je n’aurais jamais voulu l’entendre de nouveau.

Par malchance, l’homme inquiétant qui m’avait abordé dans la journée se tenait devant l’auberge Hisago. J’avais instinctivement évité de regarder son visage, mais cela ne semblait pas suffire à lui échapper.

Je continuai malgré tout à éviter soigneusement son regard et me mis en marche comme pour le fuir.

— Hé, gamin. Tu comptes encore faire semblant de ne pas m’entendre ?

Pourquoi tenait-il à me coller ainsi ? À force de l’entendre répéter « Hé, gamin », je commençais tout de même à avoir envie de le reprendre. Il était sans doute plus âgé que moi, mais cela ne lui donnait aucune raison de m’appeler ainsi.

Quoi qu’il en soit, ces retrouvailles n’avaient pas l’air d’une simple coïncidence. Il avait dû apprendre que je logeais à l’auberge Hisago et guetter l’occasion de m’aborder…

— Je t’ai dit de dégager d’Ureshino, et toi, tu t’installes à Hisago ? T’as du culot.

J’étais un touriste, libre de dormir où bon me semblait. J’avais beau continuer à marcher, la présence de l’homme dans mon dos ne s’éloignait pas. Comptait-il me suivre jusque dans le restaurant ?

Faute de mieux, je m’arrêtai, et il en fit autant. Je regardai alors autour de moi en évitant de poser les yeux sur lui. En général, les voyageurs dînaient dans leur auberge ou leur hôtel.

Il était donc assez naturel qu’il y ait peu de monde dehors à cette heure-ci. Les rues n’étaient pourtant pas entièrement désertes : quelques personnes y marchaient encore. Si je me mettais à discuter ici avec un homme aussi inquiétant, je ne manquerais pas d’attirer l’attention.

— On va voir combien de temps tu peux m’ignorer. Si l’envie m’en prend, je peux débarquer n’importe où.

Il me menaçait comme s’il me prenait pour un membre d’un clan rival. Mais je n’avais pas d’autre choix que de l’ignorer et de reprendre ma marche.

— Tu m’écoutes quand je te parle, gamin ? Hé, toi !

Ses cris résonnaient désagréablement, mais, contrairement à tout à l’heure, il ne cherchait plus à se rapprocher à tout prix.

— Hé ! Gamin ! Arrête tes conneries ou je t’en colle une !

Je continuai d’ignorer ses vociférations et atteignis bientôt le restaurant de tofu à l’eau thermale, au coin de la rue. Un agréable parfum de bouillon d’algue kombu flottait jusque dehors, bien que discret.

Avant d’ouvrir la porte, je me retournai une seule fois vers l’homme, qui avait cessé de crier. Il me foudroyait du regard à distance, mais ne tentait plus de venir m’intimider de près. Je chassai de mon esprit les dernières pensées à son sujet et ouvris la porte du restaurant.

L’établissement devait être très prisé : il y avait tant de monde que je dus attendre mon tour à l’intérieur. Cette affluence me laissait toutefois espérer un excellent repas, et je m’en réjouissais d’avance.

 

5

Lorsque je sortis du restaurant après avoir mangé, il était presque vingt heures. La chaleur était toujours aussi étouffante, mais le soleil avait complètement disparu, alors c’était un peu plus supportable… Enfin, pas sûr.

De jour comme de nuit, il suffisait d’être dehors pour souffrir d’une chaleur accablante. Même à cette heure-ci, c’était peut-être pire qu’en plein jour dans le Tôhoku. J’avais pourtant pris deux bains thermaux, mais si je traînais, j’allais encore me retrouver en sueur.

— Ah, gamin, t’as enfin fini de bouffer. On va pouvoir discuter un peu, maintenant.

Il devait vraiment n’avoir rien de mieux à faire : apparemment, il avait attendu tout ce temps que je sorte du restaurant.

— Je comprends ce que tu ressens. Tu fais juste une halte à Ureshino et un parfait inconnu se met à te courir après. Ça doit pas te plaire, hein ? Alors tu ferais mieux de m’écouter gentiment. Pas vrai ?

Pensant peut-être que cela ne suffirait pas à me faire cesser de l’ignorer, il poursuivit.

— Si tu refuses vraiment de discuter, tu veux que je débarque jusque dans Hisago ? Ça, tu préférerais l’éviter, hein, gamin ?

Une menace appuyée, de moins en moins retenue. Il voulait à tout prix me parler.

— Suis-moi. À cette heure-ci, y a personne.

Sur ces mots, il effleura sa cravate, puis se mit en marche pour me guider.

— Quelle plaie…

Face à quelqu’un d’aussi insistant, je n’avais donc plus d’autre choix que d’obéir. Faute de mieux, je lui emboîtai le pas.

— Il suffit de prendre une rue à côté pour être au calme, hein ?

Peu après nous être mis en marche, nous ne croisâmes effectivement presque plus personne. Il ne restait que l’homme devant moi. Je me résolus enfin à desserrer les lèvres, que j’avais obstinément gardées closes jusque-là.

— Laisse-moi tranquille, je t’en prie. Je vais bientôt quitter Ureshino.

— Tu te décides enfin à parler, gamin. Ça valait le coup de te menacer.

Il porta brièvement la main à la manche de son costume. Son poing me parut particulièrement massif et puissant. J’avais déjà eu cette impression dans la journée, mais il était manifestement plus entraîné qu’un homme adulte ordinaire.

— Si tu veux discuter, commence par arrêter de m’appeler gamin. Ça m’agace vraiment.

— Quoi, c’est ça qui te gênait ? Je veux bien, mais d’abord, on discute. Tu dis que tu vas bientôt partir, mais quand, exactement ? Ce soir, tu comptes bien dormir à Hisago sans m’avoir demandé la permission.

— Je n’ai pas besoin de ta permission pour dormir où que ce soit, et je ne te dois aucune réponse.

— Réponds quand même. Sinon, je te lâcherai pas.

— …C’est lâche de me menacer comme ça.

— Moi, je me sers de tout ce qui peut servir.

Son comportement jusque-là montrait assez qu’il ne plaisantait pas et le pensait vraiment.

— Demain au plus tôt. Au plus tard, j’aurai quitté Ureshino le 15.

— Le 15 ? Hé, désolé, mais je peux pas laisser passer ça comme si de rien n’était. Trois jours, c’est largement assez pour qu’il se passe quelque chose, tu crois pas ?

— Non. Il ne se passera rien. Je ne ferai rien.

L’homme me regardait comme pour me jauger, comme s’il cherchait à lire au fond de moi. Qu’est-ce qu’il voulait savoir, au juste ?

Sa méfiance me semblait dépasser tout ce que je pouvais comprendre.

— Ça reste à voir. Quelles sont les chances que tu partes demain ?

Il ne voulait pas que je reste à Ureshino une seconde de plus. Il cherchait si peu à le cacher que j’en étais presque admiratif.

— Aucune idée. Je vais chercher un autre hébergement après ça… Ça dépendra de ce que je trouverai. Ou alors, tu veux que je cherche ici et maintenant jusqu’à ce que j’en trouve un ? Ça te satisferait ?

Même après le coucher du soleil, la chaleur restait étouffante. J’avais hâte de regagner l’auberge climatisée, mais s’il me suivait, ce serait tout aussi gênant. Je lui avais fait cette proposition en me préparant à y passer un bon moment, mais l’homme sembla réfléchir un instant.

— Non… D’accord. Trois jours maximum, je vais te croire et accepter ça.

J’étais pourtant libre de rester où je voulais, quand je voulais et aussi longtemps que je voulais. Pour qui se prenait-il ?

Malgré ces pensées, je ne répliquai pas. Cela ne servait à rien avec ce genre d’individu.

— Mais ça me plaît pas que tu dormes à Hisago. Trouve-toi au moins un autre hébergement.

— C’est ce que je compte faire, sans que tu aies besoin de me le dire.

Qu’on m’ait prêté pour une nuit une chambre qui n’était normalement pas en état d’accueillir des clients tenait déjà du miracle.

Cependant, à voir combien il refusait que je séjourne à Hisago, cet homme devait avoir un lien quelconque avec l’auberge. Si c’était le cas, voilà un fâcheux concours de circonstances.

Lorsqu’il m’avait abordé dans la journée, je n’avais encore aucun rapport avec l’auberge Hisago. Et voilà que, depuis, Kanae, la fille de la maison, m’avait abordé et aidé, et que j’avais fini par trouver refuge dans cette auberge.

— Je te prends au mot. Alors demain, je viendrai vérifier que tu changes bien d’hébergement.

— Tu viendras même si je te dis de ne pas le faire, non ?

— Exactement. Estime-toi heureux que je débarque pas jusque dans l’auberge.

— …Fais ce que tu veux.

Je lui répondis en le fusillant du regard. L’homme regarda alors en direction de l’auberge Hisago, plutôt que vers moi, puis me tourna le dos et s’éloigna. Un sacré casse-pieds m’avait pris pour cible.

Tant que je resterais à Ureshino, il semblait difficile de lui échapper.

Il allait falloir que je me mette sérieusement à chercher un nouvel hébergement pour quitter les lieux…

— Pour le moment, je ferais mieux de retourner dans ma chambre…

Je devrais pouvoir rester tranquille jusqu’au lendemain matin. Sur cette pensée, je me dirigeai d’un pas rapide vers l’auberge Hisago.

Surtout, je ne voulais pas rester une seconde de plus dehors par cette chaleur. Je regagnai bientôt l’auberge et interrogeai la patronne, qui se tenait derrière le comptoir, au sujet des bains. L’un des deux venait apparemment de se libérer, et elle m’invita à en profiter si je le souhaitais.

Mon futon serait également installé pendant que je me baignerais.

Tout cela tombait bien. Je décidai donc de remonter chercher une serviette dans ma chambre.

— Cette fois, ce sera le bain au thé noir, pas celui à la mandarine. Je me demande à quoi ça ressemble.

Poussé par la curiosité, je pris la direction du bain au thé noir.

6

Après un bain d’un peu moins de trente minutes, je regagnai l’étage. Les clients avaient sans doute presque tous fini de dîner : les enfants, toujours aussi énergiques après le repas, couraient partout. Le personnel s’affairait à débarrasser la vaisselle. Outre la patronne et des employés plus âgés, j’aperçus aussi la sœur aînée… Asahi, je crois.

Je sortis ma clé pour retourner dans la chambre Ten, mais, curieusement, la porte coulissante était ouverte.

En m’approchant, je découvris Kanae à l’intérieur, occupée à ouvrir le placard.

— …Bonsoir.

— Ah, v-vous voilà, monsieur Kurose.

Peut-être surprise par mon retour silencieux, Kanae eut un léger sursaut, un peu disproportionné.

— Désolé de t’avoir fait peur.

— Non… Ce n’est rien. Je venais justement installer votre futon. J’aurai bientôt fini, patientez encore un tout petit peu.

Malgré le trouble perceptible dans sa voix, Kanae poursuivit son travail avec des gestes assurés. Le frottement du futon contre les tatamis résonnait étrangement fort à mes oreilles. Elle le secoua légèrement, comme pour lui donner du gonflant, puis le déplia dans le sens de la trame des tatamis et en aligna les bords du bout des doigts.

Elle devait accomplir ces gestes depuis des années : elle ne montrait aucune hésitation et ne faisait aucun mouvement inutile. Elle superposa un fin matelas au futon. Sa façon d’en aligner les coins et de lisser les plis du dos de la main était méticuleuse.

Un peu gêné d’attendre ainsi, je détournai les yeux vers une autre partie de la pièce. Je redécouvris la chambre.

Elle se trouvait dans un vieux bâtiment chargé d’histoire, mais chaque recoin était soigneusement entretenu. Elle conservait le charme d’une atmosphère ancienne, tout en ayant quelque chose de neuf. Une étrange sensation.

— Le bâtiment a beau avoir l’air ancien, l’extérieur comme l’intérieur sont vraiment bien entretenus.

À ces mots, Kanae hocha la tête avec une pointe de fierté.

— C’est la passion de ma mère. Elle dit que, justement parce que l’auberge est ancienne, il faut au moins soigner l’intérieur. Les luminaires, les étagères… Elle regarde des magazines pour étudier ce qui donne aux jeunes familles envie de séjourner dans une auberge.

Elle posa l’oreiller et en ajusta légèrement la position, comme pour vérifier à plusieurs reprises l’endroit où reposerait ma tête. Enfin, elle tira doucement sur le bord du drap pour arranger l’ensemble du futon.

En se relevant, Kanae se déplaça tout naturellement près du sac à dos posé au sol. Tout en ajustant le bas de la couette, elle jeta un très bref regard au sac.

— Vous avez moins de bagages que je ne le pensais.

— Je suis un homme, alors je n’ai pas besoin de grand-chose. Et s’il me manque quelque chose, je me dis que je pourrai l’acheter sur place.

— Je vois. Je n’ai encore jamais voyagé seule, alors je ne sais pas trop.

À l’âge du lycée, c’était sans doute le cas de la plupart des gens.

— …Ah, vous avez déjà pris votre bain, n’est-ce pas ?

— Oui. J’ai essayé celui au thé noir, c’était incroyable. Celui à la mandarine aussi, d’ailleurs, mais ce qui m’a surtout surpris, c’est à quel point l’eau est glissante.

— Tous ceux qui viennent pour la première fois nous le disent. Malheureusement, nos bains ne sont pas alimentés en continu par l’eau de source, mais nous sommes tout de même fiers de la qualité de notre eau. Après un shampoing, par exemple, on a beau se rincer les cheveux, on n’a jamais l’impression d’avoir tout enlevé. C’est dire à quel point l’eau est onctueuse.

C’était donc une expérience que tout le monde partageait ici.

En me lavant les cheveux, moi aussi, j’avais constaté que la sensation glissante persistait même après quatre ou cinq rinçages avec une bassine pleine d’eau chaude, alors qu’en temps normal, deux ou trois suffisaient à éliminer l’essentiel de la mousse.

— Je peux vous poser une petite question ?

Sans acquiescer ni refuser, je me contentai de tourner les yeux vers Kanae, qui poursuivit.

— Quel âge avez-vous, monsieur Kurose ?

— J’ai eu vingt et un ans cette année.

— Vous avez donc un an de plus que ma sœur. Elle aura vingt ans le mois prochain. Vous êtes étudiant ?

— Non, je ne vais pas à l’université.

— D’accord.

Kanae accueillit avec le sourire cette réponse sans grand intérêt, mais un bref silence s’installa.

— …Ta sœur est étudiante ?

Sans réfléchir, je lui retournai la question pour prolonger tant bien que mal la conversation.

— Oui. Elle étudie à Fukuoka, mais elle est rentrée pour les vacances d’été et en profite pour travailler ici. Et vous, monsieur Kurose, qu’est-ce que vous faites d’habitude ?

La conversation ayant un peu repris, je baissai un instant les yeux vers la table.

— Rien de particulier… Je n’ai pas d’emploi fixe, je vis de petits boulots. En général, je fais du travail administratif dans un shamusho.

— Un shamusho ? Qu’est-ce que c’est ? En quoi consiste votre travail ?

L’expression ne semblait pas lui être familière, mais il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle ne la connaisse pas.

Une lycéenne ordinaire n’avait sans doute guère l’occasion de l’entendre.

— Dans les sanctuaires… Tu vois l’endroit où l’on vend des amulettes et où l’on prépare les inscriptions calligraphiées et les sceaux pour les visiteurs ? C’est ce qu’on appelle le shamusho, le bureau du sanctuaire.

— Ah ! Oui, je vois très bien. Alors c’est comme ça que cet endroit s’appelle.

Elle sourit d’un air sincèrement ravi d’avoir appris quelque chose.

— Et toi… tu es au lycée… c’est ça ?

— Oui, je suis en première.

Elle était donc en pleines vacances d’été en ce mois d’août.

— Dites… Si ça ne vous dérange pas, est-ce que je peux vous appeler… Ryôya ?

— C’est plutôt soudain… Par mon prénom…?

En temps normal, j’aurais été tenté de soupçonner une arrière-pensée, mais je n’avais devant moi qu’une lycéenne ordinaire. Peut-être avait-elle une façon bien à elle de concevoir la distance entre les gens, qui dépassait ma compréhension.

— Ça vous dérange ?

— Tu peux m’appeler comme tu veux, mais…

Chacun était libre de m’appeler comme il le souhaitait, tant que cela n’avait rien de franchement désagréable.

— Vraiment ? Alors j’aimerais que vous m’appeliez Kanae, vous aussi.

— Non… ça, c’est un peu…

Nous n’étions qu’une employée d’auberge et un client.

Même si, dans ma tête, je l’appelais déjà Kanae, prononcer son prénom à voix haute était une tout autre affaire.

— Ça me gêne quand même.

Même en cherchant toute la nuit, je ne trouverais aucune raison pour que nous nous appelions mutuellement par nos prénoms.

— Mais pourquoi pas ? J’ai l’impression qu’on deviendra amis plus vite comme ça.

— Amis… Non, j’apprécie l’intention, mais je préfère…

— Alors, vous n’aurez qu’à le faire quand vous en aurez envie. Vous m’appellerez par mon prénom, à ce moment-là ?

— …Si ça te convient, je n’y vois pas d’inconvénient…

Dépassé par son insistance et son assurance, je cédai.

Que ce soit lorsqu’elle m’avait abordé en fin d’après-midi ou maintenant, elle se montrait particulièrement attentionnée et familière.

Pour être honnête, j’avais du mal avec ce genre de personne, mais certains clients revenaient peut-être justement parce qu’ils appréciaient son accueil et sa personnalité.

Seulement… contrairement à tout à l’heure, elle me semblait un peu moins posée, comme si elle était pressée et agitée.

Je tentai de l’observer plus attentivement, mais ma migraine s’aggrava à cet instant, m’obligeant à renoncer.

Alors que je secouais la tête pour tenter de dissiper la douleur, des pas se firent entendre à l’extérieur de la chambre.

— Dis donc, Kanae ? Combien de temps il te faut pour installer un futon ? Ça fait presque une demi-heure…

La porte coulissa et Asahi, la grande sœur de Kanae, apparut.

Ne s’attendant peut-être pas à ce que je sois revenu dans la chambre, elle se redressa précipitamment.

— Ah, excusez-moi. Je ne pensais pas que vous étiez là…

— Ce n’est rien…

Malgré son embarras, Asahi jeta un coup d’œil au futon déjà installé, puis fit aussitôt signe à Kanae de venir.

— On va débarrasser les plateaux de la chambre Tsubame.

— Oui, d’accord. Ah, je serai en bas ce soir. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à m’appeler, Ryôya.

Elle sembla appuyer légèrement sur les derniers mots.

— …D’accord.

À ma réponse, Kanae sourit doucement.

Asahi, qui avait observé cet échange, regardait sa sœur d’un air soupçonneux.

— Alors, reposez-vous bien.

Avant de refermer la porte, Kanae parcourut toute la chambre du regard, comme pour procéder à une dernière vérification.

7

Au milieu de la nuit.

Un léger tintement de clochette me tira du sommeil, et je pris le téléphone posé près de mon oreiller. L’écran m’éblouit plus que je ne m’y attendais. J’en réduisis la luminosité et regardai l’heure.

Il était un peu plus de deux heures du matin. L’aube était encore loin. J’éteignis l’écran et reposai mon téléphone, puis levai les yeux vers le plafond avant de les fermer. Le sommeil s’était peut-être un peu dissipé : une partie de mon cerveau restait en éveil.

— Le col de Mitsuse…

Je murmurai ces mots en écoutant le faible ronflement de la climatisation.

— …Le col de Mitsuse…

Ce lieu subsistait dans ma mémoire, mais je ne parvenais presque plus à me rappeler à quoi il ressemblait réellement. Je me souvenais de la fumée noire, de la pluie, puis de l’odeur de la terre et du sang.

J’irais là-bas pour mettre fin à mes jours.

Pourquoi ? Oui, pourquoi, au juste ? Les détails n’avaient plus d’importance.

Simplement mourir. Mourir parce que c’était nécessaire.

Ah, non, ce n’est pas ça. Je dois aller expier.

Pour tenir la promesse que je n’ai pas pu tenir ce jour-là.

C’est le seul moyen de briser cette chaîne…

C’est ce que…[10] m’a fait comprendre…

Alors je mourrai.

[1] Jizô : figure bouddhique protectrice des enfants et des voyageurs, souvent représentée au bord des chemins par de petites statues de pierre vêtues de rouge.

[2] Philipp Franz von Siebold, un médecin et naturaliste allemand ayant vécu au Japon au XIXᵉ siècle. L’établissement porte son nom.

[3] Restaurant familial (famiresu) : restaurant japonais généralement rattaché à une chaîne, proposant des plats variés à prix abordables. Certains sont ouverts 24 heures sur 24.

[4] Ten (天) : ciel.

[5] Ai (藍) : indigo.

[6] Hana (華) : fleur.

[7] Tsubame (燕) : hirondelle.

[8] Le samue est le vêtement de travail traditionnel des moines et des nonnes bouddhistes japonais, porté lors des tâches du samu.

[9] Les geta sont les chaussures traditionnelles du Japon.

[10] La phrase est volontairement interrompue dans le texte original, laissant indéterminé qui lui a fait comprendre cela.

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Nibun no Inochi – PROLOGUE https://j-garden.fr/nibun-no-inochi-t-1-prologue/ Sat, 26 Sep 2026 22:48:47 +0000 https://j-garden.fr/?p=19588

NIBUN NO INOCHI T-1 - PROLOGUE

Un endroit où mourir

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Ureshino-chô, dans la ville d’Ureshino, préfecture de Saga.

Depuis mon départ de Miyagi, j’avais passé près de dix heures à enchaîner les longs, très longs trajets en train et les correspondances.

J’arrivai à la gare d’Ureshino Onsen, ma destination du jour, et pus descendre du train sans encombre.

À force d’être resté assis aussi longtemps, j’avais le dos et les reins qui criaient grâce, au point de sembler sur le point d’exploser. Le trajet en Shinkansen de Tokyo à Hakata avait été le plus éprouvant. L’homme à côté de moi avait monopolisé l’accoudoir qui séparait nos sièges, me contraignant à rester dans une position inconfortable pendant près de cinq heures.

Comme il descendait lui aussi à Hakata, je lui jetai un regard de côté, bien décidé à lui faire au moins une remarque, mais me ravisai au dernier moment. Il avait ramené contre sa poitrine le bras qui reposait sur l’accoudoir et récupérait ses bagages sur l’étagère de l’autre main uniquement. À bien y repenser, pendant le trajet, il s’était toujours servi de cette même main pour prendre son téléphone ou sa boisson. Ce n’était probablement pas qu’il refusait de partager l’accoudoir, mais qu’il avait besoin d’un support pour son bras. S’il s’était blessé à l’épaule ou au bras, il avait des circonstances dont il fallait tenir compte.

Cela dit, comprendre sa situation ne suffisait pas à soulager mon corps ankylosé. Tout en ménageant mon dos qui avait tant enduré, je longeai le quai en direction de la sortie.

— C’est bien plus beau que ce que j’imaginais.

Le bâtiment de la gare d’Ureshino Onsen avait apparemment été construit en 2022.

À peine eus-je fait un pas hors de cette gare flambant neuve qu’une chaleur d’une violence impitoyable m’assaillit.

Nous étions le mardi 12 août, à la veille d’Obon[1], en pleine période la plus chaude de l’année.

La réverbération sur l’asphalte était elle aussi si intense qu’elle me donnait le vertige.

— Je pensais pourtant m’y être préparé…

Un mois s’était écoulé depuis mon retour de Chine. J’avais vécu reclus à Miyagi depuis, alors il n’y avait rien d’étonnant à ce que ce climat m’accable.

La sensation de brûlure sur la peau de mon cou et de mes bras, là où ma chemise ne les couvrait pas, ainsi que la sueur qui se mettait brusquement à ruisseler me firent comprendre que cette chaleur était d’une tout autre nature. Elle était encore un cran au-dessus.

— Avec une chaleur pareille, je finirais presque par oublier un instant pourquoi je suis venu… Aïe !

À peine avais-je prononcé ces mots qu’une douleur pulsatile se déclara au creux de ma tempe. Une migraine.

— Ce n’est pas parce que je suis venu à Kyûshû que les symptômes vont s’améliorer…

La douleur, il suffisait de la supporter, mais la lassitude et la fatigue qui l’accompagnaient ne se dissipaient pas aussi facilement.

Depuis mon retour au Japon, ces symptômes s’étaient répétés un nombre incalculable de fois. Selon le médecin, je souffrais de migraines devenues chroniques, qui affectaient aussi considérablement ma réflexion et ma concentration. Cela s’apparentait, paraît-il, à ce qu’on appelait communément le brouillard cérébral. Une brume légère flottait en permanence au fond de ma tête et s’épaississait à mesure que je tentais d’approfondir mes pensées. Des idées que j’aurais autrefois pu structurer en un instant perdaient désormais de plus en plus souvent leurs contours en cours de route. On m’avait recommandé d’améliorer mon hygiène de vie et de suivre un traitement médicamenteux, mais j’avais refusé. Je n’avais plus besoin de retrouver la santé.

Si j’avais fait le détour par Ureshino, c’était uniquement pour m’accorder une dernière pause. J’avais choisi cet endroit sans raison particulière. Ce n’était pas très loin de ma destination finale et je m’étais dit que, tant qu’à faire, je pourrais prendre le temps de me plonger une dernière fois dans une source chaude pour me purifier le corps. Ce détour n’avait pas d’autre raison d’être.

— Il fait chaud, je ferais mieux d’y aller…

Rester planté là ne mènerait à rien. Je me mis en marche après avoir quitté le bâtiment de la gare et repérai aussitôt une sculpture composée de lettres plutôt élégantes formant l’inscription « URESHINO ».

En m’approchant, je découvris que ces lettres, faites de pierre ou de béton, étaient entourées d’eau. L’eau circulait tout autour de l’inscription. J’y plongeai timidement une main : elle était chaude.

Ce n’était pas dû à la chaleur moite de la saison. Il s’agissait de ce qu’on appelait un bain de mains.

De l’eau chaude ? Ou de l’eau de source thermale ? Ce bref contact ne me permettait pas de le déterminer. Alors que je m’apprêtais à recueillir un peu d’eau dans ma main pour essayer d’en sentir l’odeur, un mal de tête d’une violence sans précédent me frappa.

— …!

Je posai instinctivement les deux mains sur le rebord du bain pour retenir mon corps qui basculait en avant. Au même instant, un sifflement aigu retentit dans mes oreilles, étouffant peu à peu les sons alentour.

Puis le monde se mit à clignoter dans un éblouissement, et mes pensées furent englouties par une mer de parasites. Sous mes yeux, mes mains et mes bras devenaient flous, se dédoublaient, vacillaient.

Au moment où une légère nausée me prit, ma bouche s’ouvrit d’elle-même.

Je laissai échapper un long souffle, et mon malaise commença à s’apaiser.

Je pris une deuxième, puis une troisième profonde inspiration. Je restai un moment dans cette position et commençai à me sentir mieux.

Puis la sensation de malaise et la douleur se dissipèrent peu à peu.

La crise avait été d’une telle violence que mes maux de tête précédents ne soutenaient pas la comparaison.

Non… Même s’il s’agissait encore d’un mal de tête, la nature et la localisation de la douleur étaient différentes.

On pouvait même dire que c’était tout autre chose.

 

…………

 

…Ça a l’air d’aller, maintenant.

Je relevai lentement la tête et m’assurai que tout était revenu à la normale, dans ma tête comme dans le reste de mon corps.

— Qu’est-ce que c’était que ça…

En temps normal, j’aurais soupçonné une maladie grave, mais mon intuition me soufflait que ce n’était pas d’origine pathologique. Cela dit, je n’avais rien pour l’étayer. Ce n’était qu’une impression.

Soudain, mon regard se posa de nouveau sur la sculpture du bain de mains contre laquelle j’avais pris appui.

— Il n’y a pas… une faute…?

La sculpture qui ornait le bain de mains. La première fois, j’étais certain d’avoir lu « URESHINO », mais à présent, il était écrit « URSHINO ». Un espace anormal séparait le R du S, et le E avait disparu.

À peine m’étais-je demandé pourquoi seule la plaque du E manquait que je trouvai la réponse.

À mes pieds gisait la plaque isolée portant la lettre E. Elle ne s’était pas simplement détachée : les traces laissées donnaient l’impression qu’on l’avait délibérément brisée en y mettant toutes ses forces.

— C’est lamentable.

Et puis, cela ne devait pas faire bien longtemps qu’elle avait été cassée.

Si quelqu’un l’avait remarqué, il aurait au moins ramassé la plaque, même sans pouvoir la réparer tout de suite.

Je regardai autour de moi et repérai deux étrangers, un homme et une femme, munis de gros sacs à dos de randonnée.

— Ce serait… ces deux-là ?

Sans que je sache depuis quand, tous deux, chaussés de grandes lunettes de soleil, étaient tournés vers moi et me regardaient d’un air visiblement irrité. Leur attitude arrogante semblait me défier de trouver quelque chose à redire, et j’avais l’impression qu’ils allaient me chercher des ennuis.

Il y avait de bonnes chances qu’ils soient responsables de la destruction de la plaque. Je ne voyais personne d’autre qui puisse faire figure de suspect. Mais les approcher pour les interroger à ce sujet n’aurait servi à rien. Avec ce genre de personnes, même en discutant sans fin, je n’obtiendrais pas facilement des aveux.

Et surtout, leur arracher des excuses ne réparerait pas la sculpture. Tandis que je les fusillais du regard, l’homme et la femme semblèrent maugréer quelque chose, trop bas pour que je puisse les entendre, puis ils hélèrent un taxi à proximité et montèrent à bord.

Il m’aurait suffi de poser la plaque bien en vue près du bain de mains. Tout en sachant que c’était la meilleure chose à faire, je la ramassai et retournai directement dans la gare.

Je repérai aussitôt un employé qui traversait le hall et lui remis la plaque, en lui disant simplement que je l’avais trouvée par terre.

Puis je rebroussai chemin pour ressortir. L’employé m’avait certes remercié, mais il m’avait aussi lancé un regard lourd de soupçons qui semblait dire : « Ce ne serait pas vous qui l’auriez cassée ? »

Je songeai à profiter encore un peu du bain de mains tant que j’y étais, mais, avec la vague impression d’être observé, je me retournai. L’employé me surveillait attentivement depuis la gare. Je renonçai donc et me mis en marche.

En consultant les horaires à l’arrêt de bus, je constatai qu’il restait un peu de temps avant le prochain passage.

— Je vais passer le temps quelque part…

Sur cette pensée, je me dirigeai vers un élégant bâtiment blanc que j’apercevais un peu plus loin. Il y avait pas mal de monde, et on semblait y vendre des glaces et des boissons. Une boisson locale était plus tentante que de me contenter d’un distributeur, mais…

Tandis que j’hésitais, le téléphone rangé dans la poche latérale de mon sac à dos vibra. Le nom qui s’affichait à l’écran était celui de Ren Nikaidô. Un nom familier, dans le mauvais sens du terme.

Lui, m’appeler ? Il faudrait vraiment quelque chose d’exceptionnel pour que ça arrive…

— …Allô ?

Tout en restant sur mes gardes, j’appuyai sur le bouton pour décrocher et prononçai doucement ce mot.

— Pardon de vous appeler à l’improviste.

Une voix ténue et familière me présenta ses excuses.

— C’est toi, Kagura. C’est rare que tu te serves d’un portable.

— J’ai insisté auprès de mon frère pour qu’il me prête son téléphone un instant. Je m’inquiétais pour vous, Ryôya.

Telle fut sa réponse.

— Tu t’inquiétais, hein. Je vais bien.

— Alors pourquoi êtes-vous parti en voyage sans même venir nous voir une seule fois ?

— J’ai eu tort de partir sans vous saluer. Enfin, je rentrerai dans quelques jours et je passerai vous voir.

— Dans quelques jours… Vous me le promettez ?

Le bus n’allait-il pas bientôt arriver ?

Sans m’en rendre compte, je cherchais un prétexte pour raccrocher.

— Vous êtes pour nous quelqu’un d’irremplaçable… Quelqu’un d’important.

— Important ? C’est toi qui le penses, Kagura ? Ou bien…

— Vous connaissez la réponse, n’est-ce pas ? Nous avons besoin de vos capacités.

— Je m’en doutais.

Tout était dans ce « nous ». Ce n’était pas ce que ressentait Kagura personnellement : c’étaient ceux qui se tenaient derrière elle qui avaient besoin de moi. Non…

À proprement parler, ils voulaient sans doute simplement me garder sous contrôle… me surveiller de près.

— Il vous suffit de rester auprès de nous.

Ça, je le savais. Ne rien faire. Que rien ne se produise. C’était le meilleur service que je pouvais leur rendre. Même en le sachant, j’avais peut-être voulu m’en assurer une toute dernière fois.

J’esquissai un sourire légèrement glaçant, puis tournai les yeux vers un distributeur voisin, faute de mieux à regarder.

— Entendre ta voix m’a un peu rassuré. Mais désolé, j’aimerais que tu dises au vieux de me laisser tranquille encore quelques jours.

Je lui répondis comme pour me dérober.

Si l’on m’avait demandé si j’avais suffisamment remboursé ma dette envers lui pour m’avoir élevé, je n’aurais pas pu répondre fièrement que oui. Je lui avais sans doute plus souvent causé des ennuis qu’autre chose. Je n’étais donc pas sans éprouver de remords. Mais…

Je ne pouvais plus leur être utile. Je m’étais rendu en Chine et, avant même de m’en rendre compte, j’avais abouti à une conclusion.

Pourquoi avais-je pris cette décision ? Comment en étais-je arrivé là ?

Dès que je tentais de revenir sur ce qui m’y avait conduit pour y faire face à nouveau, mon cerveau s’y refusait automatiquement.

À bien y repenser, mes migraines avaient commencé elles aussi… À peine eus-je amorcé cette réflexion que ma tête se remit à me faire mal.

— Dites-moi… Ryôya, vous êtes bien seul en ce moment, n’est-ce pas ?

— Non, ma copine mange une glace à côté de moi.

— Arrêtez avec ces plaisanteries qui n’ont rien de drôle.

— Désolé… Mais rassure-toi, je suis bien seul. Crois-moi.

— … Vraiment ? D’accord, je vous crois.

Quels que soient les soupçons qu’on pouvait nourrir, au téléphone, on n’avait d’autre choix que de croire son interlocuteur sur parole.

— En tout cas, quelles que soient tes véritables intentions, ça m’a sincèrement fait plaisir que tu te soucies de moi. Mais… tu ne pourrais pas me laisser tranquille, juste le temps de ce voyage ?

— C’est vrai qu’il n’y a rien de mal à prendre un peu de liberté. À ce propos, il paraît que Shimonoseki est réputée pour son fugu[2].

Dans la lettre adressée à Kagura et aux autres, j’avais annoncé que je partais pour Shimonoseki, dans la préfecture de Yamaguchi.

— Il paraît, oui. Je compte bien en manger beaucoup avant de rentrer. Le bus va bientôt arriver, je raccroche.

— Attendez. Je sais que je me mêle sans doute de ce qui ne me regarde pas, mais si quelqu’un vous demande de l’aide, ne vous en mêlez pas à la légère et n’en faites pas trop pour les autres, d’accord ? Vous êtes…

— Je sais.

— Non, vous ne savez pas. Vous êtes foncièrement incapable d’abandonner une personne ou un être en difficulté, et c’est pour cela que vous vous retrouvez toujours dans des situations pénibles. J’ai beau vous mettre en garde, dès que je vous quitte des yeux, vous essayez d’aider quelqu’un.

C’était bien le problème avec les gens qui vous connaissaient depuis longtemps. Elle connaissait si bien mon caractère que je ne pouvais lui servir aucune excuse. De son côté, ne rien pouvoir y changer devait être terriblement frustrant.

— Bon, je tâcherai de faire plus attention.

Je décidai de lui répondre docilement pour la rassurer.

— Et puis… je sais que j’insiste, mais laissez-moi vérifier une dernière chose.

— Tu insistes vraiment, oui. Quoi ?

— Vous n’avez pas l’intention… de mourir, n’est-ce pas ?

Je m’en doutais. J’avais pressenti qu’elle risquait de me poser cette question. Avant que je puisse lui mentir, Kagura poursuivit.

— Votre départ en Chine a peut-être bouleversé le destin. Grand-père ne le dit pas, mais je pense que c’est ce qu’il redoute.

— Tu exagères. Bien sûr que non, puisque je suis rentré sain et sauf.

Il était vrai que, si je n’étais pas allé en Chine, je serais peut-être encore auprès de Kagura et des autres. Et j’aurais continué à me débattre de toutes mes forces pour tenter, tant bien que mal, de m’acquitter de ma dette envers ceux qui m’avaient élevé. Mais à présent, je n’étais plus certain que c’était vraiment ce qu’il aurait fallu faire.

— Tu t’inquiètes trop.

— Si quelque chose vous tourmente, nous pouvons encore vous venir en aide…

— Rien ne me tourmente.

J’avais prononcé ces mots avec une telle promptitude que j’en fus moi-même surpris. Un rejet inconscient, comme si quelqu’un me les avait fait dire contre ma volonté.

— …Tu me couves beaucoup trop … En tout cas, tu n’as pas à t’inquiéter.

Après un bref silence, Kagura me répondit d’une voix qui semblait résignée.

— Je vais vous croire. Mais quoi qu’il arrive, ne vous approchez sous aucun prétexte de « cet endroit ».

Kagura insista, me suppliant de respecter au moins cette demande.

— Le vieux me l’a assez rabâché. Et puis, c’est loin de Yamaguchi.

— …C’est vrai.

— Bon, cette fois, on se reparle plus tard. Je vous rapporterai de quoi préparer du zôsui[3] au fugu.

— Oui. J’ai hâte.

Une fois l’appel terminé, j’éteignis mon téléphone. Je poussai un lourd soupir pour m’apaiser un peu.

— …Désolé.

Seul, je murmurai ces excuses.

Laisse-moi te demander pardon ici pour t’avoir menti. Je suis vraiment désolé.

Je n’étais pas venu à Kyûshû, à Saga, uniquement pour me remettre de la fatigue du quotidien. J’étais venu ici, en ce lieu, pour mettre fin à mes jours.

Non, j’y étais revenu. « Cet endroit » dont Kagura avait parlé. C’était le col de Mitsuse, à Saga, ma destination finale. J’étais venu avec la ferme intention d’en faire le lieu de ma mort.

Ici, à Ureshino, je me plongerais dans les sources chaudes, savourerais des repas préparés avec les produits du terroir, puis dormirais dans un futon bien chaud.  Je passerais quelques jours sans histoire à revenir, le temps d’un bref répit, sur ma courte existence. Puis je mettrais fin à mes jours.

Mon dernier jour serait le 16 août, date anniversaire de la mort de ma mère.

C’était le jour que j’avais choisi.

Autrement dit, dans quatre jours… ma vie — cette existence tortueuse qui était la mienne, celle de Ryôya Kurose — prendrait fin par ma propre volonté.

[1] Festival bouddhiste japonais traditionnel qui dure trois à quatre jours en été pour honorer et accueillir les esprits des ancêtres.

[2] Fugu : Poisson prisé dans la gastronomie japonaise, dont certaines parties contiennent un poison puissant, la tétrodotoxine. Sa préparation exige un savoir-faire particulier.

[3] Zôsui :  soupe japonaise préparée en faisant mijoter du riz cuit dans un bouillon, avec diverses garnitures.

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Though I am an Inept Villainess T.4 https://j-garden.fr/though-i-am-an-inept-villainess-t-4/ Fri, 25 Sep 2026 20:15:36 +0000 https://j-garden.fr/?p=19373
Though I am an inept villainess T.4 (JGLN)

Complots, faux-semblants et jeux d’influence s’entrechoquent tandis que Reirin et Keigetsu sont poussées dans leurs retranchements

Entre rivalités, manipulation et émotions à vif, la Cour des Demoiselles n’a jamais été aussi dangereuse.

(Cliquez sur la bannière pour aller sur la page projet et télécharger les tomes)
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The Isekai Doctor T.6 https://j-garden.fr/the-isekai-doctor-t-6/ Sun, 20 Sep 2026 17:19:45 +0000 https://j-garden.fr/?p=19405

THE ISEKAI DOCTOR

The Isekai Doctor  T.6 relié (c22 à c22.5)

Le peuple de la nuit entre en scène. Et parmi ses membres, une princesse semble bien décidée à ne pas rester simple spectatrice.

C’est le grand retour. On s’est réorga niv staff manga (voilà pourquoi y’a pas mal de sorties). Du coup on va essayer en prio de rattraper certaines séries et Isekai Doctor en fait partie. Le rythme est lent au Japon mais on compte bien rattraper ce volume 11 :catjam:

Il y a une petite nouvelle bonus à la fin.

(Cliquez sur la bannière en haut  pour accéder au téléchargement du tome)

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Soot-Steeped knight T2 https://j-garden.fr/soot-steeped-knight-t2/ Fri, 18 Sep 2026 17:07:44 +0000 https://j-garden.fr/?p=19414

Soot-Steeped Knight T2

Soot-Steeped Knight ! T.2 (JGLN)

Délaissé par les siens,
impuissant face aux Destins,
Rolf voit mourir ses liens.

Mais un autre avenir lui tend la main..

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COTE Y3 T.4 relié https://j-garden.fr/cote-y3-t-4-relie/ Mon, 01 Jun 2026 14:04:07 +0000 https://j-garden.fr/?p=19223

cote y3 t.4

COTE Y3 ! T.4 (JGLN)

Hé oui, vous ne rêvez pas. On s’est motivé depuis le 25 mai, sortie offi au Japon du tome, pour carburer. On a bien nolifé alors on espère que vous allez kiffer !

C’est la fin de l’arc de l’ile déserte ! Pas mal de choses se sont déroulées. Le prochain tome devrait se dérouler sur le paquebot où on retrouvera également les autres promos !

(Cliquez sur la bannière pour aller sur la page projet et télécharger les tomes)
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COTEY3 T4 – BONUS https://j-garden.fr/cotey3-t4-bonus/ Sun, 31 May 2026 14:10:23 +0000 https://j-garden.fr/?p=19190

COTEY3 T4 - BONUS

Postface et Histoires courtes

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Bonjour à tous. Cela faisait six mois, ici Kinugasa.

Tout en poursuivant mon traitement ces derniers temps, j’ai continué à écrire. Grâce à votre soutien, mon état de santé s’améliore progressivement et je retrouve peu à peu un rythme de travail plus normal.

Parlons maintenant du livre. Jusqu’à présent, durant Y1 et Y2, le premier trimestre se terminait au volume 4, avant de passer logiquement au volume 4.5. Cette fois-ci, cependant, comme l’histoire de Y3 se poursuivra à bord du paquebot lors du trajet retour, j’ai décidé d’enchaîner directement sur le volume 5. Le volume suivant racontera notamment des événements impliquant les élèves de seconde et de première. Je vais faire de mon mieux afin de pouvoir vous proposer le volume 5 dès le mois d’octobre.

Petite anecdote : le choix des personnages de couverture m’a longtemps donné du fil à retordre. Au milieu de Y2, il m’est arrivé de ne toujours pas savoir qui choisir alors même que la date limite approchait. Mais pour Y3, c’est tout l’inverse. J’ai déjà décidé de pratiquement tous les personnages qui apparaîtront sur les futures couvertures. Et certains d’entre eux vous surprendront sans doute. Le moment venu, j’espère que vous repenserez à ces paroles.

Par ailleurs, la quatrième saison de l’anime Classroom of the Elite est actuellement diffusée chaque semaine. J’espère sincèrement que vous y jetterez un œil.

Chaque nouvel épisode constitue une véritable source de motivation pour mon travail d’écriture.

Je vais maintenant évoquer quelque chose qui n’a rien à voir avec Classroom of the Elite. Pour une fois, j’ai une nouvelle information à vous annoncer.

« Mon nouveau light novel sortira en septembre de cette année ! »

Pour ce nouveau projet également, je collabore avec Tomose-sensei. Après tout, il m’a offert pas mal de verres lors de notre dernière sortie à l’izakaya, alors j’imagine qu’il fera aussi de son mieux sur cette nouvelle série.

« Hein ? Mais vous n’étiez pas en mauvaise santé ? »

Oui, oui. Toi qui viens de penser ça, c’est bien de toi que je parle.

Et tu as raison. En réalité, ce projet avançait petit à petit depuis déjà longtemps. Cela fait des années que nous travaillons en vue de sa publication, mais mes problèmes de santé ont considérablement retardé les choses.

(Peut-être que certains d’entre vous s’en rendront compte en relisant mes précédentes postfaces ?)

Cette œuvre possède pour moi une signification très particulière et un lien extrêmement profond avec mon parcours personnel.

Je vous en parlerai davantage dans cette nouvelle publication.

Je compte sur votre soutien.

Sur ce, nous nous reverrons avant la fin de l’année. Prenez tous bien soin de votre santé !

 

 

Kôenji Rokusuke & Wang Mei-Yu

Un fil invisible

 

Avant de quitter son groupe, Kôenji vérifia la position de Wang Mei-Yu grâce au GPS et arriva en avance dans la zone d’arrivée. Par la suite, il se reposa contre un grand arbre jusqu’à ce que les voix des élèves du groupe 3 parviennent à ses oreilles.

Depuis le début de cet examen spécial, il y avait un point auquel Kôenji avait constamment accordé une attention particulière. Le fait qu’Ayanokôji Kiyotaka et Wang Mei-Yu aient été affectés au même groupe.

Puisque les règles exigeaient qu’un élève soit expulsé, Ayanokôji choisirait forcément sa cible dans la zone où il pouvait agir directement, autrement dit au sein du groupe 3. Dans ce cas, il fallait sérieusement envisager la possibilité qu’un élève de la classe A soit désigné comme cible.

Mieux encore, Kôenji en était déjà convaincu. La seule question était de savoir lequel des quatre serait choisi. Après avoir écouté les échanges entre Ibuki, Kushida et Shinohara, l’hypothèse de Kôenji prit progressivement forme. Puisqu’il avait le sentiment que Wang avait peu de chances d’être la cible, le choix le plus prudent aurait été de quitter discrètement les lieux.

Mais Kôenji restait Kôenji. Son intuition lui disait que c’était précisément le moment où il devait apparaître délibérément. C’était une forme d’avertissement silencieux.

Il voulait faire comprendre dès maintenant que quiconque tenterait quelque chose de déplacé devrait en payer le prix. Et puis, l’existence de Wang n’avait jamais constitué une faiblesse pour lui. Au fond, toutes ses actions n’étaient entreprises que pour lui-même.

Kôenji — On dirait que les choses compliquées se sont finalement arrangées.

Lorsque l’agitation retomba, Kôenji fit une entrée remarquée devant le groupe 3.

Katsuragi — Tu sors vraiment d’un endroit étrange. Tu observais depuis tout ce temps ?

Kôenji — Je trouvais inconvenant d’interrompre votre discussion, alors j’ai attendu.

Contrairement à Katsuragi, qui affichait sa méfiance, l’expression d’Ayanokôji ne changea pas le moins du monde. Il se contenta de fixer Kôenji de ses yeux froids et détachés.

Katsuragi — On dirait que tu es seul. Où sont les autres membres de ton groupe ?

Kôenji — J’aime agir seul. Les autres mettront encore un peu de temps avant d’arriver.

Estimant qu’il n’avait aucune raison de s’attarder davantage, Kôenji se dirigea droit vers la personne qu’il recherchait.

Kôenji — Excuse-moi. J’aimerais te demander quelque chose, si cela ne te dérange pas.

Puis il saisit sans la moindre gêne la main de Wang Mei-Yu et l’entraîna plus loin.

Wang — Qu… qu’est-ce qu’il y a ?

Kôenji — Ce n’est pas très pratique d’en parler ici. Allons plus loin faire un peu de « walking ».

Cela ne semblait pas particulièrement le déranger que les autres puissent entendre leur conversation.

Kôenji — Montre-moi ta montre.

Wang — E…Euh ? Qu’est-ce qui se passe ?

Kôenji — J’aimerais connaître ton nombre exact de jetons. À moins que tu aies une raison de ne pas me le montrer.

Wang — N…Non… euh… d’accord… ça ne me dérange pas…

Bien qu’un peu déstabilisée, elle lui montra tout de même son nombre de jetons.

Kôenji — Hum. On dirait que tu as bien accumulé des jetons. Malgré tout, mieux vaut rester prudent. Avec la question du taux de conservation, ce total demeure encore dans une zone dangereuse. Kôenji manipula sa montre et lui transféra trente jetons.

Il régla l’affaire avec une efficacité déconcertante.

Wang — Hein ?! A…Autant ?! Hein !?

Kôenji — Ne t’en préoccupe pas. Considère cela comme une assurance de ma part. En revanche, promets-moi de ne les transférer à personne d’autre.

Après avoir dit cela, Kôenji l’entraîna avec lui et franchit la ligne d’arrivée.

Wang — Euh… P…Pourquoi m’avoir donné autant de jetons ?…

Kôenji — Malgré les apparences, je suis quelqu’un qui sait rendre ses dettes. Le fil est toujours présent, tu sais.

Wang — R…Rendre tes dettes ? Le fil ?

Face à Wang, qui penchait la tête avec un air totalement perdu, Kôenji répondit par un sourire malicieux.

 

 

 

Kushida Kikyô

Bien que suspecte

 

Pour m’imposer au sein du groupe 3, je passai rapidement à l’action. Comme d’habitude, je m’entendis amicalement avec les filles des autres classes tout en approfondissant progressivement nos relations. Le dîner du premier jour de cet examen spécial représentait une occasion idéale. Cependant, l’apparition d’un certain homme réduisit instantanément mes plans à néant.

— Kushida, si ça te va, on mange ensemble ?

La personne qui vint m’adresser la parole était… enfin, inutile de tourner autour du pot. C’était Ayanokôji-kun. Cet homme venait tout bonnement de se jeter au milieu d’un groupe de filles. Même si son geste n’avait aucune signification particulière, il me mettait déjà dans l’embarras.

Et avec la présence de la classe D, la situation n’en était que pire. L’information circulait déjà partout autour de moi. Le fait que la leader Ichinose Honami éprouve des sentiments pour Ayanokôji était une information exacte. Si quelqu’un comme Amikura, qui était proche de moi, se mettait à propager des suppositions hasardeuses, cela risquait de me déstabiliser complètement.

Malgré cela, puisqu’il était venu me parler, la gentille fille que j’étais ne pouvait que répondre avec calme. J’acceptai franchement son invitation et finis par m’éloigner des autres élèves avec lui.

Moi — Qu’est-ce que tu cherches à faire, Ayanokôji-kun ?

Je voulais absolument connaître la raison qui l’avait poussé à venir me parler, alors je lui posai directement la question.

Ayanokôji — Je n’avais pas dit que je voulais discuter avec toi des prochains jours ?

Les paroles de ce mec étaient toujours mêlées d’innombrables vérités et mensonges.

Impossible de lui faire confiance.

Même s’il avait fait cela uniquement pour réduire à néant tous mes efforts, ça ne m’aurait pas surprise

Moi — Non… Et puis, tu n’as pas besoin de mon aide, si ? Franchement, cette situation me pose déjà assez de problèmes comme ça.

Ayanokôji — Vraiment ? Je pensais que le fait de pouvoir jouer un rôle utile dans le groupe satisferait ton besoin d’être validée par les autres.

Il disait cela, mais son visage demeurait totalement inexpressif.

C’était vraiment agaçant.

Et pourtant, aussi agaçant qu’il soit, je ne savais pas pourquoi je n’arrivais pas à le détester complètement.

Lors de l’examen spécial du Consensus, pourtant, j’avais eu envie de le tuer.

Moi — Arrête de plaisanter. Si tu avais été le seul au courant, ça aurait pu être supportable, mais Shinohara-san et Ike-kun connaissent ma vraie nature. Si tu savais à quel point la situation est pénible. Ils s’amusent juste à me malmener pour leur propre plaisir.

En repensant à son attitude jusqu’à présent, je finis par trouver une réponse.

Moi — Enfin… j’imagine quand même que tu ne peux pas vraiment compter sur Shinohara-san et Ike-kun.

J’avais probablement été choisie par élimination. Je le marmonnai d’un ton las.

Moi — Cela dit, on dirait que tout se passe à merveille pour toi dans ta nouvelle classe.

Ayanokôji — Depuis le départ de Sakayanagi, ils avaient perdu leur filet de sécurité. Ils auraient probablement suivi n’importe qui dans cette position, non ?

Moi — Tu m’en diras tant.

Ayanokôji — Si tu veux demander quelque chose, demande.

Kushida — Ce n’est rien.

C’était ce que je pensais, mais une idée me traversa soudain l’esprit.

Moi — En ce moment, les rumeurs à ton sujet se multiplient, Ayanokôji-kun. Je ne pense pas que tout soit vrai, mais j’ai quand même entendu beaucoup de choses venant de la classe D.

Ichinose Honami éprouvait des sentiments pour Ayanokôji. Il s’était peut-être produit quelque chose entre eux qui avait rapproché leur relation. C’était d’un ennui mortel. Voilà ce que je me disais, pourtant depuis que j’avais appris cette histoire, je me sentais irritée.

Même si j’en parlais à voix haute, rien ne changerait. J’avais même l’impression que cela ne ferait qu’alourdir davantage le poids qui pesait sur mon cœur.

Moi — Mais…

Continuer à penser à cela ne ferait que me mettre davantage de mauvaise humeur, alors je décidai de changer de sujet.

Moi — Le fait que ma vraie nature ait été dévoilée n’a pratiquement apporté que des problèmes… mais avoir parfois des moments comme celui-ci, où je peux enfin arrêter de jouer un rôle et parler franchement, c’est peut-être mon seul salut.

Puis je saisis ce prétexte pour m’éclipser.

Moi — Désolée, je vais retourner là-bas. Je n’ai pas envie d’attirer inutilement l’attention de Shinohara-san et des autres.

Ayanokôji — Mener une double vie doit être épuisant.

Ne parle pas des affaires des autres avec autant de légèreté.

Moi — C’est un peu tard pour t’en rendre compte.

J’avais toujours vécu en portant un masque pour mon propre intérêt. Mais ces derniers temps, une question revenait sans cesse dans mon esprit. Jusqu’à quand cela allait-il continuer ?

Jusqu’à la fin de ma vie de lycée ?

Après être entrée dans la vie active ?

Après m’être mariée ? Quand je serais vieille ?

Combien de temps encore allais-je devoir porter ce masque ?

 

Ichinose Honami

La connexion des pensées

 

Après l’annonce des groupes, je me dirigeai vers le groupe 8 avec une légère attente au fond du cœur. Si jamais je pouvais être affectée au même groupe qu’Ayanokôji-kun… lors de cet examen spécial, nous pourrions passer du temps ensemble pendant trois jours. Mais cette attente fut rapidement évincée. J’aperçus Ayanokôji-kun se diriger vers un autre groupe.

Moi — …On n’y peut rien.

C’était précisément le genre de chose pour laquelle espérer ne servait à rien. Je devais immédiatement reprendre mes esprits. Peu après, j’aperçus l’une des personnes qui allait faire partie du même groupe que moi. Je m’approchai avec précaution afin de ne pas la surprendre, puis je la saluai.

Ichinose — Salut, Horikita-san.

Elle tourna la tête vers moi, serra légèrement les lèvres, puis croisa mon regard.

Horikita — Je pensais qu’il y avait une probabilité raisonnable pour que les leaders de classe se retrouvent dans le même groupe, mais je ne m’attendais pas à me retrouver avec toi, Ichinose-san.

Elle ne me considérait probablement pas comme une adversaire redoutable, mais plutôt comme quelqu’un de facile à gérer. Eh bien, si c’était ce qu’elle pensait, cela jouait plutôt en ma faveur.

Ichinose — Dans une compétition purement entre classes, ça aurait peut-être été compliqué, mais à voir les règles, coopérer en tant que groupe peut aussi nous être bénéfique, donc ce n’est pas une mauvaise chose, pas vrai ? Si toi et moi unissons nos forces, on pourra peut-être mener le groupe à une victoire sans encombre.

Par la suite, nous discutâmes de l’importance de coopérer plutôt que de nous opposer, et nos divergences se réduisirent peu à peu.

Au cours de cette discussion, nous en vînmes inévitablement à un sujet qu’il était impossible d’éviter.

Horikita — Nous semblons pouvoir partager assez facilement l’objectif de coopérer pour viser la première place du groupe, mais il y a une question que toi comme moi devons absolument considérer.

Ichinose — C’est au sujet de la gestion des expulsions, n’est-ce pas ?

Face à Horikita-san qui acquiesça, j’affirmai clairement que je ne permettrais à aucun élève de ma classe d’être expulsé. Dès lors, Horikita-san devait elle aussi exprimer la même position.

C’est précisément pour cette raison que, de mon côté, je réfléchissais déjà à quelque chose de plus lointain.

Si les classes A et D s’alliaient pour renforcer leurs défenses, comment Ayanokôji-kun agirait-il ?

Une fois qu’il aurait pleinement compris les règles de cet examen spécial, quelle méthode choisirait-il ?

Je savais que c’était là le point le plus important lorsqu’il s’agissait de protéger ses camarades.

La personne qui avait été affectée au groupe d’Ayanokôji-kun était sans aucun doute l’élément le plus crucial.

Créer un expulsé dans le périmètre où l’on pouvait agir directement était la solution la plus sûre et la plus contrôlable.

Dans ce cas, il me suffisait de relier ma réflexion à la sienne et de combattre à ses côtés en suivant le même rythme.

Ayanokôji-kun me comprend. Et moi aussi, je comprends Ayanokôji-kun.

C’était tout ce qui comptait.

 

 

Amasawa Ichika & Nanase Tsubasa

La vie sentimentale de Nanase

 

Après leur première discussion, il restait encore une trentaine de minutes d’utilisation de la piscine privée.

Nanase comptait en rester là et partir plus tôt, mais Amasawa l’arrêta.

Amasawa — Puisqu’on a enfin l’occasion de discuter toutes les deux en privé, je peux te poser une petite question ?

Nanase — Quelle question ?

Nanase ne pensait pas qu’Amasawa deviendrait aussi facilement une alliée. Elle se raidit donc un instant et redoubla de vigilance.

Amasawa — Dis-moi, Nanase. Un garçon s’est déjà déclaré à toi ? Tu es déjà sortie avec quelqu’un ?

Amasawa la regarda avec ses grands yeux ouverts, un sourire espiègle de petit démon aux lèvres.

Nanase — …Pardon ?

Ayanokôji, Ishigami, la White Room.

Il y avait pourtant une montagne de sujets qui auraient dû éveiller sa curiosité. Mais cette question qu’Amasawa venait de lui poser était si inattendue qu’elle prit complètement Nanase au dépourvu.

Amasawa — Alors ? Alors ?

Nanase — Je ne suis jamais sortie avec un garçon.

Amasawa — Waaah, comme c’est innocent.

Nanase — Nous ne sommes qu’en année de première. Les élèves ayant déjà connu une relation amoureuse ne sont-ils pas plutôt minoritaires ?

Amasawa — Pas du tout. Je ne suis pas une spécialiste non plus, mais d’après les rumeurs, ça tourne autour de 50%. Une personne sur deux aurait déjà connu une expérience amoureuse. Et quand on est mignonne ou jolie, la probabilité doit être encore plus élevée, non ?

Nanase — 50%… Vraiment ?

Nanase n’avait jamais réfléchi à ce genre de choses et accueillit ce chiffre avec scepticisme.

Amasawa — Moi, j’ai toujours vécu à la White Room depuis toute petite, et après mon entrée ici, je n’ai eu d’yeux que pour Ayanokôji-senpai. Alors je n’ai jamais connu l’amour. Mais pour toi, c’est différent, non ?

Cela ressemblait à une conversation ordinaire entre lycéennes. Pourtant, au cours de cet échange, Nanase ressentit une légère impression de décalage.

Nanase — Je vois. Si le but est de fouiller dans mon passé, c’est une question plutôt bien choisie.

Si Amasawa n’avait pas grandi dans un environnement familial ordinaire, alors il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle n’ait aucune expérience amoureuse.

Amasawa — Ah, tu réfléchis trop. C’est juste une question que je me posais.

Nanase — Enfin… quoi qu’il en soit, ma réponse ne changera pas.

Amasawa — Mais tu as au moins quelqu’un que tu aimes, non ? Ce n’est quand même pas Ayanokôji-senpai ?

Pendant un instant, une personne traversa son esprit. Mais à présent, elle n’était même plus capable de se rappeler son sourire.

Nanase — Je n’éprouve de sentiments pour personne. Je vais prendre congé.

Comme si elle prenait la fuite, Nanase quitta la piscine privée.

Amasawa — Elle est bien plus mignonne que je ne l’imaginais.

En voyant le léger trouble de Nanase, une petite satisfaction naquit au fond du cœur d’Amasawa.

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COTEY3 T4 – ÉPILOGUE https://j-garden.fr/cotey3-t4-epilogue/ Sun, 31 May 2026 14:09:42 +0000 https://j-garden.fr/?p=19185

COTEY3 T4 - ÉPILOGUE

Une existence spéciale

—————————————-
Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Du jeu de survie à l’examen spécial de collecte de jetons, la longue bataille de sept jours et six nuits avait pris fin. Un peu après vingt heures, l’ensemble des élèves de terminale embarqua après l’annonce des résultats de l’examen spécial, puis fut immédiatement rassemblé dans la salle de réception pour le repas. Seule l’élève exclue n’était pas conviée. Elle avait peut-être déjà été placée à l’écart ou ramenée par une petite embarcation. Aucun élève ne devait savoir où elle se trouvait.

L’heure du dîner, légèrement retardée, arriva. Des plats raffinés, impossibles à déguster sur l’île déserte, étaient soigneusement alignés sur les tables. C’était le moment que les élèves attendaient depuis longtemps. Cependant, dans la classe qui avait perdu l’une des leurs, même le repas semblait avoir perdu sa saveur, et l’ambiance était loin d’être joyeuse.

Moi — Désolé, Yoshida. Je t’ai causé bien des ennuis jusqu’à la toute fin. Tu m’as rendu un fier service.

Au cours de cet examen spécial, Yoshida avait joué plusieurs rôles importants. Je devais avant tout le remercier.

Yoshida — Ce n’est rien… L’exemple que tu as donné était tellement convaincant que je n’ai pas pu le réfuter.

Yoshida leva les yeux vers le plafond et poussa un profond soupir.

Yoshida — Arrivé à ce point-là, je ne pouvais vraiment pas le nier. Enfin, ça n’a pas été facile non plus.

Avec un sourire amer, Yoshida tapota légèrement mon épaule de sa main.

Hashimoto — On dirait que vous êtes devenus de véritables amis. Tu pourrais aussi m’en parler un peu, Ayanokôji ?

Assis en face de moi, Hashimoto me regarda en plissant finement les yeux.

Moi — Qu’est-ce que tu veux entendre ?

Hashimoto — Tu sais très bien. À propos de Shiina… Est-ce que ça te convient vraiment comme ça ?

À ces mots, Yoshida afficha lui aussi une expression quelque peu complexe. Comme s’il pensait que ce n’était pas vraiment le moment de parler de ça.

Moi — Je pense ne pas avoir pris une mauvaise décision.

Après avoir répondu ainsi, je repris :

Moi — Tu aurais préféré un autre résultat, Hashimoto ?

Hashimoto — Non… Je voulais simplement te poser la question. Tant que toi, tu peux l’accepter, ça me va.

La conversation prit fin prématurément. La tête appuyée sur une main, les bras croisés, Hashimoto tourna son regard vers la classe A.

Hashimoto — Tu ne trouves pas que la situation de la classe A est difficile à qualifier ? Est-ce vraiment une victoire ou une défaite ?

Suivant le regard de Hashimoto vers la classe A, Yoshida exprima son avis.

Yoshida — Une victoire reste une victoire. Ils ont obtenu des pc.

Le groupe 8, auquel appartenaient Horikita et Ichinose, fut le premier à atteindre la ligne d’arrivée. Grâce au taux de conservation de 100 %, il termina également premier du classement des groupes. Les classes A et D reçurent chacune cent points de classe, et la classe de Horikita obtint en plus la récompense individuelle spéciale, portant son gain total à deux cents points de classe. La position de la classe A, qui demeurait jusque-là relativement instable, s’en trouva renforcée.

Dans le classement individuel des jetons, Ryuuen termina deuxième, à seulement deux jetons du premier. Pour la classe B, il était regrettable qu’une seule place d’écart l’ait privée de la récompense spéciale.  Leur seule consolation était leur deuxième place au classement des groupes, qui leur rapportait cinquante points de classe.

Hashimoto — Mais on ne peut pas ignorer l’exclusion de Shinohara. L’état mental d’Ike semble plutôt inquiétant.

Hashimoto dit cela avec un sourire malicieux.

 

Je balayai la salle du regard, mais ne vis nulle part Ike. Il était probablement en train de se reposer à l’infirmerie. Par la suite, lorsque le buffet commença, les élèves de terminale furent également autorisés à circuler librement.

La plupart restaient regroupés par classe, mais on pouvait aussi voir des élèves suffisamment proches se mélanger et avoir des discussions animées.

Horikita — …Ayanokôji-kun, pourrais-tu m’accorder un peu de temps ?

Sur ces mots, Horikita, avec qui je n’avais pas eu de conversation directe sur l’île déserte, s’approcha les mains vides.

Elle semblait vouloir faire le point sur cet examen spécial avant le début du repas.

Comme l’accès au pont était autorisé, nous changeâmes d’endroit.

Horikita — Y compris ce qui concerne Shinohara, revenons sur l’ensemble des événements de cet examen spécial.

Après avoir lancé ces mots, je commençai à exposer les faits à Horikita, qui se tenait à mes côtés.

 

1

 

Tous les pièges avaient été mis en place avant que je ne contacte Ichinose dans la soirée du troisième jour. Plus précisément, tout commença lors d’une conversation de moins de cinq minutes avec Katsuragi, le matin du deuxième jour.

Moi — Désolé de te déranger si tôt.

Alors que j’observais le dos de Katsuragi, qui s’éloignait après avoir renoncé à trouver un accord, une idée me vint à l’esprit. Je jugeai qu’il était la personne la plus adaptée à ce plan.

Moi — Je pense qu’Ibuki devrait être exclue. Bien sûr, tu ne seras certainement pas d’accord.

Katsuragi — Alors pourquoi me le dire ?

Moi — Cette formulation n’était pas appropriée. J’ai l’intention de faire exclure Ibuki au cours de cet examen spécial.

Katsuragi — …Je vois. Une déclaration de guerre, donc.

Il n’avait pas l’intention de se retourner, mais une annonce aussi directe ne pouvait être ignorée. Katsuragi tourna finalement son regard vers moi.

Katsuragi — Compte tenu du fonctionnement de cette école, il est normal que les élèves insuffisamment compétents soient exclus. Choisir délibérément une cible n’est peut-être pas une mauvaise chose. Mais je ne peux pas l’accepter. Lorsque je me suis opposé à Sakayanagi à propos du rôle de dirigeant, Yahiko, qui m’avait considéré comme un allié, a été écarté à cause d’une décision qu’elle a prise seule. Bien sûr, cela est dû à mon manque de capacités. Mais c’est précisément pour cette raison que je comprends mieux que quiconque ce que ressent celui qui est abandonné. Je n’ai pas l’intention de tenir un discours naïf sur la protection de tout le monde. En revanche, je ne participerai jamais à quelque chose qui part du principe qu’il faut sacrifier un camarade dès le départ.

Son ami avait été exclu et lui-même avait été chassé de sa classe.

Les paroles de Katsuragi avaient effectivement du poids.

Moi — Pour protéger tes camarades, tu es prêt à te battre sans la moindre hésitation. Puis-je le comprendre ainsi ?

Katsuragi — Évidemment. C’est exactement mon intention.

Moi — Dans ce cas, je pense que toi et moi pouvons coopérer.

Katsuragi — …Quoi ?

Moi — Le représentant peut conserver une grande quantité de jetons. Autrement dit, il dispose d’un pouvoir décisionnel considérable. Je compte m’en servir pour mettre Ibuki à l’écart. Bien entendu, le nombre de jetons qu’elle pourra obtenir diminuera fortement.

Katsuragi — Je ne comprends pas. Faire exclure Ibuki, moi je…

Moi — Il suffit de réfléchir objectivement. Que se passera-t-il si tu fais ce que je dis ? Il est évident qu’Ibuki prendra du retard dans la compétition des jetons. À partir de là, les élèves du groupe 3 commenceront à se dire : « Tant que j’ai plus de jetons qu’elle, je suis en sécurité. » Ensuite, il suffira d’énoncer anonymement le nombre de jetons d’Ibuki et de l’ajuster au besoin. Ainsi, chacun éliminera mentalement son propre nom de la liste des candidats à l’exclusion.

Katsuragi — Une proposition absurde. Tu crois vraiment que je prendrais des mesures préjudiciables à la classe B ?

Moi — Justement parce que cela ne lui sera pas préjudiciable que je te le propose.

À cette réponse, Katsuragi remarqua la vérité dissimulée derrière cette proposition.

Katsuragi — …Ne me dis pas que… le piège… c’est ça ?

Moi — Exactement. Ibuki n’est utilisée que pour donner aux autres l’impression qu’ils pourront éviter l’exclusion. La véritable cible, ce sont les élèves de la classe A.

Katsuragi — Tu es sérieux ?

Moi — L’objectif ultime des élèves de cette école est d’obtenir leur diplôme en classe A. Si c’est vraiment ce qui compte le plus, alors affaiblir la classe A dès maintenant devient la priorité absolue. Faire exclure Kushida ou Wang réduirait considérablement la puissance de combat de la classe A. Faire exclure Ike ou Shinohara ne serait pas seulement une tragédie pour un couple ; selon les circonstances. Selon les circonstances, l’un pourrait décider de quitter l’école pour suivre l’autre, ce qui ferait disparaître deux élèves d’un seul coup. Pour les trois classes qui ne sont pas en A, ce sont tous des candidats idéaux à l’exclusion.

Katsuragi — Mais les choses peuvent-elles vraiment se dérouler aussi simplement que tu le dis ? Même si je traite froidement Ibuki, les autres ne croiront pas si facilement qu’on est prêt à abandonner un camarade de classe. Ils se diront probablement : « On se montre sévère avec elle pour le moment, puis on lui transférera des jetons plus tard. » Ils auront donc naturellement envie de vérifier les chiffres exacts avant l’arrivée.

Moi — Cela n’a aucune importance s’ils s’en aperçoivent. Au contraire, il vaut mieux qu’ils nourrissent des soupçons.

Je construisis dans mon esprit le scénario que je voulais voir se réaliser, puis expliquai à Katsuragi les mesures prévues pour empêcher les transferts de jetons de s’ébruiter, ainsi que les autres détails du plan.

 

2

 

Le paquebot quitta les abords de l’île déserte et naviguait sur une mer plongée dans l’obscurité.

Le plan consistait à amener l’ensemble du groupe à considérer Ibuki comme la candidate à l’exclusion. L’attitude froide de Katsuragi, motivée par son idéal d’égalité, avait progressivement creusé l’écart de jetons. À cela s’ajoutaient les paroles sincères d’Ibuki, qui ignorait tout de la situation, ainsi que la colère et l’impatience qu’elle avait manifestées. En voyant tout cela de leurs propres yeux, Shinohara et Ike en étaient venus à penser que tant qu’ils dépassaient cette fille, ils ne risquaient absolument pas l’exclusion.

L’objectif le plus important et le plus clair était d’éviter l’exclusion. Les données que j’avais communiquées à tous les groupes restants ne concernaient pas le nombre de jetons détenus par Ibuki, qui servait d’appât, mais le nombre réel de jetons possédés par Shinohara et Ike.

Horikita — J’ai l’impression qu’Ibuki-san a gagné plus de jetons que prévu. Certains élèves en avaient même moins que ce que tu m’avais indiqué…

Même si les gains individuels de Shinohara et d’Ike se situaient parmi les plus faibles, ils disposaient d’une réserve de jetons provenant de Kushida. Même après un partage équitable entre eux deux, le surplus restait conséquent.

Moi — Tu as dû te creuser la tête pour les ajustements de dernière minute.

Tout en reconnaissant ses efforts, je racontai à Horikita ce qui s’était passé lors de la phase finale. Le dernier jour, à mesure que la ligne d’arrivée se rapprochait, Shinohara et les autres commencèrent à faire un rapprochement. Pour eux, j’avais probablement déjà manipulé la situation dans l’ombre.

Jusqu’à l’arrivée, moment où tout transfert deviendrait impossible, ils continuèrent de surveiller Katsuragi et les autres afin d’empêcher tout contact. Malgré cela, leurs soupçons ne disparaissaient pas.

Des pensées comme : « Les jetons d’Ibuki sont-ils vraiment moins nombreux que les nôtres ? » continuaient de les hanter.

Ils cherchèrent par tous les moyens à confirmer le nombre exact de jetons qu’elle possédait. Or, le nombre affiché sur une montre était impossible à falsifier. C’était le seul moyen d’obtenir un chiffre exact avec une certitude absolue.

C’est pourquoi il était hors de question de transférer les jetons à Ibuki trop tôt. Il fallait attendre le tout dernier moment. Shinohara et les autres avaient prévu deux options. Leur cible principale était Ibuki. Et au cas où, ils avaient également préparé une solution de secours visant à faire exclure Kushida.

La ligne d’arrivée se rapprochait peu à peu. Katsuragi et moi avions tous deux pressenti que la fenêtre permettant de sauver Ibuki serait extrêmement réduite. Nous avions effectué plusieurs simulations, mais chacune dépendait des actions de Shinohara et de son groupe.

Dans cette situation, le véritable plan consistait à faire approcher Yoshida d’Ibuki, qui attendait près de la ligne d’arrivée, afin qu’il lui transfère discrètement des jetons. Si cela s’avérait impossible, il devait trouver un prétexte pour lui chercher des ennuis et gagner du temps afin de l’empêcher d’atteindre immédiatement l’arrivée.

Parmi les différentes options envisagées, nous avions également considéré l’utilisation de Kushida comme solution de secours. Cependant, Ibuki provoqua de manière inattendue l’incident où elle me frappa. Nous demandâmes alors à Sanada, qui avait été informé à l’avance du plan, d’approcher Kushida, de lui expliquer rapidement la situation et de lui transférer suffisamment de jetons pour assurer sa sécurité, y compris ceux reçus de Katsuragi ainsi que la part destinée à Ibuki.

Moi — On dirait que tu t’étais préparé à ce que je contre-attaque lorsque tu as conseillé Shinohara et les autres.

Horikita — Oui… J’ai insisté auprès de Shinohara-san et des autres sur le fait que pousser Ibuki-san dans ses retranchements faisait précisément partie de ton objectif. Et selon les circonstances, cette hostilité aurait aussi pu se tourner contre toi.

Moi — Tu n’as pas eu tort de contacter Shinohara. Tu as percé à jour le fait que mon projet de faire exclure Ibuki n’était qu’un écran de fumée.

Horikita — Parce que cela me semblait étrange. Même si tu avais annoncé à Katsuragi-kun ton intention de faire exclure Ibuki-san, je ne pensais pas qu’il l’accepterait sans condition. Il ne pouvait pas non plus ignorer Ryuuen-kun et faire avancer le plan de sa propre initiative. J’en suis donc venue à penser que tu lui avais parlé de faire exclure un élève d’une autre classe. Et lorsque cette idée m’est venue, j’ai estimé que nous serions ciblés. C’est pour cette raison que j’ai répété encore et encore à Shinohara-san et aux autres qu’ils devaient surveiller attentivement le nombre de jetons d’Ibuki-san et, si possible, le vérifier eux-mêmes…

Moi — Shinohara s’est montrée un peu insistante, mais je trouve qu’elle s’en est bien sortie. Après tout, elle est effectivement parvenue à effectuer cette vérification.

Horikita — Mais… malgré tout, je n’ai pas réussi à la protéger. Je ne voulais voir personne être exclu. C’est ce que je souhaitais… Pourtant, les choses ne se déroulent jamais comme prévu.

Moi — On n’y peut rien. Dans cet examen spécial, tu étais dans le même groupe qu’Ichinose. Cela facilitait la mise en place d’une coopération efficace et permettait d’unifier plus facilement le groupe autour de l’objectif d’obtenir un classement élevé. En même temps, cela créait un effet de synergie puisque le groupe du dirigeant pouvait obtenir une récompense considérable. Cependant, cet examen spécial possédait une double nature : pour gagner, il était avantageux d’atteindre la ligne d’arrivée le plus tôt possible. Mais d’un autre côté, lorsqu’on envisageait une solution de repli en cas d’échec, il valait mieux arriver le plus tard possible. Réunir ces deux avantages à la fois n’était pas simple.

Une fois plus de la moitié des participants arrivés à destination, le classement était automatiquement validé. Horikita aurait pu choisir de ne pas bouger de sa position, mais ce qu’une seule personne pouvait gérer restait limité. Sans compter qu’elle voulait probablement éviter de perdre ne serait-ce qu’un seul jeton.

Horikita — Si j’avais personnellement guidé Shinohara-san et les autres jusqu’à la ligne d’arrivée, les choses auraient peut-être été différentes.

Moi — Peut-être. Mais au fond, changer l’identité de la personne exclue était extrêmement difficile. Dès lors que tu tends la main à quelqu’un, d’autres personnes invisibles tombent à leur place au dernier rang. Dans ces conditions, mettre en place un système garantissant à cent pour cent la protection des classes A et D était tout simplement impossible.

Horikita — …Oui. Si nous avions sauvé Ike-kun et Shinohara-san, une distorsion serait forcément apparue… Parce qu’à partir de là, il aurait été impossible de prévoir qui deviendrait la victime, ni même de quelle classe il s’agirait…

Le seul point véritablement fatal fut qu’elle combattit sur la scène que j’avais préparée. Comme le plan s’articulait autour du groupe 3, la distance physique constituait une contrainte majeure.

Horikita — Si tu avais vraiment voulu agir, tu aurais très bien pu prendre Kushida ou Wang-san pour cible, non ? Dans ce cas, notre classe aurait perdu encore davantage de puissance. Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?

Moi — J’ai simplement choisi une cible plus facile à éliminer.

C’est ainsi que je répondis, mais ce n’était pas la vérité.

Concernant Kushida, même si je l’avais présentée comme une candidate potentielle à l’exclusion, je n’avais jamais eu l’intention de l’écarter. Elle était un élément bien plus talentueux que Shinohara ou Ike. Quant à Mii-chan, elle représentait elle aussi une force précieuse. Et récemment, de nouvelles possibilités d’utilisation avaient même commencé à apparaître à son sujet.

Pour moi, ce qui importait était de cultiver la classe A. Si l’on laissait les branches secondaires pousser librement, la plante gagnerait certes en taille, mais ses fruits deviendraient plus petits. C’est précisément pour cette raison qu’il fallait sélectionner soigneusement, une à une, les pousses qui méritaient de continuer à se développer au sein de la classe A.

Moi — Si quelqu’un doit être blâmé, c’est moi. Tu n’as rien à te reprocher.

À peine eus-je terminé ma phrase que je perçus la présence de quelqu’un qui s’approchait par derrière.

Kushida — Là, je trouve que ce n’est pas tout à fait juste. Après tout, la personne qui a décidé de l’exclusion n’était pas Ayanokôji-kun, non ?

Kushida sortit lentement de l’obscurité. Elle nous avait probablement vus monter sur le pont et nous avait suivis. Comme j’avais remarqué depuis un moment qu’elle écoutait notre conversation, son apparition ne me surprit pas.

Kushida — J’aurais très bien pu courir seule jusqu’à la ligne d’arrivée avec les jetons que Sanada-kun m’avait transférés. Si je l’avais fait, c’est Ibuki-san qui aurait été exclue.

Je ne pensais pas nécessaire d’évoquer ce qui s’était passé en coulisses, mais Kushida l’aborda elle-même.

Horikita — Ne me dis pas que c’est toi… qui as décidé de faire exclure Shinohara-san ?

Ignorant la question de Horikita, Kushida aborda le sujet qui l’intéressait réellement.

Kushida — Parier sur le fait que j’allais ou non donner les jetons à Ibuki-san, ce n’était pas comme marcher sur un fil au-dessus du vide ? Quand j’ai fait mine de courir vers la ligne d’arrivée, Katsuragi-kun avait l’air plutôt paniqué.

Moi — Probablement.

Je répondis dans son sens, mais la réalité était quelque peu différente. C’était là le point central qui déterminait l’issue finale. J’avais estimé qu’il n’y avait aucun problème à lui confier ces jetons.

Le pouvoir de vie ou de mort avait été placé entre les mains de Kushida Kikyô. Il suffisait de l’amener à penser qu’elle souhaitait davantage éliminer Shinohara ou Ike qu’Ibuki.

C’était une graine semée avant même le début de l’examen spécial. J’avais délibérément ignoré ces deux-là afin de provoquer des frictions.

Leurs salutations étaient ignorées, leurs capacités remises en question, et la colère de Shinohara et des autres s’était progressivement accumulée.

Dans le même temps, je traitais Kushida avec considération, la reconnaissant comme un élément talentueux. Mon attitude avait même suscité de la méfiance parmi les camarades de l’actuelle classe D. Plus encore que de la nostalgie envers la classe de Horikita, elle les avait amenés à se demander : « Est-ce qu’il ne fait pas davantage confiance aux élèves de la classe de Horikita ? »

Dans un environnement aussi désagréable, cette colère ne pouvait que se diriger vers Kushida, qu’ils détestaient déjà.

La haine profonde de Shinohara. Son envie de faire payer Kushida par tous les moyens. C’était ce sentiment que j’avais cultivé. Dès lors, perturber la cohésion de la classe A et isoler Kushida au sein du groupe devenait extrêmement facile.

Tout s’était déroulé exactement comme prévu. Tel était l’environnement que j’avais créé.

Kushida — Tu as vu la tête d’Ike-kun lorsque les résultats ont été annoncés ? C’était vraiment magnifique.

Au moment de l’annonce des résultats, tous deux avaient subi un choc comparable à un coup de foudre.

Quant à savoir lequel des deux serait finalement exclu, même moi je l’ignorais au départ.

Kushida — Personnellement, j’aurais préféré que Shinohara-san reste. Mais bon, on n’y peut rien.

Shinohara ne semblait dès le départ pas avoir l’intention de remettre à Kushida les jetons qu’elle lui avait promis. Très tôt, elle avait partagé ses jetons en deux parts égales et les avait transférées à Ike. Mais ce choix s’était finalement retourné contre elle. À la toute fin, elle avait été contrainte de remettre dix jetons à Kushida, ce qui avait fait tomber son total en dessous de celui d’Ike.

Satsuki Shinohara, devenue dernière du classement, fut déclarée exclue, et elle-même en perdit tous ses moyens. Ike, quant à lui, sombra dans un état de détresse proche de la folie et devint incontrôlable.

Il fallut tous les efforts de Sudou et des autres pour parvenir à le maîtriser.

Kushida repensa à cette scène et laissa échapper un rire satisfait.

Kushida — Je n’ai pas l’impression d’avoir fait quoi que ce soit de mal. Si quelque chose avait mal tourné, c’est moi qui aurais été exclue. Je n’ai fait que leur rendre la pareille.

On aurait dit qu’elle brûlait d’envie de prononcer ces mots depuis longtemps. Une fois sa phrase terminée, elle se retourna avec élégance.

Kushida — Et puis, je ne voudrais pas qu’il y ait de malentendu, alors je préfère le dire tout de suite. Si j’ai laissé Ibuki-san s’en sortir, c’est simplement parce que je la jugeais inoffensive. Il n’y avait aucune autre raison.

Après avoir dit cela, Kushida quitta les lieux sans attendre de réponse.

La méfiance de Horikita à son égard semblait s’être encore renforcée. Pour ma part, c’était tout le contraire. Au cours de cette agitation, Kushida s’était sans aucun doute métamorphosée. Non, il serait plus juste de dire qu’elle avait révélé une transformation considérable.

Si Horikita apprenait que Kushida avait dévoilé sa véritable personnalité devant les autres classes, elle finirait probablement par s’en rendre compte elle aussi.

Horikita — J’ai encore énormément de questions à te poser. Les résultats de ton examen m’intriguent aussi…

Moi — Nous en parlerons une autre fois. Si nécessaire, je pourrai prendre du temps spécialement pour cela.

Horikita — D’accord… Dans ce cas, je retourne à la salle. Il reste encore plusieurs problèmes que je ne peux pas laisser de côté.

Même si sa classe avait remporté cette bataille, cela ne changeait rien au fait qu’elle avait perdu l’un de ses membres. Il ne fallait pas seulement apporter un soutien psychologique à Ike, mais également discuter de la suite.

Si je retournais avec elle, je risquais d’être mêlé à des complications. Mieux valait attendre encore un peu.

Je restai seul sur le pont.

Cet examen spécial avait connu de nombreux détours et rebondissements, mais la personne qui avait laissé l’empreinte la plus profonde dans ma mémoire n’était ni Shinohara ni les autres.

C’était une élève.

Shiina Hiyori.

À présent, toutes mes pensées étaient tournées vers elle.

 

3

 

Après avoir vu Ibuki, Shinohara et les autres franchir la ligne d’arrivée, je jetai un regard à ma montre. En remontant à partir de l’heure actuelle, il ne restait déjà presque plus de temps.

Moi — Yoshida. Je te laisse gérer la suite.

Yoshida — Comment ça, tu me laisses gérer la suite ?

Je lui expliquai brièvement que Ryuuen m’avait contacté et que Hiyori m’attendait.

Yoshida — Qu…quoi !? Si tu fais ça, les jetons vont…

Moi — Je sais. Au minimum, toute chance d’obtenir une récompense spéciale disparaîtra.

Si nous atteignions la ligne d’arrivée maintenant, nous avions de fortes chances de terminer premiers. Mais si nous laissions les choses en l’état, cela reviendrait pratiquement à offrir cent points de classe à quelqu’un d’autre.

Moi — Malgré ça, j’irai la chercher.

Yoshida — Si on pouvait la sauver, on aimerait bien l’aider aussi, mais Shiina est une élève de la classe B, non ? Peu importe comment on regarde la situation, le plus logique serait de la laisser…

Moi — Elle est spéciale.

Yoshida — Hein…?

Moi — Shiina Hiyori… est quelqu’un de spécial pour moi.

Yoshida — Quelqu’un de spécial, pour toi…

Moi — Si Shiraishi t’attendait dans la même situation, tu la laisserais à son sort sans rien faire ?

Yoshida — Je… Non, enfin…

Face à cette simple phrase, qui ne nécessitait aucune autre explication, Yoshida se prit la tête entre les mains avec un air accablé.

Yoshida — Sérieusement… dit comme ça, je ne peux même plus essayer de t’en empêcher…

Moi — C’est précisément pour ça que je te l’ai dit.

Yoshida — Pff… On ne peut vraiment rien faire avec toi… D’accord. Mais est-ce qu’il est encore temps ? Ce n’est pas la porte à côté.

Moi — Aucun problème.

Yoshida — Aucun problème, hein… Ah, mais la part destinée à Shiina, ainsi que le taux de conservation de 70 %, ça ira vraiment ? Shiina ne possède qu’un seul jeton, non ?

Moi — J’ignore si elle possède actuellement un seul jeton ou davantage. Mais dans tous les cas, si elle n’en a vraiment qu’un, il lui sera absolument impossible d’éviter l’exclusion. Réunir vingt millions de points privés de notre côté resterait extrêmement difficile. Alors ce que je peux faire maintenant, c’est simplement lui transférer des jetons si nécessaire.

Yoshida — Dans le pire des cas, c’est toi qui pourrais finir dernier…

Moi — Probablement.

Yoshida — Donne-moi une minute. Non, trente secondes suffiront.

À peine eut-il dit cela que Yoshida appela immédiatement Sanada et Morishita et les fit venir.

Yoshida — Nous avons encore des jetons en réserve par rapport à l’objectif initial. Prends-en une partie.

Morishita — Qu’est-ce qui te fait croire que nous allons te donner nos jetons sans même connaître la raison à Ayanokôji Kiyotaka ?

Yoshida — Fais-moi confiance, Morishita. Je t’expliquerai tout plus tard.

Sanada — Compris. Prends-les.

Sanada accepta presque immédiatement.

Après avoir observé la réaction de Yoshida, Morishita marmonna :

Morishita — On dirait que je n’ai pas vraiment le choix. De mon point de vue, il s’agit d’un prêt considérable. Tu me le rembourseras à hauteur de dix millions de fois l’infini.

Tout en énonçant cette mystérieuse unité que même un enfant n’aurait probablement jamais inventée, elle tendit sa montre.

 

 4

 

Il était bientôt dix-neuf heures, l’heure limite de l’examen spécial.

Alors que le paquebot s’apprêtait à faire retentir sa puissante corne de brume, une jeune fille se tenait seule sur place.

Le soleil couchant descendait lentement vers l’horizon.

La couleur du ciel passait peu à peu de l’orange au rouge profond.

La surface de la mer reflétait ces teintes comme un miroir.

Les vagues ondulaient doucement et les reflets scintillants changeaient sans cesse de forme.

Chargée de l’odeur de la marée, la brise marine soufflait par intermittence, caressant la surface du sable encore humide.

Moi — Hiyori.

Afin de ne pas l’effrayer, je l’appelai aussi doucement que possible.

Elle n’avait probablement pas entendu mes pas. Ce ne fut qu’un instant plus tard qu’elle remarqua ma présence.

Ses épaules tremblèrent légèrement, mais elle ne se retourna pas immédiatement.

Hiyori — Je… ne pensais vraiment pas que tu viendrais.

Après un moment, elle répondit d’une voix basse.

Sa voix se mêla doucement au bruit des vagues qui venaient se briser sur le rivage.

La mer était calme, mais en s’approchant, on pouvait entendre le va-et-vient régulier des flots.

Mes pas s’enfonçaient dans le sable et leur bruit ne résonnait qu’avec un léger retard. Je m’arrêtai à une courte distance derrière Hiyori.

Puis je ralentis encore davantage et m’avançai jusqu’à me tenir à ses côtés.

Une distance d’environ un bras nous séparait. Nous ne nous touchions pas, mais cet écart n’était pas vraiment grand et conservait une certaine ambiguïté.

Moi — C’est un peu étrange. N’as-tu pas choisi de suivre la stratégie de Ryuuen parce que tu étais convaincue que je viendrais ?

Hiyori — À vrai dire, je n’avais aucune certitude. Et puis, on ne peut même pas vraiment appeler cela une stratégie. La classe B n’avait tout simplement trouvé aucun moyen sûr de gagner cet examen spécial… C’était seulement notre ultime recours, une mesure désespérée.

Sans détourner le regard, Hiyori continua de fixer l’horizon au loin.

Tout en me répondant, ses doigts se refermèrent doucement sur le bord de sa tenue de sport.

Moi — En tant que membre de la classe B, tu portes certes une part de responsabilité, mais c’est une responsabilité qui devrait être assumée par l’ensemble de la classe. Ou plutôt, Ryuuen, en tant que dirigeant, devrait en porter une part encore plus grande. Tu n’as pas besoin de tout prendre sur toi seule.

À cet instant, je regardai pour la première fois le profil de Hiyori.

La lumière du soleil couchant dessinait doucement les contours de son visage, tandis que l’ombre de ses cils se déposait délicatement sur ses joues.

À travers les mèches de cheveux agitées par le vent, je pouvais distinguer par intermittence son expression.

 

Face à moi, qui étais venu la chercher, elle ne montrait aucune joie.

Elle contemplait simplement la mer avec tristesse.

Hiyori — …J’avais l’impression que je devais faire quelque chose. Quelque chose que moi seule pouvais faire…

Du bout du pied, elle remua légèrement le sable sous ses chaussures. Ce geste discret se répétait sans aucune régularité. À lui seul, il semblait témoigner du temps qu’elle avait passé ici à attendre.

Moi — Quelque chose que toi seule pouvais faire…

Effectivement. Vu sous cet angle, cela ne pouvait pas vraiment être qualifié de stratégie.

Personne d’autre ne serait probablement venu ici à sa place.

Au loin, un oiseau de mer battait des ailes en rasant la surface de l’eau.

Moi — Lorsque Ryuuen m’a expliqué la situation, je n’avais d’abord pas l’intention de venir. Non, pour être exact, j’ai immédiatement senti que venir ici serait une erreur. Pour ma classe, c’était une décision entièrement négative. Si l’on ne considère que l’objectif de faire gagner sa classe, cela ne présentait absolument aucun avantage. Si je t’avais laissé à ton sort, j’aurais pu affaiblir une précieuse force de la classe B tout en obtenant une récompense spéciale.

Même sans connaître le résultat final du classement des groupes, il était évident que cela aurait eu un impact sur les positions finales.

Hiyori — Alors… pourquoi es-tu venu…?

Pour la première fois, Hiyori détourna légèrement le regard.

Elle ne se tourna pas complètement vers moi. Ses yeux se posèrent quelque part entre ses pieds et l’océan.

Moi — Peut-être parce que j’avais envie de me laisser aller, ne serait-ce qu’une fois, à quelque chose d’irrationnel et d’illogique. J’ai choisi une option que je n’aurais normalement jamais choisie. Et je voulais voir ce que cela me ferait ressentir.

Ce n’était pas un mensonge. J’avais donné à Hiyori la première réponse qui m’était venue à l’esprit. Pourtant, une fois les mots prononcés, une réponse totalement différente s’imposa à moi. Ce que je venais de dire n’était que la surface des choses, pas la vérité.

Moi — Non… Peu importe le résultat. Je ne voulais simplement pas que tu sois exclue. Je ne voulais pas voir un avenir où Ryuuen serait incapable de te sauver. Je ne voulais pas voir un avenir où personne ne viendrait à ton secours. Je voulais continuer à partager cette vie scolaire avec toi, ne serait-ce qu’une seconde de plus… Voilà pourquoi je suis venu ici.

Hiyori — Je ne suis pas quelqu’un de particulièrement intéressant. Je ne pense pas avoir une valeur qui justifie de telles paroles. Et puis, Ayanokôji-kun, tu as déjà beaucoup d’amis autour de toi.

Après avoir répondu ainsi, elle continua de regarder la mer.

Hiyori — J’ai toujours pensé que le fait d’attendre ici était une chose lâche à faire… Et lorsque j’y réfléchissais, je me trouvais incroyablement calculatrice.

Moi — Calculatrice ?

Hiyori — Parce que… au fond, c’est bien ce que j’ai fait, non ? Me dire que je pouvais servir d’appât, que j’avais suffisamment de valeur pour ça… Ces pensées sont tellement calculatrices… Tu n’aurais jamais dû abandonner une chance de victoire pour faire demi-tour et venir jusqu’ici.

Hiyori exprimait lentement, calmement, les émotions qui agitaient son cœur en cet instant. À mesure qu’elle parlait, ses doigts desserrèrent légèrement le bord de sa veste de sport qu’elle tenait fermement. Puis, comme pour retenir le tissu que le vent faisait flotter, elle le saisit à nouveau doucement.

Hiyori — Je suis calculatrice. Mais malgré cela, j’avais aussi un peu d’espoir… Est-ce qu’Ayanokôji-kun viendrait me voir ? Est-ce qu’il viendrait… me chercher ?

Deux sentiments totalement opposés étaient étroitement mêlés dans son cœur.

Hiyori — Je suis tellement heureuse que tu sois venu… Mais je ne peux même pas dire que je suis heureuse…

Chaque fois que ses mots s’interrompaient, le bruit des vagues venait combler le silence entre nous. Seul ce son régulier continuait de graver paisiblement l’écoulement du temps.

Hiyori — Que suis-je censée… faire maintenant ?

Je ne savais pas si j’étais capable de lui donner la bonne réponse.

Mais il y avait une phrase que je voulais lui dire.

Moi — Aujourd’hui, j’ai pleinement conscience d’une chose. J’aime une personne nommée Shiina Hiyori.

C’étaient les mots qui devaient être prononcés.

C’étaient les mots qui devaient être transmis.

Au moment où je les prononçai, je ressentis une légère sécheresse dans ma gorge. J’avais dépensé beaucoup d’énergie pour arriver ici le plus vite possible, mais ce n’était pas la seule raison. Il y avait aussi la pression qu’impliquait le fait de prononcer ces mots.

Et rien ne garantissait que l’autre personne y répondrait.

À cet instant, j’étais à la merci d’un sentiment que je découvrais pour la première fois.

Hiyori tourna la tête vers moi.

Pendant un instant, elle écarta les mèches de cheveux que le vent agitait. Dans le même mouvement, son regard se fixa sur moi. Nos yeux se rencontrèrent brièvement.

Hiyori — Pardon…

Elle s’excusa.

Hiyori — Je suis vraiment désolée…

Elle s’excusa une seconde fois.

Hiyori — Moi aussi… je t’aime… Ayanokôji-kun… Je suis désolée…

C’était pour avoir utilisé les sentiments de l’autre qu’elle s’excusait.

Après avoir parlé, son regard ne se détourna pas. Elle reprit sa respiration, tandis que sa poitrine se soulevait et s’abaissait doucement.

Il n’était plus nécessaire d’ajouter davantage de mots. Je manipulai ma montre et transférai des jetons à Hiyori. Puis je pris sa main gauche de ma main droite et regardai la mer avec elle.

Au moment où nos mains se touchèrent, je sentis au bout de mes doigts la pression de sa poigne, douce mais ferme. Cette force disparut rapidement, mais ce geste fugitif et cette sensation demeurèrent clairement gravés dans ma main.

Le paquebot fit retentir sa corne de brume. Ce n’était pas l’annonce d’une fin.

C’était l’annonce d’un commencement.

Je pouvais sans doute le considérer ainsi. En tant que simple lycéen, j’avais découvert l’amour, et grâce à cela, j’avais probablement commencé à grandir.

Mais allais-je changer ?

Dans les profondeurs obscures et troubles de l’eau, quelque chose semblait émerger. Une fois que j’aurais pleinement compris ce sentiment nouveau, il se pourrait que je lâche cette main sans la moindre hésitation.

Pourtant, je l’espérais. Je voulais graver ce savoir, cette expérience et ces souvenirs dans ma chair et mon sang.

Tout cela était pour moi-même.

J’agissais uniquement pour moi-même.

Cela a toujours été le cas.

Et cela le restera à l’avenir également…

Jusqu’à ma mort, cela ne changera certainement jamais.

 

5

 

L’examen prit fin.

Il était 19h30.

Les résultats devaient être annoncés à l’extérieur du bateau. Nous descendîmes du grand paquebot et attendîmes sur l’île déserte le moment de leur publication.

L’école donna également des consignes claires : à l’intérieur de la zone de gestion, chacun était libre de circuler sans tenir compte des restrictions habituelles.

Peu après, les embarcations parties récupérer les élèves qui n’avaient pas atteint la ligne d’arrivée revinrent elles aussi au port.

Cachée dans la forêt voisine, j’observais la situation.

Le cœur rempli d’appréhension et d’inquiétude, j’attendais qu’il descende.

J’aurais pu aller le voir ouvertement.

Mais j’en étais incapable.

es paroles incroyables que Yoshida-kun avait prononcées en parlant avec Hashimoto-kun continuaient de résonner à mes oreilles.

Yoshida — Ce type a dit qu’il abandonnerait même sa propre victoire pour aller sauver Shiina. Je n’ai pas réussi à l’en empêcher.

Cette phrase ne cessait de tourner dans mon esprit.

Pourquoi ?

Pourquoi ?

Pourquoi aider Shiina-san ?

Pourquoi ferait-il une chose pareille ?

Je ne comprenais pas.

Non.

Peut-être que je refusais simplement de comprendre.

Ayanokôji-kun et Shiina-san partageaient la même passion pour les livres.

Je savais qu’ils se retrouvaient à la bibliothèque.

Mais je n’avais jamais jugé nécessaire d’y prêter une attention particulière.

Ils n’étaient que de simples amis.

J’avais toujours cru que leur relation s’arrêtait là.

Mais maintenant, ce n’était plus pareil.

En tant que dirigeant de sa classe, Ayanokôji-kun aurait dû avoir pour priorité absolue d’atteindre la ligne d’arrivée le plus rapidement possible et d’obtenir le meilleur résultat dans cet examen spécial.

Et pourtant…

Il avait tout abandonné pour Shiina-san.

Dire qu’il l’avait fait simplement pour aider une amie était facile.

Pour un camarade de classe, j’aurais moi aussi fait le même choix sans hésiter.

Mais Ayanokôji-kun n’est pas comme moi.

La seule explication à laquelle je pouvais penser, celle qui me venait encore et encore à l’esprit…

…C’est qu’elle est exceptionnelle.

Ayanokôji-kun souhaite que les quatre classes restent équilibrées et continuent de s’affronter.

Alors Shiina-san lui est nécessaire…

Oui. C’est forcément ça.

Non.

Ce n’était pas ça.

Shiina-san n’est pas une simple amie.

Je ne veux pas le croire.

Pourtant, ce qui se trouvait sous mes yeux n’était rien d’autre qu’une réalité cruelle.

Ayanokôji-kun descendit le premier de la passerelle instable et posa le pied sur la terre ferme.

Puis il se retourna et prit la main de Shiina-san.

Ensuite, il la guida doucement et l’aida à descendre du bateau.

Une légère gêne se lisait sur son visage, mais son expression débordait clairement de bonheur.

J’avais toujours cru que si je parvenais à éloigner Karuizawa-san, je pourrais me tenir aux côtés d’Ayanokôji-kun.

Mais j’avais tort.

En réalité, celle à laquelle je devais vraiment faire face était…

Alors c’était toi…

Moi — …Shiina Hiyori-san.

Je murmurai ce nom.

Lourdement.

Sombrement.

Profondément.

Ce nom grava dans mon cœur une blessure comme si l’on m’avait arraché un morceau de chair.

Je suis certaine que je ne pourrai jamais réprimer ce sentiment…

 

 

 

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